COR12/COR12
Pierre Corneille
1642
Polyeucte
TRAGÉDIE
ACTEURS
Félix
sénateur romain, gouverneur d'Arménie.
Polyeucte
seigneur arménien, gendre de Félix.
Sévère
chevalier romain, favori de l'empereur Décie.
Néarque
seigneur arménien, ami de Polyeucte.
Pauline
fille de Félix et femme de Polyeucte.
Stratonice
confidente de Pauline.
Albin
confident de Félix.
Fabian
domestique de Sévère.
Cléon
domestique de Félix.
Trois gardes
La scène est à Mélitène, capitale d'Arménie, dans le palais de Félix.
Acte premier
Scène première
Polyeucte, Néarque.
Néarque
         Quoi ! Vous vous arrêtez aux songes d'une femme ! 12
         De si faibles sujets troublent cette grande âme ! 12
         Et ce cœur tant de fois dans la guerre éprouvé 12
         S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé ! 12
Polyeucte
5 Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance 12
         Qu'un homme doit donner à son extravagance, 12
         Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit 12
         Forme de vains objets que le réveil détruit ; 12
         Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme ; 12
10 Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme 12
         Quand, après un long temps qu'elle a su nous charmer, 12
         Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer. 12
         Pauline, sans raison dans la douleur plongée, 12
         Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée ; 12
15 Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais, 12
         Et tâche à l'empêcher de sortir du palais. 12
         Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes, 12
         Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes, 12
         Et mon cœur, attendri sans être intimidé, 12
20 N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé. 12
         L'occasion, Néarque, est-elle si pressante 12
         Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante ? 12
         Par un peu de remise épargnons son ennui, 12
         Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui. 12
Néarque
25 Avez-vous cependant une pleine assurance 12
         D'avoir assez de vie ou de persévérance ? 12
         Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main, 12
         Promet-il à vos vœux de le pouvoir demain ? 12
         Il est toujours tout juste et tout bon, mais sa grâce 12
30 Ne descend pas toujours avec même efficace. 12
         Après certains moments que perdent nos longueurs, 12
         Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs ; 12
         Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égare ; 12
         Le bras qui la versait en devient plus avare, 12
35 Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien 12
         Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien. 12
         Celle qui vous pressait de courir au baptême, 12
         Languissante déjà, cesse d'être la même, 12
         Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr, 12
40 Sa flamme se dissipe et va s'évanouir. 12
Polyeucte
         Vous me connaissez mal : la même ardeur me brûle, 12
         Et le désir s'accroît quand l'effet se recule. 12
         Ces pleurs, que je regarde avec un œil d'époux, 12
         Me laissent dans le cœur aussi chrétien que vous. 12
45 Mais pour en recevoir le sacré caractère 12
         Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire, 12
         Et qui, purgeant notre âme et dessillant nos yeux, 12
         Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux, 12
         Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire, 12
50 Comme le bien suprême et le seul où j'aspire, 12
         Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour, 12
         Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour. 12
Néarque
         Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse : 12
         Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse. 12
55 Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler, 12
         Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer ; 12
         D'obstacle sur obstacle il va trouver le vôtre, 12
         Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre, 12
         Et ce songe rempli de noires visions 12
60 N'est que le coup d'essai de ses illusions. 12
         Il met tout en usage, et prière et menace, 12
         Il attaque toujours, et jamais ne se lasse, 12
         Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu, 12
         Et que ce qu'on diffère est à demi rompu. 12
65 Rompez ses premiers coups, laissez pleurer Pauline. 12
         Dieu ne veut point d'un cœur où le monde domine, 12
         Qui regarde en arrière, et, douteux en son choix, 12
         Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix. 12
Polyeucte
         Pour se donner à lui faut-il n'aimer personne ? 12
Néarque
70 Nous pouvons tout aimer, il le souffre, il l'ordonne ; 12
         Mais, à vous dire tout, ce seigneur des seigneurs 12
         Veut le premier amour et les premiers honneurs. 12
         Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême, 12
         Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même, 12
75 Négliger, pour lui plaire, et femme et biens et rang, 12
         Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. 12
         Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite 12
         Qui vous est nécessaire, et que je vous souhaite ! 12
         Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux. 12
80 Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux, 12
         Qu'on croit servir l'État quand on nous persécute, 12
         Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte, 12
         Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs, 12
         Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs ? 12
Polyeucte
85 Vous ne m'étonnez point ; la pitié qui me blesse 12
         Sied bien aux plus grands cœurs, et n'a point de faiblesse. 12
         Sur mes pareils, Néarque, un bel œil est bien fort : 12
         Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort ; 12
         Et s'il faut affronter les plus cruels supplices, 12
90 Y trouver des appas, en faire mes délices, 12
         Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien, 12
         M'en donnera la force en me faisant chrétien. 12
Néarque
         Hâtez-vous donc de l'être.
Polyeucte
         Oui, j'y cours, cher Néarque :
         Je brûle d'en porter la glorieuse marque. 12
95 Mais Pauline s'afflige, et ne peut consentir, 12
         Tant ce songe la trouble, à me laisser sortir. 12
Néarque
         Votre retour pour elle en aura plus de charmes : 12
         Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes, 12
         Et l'heur de vous revoir lui semblera plus doux, 12
100 Plus elle aura pleuré pour un si cher époux. 12
         Allons, on nous attend.
Polyeucte
         Apaisez donc sa crainte,
         Et calmez la douleur dont son âme est atteinte : 12
         Elle revient.
Néarque
         Fuyez.
Polyeucte
         Je ne puis.
Néarque
         Il le faut ;
         Fuyez un ennemi qui sait votre défaut, 12
105 Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue, 12
         Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue. 12
Scène II
Polyeucte, Néarque, Pauline, Stratonice.
Polyeucte
         Fuyons, puisqu'il le faut. Adieu, Pauline, adieu 12
         Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu. 12
Pauline
         Quel sujet si pressant à sortir vous convie ? 12
110 Y va-t-il de l'honneur ? Y va-t-il de la vie ? 12
Polyeucte
         Il y va de bien plus.
Pauline
         Quel est donc ce secret ?
Polyeucte
         Vous le saurez un jour. Je vous quitte à regret. 12
         Mais enfin il le faut.
Pauline
         Vous m'aimez ?
Polyeucte
         Je vous aime,
         Le ciel m'en soit témoin, cent fois plus que moi-même, 12
         Mais…
Pauline
115 Mais mon déplaisir ne vous peut émouvoir !
         Vous avez des secrets que je ne puis savoir ! 12
         Quelle preuve d'amour ! Au nom de l'hyménée, 12
         Donnez à mes soupirs cette seule journée. 12
Polyeucte
         Un songe vous fait peur ?
Pauline
         Ses présages sont vains,
120 Je le sais, mais enfin je vous aime, et je crains. 12
Polyeucte
         Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence. 12
         Adieu : vos pleurs sur moi prennent trop de puissance. 12
         Je sens déjà mon cœur prêt à se révolter, 12
         Et ce n'est qu'en fuyant que j'y puis résister. 12
Scène III
Polyeucte, Stratonice.
Pauline
125 Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite 12
         Au-devant de la mort que les dieux m'ont prédite ; 12
         Suis cet agent fatal de tes mauvais destins, 12
         Qui peut-être te livre aux mains des assassins. 12
         Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes, 12
130 Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes ; 12
         Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet 12
         De l'amour qu'on nous offre, et des vœux qu'on nous fait. 12
         Tant qu'ils ne sont qu'amants, nous sommes souveraines, 12
         Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines ; 12
135 Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour. 12
Stratonice
         Polyeucte pour vous ne manque point d'amour ; 12
         S'il ne vous traite ici d'entière confidence, 12
         S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence ; 12
         Sans vous en affliger, présumez avec moi 12
140 Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi. 12
         Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause. 12
         Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose, 12
         Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas 12
         A nous rendre toujours compte de tous ses pas. 12
145 On n'a tous deux qu'un cœur qui sent mêmes traverses, 12
         Mais ce cœur a pourtant ses fonctions diverses, 12
         Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés 12
         N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez. 12
         Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine : 12
150 Il est Arménien, et vous êtes Romaine, 12
         Et vous pouvez savoir que nos deux nations 12
         N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions ; 12
         Un songe en notre esprit passe pour ridicule, 12
         Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule, 12
155 Mais il passe dans Rome avec autorité 12
         Pour fidèle miroir de la fatalité. 12
Pauline
         Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne, 12
         Je crois que ta frayeur égalerait la mienne 12
         Si de telles horreurs t'avaient frappé l'esprit, 12
160 Si je t'en avais fait seulement le récit. 12
Stratonice
         A raconter ses maux souvent on les soulage. 12
Pauline
         Écoute. Mais il faut te dire davantage, 12
         Et que, pour mieux comprendre un si triste discours, 12
         Tu saches ma faiblesse et mes autres amours. 12
165 Une femme d'honneur peut avouer sans honte 12
         Ces surprises des sens que la raison surmonte : 12
         Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu, 12
         Et l'on doute d'un cœur qui n'a point combattu. 12
         Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage 12
170 D'un chevalier romain captiva le courage. 12
         Il s'appelait Sévère ; excuse les soupirs 12
         Qu'arrache encore un nom trop cher à mes désirs. 12
Stratonice
         Est-ce lui qui naguère, aux dépens de sa vie, 12
         Sauva des ennemis votre empereur Décie, 12
175 Qui leur tira mourant la victoire des mains, 12
         Et fit tourner le sort des Perses aux Romains ? 12
         Lui, qu'entre tant de morts immolés à son maître, 12
         On ne put rencontrer, ou du moins reconnaître, 12
         A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux 12
180 Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux ? 12
Pauline
         Hélas ! C'était lui-même, et jamais notre Rome 12
         N'a produit plus grand cœur, ni vu plus honnête homme. 12
         Puisque tu le connais, je ne t'en dirai rien. 12
         Je l'aimai, Stratonice ; il le méritait bien. 12
185 Mais que sert le mérite où manque la fortune ? 12
         L'un était grand en lui, l'autre faible et commune ; 12
         Trop invincible obstacle, et dont trop rarement 12
         Triomphe auprès d'un père un vertueux amant ! 12
Stratonice
         La digne occasion d'une rare constance ! 12
Pauline
190 Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. 12
         Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir, 12
         Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir. 12
         Parmi ce grand amour que j'avais pour Sévère, 12
         J'attendais un époux de la main de mon père, 12
195 Toujours prête à le prendre, et jamais ma raison 12
         N'avoua de mes yeux l'aimable trahison. 12
         Il possédait mon cœur, mes désirs, ma pensée, 12
         Je ne lui cachais point combien j'étais blessée ; 12
         Nous soupirions ensemble et pleurions nos malheurs. 12
200 Mais au lieu d'espérance, il n'avait que des pleurs 12
         Et malgré des soupirs si doux, si favorables, 12
         Mon père et mon devoir étaient inexorables. 12
         Enfin je quittai Rome et ce parfait amant 12
         Pour suivre ici mon père en son gouvernement, 12
205 Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée 12
         Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée. 12
         Le reste, tu le sais. Mon abord en ces lieux 12
         Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux. 12
         Et comme il est ici le chef de la noblesse, 12
210 Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse, 12
         Et par son alliance il se crut assuré 12
         D'être plus redoutable et plus considéré ; 12
         Il approuva sa flamme, et conclut l'hyménée. 12
         Et moi, comme à son lit je me vis destinée, 12
215 Je donnai par devoir à son affection 12
         Tout ce que l'autre avait par inclination. 12
         Si tu peux en douter, juge-le par la crainte 12
         Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte. 12
Stratonice
         Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez. 12
220 Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés ? 12
Pauline
         Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère, 12
         La vengeance à la main, l'œil ardent de colère ; 12
         Il n'était point couvert de ces tristes lambeaux 12
         Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux, 12
225 Il n'était point percé de ces coups pleins de gloire 12
         Qui, retranchant sa vie, assurent sa mémoire, 12
         Il semblait triomphant, et tel que sur son char 12
         Victorieux dans Rome entre notre César. 12
         Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue : 12
230 "Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, 12
         Ingrate, m'a-t-il dit ; et, ce jour expiré, 12
         Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré." 12
         A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée. 12
         Ensuite des chrétiens une impie assemblée, 12
235 Pour avancer l'effet de ce discours fatal, 12
         A jeté Polyeucte aux pieds de son rival. 12
         Soudain à son secours j'ai réclamé mon père. 12
         Hélas ! C'est de tout point ce qui me désespère. 12
         J'ai vu mon père même, un poignard à la main, 12
240 Entrer le bras levé pour lui percer le sein. 12
         Là, ma douleur trop forte a brouillé ces images, 12
         Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages. 12
         Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué, 12
         Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué. 12
         Voilà quel est mon songe.
Stratonice
245 Il est vrai qu'il est triste.
         Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste : 12
         La vision, de soi, peut faire quelque horreur, 12
         Mais non pas vous donner une juste terreur. 12
         Pouvez-vous craindre un mort, pouvez-vous craindre un père 12
250 Qui chérit votre époux, que votre époux révère, 12
         Et dont le juste choix vous a donnée à lui 12
         Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui ? 12
Pauline
         Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes. 12
         Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes, 12
255 Et que sur mon époux leur troupeau ramassé 12
         Ne venge tant de sang que mon père a versé. 12
Stratonice
         Leur secte est insensée, impie, et sacrilège, 12
         Et dans son sacrifice use de sortilège ; 12
         Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels, 12
260 Elle n'en veut qu'aux dieux, et non pas aux mortels. 12
         Quelque sévérité que sur eux on déploie, 12
         Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joie, 12
         Et, depuis qu'on les traite en criminels d'État, 12
         On ne peut les charger d'aucun assassinat. 12
Pauline
         Tais-toi, mon père vient.
Scène IV
Félix, Albin, Pauline, Stratonice.
Félix
265 Ma fille, que ton songe
         En d'étranges frayeurs ainsi que toi me plonge ! 12
         Que j'en crains les effets, qui semblent s'approcher ! 12
Pauline
         Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher ? 12
Félix
         Sévère n'est point mort.
Pauline
         Quel mal vous fait sa vie ?
Félix
270 Il est le favori de l'empereur Décie. 12
Pauline
         Après l'avoir sauvé des mains des ennemis, 12
         L'espoir d'un si haut rang lui devenait permis ; 12
         Le destin, aux grands cœurs si souvent mal propice, 12
         Se résout quelquefois à leur faire justice. 12
Félix
         Il vient ici lui-même.
Pauline
         Il vient !
Félix
275 Tu le vas voir.
Pauline
         C'en est trop ; mais comment le pouvez-vous savoir ? 12
Félix
         Albin l'a rencontré dans la proche campagne ; 12
         Un gros de courtisans en foule l'accompagne, 12
         Et montre assez quel est son rang et son crédit. 12
280 Mais, Albin, redis-lui ce que ses gens t'ont dit. 12
Albin
         Vous savez quelle fut cette grande journée 12
         Que sa perte pour nous rendit si fortunée, 12
         Où l'empereur captif, par sa main dégagé, 12
         Rassura son parti déjà découragé, 12
285 Tandis que sa vertu succomba sous le nombre ; 12
         Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre, 12
         Après qu'entre les morts on ne le put trouver. 12
         Le roi de Perse aussi l'avait fait enlever. 12
         Témoin de ses hauts faits et de son grand courage, 12
290 Ce monarque en voulut connaître le visage ; 12
         On le mit dans sa tente, où, tout percé de coups, 12
         Tout mort qu'il paraissait, il fit mille jaloux. 12
         Là, bientôt il montra quelque signe de vie. 12
         Ce prince généreux en eût l'âme ravie, 12
295 Et sa joie, en dépit de son dernier malheur, 12
         Du bras qui le causait honora la valeur ; 12
         Il en fit prendre soin, la cure en fut secrète, 12
         Et comme au bout d'un mois sa santé fut parfaite, 12
         Il offrit dignités, alliance, trésors, 12
300 Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts. 12
         Après avoir comblé ses refus de louange, 12
         Il envoie à Décie en proposer l'échange, 12
         Et soudain l'empereur, transporté de plaisir, 12
         Offre au Perse son frère et cent chefs à choisir. 12
305 Ainsi revint au camp le valeureux Sévère 12
         De sa haute vertu recevoir le salaire ; 12
         La faveur de Décie en fut le digne prix. 12
         De nouveau l'on combat, et nous sommes surpris. 12
         Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire : 12
310 Lui seul rétablit l'ordre, et gagne la victoire, 12
         Mais si belle, et si pleine, et par tant de beaux faits, 12
         Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix. 12
         L'empereur, qui lui montre une amour infinie, 12
         Après ce grand succès l'envoi en Arménie ; 12
315 Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux, 12
         Et par un sacrifice en rendre hommage aux dieux. 12
Félix
         O ciel ! En quel état ma fortune est réduite ! 12
Albin
         Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite, 12
         Et j'ai couru, Seigneur, pour vous y disposer. 12
Félix
320 Ah ! Sans doute, ma fille, il vient pour t'épouser ; 12
         L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose, 12
         C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause. 12
Pauline
         Cela pourrait bien être : il m'aimait chèrement. 12
Félix
         Que ne permettra-t-il à son ressentiment ? 12
325 Et jusques à quel point ne porte sa vengeance 12
         Une juste colère avec tant de puissance ? 12
         Il nous perdra, ma fille.
Pauline
         Il est trop généreux.
Félix
         Tu veux flatter en vain un père malheureux ; 12
         Il nous perdra ma fille ! Ah ! Regret qui me tue 12
330 De n'avoir pas aimé la vertu toute nue ! 12
         Ah ! Pauline ! En effet, tu m'as trop obéi ; 12
         Ton courage était bon, ton devoir l'a trahi. 12
         Que ta rébellion m'eût été favorable ! 12
         Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable ! 12
335 Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui 12
         Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnait sur lui ; 12
         Ménage en ma faveur l'amour qui le possède, 12
         Et d'où provient mon mal fais sortir le remède. 12
Pauline
         Moi ! Moi ! Que je revoie un si puissant vainqueur, 12
340 Et m'expose à des yeux qui me percent le cœur ! 12
         Mon père, je suis femme, et je sais ma faiblesse ; 12
         Je sens déjà mon cœur qui pour lui s'intéresse 12
         Et poussera sans doute, en dépit de ma foi, 12
         Quelque soupir indigne et de vous et de moi. 12
         Je ne le verrai point.
Félix
345 Rassure un peu ton âme.
Pauline
         Il est toujours aimable, et je suis toujours femme ; 12
         Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu 12
         Je n'ose m'assurer de toute ma vertu. 12
         Je ne le verrai point.
Félix
         Il faut le voir, ma fille,
350 Ou tu trahis ton père et toute ta famille. 12
Pauline
         C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez, 12
         Mais voyez les périls où vous me hasardez. 12
Félix
         Ta vertu m'est connue.
Pauline
         Elle vaincra sans doute ;
         Ce n'est pas le succès que mon âme redoute. 12
355 Je crains ce dur combat et ces troubles puissants 12
         Que fait déjà chez moi la révolte des sens ; 12
         Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime, 12
         Souffrez que je me puisse armer contre moi-même, 12
         Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir. 12
Félix
360 Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir ; 12
         Rappelle cependant tes forces étonnées, 12
         Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées. 12
Pauline
         Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments 12
         Pour servir de victime à vos commandements. 12
Acte II
Scène première
Sévère, Fabian.
Sévère
365 Cependant que Félix donne ordre au sacrifice, 12
         Pourrai-je prendre un temps à mes vœux si propice ? 12
         Pourrai-je voir Pauline, et rendre à ses beaux yeux 12
         L'hommage souverain que l'on va rendre aux dieux ? 12
         Je ne t'ai point celé que c'est ce qui m'amène, 12
370 Le reste est un prétexte à soulager ma peine ; 12
         Je viens sacrifier, mais c'est à ses beautés 12
         Que je viens immoler toutes mes volontés. 12
Fabian
         Vous la verrez, Seigneur.
Sévère
         Ah ! Quel comble de joie !
         Cette chère beauté consent que je la voie ! 12
375 Mais ai-je sur son âme encor quelque pouvoir ? 12
         Quelque reste d'amour s'y fait-il encor voir ? 12
         Quel trouble, quel transport lui cause ma venue ? 12
         Puis-je tout espérer de cette heureuse vue ? 12
         Car je voudrais mourir plutôt que d'abuser 12
380 Des lettres de faveur que j'ai pour l'épouser ; 12
         Elles sont pour Félix, non pour triompher d'elle. 12
         Jamais à ses désirs mon cœur ne fut rebelle ; 12
         Et si mon mauvais sort avait changé le sien, 12
         Je me vaincrais moi-même, et ne prétendrais rien. 12
Fabian
385 Vous la verrez, c'est tout ce que je vous puis dire. 12
Sévère
         D'où vient que tu frémis et que ton cœur soupire ? 12
         Ne m'aime-t-elle plus ? Éclaircis-moi ce point. 12
Fabian
         M'en croirez-vous, Seigneur ? Ne la revoyez point ; 12
         Portez en lieu plus haut l'honneur de vos caresses. 12
390 Vous trouverez à Rome assez d'autres maîtresses, 12
         Et, dans ce haut degré de puissance et d'honneur, 12
         Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur. 12
Sévère
         Qu'à des pensers si bas mon âme se ravale ! 12
         Que je tienne Pauline à mon sort inégale ! 12
395 Elle en a mieux usé, je la dois imiter ; 12
         Je n'aime mon bonheur que pour la mériter. 12
         Voyons-la, Fabian, ton discours m'importune ; 12
         Allons mettre à ses pieds cette haute fortune, 12
         Je l'ai dans les combats trouvée heureusement 12
400 En cherchant une mort digne de son amant ; 12
         Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne, 12
         Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne. 12
Fabian
         Non, mais encore un coup ne la revoyez point. 12
Sévère
         Ah ! C'en est trop enfin, éclaircis-moi ce point. 12
405 As-tu vu des froideurs quand tu l'en as priée ? 12
Fabian
         Je tremble à vous le dire ; elle est…
Sévère
         Quoi ?
Fabian
         Mariée.
Sévère
         Soutiens-moi, Fabian ; ce coup de foudre est grand, 12
         Et frappe d'autant plus, que plus il me surprend. 12
Fabian
         Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage ? 12
Sévère
410 La constance est ici d'un difficile usage : 12
         De pareils déplaisirs accablent un grand cœur ; 12
         La vertu la plus mâle en perd toute vigueur, 12
         Et quand d'un feu si beau les âmes sont éprises, 12
         La mort les trouble moins que de telles surprises 12
415 Je ne suis plus à moi quand j'entends ce discours. 12
         Pauline est mariée !
Fabian
         Oui, depuis quinze jours ;
         Polyeucte, un seigneur des premiers d'Arménie, 12
         Goûte de son hymen la douceur infinie. 12
Sévère
         Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix : 12
420 Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois. 12
         Faibles soulagements d'un malheur sans remède ! 12
         Pauline, je verrai qu'un autre vous possède ! 12
         O ciel, qui malgré moi me renvoyez au jour, 12
         O sort, qui redonniez l'espoir à mon amour, 12
425 Reprenez la faveur que vous m'avez prêtée, 12
         Et rendez-moi la mort que vous m'avez ôtée. 12
         Voyons-la toutefois, et dans ce triste lieu 12
         Achevons de mourir en lui disant adieu ; 12
         Que mon cœur, chez les morts emportant son image, 12
430 De son dernier soupir puisse lui faire hommage. 12
Fabian
         Seigneur, considérez…
Sévère
         Tout est considéré.
         Quel désordre peut craindre un cœur désespéré ? 12
         N'y consent-elle pas ?
Fabian
         Oui, Seigneur, mais…
Sévère
         N'importe.
Fabian
         Cette vive douleur en deviendra plus forte. 12
Sévère
435 Et ce n'est pas un mal que je veuille guérir ; 12
         Je ne veux que la voir, soupirer, et mourir. 12
Fabian
         Vous vous échapperez sans doute en sa présence ; 12
         Un amant qui perd tout n'a plus de complaisance ; 12
         Dans un tel entretien il suit sa passion, 12
440 Et ne pousse qu'injure et qu'imprécation. 12
Sévère
         Juge autrement de moi, mon respect dure encore ; 12
         Tout violent qu'il est, mon désespoir l'adore. 12
         Quels reproches aussi peuvent m'être permis ? 12
         De quoi puis-je accuser qui ne m'a rien promis ? 12
445 Elle n'est point parjure, elle n'est point légère ; 12
         Son devoir m'a trahi, mon malheur, et son père. 12
         Mais son devoir fut juste, et son père eut raison ; 12
         J'impute à mon malheur toute la trahison. 12
         Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée, 12
450 Eût gagné l'un par l'autre, et me l'eût conservée ; 12
         Trop heureux, mais trop tard, je n'ai pu l'acquérir ; 12
         Laisse-la moi donc voir, soupirer et mourir. 12
Fabian
         Oui, je vais l'assurer qu'en ce malheur extrême 12
         Vous êtes assez fort pour vous vaincre vous-même. 12
455 Elle a craint comme moi ces premiers mouvements 12
         Qu'une perte imprévue arrache aux vrais amants, 12
         Et dont la violence excite assez de trouble, 12
         Sans que l'objet présent l'irrite et le redouble. 12
Sévère
         Fabian, je la vois.
Fabian
         Seigneur, souvenez-vous…
Sévère
460 Hélas ! Elle aime un autre, un autre est son époux. 12
Scène II
Sévère, Pauline, Stratonice, Fabian.
Pauline
         Oui, je l'aime, Seigneur, et n'en fais point d'excuse ; 12
         Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse, 12
         Pauline a l'âme noble, et parle à cœur ouvert. 12
         Le bruit de votre mort n'est point ce qui vous perd. 12
465 Si le ciel en mon choix eût mis mon hyménée, 12
         A vos seules vertus je me serais donnée, 12
         Et toute la rigueur de votre premier sort 12
         Contre votre mérite eût fait un vain effort : 12
         Je découvrais en vous d'assez illustres marques 12
470 Pour vous préférer même aux plus heureux monarques. 12
         Mais puisque mon devoir m'imposait d'autres lois, 12
         De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix, 12
         Quand, à ce grand pouvoir que la valeur vous donne, 12
         Vous auriez ajouté l'éclat d'une couronne, 12
475 Quand je vous aurais vu, quand je l'aurai haï, 12
         J'en aurais soupiré, mais j'aurais obéi. 12
         Et sur mes passions ma raison souveraine 12
         Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine. 12
Sévère
         Que vous êtes heureuse ! Et qu'un peu de soupirs 12
480 Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs ! 12
         Ainsi, de vos désirs toujours reine absolue, 12
         Les plus grands changements vous trouvent résolue ; 12
         De la plus forte ardeur vous portez vos esprits 12
         Jusqu'à l'indifférence et peut-être au mépris, 12
485 Et votre fermeté fait succéder sans peine 12
         La faveur au dédain, et l'amour à la haine. 12
         Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu 12
         Soulagerait les maux de ce cœur abattu ! 12
         Un soupir, une larme à regret épandue 12
490 M'aurait déjà guéri de vous avoir perdue ; 12
         Ma raison pourrait tout sur l'amour affaibli, 12
         Et de l'indifférence irait jusqu'à l'oubli ; 12
         Et, mon feu désormais se réglant sur le vôtre, 12
         Je me tiendrais heureux entre les bras d'une autre. 12
495 O trop aimable objet, qui m'avez trop charmé, 12
         Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé ? 12
Pauline
         Je vous l'ai trop fait voir, Seigneur, et si mon âme 12
         Pouvait bien étouffer les restes de sa flamme, 12
         Dieux, que j'éviterais de rigoureux tourments ! 12
500 Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments, 12
         Mais, quelque autorité que sur eux elle ait prise, 12
         Elle n'y règne pas, elle les tyrannise, 12
         Et, quoique le dehors soit sans émotion, 12
         Le dedans n'est que trouble et que sédition. 12
505 Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte : 12
         Votre mérite est grand, si ma raison est forte. 12
         Je le vois, encor tel qu'il alluma mes feux, 12
         D'autant plus puissamment solliciter mes vœux 12
         Qu'il est environné de puissance et de gloire, 12
510 Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire, 12
         Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu 12
         Le généreux espoir que j'en avais conçu. 12
         Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome, 12
         Et qui me range ici dessous les lois d'un homme, 12
515 Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas, 12
         Qu'il déchire mon âme et ne l'ébranle pas. 12
         C'est cette vertu même, à nos désirs cruelle, 12
         Que vous louiez alors en blasphémant contre elle ; 12
         Plaignez-vous-en encor, mais louez sa rigueur 12
520 Qui triomphe à la fois de vous et de mon cœur, 12
         Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère 12
         N'aurait pas mérité l'amour du grand Sévère. 12
Sévère
         Ah ! Madame, excusez une aveugle douleur 12
         Qui ne connaît plus rien que l'excès du malheur. 12
525 Je nommais inconstance, et prenait pour un crime 12
         De ce juste devoir l'effort le plus sublime. 12
         De grâce, montrez moins à mes sens désolés 12
         La grandeur de ma perte et ce que vous valez ; 12
         Et cachant par pitié cette vertu si rare, 12
530 Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare, 12
         Faites voir des défauts qui puissent à leur tour 12
         Affaiblir ma douleur avecque mon amour. 12
Pauline
         Hélas ! Cette vertu, quoique enfin invincible, 12
         Ne laisse que trop voir une âme trop sensible. 12
535 Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs 12
         Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs : 12
         Trop rigoureux effets d'une aimable présence 12
         Contre qui mon devoir a trop peu de défense ! 12
         Mais si vous estimez ce vertueux devoir, 12
540 Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir. 12
         Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte, 12
         Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte, 12
         Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens, 12
         Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens. 12
Sévère
545 Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste ! 12
Pauline
         Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste. 12
Sévère
         Quel prix de mon amour ! Quel fruit de mes travaux ! 12
Pauline
         C'est le remède seul qui peut guérir nos maux. 12
Sévère
         Je veux mourir des miens ; aimez-en la mémoire. 12
Pauline
550 Je veux guérir des miens ; ils souilleraient ma gloire. 12
Sévère
         Ah ! Puisque votre gloire en prononce l'arrêt, 12
         Il faut que ma douleur cède à son intérêt. 12
         Est-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne ? 12
         Elle me rend les soins que je dois à la mienne. 12
555 Adieu : je vais chercher au milieu des combats 12
         Cette immortalité que donne un beau trépas, 12
         Et remplir dignement, par une mort pompeuse, 12
         De mes premiers exploits l'attente avantageuse, 12
         Si toutefois, après ce coup mortel du sort, 12
560 J'ai de la vie assez pour chercher une mort. 12
Pauline
         Et moi, dont votre vue augmente le supplice, 12
         Je l'éviterai même en votre sacrifice, 12
         Et seule dans ma chambre enfermant mes regrets, 12
         Je vais pour vous aux dieux faire des vœux secrets. 12
Sévère
565 Puisse le juste ciel, content de ma ruine, 12
         Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline ! 12
Pauline
         Puisse trouver Sévère, après tant de malheur, 12
         Une félicité digne de sa valeur ! 12
Sévère
         Il la trouvait en vous.
Pauline
         Je dépendais d'un père.
Sévère
570 O devoir qui me perd et qui me désespère ! 12
         Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant. 12
Pauline
         Adieu, trop malheureux et trop parfait amant. 12
Scène III
Pauline, Stratonice.
Stratonice
         Je vous ai plaints tous deux, j'en verse encor des larmes. 12
         Mais du moins votre esprit est hors de ses alarmes : 12
575 Vous voyez clairement que votre songe est vain, 12
         Sévère ne vient pas la vengeance à la main. 12
Pauline
         Laisse-moi respirer du moins, si tu m'a plainte. 12
         Au fort de ma douleur tu rappelles ma crainte ; 12
         Souffre un peu de relâche à mes esprits troublés, 12
580 Et ne m'accable point par des maux redoublés. 12
Stratonice
         Quoi ! Vous craignez encor ?
Pauline
         Je tremble, Stratonice ;
         Et, bien que je m'effraye avec peu de justice, 12
         Cette injuste frayeur sans cesse reproduit 12
         L'image des malheurs que j'ai vus cette nuit. 12
Stratonice
         Sévère est généreux.
Pauline
585 Malgré sa retenue,
         Polyeucte sanglant frappe toujours ma vue 12
Stratonice
         Vous voyez ce rival faire des vœux pour lui. 12
Pauline
         Je crois même au besoin qu'il serait son appui. 12
         Mais, soit cette croyance ou fausse, ou véritable, 12
590 Son séjour en ce lieu m'est toujours redoutable ; 12
         A quoi que sa vertu puisse le disposer, 12
         Il est puissant, il m'aime, et vient pour m'épouser. 12
Scène IV
Polyeucte, Néarque, Pauline, Stratonice.
Polyeucte
         C'est trop verser de pleurs, il est temps qu'ils tarissent, 12
         Que votre douleur cesse, et vos craintes finissent : 12
595 Malgré les faux avis par vos dieux envoyés, 12
         Je suis vivant, Madame, et vous me revoyez. 12
Pauline
         Le jour est encor long, et, ce qui plus m'effraie, 12
         La moitié de l'avis se trouve déjà vraie : 12
         J'ai cru Sévère mort, et je le vois ici. 12
Polyeucte
600 Je le sais, mais enfin j'en prends peu de souci. 12
         Je suis dans Mélitène, et, quel que soit Sévère, 12
         Votre père y commande, et l'on m'y considère ; 12
         Et je ne pense pas qu'on puisse avec raison 12
         D'un cœur tel que le sien craindre une trahison. 12
605 On m'avait assuré qu'il vous faisait visite, 12
         Et je venais lui rendre un honneur qu'il mérite. 12
Pauline
         Il vient de me quitter assez triste et confus, 12
         Mais j'ai gagné sur lui qu'il ne me verra plus. 12
Polyeucte
         Quoi ! Vous me soupçonnez déjà de quelque ombrage ? 12
Pauline
610 Je ferais à tous trois un trop sensible outrage. 12
         J'assure mon repos, que troublent ses regards. 12
         La vertu la plus ferme évite les hasards ; 12
         Qui s'expose au péril veut bien trouver sa perte ; 12
         Et, pour vous en parler avec une âme ouverte, 12
615 Depuis qu'un vrai mérite a pu nous enflammer, 12
         Sa présence toujours a droit de nous charmer. 12
         Outre qu'on doit rougir de s'en laisser surprendre, 12
         On souffre à résister, on souffre à s'en défendre ; 12
         Et, bien que la vertu triomphe de ces feux, 12
620 La victoire est pénible, et le combat honteux. 12
Polyeucte
         O vertu trop parfaite et devoir trop sincère, 12
         Que vous devez coûter de regrets à Sévère ! 12
         Qu'aux dépens d'un beau feu vous me rendez heureux ! 12
         Et que vous êtes doux à mon cœur amoureux ! 12
625 Plus je vois mes défauts et plus je vous contemple, 12
         Plus j'admire…
Scène V
Polyeucte, Pauline, Néarque, Stratonice, Cléon.
Cléon
         Seigneur, Félix vous mande au temple :
         La victime est choisie, et le peuple à genoux, 12
         Et pour sacrifier on n'attend plus que vous. 12
Polyeucte
         Va, nous allons te suivre. Y venez-vous, Madame ? 12
Pauline
630 Sévère craint ma vue, elle irrite sa flamme ; 12
         Je lui tiendrai parole, et ne veux plus le voir. 12
         Adieu : vous l'y verrez ; pensez à son pouvoir 12
         Et ressouvenez-vous que sa faveur est grande. 12
Polyeucte
         Allez, tout son crédit n'a rien que j'appréhende ; 12
635 Et comme je connais sa générosité, 12
         Nous ne nous combattrons que de civilité. 12
Scène VI
Polyeucte, Néarque.
Néarque
         Où pensez-vous aller ?
Polyeucte
         Au temple, où l'on m'appelle.
Néarque
         Quoi ! Vous mêler aux vœux d'une troupe infidèle ! 12
         Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien ? 12
Polyeucte
640 Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien ? 12
Néarque
         J'abhorre les faux dieux.
Polyeucte
         Et moi, je les déteste.
Néarque
         Je tiens leur culte impie.
Polyeucte
         Et je le tiens funeste.
Néarque
         Fuyez donc leurs autels.
Polyeucte
         Je les veux renverser,
         Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser. 12
645 Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes 12
         Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes. 12
         C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir ; 12
         Je viens de la promettre, et je vais l'accomplir. 12
         Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connaître 12
650 De cette occasion qu'il a sitôt fait naître, 12
         Où déjà sa bonté, prête à me couronner, 12
         Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner. 12
Néarque
         Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère. 12
Polyeucte
         On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère. 12
Néarque
         Vous trouverez la mort.
Polyeucte
655 Je la cherche pour lui.
Néarque
         Et si ce cœur s'ébranle ?
Polyeucte
         Il sera mon appui.
Néarque
         Il ne commande point que l'on s'y précipite. 12
Polyeucte
         Plus elle est volontaire, et plus elle mérite. 12
         Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir. 12
Polyeucte
660 On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir. 12
Néarque
         Mais dans ce temple enfin la mort est assurée. 12
Polyeucte
         Mais dans le ciel déjà la palme est préparée. 12
Néarque
         Par une sainte vie il faut la mériter. 12
Polyeucte
         Mes crimes, en vivant, me la pourraient ôter. 12
665 Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure ? 12
         Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure ? 12
         Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait ; 12
         La foi que j'ai reçue aspire à son effet. 12
         Qui fuit croit lâchement et n'a qu'une foi morte. 12
Néarque
670 Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe ; 12
         Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux. 12
Polyeucte
         L'exemple de ma mort les fortifiera mieux. 12
Néarque
         Vous voulez donc mourir ?
Polyeucte
         Vous aimez donc à vivre ?
Néarque
         Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre : 12
675 Sous l'horreur des tourments je crains de succomber. 12
Polyeucte
         Qui marche assurément n'a point peur de tomber ; 12
         Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie. 12
         Qui craint de le nier dans son âme le nie ; 12
         Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi. 12
Néarque
680 Qui n'appréhende rien présume trop de soi. 12
Polyeucte
         J'attends tout de sa grâce, et rien de ma faiblesse. 12
         Mais, loin de me presser, il faut que je vous presse ! 12
         D'où vient cette froideur ?
Néarque
         Dieu même a craint la mort.
Polyeucte
         Il s'est offert pourtant ; suivons ce saint effort, 12
685 Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles. 12
         Il faut (je me souviens encor de vos paroles) 12
         Négliger, pour lui plaire, et femme et biens et rang, 12
         Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. 12
         Hélas ! Qu'avez-vous fait de cette amour parfaite 12
690 Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite ? 12
         S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux 12
         Qu'à grand'peine chrétien, j'en montre plus que vous ? 12
Néarque
         Vous sortez du baptême et, ce qui vous anime, 12
         C'est sa grâce qu'en vous n'affaiblit aucun crime. 12
695 Comme encor tout entière, elle agit pleinement, 12
         Et tout semble possible à son feu véhément. 12
         Mais cette même grâce, en moi diminuée 12
         Et par mille pêchés sans cesse exténuée, 12
         Agit aux grands effets avec tant de langueur 12
700 Que tout semble impossible à son peu de vigueur. 12
         Cette indigne mollesse et ces lâches défenses 12
         Sont des punitions qu'attirent mes offenses. 12
         Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier, 12
         Me donne votre exemple à me fortifier. 12
705 Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux des hommes 12
         Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes. 12
         Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir, 12
         Comme vous me donnez celui de vous offrir ! 12
Polyeucte
         A cet heureux transport que le ciel vous envoie, 12
710 Je reconnais Néarque, et j'en pleure de joie. 12
         Ne perdons plus de temps : le sacrifice est prêt. 12
         Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intérêt, 12
         Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule 12
         Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule, 12
715 Allons en éclairer l'aveuglement fatal, 12
         Allons briser ces dieux de pierre et de métal, 12
         Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste, 12
         Faisons triompher Dieu ; qu'il dispose du reste. 12
Néarque
         Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous 12
720 Et répondre avec zèle à ce qu'il veut de nous. 12
Acte III
Scène première
Pauline.
Pauline
         Que de soucis flottants, que de confus nuages 12
         Présentent à mes yeux d'inconstantes images ! 12
         Douce tranquillité, que je n'ose espérer, 12
         Que ton divin rayon tarde à les éclairer ! 12
725 Mille agitations, que mes troubles produisent, 12
         Dans mon cœur ébranlé tour à tour se détruisent : 12
         Aucun espoir n'y coule où j'ose persister ; 12
         Aucun effroi n'y règne où j'ose m'arrêter. 12
         Mon esprit, embrassant tout ce qu'il s'imagine, 12
730 Voit tantôt mon bonheur et tantôt ma ruine, 12
         Et suit leur vaine idée avec si peu d'effet 12
         Qu'il ne peut espérer ni craindre tout à fait. 12
         Sévère incessamment brouille ma fantaisie : 12
         J'espère en sa vertu, je crains sa jalousie, 12
735 Et je n'ose penser que d'un œil bien égal 12
         Polyeucte en ces lieux puisse voir son rival. 12
         Comme entre deux rivaux la haine est naturelle, 12
         L'entrevue aisément se termine en querelle : 12
         L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mériter, 12
740 L'autre un désespéré qui peut trop attenter ; 12
         Quelque haute raison qui règle leur courage, 12
         L'un conçoit de l'envie, et l'autre de l'ombrage ; 12
         La honte d'un affront que chacun d'eux croit voir 12
         Ou de nouveau reçue, ou prête à recevoir, 12
745 Consumant dès l'abord toute leur patience, 12
         Forme de la colère et de la défiance, 12
         Et, saisissant ensemble et l'époux et l'amant, 12
         En dépit d'eux les livre à leur ressentiment. 12
         Mais que je me figure une étrange chimère ! 12
750 Et que je traite mal Polyeucte et Sévère ! 12
         Comme si la vertu de ces fameux rivaux 12
         Ne pouvait s'affranchir de ces communs défauts ! 12
         Leurs âmes à tous deux d'elles-mêmes maîtresses 12
         Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses : 12
755 Ils se verront au temple en hommes généreux. 12
         Mais las ! ils se verront, et c'est beaucoup pour eux. 12
         Que sert à mon époux d'être dans Mélitène, 12
         Si contre lui Sévère arme l'aigle romaine, 12
         Si mon père y commande et craint ce favori, 12
760 Et se repent déjà du choix de mon mari ? 12
         Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte : 12
         En naissant il avorte, et fait place à la crainte ; 12
         Ce qui doit l'affermir sert à le dissiper. 12
         Dieux ! Faites que ma peur puisse enfin se tromper ! 12
         Mais sachons-en l'issue.
Scène II
Pauline, Stratonice.
Pauline
765 Eh bien, ma Stratonice,
         Comment s'est terminé ce pompeux sacrifice ? 12
         Ces rivaux généreux au temple se sont vus ? 12
Stratonice
         Ah ! Pauline !
Pauline
         Mes vœux ont-ils été déçus ?
         J'en vois sur ton visage une mauvaise marque. 12
         Se sont-ils querellés ?
Stratonice
770 Polyeucte, Néarque,
         Les chrétiens…
Pauline
         Parle donc : les chrétiens…
Stratonice
         Je ne puis.
Pauline
         Tu prépares mon âme à d'étranges ennuis. 12
Stratonice
         Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause. 12
Pauline
         L'ont-ils assassiné ?
Stratonice
         Ce serait peu de chose.
775 Tout votre songe est vrai, Polyeucte, n'est plus… 12
Pauline
         Il est mort !
Stratonice
         Non, il vit ; mais, ô pleurs superflus !
         Ce courage si grand, cette âme si divine, 12
         N'est plus digne du jour, ni digne de Pauline. 12
         Ce n'est plus cet époux si charmant à vos yeux, 12
780 C'est l'ennemi commun de l'État et des dieux 12
         Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide, 12
         Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide, 12
         Une peste exécrable à tous les gens de bien, 12
         Un sacrilège impie, en un mot, un chrétien. 12
Pauline
785 Ce mot aurait suffi sans ce torrent d'injures. 12
Stratonice
         Ces titres aux chrétiens sont-ce des impostures ? 12
Pauline
         Il est ce que tu dis, s'il embrasse leur foi, 12
         Mais il est mon époux, et tu parles à moi. 12
Stratonice
         Ne considérez plus que le Dieu qu'il adore. 12
Pauline
790 Je l'aimai par devoir, ce devoir dure encore. 12
Stratonice
         Il vous donne à présent sujet de le haïr : 12
         Qui trahit tous nos dieux aurait pu vous trahir. 12
Pauline
         Je l'aimerais encor, quand il m'aurait trahie. 12
         Et si de tant d'amour tu peux être ébahie, 12
795 Apprends que mon devoir ne dépend point du sien : 12
         Qu'il y manque, s'il veut, je dois faire le mien. 12
         Quoi ! S'il aimait ailleurs, serais-je dispensée 12
         A suivre, à son exemple, une ardeur insensée ? 12
         Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur : 12
800 Je chéris sa personne, et je hais son erreur. 12
         Mais quel ressentiment en témoigne mon père ? 12
Stratonice
         Une secrète rage, un excès de colère, 12
         Malgré qui toutefois un reste d'amitié 12
         Montre pour Polyeucte encor quelque pitié. 12
805 Il ne veut point sur lui faire agir sa justice 12
         Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice. 12
Pauline
         Quoi ! Néarque en est donc ?
Stratonice
         Néarque l'a séduit :
         De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit. 12
         Ce perfide, tantôt, en dépit de lui-même, 12
810 L'arrachant de vos bras, le traînait au baptême. 12
         Voilà ce grand secret, et si mystérieux, 12
         Que n'en pouvait tirer votre amour curieux. 12
Pauline
         Tu me blâmais alors d'être trop importune. 12
Stratonice
         Je ne prévoyais pas une telle infortune. 12
Pauline
815 Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs, 12
         Il me faut essayer la force de mes pleurs. 12
         En qualité de femme, ou de fille, j'espère 12
         Qu'ils vaincront un époux, ou fléchiront un père. 12
         Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir, 12
820 Je ne prendrai conseil que de mon désespoir. 12
         Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple. 12
Stratonice
         C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple. 12
         Je ne puis y penser sans frémir à l'instant, 12
         Et crains de faire un crime en vous la racontant. 12
825 Apprenez en deux mots leur brutale insolence. 12
         Le prêtre avait à peine obtenu du silence, 12
         Et devers l'orient assuré son aspect, 12
         Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect. 12
         A chaque occasion de la cérémonie, 12
830 A l'envi l'un et l'autre étalait sa manie, 12
         Des mystères sacrés hautement se moquait, 12
         Et traitait de mépris les dieux qu'on invoquait. 12
         Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense ; 12
         Mais tous deux s'emportant à plus d'irrévérence : 12
835 "Quoi ! lui dit Polyeucte en élevant sa voix, 12
         Adorez-vous des dieux ou de pierre ou de bois ?" 12
         Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes 12
         Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes : 12
         L'adultère et l'inceste en étaient les plus doux. 12
840 "Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous. 12
         Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque 12
         De la terre et du ciel est l'absolu monarque, 12
         Seul être indépendant, seul maître du destin, 12
         Seul principe éternel, et souveraine fin. 12
845 C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie 12
         Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie ; 12
         Lui seul tient en sa main le succès des combats ; 12
         Il le veut élever, il le peut mettre à bas ; 12
         Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense, 12
850 C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense ; 12
         Vous adorez en vain des monstres impuissants." 12
         Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens, 12
         Après en avoir mis les saints vases par terre, 12
         Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre, 12
855 D'une fureur pareille ils courent à l'autel. 12
         Cieux ! A-t-on vu jamais, a-t-on rien vu de tel ! 12
         Du plus puissant des dieux nous voyons la statue 12
         Par une main impie à leurs pieds abattue, 12
         Les mystères troublés, le temple profané, 12
860 La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné 12
         Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste. 12
         Félix… Mais le voici qui vous dira le reste. 12
Pauline
         Que son visage est sombre et plein d'émotion ! 12
         Qu'il montre de tristesse et d'indignation ! 12
Scène III
Félix, Pauline, Stratonice.
Félix
865 Une telle insolence avoir osé paraître ! 12
         En public ! A ma vue ! Il en mourra, le traître. 12
Pauline
         Souffrez que votre fille embrasse vos genoux. 12
Félix
         Je parle de Néarque, et non de votre époux. 12
         Quelque indigne qu'il soit de ce doux nom de gendre, 12
870 Mon âme lui conserve un sentiment plus tendre ; 12
         La grandeur de son crime et de mon déplaisir 12
         N'a pas éteint l'amour qui me l'a fait choisir. 12
Pauline
         Je n'attendais pas moins de la bonté d'un père. 12
Félix
         Je pouvais l'immoler à ma juste colère, 12
875 Car vous n'ignorez pas à quel comble d'horreur 12
         De son audace impie a monté la fureur ; 12
         Vous l'avez pu savoir du moins de Stratonice. 12
Pauline
         Je sais que de Néarque il doit voir le supplice. 12
Félix
         Du conseil qu'il doit prendre il sera mieux instruit 12
880 Quand il verra punir celui qui l'a séduit. 12
         Au spectacle sanglant d'un ami qu'il faut suivre, 12
         La crainte de mourir et le désir de vivre 12
         Ressaisissent une âme avec tant de pouvoir 12
         Que qui voit le trépas cesse de le vouloir. 12
885 L'exemple touche plus que ne fait la menace ; 12
         Cette indiscrète ardeur tourne bientôt en glace, 12
         Et nous verrons bientôt son cœur inquiété 12
         Me demander pardon de tant d'impiété. 12
Pauline
         Vous pouvez espérer qu'il change de courage ? 12
Félix
890 Aux dépens de Néarque il doit se rendre sage. 12
Pauline
         Il le doit. Mais, hélas ! où me renvoyez-vous ? 12
         Et quels tristes hasards ne court point mon époux, 12
         Si de son inconstance il faut qu'enfin j'espère 12
         Le bien que j'espérais de la bonté d'un père ? 12
Félix
895 Je vous en fais trop voir, Pauline, à consentir 12
         Qu'il évite la mort par un prompt repentir. 12
         Je devais même peine à des crimes semblables, 12
         Et mettant différence entre ces deux coupables, 12
         J'ai trahi la justice à l'amour paternel ! 12
900 Je me suis fait pour lui moi-même criminel, 12
         Et j'attendais de vous, au milieu de vos craintes, 12
         Plus de remerciements que je n'entends de plaintes. 12
Pauline
         De quoi remercier qui ne me donne rien ? 12
         Je sais quelle est l'humeur et l'esprit d'un chrétien : 12
905 Dans l'obstination jusqu'au bout il demeure. 12
         Vouloir son repentir, c'est ordonner qu'il meure. 12
Félix
         Sa grâce est en sa main, c'est à lui d'y rêver. 12
Pauline
         Faites-la tout entière.
Félix
         Il la peut achever.
Pauline
         Ne l'abandonnez pas aux fureurs de sa secte. 12
Félix
910 Je l'abandonne aux lois, qu'il faut que je respecte. 12
Pauline
         Est-ce ainsi que d'un gendre un beau-père est l'appui ? 12
Félix
         Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui. 12
Pauline
         Mais il est aveuglé.
Félix
         Mais il se plaît à l'être.
         Qui chérit son erreur ne la veut pas connaître. 12
Pauline
         Mon père, au nom des dieux…
Félix
915 Ne les réclamez pas,
         Ces dieux dont l'intérêt demande son trépas. 12
Pauline
         Ils écoutent nos vœux.
Félix
         Eh bien, qu'il leur en fasse !
Pauline
         Au nom de l'empereur dont vous tenez la place… 12
Félix
         J'ai son pouvoir en main, mais, s'il me l'a commis, 12
920 C'est pour le déployer contre ses ennemis. 12
Pauline
         Polyeucte l'est-il ?
Félix
         Tous chrétiens sont rebelles.
Pauline
         N'écoutez point pour lui ces maximes cruelles ; 12
         En épousant Pauline il s'est fait votre sang. 12
Félix
         Je regarde sa faute, et ne vois plus son rang. 12
925 Quand le crime d'État se mêle au sacrilège, 12
         Le sang ni l'amitié n'ont plus de privilège. 12
Pauline
         Quel excès de rigueur !
Félix
         Moindre que son forfait.
Pauline
         O de mon songe affreux trop véritable effet ! 12
         Voyez-vous qu'avec lui vous perdez votre fille ? 12
Félix
930 Les dieux et l'empereur sont plus que ma famille. 12
Pauline
         La perte de tous deux ne vous peut arrêter ! 12
Félix
         J'ai les dieux et Décie ensemble à redouter. 12
         Mais nous n'avons encore à craindre rien de triste. 12
         Dans son aveuglement pensez-vous qu'il persiste ? 12
935 S'il nous semblait tantôt courir à son malheur, 12
         C'est d'un nouveau chrétien la première chaleur. 12
Pauline
         Si vous l'aimez encor, quittez cette espérance 12
         Que deux fois en un jour il change de croyance : 12
         Outre que les chrétiens ont plus de dureté, 12
940 Vous attendez de lui trop de légèreté ; 12
         Ce n'est point une erreur avec le lait sucée, 12
         Que sans l'examiner son âme ait embrassée ; 12
         Polyeucte est chrétien parce qu'il l'a voulu, 12
         Et vous portait au temple un esprit résolu. 12
945 Vous devez présumer de lui comme du reste : 12
         Le trépas n'est pour eux ni honteux ni funeste, 12
         Ils cherchent de la gloire à mépriser nos dieux, 12
         Aveugles pour la terre, ils aspirent aux cieux, 12
         Et croyant que la mort leur en ouvre la porte, 12
950 Tourmentés, déchirés, assassinés, n'importe, 12
         Les supplices leur sont ce qu'à nous les plaisirs, 12
         Et les mènent au but où tendent leurs désirs ; 12
         La mort la plus infâme, ils l'appellent martyre. 12
Félix
         Eh bien donc ! Polyeucte aura ce qu'il désire : 12
         N'en parlons plus
Pauline
         Mon père…
Scène IV
Félix, Albin, Pauline, Stratonice.
Félix
955 Albin, en est-ce fait ?
Albin
         Oui, Seigneur, et Néarque a payé son forfait. 12
Félix
         Et notre Polyeucte a vu trancher sa vie ? 12
Albin
         Il l'a vu, mais hélas ! avec un œil d'envie : 12
         Il brûle de le suivre, au lieu de reculer, 12
960 Et son cœur s'affermit au lieu de s'ébranler. 12
Pauline
         Je vous le disais bien. Encore un coup, mon père, 12
         Si jamais mon respect a pu vous satisfaire, 12
         Si vous l'avez prisé, si vous l'avez chéri… 12
Félix
         Vous aimez trop, Pauline, un indigne mari. 12
Pauline
965 Je l'ai de votre main, mon amour est sans crime. 12
         Il est de votre choix la glorieuse estime, 12
         Et j'ai, pour l'accepter, éteint le plus beau feu 12
         Qui d'une âme bien née ait mérité l'aveu. 12
         Au nom de cette aveugle et prompte obéissance 12
970 Que j'ai toujours rendue aux lois de la naissance, 12
         Si vous avez pu tout sur moi, sur mon amour, 12
         Que je puisse sur vous quelque chose à mon tour ! 12
         Par ce juste pouvoir à présent trop à craindre, 12
         Par ces beaux sentiments qu'il m'a fallu contraindre, 12
975 Ne m'ôtez pas vos dons : ils sont chers à mes yeux, 12
         Et m'ont assez coûté pour m'être précieux. 12
Félix
         Vous m'importunez trop ; bien que j'aie un cœur tendre, 12
         Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre. 12
         Employez mieux l'effort de vos justes douleurs : 12
980 Malgré moi m'en toucher, c'est perdre et temps et pleurs ; 12
         J'en veux être le maître, et je veux bien qu'on sache 12
         Que je la désavoue alors qu'on me l'arrache. 12
         Préparez-vous à voir ce malheureux chrétien, 12
         Et faites votre effort quand j'aurai fait le mien. 12
985 Allez : n'irritez plus un père qui vous aime, 12
         Et tâchez d'obtenir votre époux de lui-même. 12
         Tantôt jusqu'en ce lieu, je le ferai venir. 12
         Cependant quittez-nous, je veux l'entretenir. 12
Pauline
         De grâce, permettez…
Félix
         Laissez-nous seuls, vous dis-je :
990 Votre douleur m'offense autant qu'elle m'afflige. 12
         A gagner Polyeucte appliquez tous vos soins, 12
         Vous avancerez plus en m'importunant moins. 12
Scène V
Félix, Albin.
Félix
         Albin, comme est-il mort ?
Albin
         En brutal, en impie,
         En bravant les tourments, en dédaignant la vie, 12
995 Sans regret, sans murmure, et sans étonnement, 12
         Dans l'obstination et l'endurcissement, 12
         Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche. 12
Félix
         Et l'autre ?
Albin
         Je l'ai dit déjà, rien ne le touche :
         Loin d'en être abattu, son cœur en est plus haut ; 12
1000 On l'a violenté pour quitter l'échafaud. 12
         Il est dans la prison où je l'ai vu conduire, 12
         Mais vous êtes bien loin encor de le réduire. 12
Félix
         Que je suis malheureux !
Albin
         Tout le monde vous plaint.
Félix
         On ne sait pas les maux dont mon cœur est atteint : 12
1005 De pensers sur pensers mon âme est agitée, 12
         De soucis sur soucis elle est inquiétée ; 12
         Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir, 12
         La joie et la douleur, tour à tour l'émouvoir ; 12
         J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables, 12
1010 J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables, 12
         J'en ai de généreux qui n'oseraient agir, 12
         J'en ai même de bas, et qui me font rougir ; 12
         J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre, 12
         Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre ; 12
1015 Je déplore sa perte, et, le voulant sauver, 12
         J'ai la gloire des dieux ensemble à conserver ; 12
         Je redoute leur foudre et celui de Décie, 12
         Il y va de ma charge, il y va de ma vie. 12
         Ainsi tantôt pour lui je m'expose au trépas, 12
1020 Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas. 12
Albin
         Décie excusera l'amitié d'un beau-père, 12
         Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère. 12
Félix
         A punir les chrétiens son ordre est rigoureux, 12
         Et plus l'exemple est grand, plus il est dangereux. 12
1025 On ne distingue point quand l'offense est publique, 12
         Et lorsqu'on dissimule un crime domestique, 12
         Par quelle autorité peut-on, par quelle loi, 12
         Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi ? 12
Albin
         Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne, 12
1030 Écrivez à Décie afin qu'il en ordonne. 12
Félix
         Sévère me perdrait si j'en usais ainsi. 12
         Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci ; 12
         Si j'avais différé de punir un tel crime, 12
         Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime, 12
1035 Il est homme et sensible, et je l'ai dédaigné, 12
         Et de tant de mépris son esprit indigné, 12
         Que met au désespoir cet hymen de Pauline, 12
         Du courroux de Décie obtiendrait ma ruine. 12
         Pour venger un affront tout semble être permis, 12
1040 Et les occasions tentent les plus remis. 12
         Peut-être, et ce soupçon n'est pas sans apparence, 12
         Il rallume en son cœur déjà quelque espérance, 12
         Et, croyant bientôt voir Polyeucte puni, 12
         Il rappelle un amour à grand'peine banni. 12
1045 Juge si sa colère, en ce cas implacable, 12
         Me ferait innocent de sauver un coupable, 12
         Et s'il m'épargnerait, voyant par mes bontés 12
         Une seconde fois ses desseins avortés. 12
         Te dirais-je un penser indigne, bas et lâche ? 12
1050 Je l'étouffe, il renaît, il me flatte, et me fâche. 12
         L'ambition toujours me le vient présenter, 12
         Et tout ce que je puis, c'est de le détester. 12
         Polyeucte est ici l'appui de ma famille, 12
         Mais si, par son trépas, l'autre épousait ma fille, 12
1055 J'acquerrais bien par là de plus puissants appuis, 12
         Qui me mettraient plus haut cent fois que je ne suis. 12
         Mon cœur en prend par force une maligne joie. 12
         Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie, 12
         Qu'à des pensers si bas je puisse consentir, 12
1060 Que jusque-là ma gloire ose se démentir ! 12
Albin
         Votre cœur est trop bon, et votre âme trop haute. 12
         Mais vous résolvez-vous à punir cette faute ? 12
Félix
         Je vais dans la prison faire tout mon effort 12
         A vaincre cet esprit par l'effroi de la mort, 12
1065 Et nous verrons après ce que pourra Pauline. 12
Albin
         Que ferez-vous enfin, si toujours il s'obstine ? 12
Félix
         Ne me presse point tant. Dans un tel déplaisir, 12
         Je ne puis que résoudre, et ne sais que choisir. 12
Albin
         Je dois vous avertir, en serviteur fidèle, 12
1070 Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle, 12
         Et ne peut voir passer par la rigueur des lois 12
         Sa dernière espérance et le sang de ses rois. 12
         Je tiens sa prison même assez mal assurée : 12
         J'ai laissé tout autour une troupe éplorée, 12
         Je crains qu'on ne la force.
Félix
1075 Il faut donc l'en tirer,
         Et l'amener ici pour nous en assurer. 12
Albin
         Tirez-l'en donc vous-même, et d'un espoir de grâce 12
         Apaisez la fureur de cette populace. 12
Félix
         Allons, et s'il persiste à demeurer chrétien, 12
1080 Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien. 12
Acte IV
Scène première
Polyeucte, Cléon, trois autres gardes.
Polyeucte
         Gardes, que me veut-on ?
Cléon
         Pauline vous demande.
Polyeucte
         O présence, ô combat que surtout j'appréhende ! 12
         Félix, dans la prison j'ai triomphé de toi, 12
         J'ai ri de ta menace, et t'ai vu sans effroi. 12
1085 Tu prends pour t'en venger de plus puissantes armes : 12
         Je craignais beaucoup moins tes bourreaux que ses larmes. 12
         Seigneur, qui vois ici les périls que je cours, 12
         En ce pressant besoin redouble ton secours ; 12
         Et toi qui, tout sortant encor de la victoire, 12
1090 Regardes mes travaux du séjour de la gloire, 12
         Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi, 12
         Prête du haut du ciel la main à ton ami. 12
         Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office ? 12
         Non pour me dérober aux rigueurs du supplice, 12
1095 Ce n'est pas mon dessein qu'on me fasse évader, 12
         Mais comme il suffira de trois à me garder, 12
         L'autre m'obligerait d'aller quérir Sévère. 12
         Je crois que sans péril on peut me satisfaire. 12
         Si j'avais pu lui dire un secret important, 12
1100 Il vivrait plus heureux, et je mourrais content. 12
Cléon
         Si vous me l'ordonnez, j'y cours en diligence. 12
Polyeucte
         Sévère, à mon défaut, fera ta récompense. 12
         Va, ne perds point de temps, et reviens promptement. 12
Cléon
         Je serai de retour, seigneur, dans un moment. 12
Scène II
Polyeucte.
Polyeucte Les gardes se retirent aux coins du théâtre.
1105 Source délicieuse, en misères féconde, 12
         Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés ? 12
         Honteux attachements de la chair et du monde, 12
         Que ne me quittez-vous quand je vous ai quittés ? 12
         Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre : 12
1110 Toute votre félicité, 8
         Sujette à l'instabilité, 8
         En moins de rien tombe par terre, 8
         Et comme elle a l'éclat du verre, 8
         Elle en a la fragilité. 8
1115 Ainsi n'espérez pas qu'après vous je soupire : 12
         Vous étalez en vain vos charmes impuissants, 12
         Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire 12
         Les ennemis de Dieu pompeux et florissants. 12
         Il étale à son tour des revers équitables 12
1120 Par qui les grands sont confondus, 8
         Et les glaives qu'il tient pendus 8
         Sur les plus fortunés coupables 8
         Sont d'autant plus inévitables 8
         Que leurs coups sont moins attendus. 8
1125 Tigre altéré de sang, Décie impitoyable, 12
         Ce Dieu t'a trop longtemps abandonné les siens ; 12
         De ton heureux destin vois la suite effroyable, 12
         Le Scythe va venger la Perse et les chrétiens. 12
         Encore un peu plus outre et ton heure est venue ; 12
1130 Rien ne t'en saurait garantir, 8
         Et la foudre qui va partir, 8
         Toute prête à crever la nue, 8
         Ne peut plus être retenue 8
         Par l'attente du repentir. 8
1135 Que cependant Félix m'immole à ta colère, 12
         Qu'un rival plus puissant éblouisse ses yeux, 12
         Qu'aux dépens de ma vie il s'en fasse beau-père, 12
         Et qu'à titre d'esclave il commande en ces lieux. 12
         Je consens, ou plutôt j'aspire à ma ruine : 12
1140 Monde, pour moi tu n'as plus rien, 8
         Je porte en un cœur tout chrétien 8
         Une flamme toute divine, 8
         Et je ne regarde Pauline 8
         Que comme un obstacle à mon bien. 8
1145 Saintes douceurs du ciel, adorables idées, 12
         Vous remplissez un cœur qui vous peut recevoir ; 12
         De vos sacrés attraits les âmes possédées 12
         Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir. 12
         Vous promettez beaucoup, et donnez davantage, 12
1150 Vos biens ne sont point inconstants, 8
         Et l'heureux trépas que j'attends 8
         Ne vous sert que d'un doux passage 8
         Pour nous introduire au partage 8
         Qui nous rend à jamais contents. 8
1155 C'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre, 12
         Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre. 12
         Je la vois, mais mon cœur, d'un saint zèle enflammé, 12
         N'en goûte plus l'appas dont il était charmé ; 12
         Et mes yeux éclairés des célestes lumières, 12
1160 Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières. 12
Scène III
Polyeucte, Pauline, Gardes.
Polyeucte
         Madame, quel dessein vous fait me demander ? 12
         Est-ce pour me combattre ou pour me seconder ? 12
         Cet effort généreux de votre amour parfaite 12
         Vient-il à mon secours, vient-il à ma défaite ? 12
1165 Apportez-vous ici la haine ou l'amitié, 12
         Comme mon ennemie, ou ma chère moitié ? 12
Pauline
         Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-même, 12
         Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime, 12
         Seul vous exécutez tout ce que j'ai rêvé : 12
1170 Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé. 12
         A quelque extrémité que votre crime passe, 12
         Vous êtes innocent si vous vous faites grâce. 12
         Daignez considérer le sang dont vous sortez, 12
         Vos grandes actions, vos rares qualités ; 12
1175 Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince, 12
         Gendre du gouverneur de toute la province, 12
         Je ne vous compte à rien le nom de mon époux : 12
         C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous. 12
         Mais après vos exploits, après votre naissance, 12
1180 Après votre pouvoir, voyez notre espérance, 12
         Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau 12
         Ce qu'à nos justes vœux promet un sort si beau. 12
Polyeucte
         Je considère plus. Je sais mes avantages 12
         Et l'espoir que sur eux forment les grands courages. 12
1185 Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers, 12
         Que troublent les soucis, que suivent les dangers ; 12
         La mort nous les ravit, la fortune s'en joue ; 12
         Aujourd'hui dans le trône, et demain dans la boue, 12
         Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents 12
1190 Que peu de vos Césars en ont joui longtemps. 12
         J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle ; 12
         Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle, 12
         Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin, 12
         Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin. 12
1195 Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie 12
         Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie, 12
         Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit, 12
         Et ne peut m'assurer de celui qui le suit ? 12
Pauline
         Voilà de vos chrétiens les ridicules songes, 12
1200 Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges. 12
         Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux ! 12
         Mais, pour en disposer, ce sang est-il à vous ? 12
         Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage ; 12
         Le jour qui vous la donne en même temps l'engage, 12
1205 Vous la devez au prince, au public, à l'État. 12
Polyeucte
         Je la voudrais pour eux perdre dans un combat, 12
         Je sais quel en est l'heur, et quelle en est la gloire. 12
         Des aïeux de Décie on vante la mémoire, 12
         Et ce nom, précieux encore à vos Romains, 12
1210 Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains. 12
         Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne, 12
         Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne. 12
         Si mourir pour son prince est un illustre sort, 12
         Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort ! 12
Pauline
         Quel dieu !
Polyeucte
1215 Tout beau, Pauline : il entend vos paroles,
         Et ce n'est pas un dieu comme vos dieux frivoles, 12
         Insensibles et sourds, impuissants, mutilés, 12
         De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez, 12
         C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre, 12
1220 Et la terre et le ciel n'en connaissent point d'autre. 12
Pauline
         Adorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien. 12
Polyeucte
         Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien ! 12
Pauline
         Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère, 12
         Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père. 12
Polyeucte
1225 Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir : 12
         Il m'ôte des périls que j'aurais pu courir, 12
         Et, sans me laisser lieu de tourner en arrière, 12
         Sa faveur me couronne entrant dans la carrière ; 12
         Du premier coup de vent il me conduit au port, 12
1230 Et, sortant du baptême, il m'envoie à la mort. 12
         Si vous pouviez comprendre, et le peu qu'est la vie, 12
         Et de quelles douceurs cette mort est suivie… 12
         Mais que sert de parler de ces trésors cachés 12
         A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés ? 12
Pauline
1235 Cruel ! Car il est temps que ma douleur éclate, 12
         Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate, 12
         Est-ce là ce beau feu ? Sont-ce là tes serments ? 12
         Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments ? 12
         Je ne te parlais point de l'état déplorable 12
1240 Où ta mort va laisser ta femme inconsolable : 12
         Je croyais que l'amour t'en parlerait assez, 12
         Et je ne voulais pas de sentiments forcés. 12
         Mais cette amour si ferme et si bien méritée, 12
         Que tu m'avais promise, et que je t'ai portée, 12
1245 Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir, 12
         Te peut-elle arracher une larme, un soupir ? 12
         Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie ; 12
         Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie, 12
         Et ton cœur, insensible à ces tristes appas, 12
1250 Se figure un bonheur où je ne serai pas ! 12
         C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée ? 12
         Je te suis odieuse après m'être donnée ! 12
Polyeucte
         Hélas !
Pauline
         Que cet hélas a de peine à sortir !
         Encor s'il commençait un heureux repentir, 12
1255 Que, tout forcé qu'il est, j'y trouverais de charmes ! 12
         Mais courage, il s'émeut, je vois couler des larmes. 12
Polyeucte
         J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser 12
         Ce cœur trop endurci se pût enfin percer ! 12
         Le déplorable état où je vous abandonne 12
1260 Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne, 12
         Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs, 12
         J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs. 12
         Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière, 12
         Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière, 12
1265 S'il y daigne écouter un conjugal amour, 12
         Sur votre aveuglement il répandra le jour. 12
         Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne : 12
         Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne. 12
         Avec trop de mérite il vous plus la former, 12
1270 Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer, 12
         Pour vivre des enfers esclave infortunée, 12
         Et sous leur triste joug mourir comme elle est née. 12
Pauline
         Que dis-tu, malheureux ? Qu'oses-tu souhaiter ? 12
Polyeucte
         Ce que de tout mon sang je voudrais acheter. 12
Pauline
         Que plutôt…
Polyeucte
1275 C'est en vain qu'on se met en défense :
         Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. 12
         Ce bienheureux moment n'est pas encor venu. 12
         Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu. 12
Pauline
         Quittez cette chimère, et m'aimez.
Polyeucte
         Je vous aime,
1280 Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même. 12
Pauline
         Au nom de cet amour, ne m'abandonnez pas. 12
Polyeucte
         Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas. 12
Pauline
         C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire ? 12
Polyeucte
         C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire. 12
Pauline
         Imaginations !
Polyeucte
1285 Célestes vérités !
Pauline
         Étrange aveuglement !
Polyeucte
         Éternelles clartés !
Pauline
         Tu préfères la mort à l'amour de Pauline ! 12
Polyeucte
         Vous préférez le monde à la bonté divine ! 12
Pauline
         Va, cruel, va mourir ; tu ne m'aimas jamais. 12
Polyeucte
1290 Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix. 12
Pauline
         Oui, je t'y vais laisser ; ne t'en mets plus en peine ; 12
         Je vais…
Scène IV
Polyeucte, Pauline, Sévère, Fabian, Gardes.
Pauline
         Mais quel dessein en ce lieu vous amène,
         Sévère ? Aurait-on cru qu'un cœur si généreux 12
         Pût venir jusqu'ici braver un malheureux ? 12
Polyeucte
1295 Vous traitez mal, Pauline, un si rare mérite : 12
         A ma seule prière il rend cette visite. 12
         Je vous ai fait, Seigneur, une incivilité, 12
         Que vous pardonnerez à ma captivité. 12
         Possesseur d'un trésor dont je n'étais pas digne, 12
1300 Souffrez avant ma mort que je vous le résigne, 12
         Et laisse la vertu la plus rare à nos yeux 12
         Qu'une femme jamais pût recevoir des cieux 12
         Aux mains du plus vaillant et du plus honnête homme 12
         Qu'ait adoré la terre et qu'ait vu naître Rome. 12
1305 Vous êtes digne d'elle, elle est digne de vous ; 12
         Ne la refusez pas de la main d'un époux ; 12
         S'il vous a désunis, sa mort vous va rejoindre. 12
         Qu'un feu jadis si beau n'en devienne pas moindre : 12
         Rendez-lui votre cœur, et recevez sa foi, 12
1310 Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi. 12
         C'est le bien qu'à tous deux Polyeucte désire. 12
         Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire. 12
         Allons, gardes, c'est fait.
Scène V
Sévère, Pauline, Fabian.
Sévère
         Dans mon étonnement,
         Je suis confus pour lui de son aveuglement. 12
1315 Sa résolution a si peu de pareilles, 12
         Qu'à peine je me fie encore à mes oreilles. 12
         Un cœur qui vous chérit (mais quel cœur assez bas 12
         Aurait pu vous connaître, et ne vous chérir pas ?), 12
         Un homme aimé de vous, sitôt qu'il vous possède, 12
1320 Sans regret il vous quitte ; il fait plus, il vous cède, 12
         Et comme si vos feux étaient un don fatal, 12
         Il en fait un présent lui-même à son rival ! 12
         Certes, ou les chrétiens ont d'étranges manies, 12
         Ou leurs félicités doivent être infinies, 12
1325 Puisque, pour y prétendre, ils osent rejeter 12
         Ce que de tout l'empire il faudrait acheter. 12
         Pour moi, si mes destins, un peu plus tôt propices, 12
         Eussent de votre hymen honoré mes services, 12
         Je n'aurais adoré que l'éclat de vos yeux, 12
1330 J'en aurais fait mes rois, j'en aurais fait mes dieux ; 12
         On m'aurait mis en poudre, on m'aurait mis en cendre, 12
         Avant que…
Pauline
         Brisons là ; je crains de trop entendre,
         Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux, 12
         Ne pousse quelque suite indigne de tous deux. 12
1335 Sévère, connaissez Pauline tout entière : 12
         Mon Polyeucte touche à son heure dernière, 12
         Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment ; 12
         Vous en êtes la cause, encor qu'innocemment ; 12
         Je ne sais si votre âme, à vos désirs ouverte, 12
1340 Aurait osé former quelque espoir sur sa perte, 12
         Mais sachez qu'il n'est point de si cruel trépas 12
         Où d'un front assuré je ne porte mes pas, 12
         Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure, 12
         Plutôt que de souiller une gloire si pure, 12
1345 Que d'épouser un homme, après son triste sort, 12
         Qui de quelque façon soit cause de sa mort, 12
         Et, si vous me croyiez d'une âme si peu saine, 12
         L'amour que j'eus pour vous tournerait toute en haine. 12
         Vous êtes généreux, soyez-le jusqu'au bout : 12
1350 Mon père est en état de vous accorder tout ; 12
         Il vous craint ; et j'avance encor cette parole, 12
         Que s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole ; 12
         Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui, 12
         Faites-vous un effort pour lui servir d'appui. 12
1355 Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande, 12
         Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande ; 12
         Conserver un rival dont vous êtes jaloux, 12
         C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous, 12
         Et si ce n'est assez de votre renommée, 12
1360 C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée, 12
         Et dont l'amour peut-être encor vous peut toucher, 12
         Doive à votre grand cœur ce qu'elle a de plus cher ; 12
         Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère. 12
         Adieu. Résolvez seul ce que vous voulez faire. 12
1365 Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer, 12
         Pour vous priser encor je le veux ignorer. 12
Scène VI
Sévère, Fabian.
Sévère
         Qu'est ceci, Fabian ? Quel nouveau coup de foudre 12
         Tombe sur mon bonheur et le réduit en poudre ? 12
         Plus je l'estime près, plus il est éloigné, 12
1370 Je trouve tout perdu quand je crois tout gagné, 12
         Et toujours la fortune, à me nuire obstinée, 12
         Tranche mon espérance aussitôt qu'elle est née. 12
         Avant qu'offrir des vœux je reçois des refus, 12
         Toujours triste, toujours et honteux et confus 12
1375 De voir que lâchement elle ait osé renaître, 12
         Qu'encor plus lâchement elle ait osé paraître, 12
         Et qu'une femme enfin, dans la calamité, 12
         Me fasse des leçons de générosité ! 12
         Votre belle âme est haute autant que malheureuse, 12
1380 Mais elle est inhumaine autant que généreuse, 12
         Pauline, et vos douleurs avec trop de rigueur 12
         D'un amant tout à vous tyrannisent le cœur. 12
         C'est donc peu de vous perdre, il faut que je vous donne, 12
         Que je serve un rival lorsqu'il vous abandonne, 12
1385 Et que, par un cruel et généreux effort, 12
         Pour vous rendre en ses mains je l'arrache à la mort ! 12
Fabian
         Laissez à son destin cette ingrate famille, 12
         Qu'il accorde, s'il veut, le père avec la fille, 12
         Polyeucte et Félix, l'épouse avec l'époux. 12
1390 D'un si cruel effort quel prix espérez-vous ? 12
Sévère
         La gloire de montrer à cette âme si belle 12
         Que Sévère l'égale, et qu'il est digne d'elle, 12
         Qu'elle m'était bien due, et que l'ordre des cieux 12
         En me la refusant m'est trop injurieux. 12
Fabian
1395 Sans accuser le sort ni le ciel d'injustice, 12
         Prenez garde au péril qui suit un tel service : 12
         Vous hasardez beaucoup, Seigneur, pensez-y bien. 12
         Quoi ! Vous entreprenez de sauver un chrétien ! 12
         Pouvez-vous ignorer pour cette secte impie 12
1400 Quelle est et fut toujours la haine de Décie ? 12
         C'est un crime vers lui si grand, si capital, 12
         Qu'à votre faveur même il peut être fatal. 12
Sévère
         Cet avis serait bon pour quelque âme commune. 12
         S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune, 12
1405 Je suis encor Sévère, et tout ce grand pouvoir 12
         Ne peut rien sur ma gloire, et rien sur mon devoir. 12
         Ici l'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire ; 12
         Qu'après le sort se montre ou propice ou contraire, 12
         Comme son naturel est toujours inconstant, 12
1410 Périssant glorieux, je périrai content. 12
         Je te dirai bien plus, mais avec confidence. 12
         La Secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense : 12
         On les hait ; la raison, je ne la connais point, 12
         Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point. 12
1415 Par curiosité j'ai voulu les connaître : 12
         On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître, 12
         Et sur cette croyance on punit du trépas 12
         Des mystères secrets que nous n'entendons pas ; 12
         Mais Cérès Éleusine, et la Bonne Déesse, 12
1420 Ont leurs secrets comme eux à Rome et dans la Grèce ; 12
         Encore impunément nous souffrons en tous lieux, 12
         Leur dieu seul excepté, toute sorte de dieux, 12
         Tous les monstres d'Égypte ont leurs temples dans Rome, 12
         Nos aïeux à leur gré faisaient un dieu d'un homme 12
1425 Et, leur sang parmi nous conservant leurs erreurs, 12
         Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs, 12
         Mais, à parler sans fard de tant d'apothéoses, 12
         L'effet est bien douteux de ces métamorphoses ; 12
         Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout, 12
1430 De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout ; 12
         Mais, si j'ose entre nous dire ce que me semble, 12
         Les nôtres bien souvent s'accordent mal ensemble, 12
         Et, me dût leur colère écraser à tes yeux, 12
         Nous en avons beaucoup pour être de vrais dieux ; 12
1435 Enfin chez les chrétiens les mœurs sont innocentes, 12
         Les vices détestés, les vertus florissantes, 12
         Ils font des vœux pour nous qui les persécutons, 12
         Et, depuis tant de temps que nous les tourmentons, 12
         Les a-t-on vus mutins ? Les a-t-on vus rebelles ? 12
1440 Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles ? 12
         Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux, 12
         Et, lions au combat, ils meurent en agneaux. 12
         J'ai trop de pitié d'eux pour ne les pas défendre. 12
         Allons trouver Félix, commençons par son gendre, 12
1445 Et contentons ainsi, d'une seule action, 12
         Et Pauline et ma gloire et ma compassion. 12
Acte V
Scène première
Félix, Albin, Cléon.
Félix
         Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère ? 12
         As-tu bien vu sa haine ? Et vois-tu ma misère ? 12
Albin
         Je n'ai vu rien en lui qu'un rival généreux, 12
1450 Et ne vois rien en vous qu'un père rigoureux. 12
Félix
         Que tu discernes mal le cœur d'avec la mine ! 12
         Dans l'âme il hait Félix et dédaigne Pauline, 12
         Et, s'il l'aima jadis, il estime aujourd'hui 12
         Les restes d'un rival trop indignes de lui. 12
1455 Il parle en sa faveur, il me prie, il menace, 12
         Et me perdra, dit-il, si je ne luis fais grâce. 12
         Tranchant du généreux, il croit m'épouvanter : 12
         L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer, 12
         Je sais des gens de cour quelle est la politique, 12
1460 J'en connais mieux que lui la plus fine pratique. 12
         C'est en vain qu'il tempête et feint d'être en fureur, 12
         Je vois ce qu'il prétend auprès de l'empereur. 12
         De ce qu'il me demande il m'y ferait un crime ; 12
         Épargnant son rival, je serais sa victime, 12
1465 Et s'il avait affaire à quelque maladroit, 12
         Le piège est bien tendu, sans doute il le perdroit. 12
         Mais un vieux courtisan est un peu moins crédule : 12
         Il voit quand on le joue, et quand on dissimule, 12
         Et moi j'en ai tant vu de toutes les façons, 12
1470 Qu'à lui-même au besoin j'en ferais des leçons. 12
Albin
         Dieu ! Que vous vous gênez par cette défiance ! 12
Félix
         Pour subsister en cour c'est la haute science. 12
         Quand un homme une fois a droit de nous haïr, 12
         Nous devons présumer qu'il cherche à nous trahir, 12
1475 Toute son amitié nous doit être suspecte. 12
         Si Polyeucte enfin n'abandonne sa secte, 12
         Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit, 12
         Je suivrai hautement l'ordre qui m'est prescrit. 12
Albin
         Grâce, grâce, seigneur, que Pauline l'obtienne ! 12
Félix
1480 Celle de l'empereur ne suivrait pas la mienne, 12
         Et, loin de le tirer de ce pas dangereux, 12
         Ma bonté ne ferait que nous perdre tous deux. 12
Albin
         Mais Sévère promet…
Félix
         Albin, je m'en défie
         Et connais mieux que lui la haine de Décie : 12
1485 En faveur des chrétiens s'il choquait son courroux, 12
         Lui-même assurément se perdrait avec nous. 12
         Je veux tenter pourtant encore une autre voie. 12
         Amenez Polyeucte, et si je le renvoie, 12
         S'il demeure insensible à ce dernier effort, 12
1490 Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort. 12
Albin
         Votre ordre est rigoureux.
Félix
         Il faut que je le suive,
         Si je veux empêcher qu'un désordre n'arrive. 12
         Je vois le peuple ému pour prendre son parti, 12
         Et toi-même tantôt tu m'en as averti. 12
1495 Dans ce zèle pour lui qu'il fait déjà paraître, 12
         Je ne sais si longtemps j'en pourrais être maître ; 12
         Peut-être dès demain, dès la nuit, dès ce soir, 12
         J'en verrais des effets que je ne veux pas voir, 12
         Et Sévère aussitôt, courant à sa vengeance, 12
1500 M'irait calomnier de quelque intelligence. 12
         Il faut rompre ce coup, qui me serait fatal. 12
Albin
         Que tant de prévoyance est un étrange mal ! 12
         Tout vous nuit, tout vous perd, tout vous fait de l'ombrage. 12
         Mais voyez que sa mort mettra ce peuple en rage, 12
1505 Que c'est mal le guérir que le désespérer. 12
Félix
         En vain après sa mort il voudra murmurer, 12
         Et s'il ose venir à quelque violence, 12
         C'est affaire à céder deux jours à l'insolence. 12
         J'aurai fait mon devoir, quoi qu'il puisse arriver. 12
1510 Mais Polyeucte vient, tâchons à le sauver. 12
         Soldats, retirez-vous, et gardez bien la porte. 12
Scène II
Félix, Polyeucte, Albin.
Félix
         As-tu donc pour la vie une haine si forte, 12
         Malheureux Polyeucte ? Et la loi des chrétiens 12
         T'ordonne-t-elle ainsi d'abandonner les tiens ? 12
Polyeucte
1515 Je ne hais point la vie, et j'en aime l'usage, 12
         Mais sans attachement qui sente l'esclavage, 12
         Toujours prêt à la rendre au Dieu dont je la tiens. 12
         La raison me l'ordonne, et la loi des chrétiens, 12
         Et je vous montre à tous par là comme il faut vivre, 12
1520 Si vous avez le cœur assez bon pour me suivre. 12
Félix
         Te suivre dans l'abîme où tu te veux jeter ? 12
Polyeucte
         Mais plutôt dans la gloire où je m'en vais monter. 12
Félix
         Donne-moi pour le moins le temps de la connaître : 12
         Pour me faire chrétien, sers-moi de guide à l'être, 12
1525 Et ne dédaigne pas de m'instruire en ta foi, 12
         Ou toi-même à ton Dieu tu répondras de moi. 12
Polyeucte
         N'en riez point, Félix, il sera votre juge, 12
         Vous ne trouverez point devant lui de refuge, 12
         Les rois et les bergers y sont d'un même rang : 12
1530 De tous les siens sur vous il vengera le sang. 12
Félix
         Je n'en répandrai plus, et quoi qu'il en arrive, 12
         Dans la foi des chrétiens je souffrirai qu'on vive, 12
         J'en serai protecteur.
Polyeucte
         Non, non, persécutez,
         Et soyez l'instrument de nos félicités. 12
1535 Celle d'un vrai chrétien n'est que dans les souffrances, 12
         Les plus cruels tourments lui sont des récompenses ; 12
         Dieu, qui rend le centuple aux bonnes actions, 12
         Pour comble donne encor les persécutions. 12
         Mais ces secrets pour vous sont fâcheux à comprendre : 12
1540 Ce n'est qu'à ses élus que Dieu les fait entendre. 12
Félix
         Je te parle sans fard, et veux être chrétien. 12
Polyeucte
         Qui peut donc retarder l'effet d'un si grand bien ? 12
Félix
         La présence importune…
Polyeucte
         Et de qui ? De Sévère ?
Félix
         Pour lui seul contre toi j'ai feint tant de colère : 12
1545 Dissimule un moment jusques à son départ. 12
Polyeucte
         Félix, c'est donc ainsi que vous parlez sans fard ? 12
         Portez à vos païens, portez à vos idoles 12
         Le sucre empoisonné que sèment vos paroles. 12
         Un chrétien ne craint rien, ne dissimule rien, 12
1550 Aux yeux de tout le monde il est toujours chrétien. 12
Félix
         Ce zèle de ta foi ne sert qu'à te séduire, 12
         Si tu cours à la mort plutôt que de m'instruire. 12
Polyeucte
         Je vous en parlerais ici hors de saison : 12
         Elle est un don du ciel, et non de la raison, 12
1555 Et c'est là que bientôt, voyant Dieu face à face, 12
         Plus aisément pour vous j'obtiendrai cette grâce. 12
Félix
         Ta perte cependant me va désespérer. 12
Polyeucte
         Vous avez en vos mains de quoi la réparer : 12
         En vous ôtant un gendre, on vous en donne un autre 12
1560 Dont la condition répond mieux à la vôtre ; 12
         Ma perte n'est pour vous qu'un change avantageux. 12
Félix
         Cesse de me tenir ce discours outrageux. 12
         Je t'ai considéré plus que tu ne mérites, 12
         Mais, malgré ma bonté, qui croît plus tu l'irrites, 12
1565 Cette insolence enfin te rendrait odieux, 12
         Et je me vengerais aussi bien que nos dieux. 12
Polyeucte
         Quoi ! Vous changez bientôt d'humeur et de langage ! 12
         Le zèle de vos dieux rentre en votre courage ! 12
         Celui d'être chrétien s'échappe ! Et, par hasard, 12
1570 Je vous viens d'obliger à me parler sans fard ! 12
Félix
         Va, ne présume pas que, quoi que je te jure, 12
         De tes nouveaux docteurs je suive l'imposture ; 12
         Je flattais ta manie afin de t'arracher 12
         Du honteux précipice où tu vas trébucher ; 12
1575 Je voulais gagner temps pour ménager ta vie 12
         Après l'éloignement d'un flatteur de Décie. 12
         Mais j'ai trop fait d'injure à nos dieux tout-puissants : 12
         Choisis de leur donner ton sang, ou de l'encens. 12
Polyeucte
         Mon choix n'est point douteux. Mais j'aperçois Pauline. 12
         O ciel !
Scène III
Félix, Polyeucte, Pauline, Albin.
Pauline
1580 Qui de vous deux aujourd'hui m'assassine ?
         Sont-ce tous deux ensemble, ou chacun à son tour ? 12
         Ne pourrai-je fléchir la nature ou l'amour ? 12
         Et n'obtiendrai-je rien d'un époux ni d'un père ? 12
Félix
         Parlez à votre époux.
Polyeucte
         Vivez avec Sévère.
Pauline
1585 Tigre, assassine-moi du moins sans m'outrager. 12
Polyeucte
         Mon amour, par pitié, cherche à vous soulager : 12
         Il voit quelle douleur dans l'âme vous possède, 12
         Et sait qu'un autre amour en est le seul remède. 12
         Puisqu'un si grand mérite a pu vous enflammer, 12
1590 Sa présence toujours a droit de vous charmer ; 12
         Vous l'aimiez, il vous aime, et sa gloire augmentée… 12
Pauline
         Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée, 12
         Et pour me reprocher, au mépris de ma foi, 12
         Un amour si puissant que j'ai vaincu pour toi ? 12
1595 Vois, pour te faire vaincre un si fort adversaire, 12
         Quels efforts à moi-même il a fallu me faire, 12
         Quels combats j'ai donnés pour te donner un cœur 12
         Si justement acquis à son premier vainqueur, 12
         Et si l'ingratitude en ton cœur ne domine, 12
1600 Fais quelque effort sur toi pour te rendre à Pauline. 12
         Apprends d'elle à forcer ton propre sentiment, 12
         Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement, 12
         Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie, 12
         Pour vivre sous tes lois à jamais asservie. 12
1605 Si tu peux rejeter de si justes désirs, 12
         Regarde au moins ses pleurs, écoute ses soupirs, 12
         Ne désespère pas une âme qui t'adore. 12
Polyeucte
         Je vous l'ai déjà dit, et vous le dis encore, 12
         Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi. 12
1610 Je ne méprise point vos pleurs, ni votre foi, 12
         Mais, de quoi que pour vous notre amour m'entretienne, 12
         Je ne vous connais plus si vous n'êtes chrétienne. 12
         C'en est assez, Félix, reprenez ce courroux, 12
         Et sur cet insolent vengez vos dieux, et vous. 12
1615 Ah ! Mon père, son crime à peine est pardonnable, 12
         Mais s'il est insensé, vous êtes raisonnable, 12
         La nature est trop forte, et ses aimables traits 12
         Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais, 12
         Un père est toujours père, et sur cette assurance 12
1620 J'ose appuyer encore un reste d'espérance : 12
         Jetez sur votre fille un regard paternel. 12
         Ma mort suivra la mort de ce cher criminel, 12
         Et les dieux trouveront sa peine illégitime, 12
         Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime, 12
1625 Et qu'elle changera, par ce redoublement, 12
         En injuste rigueur un juste châtiment ; 12
         Nos destins, par vos mains rendus inséparables, 12
         Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables, 12
         Et vous seriez cruel jusques au dernier point, 12
1630 Si vous désunissiez ce que vous avez joint ; 12
         Un cœur à l'autre uni jamais ne se retire, 12
         Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire. 12
         Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs, 12
         Et d'un œil paternel vous regardez mes pleurs. 12
Félix
1635 Oui, ma fille, est il vrai qu'un père est toujours père, 12
         Rien n'en peut effacer le sacré caractère, 12
         Je porte un cœur sensible, et vous l'avez percé : 12
         Je me joins avec vous contre cet insensé. 12
         Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible ? 12
1640 Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible ? 12
         Peux-tu voir tant de pleurs d'un œil si détaché ? 12
         Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché ? 12
         Ne reconnais-tu plus ni beau-père, ni femme, 12
         Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme ? 12
1645 Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, 12
         Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux ? 12
Polyeucte
         Que tout cet artifice est de mauvaise grâce ! 12
         Après avoir deux fois essayé la menace, 12
         Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort, 12
1650 Après avoir tenté l'amour et son effort, 12
         Après m'avoir montré cette soif du baptême, 12
         Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même, 12
         Vous vous joignez ensemble ! Ah ! Ruses de l'enfer ! 12
         Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher ! 12
1655 Vos résolutions usent trop de remise, 12
         Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise. 12
         Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers, 12
         Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers, 12
         Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie, 12
1660 Voulut mourir pour nous avec ignominie, 12
         Et qui, par un effort de cet excès d'amour, 12
         Veut pour nous en victime être offert chaque jour. 12
         Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre. 12
         Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre : 12
1665 Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos dieux ; 12
         Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux ; 12
         La prostitution, l'adultère, l'inceste, 12
         Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste, 12
         C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels. 12
1670 J'ai profané leur temple, et brisé leurs autels, 12
         Je le ferais encor, si j'avais à le faire, 12
         Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère, 12
         Même aux yeux du sénat, aux yeux de l'empereur. 12
Félix
         Enfin ma bonté cède à ma juste fureur : 12
         Adore-les, ou meurs !
Polyeucte
         Je suis chrétien.
Félix
1675 Impie !
         Adore-les, te dis-je, ou renonce à la vie. 12
Polyeucte
         Je suis chrétien.
Félix
         Tu l'es ? O cœur trop obstiné !
         Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donné. 12
Pauline
         Où le conduisez-vous ?
Félix
         A la mort.
Polyeucte
         A la gloire.
1680 Chère Pauline, adieu ; conservez ma mémoire. 12
Pauline
         Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs. 12
Polyeucte
         Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs. 12
Félix
         Qu'on l'ôte de mes yeux, et que l'on m'obéisse. 12
         Puisqu'il aime à périr, je consens qu'il périsse. 12
Scène IV
Félix, Albin.
Félix
1685 Je me fais violence, Albin, mais je l'ai dû. 12
         Ma bonté naturelle aisément m'eût perdu. 12
         Que la rage du peuple à présent se déploie, 12
         Que Sévère en fureur tonne, éclate, foudroie, 12
         M'étant fait cet effort, j'ai fait ma sûreté. 12
1690 Mais n'es-tu point surpris de cette dureté ? 12
         Vois-tu comme le sien des cœurs impénétrables, 12
         Ou des impiétés à ce point exécrables ? 12
         Du moins j'ai satisfait mon esprit affligé, 12
         Pour amollir son cœur je n'ai rien négligé, 12
1695 J'ai feint même à tes yeux des lâchetés extrêmes, 12
         Et certes, sans l'horreur de ses derniers blasphèmes, 12
         Qui m'ont rempli soudain de colère et d'effroi, 12
         J'aurais eu de la peine à triompher de moi. 12
Albin
         Vous maudirez peut-être un jour cette victoire, 12
1700 Qui tient je ne sais quoi d'une action trop noire ; 12
         Indigne de Félix, indigne d'un Romain, 12
         Répandant votre sang par votre propre main. 12
Félix
         Ainsi l'ont autrefois versé Brute et Manlie. 12
         Mais leur gloire en a crû, loin d'en être affaiblie, 12
1705 Et quand nos vieux héros avaient de mauvais sang, 12
         Ils eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc. 12
Albin
         Votre ardeur vous séduit mais, quoi qu'elle vous die, 12
         Quand vous la sentirez une fois refroidie, 12
         Quand vous verrez Pauline, et que son désespoir 12
1710 Par ses pleurs et ses cris saura vous émouvoir… 12
Félix
         Tu me fais souvenir qu'elle a suivi ce traître, 12
         Et que ce désespoir qu'elle fera paraître 12
         De mes commandements pourra troubler l'effet. 12
         Va donc, cours y mettre ordre, et voir ce qu'elle fait, 12
1715 Romps ce que ses douleurs y donneraient d'obstacle, 12
         Tire-la, si tu peux, de ce triste spectacle, 12
         Tâche à la consoler. Va donc ; qui te retient ? 12
Albin
         Il n'en est pas besoin, Seigneur, elle revient. 12
Scène V
Félix, Pauline, Albin.
Pauline
         Père barbare, achève, achève ton ouvrage : 12
1720 Cette seconde hostie est digne de ta rage, 12
         Joins ta fille à ton gendre, ose. Que tardes-tu ? 12
         Tu vois le même crime, ou la même vertu, 12
         Ta barbarie en elle a les mêmes matières : 12
         Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières ; 12
1725 Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir, 12
         M'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir. 12
         Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée, 12
         De ce bienheureux sang tu me vois baptisée, 12
         Je suis chrétienne enfin, n'est-ce point assez dit ? 12
1730 Conserve en me perdant ton rang et ton crédit : 12
         Redoute l'empereur, appréhende Sévère, 12
         Si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire. 12
         Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas, 12
         Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras. 12
1735 Mène, mène-moi voir tes dieux que je déteste : 12
         Ils n'en ont brisé qu'un, je briserai le reste, 12
         On m'y verra braver tout ce que vous craignez, 12
         Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez, 12
         Et, saintement rebelle aux lois de la naissance, 12
1740 Une fois envers toi manquer d'obéissance. 12
         Ce n'est point ma douleur que par là je fais voir, 12
         C'est la grâce qui parle, et non le désespoir. 12
         Le faut-il dire encor ? Félix, je suis chrétienne ! 12
         Affermis par ma mort ta fortune et la mienne : 12
1745 Le coup à l'un et l'autre en sera précieux, 12
         Puisqu'il t'assure en terre en m'élevant aux cieux. 12
Scène VI
Félix, Sévère, Pauline, Albin, Fabian.
Sévère
         Père dénaturé, malheureux politique, 12
         Esclave ambitieux d'une peur chimérique, 12
         Polyeucte est donc mort ! Et par vos cruautés 12
1750 Vous pensez conserver vos tristes dignités ! 12
         La faveur que pour lui je vous avais offerte, 12
         Au lieu de le sauver, précipite sa perte ! 12
         J'ai prié, menacé, mais sans vous émouvoir, 12
         Et vous m'avez cru fourbe, ou de peu de pouvoir ! 12
1755 Eh bien ! à vos dépens vous verrez que Sévère 12
         Ne sa vante jamais que de ce qu'il peut faire, 12
         Et par votre ruine il vous fera juger 12
         Que qui peut bien vous perdre eût pu vous protéger. 12
         Continuez aux dieux ce service fidèle, 12
1760 Par de telles horreurs montrez-leur votre zèle. 12
         Adieu, mais quand l'orage éclatera sur vous, 12
         Ne doutez point du bras dont partiront les coups. 12
Félix
         Arrêtez-vous, Seigneur, et d'une âme apaisée, 12
         Souffrez que je vous livre une vengeance aisée. 12
1765 Ne me reprochez plus que par mes cruautés 12
         Je tâche à conserver mes tristes dignités : 12
         Je dépose à vos pieds l'éclat de leur faux lustre. 12
         Celle où j'ose aspirer est d'un rang plus illustre ; 12
         Je m'y trouve forcé par un secret appas, 12
1770 Je cède à des transports que je ne connais pas, 12
         Et par un mouvement que je ne puis entendre, 12
         De ma fureur je passe au zèle de mon gendre. 12
         C'est lui, n'en doutez point, dont le sang innocent 12
         Pour son persécuteur prie un Dieu tout-puissant ; 12
1775 Son amour épandu sur toute la famille 12
         Tire après lui le père aussi bien que la fille. 12
         J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrétien ; 12
         J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien. 12
         C'est ainsi qu'un chrétien se venge et se courrouce. 12
1780 Heureuse cruauté dont la suite est si douce ! 12
         Donne la main, Pauline. Apportez des liens ; 12
         Immolez à vos dieux ces deux nouveaux chrétiens. 12
         Je le suis, elle l'est, suivez votre colère. 12
Pauline
         Qu'heureusement enfin je retrouve mon père ! 12
1785 Cet heureux changement rend mon bonheur parfait. 12
Félix
         Ma fille, il n'appartient qu'à la main qui le fait. 12
Sévère
         Qui ne serait touché d'un si tendre spectacle ? 12
         De pareils changements ne vont point sans miracle. 12
         Sans doute vos chrétiens, qu'on persécute en vain, 12
1790 Ont quelque chose en eux qui surpasse l'humain : 12
         Ils mènent une vie avec tant d'innocence, 12
         Que le ciel leur en doit quelque reconnaissance ; 12
         Se relever plus forts, plus ils sont abattus, 12
         N'est pas aussi l'effet des communes vertus. 12
1795 Je les aimai toujours, quoi qu'on m'en ait pu dire ; 12
         Je n'en vois point mourir que mon cœur m'en soupire, 12
         Et peut-être qu'un jour je les connaîtrai mieux 12
         J'approuve cependant que chacun ait ses dieux, 12
         Qu'il les serve à sa mode, et sans peur de la peine. 12
1800 Si vous êtes chrétien, ne craignez plus ma haine : 12
         Je les aime, Félix, et de leur protecteur 12
         Je n'en veux pas sur vous faire un persécuteur. 12
         Gardez votre pouvoir, reprenez-en la marque, 12
         Servez bien votre Dieu, servez notre monarque, 12
1805 Je perdrai mon crédit envers Sa Majesté, 12
         Ou vous verrez finir cette sévérité : 12
         Par cette injuste haine il se fait trop d'outrage. 12
Félix
         Daigne le ciel en vous achever son ouvrage, 12
         Et pour vous rendre un jour ce que vous méritez, 12
1810 Vous inspirer bientôt toutes ses vérités ! 12
         Nous autres, bénissons notre heureuse aventure, 12
         Allons à nos martyrs donner la sépulture, 12
         Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu, 12
         Et faire retentir partout le nom de Dieu. 12
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