VOL_2/VOL31
La Pucelle d'Orléans
1752
CHANT X
Argument
Agnès Sorel poursuivie par l'aumônier de Jean Chandos. Regrets de son amant, etc. Ce qui advint à la belle Agnès dans un couvent.
         Eh quoi ! toujours clouer une préface 4+6
         A tous mes chants ! la morale me lasse ; 4+6
         Un simple fait conté naïvement, 4+6
         Ne contenant que la vérité pure, 4+6
5 Narré succinct, sans frivole ornement, 4+6
         Point trop d'esprit, aucun raffinement, 4+6
         Voilà de quoi désarmer la censure. 4+6
         Allons au fait, lecteur, tout rondement, 4+6
         C'est mon avis. Tableau d'après nature, 4+6
10 S'il est bien fait, n'a besoin de bordure. 4+6
         Le bon roi Charle, allant vers Orléans, 4+6
         Enflait le cœur de ses fiers combattants, 4+6
         Les remplissait de joie et d'espérance, 4+6
         Et relevait le destin de la France. 4+6
15 Il ne parlait que d'aller aux combats, 4+6
         Il étalait une fière allégresse ; 4+6
         Mais en secret il soupirait tout bas, 4+6
         Car il était absent de sa maîtresse. 4+6
         L'avoir laissée, avoir pu seulement 4+6
20 De son Agnès s'écarter un moment, 4+6
         C'était un trait d'une vertu suprême, 4+6
         C'était quitter la moitié de soi-même. 4+6
         Lorsqu'il se fut au logis renfermé, 4+6
         Et qu'en son cœur il eut un peu calmé 4+6
25 L'emportement du démon de la gloire, 4+6
         L'autre démon qui préside à l'amour 4+6
         Vint à ses sens s'expliquer à son tour ; 4+6
         Il plaidait mieux : il gagna la victoire. 4+6
         D'un air distrait, le bon prince écouta 4+6
30 Tous les propos dont on le tourmenta : 4+6
         Puis en sa chambre en secret il alla, 4+6
         Où, d'un cœur triste et d'une main tremblante, 4+6
         Il écrivit une lettre touchante, 4+6
         Que de ses pleurs tendrement il mouilla ; 4+6
35 Pour les sécher Bonneau n'était pas là. 4+6
         Certain butor, gentilhomme ordinaire, 4+6
         Fut dépêché, chargé du doux billet. 4+6
         Une heure après, ô douleur trop amère ! 4+6
         Notre courrier rapporte le poulet. 4+6
40 Le roi, saisi d'une alarme mortelle, 4+6
         Lui dit : " Hélas ! pourquoi donc reviens-tu ? 4+6
         Quoi ! mon billet ?… — Sire, tout est perdu ; 4+6
         Sire, armez-vous de force et de vertu. 4+6
         Les Anglais… Sire… ah ! tout est confondu ; 4+6
45 Sire… ils ont pris Agnès et la Pucelle. " 4+6
         A ce propos dit sans ménagement, 4+6
         Le roi tomba, perdit tout sentiment, 4+6
         Et de ses sens il ne reprit l'usage 4+6
         Que pour sentir l'effet de son tourment. 4+6
50 Contre un tel coup quiconque a du courage 4+6
         N'est pas, sans doute, un véritable amant : 4+6
         Le roi l'était ; un tel événement 4+6
         Le transperçait de douleur et de rage. 4+6
         Ses chevaliers perdirent tous leurs soins 4+6
55 A l'arracher à sa douleur cruelle ; 4+6
         Charles fut prêt d'en perdre la cervelle : 4+6
         Son père, hélas ! devint fou pour bien moins. 4+6
         " Ah ! cria-t-il, que l'on m'enlève Jeanne, 4+6
         Mes chevaliers, tous mes gens à soutane, 4+6
60 Mon directeur et le peu de pays 4+6
         Que m'ont laissé mes destins ennemis ! 4+6
         Cruels Anglais, ôte-moi plus encore, 4+6
         Mais laissez-moi ce que mon cœur adore. 4+6
         Amour, Agnès, monarque malheureux ! 4+6
65 Que fais-je ici, m'arrachant les cheveux ? 4+6
         Je l'ai perdue, il faudra que j'en meure ; 4+6
         Je l'ai perdue, et pendant que je pleure, 4+6
         Peut-être, hélas ! quelque insolent Anglais 4+6
         A son plaisir subjugue ses attraits, 4+6
70 Nés seulement pour des baisers français. 4+6
         Une autre bouche à tes lèvres charmantes 4+6
         Pourrait ravir ces faveurs si touchantes ! 4+6
         Une autre main caresser tes beautés ! 4+6
         Un autre… ô ciel ! que de calamités ! 4+6
75 Et qui sait même, en ce moment terrible, 4+6
         A leurs plaisirs si tu n'es pas sensible ? 4+6
         Qui sait, hélas ! si ton tempérament 4+6
         Ne trahit pas ton malheureux amant ? " 4+6
         Le triste roi, de cette incertitude 4+6
80 Ne pouvant plus souffrir l'inquiétude, 4+6
         Va sur ce cas consulter les docteurs, 4+6
         Nécromanciens, devins, sorboniqueurs, 4+6
         Juifs, jacobins, quiconque savait lire. 4+6
         " Messieurs, dit-il, il convient de me dire 4+6
85 Si mon Agnès est fidèle à sa foi, 4+6
         Si pour moi seul sa belle âme soupire : 4+6
         Gardez-vous bien de tromper votre roi ; 4+6
         Dites-moi tout ; de tout il faut m'instruire. " 4+6
         Eux bien payés consultèrent soudain 4+6
90 En grec, hébreu, syriaque, latin : 4+6
         L'un du roi Charle examine la main, 4+6
         L'autre en carré dessine une figure ; 4+6
         Un autre observe et Vénus, et Mercure ; 4+6
         Un autre va, son psautier parcourant, 4+6
95 Disant amen, et tout bas murmurant ; 4+6
         Cet autre-ci regarde au fond d'un verre, 4+6
         Et celui-là fait des cercles à terre : 4+6
         Car c'est ainsi que dans l'antiquité 4+6
         On a toujours cherché la vérité. 4+6
100 Aux yeux du prince ils travaillent, ils suent ; 4+6
         Puis, louant Dieu, tous ensemble ils concluent 4+6
         Que ce grand roi peut dormir en repos, 4+6
         Qu'il est le seul, parmi tous les héros, 4+6
         A qui le ciel, par sa grâce infinie, 4+6
105 Daigne octroyer une fidèle amie ; 4+6
         Qu'Agnès est sage, et fuit tous les amants : 4+6
         Puis fiez-vous à messieurs les savants ! 4+6
         Cet aumônier terrible, inexorable, 4+6
         Avait saisi le moment favorable : 4+6
110 Malgré les cris, malgré les pleurs d'Agnès, 4+6
         Il triomphait de ses jeunes attraits, 4+6
         Il ravissait des plaisirs imparfaits ; 4+6
         Transports grossiers, volupté sans tendresse, 4+6
         Triste union sans douceur, sans caresse, 4+6
115 Plaisirs honteux qu'Amour ne connaît pas : 4+6
         Car qui voudrait tenir entre ses bras 4+6
         Une beauté qui détourne la bouche, 4+6
         Qui de ses pleurs inonde votre couche ? 4+6
         Un honnête homme a bien d'autres désirs : 4+6
120 Il n'est heureux qu'en donnant des plaisirs. 4+6
         Un aumônier n'est pas si difficile ; 4+6
         Il va piquant sa monture indocile, 4+6
         Sans s'informer si le jeune tendron 4+6
         Sous son empire a du plaisir ou non. 4+6
125 Le page aimable, amoureux et timide, 4+6
         Qui dans le bourg était allé courir, 4+6
         Pour dignement honorer et servir 4+6
         La déité qui de son sort décide, 4+6
         Revint enfin. Las ! il revint trop tard. 4+6
130 Il entre, il voit le damné de frappart, 4+6
         Qui, tout en feu, dans sa brutale joie 4+6
         Se démenait et dévorait sa proie. 4+6
         Le beau Monrose, à cet objet fatal, 4+6
         Le fer en main, vole sur l'animal. 4+6
135 Du chapelain l'impudique furie 4+6
         Cède au besoin de défendre sa vie ; 4+6
         Du lit il saute, il empoigne un bâton, 4+6
         Il s'en escrime, il accole le page. 4+6
         Chacun des deux est brave champion ; 4+6
140 Monrose est plein d'amour et de courage, 4+6
         Et l'aumônier de luxure et de rage. 4+6
         Les gens heureux qui goûtent dans les champs 4+6
         La douce paix fruit des jours innocents, 4+6
         Ont vu souvent, près de quelque bocage, 4+6
145 Un loup cruel, affamé de carnage, 4+6
         Qui de ses dents déchire la toison 4+6
         Et boit le sang d'un malheureux mouton. 4+6
         Si quelque chien, à l'oreille écourtée, 4+6
         Au cœur superbe, à la gueule endentée, 4+6
150 Vient comme un trait, tout prêt à guerroyer, 4+6
         Incontinent l'animal carnassier 4+6
         Laisse tomber de sa gueule écumante 4+6
         Sur le gazon la victime innocente ; 4+6
         Il court au chien, qui, sur lui s'élançant, 4+6
155 A l'ennemi livre un combat sanglant ; 4+6
         Le loup mordu, tout bouillant de colère, 4+6
         Croit étrangler son superbe adversaire ; 4+6
         Et le mouton, palpitant auprès d'eux, 4+6
         Fait pour le chien de très-sincères vœux. 4+6
160 C'était ainsi que l'aumônier nerveux, 4+6
         D'un cœur farouche et d'un bras formidable, 4+6
         Se débattait contre le page aimable ; 4+6
         Tandis qu'Agnès, demi-morte de peur, 4+6
         Restait au lit, digne prix du vainqueur. 4+6
165 L'hôte et l'hôtesse, et toute la famille, 4+6
         Et les valets, et la petite fille, 4+6
         Montent au bruit ; on se jette entre-deux : 4+6
         On fit sortit l'aumônier scandaleux ; 4+6
         Et contre lui chacun fut pour le page : 4+6
170 Jeunesse et grâce ont partout l'avantage. 4+6
         Le beau Monrose eut donc la liberté 4+6
         De rester seul auprès de sa beauté ; 4+6
         Et son rival, hardi dans sa détresse, 4+6
         Sans s'étonner alla chanter sa messe. 4+6
175 Agnès honteuse, Agnès au désespoir 4+6
         Qu'un sacristain à ce point l'eût pollue, 4+6
         Et plus encor qu'un beau page l'eût vue 4+6
         Dans le combat indignement vaincue, 4+6
         Versait des pleurs, et n'osait plus le voir. 4+6
180 Elle eût voulu que la mort la plus prompte 4+6
         Fermât ses yeux et terminât sa honte ; 4+6
         Elle disait, dans son grand désarroi, 4+6
         Pour tout discours : " Ah ! monsieur, tuez-moi. 4+6
         — Qui, vous, mourir ! lui répondit Monrose ; 4+6
185 Je vous perdrais ! ce prêtre en serait cause ! 4+6
         Ah ! croyez-moi, si vous aviez péché, 4+6
         Il faudrait vivre et prendre patience : 4+6
         Est-ce à nous deux de faire pénitence ? 4+6
         D'un vain remords votre cœur est touché, 4+6
190 Divine Agnès : quelle erreur est la vôtre, 4+6
         De vous punir pour le péché d'un autre ! " 4+6
         Si son discours n'était pas éloquent, 4+6
         Ses yeux l'étaient ; un feu tendre et touchant 4+6
         Insinuait à la belle attendrie 4+6
195 Quelque désir de conserver la vie. 4+6
         Fallut dîner : car malgré nos chagrins 4+6
         (Chétif mortel, j'en ai l'expérience), 4+6
         Les malheureux ne font point abstinence ; 4+6
         En enrageant on fait encor bombance ; 4+6
200 Voilà pourquoi tous ces auteurs divins, 4+6
         Ce bon Virgile, et ce bavard Homère, 4+6
         Que tout savant, même en bâillant, révère, 4+6
         Ne manquent point, au milieu des combats, 4+6
         L'occasion de parler d'un repas. 4+6
205 La belle Agnès dîna donc tête à tête, 4+6
         Près de son lit, avec ce page honnête. 4+6
         Tous deux d'abord, également honteux, 4+6
         Sur leur assiette arrêtaient leurs beaux yeux ; 4+6
         Puis enhardis tous deux se regardèrent, 4+6
210 Et puis enfin tous deux ils se lorgnèrent. 4+6
         Vous savez bien que dans la fleur des ans, 4+6
         Quand la santé brille dans tous vos sens, 4+6
         Qu'un bon dîner fait couler dans vos veines 4+6
         Des passions les semences soudaines, 4+6
215 Tout votre cœur cède au besoin d'aimer ; 4+6
         Vous vous sentez doucement enflammer 4+6
         D'une chaleur bénigne et pétillante ; 4+6
         La chair est faible, et le diable vous tente. 4+6
         Le beau Monrose, en ces temps dangereux 4+6
220 Ne pouvant plus commander à ses feux, 4+6
         Se jette aux pieds de la belle éplorée : 4+6
         " O cher objet ! ô maîtresse adorée ! 4+6
         C'est à moi seul désormais de mourir ; 4+6
         Ayez pitié d'un cœur soumis et tendre : 4+6
225 Quoi ! mon amour ne saurait obtenir 4+6
         Ce qu'un barbare a bien osé vous prendre ! 4+6
         Ah ! si le crime a pu le rendre heureux, 4+6
         Que devez-vous à l'amour vertueux ! 4+6
         C'est lui qui parle, et vous devez l'entendre. " 4+6
230 Cet argument paraissait assez bon ; 4+6
         Agnès sentit le poids de la raison. 4+6
         Une heure encore elle osa se défendre ; 4+6
         Elle voulut reculer son bonheur, 4+6
         Pour accorder le plaisir et l'honneur, 4+6
235 Sachant très-bien qu'un peu de résistance 4+6
         Vaut encor mieux que trop de complaisance. 4+6
         Monrose enfin, Monrose fortuné 4+6
         Eut tous les droits d'un amant couronné ; 4+6
         Du vrai bonheur il eut la jouissance. 4+6
240 Du prince Anglais la gloire et la puissance 4+6
         Ne s'étendait que sur des rois vaincus, 4+6
         Le fier Henri n'avait pris que la France, 4+6
         Le lot du page était bien au-dessus. 4+6
         Mais que la joie est trompeuse et légère ! 4+6
245 Que le bonheur est chose passagère ! 4+6
         Le charmant page à peine avait goûté 4+6
         De ce torrent de pure volupté, 4+6
         Que des Anglais arrive une cohorte. 4+6
         On monte, on entre, on enfonce la porte. 4+6
250 Couple enivré de caresses d'amour, 4+6
         C'est l'aumônier qui vous joua ce tour. 4+6
         Le douce Agnès, de crainte évanouie, 4+6
         Avec Monrose est aussitôt saisie ; 4+6
         C'est à Chandos on prétend les mener. 4+6
255 A quoi Chandos va-t-il les condamner ? 4+6
         Tendres amants, vous craignez sa vengeance ; 4+6
         Vous savez trop par votre expérience, 4+6
         Que cet Anglais est sans compassion. 4+6
         Dans leurs beaux yeux est la confusion ; 4+6
260 Le désespoir les presse et les dévore ; 4+6
         Et cependant ils se lorgnaient encore : 4+6
         Ils rougissaient de s'être faits heureux ; 4+6
         A Jean Chandos que diront-ils tous deux ? 4+6
         Dans le chemin advint que de fortune 4+6
265 Ce corps anglais rencontra sur la brune 4+6
         Vingt chevaliers qui pour Charles tenaient, 4+6
         Et qui de nuit en ces quartiers rôdaient, 4+6
         Pour découvrir si l'on avait nouvelle 4+6
         Touchant Agnès, et touchant la Pucelle. 4+6
270 Quand deux mâtins, deux coqs et deux amants, 4+6
         Nez contre nez, se rencontrent aux champs ; 4+6
         Lorsqu'un suppôt de la grâce efficace 4+6
         Trouve un cou tors de l'école d'Ignace ; 4+6
         Quand un enfant de Luther ou Calvin 4+6
275 Voit par hasard un prêtre ultramontain, 4+6
         Sans perdre temps un grand combat commence, 4+6
         A coups de gueule, ou de plume, ou de lance. 4+6
         Semblablement les gendarmes de France, 4+6
         Tout du plus loin qu'ils virent les Bretons, 4+6
280 Fondent dessus, légers comme faucons. 4+6
         Les gens anglais sont gens qui se défendent ; 4+6
         Mille beaux coups se donnent et se rendent. 4+6
         Le fier coursier qui notre Agnès portait 4+6
         Était actif, jeune, fringant comme elle ; 4+6
285 Il se cabrait, il ruait, il tournait ; 4+6
         Après allait, sautillant sur la selle. 4+6
         Bientôt au bruit des cruels combattants 4+6
         Il s'effarouche, il prend le mord aux dents. 4+6
         Agnès en vain veut d'une main timide 4+6
290 Le gouverner dans sa course rapide ; 4+6
         Elle est trop faible : il lui fallut enfin 4+6
         A son cheval remettre son destin. 4+6
         Le beau Monrose, au fort de la mêlée, 4+6
         Ne peut savoir où sa nymphe est allée ; 4+6
295 Le coursier vole aussi prompt que le vent ; 4+6
         Et sans relâche ayant couru six mille, 4+6
         Il s'arrêta dans un vallon tranquille 4+6
         Tout vis-à-vis la porte d'un couvent. 4+6
         Un bois était près de ce monastère : 4+6
300 Auprès du bois une onde vive et claire 4+6
         Fuit et revient, et par de longs détours 4+6
         Parmi des fleurs, elle poursuit son cours. 4+6
         Plus loin s'élève une colline verte, 4+6
         A chaque automne enrichie et couverte 4+6
305 Des doux présents dont Noé nous dota, 4+6
         Lorsqu'à la fin son grand coffre il quitta, 4+6
         Pour réparer du genre humain la perte, 4+6
         Et que, lassé du spectacle de l'eau, 4+6
         Il fit du vin par un art tout nouveau. 4+6
310 Flore et Pomone, et la féconde haleine 4+6
         Des doux zéphyrs parfument ces beaux champs ; 4+6
         Sans se lasser, l'œil charmé s'y promène. 4+6
         Le paradis de nos premiers parents 4+6
         N'avait point eu de vallons plus riants, 4+6
315 Plus fortunés ; et jamais la nature 4+6
         Ne fut plus belle, et plus riche et plus pure. 4+6
         L'air qu'on respire en ces lieux écartés 4+6
         Porte la paix dans les cœurs agités, 4+6
         Et, des chagrins calmant l'inquiétude, 4+6
320 Fait aux mondains aimer la solitude. 4+6
         Au bord de l'onde Agnès se reposa, 4+6
         Sur le couvent ses deux beaux yeux fixa, 4+6
         Et de ses sens le trouble s'apaisa. 4+6
         C'était, lecteur, un couvent de nonnettes. 4+6
325 " Ah ! dit Agnès, adorables retraites ! 4+6
         Lieux où le ciel a versé ses bienfaits ! 4+6
         Séjour heureux d'innocence et de paix ! 4+6
         Hélas ! du ciel la faveur infinie 4+6
         Peut-être ici me conduit tout exprès, 4+6
330 Pour y pleurer les erreurs de ma vie. 4+6
         De chastes sœurs, épouses de leur Dieu, 4+6
         De leurs vertus embaument ce beau lieu ; 4+6
         Et moi, fameuse entre les pécheresses, 4+6
         J'ai consumé mes jours dans les faiblesses. " 4+6
335 Agnès ainsi, parlant à haute voix, 4+6
         Sur le portail aperçut une croix : 4+6
         Elle adora, d'humilité profonde, 4+6
         Ce signe heureux du salut de ce monde ; 4+6
         Et, se sentant quelque componction, 4+6
340 Elle comptait s'en aller à confesse ; 4+6
         Car de l'amour à la dévotion 4+6
         Il n'est qu'un pas ; l'un et l'autre est faiblesse. 4+6
         Or du moutier la vénérable abbesse 4+6
         Depuis deux jours était allée à Blois, 4+6
345 Pour du couvent y soutenir les droits. 4+6
         Ma sœur Besogne avait en son absence 4+6
         Du saint troupeau la bénigne intendance. 4+6
         Elle accourut au plus vite au parloir, 4+6
         Puis fit ouvrir pour Agnès recevoir. 4+6
350 " Entrez, dit-elle, aimable voyageuse ; 4+6
         Quel bon patron, quelle fête joyeuse 4+6
         Peut amener aux pieds de nos autels 4+6
         Cette beauté dangereuse aux mortels ? 4+6
         Seriez-vous point quelque ange ou quelque sainte 4+6
355 Qui des hauts cieux abandonne l'enceinte, 4+6
         Pour ici-bas nous faire la faveur 4+6
         De consoler les filles du Seigneur ? " 4+6
         Agnès répond : " C'est pour moi trop d'honneur. 4+6
         Je suis, ma sœur, une pauvre mondaine ; 4+6
360 De grands péchés mes beaux jours sont ourdis ; 4+6
         Et si jamais je vais en paradis, 4+6
         Je n'y serais qu'auprès de Magdeleine. 4+6
         De mon destin le caprice fatal, 4+6
         Dieu, mon bon ange, et surtout mon cheval, 4+6
365 Ne sais comment, en ces lieux m'ont portée. 4+6
         De grands remords mon âme est agitée ; 4+6
         Mon cœur n'est point dans le crime endurci ; 4+6
         J'aime le bien, j'en ai perdu la trace, 4+6
         Je la retrouve, et je sens que la grâce 4+6
370 Pour mon salut veut que je couche ici. " 4+6
         Ma sœur Besogne, avec douceur prudente, 4+6
         Encouragea la belle pénitente : 4+6
         Et, de la grâce exaltant les attraits, 4+6
         Dans sa cellule elle conduit Agnès ; 4+6
375 Cellule propre et bien illuminée, 4+6
         Pleine de fleurs, et galamment ornée, 4+6
         Lit ample et doux : on dirait que l'Amour 4+6
         A de ses mains arrangé ce séjour. 4+6
         Agnès tout bas louant la Providence, 4+6
380 Vit qu'il est doux de faire pénitence. 4+6
         Après souper (car je n'omettrai point 4+6
         Dans mes récits ce noble et digne point), 4+6
         Besogne dit à la belle étrangère : 4+6
         " Il est nuit close, et vous savez, ma chère, 4+6
385 Que c'est le temps où les esprits malins 4+6
         Rôdent partout, et vont tenter les saints. 4+6
         Il nous faut faire une œuvre profitable ; 4+6
         Couchons ensemble, afin que si le diable 4+6
         Veut contre nous faire ici quelque effort, 4+6
390 Nous trouvant deux, le diable en soit moins fort. " 4+6
         La dame errante accepta la partie : 4+6
         Elle se couche, et croit faire œuvre pie, 4+6
         Croit qu'elle est sainte, et que le ciel l'absout ; 4+6
         Mais son destin la poursuivait partout. 4+6
395 Puis-je au lecteur raconter sans vergogne 4+6
         Ce que c'était que cette sœur Besogne ? 4+6
         Il faut le dire, il faut tout publier. 4+6
         Ma sœur Besogne était un bachelier 4+6
         Qui d'un Hercule eut la force en partage 4+6
400 Et d'Adonis le gracieux visage, 4+6
         N'ayant encor que vingt ans et demi, 4+6
         Blanc comme lait, et frais comme rosée. 4+6
         La dame abbesse, en personne avisée, 4+6
         En avait fait depuis peu son ami. 4+6
405 Sœur bachelier vivait dans l'abbaye, 4+6
         En cultivant son ouaille jolie : 4+6
         Ainsi qu'Achille, en fille déguisé, 4+6
         Chez Lycomède était favorisé 4+6
         Des doux baisers de sa Déidamie. 4+6
410 La pénitente était à peine au lit, 4+6
         Avec sa sœur, soudain elle sentit 4+6
         Dans la nonnain métamorphose étrange. 4+6
         Assurément elle gagnait au change. 4+6
         Crier, se plaindre, éveiller le couvent, 4+6
415 N'aurait été qu'un scandale imprudent. 4+6
         Souffrir en paix, soupirer et se taire, 4+6
         Se résigner est tout ce qu'on peut faire ; 4+6
         Puis rarement en telle occasion 4+6
         On a le temps de la réflexion. 4+6
420 Quand sœur Besogne à sa fureur claustrale 4+6
         (Car on se lasse) eut mis quelque intervalle, 4+6
         La belle Agnès, non sans contrition, 4+6
         Fit en secret cette réflexion : 4+6
         " C'est donc en vain que j'eus toujours en tête 4+6
425 Le beau projet d'être une femme honnête ; 4+6
         C'est donc en vain que l'on fait ce qu'on peut : 4+6
         N'est pas toujours femme de bien qui veut. " 4+6
mètre profil métrique : 4+6
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