COR13/COR13
Pierre Corneille
1644
Le Menteur
Comédie
ACTEURS
GÉRONTE
père de Dorante
DORANTE
fils de Géronte
ALCIPPE
ami de Dorante et amant de Clarice
PHILISTE
ami de Dorante et d'Alcippe
CLARICE
maîtresse d'Alcippe
LUCRÈCE
amie de Clarice
ISABELLE
suivante de Clarice
SABINE
femme de chambre de Lucrèce
CLITON
valet de Dorante
LYCAS
valet d'Alcippe
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
DORANTE
         À la fin j'ai quitté la robe pour l'épée : 12
         L'attente où j'ai vécu n'a point été trompée ; 12
         Mon père a consenti que je suive mon choix, 12
         Et j'ai fait banqueroute à ce fatras de lois. 12
5 Mais puisque nous voici dedans les Tuileries, 12
         Le pays du beau monde et des galanteries, 12
         Dis-moi, me trouves-tu bien fait en cavalier ? 12
         Ne vois-tu rien en moi qui sente l'écolier ? 12
         Comme il est malaisé qu'aux royaumes du code 12
10 On apprenne à se faire un visage à la mode, 12
         J'ai lieu d'appréhender…
CLITON
         Ne craignez rien pour vous :
         Vous ferez en une heure ici mille jaloux. 12
         Ce visage et ce port n'ont point l'air de l'école, 12
         Et jamais comme vous on ne peignit Bartole : 12
15 Je prévois du malheur pour beaucoup de maris. 12
         Mais que vous semble encor maintenant de Paris ? 12
DORANTE
         J'en trouve l'air bien doux, et cette loi bien rude 12
         Qui m'en avait banni sous prétexte d'étude. 12
         Toi qui sais les moyens de s'y bien divertir, 12
20 ayant eu le bonheur de n'en jamais sortir, 12
         Dis-moi comme en ce lieu l'on gouverne les dames. 12
CLITON
         C'est là le plus beau soin qui vienne aux belles âmes, 12
         Disent les beaux esprits. Mais sans faire le fin, 12
         Vous avez l'appétit ouvert de bon matin : 12
25 D'hier au soir seulement vous êtes dans la ville, 12
         Et vous vous ennuyez déjà d'être inutile ! 12
         Votre humeur sans emploi ne peut passer un jour, 12
         Et déjà vous cherchez à pratiquer l'amour ! 12
         Je suis auprès de vous en fort bonne posture 12
30 De passer pour un homme à donner tablature ; 12
         J'ai la taille d'un maître en ce noble métier, 12
         Et je suis, tout au moins, l'intendant du quartier. 12
DORANTE
         Ne t'effarouche point : je ne cherche, à vrai dire, 12
         Que quelque connaissance où l'on se plaise à rire, 12
35 Qu'on puisse visiter par divertissement, 12
         Où l'on puisse en douceur couler quelque moment. 12
         Pour me connaître mal, tu prends mon sens à gauche. 12
CLITON
         J'entends, vous n'êtes pas un homme de débauche, 12
         Et tenez celles-là trop indignes de vous 12
40 Que le son d'un écu rend traitables à tous. 12
         Aussi que vous cherchiez de ces sages coquettes 12
         Où peuvent tous venants débiter leurs fleurettes, 12
         Mais qui ne font l'amour que de babil et d'yeux, 12
         Vous êtes d'encolure à vouloir un peu mieux. 12
45 Loin de passer son temps, chacun le perd chez elles ; 12
         Et le jeu, comme on dit, n'en vaut pas les chandelles. 12
         Mais ce serait pour vous un bonheur sans égal 12
         Que ces femmes de bien qui se gouvernent mal, 12
         Et de qui la vertu, quand on leur fait service, 12
50 N'est pas incompatible avec un peu de vice. 12
         Vous en verrez ici de toutes les façons. 12
         Ne me demandez point cependant de leçons : 12
         Ou je me connais mal à voir votre visage, 12
         Ou vous n'en êtes pas à votre apprentissage ; 12
55 Vos lois ne réglaient pas si bien tous vos desseins 12
         Que vous eussiez toujours un portefeuille aux mains. 12
DORANTE
         À ne rien déguiser, Cliton, je te confesse 12
         Qu'à Poitiers j'ai vécu comme vit la jeunesse ; 12
         J'étais en ces lieux-là de beaucoup de métiers ; 12
60 Mais Paris, après tout, est bien loin de Poitiers. 12
         Le climat différent veut une autre méthode ; 12
         Ce qu'on admire ailleurs est ici hors de mode : 12
         La diverse façon de parler et d'agir 12
         Donne aux nouveaux venus souvent de quoi rougir. 12
65 Chez les provinciaux on prend ce qu'on rencontre ; 12
         Et là, faute de mieux, un sot passe à la montre. 12
         Mais il faut à Paris bien d'autres qualités : 12
         On ne s'éblouit point de ces fausses clartés ; 12
         Et tant d'honnêtes gens, que l'on y voit ensemble, 12
70 Font qu'on est mal reçu, si l'on ne leur ressemble. 12
CLITON
         Connaissez mieux Paris, puisque vous en parlez. 12
         Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés ; 12
         L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence : 12
         On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France ; 12
75 Et parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs, 12
         Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs. 12
         Dans la confusion que ce grand monde apporte, 12
         Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte ; 12
         Et dans toute la France il est fort peu d'endroits 12
80 Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix. 12
         Comme on s'y connaît mal, chacun s'y fait de mise, 12
         Et vaut communément autant comme il se prise : 12
         De bien pires que vous s'y font assez valoir. 12
         Mais pour venir au point que vous voulez savoir, 12
         Êtes-vous libéral ?
DORANTE
85 Je ne suis point avare.
CLITON
         C'est un secret d'amour et bien grand et bien rare ; 12
         Mais il faut de l'adresse à le bien débiter. 12
         Autrement on s'y perd au lieu d'en profiter. 12
         Tel donne à pleines mains qui n'oblige personne : 12
90 La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne. 12
         L'un perd exprès au jeu son présent déguisé ; 12
         L'autre oublie un bijou qu'on aurait refusé. 12
         Un lourdaud libéral auprès d'une maîtresse 12
         Semble donner l'aumône alors qu'il fait largesse ; 12
95 Et d'un tel contre-temps il fait tout ce qu'il fait, 12
         Que quand il tâche à plaire, il offense en effet. 12
DORANTE
         Laissons là ces lourdauds contre qui tu déclames, 12
         Et me dis seulement si tu connais ces dames. 12
CLITON
         Non : cette marchandise est de trop bon aloi ; 12
100 Ce n'est point là gibier à des gens comme moi ; 12
         Il est aisé pourtant d'en savoir des nouvelles, 12
         Et bientôt leur cocher m'en dira des plus belles. 12
DORANTE
         Penses-tu qu'il t'en dise ?
CLITON
         Assez pour en mourir :
         Puisque c'est un cocher, il aime à discourir. 12
SCÈNE II
CLARICE, faisant un faux pas et comme se laissant choir
         Aïe !
DORANTE
105 Ce malheur me rend un favorable office,
         Puisqu'il me donne lieu de ce petit service ; 12
         Et c'est pour moi, madame, un bonheur souverain 12
         Que cette occasion de vous donner la main. 12
CLARICE
         L'occasion ici fort peu vous favorise, 12
110 Et ce faible bonheur ne vaut pas qu'on le prise. 12
DORANTE
         Il est vrai, je le dois tout entier au hasard : 12
         Mes soins ni vos désirs n'y prennent point de part ; 12
         Et sa douceur mêlée avec cette amertume 12
         Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume, 12
115 Puisqu'enfin ce bonheur, que j'ai si fort prisé, 12
         À mon peu de mérite eût été refusé. 12
CLARICE
         S'il a perdu sitôt ce qui pouvait vous plaire, 12
         Je veux être à mon tour d'un sentiment contraire, 12
         Et crois qu'on doit trouver plus de félicité 12
120 À posséder un bien sans l'avoir mérité. 12
         J'estime plus un don qu'une reconnaissance : 12
         Qui nous donne fait plus que qui nous récompense ; 12
         Et le plus grand bonheur au mérite rendu 12
         Ne fait que nous payer de ce qui nous est dû. 12
125 La faveur qu'on mérite est toujours achetée ; 12
         L'heur en croît d'autant plus, moins elle est méritée ; 12
         Et le bien où sans peine elle fait parvenir 12
         Par le mérite à peine aurait pu s'obtenir. 12
DORANTE
         Aussi ne croyez pas que jamais je prétende 12
130 Obtenir par mérite une faveur si grande : 12
         J'en sais mieux le haut prix ; et mon cœur amoureux, 12
         Moins il s'en connaît digne, et plus s'en tient heureux. 12
         On me l'a pu toujours dénier sans injure ; 12
         Et si la recevant ce cœur même en murmure, 12
135 Il se plaint du malheur de ses félicités, 12
         Que le hasard lui donne, et non vos volontés. 12
         Un amant a fort peu de quoi se satisfaire 12
         Des faveurs qu'on lui fait sans dessein de les faire : 12
         Comme l'intention seule en forme le prix, 12
140 assez souvent sans elle on les joint au mépris. 12
         Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme 12
         D'une main qu'on me donne en me refusant l'âme. 12
         Je la tiens, je la touche et je la touche en vain, 12
         Si je ne puis toucher le cœur avec la main. 12
CLARICE
145 Cette flamme, Monsieur, est pour moi fort nouvelle, 12
         Puisque j'en viens de voir la première étincelle. 12
         Si votre cœur ainsi s'embrase en un moment, 12
         Le mien ne sut jamais brûler si promptement ; 12
         Mais peut-être, à présent que j'en suis avertie, 12
150 Le temps donnera place à plus de sympathie. 12
         Confessez cependant qu'à tort vous murmurez 12
         Du mépris de vos feux, que j'avais ignorés. 12
SCÈNE III
DORANTE
         C'est l'effet du malheur qui partout m'accompagne. 12
         Depuis que j'ai quitté les guerres d'Allemagne, 12
155 C'est-à-dire du moins depuis un an entier, 12
         Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ; 12
         Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ; 12
         Vous n'avez que de moi reçu des sérénades ; 12
         Et je n'ai pu trouver que cette occasion 12
160 À vous entretenir de mon affection. 12
CLARICE
         Quoi ! Vous avez donc vu l'Allemagne et la guerre ? 12
DORANTE
         Je m'y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre. 12
CLITON
         Que lui va-t-il conter ?
DORANTE
         Et durant ces quatre ans
         Il ne s'est fait combats, ni sièges importants, 12
165 Nos armes n'ont jamais remporté de victoire, 12
         Où cette main n'ait eu bonne part à la gloire : 12
         Et même la gazette a souvent divulgués… 12
CLITON, le tirant par la basque
         Savez-vous bien, monsieur, que vous extravaguez ? 12
DORANTE
         Tais-toi.
CLITON
         Vous rêvez, dis-je, ou…
DORANTE
         Tais-toi, misérable.
CLITON
170 Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ; 12
         Vous en revîntes hier.
DORANTE, à Cliton
         Te tairas-tu, maraud ?
         Mon nom dans nos succès s'était mis assez haut 12
         Pour faire quelque bruit sans beaucoup d'injustice ; 12
         Et je suivrais encore un si noble exercice, 12
175 N'était que l'autre hiver, faisant ici ma cour, 12
         Je vous vis, et je fus retenu par l'amour. 12
         Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes ; 12
         Je me fis prisonnier de tant d'aimables charmes ; 12
         Je leur livrai mon âme ; et ce cœur généreux 12
180 Dès ce premier moment oublia tout pour eux. 12
         Vaincre dans les combats, commander dans l'armée, 12
         De mille exploits fameux enfler ma renommée, 12
         Et tous ces nobles soins qui m'avaient su ravir, 12
         Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir. 12
ISABELLE, à Clarice, tout bas
185 Madame, Alcippe vient ; il aura de l'ombrage. 12
CLARICE
         Nous en saurons, monsieur, quelque jour davantage. 12
         Adieu.
DORANTE
         Quoi ? Me priver sitôt de tout mon bien !
CLARICE
         Nous n'avons pas loisir d'un plus long entretien ; 12
         Et malgré la douceur de me voir cajolée, 12
190 Il faut que nous fassions seules deux tours d'allée. 12
DORANTE
         Cependant accordez à mes vœux innocents 12
         La licence d'aimer des charmes si puissants. 12
CLARICE
         Un cœur qui veut aimer, et qui sait comme on aime, 12
         N'en demande jamais licence qu'à soi-même. 12
SCÈNE IV
DORANTE
         Suis-les, Cliton.
CLITON
195 J'en sais ce qu'on en peut savoir.
         La langue du cocher a fait tout son devoir. 12
         "La plus belle des deux, dit-il, est ma maîtresse, 12
         Elle loge à la Place, et son nom est Lucrèce." 12
DORANTE
         Quelle place ?
CLITON
         Royale, et l'autre y loge aussi.
200 Il n'en sait pas le nom, mais j'en prendrai souci. 12
DORANTE
         Ne te mets point, Cliton, en peine de l'apprendre. 12
         Celle qui m'a parlé, celle qui m'a su prendre, 12
         C'est Lucrèce, ce l'est sans aucun contredit : 12
         Sa beauté m'en assure, et mon cœur me le dit. 12
CLITON
205 Quoique mon sentiment doive respect au vôtre, 12
         La plus belle des deux, je crois que ce soit l'autre. 12
DORANTE
         Quoi ? Celle qui s'est tue, et qui dans nos propos 12
         N'a jamais eu l'esprit de mêler quatre mots ? 12
CLITON
         Monsieur, quand une femme a le don de se taire, 12
210 Elle a des qualités au-dessus du vulgaire ; 12
         C'est un effort du ciel qu'on a peine à trouver ; 12
         Sans un petit miracle il ne peut l'achever ; 12
         Et la nature souffre extrême violence 12
         Lorsqu'il en fait d'humeur à garder le silence. 12
215 Pour moi, jamais l'amour n'inquiète mes nuits ; 12
         Et quand le cœur m'en dit, j'en prends par où je puis ; 12
         Mais naturellement femme qui se peut taire 12
         a sur moi tel pouvoir et tel droit de me plaire, 12
         Qu'eût-elle en vrai magot tout le corps fagoté, 12
220 Je lui voudrais donner le prix de la beauté. 12
         C'est elle assurément qui s'appelle Lucrèce : 12
         Cherchez un autre nom pour l'objet qui vous blesse ; 12
         Ce n'est point là le sien : celle qui n'a dit mot, 12
         Monsieur, c'est la plus belle, ou je ne suis qu'un sot. 12
DORANTE
225 Je t'en crois sans jurer avec tes incartades. 12
         Mais voici les plus chers de mes vieux camarades : 12
         Ils semblent étonnés, à voir leur action. 12
SCÈNE V
PHILISTE, à Alcippe
         Quoi ? Sur l'eau la musique et la collation ? 12
ALCIPPE, à Philiste
         Oui, la collation avecque la musique. 12
PHILISTE, à Alcippe
         Hier au soir ?
ALCIPPE, à Philiste
         Hier au soir.
PHILISTE, à Alcippe
         Et belle ?
ALCIPPE, à Philiste
230 Magnifique.
PHILSITE, à Alcippe
         Et par qui ?
ALCIPPE, à Philiste
         C'est de quoi je suis mal éclairci.
DORANTE, les saluant
         Que mon bonheur est grand de vous revoir ici ! 12
ALCIPPE
         Le mien est sans pareil, puisque je vous embrasse. 12
DORANTE
         J'ai rompu vos discours d'assez mauvaise grâce : 12
235 Vous le pardonnerez à l'aise de vous voir. 12
PHILISTE
         Avec nous, de tout temps, vous avez tout pouvoir. 12
DORANTE
         Mais de quoi parliez-vous ?
ALCIPPE
         D'une galanterie.
DORANTE
         D'amour ?
ALCIPPE
         Je le présume.
DORANTE
         Achevez, je vous prie,
         Et souffrez qu'à ce mot ma curiosité 12
240 Vous demande sa part de cette nouveauté. 12
ALCIPPE
         On dit qu'on a donné musique à quelque dame. 12
DORANTE
         Sur l'eau ?
ALCIPPE
         Sur l'eau.
DORANTE
         Souvent l'onde irrite la flamme.
PHILISTE
         Quelquefois.
DORANTE
         Et ce fut hier au soir ?
ALCIPPE
         Hier au soir.
DORANTE
         Dans l'ombre de la nuit le feu se fait mieux voir : 12
245 Le temps était bien pris. Cette dame, elle est belle ? 12
ALCIPPE
         Aux yeux de bien du monde elle passe pour telle. 12
DORANTE
         Et la musique ?
ALCIPPE
         Assez pour n'en rien dédaigner.
DORANTE
         Quelque collation a pu l'accompagner ? 12
ALCIPPE
         On le dit.
DORANTE
         Fort superbe ?
ALCIPPE
         Et fort bien ordonnée.
DORANTE
250 Et vous ne savez point celui qui l'a donnée ? 12
ALCIPPE
         Vous en riez !
DORANTE
         Je ris de vous voir étonné
         D'un divertissement que je me suis donné. 12
ALCIPPE
         Vous ?
DORANTE
         Moi-même.
ALCIPPE
         Et déjà vous avez fait maîtresse ?
DORANTE
         Si je n'en avais fait, j'aurais bien peu d'adresse, 12
255 Moi qui depuis un mois suis ici de retour. 12
         Il est vrai que je sors fort peu souvent de jour : 12
         De nuit, incognito, je rends quelques visites ; 12
         Ainsi…
CLITON, à Dorante, à l'oreille
         Vous ne savez, Monsieur, ce que vous dites.
DORANTE
         Tais-toi ; si jamais plus tu me viens avertir… 12
CLITON
260 J'enrage de me taire et d'entendre mentir ! 12
PHILISTE, à Alcippe, tout bas
         Voyez qu'heureusement dedans cette rencontre 12
         Votre rival lui-même à vous-même se montre. 12
DORANTE, revenant à eux
         Comme à mes chers amis je vous veux tout conter. 12
         J'avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ; 12
265 Les quatre contenaient quatre chœurs de musique, 12
         Capables de charmer le plus mélancolique. 12
         Au premier, violons ; en l'autre, luths et voix ; 12
         Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois, 12
         Qui tour à tour dans l'air poussaient des harmonies 12
270 Dont on pouvait nommer les douceurs infinies. 12
         Le cinquième était grand, tapissé tout exprès 12
         De rameaux enlacés pour conserver le frais, 12
         Dont chaque extrémité portait un doux mélange 12
         De bouquets de jasmin, de grenade, et d'orange. 12
275 Je fis de ce bateau la salle du festin : 12
         Là je menai l'objet qui fait seul mon destin ; 12
         De cinq autres beautés la sienne fut suivie, 12
         Et la collation fut aussitôt servie. 12
         Je ne vous dirai point les différents apprêts, 12
280 Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets : 12
         Vous saurez seulement qu'en ce lieu de délices 12
         On servit douze plats, et qu'on fit six services, 12
         Cependant que les eaux, les rochers et les airs 12
         Répondaient aux accents de nos quatre concerts. 12
285 Après qu'on eut mangé, mille et mille fusées, 12
         S'élançant vers les cieux, ou droites ou croisées, 12
         Firent un nouveau jour, d'où tant de serpenteaux 12
         D'un déluge de flamme attaquèrent les eaux, 12
         Qu'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre, 12
290 Tout l'élément du feu tombait du ciel en terre. 12
         Après ce passe-temps on dansa jusqu'au jour, 12
         Dont le soleil jaloux avança le retour : 12
         S'il eût pris notre avis, sa lumière importune 12
         N'eût pas troublé sitôt ma petite fortune ; 12
295 Mais n'étant pas d'humeur à suivre nos désirs, 12
         Il sépara la troupe et finit nos plaisirs. 12
ALCIPPE
         Certes, vous avez grâce à conter ces merveilles ; 12
         Paris, tout grand qu'il est, en voit peu de pareilles. 12
DORANTE
         J'avais été surpris ; et l'objet de mes vœux 12
300 Ne m'avait tout au plus donné qu'une heure ou deux. 12
PHILISTE
         Cependant l'ordre est rare, et la dépense belle. 12
DORANTE
         Il s'est fallu passer à cette bagatelle : 12
         alors que le temps presse, on n'a pas à choisir. 12
ALCIPPE
         Adieu : nous nous verrons avec plus de loisir. 12
DORANTE
         Faites état de moi.
ALCIPPE, à Philiste, en s'en allant
305 Je meurs de jalousie.
PHILISTE, à Alcippe
         Sans raison toutefois votre âme en est saisie : 12
         Les signes du festin ne s'accordent pas bien. 12
ALCIPPE
         Le lieu s'accorde, et l'heure ; et le reste n'est rien. 12
SCÈNE VI
CLITON
         Monsieur, puis-je à présent parler sans vous déplaire ? 12
DORANTE
310 Je remets à ton choix de parler ou te taire ; 12
         Mais quand tu vois quelqu'un, ne fais plus l'insolent. 12
CLITON
         Votre ordinaire est-il de rêver en parlant ? 12
DORANTE
         Où me vois-tu rêver ?
CLITON
         J'appelle rêveries
         Ce qu'en d'autres qu'un maître on nomme menteries ; 12
         Je parle avec respect.
DORANTE
         Pauvre esprit !
CLITON
315 Je le perds
         Quand je vous ois parler de guerre et de concerts. 12
         Vous voyez sans péril nos batailles dernières, 12
         Et faites des festins qui ne vous coûtent guère. 12
         Pourquoi depuis un an vous feindre de retour ? 12
DORANTE
320 J'en montre plus de flamme, et j'en fais mieux ma cour. 12
CLITON
         Qu'a de propre la guerre à montrer votre flamme ? 12
DORANTE
         Oh ! Le beau compliment à charmer une dame, 12
         De lui dire d'abord : « J'apporte à vos beautés 12
         Un cœur nouveau venu des universités ; 12
325 Si vous avez besoin de lois et de rubriques, 12
         Je sais le code entier avec les authentiques, 12
         Le Digeste nouveau, le vieux, l'Infortiat, 12
         Ce qu'en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat ! » 12
         Qu'un si riche discours nous rend considérables ! 12
330 Qu'on amollit par là de cœurs inexorables ! 12
         Qu'un homme à paragraphe est un joli galant ! 12
         On s'introduit bien mieux à titre de vaillant : 12
         Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace, 12
         À mentir à propos, jurer de bonne grâce, 12
335 Étaler force mots qu'elles n'entendent pas, 12
         Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas, 12
         Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares 12
         Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares, 12
         avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés, 12
340 Vedette, contrescarpe, et travaux avancés : 12
         Sans ordre et sans raison, n'importe, on les étonne ; 12
         On leur fait admirer les bayes qu'on leur donne, 12
         Et tel, à la faveur d'un semblable débit, 12
         Passe pour homme illustre, et se met en crédit. 12
CLITON
345 À qui vous veut ouïr, vous en faites bien croire ; 12
         Mais celle-ci bientôt peut savoir votre histoire. 12
DORANTE
         J'aurai déjà gagné chez elle quelque accès ; 12
         Et loin d'en redouter un malheureux succès, 12
         Si jamais un fâcheux nous nuit par sa présence, 12
350 Nous pourrons sous ces mots être d'intelligence. 12
         Voilà traiter l'amour, Cliton, et comme il faut. 12
CLITON
         À vous dire le vrai, je tombe de bien haut. 12
         Mais parlons du festin : Urgande et Mélusine 12
         N'ont jamais sur-le-champ mieux fourni leur cuisine ; 12
355 Vous allez au delà de leurs enchantements : 12
         Vous seriez un grand maître à faire des romans ; 12
         ayant si bien en main le festin et la guerre, 12
         Vos gens en moins de rien courraient toute la terre ; 12
         Et ce serait pour vous des travaux forts légers 12
360 Que d'y mêler partout la pompe et les dangers. 12
         Ces hautes fictions vous sont bien naturelles. 12
DORANTE
         J'aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles ; 12
         Et sitôt que j'en vois quelqu'un s'imaginer 12
         Que ce qu'il veut m'apprendre a de quoi m'étonner, 12
365 Je le sers aussitôt d'un conte imaginaire, 12
         Qui l'étonne lui-même, et le force à se taire. 12
         Si tu pouvais savoir quel plaisir on a lors 12
         De leur faire rentrer leurs nouvelles au corps… 12
CLITON
         Je le juge assez grand ; mais enfin ces pratiques 12
370 Vous peuvent engager en de fâcheux intriques. 12
DORANTE
         Nous nous en tirerons ; mais tous ces vains discours 12
         M'empêchent de chercher l'objet de mes amours : 12
         Tâchons de le rejoindre, et sache qu'à me suivre 12
         Je t'apprendrai bientôt d'autres façons de vivre. 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
CLARICE
375 Je sais qu'il vaut beaucoup étant sorti de vous ; 12
         Mais, monsieur, sans le voir accepter un époux, 12
         Par quelque haut récit qu'on en soit conviée, 12
         C'est grande avidité de se voir mariée. 12
         D'ailleurs, en recevoir visite et compliment, 12
380 Et lui permettre accès en qualité d'amant, 12
         À moins qu'à vos projets un plein effet réponde, 12
         Ce serait trop donner à discourir au monde. 12
         Trouvez donc un moyen de me le faire voir, 12
         Sans m'exposer au blâme et manquer au devoir. 12
GÉRONTE
385 Oui, vous avez raison, belle et sage Clarice : 12
         Ce que vous m'ordonnez est la même justice ; 12
         Et comme c'est à nous à subir votre loi, 12
         Je reviens tout à l'heure, et Dorante avec moi. 12
         Je le tiendrai longtemps dessous votre fenêtre, 12
390 afin qu'avec loisir vous puissiez le connaître, 12
         Examiner sa taille, et sa mine, et son air, 12
         Et voir quel est l'époux que je vous veux donner. 12
         Il vint hier de Poitiers, mais il sent peu l'école ; 12
         Et si l'on pouvait croire un père à sa parole, 12
395 Quelque écolier qu'il soit, je dirais qu'aujourd'hui 12
         Peu de nos gens de cour sont mieux taillés que lui. 12
         Mais vous en jugerez après la voix publique. 12
         Je cherche à l'arrêter, parce qu'il m'est unique, 12
         Et je brûle surtout de le voir sous vos lois. 12
CLARICE
400 Vous m'honorez beaucoup d'un si glorieux choix : 12
         Je l'attendrai, monsieur, avec impatience, 12
         Et je l'aime déjà sur cette confiance. 12
SCÈNE II
ISABELLE
         Ainsi vous le verrez, et sans vous engager. 12
CLARICE
         Mais pour le voir ainsi qu'en pourrai-je juger ? 12
405 J'en verrai le dehors, la mine, l'apparence ; 12
         Mais du reste, Isabelle, où prendre l'assurance ? 12
         Le dedans paroît mal en ces miroirs flatteurs ; 12
         Les visages souvent sont de doux imposteurs : 12
         Que de défauts d'esprit se couvrent de leurs grâces, 12
410 Et que de beaux semblants cachent des âmes basses ! 12
         Les yeux en ce grand choix ont la première part ; 12
         Mais leur déférer tout, c'est tout mettre au hasard : 12
         Qui veut vivre en repos ne doit pas leur déplaire, 12
         Mais sans leur obéir, il doit les satisfaire, 12
415 En croire leur refus, et non pas leur aveu, 12
         Et sur d'autres conseils laisser naître son feu. 12
         Cette chaîne, qui dure autant que notre vie, 12
         Et qui devrait donner plus de peur que d'envie, 12
         Si l'on n'y prend bien garde, attache assez souvent 12
420 Le contraire au contraire, et le mort au vivant ; 12
         Et pour moi, puisqu'il faut qu'elle me donne un maître, 12
         avant que l'accepter je voudrais le connaître, 12
         Mais connaître dans l'âme.
ISABELLE
         Eh bien ! Qu'il parle à vous.
CLARICE
         Alcippe le sachant en deviendrait jaloux. 12
ISABELLE
425 Qu'importe qu'il le soit, si vous avez Dorante ? 12
CLARICE
         Sa perte ne m'est pas encore indifférente ; 12
         Et l'accord de l'hymen entre nous concerté, 12
         Si son père venait, serait exécuté. 12
         Depuis plus de deux ans il promet et diffère : 12
430 Tantôt c'est maladie, et tantôt quelque affaire ; 12
         Le chemin est mal sûr, ou les jours sont trop courts, 12
         Et le bonhomme enfin ne peut sortir de Tours. 12
         Je prends tous ces délais pour une résistance, 12
         Et ne suis pas d'humeur à mourir de constance 12
435 Chaque moment d'attente ôte de notre prix, 12
         Et fille qui vieillit tombe dans le mépris : 12
         C'est un nom glorieux qui se garde avec honte ; 12
         Sa défaite est fâcheuse à moins que d'être prompte. 12
         Le temps n'est pas un dieu qu'elle puisse braver, 12
440 Et son honneur se perd à le trop conserver. 12
ISABELLE
         Ainsi vous quitteriez Alcippe pour un autre 12
         De qui l'humeur aurait de quoi plaire à la vôtre ? 12
CLARICE
         Oui, je le quitterais ; mais pour ce changement 12
         Il me faudrait en main avoir un autre amant, 12
445 Savoir qu'il me fût propre, et que son hyménée 12
         Dût bientôt à la sienne unir ma destinée. 12
         Mon humeur sans cela ne s'y résout pas bien ; 12
         Car Alcippe, après tout, vaut toujours mieux que rien ; 12
         Son père peut venir, quelque longtemps qu'il tarde. 12
ISABELLE
450 Pour en venir à bout sans que rien s'y hasarde, 12
         Lucrèce est votre amie, et peut beaucoup pour vous ; 12
         Elle n'a point d'amants qui deviennent jaloux : 12
         Qu'elle écrive à Dorante, et lui fasse paraître 12
         Qu'elle veut cette nuit le voir par sa fenêtre. 12
455 Comme il est jeune encore, on l'y verra voler ; 12
         Et là, sous ce faux nom, vous pourrez lui parler, 12
         Sans qu'Alcippe jamais en découvre l'adresse, 12
         Ni que lui-même pense à d'autres qu'à Lucrèce. 12
CLARICE
         L'invention est belle, et Lucrèce aisément 12
460 Se résoudra pour moi d'écrire un compliment : 12
         J'admire ton adresse à trouver cette ruse. 12
ISABELLE
         Puis-je vous dire encor que si je ne m'abuse, 12
         Tantôt cet inconnu ne vous déplaisait pas ? 12
CLARICE
         Ah, bon Dieu ! Si Dorante avait autant d'appas, 12
465 Que d'Alcippe aisément il obtiendrait la place ! 12
ISABELLE
         Ne parlez point d'Alcippe ; il vient.
CLARICE
         Qu'il m'embarrasse !
         Va pour moi chez Lucrèce, et lui dis mon projet, 12
         Et tout ce qu'on peut dire en un pareil sujet. 12
SCÈNE III
ALCIPPE
         Ah ! Clarice, ah ! Clarice, inconstante ! Volage ! 12
CLARICE
470 Aurait-il deviné déjà ce mariage ? 12
         Alcippe, qu'avez-vous ? Qui vous fait soupirer ? 12
ALCIPPE
         Ce que j'ai, déloyale ! Et peux-tu l'ignorer ? 12
         Parle à ta conscience, elle devrait t'apprendre… 12
CLARICE
         Parlez un peu plus bas, mon père va descendre. 12
ALCIPPE
475 Ton père va descendre, âme double et sans foi ! 12
         Confesse que tu n'as un père que pour moi. 12
         La nuit, sur la rivière…
CLARICE
         Eh bien ! Sur la rivière ?
         La nuit ! Quoi ? Qu'est-ce enfin ?
ALCIPPE
         Oui, la nuit toute entière.
CLARICE
         Après ?
ALCIPPE
         Quoi ! Sans rougir ?
CLARICE
         Rougir ! à quel propos ?
ALCIPPE
480 Tu ne meurs pas de honte, entendant ces deux mots ? 12
CLARICE
         Mourir pour les entendre ! Et qu'ont-ils de funeste ? 12
ALCIPPE
         Tu peux donc les ouïr et demander le reste ? 12
         Ne saurais-tu rougir, si je ne te dis tout ? 12
CLARICE
         Quoi, tout ?
ALCIPPE
         Tes passe-temps de l'un à l'autre bout.
CLARICE
485 Je meure, en vos discours si je puis rien comprendre ! 12
ALCIPPE
         Quand je te veux parler, ton père va descendre, 12
         Il t'en souvient alors ; le tour est excellent ! 12
         Mais pour passer la nuit auprès de ton galant… 12
CLARICE
         Alcippe, êtes-vous fol ?
ALCIPPE
         Je n'ai plus lieu de l'être,
490 À présent que le ciel me fait te mieux connaître. 12
         Oui, pour passer la nuit en danses et festin, 12
         Être avec ton galant du soir jusqu'au matin 12
         (Je ne parle que d'hier), tu n'as point lors de père. 12
CLARICE
         Rêvez-vous ? Raillez-vous ? Et quel est ce mystère ? 12
ALCIPPE
495 Ce mystère est nouveau, mais non pas fort secret : 12
         Choisis une autre fois un amant plus discret ; 12
         Lui-même il m'a tout dit.
CLARICE
         Qui, lui-même ?
ALCIPPE
         Dorante.
CLARICE
         Dorante !
ALCIPPE
         Continue, et fais bien l'ignorante.
CLARICE
         Si je le vis jamais, et si je le connoi ! … 12
ALCIPPE
500 Ne viens-je pas de voir son père avecque toi ? 12
         Tu passes, infidèle, âme ingrate et légère, 12
         La nuit avec le fils, le jour avec le père ! 12
CLARICE
         Son père, de vieux temps, est grand ami du mien. 12
ALCIPPE
         Cette vieille amitié faisait votre entretien ? 12
505 Tu te sens convaincue, et tu m'oses répondre ! 12
         Te faut-il quelque chose encor pour te confondre ? 12
CLARICE
         Alcippe, si je sais quel visage a le fils… 12
ALCIPPE
         La nuit était fort noire alors que tu le vis. 12
         Il ne t'a pas donné quatre chœurs de musique, 12
510 Une collation superbe et magnifique, 12
         Six services de rang, douze plats à chacun ? 12
         Son entretien alors t'était fort importun ? 12
         Quand ses feux d'artifice éclairaient le rivage, 12
         Tu n'eus pas le loisir de le voir au visage ? 12
515 Tu n'as pas avec lui dansé jusques au jour, 12
         Et tu ne l'as pas vu pour le moins au retour ? 12
         T'en ai-je dit assez ? Rougis, et meurs de honte. 12
CLARICE
         Je ne rougirai point pour le récit d'un conte. 12
ALCIPPE
         Quoi ! Je suis donc un fourbe, un bizarre, un jaloux ? 12
CLARICE
520 Quelqu'un a pris plaisir à se jouer de vous, 12
         Alcippe ; croyez-moi.
ALCIPPE
         Ne cherche point d'excuses ;
         Je connais tes détours, et devine tes ruses. 12
         Adieu : suis ton Dorante, et l'aime désormais ; 12
         Laisse en repos Alcippe, et n'y pense jamais. 12
CLARICE
         Écoutez quatre mots.
ALCIPPE
525 Ton père va descendre.
CLARICE
         Non, il ne descend point, et ne peut nous entendre ; 12
         Et j'aurai tout loisir de vous désabuser. 12
ALCIPPE
         Je ne t'écoute point, à moins que m'épouser, 12
         À moins qu'en attendant le jour du mariage, 12
530 M'en donner ta parole et deux baisers en gage. 12
CLARICE
         Pour me justifier vous demandez de moi, 12
         Alcippe ?
ALCIPPE
         Deux baisers, et ta main, et ta foi.
CLARICE
         Que cela ?
ALCIPPE
         Résous-toi, sans plus me faire attendre.
CLARICE
         Je n'ai pas le loisir, mon père va descendre. 12
SCÈNE IV
ALCIPPE
535 Va, ris de ma douleur alors que je te perds ; 12
         Par ces indignités romps toi-même mes fers ; 12
         aide mes feux trompés à se tourner en glace ; 12
         aide un juste courroux à se mettre en leur place. 12
         Je cours à la vengeance, et porte à ton amant 12
540 Le vif et prompt effet de mon ressentiment. 12
         S'il est homme de cœur, ce jour même nos armes 12
         Régleront par leur sort tes plaisirs ou tes larmes ; 12
         Et plutôt que le voir possesseur de mon bien, 12
         Puissai-je dans son sang voir couler tout le mien ! 12
545 Le voici, ce rival, que son père t'amène : 12
         Ma vieille amitié cède à ma nouvelle haine ; 12
         Sa vue accroît l'ardeur dont je me sens brûler : 12
         Mais ce n'est pas ici qu'il faut le quereller. 12
SCÈNE V
GÉRONTE
         Dorante, arrêtons-nous ; le trop de promenade 12
550 Me mettrait hors d'haleine, et me ferait malade. 12
         Que l'ordre est rare et beau de ces grands bâtiments ! 12
DORANTE
         Paris semble à mes yeux un pays de romans. 12
         J'y croyais ce matin voir une île enchantée : 12
         Je la laissai déserte, et la trouve habitée ; 12
555 Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons, 12
         En superbes palais a changé ses buissons. 12
GÉRONTE
         Paris voit tous les jours de ces métamorphoses : 12
         Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses ; 12
         Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal 12
560 aux superbes dehors du palais Cardinal. 12
         Toute une ville entière, avec pompe bâtie, 12
         Semble d'un vieux fossé par miracle sortie, 12
         Et nous fait présumer, à ses superbes toits, 12
         Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois. 12
565 Mais changeons de discours. Tu sais combien je t'aime ? 12
DORANTE
         Je chéris cet honneur bien plus que le jour même. 12
GÉRONTE
         Comme de mon hymen il n'est sorti que toi, 12
         Et que je te vois prendre un périlleux emploi, 12
         Où l'ardeur pour la gloire à tout oser convie, 12
570 Et force à tous moments de négliger la vie, 12
         avant qu'aucun malheur te puisse être advenu, 12
         Pour te faire marcher un peu plus retenu, 12
         Je te veux marier.
DORANTE
         Oh ! Ma chère Lucrèce !
GÉRONTE
         Je t'ai voulu choisir moi-même une maîtresse, 12
         Honnête, belle, riche.
DORANTE
575 Ah ! Pour la bien choisir,
         Mon père, donnez-vous un peu plus de loisir. 12
GÉRONTE
         Je la connais assez : Clarice est belle et sage 12
         autant que dans Paris il en soit de son âge ; 12
         Son père de tout temps est mon plus grand ami, 12
         Et l'affaire est conclue.
DORANTE
580 Ah ! Monsieur, j'en frémi :
         D'un fardeau si pesant accabler ma jeunesse ! 12
GÉRONTE
         Fais ce que je t'ordonne.
DORANTE
         Il faut jouer d'adresse.
         Quoi ? Monsieur, à présent qu'il faut dans les combats 12
         acquérir quelque nom, et signaler mon bras… 12
GÉRONTE
585 Avant qu'être au hasard qu'un autre bras t'immole, 12
         Je veux dans ma maison avoir qui m'en console ; 12
         Je veux qu'un petit-fils puisse y tenir ton rang, 12
         Soutenir ma vieillesse, et réparer mon sang : 12
         En un mot, je le veux.
DORANTE
         Vous êtes inflexible !
GÉRONTE
         Fais ce que je te dis.
DORANTE
590 Mais s'il est impossible ?
GÉRONTE
         Impossible ! Et comment ?
DORANTE
         Souffrez qu'aux yeux de tous
         Pour obtenir pardon j'embrasse vos genoux. 12
         Je suis…
GÉRONTE
         Quoi ?
DORANTE
         Dans Poitiers…
GÉRONTE
         Parle donc, et te lève.
DORANTE
         Je suis donc marié, puisqu'il faut que j'achève. 12
GÉRONTE
         Sans mon consentement ?
DORANTE
595 On m'a violenté :
         Vous ferez tout casser par votre autorité, 12
         Mais nous fûmes tous deux forcés à l'hyménée 12
         Par la fatalité la plus inopinée… 12
         Ah ! Si vous le saviez !
GÉRONTE
         Dis, ne me cache rien.
DORANTE
600 Elle est de fort bon lieu, mon père ; et pour son bien, 12
         S'il n'est du tout si grand que votre humeur souhaite… 12
GÉRONTE
         Sachons, à cela près, puisque c'est chose faite. 12
         Elle se nomme ?
DORANTE
         Orphise ; et son père, Armédon.
GÉRONTE
         Je n'ai jamais ouï ni l'un ni l'autre nom. 12
         Mais poursuis.
DORANTE
605 Je la vis presque à mon arrivée.
         Une âme de rocher ne s'en fût pas sauvée, 12
         Tant elle avait d'appas, et tant son œil vainqueur 12
         Par une douce force assujettit mon cœur ! 12
         Je cherchai donc chez elle à faire connaissance ; 12
610 Et les soins obligeants de ma persévérance 12
         Surent plaire de sorte à cet objet charmant, 12
         Que j'en fus en six mois autant aimé qu'amant. 12
         J'en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ; 12
         Et j'étendis si loin mes petites conquêtes, 12
615 Qu'en son quartier souvent je me coulais sans bruit, 12
         Pour causer avec elle une part de la nuit. 12
         Un soir que je venais de monter dans sa chambre 12
         (Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre ; 12
         Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé), 12
620 Ce soir même son père en ville avait soupé ; 12
         Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle 12
         Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle, 12
         Ouvre enfin, et d'abord (qu'elle eut d'esprit et d'art ! ) 12
         Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard, 12
625 Dérobe en l'embrassant son désordre à sa vue : 12
         Il se sied ; il lui dit qu'il veut la voir pourvue ; 12
         Lui propose un parti qu'on lui venait d'offrir. 12
         Jugez combien mon cœur avait lors à souffrir ! 12
         Par sa réponse adroite elle sut si bien faire, 12
630 Que sans m'inquiéter elle plut à son père. 12
         Ce discours ennuyeux enfin se termina ; 12
         Le bonhomme partait quand ma montre sonna ; 12
         Et lui, se retournant vers sa fille étonnée : 12
         "Depuis quand cette montre ? Et qui vous l'a donnée ? 12
635 — Acaste, mon cousin, me la vient d'envoyer, 12
         Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer, 12
         N'ayant point d'horlogers au lieu de sa demeure : 12
         Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure. 12
         — Donnez-la-moi, dit-il, j'en prendrai mieux le soin. " 12
640 Alors pour me la prendre elle vient en mon coin : 12
         Je la lui donne en main ; mais, voyez ma disgrâce, 12
         Avec mon pistolet le cordon s'embarrasse, 12
         Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ; 12
         Jugez de notre trouble à ce triste hasard. 12
645 Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte. 12
         Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ; 12
         Il appelle au secours, il crie à l'assassin : 12
         Son fils et deux valets me coupent le chemin. 12
         Furieux de ma perte, et combattant de rage, 12
650 Au milieu de tous trois je me faisais passage, 12
         Quand un autre malheur de nouveau me perdit ; 12
         Mon épée en ma main en trois morceaux rompit. 12
         Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise, 12
         De sa frayeur première aucunement remise, 12
655 Sait prendre un temps si juste en son reste d'effroi, 12
         Qu'elle pousse la porte et s'enferme avec moi. 12
         Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles, 12
         Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu'aux escabelles : 12
         Nous nous barricadons, et dans ce premier feu, 12
660 Nous croyons gagner tout à différer un peu. 12
         Mais comme à ce rempart l'un et l'autre travaille, 12
         D'une chambre voisine on perce la muraille : 12
         Alors me voyant pris, il fallut composer. 12
Ici, Clarice les voit de sa fenêtre; et Lucrèce, avec Isabelle, les voit aussi de la sienne.
GÉRONTE
         C'est-à-dire en français qu'il fallut l'épouser ? 12
DORANTE
665 Les siens m'avaient trouvé de nuit seul avec elle, 12
         Ils étaient les plus forts, elle me semblait belle, 12
         Le scandale était grand, son honneur se perdait ; 12
         À ne le faire pas ma tête en répondait ; 12
         Ses grands efforts pour moi, son péril, et ses larmes, 12
670 À mon cœur amoureux étaient de nouveaux charmes : 12
         Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur, 12
         Et me mettre avec elle au comble du bonheur, 12
         Je changeai d'un seul mot la tempête en bonace, 12
         Et fis ce que tout autre aurait fait en ma place. 12
675 Choisissez maintenant de me voir ou mourir, 12
         Ou posséder un bien qu'on ne peut trop chérir. 12
GÉRONTE
         Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses, 12
         Et trouve en ton malheur de telles circonstances, 12
         Que mon amour t'excuse ; et mon esprit touché 12
680 Te blâme seulement de l'avoir trop caché. 12
DORANTE
         Le peu de bien qu'elle a me faisait vous le taire. 12
GÉRONTE
         Je prends peu garde au bien, afin d'être bon père. 12
         Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu, 12
         Tu l'aimes, elle t'aime ; il me suffit. Adieu : 12
685 Je vais me dégager du père de Clarice. 12
SCÈNE VI
DORANTE
         Que dis-tu de l'histoire, et de mon artifice ? 12
         Le bonhomme en tient-il ? M'en suis-je bien tiré ? 12
         Quelque sot en ma place y serait demeuré ; 12
         Il eût perdu le temps à gémir et se plaindre, 12
690 Et malgré son amour, se fût laissé contraindre. 12
         Oh ! L'utile secret que mentir à propos ! 12
CLITON
         Quoi ? Ce que vous disiez n'est pas vrai ?
DORANTE
         Pas deux mots ;
         Et tu ne viens d'ouïr qu'un trait de gentillesse 12
         Pour conserver mon âme et mon cœur à Lucrèce. 12
CLITON
695 Quoi ? La montre, l'épée, avec le pistolet… 12
DORANTE
         Industrie.
CLITON
         Obligez, monsieur, votre valet :
         Quand vous voudrez jouer de ces grands coups de maître, 12
         Donnez-lui quelque signe à les pouvoir connaître ; 12
         Quoique bien averti, j'étais dans le panneau. 12
DORANTE
700 Va, n'appréhende pas d'y tomber de nouveau : 12
         Tu seras de mon cœur l'unique secrétaire, 12
         Et de tous mes secrets le grand dépositaire. 12
CLITON
         Avec ces qualités j'ose bien espérer 12
         Qu'assez malaisément je pourrai m'en parer. 12
705 Mais parlons de vos feux. Certes cette maîtresse… 12
SCÈNE VII
SABINE, elle lui donne un billet Elle lui donne un billet.
         Lisez ceci, monsieur.
DORANTE
         D'où vient-il ?
SABINE
         De Lucrèce.
DORANTE, après avoir lu
         Dis-lui que j'y viendrai. Doute encore, Cliton, 12
Sabine rentre, et Dorante continue.
         À laquelle des deux appartient ce beau nom. 12
         Lucrèce sent sa part des feux qu'elle fait naître, 12
710 Et me veut cette nuit parler par sa fenêtre. 12
         Dis encor que c'est l'autre, ou que tu n'es qu'un sot. 12
         Qu'aurait l'autre à m'écrire, à qui je n'ai dit mot ? 12
CLITON
         Monsieur, pour ce sujet n'ayons point de querelle : 12
         Cette nuit, à la voix, vous saurez si c'est elle. 12
DORANTE
715 Coule-toi là dedans, et de quelqu'un des siens 12
         Sache subtilement sa famille et ses biens. 12
SCÈNE VIII
Lycas, lui présentant un billet
         Monsieur.
DORANTE
         Autre billet. J'ignore quelle offense
Il continue, après avoir lu tout bas le billet.
         Peut d'Alcippe avec moi rompre l'intelligence ; 12
         Mais n'importe, dis-lui que j'irai volontiers. 12
720 Je te suis. Je revins hier au soir de Poitiers, 12
Lycas rentre, et Dorante continue seul.
         D'aujourd'hui seulement je produis mon visage, 12
         Et j'ai déjà querelle, amour et mariage : 12
         Pour un commencement ce n'est point mal trouvé. 12
         Vienne encore un procès, et je suis achevé. 12
725 Se charge qui voudra d'affaires plus pressantes, 12
         Plus en nombre à la fois et plus embarrassantes : 12
         Je pardonne à qui mieux s'en pourra démêler. 12
         Mais allons voir celui qui m'ose quereller. 12
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
PHILISTE
         Oui, vous faisiez tous deux en hommes de courage, 12
730 Et n'aviez l'un ni l'autre aucun désavantage. 12
         Je rends grâces au ciel de ce qu'il a permis 12
         Que je sois survenu pour vous refaire amis, 12
         Et que, la chose égale, ainsi je vous sépare : 12
         Mon heur en est extrême, et l'aventure rare. 12
DORANTE
735 L'aventure est encor bien plus rare pour moi, 12
         Qui lui faisais raison sans avoir su de quoi. 12
         Mais, Alcippe, à présent tirez-moi hors de peine : 12
         Quel sujet aviez-vous de colère ou de haine ? 12
         Quelque mauvais rapport m'aurait-il pu noircir ? 12
740 Dites, que devant lui je vous puisse éclaircir. 12
ALCIPPE
         Vous le savez assez.
DORANTE
         Plus je me considère,
         Moins je découvre en moi ce qui vous peut déplaire. 12
ALCIPPE
         Eh bien ! Puisqu'il vous faut parler plus clairement, 12
         Depuis plus de deux ans j'aime secrètement ; 12
745 Mon affaire est d'accord, et la chose vaut faite ; 12
         Mais pour quelque raison nous la tenons secrète. 12
         Cependant à l'objet qui me tient sous sa loi, 12
         Et qui sans me trahir ne peut être qu'à moi, 12
         Vous avez donné bal, collation, musique ; 12
750 Et vous n'ignorez pas combien cela me pique, 12
         Puisque, pour me jouer un si sensible tour, 12
         Vous m'avez à dessein caché votre retour, 12
         Et n'avez aujourd'hui quitté votre embuscade 12
         Qu'afin de m'en conter l'histoire par bravade. 12
755 Ce procédé m'étonne, et j'ai lieu de penser 12
         Que vous n'avez rien fait qu'afin de m'offenser. 12
DORANTE
         Si vous pouviez encor douter de mon courage, 12
         Je ne vous guérirais ni d'erreur ni d'ombrage, 12
         Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux ; 12
760 Mais comme vous savez tous deux ce que je vaux, 12
         Écoutez en deux mots l'histoire démêlée : 12
         Celle que cette nuit sur l'eau j'ai régalée 12
         N'a pu vous donner lieu de devenir jaloux ; 12
         Car elle est mariée, et ne peut être à vous. 12
765 Depuis peu pour affaire elle est ici venue, 12
         Et je ne pense pas qu'elle vous soit connue. 12
ALCIPPE
         Je suis ravi, Dorante, en cette occasion, 12
         De voir finir sitôt notre division. 12
DORANTE
         Alcippe, une autre fois donnez moins de croyance 12
770 aux premiers mouvements de votre défiance ; 12
         Jusqu'à mieux savoir tout sachez vous retenir, 12
         Et ne commencez plus par où l'on doit finir. 12
         Adieu : je suis à vous.
SCÈNE II
PHILISTE
         Ce cœur encor soupire !
ALCIPPE
         Hélas ! Je sors d'un mal pour tomber dans un pire. 12
775 Cette collation, qui l'aura pu donner ? 12
         À qui puis-je m'en prendre ? Et que m'imaginer ? 12
PHILISTE
         Que l'ardeur de Clarice est égale à vos flammes. 12
         Cette galanterie était pour d'autres dames. 12
         L'erreur de votre page a causé votre ennui ; 12
780 S'étant trompé lui-même, il vous trompe après lui. 12
         J'ai tout su de lui-même et des gens de Lucrèce. 12
         Il avait vu chez elle entrer votre maîtresse ; 12
         Mais il n'avait pas vu qu'Hippolyte et Daphné 12
         Ce jour-là, par hasard, chez elle avaient dîné. 12
785 Il les en voit sortir, mais à coiffe abattue, 12
         Et sans les approcher il suit de rue en rue ; 12
         aux couleurs, au carrosse, il ne doute de rien ; 12
         Tout était à Lucrèce, et le dupe si bien, 12
         Que prenant ces beautés pour Lucrèce et Clarice, 12
790 Il rend à votre amour un très mauvais service. 12
         Il les voit donc aller jusques au bord de l'eau, 12
         Descendre de carrosse, entrer dans un bateau ; 12
         Il voit porter des plats, entend quelque musique 12
         (À ce que l'on m'a dit, assez mélancolique). 12
795 Mais cessez d'en avoir l'esprit inquiété ; 12
         Car enfin le carrosse avait été prêté : 12
         L'avis se trouve faux ; et ces deux autres belles 12
         Avaient en plein repos passé la nuit chez elles. 12
ALCIPPE
         Quel malheur est le mien ! Ainsi donc sans sujet 12
800 J'ai fait ce grand vacarme à ce charmant objet ? 12
PHILISTE
         Je ferai votre paix. Mais sachez autre chose : 12
         Celui qui de ce trouble est la seconde cause, 12
         Dorante, qui tantôt nous en a tant conté 12
         De son festin superbe et sur l'heure apprêté, 12
805 Lui qui depuis un mois nous cachant sa venue, 12
         La nuit, incognito, visite une inconnue, 12
         Il vint hier de Poitiers, et sans faire aucun bruit, 12
         Chez lui paisiblement a dormi toute nuit. 12
ALCIPPE
         Quoi ! Sa collation…
PHILISTE
         N'est rien qu'un pur mensonge ;
810 Ou, quand il l'a donnée, il l'a donnée en songe. 12
ALCIPPE
         Dorante, en ce combat si peu prémédité, 12
         M'a fait voir trop de cœur pour tant de lâcheté. 12
         La valeur n'apprend point la fourbe en son école : 12
         Tout homme de courage est homme de parole ; 12
815 À des vices si bas il ne peut consentir, 12
         Et fuit plus que la mort la honte de mentir. 12
         Cela n'est point.
PHILISTE
         Dorante, à ce que je présume,
         Est vaillant par nature et menteur par coutume. 12
         Ayez sur ce sujet moins d'incrédulité, 12
820 Et vous-même admirez notre simplicité : 12
         À nous laisser duper nous sommes bien novices. 12
         Une collation servie à six services, 12
         Quatre concerts entiers, tant de plats, tant de feux, 12
         Tout cela cependant prêt en une heure ou deux, 12
825 Comme si l'appareil d'une telle cuisine 12
         Fût descendu du ciel dedans quelque machine. 12
         Quiconque le peut croire ainsi que vous et moi, 12
         S'il a manque de sens, n'a pas manque de foi. 12
         Pour moi, je voyais bien que tout ce badinage 12
830 Répondait assez mal aux remarques du page ; 12
         Mais vous ?
ALCIPPE
         La jalousie aveugle un cœur atteint,
         Et sans examiner, croit tout ce qu'elle craint. 12
         Mais laissons là Dorante avecque son audace ; 12
         allons trouver Clarice et lui demander grâce : 12
835 Elle pouvait tantôt m'entendre sans rougir. 12
PHILISTE
         Attendez à demain et me laissez agir : 12
         Je veux par ce récit vous préparer la voie, 12
         Dissiper sa colère et lui rendre sa joie. 12
         Ne vous exposez point, pour gagner un moment, 12
840 aux premières chaleurs de son ressentiment. 12
ALCIPPE
         Si du jour cri s'enfuit la lumière est fidèle, 12
         Je pense l'entrevoir avec son Isabelle. 12
         Je suivrai tes conseils, et fuirai son courroux 12
         Jusqu'à ce qu'elle ait ri de m'avoir vu jaloux. 12
SCÈNE III
CLARICE
845 Isabelle, il est temps, allons trouver Lucrèce. 12
ISABELLE
         Il n'est pas encor tard, et rien ne vous en presse. 12
         Vous avez un pouvoir bien grand sur son esprit : 12
         À peine ai-je parlé, qu'elle a sur l'heure écrit. 12
CLARICE
         Clarice à la servir ne serait pas moins prompte. 12
850 Mais dis, par sa fenêtre as-tu bien vu Géronte ? 12
         Et sais-tu que ce fils qu'il m'avait tant vanté 12
         Est ce même inconnu qui m'en a tant conté ? 12
ISABELLE
         À Lucrèce avec moi je l'ai fait reconnaître ; 12
         Et sitôt que Géronte a voulu disparaître, 12
855 Le voyant resté seul avec un vieux valet, 12
         Sabine à nos yeux même a rendu le billet. 12
         Vous parlerez à lui.
CLARICE
         Qu'il est fourbe, Isabelle.
ISABELLE
         Eh bien ! Cette pratique est-elle si nouvelle ? 12
         Dorante est-il le seul qui, de jeune écolier, 12
860 Pour être mieux reçu s'érige en cavalier ? 12
         Que j'en sais comme lui qui parlent d'Allemagne, 12
         Et si l'on veut les croire, ont vu chaque campagne ; 12
         Sur chaque occasion tranchent des entendus, 12
         Content quelque défaite, et des chevaux perdus ; 12
865 Qui dans une gazette apprenant ce langage, 12
         S'ils sortent de Paris, ne vont qu'à leur village, 12
         Et se donnent ici pour témoins approuvés 12
         De tous ces grands combats qu'ils ont lus ou rêvés ! 12
         Il aura cru sans doute, ou je suis fort trompée, 12
870 Que les filles de cœur aiment les gens d'épée ; 12
         Et vous prenant pour telle, il a jugé soudain 12
         Qu'une plume au chapeau vous plaît mieux qu'à la main. 12
         Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paraître, 12
         Non pas pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il veut être, 12
875 Et s'est osé promettre un traitement plus doux 12
         Dans la condition qu'il veut prendre pour vous. 12
CLARICE
         En matière de fourbe il est maître, il y pipe ; 12
         après m'avoir dupée, il dupe encore Alcippe. 12
         Ce malheureux jaloux s'est blessé le cerveau 12
880 D'un festin qu'hier au soir il m'a donné sur l'eau 12
         (Juge un peu si la pièce a la moindre apparence). 12
         Alcippe cependant m'accuse d'inconstance, 12
         Me fait une querelle où je ne comprends rien. 12
         J'ai, dit-il, toute nuit souffert son entretien ; 12
885 Il me parle de bal, de danse, de musique, 12
         D'une collation superbe et magnifique, 12
         Servie à tant de plats, tant de fois redoublés, 12
         Que j'en ai la cervelle et les esprits troublés. 12
ISABELLE
         Reconnaissez par là que Dorante vous aime, 12
890 Et que dans son amour son adresse est extrême ; 12
         Il aura su qu'Alcippe était bien avec vous, 12
         Et pour l'en éloigner il l'a rendu jaloux. 12
         Soudain à cet effort il en a joint un autre : 12
         Il a fait que son père est venu voir le vôtre. 12
895 Un amant peut-il mieux agir en un moment 12
         Que de gagner un père et brouiller l'autre amant ? 12
         Votre père l'agrée, et le sien vous souhaite ; 12
         Il vous aime, il vous plaît : c'est une affaire faite. 12
CLARICE
         Elle est faite, de vrai, ce qu'elle se fera. 12
ISABELLE
900 Quoi ? Votre cœur se change, et désobéira ? 12
CLARICE
         Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures. 12
         Explique, si tu peux, encor ses impostures : 12
         Il était marié sans que l'on en sût rien ; 12
         Et son père a repris sa parole du mien, 12
905 Fort triste de visage et fort confus dans l'âme. 12
ISABELLE
         Ah ! Je dis à mon tour : « Qu'il est fourbe, madame ! » 12
         C'est bien aimer la fourbe, et l'avoir bien en main, 12
         Que de prendre plaisir à fourber sans dessein ; 12
         Car pour moi, plus j'y songe, et moins je puis comprendre 12
910 Quel fruit auprès de vous il en ose prétendre. 12
         Mais qu'allez-vous donc faire ? Et pourquoi lui parler ? 12
         Est-ce à dessein d'en rire, ou de le quereller ? 12
CLARICE
         Je prendrai du plaisir du moins à le confondre. 12
ISABELLE
         J'en prendrais davantage à le laisser morfondre. 12
CLARICE
915 Je veux l'entretenir par curiosité. 12
         Mais j'entrevois quelqu'un dans cette obscurité, 12
         Et si c'était lui-même, il pourrait me connaître : 12
         Entrons donc chez Lucrèce, allons à sa fenêtre, 12
         Puisque c'est sous son nom que je lui dois parler. 12
920 Mon jaloux, après tout, sera mon pis aller : 12
         Si sa mauvaise humeur déjà n'est apaisée, 12
         Sachant ce que je sais, la chose est fort aisée. 12
SCÈNE IV
DORANTE
         Voici l'heure et le lieu que marque le billet. 12
CLITON
         J'ai su tout ce détail d'un ancien valet : 12
925 Son père est de la robe, et n'a qu'elle de fille ; 12
         Je vous ai dit son bien, son âge, et sa famille. 12
         Mais, monsieur, ce serait pour me bien divertir, 12
         Si comme vous Lucrèce excellait à mentir : 12
         Le divertissement serait rare, ou je meure ! 12
930 Et je voudrais qu'elle eût ce talent pour une heure ; 12
         Qu'elle pût un moment vous piper en votre art, 12
         Rendre conte pour conte, et martre pour renard : 12
         D'un et d'autre côté j'en entendrais de bonnes. 12
DORANTE
         Le ciel fait cette grâce à fort peu de personnes : 12
935 Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins, 12
         Ne se brouiller jamais, et rougir encor moins. 12
         Mais la fenêtre s'ouvre, approchons.
SCÈNE V
CLARICE, à Isabelle
         Isabelle,
         Durant notre entretien demeure en sentinelle. 12
ISABELLE
         Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir, 12
940 Je ne manquerai pas de vous en avertir. 12
Isabelle descend de la fenêtre et ne se montre plus.
LUCRÈCE
         Il conte assez au long ton histoire à mon père. 12
         Mais parle sous mon nom, c'est à moi de me taire. 12
CLARICE
         Êtes-vous là, Dorante ?
DORANTE
         Oui, madame, c'est moi,
         Qui veux vivre et mourir sous votre seule loi. 12
LUCRÈCE, à Clarice
945 Sa fleurette pour toi prend encor même style. 12
CLARICE, à Lucrèce
         Il devrait s'épargner cette gêne inutile. 12
         Mais m'aurait-il déjà reconnue à la voix ? 12
CLITON, à Dorante
         C'est elle ; et je me rends, monsieur, à cette fois. 12
DORANTE, à Clarice
         Oui, c'est moi qui voudrais effacer de ma vie 12
950 Les jours que j'ai vécu sans vous avoir servie. 12
         Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux ! 12
         C'est ou ne vivre point, ou vivre malheureux ; 12
         C'est une longue mort ; et pour moi, je confesse 12
         Que pour vivre il faut être esclave de Lucrèce. 12
CLARICE, à Lucrèce
955 Chère amie, il en conte à chacune à son tour. 12
LUCRÈCE, à Clarice
         Il aime à promener sa fourbe et son amour. 12
DORANTE
         À vos commandements j'apporte donc ma vie, 12
         Trop heureux si pour vous elle m'était ravie ! 12
         Disposez-en, madame, et me dites en quoi 12
960 Vous avez résolu de vous servir de moi. 12
CLARICE
         Je vous voulais tantôt proposer quelque chose ; 12
         Mais il n'est plus besoin que je vous la propose, 12
         Car elle est impossible.
DORANTE
         Impossible ! Ah ! Pour vous
         Je pourrai tout, madame, en tous lieux, contre tous. 12
CLARICE
965 Jusqu'à vous marier, quand je sais que vous l'êtes ? 12
DORANTE
         Moi, marié ! Ce sont pièces qu'on vous a faites ; 12
         Quiconque vous l'a dit s'est voulu divertir. 12
CLARICE
         Est-il un plus grand fourbe ?
LUCRÈCE, à Clarice
         Il ne sait que mentir.
DORANTE
         Je ne le fus jamais ; et si par cette voie 12
         On pense…
CLARICE
970 Et vous pensez encor que je vous croie ?
DORANTE
         Que le foudre à vos yeux m'écrase, si je mens ! 12
CLARICE
         Un menteur est toujours prodigue de serments. 12
DORANTE
         Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée 12
         Qui sur ce faux rapport puisse être balancée, 12
975 Cessez d'être en balance et de vous défier 12
         De ce qu'il m'est aisé de vous justifier. 12
CLARICE, à Lucrèce
         On dirait qu'il dit vrai, tant son effronterie 12
         avec naïveté pousse une menterie. 12
DORANTE
         Pour vous ôter de doute, agréez que demain 12
980 En qualité d'époux je vous donne la main. 12
CLARICE
         Eh ! Vous la donneriez en un jour à deux mille. 12
DORANTE
         Certes, vous m'allez mettre en crédit par la ville, 12
         Mais en crédit si grand, que j'en crains les jaloux. 12
CLARICE
         C'est tout ce que mérite un homme tel que vous, 12
985 Un homme qui se dit un grand foudre de guerre, 12
         Et n'en a vu qu'à coups d'écritoire ou de verre ; 12
         Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour, 12
         Que depuis une année il fait ici sa cour ; 12
         Qui donne toute nuit festin, musique et danse, 12
990 Bien qu'il l'ait dans son lit passée en tout silence ; 12
         Qui se dit marié, puis soudain s'en dédit : 12
         Sa méthode est jolie à se mettre en crédit ! 12
         Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu'on le nomme. 12
CLITON, à Dorante
         Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme. 12
DORANTE
995 Ne t'épouvante point, tout vient en sa saison. 12
À Clarice.
         De ces inventions chacune a sa raison : 12
         Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente ; 12
         Mais à présent je passe à la plus importante : 12
         J'ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer 12
1000 Ce qui vous forcera vous-même à me louer ? ) ; 12
         Je l'ai feint, et ma feinte à vos mépris m'expose ; 12
         Mais si de ces détours vous seule étiez la cause ? 12
CLARICE
         Moi ?
DORANTE
         Vous, écoutez-moi. Ne pouvant consentir…
CLITON
         De grâce, dites-moi si vous allez mentir. 12
DORANTE, à Cliton
1005 Ah ! Je t'arracherai cette langue importune. 12
         Donc, comme à vous servir j'attache ma fortune, 12
         L'amour que j'ai pour vous ne pouvant consentir 12
         Qu'un père à d'autres lois voulût m'assujettir… 12
CLARICE, à Lucrèce
         Il fait pièce nouvelle, écoutons.
DORANTE
         Cette adresse
1010 a conservé mon âme à la belle Lucrèce ; 12
         Et par ce mariage au besoin inventé, 12
         J'ai su rompre celui qu'on m'avait apprêté. 12
         Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes, 12
         appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes ; 12
1015 Mais louez-moi du moins d'aimer si puissamment, 12
         Et joignez à ces noms celui de votre amant. 12
         Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres ; 12
         J'évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres ; 12
         Et libre pour entrer en des liens si doux, 12
1020 Je me fais marié pour toute autre que vous. 12
CLARICE
         Votre flamme en naissant a trop de violence, 12
         Et me laisse toujours en juste défiance. 12
         Le moyen que mes yeux eussent de tels appas 12
         Pour qui m'a si peu vue et ne me connaît pas ? 12
DORANTE
1025 Je ne vous connais pas ! Vous n'avez plus de mère ; 12
         Périandre est le nom de monsieur votre père ; 12
         Il est homme de robe, adroit et retenu ; 12
         Dix mille écus de rente en font le revenu ; 12
         Vous perdîtes un frère aux guerres d'Italie ; 12
1030 Vous aviez une sœur qui s'appelait Julie. 12
         Vous connais-je à présent ? Dites encor que non. 12
CLARICE, à Lucrèce
         Cousine, il te connaît, et t'en veut tout de bon. 12
LUCRÈCE, en elle-même
         Plût à Dieu !
CLARICE, à Lucrèce
         Découvrons le fond de l'artifice.
À Dorante.
         J'avais voulu tantôt vous parler de Clarice, 12
1035 Quelqu'un de vos amis m'en est venu prier. 12
         Dites-moi, seriez-vous pour elle à marier ? 12
DORANTE
         Par cette question n'éprouvez plus ma flamme. 12
         Je vous ai trop fait voir jusqu'au fond de mon âme, 12
         Et vous ne pouvez plus désormais ignorer 12
1040 Que j'ai feint cet hymen afin de m'en parer. 12
         Je n'ai ni feux ni vœux que pour votre service, 12
         Et ne puis plus avoir que mépris pour Clarice. 12
CLARICE
         Vous êtes, à vrai dire, un peu bien dégoûté : 12
         Clarice est de maison, et n'est pas sans beauté ; 12
1045 Si Lucrèce à vos yeux paraît un peu plus belle, 12
         De bien mieux faits que vous se contenteraient d'elle. 12
DORANTE
         Oui, mais un grand défaut ternit tous ses appas. 12
CLARICE
         Quel est-il, ce défaut ?
DORANTE
         Elle ne me plaît pas ;
         Et plutôt que l'hymen avec elle me lie, 12
1050 Je serai marié, si l'on veut, en Turquie. 12
CLARICE
         Aujourd'hui cependant on m'a dit qu'en plein jour 12
         Vous lui serriez la main, et lui parliez d'amour. 12
DORANTE
         Quelqu'un auprès de vous m'a fait cette imposture. 12
CLARICE
         Écoutez l'imposteur ; c'est hasard s'il n'en jure. 12
DORANTE
         Que du ciel…
CLARICE, à Lucrèce
         L'ai-je dit ?
DORANTE
1055 J'éprouve le courroux
         Si j'ai parlé, Lucrèce, à personne qu'à vous ! 12
CLARICE
         Je ne puis plus souffrir une telle impudence, 12
         après ce que j'ai vu moi-même en ma présence : 12
         Vous couchez d'imposture, et vous osez jurer, 12
1060 Comme si je pouvais vous croire, ou l'endurer ! 12
         Adieu : retirez-vous, et croyez, je vous prie, 12
         Que souvent je m'égaye ainsi par raillerie, 12
         Et que pour me donner des passe-temps si doux, 12
         J'ai donné cette baye à bien d'autres qu'à vous. 12
SCÈNE VI
CLITON
1065 Eh bien ! Vous le voyez, l'histoire est découverte. 12
DORANTE
         Ah ! Cliton, je me trouve à deux doigts de ma perte. 12
CLITON
         Vous en avez sans doute un plus heureux succès, 12
         Et vous avez gagné chez elle un grand accès ; 12
         Mais je suis ce fâcheux qui nuis par ma présence, 12
1070 Et vous fais sous ces mots être d'intelligence. 12
DORANTE
         Peut-être. Qu'en crois-tu ?
CLITON
         Le peut-être est gaillard.
DORANTE
         Penses-tu qu'après tout j'en quitte encor ma part, 12
         Et tienne tout perdu pour un peu de traverse ? 12
CLITON
         Si jamais cette part tombait dans le commerce, 12
1075 Et qu'il vous vînt marchand pour ce trésor caché, 12
         Je vous conseillerais d'en faire bon marché. 12
DORANTE
         Mais pourquoi si peu croire un feu si véritable ? 12
CLITON
         À chaque bout de champ vous mentez comme un diable. 12
DORANTE
         Je disais vérité.
CLITON
         Quand un menteur la dit,
1080 En passant par sa bouche elle perd son crédit. 12
DORANTE
         Il faut donc essayer si par quelque autre bouche 12
         Elle pourra trouver un accueil moins farouche. 12
         Allons sur le chevet rêver quelque moyen 12
         D'avoir de l'incrédule un plus doux entretien. 12
1085 Souvent leur belle humeur suit le cours de la lune : 12
         Telle rend des mépris qui veut qu'on l'importune ; 12
         Et de quelques effets que les siens soient suivis, 12
         Il sera demain jour, et la nuit porte avis. 12
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
CLITON
         Mais, monsieur, pensez-vous qu'il soit jour chez Lucrèce ? 12
1090 Pour sortir si matin elle a trop de paresse. 12
DORANTE
         On trouve bien souvent plus qu'on ne croit trouver, 12
         Et ce lieu pour ma flamme est plus propre à rêver : 12
         J'en puis voir sa fenêtre, et de sa chère idée 12
         Mon âme à cet aspect sera mieux possédée. 12
CLITON
1095 À propos de rêver, n'avez-vous rien trouvé 12
         Pour servir de remède au désordre arrivé ? 12
DORANTE
         Je me suis souvenu d'un secret que toi-même 12
         Me donnais hier pour grand, pour rare, pour suprême : 12
         Un amant obtient tout quand il est libéral. 12
CLITON
1100 Le secret est fort beau, mais vous l'appliquez mal : 12
         Il ne fait réussir qu'auprès d'une coquette. 12
DORANTE
         Je sais ce qu'est Lucrèce, elle est sage et discrète ; 12
         À lui faire présent mes efforts seraient vains : 12
         Elle a le cœur trop bon ; mais ses gens ont des mains ; 12
1105 Et bien que sur ce point elle les désavoue, 12
         avec un tel secret leur langue se dénoue : 12
         Ils parlent, et souvent on les daigne écouter. 12
         À tel prix que ce soit, il m'en faut acheter. 12
         Si celle-ci venait qui m'a rendu sa lettre, 12
1110 après ce qu'elle a fait j'ose tout m'en promettre ; 12
         Et ce sera hasard si sans beaucoup d'effort 12
         Je ne trouve moyen de lui payer le port. 12
CLITON
         Certes vous dites vrai, j'en juge par moi-même : 12
         Ce n'est point mon humeur de refuser qui m'aime ; 12
1115 Et comme c'est m'aimer que me faire présent, 12
         Je suis toujours alors d'un esprit complaisant. 12
DORANTE
         Il est beaucoup d'humeurs pareilles à la tienne. 12
CLITON
         Mais, monsieur, attendant que Sabine survienne, 12
         Et que sur son esprit vos dons fassent vertu, 12
1120 Il court quelque bruit sourd qu'Alcippe s'est battu. 12
DORANTE
         Contre qui ?
CLITON
         L'on ne sait ; mais ce confus murmure
         D'un air pareil au vôtre à peu près le figure ; 12
         Et si de tout le jour je vous avais quitté, 12
         Je vous soupçonnerais de cette nouveauté. 12
DORANTE
1125 Tu ne me quittas point pour entrer chez Lucrèce ? 12
CLITON
         Ah ! Monsieur, m'auriez-vous joué ce tour d'adresse ? 12
DORANTE
         Nous nous battîmes hier, et j'avais fait serment 12
         De ne parler jamais de cet événement ; 12
         Mais à toi, de mon cœur l'unique secrétaire, 12
1130 À toi, de mes secrets le grand dépositaire, 12
         Je ne cèlerai rien, puisque je l'ai promis. 12
         Depuis cinq ou six mois nous étions ennemis : 12
         Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle ; 12
         Et comme on nous fit lors une paix telle quelle, 12
1135 Nous sûmes l'un à l'autre en secret protester 12
         Qu'à la première vue il en faudrait tâter. 12
         Hier nous nous rencontrons ; cette ardeur se réveille, 12
         Fait de notre embrassade un appel à l'oreille ; 12
         Je me défais de toi, j'y cours, je le rejoins, 12
1140 Nous vidons sur le pré l'affaire sans témoins ; 12
         Et le perçant à jour de deux coups d'estocade 12
         Je le mets hors d'état d'être jamais malade : 12
         Il tombe dans son sang.
CLITON
         À ce compte il est mort ?
DORANTE
         Je le laissai pour tel.
CLITON
         Certes, je plains son sort :
1145 Il était honnête homme ; et le ciel ne déploie… 12
SCÈNE II
ALCIPPE
         Je te veux, cher ami, faire part de ma joie. 12
         Je suis heureux : mon père…
DORANTE
         Eh bien ?
ALCIPPE
         Vient d'arriver.
CLITON, à Dorante
         Cette place pour vous est commode à rêver. 12
DORANTE
         Ta joie est peu commune, et pour revoir un père 12
1150 Un tel homme que nous ne se réjouit guère. 12
ALCIPPE
         Un esprit que la joie entièrement saisit 12
         Présume qu'on l'entend au moindre mot qu'il dit. 12
         Sache donc que je touche à l'heureuse journée 12
         Qui doit avec Clarice unir ma destinée : 12
1155 On attendait mon père afin de tout signer. 12
DORANTE
         C'est ce que mon esprit ne pouvait deviner ; 12
         Mais je m'en réjouis, tu vas entrer chez elle ? 12
ALCIPPE
         Oui, je lui vais porter cette heureuse nouvelle ; 12
         Et je t'en ai voulu faire part en passant. 12
DORANTE
1160 Tu t'acquiers d'autant plus un cœur reconnaissant. 12
         Enfin donc ton amour ne craint plus de disgrâce ? 12
ALCIPPE
         Cependant qu'au logis mon père se délasse, 12
         J'ai voulu par devoir prendre l'heure du sien. 12
CLITON, à Dorante
         Les gens que vous tuez se portent assez bien. 12
ALCIPPE
1165 Je n'ai de part ni d'autre aucune défiance. 12
         Excuse d'un amant la juste impatience : 12
         Adieu.
DORANTE
         Le ciel te donne un hymen sans souci !
SCÈNE III
CLITON
         Il est mort ! Quoi ? Monsieur, vous m'en donnez aussi, 12
         À moi, de votre cœur l'unique secrétaire, 12
1170 À moi, de vos secrets le grand dépositaire ! 12
         Avec ces qualités j'avais lieu d'espérer 12
         Qu'assez malaisément je pourrais m'en parer. 12
DORANTE
         Quoi ! Mon combat te semble un conte imaginaire ? 12
CLITON
         Je croirai tout, monsieur, pour ne vous pas déplaire ; 12
1175 Mais vous en contez tant, à toute heure, en tous lieux, 12
         Qu'il faut bien de l'esprit avec vous, et bons yeux. 12
         More, juif ou chrétien, vous n'épargnez personne. 12
DORANTE
         Alcippe te surprend, sa guérison t'étonne ! 12
         L'état où je le mis était fort périlleux ; 12
1180 Mais il est à présent des secrets merveilleux : 12
         Ne t'a-t-on point parlé d'une source de vie 12
         Que nomment nos guerriers poudre de sympathie ? 12
         On en voit tous les jours des effets étonnants. 12
CLITON
         Encor ne sont-ils pas du tout si surprenants ; 12
1185 Et je n'ai point appris qu'elle eût tant d'efficace, 12
         Qu'un homme que pour mort on laisse sur la place, 12
         Qu'on a de deux grands coups percé de part en part, 12
         Soit dès le lendemain si frais et si gaillard. 12
DORANTE
         La poudre que tu dis n'est que de la commune, 12
1190 On n'en fait plus de cas ; mais, Cliton, j'en sais une 12
         Qui rappelle sitôt des portes du trépas, 12
         Qu'en moins d'un tournemain on ne s'en souvient pas ; 12
         Quiconque la sait faire a de grands avantages. 12
CLITON
         Donnez-m'en le secret, et je vous sers sans gages. 12
DORANTE
1195 Je te le donnerais, et tu serais heureux ; 12
         Mais le secret consiste en quelques mots hébreux, 12
         Qui tous à prononcer sont si fort difficiles, 12
         Que ce seraient pour toi des trésors inutiles. 12
CLITON
         Vous savez donc l'hébreu ?
DORANTE
         L'hébreu ? Parfaitement :
1200 J'ai dix langues, Cliton, à mon commandement. 12
CLITON
         Vous auriez bien besoin de dix des mieux nourries, 12
         Pour fournir tour à tour à tant de menteries ; 12
         Vous les hachez menu comme chair à pâtés. 12
         Vous avez tout le corps bien plein de vérités, 12
         Il n'en sort jamais une.
DORANTE
1205 Ah ! Cervelle ignorante !
         Mais mon père survient.
SCÈNE IV
GÉRONTE
         Je vous cherchais, Dorante.
DORANTE
         Je ne vous cherchais pas, moi. Que mal à propos 12
         Son abord importun vient troubler mon repos ! 12
         Et qu'un père incommode un homme de mon âge ! 12
GÉRONTE
1210 Vu l'étroite union que fait le mariage, 12
         J'estime qu'en effet c'est n'y consentir point, 12
         Que laisser désunis ceux que le ciel a joint. 12
         La raison le défend, et je sens dans mon âme 12
         Un violent désir de voir ici ta femme. 12
1215 J'écris donc à son père ; écris-lui comme moi : 12
         Je lui mande qu'après ce que j'ai su de toi, 12
         Je me tiens trop heureux qu'une si belle fille, 12
         Si sage, et si bien née, entre dans ma famille. 12
         J'ajoute à ce discours que je brûle de voir 12
1220 Celle qui de mes ans devient l'unique espoir ; 12
         Que pour me l'amener tu t'en vas en personne ; 12
         Car enfin il le faut, et le devoir l'ordonne : 12
         N'envoyer qu'un valet sentirait son mépris. 12
DORANTE
         De vos civilités il sera bien surpris, 12
1225 Et pour moi, je suis prêt ; mais je perdrai ma peine : 12
         Il ne souffrira pas encor qu'on vous l'amène ; 12
         Elle est grosse.
GÉRONTE
         Elle est grosse !
DORANTE
         Et de plus de six mois.
GÉRONTE
         Que de ravissements je sens à cette fois ! 12
DORANTE
         Vous ne voudriez pas hasarder sa grossesse ? 12
GÉRONTE
1230 Non, j'aurai patience autant que d'allégresse ; 12
         Pour hasarder ce gage il m'est trop précieux. 12
         À ce coup ma prière a pénétré les cieux : 12
         Je pense en le voyant que je mourrai de joie. 12
         Adieu : je vais changer la lettre que j'envoie, 12
1235 En écrire à son père un nouveau compliment, 12
         Le prier d'avoir soin de son accouchement, 12
         Comme du seul espoir où mon bonheur se fonde. 12
DORANTE, à Cliton
         Le bonhomme s'en va le plus content du monde. 12
GÉRONTE, se retournant
         Écris-lui comme moi.
DORANTE
         Je n'y manquerai pas.
         Qu'il est bon !
CLITON
1240 Taisez-vous, il revient sur ses pas.
GÉRONTE
         Il ne me souvient plus du nom de ton beau-père. 12
         Comment s'appelle-t-il ?
DORANTE
         Il n'est pas nécessaire ;
         Sans que vous vous donniez ces soucis superflus, 12
         En fermant le paquet j'écrirai le dessus. 12
GÉRONTE
1245 Étant tout d'une main, il sera plus honnête. 12
DORANTE
         Ne lui pourrai-je ôter ce souci de la tête ? 12
         Votre main ou la mienne, il n'importe des deux. 12
GÉRONTE
         Ces nobles de province y sont un peu fâcheux. 12
DORANTE
         Son père sait la cour.
GÉRONTE
         Ne me fais plus attendre,
         Dis-moi…
DORANTE
         Que lui dirai-je ?
GÉRONTE
         Il s'appelle ?
DORANTE
1250 Pyrandre.
GÉRONTE
         Pyrandre ! Tu m'as dit tantôt un autre nom : 12
         C'était, je m'en souviens, oui, c'était Armédon. 12
DORANTE
         Oui, c'est là son nom propre, et l'autre d'une terre ; 12
         Il portait ce dernier quand il fut à la guerre, 12
1255 Et se sert si souvent de l'un et l'autre nom, 12
         Que tantôt c'est Pyrandre, et tantôt Armédon. 12
GÉRONTE
         C'est un abus commun qu'autorise l'usage, 12
         Et j'en usais ainsi du temps de mon jeune âge. 12
         Adieu : je vais écrire.
SCÈNE V
DORANTE
         Enfin j'en suis sorti.
CLITON
1260 Il faut bonne mémoire après qu'on a menti. 12
DORANTE
         L'esprit a secouru le défaut de mémoire. 12
CLITON
         Mais on éclaircira bientôt toute l'histoire. 12
         Après ce mauvais pas où vous avez bronché, 12
         Le reste encor longtemps ne peut être caché : 12
1265 On le sait chez Lucrèce, et chez cette Clarice, 12
         Qui d'un mépris si grand piquée avec justice, 12
         Dans son ressentiment prendra l'occasion 12
         De vous couvrir de honte et de confusion. 12
DORANTE
         Ta crainte est bien fondée, et puisque le temps presse, 12
1270 Il faut tâcher en hâte à m'engager Lucrèce. 12
         Voici tout à propos ce que j'ai souhaité. 12
SCÈNE VI
DORANTE
         Chère amie, hier au soir j'étais si transporté, 12
         Qu'en ce ravissement je ne pus me permettre 12
         De bien penser à toi quand j'eus lu cette lettre ; 12
1275 Mais tu n'y perdras rien, et voici pour le port. 12
SABINE
         Ne croyez pas, monsieur…
DORANTE
         Tiens.
SABINE
         Vous me faites tort.
         Je ne suis pas de…
DORANTE
         Prends.
SABINE
         Eh ! Monsieur.
DORANTE
         Prends, te dis-je :
         Je ne suis point ingrat alors que l'on m'oblige ; 12
         Dépêche, tends la main.
CLITON
         Qu'elle y fait de façons !
1280 Je lui veux par pitié donner quelques leçons. 12
         Chère amie, entre nous, toutes tes révérences 12
         En ces occasions ne sont qu'impertinences ; 12
         Si ce n'est assez d'une, ouvre toutes les deux : 12
         Le métier que tu fais ne veut point de honteux. 12
1285 Sans te piquer d'honneur, crois qu'il n'est que de prendre, 12
         Et que tenir vaut mieux mille fois que d'attendre. 12
         Cette pluie est fort douce ; et quand j'en vois pleuvoir, 12
         J'ouvrirais jusqu'au cœur pour la mieux recevoir. 12
         On prend à toutes mains dans le siècle où nous sommes, 12
1290 Et refuser n'est plus le vice des grands hommes. 12
         Retiens bien ma doctrine ; et pour faire amitié, 12
         Si tu veux, avec toi je serai de moitié. 12
SABINE
         Cet article est de trop.
DORANTE
         Vois-tu, je me propose
         De faire avec le temps pour toi toute autre chose. 12
1295 Mais comme j'ai reçu cette lettre de toi, 12
         En voudrais-tu donner la réponse pour moi ? 12
SABINE
         Je la donnerai bien, mais je n'ose vous dire 12
         Que ma maîtresse daigne ou la prendre, ou la lire : 12
         J'y ferai mon effort.
CLITON
         Voyez, elle se rend
1300 Plus douce qu'une épouse, et plus souple qu'un gant. 12
DORANTE
         Le secret a joué. Présente-la, n'importe ; 12
         Elle n'a pas pour moi d'aversion si forte. 12
         Je reviens dans une heure en apprendre l'effet. 12
SABINE
         Je vous conterai lors tout ce que j'aurai fait. 12
SCÈNE VII
CLITON
1305 Tu vois que les effets préviennent les paroles ; 12
         C'est un homme qui fait litière de pistoles ; 12
         Mais comme auprès de lui je puis beaucoup pour toi… 12
SABINE
         Fais tomber de la pluie, et laisse faire à moi. 12
CLITON
         Tu viens d'entrer en goût.
SABINE
         Avec mes révérences,
1310 Je ne suis pas encor si dupe que tu penses. 12
         Je sais bien mon métier, et ma simplicité 12
         Joue aussi bien son jeu que ton avidité. 12
CLITON
         Si tu sais ton métier, dis-moi quelle espérance 12
         Doit obstiner mon maître à la persévérance. 12
1315 Sera-t-elle insensible ? En viendrons-nous à bout ? 12
SABINE
         Puisqu'il est si brave homme, il faut te dire tout. 12
         Pour te désabuser, sache donc que Lucrèce 12
         N'est rien moins qu'insensible à l'ardeur qui le presse ; 12
         Durant toute la nuit elle n'a point dormi ; 12
1320 Et si je ne me trompe, elle l'aime à demi. 12
CLITON
         Mais sur quel privilège est-ce qu'elle se fonde, 12
         Quand elle aime à demi, de maltraiter le monde ? 12
         Il n'en a cette nuit reçu que des mépris. 12
         Chère amie, après tout, mon maître vaut son prix. 12
1325 Ces amours à demi sont d'une étrange espèce ; 12
         Et s'il voulait me croire, il quitterait Lucrèce. 12
SABINE
         Qu'il ne se hâte point, on l'aime assurément. 12
CLITON
         Mais on le lui témoigne un peu bien rudement ; 12
         Et je ne vis jamais de méthodes pareilles. 12
SABINE
1330 Elle tient, comme on dit, le loup par les oreilles ; 12
         Elle l'aime, et son cœur n'y saurait consentir, 12
         Parce que d'ordinaire il ne fait que mentir. 12
         Hier même elle le vit dedans les Tuileries, 12
         Où tout ce qu'il conta n'était que menteries. 12
1335 Il en a fait autant depuis à deux ou trois. 12
CLITON
         Les menteurs les plus grands disent vrai quelquefois. 12
SABINE
         Elle a lieu de douter et d'être en défiance. 12
CLITON
         Qu'elle donne à ses feux un peu plus de croyance : 12
         Il n'a fait toute nuit que soupirer d'ennui. 12
SABINE
1340 Peut-être que tu mens aussi bien comme lui. 12
CLITON
         Je suis homme d'honneur ; tu me fais injustice. 12
SABINE
         Mais dis-moi, sais-tu bien qu'il n'aime plus Clarice ? 12
CLITON
         Il ne l'aima jamais.
SABINE
         Pour certain ?
CLITON
         Pour certain.
SABINE
         Qu'il ne craigne donc plus de soupirer en vain. 12
1345 Aussitôt que Lucrèce a pu le reconnaître, 12
         Elle a voulu qu'exprès je me sois fait paraître, 12
         Pour voir si par hasard il ne me dirait rien ; 12
         Et s'il l'aime en effet, tout le reste ira bien. 12
         Va-t'en ; et sans te mettre en peine de m'instruire, 12
1350 Crois que je lui dirai tout ce qu'il lui faut dire. 12
CLITON
         Adieu : de ton côté si tu fais ton devoir, 12
         Tu dois croire du mien que je ferai pleuvoir. 12
SCÈNE VIII
SABINE
         Que je vais bientôt voir une fille contente ! 12
         Mais la voici déjà ; qu'elle est impatiente ! 12
1355 Comme elle a les yeux fins, elle a vu le poulet. 12
LUCRÈCE
         Eh bien ! Que t'ont conté le maître et le valet ? 12
SABINE
         Le maître et le valet m'ont dit la même chose. 12
         Le maître est tout à vous, et voici de sa prose. 12
LUCRÈCE
         Dorante avec chaleur fait le passionné ; 12
1360 Mais le fourbe qu'il est nous en a trop donné, 12
         Et je ne suis pas fille à croire ses paroles. 12
SABINE
         Je ne les crois non plus ; mais j'en crois ses pistoles. 12
LUCRÈCE
         Il t'a donc fait présent ?
SABINE
         Voyez.
LUCRÈCE
         Et tu l'as pris ?
SABINE
         Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits, 12
1365 Et vous mieux témoigner ses flammes véritables, 12
         J'en ai pris les témoins les plus indubitables ; 12
         Et je remets, madame, au jugement de tous 12
         Si qui donne à vos gens est sans amour pour vous, 12
         Et si ce traitement marque une âme commune. 12
LUCRÈCE
1370 Je ne m'oppose pas à ta bonne fortune ; 12
         Mais comme en l'acceptant tu sors de ton devoir, 12
         Du moins une autre fois ne m'en fais rien savoir. 12
SABINE
         Mais à ce libéral que pourrai-je promettre ? 12
LUCRÈCE
         Dis-lui que sans la voir, j'ai déchiré sa lettre. 12
SABINE
1375 Ô ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous ! 12
LUCRÈCE
         Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux ; 12
         Conte-lui dextrement le naturel des femmes ; 12
         Dis-lui qu'avec le temps on amollit leurs âmes ; 12
         Et l'avertis surtout des heures et des lieux 12
1380 Où par rencontre il peut se montrer à mes yeux. 12
         Parce qu'il est grand fourbe, il faut que je m'assure. 12
SABINE
         Ah ! Si vous connaissiez les peines qu'il endure, 12
         Vous ne douteriez plus si son cœur est atteint ; 12
         Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint. 12
LUCRÈCE
1385 Pour apaiser les maux que cause cette plainte, 12
         Donne-lui de l'espoir avec beaucoup de crainte ; 12
         Et sache entre les deux toujours le modérer, 12
         Sans m'engager à lui ni le désespérer. 12
SCÈNE IX
CLARICE
         Il t'en veut tout de bon, et m'en voilà défaite ; 12
1390 Mais je souffre aisément la perte que j'ai faite : 12
         Alcippe la répare, et son père est ici. 12
LUCRÈCE
         Te voilà donc bientôt quitte d'un grand souci ? 12
CLARICE
         M'en voilà bientôt quitte ; et toi, te voilà prête 12
         À t'enrichir bientôt d'une étrange conquête. 12
         Tu sais ce qu'il m'a dit.
SABINE
1395 S'il vous mentait alors,
         À présent il dit vrai ; j'en réponds corps pour corps. 12
CLARICE
         Peut-être qu'il le dit ; mais c'est un grand peut-être. 12
LUCRÈCE
         Dorante est un grand fourbe, et nous l'a fait connaître ; 12
         Mais s'il continuait encore à m'en conter, 12
1400 Peut-être avec le temps il me ferait douter. 12
CLARICE
         Si tu l'aimes, du moins, étant bien avertie, 12
         Prends bien garde à ton fait, et fais bien ta partie. 12
LUCRÈCE
         C'en est trop ; et tu dois seulement présumer 12
         Que je penche à le croire, et non pas à l'aimer. 12
CLARICE
1405 De le croire à l'aimer la distance est petite : 12
         Qui fait croire ses feux fait croire son mérite ; 12
         Ces deux points en amour se suivent de si près, 12
         Que qui se croit aimée aime bientôt après. 12
LUCRÈCE
         La curiosité souvent dans quelques âmes 12
1410 Produit le même effet que produiraient des flammes. 12
CLARICE
         Je suis prête à le croire afin de t'obliger. 12
SABINE
         Vous me feriez ici toutes deux enrager. 12
         Voyez, qu'il est besoin de tout ce badinage ! 12
         Faites moins la sucrée, et changez de langage, 12
1415 Ou vous n'en casserez, ma foi, que d'une dent. 12
LUCRÈCE
         Laissons là cette folle, et dis-moi cependant, 12
         Quand nous le vîmes hier dedans les Tuileries, 12
         Qu'il te conta d'abord tant de galanteries, 12
         Il fut, ou je me trompe, assez bien écouté. 12
1420 Était-ce amour alors, ou curiosité ? 12
CLARICE
         Curiosité pure, avec dessein de rire 12
         De tous les compliments qu'il aurait pu me dire. 12
LUCRÈCE
         Je fais de ce billet même chose à mon tour ; 12
         Je l'ai pris, je l'ai lu, mais le tout sans amour : 12
1425 Curiosité pure, avec dessein de rire 12
         De tous les compliments qu'il aurait pu m'écrire. 12
CLARICE
         Ce sont deux que de lire, et d'avoir écouté : 12
         L'un est grande faveur ; l'autre, civilité ; 12
         Mais trouves-y ton compte, et j'en serai ravie ; 12
1430 En l'état où je suis j'en parle sans envie. 12
LUCRÈCE
         Sabine lui dira que je l'ai déchiré. 12
CLARICE
         Nul avantage ainsi n'en peut être tiré. 12
         Tu n'es que curieuse.
LUCRÈCE
         Ajoute : à ton exemple.
CLARICE
         Soit. Mais il est saison que nous allions au temple. 12
LUCRÈCE
1435 Allons. Si tu le vois, agis comme tu sais. 12
SABINE
         Ce n'est pas sur ce coup que je fais mes essais : 12
         Je connais à tous deux où tient la maladie, 12
         Et le mal sera grand si je n'y remédie ; 12
         Mais sachez qu'il est homme à prendre sur le vert. 12
LUCRÈCE
         Je te croirai.
SABINE
1440 Mettons cette pluie à couvert.
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
GÉRONTE
         Je ne pouvais avoir rencontre plus heureuse 12
         Pour satisfaire ici mon humeur curieuse. 12
         Vous avez feuilleté le digeste à Poitiers, 12
         Et vu, comme mon fils, les gens de ces quartiers : 12
1445 Ainsi vous me pouvez facilement apprendre 12
         Quelle est et la famille et le bien de Pyrandre. 12
PHILISTE
         Quel est-il, ce Pyrandre ?
GÉRONTE
         Un de leurs citoyens :
         Noble, à ce qu'on m'a dit, mais un peu mal en biens. 12
PHILISTE
         Il n'est dans tout Poitiers bourgeois ni gentilhomme 12
1450 Qui, si je m'en souviens, de la sorte se nomme. 12
GÉRONTE
         Vous le connaîtrez mieux peut-être à l'autre nom ; 12
         Ce Pyrandre s'appelle autrement Armédon. 12
PHILISTE
         Aussi peu l'un que l'autre.
GÉRONTE
         Et le père d'Orphise,
         Cette rare beauté qu'en ces lieux même on prise ? 12
1455 Vous connaissez le nom de cet objet charmant 12
         Qui fait de ces cantons le plus digne ornement ? 12
PHILISTE
         Croyez que cette Orphise, Armédon, et Pyrandre, 12
         Sont gens dont à Poitiers on ne peut rien apprendre. 12
         S'il vous faut sur ce point encor quelque garant… 12
GÉRONTE
1460 En faveur de mon fils vous faites l'ignorant ; 12
         Mais je ne sais que trop qu'il aime cette Orphise, 12
         Et qu'après les douceurs d'une longue hantise, 12
         On l'a seul dans sa chambre avec elle trouvé ; 12
         Que par son pistolet un désordre arrivé 12
1465 L'a forcé sur-le-champ d'épouser cette belle. 12
         Je sais tout ; et de plus ma bonté paternelle 12
         M'a fait y consentir ; et votre esprit discret 12
         N'a plus d'occasion de m'en faire un secret. 12
PHILISTE
         Quoi ! Dorante a fait donc un secret mariage ? 12
GÉRONTE
1470 Et comme je suis bon, je pardonne à son âge. 12
PHILISTE
         Qui vous l'a dit ?
GÉRONTE
         Lui-même.
PHILISTE
         Ah ! Puisqu'il vous l'a dit,
         Il vous fera du reste un fidèle récit ; 12
         Il en sait mieux que moi toutes les circonstances : 12
         Non qu'il vous faille en prendre aucunes défiances ; 12
1475 Mais il a le talent de bien imaginer, 12
         Et moi je n'eus jamais celui de deviner. 12
GÉRONTE
         Vous me feriez par là soupçonner son histoire. 12
PHILISTE
         Non, sa parole est sûre, et vous pouvez l'en croire ; 12
         Mais il nous servit hier d'une collation 12
1480 Qui partait d'un esprit de grande invention ; 12
         Et si ce mariage est de même méthode, 12
         La pièce est fort complète et des plus à la mode. 12
GÉRONTE
         Prenez-vous du plaisir à me mettre en courroux ? 12
PHILISTE
         Ma foi, vous en tenez aussi bien comme nous ; 12
1485 Et pour vous en parler avec toute franchise, 12
         Si vous n'avez jamais pour bru que cette Orphise, 12
         Vos chers collatéraux s'en trouveront fort bien. 12
         Vous m'entendez ? Adieu : je ne vous dis plus rien. 12
SCÈNE II
GÉRONTE
         Ô vieillesse facile ! ô jeunesse impudente ! 12
1490 Ô de mes cheveux gris honte trop évidente ! 12
         Est-il dessous le ciel père plus malheureux ? 12
         Est-il affront plus grand pour un cœur généreux ? 12
         Dorante n'est qu'un fourbe ; et cet ingrat que j'aime, 12
         après m'avoir fourbé, me fait fourber moi-même ; 12
1495 Et d'un discours en l'air, qu'il forge en imposteur, 12
         Il me fait le trompette et le second auteur ! 12
         Comme si c'était peu pour mon reste de vie 12
         De n'avoir à rougir que de son infamie, 12
         L'infâme, se jouant de mon trop de bonté, 12
1500 Me fait encor rougir de ma crédulité ! 12
SCÈNE III
GÉRONTE
         Êtes-vous gentilhomme ?
DORANTE
         Ah ! Rencontre fâcheuse !
         Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse. 12
GÉRONTE
         Croyez-vous qu'il suffit d'être sorti de moi ? 12
DORANTE
         Avec toute la France aisément je le crois. 12
GÉRONTE
1505 Et ne savez-vous point avec toute la France 12
         D'où ce titre d'honneur a tiré sa naissance, 12
         Et que la vertu seule a mis en ce haut rang 12
         Ceux qui l'ont jusqu'à moi fait passer dans leur sang ? 12
DORANTE
         J'ignorerais un point que n'ignore personne, 12
1510 Que la vertu l'acquiert, comme le sang le donne ? 12
GÉRONTE
         Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert, 12
         Où le sang l'a donné, le vice aussi le perd. 12
         Ce qui naît d'un moyen périt par son contraire ; 12
         Tout ce que l'un a fait, l'autre peut le défaire ; 12
1515 Et dans la lâcheté du vice où je te vois, 12
         Tu n'es plus gentilhomme, étant sorti de moi. 12
DORANTE
         Moi ?
GÉRONTE
         Laisse-moi parler, toi de qui l'imposture
         Souille honteusement ce don de la nature : 12
         Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais, 12
1520 Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais. 12
         Est-il vice plus bas, est-il tache plus noire, 12
         Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire ? 12
         Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action 12
         Dont un cœur vraiment noble ait plus d'aversion, 12
1525 Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie 12
         Qu'il ne peut effacer s'il n'expose sa vie, 12
         Et si dedans le sang il ne lave l'affront 12
         Qu'un si honteux outrage imprime sur son front ? 12
DORANTE
         Qui vous dit que je mens ?
GÉRONTE
         Qui me le dit, infâme ?
1530 Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme. 12
         Le conte qu'hier au soir tu m'en fis publier… 12
CLITON
         Dites que le sommeil vous l'a fait oublier. 12
GÉRONTE
         Ajoute, ajoute encore avec effronterie 12
         Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie ; 12
1535 Invente à m'éblouir quelques nouveaux détours. 12
CLITON, à Dorante
         Appelez la mémoire ou l'esprit au secours. 12
GÉRONTE
         De quel front cependant faut-il que je confesse 12
         Que ton effronterie a surpris ma vieillesse, 12
         Qu'un homme de mon âge a cru légèrement 12
1540 Ce qu'un homme du tien débite impudemment ? 12
         Tu me fais donc servir de fable et de risée, 12
         Passer pour esprit faible, et pour cervelle usée ! 12
         Mais dis-moi, te portais-je à la gorge un poignard ? 12
         Voyais-tu violence ou courroux de ma part ? 12
1545 Si quelque aversion t'éloignait de Clarice, 12
         Quel besoin avais-tu d'un si lâche artifice ? 12
         Et pouvais-tu douter que mon consentement 12
         Ne dût tout accorder à ton contentement, 12
         Puisque mon indulgence, au dernier point venue, 12
1550 Consentait à tes yeux l'hymen d'une inconnue ? 12
         Ce grand excès d'amour que je t'ai témoigné 12
         N'a point touché ton cœur, ou ne l'a point gagné : 12
         Ingrat, tu m'as payé d'une impudente feinte, 12
         Et tu n'as eu pour moi respect, amour, ni crainte. 12
         Va, je te désavoue.
DORANTE
1555 Eh ! Mon père, écoutez.
GÉRONTE
         Quoi ? Des contes en l'air et sur l'heure inventés ? 12
DORANTE
         Non, la vérité pure.
GÉRONTE
         En est-il dans ta bouche ?
CLITON, à Dorante
         Voici pour votre adresse une assez rude touche. 12
DORANTE
         Épris d'une beauté qu'à peine j'ai pu voir 12
1560 Qu'elle a pris sur mon âme un absolu pouvoir, 12
         De Lucrèce, en un mot, vous la pouvez connaître… 12
GÉRONTE
         Dis vrai : je la connais, et ceux qui l'ont fait naître ; 12
         Son père est mon ami.
DORANTE
         Mon cœur en un moment
         Étant de ses regards charmé si puissamment, 12
1565 Le choix que vos bontés avaient fait de Clarice, 12
         Sitôt que je le sus, me parut un supplice ; 12
         Mais comme j'ignorais si Lucrèce et son sort 12
         Pouvaient avec le vôtre avoir quelque rapport, 12
         Je n'osai pas encor vous découvrir la flamme 12
1570 Que venaient ses beautés d'allumer dans mon âme ; 12
         Et j'avais ignoré, monsieur, jusqu'à ce jour 12
         Que l'adresse d'esprit fût un crime en amour. 12
         Mais si je vous osais demander quelque grâce, 12
         À présent que je sais et son bien et sa race, 12
1575 Je vous conjurerais, par les nœuds les plus doux 12
         Dont l'amour et le sang puissent m'unir à vous, 12
         De seconder mes vœux auprès de cette belle : 12
         Obtenez-la d'un père, et je l'obtiendrai d'elle. 12
GÉRONTE
         Tu me fourbes encor.
DORANTE
         Si vous ne m'en croyez,
1580 Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez : 12
         Il sait tout mon secret.
GÉRONTE
         Tu ne meurs pas de honte
         Qu'il faille que de lui je fasse plus de conte, 12
         Et que ton père même, en doute de ta foi, 12
         Donne plus de croyance à ton valet qu'à toi ! 12
1585 Écoute : je suis bon, et malgré ma colère, 12
         Je veux encore un coup montrer un cœur de père, 12
         Je veux encore un coup pour toi me hasarder. 12
         Je connais ta Lucrèce, et la vais demander ; 12
         Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive… 12
DORANTE
1590 Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous suive. 12
GÉRONTE
         Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas : 12
         Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas. 12
         Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce 12
         Tu fais la moindre fourbe ou la moindre finesse, 12
1595 Tu peux bien fuir mes yeux et ne me voir jamais ; 12
         autrement souviens-toi du serment que je fais : 12
         Je jure les rayons du jour qui nous éclaire 12
         Que tu ne mourras point que de la main d'un père, 12
         Et que ton sang indigne à mes pieds répandu 12
1600 Rendra prompte justice à mon honneur perdu. 12
SCÈNE IV
DORANTE
         Je crains peu les effets d'une telle menace. 12
CLITON
         Vous vous rendez trop tôt et de mauvaise grâce ; 12
         Et cet esprit adroit, qui l'a dupé deux fois, 12
         Devait en galant homme aller jusques à trois : 12
1605 Toutes tierces, dit-on, sont bonnes ou mauvaises. 12
DORANTE
         Cliton, ne raille point, que tu ne me déplaises : 12
         D'un trouble tout nouveau j'ai l'esprit agité. 12
CLITON
         N'est-ce point du remords d'avoir dit vérité ? 12
         Si pourtant ce n'est point quelque nouvelle adresse ; 12
1610 Car je doute à présent si vous aimez Lucrèce, 12
         Et vous vois si fertile en semblables détours, 12
         Que, quoi que vous disiez, je l'entends au rebours. 12
DORANTE
         Je l'aime, et sur ce point ta défiance est vaine ; 12
         Mais je hasarde trop, et c'est ce qui me gêne. 12
1615 Si son père et le mien ne tombent point d'accord, 12
         Tout commerce est rompu, je fais naufrage au port. 12
         Et d'ailleurs, quand l'affaire entre eux serait conclue, 12
         Suis-je sûr que la fille y soit bien résolue ? 12
         J'ai tantôt vu passer cet objet si charmant : 12
1620 Sa compagne, ou je meure ! A beaucoup d'agrément. 12
         Aujourd'hui que mes yeux l'ont mieux examinée, 12
         De mon premier amour j'ai l'âme un peu gênée : 12
         Mon cœur entre les deux est presque partagé, 12
         Et celle-ci l'aurait s'il n'était engagé. 12
CLITON
1625 Mais pourquoi donc montrer une flamme si grande, 12
         Et porter votre père à faire une demande ? 12
DORANTE
         Il ne m'aurait pas cru, si je ne l'avais fait. 12
CLITON
         Quoi ? Même en disant vrai, vous mentiez en effet ! 12
DORANTE
         C'était le seul moyen d'apaiser sa colère. 12
1630 Que maudit soit quiconque a détrompé mon père ! 12
         Avec ce faux hymen j'aurais eu le loisir 12
         De consulter mon cœur, et je pourrais choisir. 12
CLITON
         Mais sa compagne enfin n'est autre que Clarice. 12
DORANTE
         Je me suis donc rendu moi-même un bon office. 12
1635 Oh ! Qu'Alcippe est heureux, et que je suis confus ! 12
         Mais Alcippe, après tout, n'aura que mon refus. 12
         N'y pensons plus, Cliton, puisque la place est prise. 12
CLITON
         Vous en voilà défait aussi bien que d'Orphise. 12
DORANTE
         Reportons à Lucrèce un esprit ébranlé, 12
1640 Que l'autre à ses yeux même avait presque volé. 12
         Mais Sabine survient.
SCÈNE V
DORANTE
         Qu'as-tu fait de ma lettre ?
         En de si belles mains as-tu su la remettre ? 12
SABINE
         Oui, monsieur, mais…
DORANTE
         Quoi ? Mais !
SABINE
         Elle a tout déchiré.
DORANTE
         Sans lire ?
SABINE
         Sans rien lire.
DORANTE
         Et tu l'as enduré ?
SABINE
1645 Ah, si vous aviez vu comme elle m'a grondée ! 12
         Elle me va chasser, l'affaire en est vidée. 12
DORANTE
         Elle s'apaisera ; mais pour t'en consoler, 12
         Tends la main.
SABINE
         Eh ! Monsieur.
DORANTE
         Ose encor lui parler.
         Je ne perds pas sitôt toutes mes espérances. 12
CLITON
1650 Voyez la bonne pièce avec ses révérences ! 12
         Comme ses déplaisirs sont déjà consolés, 12
         Elle vous en dira plus que vous n'en voulez. 12
DORANTE
         Elle a donc déchiré mon billet sans le lire ? 12
SABINE
         Elle m'avait donné charge de vous le dire ; 12
         Mais à parler sans fard…
CLITON
1655 Sait-elle son métier ?
SABINE
         Elle n'en a rien fait et l'a lu tout entier. 12
         Je ne puis si longtemps abuser un brave homme. 12
CLITON
         Si quelqu'un l'entend mieux, je l'irai dire à Rome. 12
DORANTE
         Elle ne me hait pas, à ce compte ?
SABINE
         Elle ? Non.
DORANTE
         M'aime-t-elle ?
SABINE
         Non plus.
DORANTE
         Tout de bon ?
SABINE
1660 Tout de bon.
DORANTE
         Aime-t-elle quelque autre ?
SABINE
         Encor moins.
DORANTE
         Qu'obtiendrai-je ?
SABINE
         Je ne sais.
DORANTE
         Mais enfin, dis-moi.
SABINE
         Que vous dirai-je ?
DORANTE
         Vérité.
SABINE
         Je la dis.
DORANTE
         Mais elle m'aimera ?
SABINE
         Peut-être.
DORANTE
         Et quand encor ?
SABINE
         Quand elle vous croira.
DORANTE
1665 Quand elle me croira ? Que ma joie est extrême ! 12
SABINE
         Quand elle vous croira, dites qu'elle vous aime. 12
DORANTE
         Je le dis déjà donc, et m'en ose vanter, 12
         Puisque ce cher objet n'en saurait plus douter : 12
         Mon père…
SABINE
         La voici qui vient avec Clarice.
SCÈNE VI
CLARICE, à Clarice
1670 Il peut te dire vrai, mais ce n'est pas son vice. 12
         Comme tu le connais, ne précipite rien. 12
DORANTE, à Clarice
         Beauté qui pouvez seule et mon mal et mon bien… 12
CLARICE, à Lucrèce
         On dirait qu'il m'en veut, et c'est moi qu'il regarde. 12
LUCRÈCE, à Clarice
         Quelques regards sur toi sont tombés par mégarde. 12
         Voyons s'il continue.
DORANTE, à Clarice
1675 Ah ! Que loin de vos yeux
         Les moments à mon cœur deviennent ennuyeux ! 12
         Et que je reconnais par mon expérience 12
         Quel supplice aux amants est une heure d'absence ! 12
CLARICE, à Lucrèce
         Il continue encor.
LUCRÈCE, à Clarice
         Mais vois ce qu'il m'écrit.
CLARICE
         Mais écoute.
LUCRÈCE, à Clarice
1680 Tu prends pour toi ce qu'il me dit.
CLARICE, à Lucrèce
         Éclaircissons-nous-en. Vous m'aimez donc, Dorante ? 12
DORANTE, à Clarice
         Hélas ! Que cette amour vous est indifférente ! 12
         Depuis que vos regards m'ont mis sous votre loi… 12
CLARICE, à Lucrèce
         Crois-tu que le discours s'adresse encore à toi ? 12
LUCRÈCE, à Clarice
         Je ne sais où j'en suis.
CLARICE, à Lucrèce
1685 Oyons la fourbe entière.
LUCRÈCE, à Clarice
         Vu ce que nous savons, elle est un peu grossière. 12
CLARICE, à Lucrèce
         C'est ainsi qu'il partage entre nous son amour : 12
         Il te flatte de nuit, et m'en conte de jour. 12
DORANTE, à Clarice
         Vous consultez ensemble ! Ah ! Quoi qu'elle vous die, 12
1690 Sur de meilleurs conseils disposez de ma vie : 12
         Le sien auprès de vous me serait trop fatal : 12
         Elle a quelque sujet de me vouloir du mal. 12
LUCRÈCE, en elle-même
         Ah ! Je n'en ai que trop, et si je ne me venge… 12
CLARICE, à Dorante
         Ce qu'elle me disait est de vrai fort étrange. 12
DORANTE
1695 C'est quelque invention de son esprit jaloux. 12
CLARICE
         Je le crois ; mais enfin me reconnaissez-vous ? 12
DORANTE
         Si je vous reconnais ! Quittez ces railleries, 12
         Vous que j'entretins hier dedans les Tuileries, 12
         Que je fis aussitôt maîtresse de mon sort. 12
CLARICE
1700 Si je veux toutefois en croire son rapport, 12
         Pour une autre déjà votre âme inquiétée… 12
DORANTE
         Pour une autre déjà je vous aurais quittée ? 12
         Que plutôt à vos pieds mon cœur sacrifié… 12
CLARICE
         Bien plus, si je la crois, vous êtes marié. 12
DORANTE
1705 Vous me jouez, madame, et sans doute pour rire, 12
         Vous prenez du plaisir à m'entendre redire 12
         Qu'à dessein de mourir en des liens si doux 12
         Je me fais marié pour toute autre que vous. 12
CLARICE
         Mais avant qu'avec moi le nœud d'hymen vous lie, 12
1710 Vous serez marié, si l'on veut, en Turquie. 12
DORANTE
         Avant qu'avec toute autre on me puisse engager, 12
         Je serai marié, si l'on veut, en Alger. 12
CLARICE
         Mais enfin vous n'avez que mépris pour Clarice ? 12
DORANTE
         Mais enfin vous savez le nœud de l'artifice, 12
1715 Et que pour être à vous je fais ce que je puis. 12
CLARICE
         Je ne sais plus moi-même, à mon tour, où j'en suis. 12
         Lucrèce, écoute un mot.
DORANTE, à Cliton
         Lucrèce ! Que dit-elle ?
CLITON, à Dorante
         Vous en tenez, monsieur : Lucrèce est la plus belle ; 12
         Mais laquelle des deux ? J'en ai le mieux jugé, 12
1720 Et vous auriez perdu si vous aviez gagé. 12
DORANTE, à Cliton
         Cette nuit à la voix j'ai cru la reconnaître. 12
CLITON, à Dorante
         Clarice sous son nom parlait à sa fenêtre ; 12
         Sabine m'en a fait un secret entretien. 12
DORANTE
         Bonne bouche, j'en tiens ; mais l'autre la vaut bien ; 12
1725 Et comme dès tantôt je la trouvais bien faite, 12
         Mon cœur déjà penchait où mon erreur le jette. 12
         Ne me découvre point ; et dans ce nouveau feu 12
         Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu. 12
         Sans changer de discours changeons de batterie. 12
LUCRÈCE, à Clarice
1730 Voyons le dernier point de son effronterie ; 12
         Quand tu lui diras tout, il sera bien surpris. 12
CLARICE, à Dorante
         Comme elle est mon amie, elle m'a tout appris : 12
         Cette nuit vous l'aimiez, et m'avez méprisée. 12
         Laquelle de nous deux avez-vous abusée ? 12
1735 Vous lui parliez d'amour en termes assez doux. 12
DORANTE
         Moi ! Depuis mon retour je n'ai parlé qu'à vous. 12
CLARICE
         Vous n'avez point parlé cette nuit à Lucrèce ? 12
DORANTE
         Vous n'avez point voulu me faire un tour d'adresse ? 12
         Et je ne vous ai point reconnue à la voix ? 12
CLARICE
1740 Nous dirait-il bien vrai pour la première fois ? 12
DORANTE
         Pour me venger de vous j'eus assez de malice 12
         Pour vous laisser jouir d'un si lourd artifice, 12
         Et vous laissant passer pour ce que vous vouliez, 12
         Je vous en donnai plus que vous ne m'en donniez. 12
1745 Je vous embarrassai, n'en faites point la fine : 12
         Choisissez un peu mieux vos dupes à la mine. 12
         Vous pensiez me jouer ; et moi je vous jouais, 12
         Mais par de faux mépris que je désavouais ; 12
         Car enfin je vous aime, et je hais de ma vie 12
1750 Les jours que j'ai vécu sans vous avoir servie. 12
CLARICE
         Pourquoi, si vous m'aimez, feindre un hymen en l'air, 12
         Quand un père pour vous est venu me parler ? 12
         Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre ? 12
LUCRÈCE, à Dorante
         Pourquoi, si vous l'aimez, m'écrire cette lettre ? 12
DORANTE, à Lucrèce
1755 J'aime de ce courroux les principes cachés : 12
         Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez. 12
         Mais j'ai moi-même enfin assez joué d'adresse : 12
         Il faut vous dire vrai, je n'aime que Lucrèce. 12
CLARICE, à Lucrèce
         Est-il un plus grand fourbe ? Et peux-tu l'écouter ? 12
DORANTE, à Lucrèce
1760 Quand vous m'aurez ouï, vous n'en pourrez douter. 12
         Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre, 12
         Clarice m'a fait pièce, et je l'ai su connaître ; 12
         Comme en y consentant vous m'avez affligé, 12
         Je vous ai mise en peine, et je m'en suis vengé. 12
LUCRÈCE
1765 Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ? 12
DORANTE
         Clarice fut l'objet de mes galanteries… 12
CLARICE, à Lucrèce
         Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ? 12
DORANTE, à Lucrèce
         Elle avait mes discours, mais vous aviez mon cœur, 12
         Où vos yeux faisaient naître un feu que j'ai fait taire, 12
1770 Jusqu'à ce que ma flamme ait eu l'aveu d'un père : 12
         Comme tout ce discours n'était que fiction, 12
         Je cachais mon retour et ma condition. 12
CLARICE, à Lucrèce
         Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse, 12
         Et ne fait que jouer des tours de passe-passe. 12
DORANTE, à Lucrèce
1775 Vous seule êtes l'objet dont mon cœur est charmé. 12
LUCRÈCE, à Dorante
         C'est ce que les effets m'ont fort mal confirmé. 12
DORANTE
         Si mon père à présent porte parole au vôtre, 12
         après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre ? 12
LUCRÈCE
         Après son témoignage il faudra consulter 12
1780 Si nous aurons encor quelque lieu d'en douter. 12
DORANTE, à Lucrèce
         Qu'à de telles clartés votre erreur se dissipe. 12
À Clarice.
         Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ; 12
         Sans l'hymen de Poitiers il ne tenait plus rien ; 12
         Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ; 12
1785 Mais entre vous et moi vous savez le mystère. 12
         Le voici qui s'avance, et j'aperçois mon père. 12
SCÈNE VII
ALCIPPE, sortant de chez Clarice et parlant à elle-même
         Nos parents sont d'accord, et vous êtes à moi. 12
GÉRONTE, sortant de chez Lucrèce
         Votre père à Dorante engage votre foi. 12
ALCIPPE, à Clarice
         Un mot de votre main, l'affaire est terminée. 12
GÉRONTE, à Lucrèce
1790 Un mot de votre bouche achève l'hyménée. 12
DORANTE, à Lucrèce
         Ne soyez pas rebelle à seconder mes vœux. 12
ALCIPPE
         Êtes-vous aujourd'hui muettes toutes deux ? 12
CLARICE
         Mon père a sur mes vœux une entière puissance. 12
LUCRÈCE
         Le devoir d'une fille est dans l'obéissance. 12
GÉRONTE, à Lucrèce
1795 Venez donc recevoir ce doux commandement. 12
ALCIPPE, à Clarice
         Venez donc ajouter ce doux consentement. 12
Alcippe rentre chez Clarice avec elle et Isabelle, et le reste rentre chez Lucrèce.
SABINE, à Dorante comme il rentre
         Si vous vous mariez, il ne pleuvra plus guères. 12
DORANTE
         Je changerai pour toi cette pluie en rivières. 12
SABINE
         Vous n'aurez pas loisir seulement d'y penser. 12
1800 Mon métier ne vaut rien quand on s'en peut passer. 12
CLITON, seul
         Comme en sa propre fourbe un menteur s'embarrasse ! 12
         Peu sauraient comme lui s'en tirer avec grâce. 12
         Vous autres qui doutiez s'il en pourrait sortir, 12
         Par un si rare exemple apprenez à mentir. 12
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