VOL_2/VOL34
La Pucelle d'Orléans
1752
CHANT XIII
Argument
Sortie du château de Cutendre. Combat de la Pucelle et de Jean Chandos : étrange loi du combat à laquelle la Pucelle est soumise. Vision du père Bonifoux. Miracle qui sauve l'honneur de Jeanne.
         C'était le temps de la saison brillante, 10
         Quand le soleil aux bornes de son cours 10
         Prend sur les nuits pour ajouter aux jours, 10
         Et se plaisant, dans sa démarche lente, 10
5 A contempler nos fortunés climats, 10
         Vers le tropique arrête encor ses pas. 10
         O grand saint Jean ! c'était alors ta fête ; 10
         Premier des Jeans, orateur des déserts, 10
         Toi qui criais jadis à pleine tête : 10
10 " Que du salut les chemins soient ouverts ; 10
         Grand précurseur, je t'aime, je te sers. 10
         Un autre Jean eut la bonne fortune 10
         De voyager au pays de la lune 10
         Avec Astolphe, et rendit la raison, 10
15 Si l'on en croit un auteur véridique, 10
         Au paladin amoureux d'Angélique : 10
         Rends-moi la mienne, ô Jean, second du nom ! 10
         Tu protégeas ce chantre aimable et rare 10
         Qui réjouit les seigneurs de Ferrare 10
20 Par le tissu de ses contes plaisants ; 10
         Tu pardonnas aux vives apostrophes 10
         Qu'il t'adressa dans ses comiques strophes : 10
         Étends sur moi tes secours bienfaisants ; 10
         J'en ai besoin, car tu sais que les gens 10
25 Sont bien plus sots et bien moins indulgents 10
         Qu'on ne l'était au siècle du génie, 10
         Quand l'Arioste illustrait l'Italie. 10
         Protège-moi contre ces durs esprits, 10
         Frondeurs pesants de mes légers écrits. 10
30 Si quelquefois l'innocent badinage 10
         Vient en riant égayer mon ouvrage, 10
         Quand il le faut je suis très-sérieux ; 10
         Mais je voudrais n'être point ennuyeux. 10
         Conduis ma plume, et surtout daigne faire 10
35 Mes compliments à Denys ton confrère. 10
         En accourant, la fière Jeanne d'Arc 10
         D'une lucarne aperçut dans le parc 10
         Cent palefrois, une brillante troupe 10
         De chevaliers portant dames en croupe, 10
40 Et d'écuyers qui tenaient dans leurs mains 10
         Tout l'attirail des combats inhumains, 10
         Cent boucliers où des nuits la courrière 10
         Réfléchissait sa tremblante lumière ; 10
         Cent casques d'or d'aigrettes ombragés, 10
45 Et les longs bois d'un fer pointu chargés, 10
         Et des rubans dont les touffes dorées 10
         Pendaient au bout des lances acérées. 10
         Voyant cela, Jeanne crut fermement 10
         Que les Anglais avaient surpris Cutendre : 10
50 Mais Jeanne d'Arc se trompa lourdement. 10
         En fait de guerre on peut bien se méprendre, 10
         Ainsi qu'ailleurs : mal voir et mal entendre 10
         De l'héroïne était souvent le cas, 10
         Et saint Denys ne l'en corrigea pas. 10
55 Ce n'étaient point des enfants d'Angleterre, 10
         Qui de Cutendre avaient surpris la terre ; 10
         C'est ce Dunois de Milan revenu, 10
         Ce grand Dunois à Jeanne si connu ; 10
         C'est La Trimouille avec sa Dorothée. 10
60 Elle était d'aise et d'amour transportée ; 10
         Elle en avait sujet assurément : 10
         Elle voyage avec son cher amant, 10
         Ce cher amant, ce tendre La Trimouille, 10
         Que l'honneur guide et que l'amour chatouille. 10
65 Elle le suit toujours avec honneur, 10
         Et ne craint plus monsieur l'inquisiteur. 10
         En nombre pair cette troupe dorée 10
         Dans le château, la nuit, était entrée. 10
         Jeanne y vola : le bon roi, qui la vit, 10
70 Crut qu'elle allait combattre, et la suivit ; 10
         Et dans l'erreur qui trompait son courage, 10
         Il laisse encor Agnès avec son page. 10
         O page heureux, et plus heureux cent fois 10
         Que le plus grand, le plus chrétien des rois 10
75 Que de bon cœur alors tu rendis grâce 10
         Au benoît saint dont tu tenais la place ! 10
         Il te fallut rhabiller promptement ; 10
         Tu rajustas ta trousse diaprée ; 10
         Agnès t'aidait d'une main timorée, 10
80 Qui s'égarait et se trompait souvent. 10
         Que de baisers sur sa bouche de rose 10
         Elle reçut en rhabillant Monrose ! 10
         Que son bel œil, le voyant rajusté, 10
         Semblait encor chercher la volupté ! 10
85 Monrose au parc descendit sans rien dire. 10
         Le confesseur tout saintement soupire, 10
         Voyant passer ce beau jeune garçon, 10
         Qui lui donnait de la distraction. 10
         La douce Agnès composa son visage, 10
90 Ses yeux, son air, son maintien, son langage. 10
         Auprès du roi Bonifoux se rendit, 10
         Le consola, le rassura, lui dit 10
         Que dans la niche un envoyé céleste 10
         Était d'en haut venu pour annoncer 10
95 Que des Anglais la puissance funeste 10
         Touchait au terme, et que tout doit passer ; 10
         Que le roi Charle obtiendrait la victoire. 10
         Charles le crut, car il aimait à croire. 10
         La fière Jeanne appuya ce discours. 10
100 " Du ciel, dit-elle, acceptons le secours ; 10
         Venez, grand prince, et rejoignons l'armée, 10
         De votre absence à bon droit alarmée. " 10
         Sans balancer, La Trimouille et Dunois 10
         De cet avis furent à haute voix. 10
105 Par ce héros la belle Dorothée 10
         Honnêtement au roi fut présentée. 10
         Agnès la baise, et le noble escadron 10
         Sortit enfin du logis du baron. 10
         Le juste ciel aime souvent à rire 10
110 Des passions du sublunaire empire. 10
         Il regardait cheminer dans les champs 10
         Cet escadron de héros et d'amants. 10
         Le roi de France allait près de sa belle, 10
         Qui, s'efforçant d'être toujours fidèle, 10
115 Sur son cheval la main lui présentait, 10
         Serrait la sienne, exhalait sa tendresse, 10
         Et cependant, ô comble de faiblesse ! 10
         De temps en temps le beau page lorgnait. 10
         Le confesseur psalmodiant suivait, 10
120 Des voyageurs récitait la prière, 10
         S'interrompait en voyant tant d'attraits, 10
         Et regardait avec des yeux distraits 10
         Le roi, le page, Agnès, et son bréviaire. 10
         Tout brillant d'or, et le cœur plein d'amour, 10
125 Ce La Trimouille, ornement de la cour, 10
         Caracolait auprès de Dorothée 10
         Ivre de joie, et d'amour transportée, 10
         Qui le nommait son cher libérateur, 10
         Son cher amant, l'idole de son cœur. 10
130 Il lui disait : " Je veux, après la guerre, 10
         Vivre à mon aise avec vous dans ma terre 10
         O cher objet, dont je suis toujours fou ! 10
         Quand serons-nous tous les deux en Poitou ? " 10
         Jeanne auprès d'eux, ce fier soutien du trône, 10
135 Portant corset et jupon d'amazone, 10
         Le chef orné d'un petit chapeau vert, 10
         Enrichi d'or et de plumes couvert, 10
         Sur son fier âne étalait ses gros charmes, 10
         Parlait au roi, courait, allait le pas, 10
140 Se rengorgeait et soupirait tout bas 10
         Pour le Dunois compagnon de ses armes : 10
         Car elle avait toujours le cœur ému, 10
         Se souvenant de l'avoir vu tout nu. 10
         Bonneau, portant barbe de patriarche, 10
145 Suant, soufflant, Bonneau fermait la marche. 10
         O d'un grand roi serviteur précieux ! 10
         Il pense à tout ; il a soin de conduire 10
         Deux gros mulets tout chargés de vin vieux, 10
         Longs saucissons, pâtés délicieux, 10
150 Jambons, poulets, ou cuits ou prêts à cuire. 10
         On avançait, alors que Jean Chandos, 10
         Cherchant partout son Agnès et son page, 10
         Au coin d'un bois, près d'un certain passage, 10
         Le fer en main rencontra nos héros. 10
155 Chandos avait une suite assez belle 10
         De fiers Bretons, pareille en nombre à celle 10
         Qui suit les pas du monarque amoureux ; 10
         Mais elle était d'espèce différente, 10
         On n'y voyait ni tetons ni beaux yeux. 10
160 " Oh ! oh ! dit-il d'une voix menaçante, 10
         Galants Français, objet de mon courroux, 10
         Vous aurez donc trois filles avec vous, 10
         Et moi, Chandos, je n'en aurai pas une ? 10
         Çà, combattons : je veux que la fortune 10
165 Décide ici qui sait le mieux de nous 10
         Mettre à plaisir ses ennemis dessous, 10
         Frapper d'estoc et pointer de sa lance. 10
         Que de vous tous le plus ferme s'avance, 10
         Qu'on entre en lice ; et celui qui vaincra 10
170 L'une des trois à son aise tiendra. " 10
         Le roi, piqué de cette offre cynique, 10
         Veut l'en punir, s'avance, prend sa pique. 10
         Dunois lui dit : " Ah ! laissez-moi, seigneur, 10
         Venger mon prince et des dames l'honneur. " 10
175 Il dit et court : La Trimouille l'arrête ; 10
         Chacun prétend à l'honneur de la fête. 10
         L'ami Bonneau, toujours de bon accord, 10
         Leur proposa de s'en remettre au sort. 10
         Car c'est ainsi que les guerriers antiques 10
180 En ont usé dans les temps héroïques : 10
         Même aujourd'hui dans quelques républiques 10
         Plus d'un emploi, plus d'un rang glorieux, 10
         Se tire au dés, et tout en va bien mieux. 10
         Si j'osais même en cette noble histoire 10
185 Citer des gens que tout mortel doit croire, 10
         Je vous dirais que monsieur saint Mathias 10
         Obtint ainsi la place de Judas. 10
         Le gros Bonneau tient le cornet, soupire, 10
         Craint pour son roi, prend les dés, roule, tire. 10
190 Denys, du haut du céleste rempart, 10
         Voyait le tout d'un paternel regard ; 10
         Et, contemplant la Pucelle et son âne, 10
         Il conduisait ce qu'on nomme hasard. 10
         Il fut heureux, le sort échut à Jeanne. 10
195 Jeanne, c'était pour vous faire oublier 10
         L'infâme jeu de ce grand cordelier, 10
         Qui ci-devant avait raflé vos charmes. 10
         Jeanne à l'instant court au roi, court aux armes, 10
         Modestement va derrière un buisson 10
200 Se délacer, détacher son jupon, 10
         Et revêtir son armure sacrée, 10
         Qu'un écuyer tient déjà préparée ; 10
         Puis sur son âne elle monte en courroux, 10
         Branlant sa lance, et serrant les genoux : 10
205 Elle invoquait les onze mille belles, 10
         Du pucelage héroïnes fidèles. 10
         Pour Jean Chandos, cet indigne chrétien, 10
         Dans les combats n'invoquait jamais rien. 10
         Jean contre Jeanne avec fureur avance : 10
210 Des deux côtés égale est la vaillance ; 10
         Âne et cheval, bardés, coiffés de fer, 10
         Sous l'éperon partent comme un éclair, 10
         Vont se heurter, et de leur tête dure 10
         Front contre front fracassent leur armure ; 10
215 La flamme en sort, et le sang du coursier 10
         Teint les éclats du voltigeant acier. 10
         Du choc affreux les échos retentissent ; 10
         Des deux coursiers les huit pieds rejaillissent ; 10
         Et les guerriers, du coup désarçonnés, 10
220 Tombent chacun sur la croupe étonnés : 10
         Ainsi qu'on voit deux boules suspendues 10
         Aux bouts égaux de deux cordes tendues, 10
         Dans une courbe au même instant partir, 10
         Hâter leur cours, se heurter, s'aplatir, 10
225 Et remonter sous le choc qui les presse, 10
         Multipliant leur poids par leur vitesse. 10
         Chaque parti crut morts les deux coursiers, 10
         Et tressaillit pour les deux chevaliers. 10
         Or des Français la championne auguste 10
230 N'avait la chair si ferme, si robuste, 10
         Les os si durs, les membres si dispos, 10
         Si musculeux que le fier Jean Chandos. 10
         Son équilibre ayant dans cette rixe 10
         Abandonné sa ligne et son point fixe, 10
235 Son quadrupède un haut-le-corps lui fit, 10
         Qui dans le pré Jeanne d'Arc étendit, 10
         Sur son beau dos, sur sa cuisse gentille, 10
         Et comme il faut que tombe toute fille. 10
         Chandos pensait qu'en ce grand désarroi 10
240 Il avait mis ou Dunois ou le roi ; 10
         Il veut soudain contempler sa conquête : 10
         Le casque ôté, Chandos voit une tête 10
         Où languissaient deux grands yeux noirs et longs. 10
         De la cuirasse il défait les cordons ; 10
245 Il voit (ô ciel ! ô plaisir ! ô merveille !) 10
         Deux gros tetons de figure pareille, 10
         Unis, polis, séparés, demi-ronds, 10
         Et surmontés de deux petits boutons, 10
         Qu'en sa naissance a la rose merveille. 10
250 On tient qu'alors, en élevant la voix, 10
         Il bénit Dieu pour la première fois. 10
         " Elle est à moi, la Pucelle de France ! 10
         S'écria-t-il ; contentons ma vengeance. 10
         J'ai, grâce au ciel, doublement mérité 10
255 De mettre à bas cette fière beauté. 10
         Que saint Denys me regarde et m'accuse ; 10
         Mars et l'Amour sont mes droits, et j'en use. " 10
         Son écuyer disait : " Poussez, milord ; 10
         Du trône anglais affermissez le sort. 10
260 Frère Lourdis en vain nous décourage ; 10
         Il jure en vain que ce saint pucelage 10
         Est des Troyens le grand palladium, 10
         Le bouclier sacré du Latium ; 10
         De la victoire il est, dit-il, le gage ; 10
265 C'est l'oriflamme ; il faut vous en saisir. 10
         — Oui, dit Chandos, et j'aurai pour partage 10
         Les plus grands biens, la gloire et le plaisir. " 10
         Jeanne pâmée écoutait ce langage 10
         Avec horreur, et faisait mille vœux 10
270 A saint Denys, ne pouvant faire mieux. 10
         Le grand Dunois, d'un courage héroïque, 10
         Veut empêcher le triomphe impudique : 10
         Mais comment faire ? Il faut dans tout état 10
         Qu'on se soumette à la loi du combat. 10
275 Les fers en l'air et la tête penchée, 10
         L'oreille basse et du choc écorchée, 10
         Languissamment le céleste baudet 10
         D'un œil confus Jean Chandos regardait. 10
         Il nourrissait dès longtemps dans son âme 10
280 Pour la Pucelle une discrète flamme, 10
         Des sentiments nobles et délicats 10
         Très-peu connus des ânes d'ici-bas. 10
         Le confesseur du bon monarque Charle 10
         Tremble en sa chair alors que Chandos parle. 10
285 Il craint surtout que son cher pénitent, 10
         Pour soutenir la gloire de la France, 10
         Qu'on avilit avec tant d'impudence, 10
         A son Agnès n'en veuille faire autant ; 10
         Et que la chose encor soit imitée 10
290 Par La Trimouille et par sa Dorothée. 10
         Au pied d'un chêne il entre en oraison, 10
         Et fait tout bas sa méditation 10
         Sur les effets, la cause, la nature 10
         Du doux péché qu'aucuns nomment luxure. 10
295 En méditant avec attention, 10
         Le benoît moine eut une vision 10
         Assez semblable au prophétique songe 10
         De ce Jacob, heureux par un mensonge, 10
         Pate-pelu dont l'esprit lucratif 10
300 Avait vendu ses lentilles en Juif. 10
         Ce vieux Jacob (ô sublime mystère !) 10
         Devers l'Euphrate une nuit aperçut 10
         Mille béliers qui grimpèrent en rut 10
         Sur des brebis qui les laissèrent faire. 10
305 Le moine vit de plus plaisants objets ; 10
         Il vit courir à la même aventure, 10
         Tous les héros de la race future. 10
         Il observait les différents attraits 10
         De ces beautés qui, dans leur douce guerre, 10
310 Donnent des fers aux maîtres de la terre. 10
         Chacune était auprès de son héros, 10
         Et l'enchaînait des chaînes de Paphos. 10
         Tels, au retour de Flore et de Zéphyre, 10
         Quand le printemps reprend son doux empire, 10
315 Tous ces oiseaux, peints de mille couleurs, 10
         Par leurs amours agitent les feuillages : 10
         Les papillons se baisent sur les fleurs, 10
         Et les lions courent sous les ombrages 10
         A leurs moitiés qui ne sont plus sauvages. 10
320 C'est-là qu'il vit le beau François premier. 10
         Ce brave roi, ce loyal chevalier, 10
         Avec Étampe heureusement oublie 10
         Les autres fers qu'il reçut à Pavie. 10
         Là Charles-Quint joint le myrte au laurier, 10
325 Sert à la fois la Flamande et la Maure. 10
         Quels rois, ô ciel ! l'un à ce beau métier 10
         Gagne la goutte, et l'autre pis encore. 10
         Près de Diane on voir danser les Ris, 10
         Aux mouvements que l'Amour lui fait faire 10
330 Quand dans ses bras tendrement elle serre, 10
         En se pâmant, le second des Henris. 10
         De Charles neuf le successeur volage, 10
         Quitte en riant sa Chloris pour un page, 10
         Sans s'alarmer des troubles de Paris. 10
335 Mais quels combats le jacobin vit rendre 10
         Par Borgia le sixième Alexandre ! 10
         En cent tableaux il est représenté : 10
         Là sans tiare, et d'amour transporté : 10
         Tournant le dos, troussant sa soutanelle, 10
340 Avec Vanoze il se fait sa femelle ; 10
         Un peu plus bas on voit Sa Sainteté 10
         Pour ses plaisirs convoitant sa famille, 10
         Qui s'attendrit pour Lucrèce sa fille. 10
         O Léon dix ! ô sublime Paul trois ! 10
345 A ce beau jeu vous passiez tous les rois ; 10
         Mais vous cédez à mon grand Béarnois, 10
         A ce vainqueur de la Ligue rebelle, 10
         A mon héros plus connu mille fois 10
         Par les plaisirs que goûta Gabrielle, 10
350 Que par vingt ans de travaux et d'exploits. 10
         Bientôt on voit le plus beau des spectacles, 10
         Ce siècle heureux, ce siècle des miracles, 10
         Ce grand Louis, cette superbe cour 10
         Où tous les arts sont instruits par l'Amour. 10
355 L'Amour bâtit le superbe Versailles ; 10
         L'Amour, aux yeux des peuples éblouis, 10
         D'un lit de fleurs fait un trône à Louis : 10
         Malgré les cris du fier dieu des batailles, 10
         L'Amour amène au plus beau des humains 10
360 De cette cour les rivales charmantes, 10
         Toutes en feu, toutes impatientes : 10
         De Mazarin la nièce aux yeux divins, 10
         La généreuse et tendre la Vallière, 10
         La Montespan plus ardente et plus fière. 10
365 L'une se livre au moment de jouir, 10
         Et l'autre attend le moment du plaisir. 10
         Voici le temps de l'aimable Régence, 10
         Temps fortuné, marqué par la licence, 10
         Où la Folie, agitant son grelot, 10
370 D'un pied léger parcourt toute la France, 10
         Où nul mortel ne daigne être dévot, 10
         Où l'on fait tout excepté pénitence. 10
         Le bon Régent, de son Palais-Royal, 10
         Des voluptés donne à tous le signal. 10
375 Vous répondez à ce signal aimable, 10
         Jeune Daphné, bel astre de la cour ; 10
         Vous répondez du sein du Luxembourg, 10
         Vous que Bacchus et le dieu de la table 10
         Mènent au lit, escortés par l'Amour. 10
380 Mais je m'arrête, et de ce dernier âge 10
         Je n'ose en vers tracer la vive image : 10
         Trop de péril suit ce charme flatteur. 10
         Le temps présent est l'Arche du Seigneur : 10
         Qui la touchait d'une main trop hardie, 10
385 Puni du ciel, tombait en léthargie. 10
         Je me tairai ; mais si j'osais pourtant, 10
         O des beautés aujourd'hui la plus belle ! 10
         O tendre objet, noble, simple, touchant, 10
         Et plus qu'Agnès généreuse et fidèle ! 10
390 Si j'osais mettre à vos genoux charnus 10
         Ce grain d'encens que l'on doit à Vénus ; 10
         Si de l'Amour je déployais les armes ; 10
         Si je chantais ce tendre et doux lien ; 10
         Si je disais… Non, je ne dirai rien : 10
395 Je serais trop au-dessous de vos charmes. 10
         Dans son extase enfin le moine noir 10
         Vit à plaisir ce que je n'ose voir. 10
         D'un œil avide, et toujours très-modeste, 10
         Il contemplait le spectacle céleste 10
400 De ces beautés, de ces nobles amants, 10
         De ces plaisirs défendus et charmants. 10
         " Hélas ! dit-il, si les grands de la terre 10
         Font deux à deux cette éternelle guerre ; 10
         Si l'univers doit en passer par là, 10
405 Dois-je gémir que Jean Chandos se mette 10
         A deux genoux auprès de sa brunette ? 10
         Du seigneur Dieu la volonté soit faite : 10
         Amen, amen. " Il dit, et se pâma, 10
         Croyant jouir de tout ce qu'il voit là. 10
410 Mais saint Denys était loin de permettre 10
         Qu'aux yeux du ciel Jean Chandos allât mettre 10
         Et la Pucelle et la France aux abois. 10
         Ami lecteur, vous avez quelquefois 10
         Ouï conter qu'on nouait l'aiguillette. 10
415 C'est une étrange et terrible recette, 10
         Et dont un saint ne doit jamais user 10
         Que quand d'une autre il ne peut s'aviser. 10
         D'un pauvre amant le feu se tourne en glace ; 10
         Vif et perclus sans rien faire il se lasse ; 10
420 Dans ses efforts étonné de languir, 10
         Et consumé sur le bord du plaisir. 10
         Telle une fleur, des feux du jour séchée, 10
         La tête basse et la tige penchée, 10
         Demande en vain les humides vapeurs 10
425 Qui lui rendaient la vie et les couleurs. 10
         Voilà comment le bon Denys arrête 10
         Le fier Anglais dans ses droits de conquête. 10
         Jeanne, échappant à son vainqueur confus, 10
         Reprend ses sens quand il les a perdus ; 10
430 Puis d'une voix imposante et terrible, 10
         Elle lui dit : " Tu n'es pas invincible : 10
         Tu vois qu'ici, dans le plus grand combat, 10
         Dieu t'abandonne, et ton cheval s'abat ; 10
         Dans l'autre un jour je vengerai la France, 10
435 Denys le veut, et j'en ai l'assurance ; 10
         Et je te donne avec tes combattants 10
         Un rendez-vous sous les murs d'Orléans. " 10
         Le grand Chandos lui repartit : " Ma belle, 10
         Vous m'y verrez ; pucelle ou non pucelle, 10
440 J'aurai pour moi saint George le très-fort, 10
         Et je promets de réparer mon tort. " 10
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie