VOL_2/VOL31
La Pucelle d'Orléans
1752
CHANT X
Argument
Agnès Sorel poursuivie par l'aumônier de Jean Chandos. Regrets de son amant, etc. Ce qui advint à la belle Agnès dans un couvent.
         Eh quoi ! toujours clouer une préface 10
         A tous mes chants ! la morale me lasse ; 10
         Un simple fait conté naïvement, 10
         Ne contenant que la vérité pure, 10
5 Narré succinct, sans frivole ornement, 10
         Point trop d'esprit, aucun raffinement, 10
         Voilà de quoi désarmer la censure. 10
         Allons au fait, lecteur, tout rondement, 10
         C'est mon avis. Tableau d'après nature, 10
10 S'il est bien fait, n'a besoin de bordure. 10
         Le bon roi Charle, allant vers Orléans, 10
         Enflait le cœur de ses fiers combattants, 10
         Les remplissait de joie et d'espérance, 10
         Et relevait le destin de la France. 10
15 Il ne parlait que d'aller aux combats, 10
         Il étalait une fière allégresse ; 10
         Mais en secret il soupirait tout bas, 10
         Car il était absent de sa maîtresse. 10
         L'avoir laissée, avoir pu seulement 10
20 De son Agnès s'écarter un moment, 10
         C'était un trait d'une vertu suprême, 10
         C'était quitter la moitié de soi-même. 10
         Lorsqu'il se fut au logis renfermé, 10
         Et qu'en son cœur il eut un peu calmé 10
25 L'emportement du démon de la gloire, 10
         L'autre démon qui préside à l'amour 10
         Vint à ses sens s'expliquer à son tour ; 10
         Il plaidait mieux : il gagna la victoire. 10
         D'un air distrait, le bon prince écouta 10
30 Tous les propos dont on le tourmenta : 10
         Puis en sa chambre en secret il alla, 10
         Où, d'un cœur triste et d'une main tremblante, 10
         Il écrivit une lettre touchante, 10
         Que de ses pleurs tendrement il mouilla ; 10
35 Pour les sécher Bonneau n'était pas là. 10
         Certain butor, gentilhomme ordinaire, 10
         Fut dépêché, chargé du doux billet. 10
         Une heure après, ô douleur trop amère ! 10
         Notre courrier rapporte le poulet. 10
40 Le roi, saisi d'une alarme mortelle, 10
         Lui dit : " Hélas ! pourquoi donc reviens-tu ? 10
         Quoi ! mon billet ?… — Sire, tout est perdu ; 10
         Sire, armez-vous de force et de vertu. 10
         Les Anglais… Sire… ah ! tout est confondu ; 10
45 Sire… ils ont pris Agnès et la Pucelle. " 10
         A ce propos dit sans ménagement, 10
         Le roi tomba, perdit tout sentiment, 10
         Et de ses sens il ne reprit l'usage 10
         Que pour sentir l'effet de son tourment. 10
50 Contre un tel coup quiconque a du courage 10
         N'est pas, sans doute, un véritable amant : 10
         Le roi l'était ; un tel événement 10
         Le transperçait de douleur et de rage. 10
         Ses chevaliers perdirent tous leurs soins 10
55 A l'arracher à sa douleur cruelle ; 10
         Charles fut prêt d'en perdre la cervelle : 10
         Son père, hélas ! devint fou pour bien moins. 10
         " Ah ! cria-t-il, que l'on m'enlève Jeanne, 10
         Mes chevaliers, tous mes gens à soutane, 10
60 Mon directeur et le peu de pays 10
         Que m'ont laissé mes destins ennemis ! 10
         Cruels Anglais, ôte-moi plus encore, 10
         Mais laissez-moi ce que mon cœur adore. 10
         Amour, Agnès, monarque malheureux ! 10
65 Que fais-je ici, m'arrachant les cheveux ? 10
         Je l'ai perdue, il faudra que j'en meure ; 10
         Je l'ai perdue, et pendant que je pleure, 10
         Peut-être, hélas ! quelque insolent Anglais 10
         A son plaisir subjugue ses attraits, 10
70 Nés seulement pour des baisers français. 10
         Une autre bouche à tes lèvres charmantes 10
         Pourrait ravir ces faveurs si touchantes ! 10
         Une autre main caresser tes beautés ! 10
         Un autre… ô ciel ! que de calamités ! 10
75 Et qui sait même, en ce moment terrible, 10
         A leurs plaisirs si tu n'es pas sensible ? 10
         Qui sait, hélas ! si ton tempérament 10
         Ne trahit pas ton malheureux amant ? " 10
         Le triste roi, de cette incertitude 10
80 Ne pouvant plus souffrir l'inquiétude, 10
         Va sur ce cas consulter les docteurs, 10
         Nécromanciens, devins, sorboniqueurs, 10
         Juifs, jacobins, quiconque savait lire. 10
         " Messieurs, dit-il, il convient de me dire 10
85 Si mon Agnès est fidèle à sa foi, 10
         Si pour moi seul sa belle âme soupire : 10
         Gardez-vous bien de tromper votre roi ; 10
         Dites-moi tout ; de tout il faut m'instruire. " 10
         Eux bien payés consultèrent soudain 10
90 En grec, hébreu, syriaque, latin : 10
         L'un du roi Charle examine la main, 10
         L'autre en carré dessine une figure ; 10
         Un autre observe et Vénus, et Mercure ; 10
         Un autre va, son psautier parcourant, 10
95 Disant amen, et tout bas murmurant ; 10
         Cet autre-ci regarde au fond d'un verre, 10
         Et celui-là fait des cercles à terre : 10
         Car c'est ainsi que dans l'antiquité 10
         On a toujours cherché la vérité. 10
100 Aux yeux du prince ils travaillent, ils suent ; 10
         Puis, louant Dieu, tous ensemble ils concluent 10
         Que ce grand roi peut dormir en repos, 10
         Qu'il est le seul, parmi tous les héros, 10
         A qui le ciel, par sa grâce infinie, 10
105 Daigne octroyer une fidèle amie ; 10
         Qu'Agnès est sage, et fuit tous les amants : 10
         Puis fiez-vous à messieurs les savants ! 10
         Cet aumônier terrible, inexorable, 10
         Avait saisi le moment favorable : 10
110 Malgré les cris, malgré les pleurs d'Agnès, 10
         Il triomphait de ses jeunes attraits, 10
         Il ravissait des plaisirs imparfaits ; 10
         Transports grossiers, volupté sans tendresse, 10
         Triste union sans douceur, sans caresse, 10
115 Plaisirs honteux qu'Amour ne connaît pas : 10
         Car qui voudrait tenir entre ses bras 10
         Une beauté qui détourne la bouche, 10
         Qui de ses pleurs inonde votre couche ? 10
         Un honnête homme a bien d'autres désirs : 10
120 Il n'est heureux qu'en donnant des plaisirs. 10
         Un aumônier n'est pas si difficile ; 10
         Il va piquant sa monture indocile, 10
         Sans s'informer si le jeune tendron 10
         Sous son empire a du plaisir ou non. 10
125 Le page aimable, amoureux et timide, 10
         Qui dans le bourg était allé courir, 10
         Pour dignement honorer et servir 10
         La déité qui de son sort décide, 10
         Revint enfin. Las ! il revint trop tard. 10
130 Il entre, il voit le damné de frappart, 10
         Qui, tout en feu, dans sa brutale joie 10
         Se démenait et dévorait sa proie. 10
         Le beau Monrose, à cet objet fatal, 10
         Le fer en main, vole sur l'animal. 10
135 Du chapelain l'impudique furie 10
         Cède au besoin de défendre sa vie ; 10
         Du lit il saute, il empoigne un bâton, 10
         Il s'en escrime, il accole le page. 10
         Chacun des deux est brave champion ; 10
140 Monrose est plein d'amour et de courage, 10
         Et l'aumônier de luxure et de rage. 10
         Les gens heureux qui goûtent dans les champs 10
         La douce paix fruit des jours innocents, 10
         Ont vu souvent, près de quelque bocage, 10
145 Un loup cruel, affamé de carnage, 10
         Qui de ses dents déchire la toison 10
         Et boit le sang d'un malheureux mouton. 10
         Si quelque chien, à l'oreille écourtée, 10
         Au cœur superbe, à la gueule endentée, 10
150 Vient comme un trait, tout prêt à guerroyer, 10
         Incontinent l'animal carnassier 10
         Laisse tomber de sa gueule écumante 10
         Sur le gazon la victime innocente ; 10
         Il court au chien, qui, sur lui s'élançant, 10
155 A l'ennemi livre un combat sanglant ; 10
         Le loup mordu, tout bouillant de colère, 10
         Croit étrangler son superbe adversaire ; 10
         Et le mouton, palpitant auprès d'eux, 10
         Fait pour le chien de très-sincères vœux. 10
160 C'était ainsi que l'aumônier nerveux, 10
         D'un cœur farouche et d'un bras formidable, 10
         Se débattait contre le page aimable ; 10
         Tandis qu'Agnès, demi-morte de peur, 10
         Restait au lit, digne prix du vainqueur. 10
165 L'hôte et l'hôtesse, et toute la famille, 10
         Et les valets, et la petite fille, 10
         Montent au bruit ; on se jette entre-deux : 10
         On fit sortit l'aumônier scandaleux ; 10
         Et contre lui chacun fut pour le page : 10
170 Jeunesse et grâce ont partout l'avantage. 10
         Le beau Monrose eut donc la liberté 10
         De rester seul auprès de sa beauté ; 10
         Et son rival, hardi dans sa détresse, 10
         Sans s'étonner alla chanter sa messe. 10
175 Agnès honteuse, Agnès au désespoir 10
         Qu'un sacristain à ce point l'eût pollue, 10
         Et plus encor qu'un beau page l'eût vue 10
         Dans le combat indignement vaincue, 10
         Versait des pleurs, et n'osait plus le voir. 10
180 Elle eût voulu que la mort la plus prompte 10
         Fermât ses yeux et terminât sa honte ; 10
         Elle disait, dans son grand désarroi, 10
         Pour tout discours : " Ah ! monsieur, tuez-moi. 10
         — Qui, vous, mourir ! lui répondit Monrose ; 10
185 Je vous perdrais ! ce prêtre en serait cause ! 10
         Ah ! croyez-moi, si vous aviez péché, 10
         Il faudrait vivre et prendre patience : 10
         Est-ce à nous deux de faire pénitence ? 10
         D'un vain remords votre cœur est touché, 10
190 Divine Agnès : quelle erreur est la vôtre, 10
         De vous punir pour le péché d'un autre ! " 10
         Si son discours n'était pas éloquent, 10
         Ses yeux l'étaient ; un feu tendre et touchant 10
         Insinuait à la belle attendrie 10
195 Quelque désir de conserver la vie. 10
         Fallut dîner : car malgré nos chagrins 10
         (Chétif mortel, j'en ai l'expérience), 10
         Les malheureux ne font point abstinence ; 10
         En enrageant on fait encor bombance ; 10
200 Voilà pourquoi tous ces auteurs divins, 10
         Ce bon Virgile, et ce bavard Homère, 10
         Que tout savant, même en bâillant, révère, 10
         Ne manquent point, au milieu des combats, 10
         L'occasion de parler d'un repas. 10
205 La belle Agnès dîna donc tête à tête, 10
         Près de son lit, avec ce page honnête. 10
         Tous deux d'abord, également honteux, 10
         Sur leur assiette arrêtaient leurs beaux yeux ; 10
         Puis enhardis tous deux se regardèrent, 10
210 Et puis enfin tous deux ils se lorgnèrent. 10
         Vous savez bien que dans la fleur des ans, 10
         Quand la santé brille dans tous vos sens, 10
         Qu'un bon dîner fait couler dans vos veines 10
         Des passions les semences soudaines, 10
215 Tout votre cœur cède au besoin d'aimer ; 10
         Vous vous sentez doucement enflammer 10
         D'une chaleur bénigne et pétillante ; 10
         La chair est faible, et le diable vous tente. 10
         Le beau Monrose, en ces temps dangereux 10
220 Ne pouvant plus commander à ses feux, 10
         Se jette aux pieds de la belle éplorée : 10
         " O cher objet ! ô maîtresse adorée ! 10
         C'est à moi seul désormais de mourir ; 10
         Ayez pitié d'un cœur soumis et tendre : 10
225 Quoi ! mon amour ne saurait obtenir 10
         Ce qu'un barbare a bien osé vous prendre ! 10
         Ah ! si le crime a pu le rendre heureux, 10
         Que devez-vous à l'amour vertueux ! 10
         C'est lui qui parle, et vous devez l'entendre. " 10
230 Cet argument paraissait assez bon ; 10
         Agnès sentit le poids de la raison. 10
         Une heure encore elle osa se défendre ; 10
         Elle voulut reculer son bonheur, 10
         Pour accorder le plaisir et l'honneur, 10
235 Sachant très-bien qu'un peu de résistance 10
         Vaut encor mieux que trop de complaisance. 10
         Monrose enfin, Monrose fortuné 10
         Eut tous les droits d'un amant couronné ; 10
         Du vrai bonheur il eut la jouissance. 10
240 Du prince Anglais la gloire et la puissance 10
         Ne s'étendait que sur des rois vaincus, 10
         Le fier Henri n'avait pris que la France, 10
         Le lot du page était bien au-dessus. 10
         Mais que la joie est trompeuse et légère ! 10
245 Que le bonheur est chose passagère ! 10
         Le charmant page à peine avait goûté 10
         De ce torrent de pure volupté, 10
         Que des Anglais arrive une cohorte. 10
         On monte, on entre, on enfonce la porte. 10
250 Couple enivré de caresses d'amour, 10
         C'est l'aumônier qui vous joua ce tour. 10
         Le douce Agnès, de crainte évanouie, 10
         Avec Monrose est aussitôt saisie ; 10
         C'est à Chandos on prétend les mener. 10
255 A quoi Chandos va-t-il les condamner ? 10
         Tendres amants, vous craignez sa vengeance ; 10
         Vous savez trop par votre expérience, 10
         Que cet Anglais est sans compassion. 10
         Dans leurs beaux yeux est la confusion ; 10
260 Le désespoir les presse et les dévore ; 10
         Et cependant ils se lorgnaient encore : 10
         Ils rougissaient de s'être faits heureux ; 10
         A Jean Chandos que diront-ils tous deux ? 10
         Dans le chemin advint que de fortune 10
265 Ce corps anglais rencontra sur la brune 10
         Vingt chevaliers qui pour Charles tenaient, 10
         Et qui de nuit en ces quartiers rôdaient, 10
         Pour découvrir si l'on avait nouvelle 10
         Touchant Agnès, et touchant la Pucelle. 10
270 Quand deux mâtins, deux coqs et deux amants, 10
         Nez contre nez, se rencontrent aux champs ; 10
         Lorsqu'un suppôt de la grâce efficace 10
         Trouve un cou tors de l'école d'Ignace ; 10
         Quand un enfant de Luther ou Calvin 10
275 Voit par hasard un prêtre ultramontain, 10
         Sans perdre temps un grand combat commence, 10
         A coups de gueule, ou de plume, ou de lance. 10
         Semblablement les gendarmes de France, 10
         Tout du plus loin qu'ils virent les Bretons, 10
280 Fondent dessus, légers comme faucons. 10
         Les gens anglais sont gens qui se défendent ; 10
         Mille beaux coups se donnent et se rendent. 10
         Le fier coursier qui notre Agnès portait 10
         Était actif, jeune, fringant comme elle ; 10
285 Il se cabrait, il ruait, il tournait ; 10
         Après allait, sautillant sur la selle. 10
         Bientôt au bruit des cruels combattants 10
         Il s'effarouche, il prend le mord aux dents. 10
         Agnès en vain veut d'une main timide 10
290 Le gouverner dans sa course rapide ; 10
         Elle est trop faible : il lui fallut enfin 10
         A son cheval remettre son destin. 10
         Le beau Monrose, au fort de la mêlée, 10
         Ne peut savoir où sa nymphe est allée ; 10
295 Le coursier vole aussi prompt que le vent ; 10
         Et sans relâche ayant couru six mille, 10
         Il s'arrêta dans un vallon tranquille 10
         Tout vis-à-vis la porte d'un couvent. 10
         Un bois était près de ce monastère : 10
300 Auprès du bois une onde vive et claire 10
         Fuit et revient, et par de longs détours 10
         Parmi des fleurs, elle poursuit son cours. 10
         Plus loin s'élève une colline verte, 10
         A chaque automne enrichie et couverte 10
305 Des doux présents dont Noé nous dota, 10
         Lorsqu'à la fin son grand coffre il quitta, 10
         Pour réparer du genre humain la perte, 10
         Et que, lassé du spectacle de l'eau, 10
         Il fit du vin par un art tout nouveau. 10
310 Flore et Pomone, et la féconde haleine 10
         Des doux zéphyrs parfument ces beaux champs ; 10
         Sans se lasser, l'œil charmé s'y promène. 10
         Le paradis de nos premiers parents 10
         N'avait point eu de vallons plus riants, 10
315 Plus fortunés ; et jamais la nature 10
         Ne fut plus belle, et plus riche et plus pure. 10
         L'air qu'on respire en ces lieux écartés 10
         Porte la paix dans les cœurs agités, 10
         Et, des chagrins calmant l'inquiétude, 10
320 Fait aux mondains aimer la solitude. 10
         Au bord de l'onde Agnès se reposa, 10
         Sur le couvent ses deux beaux yeux fixa, 10
         Et de ses sens le trouble s'apaisa. 10
         C'était, lecteur, un couvent de nonnettes. 10
325 " Ah ! dit Agnès, adorables retraites ! 10
         Lieux où le ciel a versé ses bienfaits ! 10
         Séjour heureux d'innocence et de paix ! 10
         Hélas ! du ciel la faveur infinie 10
         Peut-être ici me conduit tout exprès, 10
330 Pour y pleurer les erreurs de ma vie. 10
         De chastes sœurs, épouses de leur Dieu, 10
         De leurs vertus embaument ce beau lieu ; 10
         Et moi, fameuse entre les pécheresses, 10
         J'ai consumé mes jours dans les faiblesses. " 10
335 Agnès ainsi, parlant à haute voix, 10
         Sur le portail aperçut une croix : 10
         Elle adora, d'humilité profonde, 10
         Ce signe heureux du salut de ce monde ; 10
         Et, se sentant quelque componction, 10
340 Elle comptait s'en aller à confesse ; 10
         Car de l'amour à la dévotion 10
         Il n'est qu'un pas ; l'un et l'autre est faiblesse. 10
         Or du moutier la vénérable abbesse 10
         Depuis deux jours était allée à Blois, 10
345 Pour du couvent y soutenir les droits. 10
         Ma sœur Besogne avait en son absence 10
         Du saint troupeau la bénigne intendance. 10
         Elle accourut au plus vite au parloir, 10
         Puis fit ouvrir pour Agnès recevoir. 10
350 " Entrez, dit-elle, aimable voyageuse ; 10
         Quel bon patron, quelle fête joyeuse 10
         Peut amener aux pieds de nos autels 10
         Cette beauté dangereuse aux mortels ? 10
         Seriez-vous point quelque ange ou quelque sainte 10
355 Qui des hauts cieux abandonne l'enceinte, 10
         Pour ici-bas nous faire la faveur 10
         De consoler les filles du Seigneur ? " 10
         Agnès répond : " C'est pour moi trop d'honneur. 10
         Je suis, ma sœur, une pauvre mondaine ; 10
360 De grands péchés mes beaux jours sont ourdis ; 10
         Et si jamais je vais en paradis, 10
         Je n'y serais qu'auprès de Magdeleine. 10
         De mon destin le caprice fatal, 10
         Dieu, mon bon ange, et surtout mon cheval, 10
365 Ne sais comment, en ces lieux m'ont portée. 10
         De grands remords mon âme est agitée ; 10
         Mon cœur n'est point dans le crime endurci ; 10
         J'aime le bien, j'en ai perdu la trace, 10
         Je la retrouve, et je sens que la grâce 10
370 Pour mon salut veut que je couche ici. " 10
         Ma sœur Besogne, avec douceur prudente, 10
         Encouragea la belle pénitente : 10
         Et, de la grâce exaltant les attraits, 10
         Dans sa cellule elle conduit Agnès ; 10
375 Cellule propre et bien illuminée, 10
         Pleine de fleurs, et galamment ornée, 10
         Lit ample et doux : on dirait que l'Amour 10
         A de ses mains arrangé ce séjour. 10
         Agnès tout bas louant la Providence, 10
380 Vit qu'il est doux de faire pénitence. 10
         Après souper (car je n'omettrai point 10
         Dans mes récits ce noble et digne point), 10
         Besogne dit à la belle étrangère : 10
         " Il est nuit close, et vous savez, ma chère, 10
385 Que c'est le temps où les esprits malins 10
         Rôdent partout, et vont tenter les saints. 10
         Il nous faut faire une œuvre profitable ; 10
         Couchons ensemble, afin que si le diable 10
         Veut contre nous faire ici quelque effort, 10
390 Nous trouvant deux, le diable en soit moins fort. " 10
         La dame errante accepta la partie : 10
         Elle se couche, et croit faire œuvre pie, 10
         Croit qu'elle est sainte, et que le ciel l'absout ; 10
         Mais son destin la poursuivait partout. 10
395 Puis-je au lecteur raconter sans vergogne 10
         Ce que c'était que cette sœur Besogne ? 10
         Il faut le dire, il faut tout publier. 10
         Ma sœur Besogne était un bachelier 10
         Qui d'un Hercule eut la force en partage 10
400 Et d'Adonis le gracieux visage, 10
         N'ayant encor que vingt ans et demi, 10
         Blanc comme lait, et frais comme rosée. 10
         La dame abbesse, en personne avisée, 10
         En avait fait depuis peu son ami. 10
405 Sœur bachelier vivait dans l'abbaye, 10
         En cultivant son ouaille jolie : 10
         Ainsi qu'Achille, en fille déguisé, 10
         Chez Lycomède était favorisé 10
         Des doux baisers de sa Déidamie. 10
410 La pénitente était à peine au lit, 10
         Avec sa sœur, soudain elle sentit 10
         Dans la nonnain métamorphose étrange. 10
         Assurément elle gagnait au change. 10
         Crier, se plaindre, éveiller le couvent, 10
415 N'aurait été qu'un scandale imprudent. 10
         Souffrir en paix, soupirer et se taire, 10
         Se résigner est tout ce qu'on peut faire ; 10
         Puis rarement en telle occasion 10
         On a le temps de la réflexion. 10
420 Quand sœur Besogne à sa fureur claustrale 10
         (Car on se lasse) eut mis quelque intervalle, 10
         La belle Agnès, non sans contrition, 10
         Fit en secret cette réflexion : 10
         " C'est donc en vain que j'eus toujours en tête 10
425 Le beau projet d'être une femme honnête ; 10
         C'est donc en vain que l'on fait ce qu'on peut : 10
         N'est pas toujours femme de bien qui veut. " 10
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