VOL_2/VOL37
La Pucelle d'Orléans
1752
CHANT XVI.
Argument
Comment saint Pierre apaisa saint George et saint Denys, et comment il promit un beau prix à celui des deux qui lui apporterait la meilleure ode. Mort de la belle Rosamore.
         Palais des cieux, ouvrez-vous à ma voix. 10
         Êtres brillants aux six ailes légères, 10
         Dieux emplumés, dont les mains tutélaires 10
         Font les destins des peuples et des rois ! 10
5 Vous qui cachez, en étendant vos ailes, 10
         Des derniers cieux les splendeurs éternelles, 10
         Daignez un peu vous ranger de côté : 10
         Laissez-moi voir, en cette horrible affaire, 10
         Ce qui se passe au fond du sanctuaire ; 10
10 Et pardonnez ma curiosité. 10
         Cette prière est de l'abbé Trithème, 10
         Non pas de moi ; car mon œil effronté 10
         Ne peut percer jusqu'à la cour suprême ; 10
         Je n'aurais pas tant de témérité. 10
15 Le dur saint George et Denys notre apôtre 10
         Étaient au ciel enfermés l'un et l'autre ; 10
         Ils voyaient tout ; mais ils ne pouvaient pas 10
         Prêter leurs mains aux terrestres combats ; 10
         Ils cabalaient : c'est tout ce qu'on peut faire 10
20 Et ce qu'on fait quand on est à la cour. 10
         George et Denys s'adressent tour à tour 10
         Dans l'empyrée au bon monsieur saint Pierre. 10
         Ce grand portier, dont le pape est vicaire, 10
         Dans ses filets enveloppant le sort, 10
25 Sous ses deux clefs tient la vie et la mort. 10
         Pierre leur dit : " Vous avez pu connaître, 10
         Mes chers amis, quel affront je reçus 10
         Quand je remis une oreille à Malchus. 10
         Je me souviens de l'ordre de mon maître ; 10
30 Il fit rentrer mon fer dans son fourreau : 10
         Il m'a privé du droit brillant des armes ; 10
         Mais j'imagine un moyen tout nouveau 10
         Pour décider de vos grandes alarmes. 10
         " Vous, saint Denys, prenez dans ce canton 10
35 Les plus grands saints qu'ait vus naître la France ; 10
         Vous, monsieur George, allez en diligence 10
         Prendre les saints de l'île d'Albion. 10
         Que chaque troupe en ce moment compose 10
         Un hymne en vers, non pas une ode en prose. 10
40 Houdart a tort ; il faut dans ces hauts lieux 10
         Parler toujours le langage des dieux ; 10
         Qu'on fasse, dis-je, une ode pindarique 10
         Où le poète exalte mes vertus, 10
         Ma primauté, mes droits, mes attributs, 10
45 Et que le tout soit mis vite en musique : 10
         Chez les mortels, il faut toujours du temps 10
         Pour rimailler des vers assez méchants ; 10
         On va plus vite au séjour de la gloire. 10
         Allez, vous dis-je, exercez vos talents ; 10
50 La meilleure ode obtiendra la victoire, 10
         Et vous ferez le sort des combattants. " 10
         Ainsi parla, du plus haut de son trône, 10
         Aux deux rivaux l'infaillible Barjone ; 10
         Cela fut dit en deux mots tout au plus, 10
55 Le laconisme est langue des élus. 10
         En un clin d'œil, les deux rivaux célestes, 10
         Pour terminer leurs querelles funestes, 10
         Vont assembler les saints de leur pays 10
         Qui sur la terre ont été beaux esprits. 10
60 Le bon patron qu'on révère à Paris 10
         Fit aussitôt seoir à sa table ronde 10
         Saint Fortunat, peu connu dans le monde, 10
         Et qui passait pour l'auteur du Pange ; 10
         Et saint Prosper, d'épithètes chargé, 10
65 Quoique un peu dur et qu'un peu janséniste. 10
         Il mit aussi Grégoire dans sa liste, 10
         Le grand Grégoire, évêque tourangeau, 10
         Cher au pays qui vit naître Bonneau ; 10
         Et saint Bernard fameux par l'antithèse, 10
70 Qui dans son temps n'avait pas son pareil ; 10
         Et d'autres saints pour servir de conseil : 10
         Sans prendre avis, il est rare qu'on plaise. 10
         George, en voyant tous ces soins de Denys, 10
         Le regardait d'un dédaigneux souris ; 10
75 Il avisa dans le sacré pourpris 10
         Un saint Austin, prêcheur de l'Angleterre, 10
         Puis en ces mots il lui dit son avis : 10
         " Bonhomme Austin, je suis né pour la guerre, 10
         Non pour les vers dont je fais peu de cas ; 10
80 Je sais brandir mon large cimeterre, 10
         Pourfendre un buste, et casser tête et bras ; 10
         Tu sais rimer : travaille, versifie, 10
         Soutiens en vers l'honneur de la patrie. 10
         Un seul Anglais, dans les champs de la mort, 10
85 De trois Français triomphe sans effort. 10
         Nous avons vu devers la Normandie, 10
         Dans le Haut-Maine, en Guienne, en Picardie, 10
         Ces beaux messieurs aisément mis à bas ; 10
         Si pour frapper nous avons meilleurs bras, 10
90 Crois, en fait d'hymne, et d'ode et d'œuvre telle, 10
         Quand il s'agit de penser, de rimer, 10
         Que nous avons non moins bonne cervelle. 10
         Travaille, Austin, cours en vers t'escrimer : 10
         Je veux que Londre ait à jamais l'empire 10
95 Dans les deux arts de bien faire et bien dire. 10
         Denys ameute un tas de rimailleurs 10
         Qui tous ensemble ont très-peu de génie ; 10
         Travaille seul : tu sais tes vieux auteurs ; 10
         Courage ! allons, prends ta harpe bénie, 10
100 Et moque-toi de ton académie. " 10
         Le bon Austin, de cet emploi chargé, 10
         Le remercie en auteur protégé. 10
         Denys et lui, dans un réduit commode, 10
         Vont se tapir, et chacun fit son ode. 10
105 Quand tout fut fait, les brûlants séraphins, 10
         Les gros joufflus, têtes de chérubins, 10
         Près de Barjone en deux rangs se perchèrent ; 10
         Au-dessous d'eux les anges se nichèrent ; 10
         Et tous les saints, soigneux de s'arranger, 10
110 Sur des gradins s'assirent pour juger. 10
         Austin commence : il chantait les prodiges 10
         Qui de l'Égypte endurcirent les cœurs ; 10
         Ce grand Moïse, et ses imitateurs 10
         Qui l'égalaient dans ses divins prestiges : 10
115 Les flots du Nil, jadis si bienfaisants, 10
         D'un sang affreux dans leur course écumants ; 10
         Du noir limon les venimeux reptiles 10
         Changés en verge, et la verge en serpents ; 10
         Le jour en nuit ; les déserts et les villes, 10
120 De moucherons, de vermine couverts ; 10
         La rogne aux os, la foudre dans les airs ; 10
         Les premiers-nés d'une race rebelle 10
         Tous égorgés par l'ange du Seigneur ; 10
         L'Égypte en deuil, et le peuple fidèle 10
125 De ses patrons emportant la vaisselle, 10
         Et par le vol méritant son bonheur ; 10
         Ce peuple errant pendant quarante années ; 10
         Vingt mille Juifs égorgés pour un veau ; 10
         Vingt mille encore envoyés au tombeau 10
130 Pour avoir eu des amours fortunées ; 10
         Et puis Aod, ce Ravaillac hébreu, 10
         Assassinant son maître au nom de Dieu ; 10
         Et Samuel, qui d'une main divine 10
         Prend sur l'autel un couteau de cuisine, 10
135 Et bravement met Agag en hachis, 10
         Car cet Agag était incirconcis ; 10
         Puis la beauté qui, sauvant Béthulie, 10
         Si purement de son corps fit folie ; 10
         Le bon Basa qui massacra Nadad ; 10
140 Et puis Achab mourant comme un impie, 10
         Pour n'avoir pas égorgé Benhadad ; 10
         Le roi Joas meurtri par Jozabad, 10
         Fils d'Atrobad ; et la reine Athalie, 10
         Si méchamment mise à mort par Joad. 10
145 Longuette fut la triste litanie ; 10
         Ces beaux récits étaient entrelacés 10
         De ces grands traits si chers aux temps passés. 10
         On y voyait le soleil se dissoudre, 10
         La mer fuyant, la lune mise en poudre, 10
150 Le monde en feu qui toujours tressaillait ; 10
         Dieu qui cent fois en fureur s'éveillait ; 10
         Des flots de sang, des tombeaux, des ruines ; 10
         Et cependant près des eaux argentines 10
         Le lait coulait sous de verts oliviers ; 10
155 Les monts sautaient tout comme des béliers, 10
         Et les béliers tout comme des collines. 10
         Le bon Austin célébrait le Seigneur, 10
         Qui menaçait le Chaldéen vainqueur, 10
         Et qui laissait son peuple en esclavage ; 10
160 Mais des lions brisant toujours les dents, 10
         Sous ses deux pieds écrasant les serpents, 10
         Parlant au Nil, et suspendant la rage 10
         Des basilics et des léviathans. 10
         Austin finit. Sa pindarique ivresse 10
165 Fit élever parmi les bienheureux 10
         un bruit confus, un murmure douteux, 10
         Qui n'était pas en faveur de la pièce. 10
         Denys se lève ; et baissant ses doux yeux, 10
         Puis les levant avec un air modeste, 10
170 Il salua l'auditoire céleste, 10
         Parut surpris de leurs traits radieux ; 10
         Et finement sa pudeur semblait dire : 10
         " Encouragez celui qui vous admire. " 10
         Il salua trois fois très-humblement 10
175 Les conseillers, le premier président ; 10
         Puis il chanta d'une voix douce et tendre 10
         Cet hymne adroit que vous allez entendre : 10
         " O Pierre ! O Pierre ! ô toi sur qui Jésus 10
         Daigna fonder son Église immortelle, 10
180 Portier des cieux, pasteur de tout fidèle, 10
         Maître des rois à tes pieds confondus, 10
         Docteur divin, prêtre saint, tendre père, 10
         Auguste appui de nos rois très-chrétiens, 10
         Étends sur eux ta faveur salutaire ; 10
185 Leurs droits sont purs, et ces droits sont les tiens. 10
         Le pape à Rome est maître des couronnes, 10
         Aucun n'en doute ; et si ton lieutenant 10
         A qui lui plaît fait ce petit présent, 10
         C'est en ton nom, car c'est toi qui les donnes. 10
190 Hélas ! hélas ! nos gens de parlement 10
         Ont banni Charle ; ils ont impudemment 10
         Mis sur le trône une race étrangère ; 10
         On ôte au fils l'héritage du père. 10
         Divin portier, oppose tes bienfaits 10
195 A cette audace, à dix ans de misère ; 10
         Rends-nous les clefs de la cour du palais. " 10
         C'est sur ce ton que saint Denys prélude ; 10
         Puis il s'arrête : il lit avec étude 10
         Du coin de l'œil dans les yeux de Céphas, 10
200 En affectant un secret embarras. 10
         Céphas content fit voir sur son visage 10
         De l'amour-propre un secret témoignage, 10
         Et rassurant les esprits interdits 10
         Du chantre habile, il dit dans son langage : 10
205 " Cela va bien ; continuez, Denys. " 10
         L'humble Denys repart avec prudence : 10
         " Mon adversaire a pu charmer les cieux ; 10
         Il a chanté le Dieu de la vengeance, 10
         Je vais bénir le Dieu de la clémence : 10
210 Haïr est bon, mais aimer vaut bien mieux. " 10
         Denys alors d'une voix assurée 10
         En vers heureux chanta le bon berger 10
         Qui va cherchant sa brebis égarée, 10
         Et sur son dos se plaît à la charger ; 10
215 Le bon fermier, dont la main libérale 10
         Daigne payer l'ouvrier négligent 10
         Qui vient trop tard, afin que diligent 10
         Il vienne ouvrer dès l'aube matinale ; 10
         Le bon patron qui, n'ayant que cinq pains 10
220 Et trois poissons, nourrit cinq mille humains ; 10
         Le bon prophète, encor plus doux qu'austère, 10
         Qui donne grâce à la femme adultère, 10
         A Magdeleine, et permet que ses pieds 10
         Soient gentiment par la belle essuyés. 10
225 Par Magdeleine Agnès est figurée. 10
         Denys a pris ce délicat détour ; 10
         Il réussit : la grand'chambre éthérée 10
         Sentit le trait, et pardonna l'amour. 10
         Du doux Denys l'ode fut bien reçue ; 10
230 Elle eut le prix, elle eut toutes les voix. 10
         Du saint Anglais l'audace fut déçue ; 10
         Austin rougit, il fuit en tapinois ; 10
         Chacun en rit, le paradis le hue. 10
         Tel fut hué dans les murs de Paris 10
235 Un pédant sec, à face de Thersite, 10
         Vit délateur, insolent hypocrite, 10
         Qui fut payé de haine et de mépris, 10
         Quand il osa dans ses phrases vulgaires 10
         Flétrir les arts et condamner nos frères. 10
240 Pierre à Denys donna deux beaux agnus ; 10
         Denys les baise, et soudain l'on ordonne, 10
         Par un arrêt signé de douze élus, 10
         Qu'en ce grand jour les Anglais soient vaincus 10
         Par les Français et par Charle en personne. 10
245 En ce moment la barroise amazone 10
         Vit dans les airs, dans un nuage épais, 10
         De son grison la figure et les traits ; 10
         Comme un soleil, dont souvent un nuage 10
         Reçoit l'empreinte et réfléchit l'image. 10
250 Elle cria : " Ce jour est glorieux ; 10
         Tout est pour nous, mon âne est dans les cieux. " 10
         Bedfort, surpris de ce prodige horrible, 10
         Déjà s'arrête et n'est plus invincible. 10
         Il lit au ciel, d'un regard consterné, 10
255 Que de saint George il est abandonné. 10
         L'Anglais surpris, croyant voir une armée, 10
         Descend soudain de la ville alarmée ; 10
         Tous les bourgeois, devenus valeureux, 10
         Les voyant fuir, descendent après eux. 10
260 Charles plus loin, entouré de carnage, 10
         Jusqu'à leur camp se fait un beau passage. 10
         Les assiégeants, à leur tour assiégés, 10
         En tête, en queue, assaillis, égorgés, 10
         Tombent en foule au bord de leurs tranchées, 10
265 D'armes, de morts, et de mourants jonchées. 10
         C'est en ces lieux, c'est dans ce champ mortel 10
         Que tu venais exercer ta vaillance, 10
         O dur Anglais, ô Christophe Arondel ! 10
         Ton maintien sec, ta froide indifférence, 10
270 Donnaient du prix à ton courage altier. 10
         Sans dire un mot, ce sourcilleux guerrier 10
         Examinait comme on se bat en France : 10
         Et l'on eût dit, à son air d'importance, 10
         Qu'il était là pour se désennuyer. 10
275 Sa Rosamore, à ses pas attachée, 10
         Est comme lui de fer enharnachée, 10
         Tel qu'un beau page ou qu'un jeune écuyer : 10
         Son casque est d'or, sa cuirasse est d'acier ; 10
         D'un perroquet la plume panachée 10
280 Au gré des vents ombrage son cimier. 10
         Car dès ce jour où son bras meurtrier 10
         A dans son lit décollé Martinguerre, 10
         Elle se plaît tout à fait à la guerre. 10
         On croirait voir la superbe Pallas 10
285 Quittant l'aiguille et marchant aux combats, 10
         Où Bradamante, ou bien Jeanne elle-même. 10
         Elle parlait au voyageur qu'elle aime, 10
         Et lui montrait les plus grands sentiments, 10
         Lorsqu'un démon trop funeste aux amants, 10
290 Pour leur malheur, vers Arondel attire 10
         Le dur Poton et le jeune La Hire, 10
         Et Richement qui n'a pitié de rien. 10
         Poton, voyant le grave et fier maintien 10
         De notre Anglais, tout indigné s'élance 10
295 Sur le causeur, et d'un grand coup de lance, 10
         Qui par le flanc sort au milieu du dos, 10
         D'un sang trop froid lui fait verser des flots : 10
         Il tombe et meurt ; et la lance cassée 10
         Roule avec lui dans son corps enfoncée. 10
300 A ce spectacle, à ce moment affreux, 10
         On ne vit point la belle Rosamore 10
         Se renverser sur l'amant qu'elle adore, 10
         Ni s'arracher l'or de ses blonds cheveux, 10
         Ni remplir l'air de ses cris douloureux, 10
305 Ni s'emporter contre la Providence ; 10
         Point de soupirs ; elle cria : " Vengeance ! " 10
         Et dans l'instant que Poton se baissait 10
         En ramassant son fer qui se cassait, 10
         Ce bras tout nu, ce bras dont la puissance 10
310 Avait d'un coup séparé dans un lit 10
         Un chef grison du cou d'un vieux bandit, 10
         Tranche à Poton la main trop redoutable, 10
         Cette main droite à ses yeux si coupable. 10
         Les nerfs cachés sous la peau des cinq doigts 10
315 Les font mouvoir pour la dernière fois ; 10
         Poton depuis ne sut jamais écrire. 10
         Mais dans l'instant le brave et beau La Hire 10
         Porte au guerrier, du grand Poton vainqueur, 10
         Un coup mortel qui lui perce le cœur. 10
320 Son casque d'or, que sa chute détache, 10
         Découvre un sein de roses et de lis ; 10
         Son front charmant n'a plus rien qui le cache ; 10
         Ses longs cheveux tombent sur ses habits ; 10
         Ses grands yeux bleus dans la mort endormis, 10
325 Tout laisse voir une femme adorable, 10
         Et montre un corps formé pour les plaisirs. 10
         Le beau La Hire en pousse des soupirs, 10
         Répand des pleurs, et d'un ton lamentable 10
         S'écrie : " O ciel ! je suis un meurtrier, 10
330 Un housard noir plutôt qu'un chevalier ; 10
         Mon cœur, mon bras, mon épée est infâme : 10
         Est-il permis de tuer une dame ? " 10
         Mais Richemont, toujours mauvais plaisant 10
         Et toujours dur, lui dit : " Mon cher La Hire, 10
335 Va, tes remords ont sur toi trop d'empire ; 10
         C'est une Anglaise, et le mal n'est pas grand ; 10
         Elle n'est pas pucelle comme Jeanne. " 10
         Tandis qu'il tient un discours si profane, 10
         D'un coup de flèche il se sentit blessé : 10
340 Et devenu plus fier, plus courroucé, 10
         Il rend cent coups à la troupe bretonne, 10
         Qui comme un flot le presse et l'environne. 10
         La Hire et lui, nobles, bourgeois, soldats, 10
         Portent partout les efforts de leurs bras : 10
345 On tue, on tombe, on poursuit, on recule, 10
         De corps sanglants un monceau s'accumule ; 10
         Et des mourants l'Anglais fait un rempart. 10
         Dans cette horrible et sanglante mêlée, 10
         Le roi disait à Dunois : " Cher bâtard, 10
350 Dis-moi, de grâce, où donc est-elle allée ? 10
         — Qui ? " dit Dunois. Le bon roi lui repart : 10
         " Ne sais-tu pas ce qu'elle est devenue ? 10
         — Qui donc ? — Hélas ! elle était disparue 10
         Hier au soir, avant qu'un heureux sort 10
355 Nous eût conduits au château de Bedfort ; 10
         Et dans la place on est entré sans elle. 10
         — Pour la trouver, marchons," dit la Pucelle. 10
         " Ciel ! dit le roi, qu'elle me soit fidèle ! 10
         Gardez-la-moi. " Pendant ce beau discours, 10
360 Il avançait et combattait toujours. 10
         Bientôt la nuit, couvrant notre hémisphère, 10
         L'enveloppa d'un noir et long manteau, 10
         Et mit un terme à ce cours tout nouveau 10
         Des beaux exploits que Charle eût voulu faire. 10
365 Comme il sortait de cette grande affaire, 10
         Il entendit qu'on avait le matin 10
         Vu cheminer vers la forêt voisine 10
         Quelques tendrons du genre féminin ; 10
         Une surtout, à la taille divine, 10
370 Aux grands yeux bleus, au minois enfantin, 10
         Au souris tendre, à la peau de satin, 10
         Que sermonnait un bon dominicain. 10
         Des écuyers brillants, à mines fières, 10
         Des chevaliers, sur leurs coursiers fringants, 10
375 Couverts d'acier, et d'or, et de rubans, 10
         Accompagnaient les belles cavalières. 10
         La troupe errante avait porté ses pas 10
         Vers un palais qu'on ne connaissait pas, 10
         Et que jamais, avant cette aventure, 10
380 On n'avait vu dans ces lieux écartés ; 10
         Rien n'égalait sa bizarre structure. 10
         Le roi, surpris de tant de nouveautés, 10
         Dit à Bonneau : " Qui m'aime doit me suivre ; 10
         Demain matin je veux au point du jour 10
385 Revoir l'objet de mon fidèle amour, 10
         Reprendre Agnès, ou bien cesser de vivre. " 10
         Il resta peu dans les bras du sommeil ; 10
         Et quand Phosphore, au visage vermeil, 10
         Eut précédé les roses de l'Aurore, 10
390 Quand dans le ciel on attelait encore 10
         Les beaux coursiers que conduit le Soleil, 10
         Le roi, Bonneau, Dunois, et la Pucelle, 10
         Allègrement se remirent en selle, 10
         Pour découvrir ce superbe palais. 10
395 Charles disait : " Voyons d'abord ma belle ; 10
         Nous rejoindrons assez tôt les Anglais ; 10
         Le plus pressé, c'est de vivre avec elle. " 10
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