COR16/COR16
Pierre Corneille
1645
La Suite du Menteur
Comédie
ACTEURS
DORANTE
CLITON
valet de Dorante
CLÉANDRE
gentilhomme de Lyon
MÉLISSE
sœur de Cléandre
PHILISTE
ami de Dorante et amoureux de Mélisse
LYSE
femme de chambre de Mélisse
UN PRÉVÔT
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
Dorante paraît écrivant dans une prison et le geôlier ouvrant la porte à Cliton et le lui montrant.
CLITON
         Ah ! Monsieur, c'est donc vous ?
DORANTE
         Cliton, je te revois !
CLITON
         Je vous trouve, monsieur, dans la maison du roi ! 12
         Quel charme, quel désordre, ou quelle raillerie, 12
         Des prisons de Lyon fait votre hôtellerie ? 12
DORANTE
5 Tu le sauras tantôt. Mais qui t'amène ici ? 12
CLITON
         Les soins de vous chercher.
DORANTE
         Tu prends trop de souci ;
         Et bien qu'après deux ans ton devoir s'en avise, 12
         Ta rencontre me plaît, j'en aime la surprise : 12
         Ce devoir, quoique tard, enfin s'est éveillé. 12
CLITON
10 Et qui savait, monsieur, où vous étiez allé ? 12
         Vous ne nous témoigniez qu'ardeur et qu'allégresse, 12
         Qu'impatients désirs de posséder Lucrèce ; 12
         L'argent était touché, les accords publiés, 12
         Le festin commandé, les parents conviés, 12
15 Les violons choisis, ainsi que la journée : 12
         Rien ne semblait plus sûr qu'un si proche hyménée ; 12
         Et parmi ces apprêts, la nuit d'auparavant, 12
         Vous sûtes faire gille, et fendîtes le vent. 12
         Comme il ne fut jamais d'éclipse plus obscure, 12
20 Chacun sur ce départ forma sa conjecture : 12
         Tous s'entre-regardaient, étonnés, ébahis ; 12
         L'un disait : "Il est jeune, il veut voir le pays ; " 12
         L'autre : "Il s'est allé battre, il a quelque querelle ; " 12
         L'autre d'une autre idée embrouillait sa cervelle ; 12
25 Et tel vous soupçonnait de quelque guérison 12
         D'un mal privilégié dont je tairai le nom. 13
         Pour moi, j'écoutais tout, et mis dans mon caprice 12
         Qu'on ne devinait rien que par votre artifice. 12
         Ainsi ce qui chez eux prenait plus de crédit 12
30 M'était aussi suspect que si vous l'eussiez dit ; 12
         Et tout simple et doucet, sans chercher de finesse, 12
         Attendant le boiteux, je consolais Lucrèce. 12
DORANTE
         Je l'aimais, je te jure ; et pour la posséder, 12
         Mon amour mille fois voulut tout hasarder ; 12
35 Mais quand j'eus bien pensé que j'allais à mon âge 12
         Au sortir de Poitiers entrer au mariage, 12
         Que j'eus considéré ses chaînes de plus près, 12
         Son visage à ce prix n'eut plus pour moi d'attraits : 12
         L'horreur d'un tel lien m'en fit de la maîtresse ; 12
40 Je crus qu'il fallait mieux employer ma jeunesse, 12
         Et que quelques appas qui pussent me ravir, 12
         C'était mal en user que sitôt m'asservir. 12
         Je combats toutefois ; mais le temps qui s'avance 12
         Me fait précipiter en cette extravagance ; 12
45 Et la tentation de tant d'argent touché 12
         M'achève de pousser où j'étais trop penché. 12
         Que l'argent est commode à faire une folie ! 12
         L'argent me fait résoudre à courir l'Italie. 12
         Je pars de nuit en poste, et d'un soin diligent 12
50 Je quitte la maîtresse, et j'emporte l'argent. 12
         Mais, dis-moi, que fit-elle, et que dit lors son père ? 12
         Le mien, ou je me trompe, était fort en colère ? 12
CLITON
         D'abord de part et d'autre on vous attend sans bruit ; 12
         Un jour se passe, deux, trois, quatre, cinq, six, huit ; 12
55 Enfin, n'espérant plus, on éclate, on foudroie. 12
         Lucrèce par dépit témoigne de la joie, 12
         Chante, danse, discourt, rit ; mais, sur mon honneur ! 12
         Elle enrageait, monsieur, dans l'âme, et de bon cœur. 12
         Ce grand bruit s'accommode, et pour plâtrer l'affaire, 12
60 La pauvre délaissée épouse votre père, 12
         Et rongeant dans son cœur son déplaisir secret, 12
         D'un visage content prend le change à regret. 12
         L'éclat d'un tel affront l'ayant trop décriée 12
         Il n'est à son avis que d'être mariée ; 12
65 Et comme en un naufrage on se prend où l'on peut, 12
         En fille obéissante elle veut ce qu'on veut. 12
         Voilà donc le bonhomme enfin à sa seconde, 12
         C'est-à-dire qu'il prend la poste à l'autre monde ; 12
         Un peu moins de deux mois le met dans le cercueil. 12
DORANTE
70 J'ai su sa mort à Rome, où j'en ai pris le deuil. 12
CLITON
         Elle a laissé chez vous un diable de ménage : 12
         Ville prise d'assaut n'est pas mieux au pillage ; 12
         La veuve et les cousins, chacun y fait pour soi, 12
         Comme fait un traitant pour les deniers du roi : 12
75 Où qu'ils jettent la main ils font rafles entières ; 12
         Ils ne pardonnent pas même au plomb des gouttières ; 12
         Et ce sera beaucoup si vous trouvez chez vous, 12
         Quand vous y rentrerez, deux gonds et quatre clous. 12
         J'apprends qu'on vous a vu cependant à Florence. 12
80 Pour vous donner avis je pars en diligence ; 12
         Et je suis étonné qu'en entrant dans Lyon 12
         Je vois courir du peuple avec émotion. 12
         Je veux voir ce que c'est ; et je vois, ce me semble, 12
         Pousser dans la prison quelqu'un qui vous ressemble, 12
85 On m'y permet l'entrée ; et vous trouvant ici, 12
         Je trouve en même temps mon voyage accourci. 12
         Voilà mon aventure, apprenez-moi la vôtre. 12
DORANTE
         La mienne est bien étrange, on me prend pour un autre. 12
CLITON
         J'eusse osé le gager. Est-ce meurtre ou larcin ? 12
DORANTE
90 Suis-je fait en voleur ou bien en assassin ? 12
         Traître, en ai-je l'habit, ou la mine, ou la taille ? 12
CLITON
         Connaît-on à l'habit aujourd'hui la canaille, 12
         Et n'est-il point, monsieur, à Paris de filous 12
         Et de taille et de mine aussi bonnes que vous ? 12
DORANTE
95 Tu dis vrai, mais écoute. Après une querelle 12
         Qu'à Florence un jaloux me fit pour quelque belle, 12
         J'eus avis que ma vie y courait du danger : 12
         Ainsi donc sans trompette il fallut déloger. 12
         Je pars seul et de nuit, et prends ma route en France, 12
100 Où, sitôt que je suis en pays d'assurance, 12
         Comme d'avoir couru je me sens un peu las, 12
         J'abandonne la poste, et viens au petit pas. 12
         Approchant de Lyon, je vois dans la campagne… 12
CLITON
         N'aurons-nous point ici de guerres d'Allemagne ? 12
DORANTE
         Que dis-tu ?
CLITON
105 Rien, monsieur, je gronde entre mes dents
         Du malheur qui suivra ces rares incidents ; 12
         J'en ai l'âme déjà toute préoccupée. 12
DORANTE
         Donc à deux cavaliers je vois tirer l'épée ; 12
         Et pour en empêcher l'événement fatal, 12
110 J'y cours la mienne au poing, et descends de cheval. 12
         L'un et l'autre, voyant à quoi je me prépare, 12
         Se hâte d'achever avant qu'on les sépare, 12
         Presse sans perdre temps, si bien qu'à mon abord 12
         D'un coup que l'un allonge, il blesse l'autre à mort 12
115 Je me jette au blessé, je l'embrasse, et j'essaie 12
         Pour arrêter son sang de lui bander sa plaie ; 12
         L'autre, sans perdre temps en cet événement, 12
         Saute sur mon cheval, le presse vivement, 12
         Disparaît, et mettant à couvert le coupable, 12
120 Me laisse auprès du mort faire le charitable. 12
         Ce fut en cet état, les doigts de sang souillés, 12
         Qu'au bruit de ce duel trois sergents éveillés, 12
         Tous gonflés de l'espoir d'une bonne lippée, 12
         Me découvrirent seul, et la main à l'épée. 12
125 Lors, suivant du métier le serment solennel, 12
         Mon argent fut pour eux le premier criminel ; 12
         Et s'en étant saisis aux premières approches, 12
         Ces messieurs pour prison lui donnèrent leurs poches, 12
         Et moi, non sans couleur, encor qu'injustement, 12
130 Je fus conduit par eux en cet appartement. 12
         Qui te fait ainsi rire, et qu'est-ce que tu penses ? 12
CLITON
         Je trouve ici, monsieur, beaucoup de circonstances : 12
         Vous en avez sans doute un trésor infini ? 12
         Votre hymen de Poitiers n'en fut pas mieux fourni ; 12
135 Et le cheval surtout vaut, en cette rencontre, 12
         Le pistolet ensemble, et l'épée, et la montre. 12
DORANTE
         Je me suis bien défait de ces traits d'écolier 12
         Dont l'usage autrefois m'était si familier ; 12
         Et maintenant, Cliton, je vis en honnête homme. 12
CLITON
140 Vous êtes amendé du voyage de Rome ; 12
         Et votre âme en ce lieu, réduite au repentir, 12
         Fait mentir le proverbe en cessant de mentir. 12
         Ah ! J'aurais plutôt cru…
DORANTE
         Le temps m'a fait connaître
         Quelle indignité c'est, et quel mal en peut naître. 12
CLITON
145 Quoi ! Ce duel, ces coups si justement portés, 12
         Ce cheval, ces sergents…
DORANTE
         Autant de vérités.
CLITON
         J'en suis fâché pour vous, monsieur, et surtout d'une, 12
         Que je ne compte pas à petite infortune : 12
         Vous êtes prisonnier, et n'avez point d'argent ; 12
         Vous serez criminel.
DORANTE
150 Je suis trop innocent.
CLITON
         Ah ! Monsieur, sans argent est-il de l'innocence ? 12
DORANTE
         Fort peu ; mais dans ces murs Philiste a pris naissance, 12
         Et comme il est parent des premiers magistrats, 12
         Soit d'argent, soit d'amis, nous n'en manquerons pas. 12
155 J'ai su qu'il est en ville, et lui venais d'écrire 12
         Lorsqu'ici le concierge est venu t'introduire. 12
         Va lui porter ma lettre.
CLITON
         Avec un tel secours
         Vous serez innocent avant qu'il soit deux jours. 12
         Mais je ne comprends rien à ces nouveaux mystères : 12
160 Les filles doivent être ici fort volontaires ; 12
         Jusque dans la prison elles cherchent les gens. 12
SCÈNE II
CLITON à Lyse
         Il ne fait que sortir des mains de trois sergents ; 12
         Je t'en veux avertir : un fol espoir te trouble ; 12
         Il cajole des mieux, mais il n'a pas le double. 12
LYSE
         J'en apporte pour lui.
CLITON
165 Pour lui ! Tu m'as dupé ;
         Et je doute sans toi si nous aurions soupé. 12
LYSE
         Avec ce passe-port suis-je la bienvenue ? 12
CLITON
         Tu nous vas à tous deux donner dedans la vue. 12
LYSE
         Ai-je bien pris mon temps ?
CLITON
         Le mieux qu'il se pouvait.
170 C'est une honnête fille, et Dieu nous la devait : 12
         Monsieur, écoutez-la.
DORANTE
         Que veut-elle ?
LYSE
         Une dame
         Vous offre en cette lettre un cœur tout plein de flamme. 12
DORANTE
         Une dame ?
CLITON
         Lisez sans faire de façons :
         Dieu nous aime, monsieur, comme nous sommes bons ; 12
175 Et ce n'est pas là tout, l'amour ouvre son coffre, 12
         Et l'argent qu'elle tient vaut bien le cœur qu'elle offre. 12
DORANTE, lit
Au bruit du monde qui vous conduisait prisonnier, j'ai mis les yeux à la fenêtre, et vous ai trouvé de si bonne mine, que mon cœur est allé dans la même prison que vous, et n'en veut point sortir tant que vous y serez. Je ferai mon possible pour vous en tirer au plus tôt. Cependant obligez-moi de vous servir de ces cent pistoles que je vous envoie : vous en pouvez avoir besoin en l'état où vous êtes, et il m'en demeure assez d'autres à votre service.
         Cette lettre est sans nom.
CLITON
         Les mots en sont françois.
À Lyse.
         Dis-moi, sont-ce louis, ou pistoles de poids ? 12
DORANTE
         Tais-toi.
LYSE
         Pour ma maîtresse il est de conséquence
180 De vous taire deux jours son nom et sa naissance : 12
         Ce secret trop tôt su peut la perdre d'honneur. 12
DORANTE
         Je serai cependant aveugle en mon bonheur ? 12
         Et d'un si grand bienfait j'ignorerai la source ? 12
CLITON, à Dorante
         Curiosité bas, prenons toujours la bourse : 12
185 Souvent c'est perdre tout que vouloir tout savoir. 12
LYSE, à Dorante
         Puis-je la lui donner ?
CLITON, à Lyse
         Donne, j'ai tout pouvoir,
         Quand même ce serait le trésor de Venise. 12
DORANTE
         Tout beau, tout beau, Cliton, il nous faut…
CLITON
         Lâcher prise ?
         Quoi ? C'est ainsi, monsieur…
DORANTE
         Parleras-tu toujours ?
CLITON
190 Et voulez-vous du ciel renvoyer le secours ? 12
DORANTE
         Accepter de l'argent porte en soi quelque honte. 12
CLITON
         Je m'en charge pour vous, et la prends pour mon conte. 12
DORANTE, à Lyse
         Écoute un mot.
CLITON
         Je tremble, il va la refuser.
DORANTE
         Ta maîtresse m'oblige.
CLITON
         Il en veut mieux user.
         Oyons.
DORANTE
195 Sa courtoisie est extrême et m'étonne ;
         Mais…
CLITON
         Le diable de mais !
DORANTE
         Mais qu'elle me pardonne…
CLITON
         Je me meurs, je suis mort.
DORANTE
         Si j'en change l'effet,
         Et reçois comme un prêt le don qu'elle me fait. 12
CLITON
         Je suis ressuscité ; prêt ou don, ne m'importe. 12
DORANTE, à Cliton, et puis Lyse
200 Prends. Je le lui rendrai même avant que je sorte. 12
CLITON, à Lyse
         Écoute un mot : tu peux t'en aller à l'instant, 12
         Et revenir demain avec encore autant ; 12
         Et vous, monsieur, songez à changer de demeure : 12
         Vous serez innocent avant qu'il soit une heure. 12
DORANTE
205 Ne me romps plus la tête ; et toi, tarde un moment : 12
         J'écris à ta maîtresse un mot de compliment. 12
Dorante va écrire sur la table.
CLITON
         Dirons-nous cependant deux mots de guerre ensemble ? 12
LYSE
         Disons.
CLITON
         Contemple-moi.
LYSE
         Toi ?
CLITON
         Oui, moi. Que t'en semble ?
         Dis.
LYSE
         Que tout vert et rouge, ainsi qu'un perroquet,
210 Tu n'es que bien en cage, et n'as que du caquet. 12
CLITON
         Tu ris. Cette action, qu'est-elle ?
LYSE
         Ridicule.
CLITON
         Et cette main ?
LYSE
         De taille à bien ferrer la mule.
CLITON
         Cette jambe, ce pied ?
LYSE
         Si tu sors des prisons,
         Dignes de t'installer aux Petites-Maisons. 12
CLITON
         Ce front ?
LYSE
         Est un peu creux.
CLITON
         Cette tête ?
LYSE
215 Un peu folle.
CLITON
         Ce ton de voix enfin avec cette parole ? 12
LYSE
         Ah ! C'est là que mes sens demeurent étonnés : 12
         Le ton de voix est rare, aussi bien que le nez. 12
CLITON
         Je meure, ton humeur me semble si jolie, 12
220 Que tu me vas résoudre à faire une folie. 12
         Touche, je veux t'aimer, tu seras mon souci : 12
         Nos maîtres font l'amour, nous le ferons aussi. 12
         J'aurai mille beaux mots tous les jours à te dire ; 12
         Je coucherai de feux, de sanglots, de martyre ; 12
225 Je te dirai : "Je meurs, je suis dans les abois, 12
         Je brûle… "
LYSE
         Et tout cela de ce beau ton de voix ?
         Ah ! Si tu m'entreprends deux jours de cette sorte, 12
         Mon cœur est déconfit, et je me tiens pour morte ; 12
         Si tu me veux en vie, affaiblis ces attraits, 12
230 Et retiens pour le moins la moitié de leurs traits. 12
CLITON
         Tu sais même charmer alors que tu te moques. 12
         Gouverne doucement l'âme que tu m'escroques. 12
         On a traité mon maître avec moins de rigueur : 12
         On n'a pris que sa bourse, et tu prends jusqu'au cœur. 12
LYSE
         Il est riche, ton maître ?
CLITON
         Assez.
LYSE
235 Et gentilhomme ?
CLITON
         Il le dit.
LYSE
         Il demeure ?
CLITON
         À Paris.
LYSE
         Et se nomme ?
DORANTE, fouillant dans la bourse
         Porte-lui cette lettre, et reçois…
CLITON, lui retenant le bras
         Sans compter ?
DORANTE
         Cette part de l'argent que tu viens d'apporter. 12
CLITON
         Elle n'en prendra pas, monsieur, je vous proteste. 12
LYSE
240 Celle qui vous l'envoie en a pour moi de reste. 12
CLITON
         Je vous le disais bien, elle a le cœur trop bon. 12
LYSE
         Lui pourrai-je, monsieur, apprendre votre nom ? 12
DORANTE
         Il est dans mon billet. Mais prends, je t'en conjure. 12
CLITON
         Vous faut-il dire encor que c'est lui faire injure ? 12
LYSE
245 Vous perdez temps, monsieur, je sais trop mon devoir. 12
         Adieu : dans peu de temps je viendrai vous revoir, 12
         Et porte tant de joie à celle qui vous aime, 12
         Qu'elle rapportera la réponse elle-même. 12
CLITON
         Adieu, belle railleuse.
LYSE
         Adieu, cher babillard.
SCÈNE III
DORANTE
250 Cette fille est jolie, elle a l'esprit gaillard. 12
CLITON
         J'en estime l'humeur, j'en aime le visage ; 12
         Mais plus que tous les deux j'adore son message. 12
DORANTE
         C'est celle dont il vient qu'il en faut estimer ; 12
         C'est elle qui me charme et que je veux aimer. 12
CLITON
255 Quoi ! Vous voulez, monsieur, aimer cette inconnue ? 12
DORANTE
         Oui, je la veux aimer, Cliton.
CLITON
         Sans l'avoir vue ?
DORANTE
         Un si rare bienfait en un besoin pressant 12
         S'empare puissamment d'un cœur reconnaissant ; 12
         Et comme de soi-même il marque un grand mérite, 12
260 Dessous cette couleur il parle, il sollicite, 12
         Peint l'objet aussi beau qu'on le voit généreux, 12
         Et si l'on n'est ingrat, il faut être amoureux. 12
CLITON
         Votre amour va toujours d'un étrange caprice : 12
         Dès l'abord autrefois vous aimâtes Clarice ; 12
265 Celle-ci, sans la voir. Mais, monsieur, votre nom, 12
         Lui deviez-vous l'apprendre, et sitôt ?
DORANTE
         Pourquoi non ?
         J'ai cru le devoir faire, et l'ai fait avec joie. 12
CLITON
         Il est plus décrié que la fausse monnoie. 12
DORANTE
         Mon nom ?
CLITON
         Oui, dans Paris, en langage commun,
270 Dorante et le menteur à présent ce n'est qu'un, 12
         Et vous y possédez ce haut degré de gloire 12
         Qu'en une comédie on a mis votre histoire. 12
DORANTE
         En une comédie ?
CLITON
         Et si naïvement,
         Que j'ai cru, la voyant, voir un enchantement. 12
275 On y voit un Dorante avec votre visage ; 12
         On le prendrait pour vous : il a votre air, votre âge, 12
         Vos yeux, votre action, votre maigre embonpoint, 12
         Et paraît, comme vous, adroit au dernier point. 12
         Comme à l'événement j'ai part à la peinture : 12
280 Après votre portrait on produit ma figure. 12
         Le héros de la farce, un certain Jodelet, 12
         Fait marcher après vous votre digne valet ; 12
         Il a jusqu'à mon nez et jusqu'à ma parole, 12
         Et nous avons tous deux appris en même école : 12
285 C'est l'original même, il vaut ce que je vaux ; 12
         Si quelque autre s'en mêle, on peut s'inscrire en faux ; 12
         Et tout autre que lui, dans cette comédie, 12
         N'en fera jamais voir qu'une fausse copie. 12
         Pour Clarice et Lucrèce, elles en ont quelque air ; 12
290 Philiste avec Alcippe y vient vous accorder ; 12
         Votre feu père même est joué sous le masque. 12
DORANTE
         Cette pièce doit être et plaisante et fantasque. 12
         Mais son nom ?
CLITON
         Votre nom de guerre, le menteur.
DORANTE
         Les vers en sont-ils bons ? Fait-on cas de l'auteur ? 12
CLITON
295 La pièce a réussi, quoique faible de style, 12
         Et d'un nouveau proverbe elle enrichit la ville ; 12
         De sorte qu'aujourd'hui presque en tous les quartiers 12
         On dit, quand quelqu'un ment, qu'il revient de Poitiers. 12
         Et pour moi, c'est bien pis, je n'ose plus paraître. 12
300 Ce maraud de farceur m'a fait si bien connaître, 12
         Que les petits enfants, sitôt qu'on m'aperçoit, 12
         Me courent dans la rue et me montrent au doigt ; 12
         Et chacun rit de voir les courtauds de boutique, 12
         Grossissant à l'envi leur chienne de musique, 12
305 Se rompre le gosier, dans cette belle humeur, 12
         À crier après moi : "Le valet du menteur ! " 12
         Vous en riez vous-même !
DORANTE
         Il faut bien que j'en rie.
CLITON
         Je n'y trouve que rire, et cela vous décrie, 12
         Mais si bien, qu'à présent, voulant vous marier, 12
310 Vous ne trouveriez pas la fille d'un huissier, 12
         Pas celle d'un recors, pas d'un cabaret même. 12
DORANTE
         Il faut donc avancer près de celle qui m'aime. 12
         Comme Paris est loin, si je ne suis déçu, 12
         Nous pourrons réussir avant qu'elle ait rien su. 12
315 Mais quelqu'un vient à nous, et j'entends du murmure. 12
SCÈNE IV
CLÉANDRE, au prévôt
         Ah ! Je suis innocent ; vous me faites injure. 12
LE PRÉVÔT, à Cléandre
         Si vous l'êtes, monsieur, ne craignez aucun mal ; 12
         Mais comme enfin le mort était votre rival, 12
         Et que le prisonnier proteste d'innocence, 12
320 Je dois sur ce soupçon vous mettre en sa présence. 12
CLÉANDRE, au prévôt
         Et si pour s'affranchir il ose me charger ? 12
LE PRÉVÔT, à Cléandre
         La justice entre vous en saura bien juger. 12
         Souffrez paisiblement que l'ordre s'exécute. 12
À Dorante.
         Vous avez vu, Monsieur, le coup qu'on vous impute. 12
325 Voyez ce cavalier ; en serait-il l'auteur ? 12
CLÉANDRE, bas
         Il va me reconnaître. Ah, Dieu ! Je meurs de peur. 12
DORANTE, au prévôt
         Souffrez que j'examine à loisir son visage. 12
Bas.
         C'est lui, mais il n'a fait qu'en homme de courage ; 12
         Ce serait lâcheté, quoi qu'il puisse arriver, 12
330 De perdre un si grand cœur quand je puis le sauver. 12
         Ne le découvrons point.
CLÉANDRE, bas
         Il me connaît, je tremble.
DORANTE, au prévôt
         Ce cavalier, Monsieur, n'a rien qui lui ressemble ; 12
Bas.
         L'autre est de moindre taille, il a le poil plus blond, 12
         Le teint plus coloré, le visage plus rond, 12
335 Et je le connais moins, tant plus je le contemple. 12
CLÉANDRE, bas
         Oh ! Générosité qui n'eut jamais d'exemple ! 12
DORANTE
         L'habit même est tout autre.
LE PRÉVÔT
         Enfin ce n'est pas lui ?
DORANTE
         Non, il n'a point de part au duel d'aujourd'hui. 12
LE PRÉVÔT, à Cléandre
         Je suis ravi, monsieur, de voir votre innocence 12
340 Assurée à présent par sa reconnaissance ; 12
         Sortez quand vous voudrez, vous avez tout pouvoir. 12
         Excusez la rigueur qu'a voulu mon devoir. 12
         Adieu.
CLÉANDRE, au prévôt
         Vous avez fait le dû de votre office.
SCÈNE V
DORANTE, à Cléandre
         Mon cavalier, pour vous je me fais injustice ; 12
345 Je vous tiens pour brave homme, et vous reconnais bien ; 12
         Faites votre devoir comme j'ai fait le mien. 12
CLÉANDRE
         Monsieur…
DORANTE
         Point de réplique, on pourrait nous entendre.
CLÉANDRE
         Sachez donc seulement qu'on m'appelle Cléandre, 12
         Que je sais mon devoir, que j'en prendrai souci, 12
350 Et que je périrai pour vous tirer d'ici. 12
SCÈNE VI
DORANTE
         N'est-il pas vrai, Cliton, que c'eût été dommage 12
         De livrer au malheur ce généreux courage ? 12
         J'avais entre mes mains et sa vie et sa mort, 12
         Et je me viens de voir arbitre de son sort. 12
CLITON
         Quoi ? C'est là donc, monsieur…
DORANTE
355 Oui, c'est là le coupable.
CLITON
         L'homme à votre cheval ?
DORANTE
         Rien n'est si véritable.
CLITON
         Je ne sais où j'en suis, et deviens tout confus : 12
         Ne m'aviez-vous pas dit que vous ne mentiez plus ? 12
DORANTE
         J'ai vu sur son visage un noble caractère, 12
360 Qui me parlant pour lui, m'a forcé de me taire, 12
         Et d'une voix connue entre les gens de cœur 12
         M'a dit qu'en le perdant je me perdrais d'honneur : 12
         J'ai cru devoir mentir pour sauver un brave homme. 12
CLITON
         Et c'est ainsi, monsieur, que l'on s'amende à Rome ? 12
365 Je me tiens au proverbe : oui, courez, voyagez ; 12
         Je veux être guenon si jamais vous changez : 12
         Vous mentirez toujours, monsieur, sur ma parole. 12
         Croyez-moi que Poitiers est une bonne école ; 12
         Pour le bien du public je veux le publier ; 12
370 Les leçons qu'on y prend ne peuvent s'oublier. 12
DORANTE
         Je ne mens plus, Cliton, je t'en donne assurance ; 12
         Mais en un tel sujet l'occasion dispense. 12
CLITON
         Vous en prendrez autant comme vous en verrez. 12
         Menteur vous voulez vivre, et menteur vous mourrez ; 12
375 Et l'on dira de vous pour oraison funèbre : 12
         "C'était en menterie un auteur très célèbre, 12
         Qui sut y raffiner de si digne façon, 12
         Qu'aux maîtres du métier il en eût fait leçon ; 12
         Et qui tant qu'il vécut, sans craindre aucune risque, 12
380 Aux plus forts d'après lui put donner quinze et bisque. " 12
DORANTE
         Je n'ai plus qu'à mourir, mon épitaphe est fait, 12
         Et tu m'érigeras en cavalier parfait : 12
         Tu ferais violence à l'humeur la plus triste. 12
         Mais sans plus badiner, va-t'en chercher Philiste ; 12
385 Donne-lui cette lettre ; et moi, sans plus mentir, 12
         Avec les prisonniers j'irai me divertir. 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
MÉLISSE, tenant une lettre ouverte en sa main
         Certes, il écrit bien : sa lettre est excellente. 12
LYSE
         Madame, sa personne est encor plus galante : 12
         Tout est charmant en lui, sa grâce, son maintien… 12
MÉLISSE
390 Il semble que déjà tu lui veuilles du bien ? 12
LYSE
         J'en trouve, à dire vrai, la rencontre si belle, 12
         Que je voudrais l'aimer si j'étais demoiselle. 12
         Il est riche, et de plus il demeure à Paris, 12
         Où des dames, dit-on, est le vrai paradis ; 12
395 Et ce qui vaut bien mieux que toutes ces richesses, 12
         Les maris y sont bons, et les femmes maîtresses. 12
         Je vous le dis encor, je m'y passerais bien ; 12
         Et si j'étais son fait, il serait fort le mien. 12
MÉLISSE
         Tu n'es pas dégoûtée. Enfin, Lyse, sans rire, 12
         C'est un homme bien fait ?
LYSE
400 Plus que je ne puis dire.
MÉLISSE
         À sa lettre il paraît qu'il a beaucoup d'esprit ; 12
         Mais, dis-moi, parle-t-il aussi bien qu'il écrit ? 12
LYSE
         Pour lui faire en discours montrer son éloquence, 12
         Il lui faudrait des gens de plus de conséquence : 12
405 C'est à vous d'éprouver ce que vous demandez. 12
MÉLISSE
         Et que croit-il de moi ?
LYSE
         Ce que vous lui mandez :
         Que vous l'avez tantôt vu par votre fenêtre ; 12
         Que vous l'aimez déjà.
MÉLISSE
         Cela pourrait bien être.
LYSE
         Sans l'avoir jamais vu ?
MÉLISSE
         J'écris bien sans le voir.
LYSE
410 Mais vous suivez d'un frère un absolu pouvoir, 12
         Qui vous ayant conté par quel bonheur étrange 12
         Il s'est mis à couvert de la mort de Florange, 12
         Se sert de cette feinte, en cachant votre nom, 12
         Pour lui donner secours dedans cette prison. 12
415 L'y voyant en sa place, il fait ce qu'il doit faire. 12
MÉLISSE
         Je n'écrivais tantôt qu'à dessein de lui plaire ; 12
         Mais, Lyse, maintenant j'ai pitié de l'ennui 12
         D'un homme si bien fait qui souffre pour autrui ; 12
         Et par quelques motifs que je vienne d'écrire, 12
420 Il est de mon honneur de ne m'en pas dédire. 12
         La lettre est de ma main, elle parle d'amour : 12
         S'il ne sait qui je suis, il peut l'apprendre un jour. 12
         Un tel gage m'oblige à lui tenir parole : 12
         Ce qu'on met par écrit passe une amour frivole. 12
425 Puisqu'il a du mérite, on ne m'en peut blâmer ; 12
         Et je lui dois mon cœur, s'il daigne l'estimer. 12
         Je m'en forme en idée une image si rare, 12
         Qu'elle pourrait gagner l'âme la plus barbare ; 12
         L'amour en est le peintre, et ton rapport flatteur 12
430 En fournit les couleurs à ce doux enchanteur. 12
LYSE
         Tout comme vous l'aimez vous verrez qu'il vous aime. 12
         Si vous vous engagez, il s'engage de même, 12
         Et se forme de vous un tableau si parfait, 12
         Que c'est lettre pour lettre et portrait pour portrait. 12
435 Il faut que votre amour plaisamment s'entretienne : 12
         Il sera votre idée, et vous serez la sienne. 12
         L'alliance est mignarde, et cette nouveauté, 12
         Surtout dans une lettre, aura grande beauté, 12
         Quand vous y souscrirez pour Dorante ou Mélisse : 12
440 " Votre très humble idée à vous rendre service. " 12
         Vous vous moquez, madame ; et loin d'y consentir, 12
         Vous n'en parlez ainsi que pour vous divertir. 12
MÉLISSE
         Je ne me moque point.
LYSE
         Et que fera, madame,
         Cet autre cavalier dont vous possédez l'âme, 12
         Votre amant ?
MÉLISSE
         Qui ?
LYSE
         Philiste.
MÉLISSE
445 Ah ! Ne présume pas
         Que son cœur soit sensible au peu que j'ai d'appas : 12
         Il fait mine d'aimer, mais sa galanterie 12
         N'est qu'un amusement et qu'une raillerie. 12
LYSE
         Il est riche, et parent des premiers de Lyon. 12
MÉLISSE
450 Et c'est ce qui le porte à plus d'ambition. 12
         S'il me voit quelquefois, c'est comme par surprise ; 12
         Dans ses civilités on dirait qu'il méprise, 12
         Qu'un seul mot de sa bouche est un rare bonheur, 12
         Et qu'un de ses regards est un excès d'honneur. 12
455 L'amour même d'un roi me serait importune, 12
         S'il fallait la tenir à si haute fortune. 12
         La sienne est un trésor qu'il fait bien d'épargner : 12
         L'avantage est trop grand, j'y pourrais trop gagner. 12
         Il n'entre point chez nous ; et quand il me rencontre, 12
460 Il semble qu'avec peine à mes yeux il se montre, 12
         Et prend l'occasion avec une froideur 12
         Qui craint en me parlant d'abaisser sa grandeur. 12
LYSE
         Peut-être il est timide et n'ose davantage. 12
MÉLISSE
         S'il craint, c'est que l'amour trop avant ne l'engage. 12
465 Il voit souvent mon frère, et ne parle de rien. 12
LYSE
         Mais vous le recevez, ce me semble, assez bien ? 12
MÉLISSE
         Comme je ne suis pas en amour des plus fines, 12
         Faute d'autre j'en souffre, et je lui rends ses mines ; 12
         Mais je commence à voir que de tels cajoleurs 12
470 Ne font qu'effaroucher les partis les meilleurs, 12
         Et ne dois plus souffrir qu'avec cette grimace 12
         D'un véritable amant il occupe la place. 12
LYSE
         Je l'ai vu pour vous voir faire beaucoup de tours. 12
MÉLISSE
         Qui l'empêche d'entrer, et me voir tous les jours ? 12
475 Cette façon d'agir est-elle plus polie ? 12
         Croit-il…
LYSE
         Les amoureux ont chacun leur folie :
         La sienne est de vous voir avec tant de respect, 12
         Qu'il passe pour superbe, et vous devient suspect ; 12
         Et la vôtre, un dégoût de cette retenue, 12
480 Qui vous fait mépriser la personne connue, 12
         Pour donner votre estime, et chercher avec soin 12
         L'amour d'un inconnu, parce qu'il est de loin. 12
SCÈNE II
CLÉANDRE
         Envers ce prisonnier as-tu fait cette feinte, 12
         Ma sœur ?
MÉLISSE
         Sans me connaître, il me croit l'âme atteinte,
485 Que je l'ai vu conduire en ce triste séjour, 12
         Que ma lettre et l'argent sont des effets d'amour ; 12
         Et Lyse, qui l'a vu, m'en dit tant de merveilles, 12
         Qu'elle fait presque entrer l'amour par les oreilles. 12
CLÉANDRE
         Ah ! Si tu savais tout !
MÉLISSE
         Elle ne laisse rien ;
490 Elle en vante l'esprit, la taille, le maintien, 12
         Le visage attrayant et la façon modeste. 12
CLÉANDRE
         Ah ! Que c'est peu de chose au prix de ce qui reste ! 12
MÉLISSE
         Que reste-t-il à dire ? Un courage invaincu ? 12
CLÉANDRE
         C'est le plus généreux qui jamais ait vécu ; 12
495 C'est le cœur le plus noble, et l'âme la plus haute… 12
MÉLISSE
         Quoi ? Vous voulez, mon frère, ajouter à sa faute, 12
         Percer avec ces traits un cœur qu'il a blessé, 12
         Et vous-même achever ce qu'elle a commencé ? 12
CLÉANDRE
         Ma sœur, à peine sais-je encor comme il se nomme, 12
500 Et je sais qu'on n'a vu jamais plus honnête homme, 12
         Et que ton frère enfin périrait aujourd'hui, 12
         Si nous avions affaire à tout autre qu'à lui. 12
         Quoique notre partie aie été si secrète 12
         Que j'en dusse espérer une sûre retraite, 12
505 Et que Florange et moi, comme je t'ai conté, 12
         Afin que ce duel ne pût être éventé, 12
         Sans prendre de seconds, l'eussions faite de sorte 12
         Que chacun pour sortir choisît diverse porte, 12
         Que nous n'eussions ensemble été vus de huit jours, 12
510 Que presque tout le monde ignorât nos amours, 12
         Et que l'occasion me fût si favorable 12
         Que je vis l'innocent saisi pour le coupable 12
         (je crois te l'avoir dit, qu'il nous vint séparer, 12
         Et que sur son cheval je sus me retirer) ; 12
515 Comme je me montrais, afin que ma présence 12
         Donnât lieu d'en juger une entière innocence, 12
         Sur un bruit épandu que le défunt et moi 12
         D'une même beauté nous adorions la loi, 12
         Un prévôt soupçonneux me saisit dans la rue, 12
520 Me mène au prisonnier, et m'expose à sa vue. 12
         Juge quel trouble j'eus de me voir en ces lieux : 12
         Ce cavalier me voit, m'examine des yeux, 12
         Me reconnaît, je tremble encore à te le dire ; 12
         Mais apprends sa vertu, chère sœur, et l'admire. 12
525 Ce grand cœur, se voyant mon destin en la main, 12
         Devient pour me sauver à soi-même inhumain ; 12
         Lui qui souffre pour moi sait mon crime et le nie, 12
         Dit que ce qu'on m'impute est une calomnie, 12
         Dépeint le criminel de toute autre façon, 12
530 Oblige le prévôt à sortir sans soupçon, 12
         Me promet amitié, m'assure de se taire : 12
         Voilà ce qu'il a fait ; vois ce que je dois faire. 12
MÉLISSE
         L'aimer, le secourir, et tous deux avouer 12
         Qu'une telle vertu ne se peut trop louer. 12
CLÉANDRE
535 Si je l'ai plaint tantôt de souffrir pour mon crime, 12
         Cette pitié, ma sœur, était bien légitime ; 12
         Mais ce n'est plus pitié, c'est obligation, 12
         Et le devoir succède à la compassion. 12
         Nos plus puissants secours ne sont qu'ingratitude ; 12
540 Mets à les redoubler ton soin et ton étude ; 12
         Sous ce même prétexte et ces déguisements, 12
         Ajoute à ton argent perles et diamants ; 12
         Qu'il ne manque de rien ; et pour sa délivrance 12
         Je vais de mes amis faire agir la puissance. 12
545 Que si tous leurs efforts ne peuvent le tirer, 12
         Pour m'acquitter vers lui j'irai me déclarer. 12
         Adieu : de ton côté prends souci de me plaire, 12
         Et vois ce que tu dois à qui te sauve un frère. 12
MÉLISSE
         Je vous obéirai très ponctuellement. 12
SCÈNE III
LYSE
550 Vous pouviez dire encor très volontairement ; 12
         Et la faveur du ciel vous a bien conservée, 12
         Si ces derniers discours ne vous ont achevée. 12
         Le parti de Philiste a de quoi s'appuyer ; 12
         Je n'en suis plus, madame : il n'est bon qu'à noyer ; 12
555 Il ne valut jamais un cheveu de Dorante. 12
         Je puis vers la prison apprendre une courante ? 12
MÉLISSE
         Oui, tu peux te résoudre encore à te crotter. 12
LYSE
         Quels de vos diamants me faut-il lui porter ? 12
MÉLISSE
         Mon frère va trop vite ; et sa chaleur l'emporte 12
560 Jusqu'à connaître mal des gens de cette sorte. 12
         Aussi, comme son but est différent du mien, 12
         Je dois prendre un chemin fort éloigné du sien. 12
         Il est reconnaissant, et je suis amoureuse ; 12
         Il a peur d'être ingrat, et je veux être heureuse. 12
565 À force de présents il se croit acquitter ; 12
         Mais le redoublement ne fait que rebuter. 12
         Si le premier oblige un homme de mérite, 12
         Le second l'importune, et le reste l'irrite, 12
         Et passé le besoin, quoi qu'on lui puisse offrir, 12
570 C'est un accablement qu'il ne saurait souffrir. 12
         L'amour est libéral, mais c'est avec adresse : 12
         Le prix de ses présents est en leur gentillesse ; 12
         Et celui qu'à Dorante exprès tu vas porter, 12
         Je veux qu'il le dérobe au lieu de l'accepter. 12
575 Écoute une pratique assez ingénieuse. 12
LYSE
         Elle doit être belle et fort mystérieuse. 12
MÉLISSE
         Au lieu des diamants dont tu viens de parler, 12
         Avec quelques douceurs il faut le régaler, 12
         Entrer sous ce prétexte, et trouver quelque voie 12
580 Par où, sans que j'y sois, tu fasses qu'il me voie : 12
         Porte-lui mon portrait, et comme sans dessein 12
         Fais qu'il puisse aisément le surprendre en ton sein ; 12
         Feins lors pour le ravoir un déplaisir extrême : 12
         S'il le rend, c'en est fait ; s'il le retient, il m'aime. 12
LYSE
585 À vous dire le vrai, vous en savez beaucoup. 12
MÉLISSE
         L'amour est un grand maître : il instruit tout d'un coup. 12
LYSE
         Il vient de vous donner de belles tablatures. 12
MÉLISSE
         Viens querir mon portrait avec des confitures : 12
         Comme pourra Dorante en user bien ou mal, 12
590 Nous résoudrons après touchant l'original. 12
SCÈNE IV
DORANTE
         Voilà, mon cher ami, la véritable histoire 12
         D'une aventure étrange et difficile à croire ; 12
         Mais puisque je vous vois, mon sort est assez doux. 12
PHILISTE
         L'aventure est étrange, et bien digne de vous ; 12
595 Et si je n'en voyois la fin trop véritable, 12
         J'aurois bien de la peine à la trouver croyable : 12
         Vous me seriez suspect, si vous étiez ailleurs. 12
CLITON
         Ayez pour lui, monsieur, des sentiments meilleurs : 12
         Il s'est bien converti dans un si long voyage ; 12
600 C'est tout un autre esprit sous le même visage ; 12
         Et tout ce qu'il débite est pure vérité, 12
         S'il ne ment quelquefois par générosité. 12
         C'est le même qui prit Clarice pour Lucrèce, 12
         Qui fit jaloux Alcippe avec sa noble adresse ; 12
605 Et malgré tout cela, le même toutefois, 12
         Depuis qu'il est ici, n'a menti qu'une fois. 12
PHILISTE
         En voudrois-tu jurer ?
CLITON
         Oui, monsieur, et j'en jure
         Par le dieu des menteurs, dont il est créature, 12
         Et s'il vous faut encore un serment plus nouveau, 12
610 Par l'hymen de Poitiers et le festin sur l'eau. 12
PHILISTE
         Laissant là ce badin, ami, je vous confesse 12
         Qu'il me souvient toujours de vos traits de jeunesse. 12
         Cent fois en cette ville aux meilleures maisons 12
         J'en ai fait un bon conte en déguisant les noms ; 12
615 J'en ai ri de bon cœur, et j'en ai bien fait rire ; 12
         Et quoi que maintenant je vous entende dire, 12
         Ma mémoire toujours me les vient présenter, 12
         Et m'en fait un rapport qui m'invite à douter. 12
DORANTE
         Formez en ma faveur de plus saines pensées : 12
620 Ces petites humeurs sont aussitôt passées ; 12
         Et l'air du monde change en bonnes qualités 12
         Ces teintures qu'on prend aux universités. 12
PHILISTE
         Dès lors, à cela près, vous étiez en estime 12
         D'avoir une âme noble, et grande, et magnanime. 12
CLITON
625 Je le disais dès lors : sans cette qualité, 12
         Vous n'eussiez pu jamais le payer de bonté. 12
DORANTE
         Ne te tairas-tu point ?
CLITON
         Dis-je rien qu'il ne sache,
         Et fais-je à votre nom quelque nouvelle tache ? 12
         N'était-il pas, monsieur, avec Alcippe et vous, 12
630 Quand ce festin en l'air le rendit si jaloux ? 12
         Lui qui fut le témoin du conte que vous fîtes, 12
         Lui qui vous sépara lorsque vous vous battîtes, 12
         Ne sait-il pas encor les plus rusés détours 12
         Dont votre esprit adroit bricola vos amours ? 12
PHILISTE
635 Ami, ce flux de langue est trop grand pour se taire ; 12
         Mais sans plus l'écouter, parlons de votre affaire. 12
         Elle me semble aisée, et j'ose me vanter 12
         Qu'assez facilement je pourrai l'emporter : 12
         Ceux dont elle dépend sont de ma connaissance, 12
640 Et même à la plupart je touche de naissance ; 12
         Le mort était d'ailleurs fort peu considéré, 12
         Et chez les gens d'honneur on ne l'a point pleuré. 12
         Sans perdre plus de temps, souffrez que j'aille apprendre 12
         Pour en venir à bout quel chemin il faut prendre. 12
645 Ne vous attristez point cependant en prison ; 12
         On aura soin de vous comme en votre maison : 12
         Le concierge en a l'ordre, il tient de moi sa place, 12
         Et sitôt que je parle il n'est rien qu'il ne fasse. 12
DORANTE
         Ma joie est de vous voir, vous me l'allez ravir. 12
PHILISTE
650 Je prends congé de vous pour vous aller servir. 12
         Cliton divertira votre mélancolie. 12
SCÈNE V
CLITON
         Comment va maintenant l'amour ou la folie ? 12
         Cette dame obligeante au visage inconnu, 12
         Qui s'empare des cœurs avec son revenu, 12
655 Est-elle encore aimable ? A-t-elle encor des charmes ? 12
         Par générosité lui rendons-nous les armes ? 12
DORANTE
         Cliton, je la tiens belle, et m'ose figurer 12
         Qu'elle n'a rien en soi qu'on ne puisse adorer. 12
         Qu'en imagines-tu ?
CLITON
         J'en fais des conjectures
660 Qui s'accordent fort mal avecque vos figures. 12
         Vous payer par avance, et vous cacher son nom, 12
         Quoi que vous présumiez, ne marque rien de bon. 12
         À voir ce qu'elle a fait, et comme elle procède, 12
         Je jurerais, monsieur, qu'elle est ou vieille ou laide, 12
665 Peut-être l'une et l'autre, et vous a regardé 12
         Comme un galant commode, et fort incommodé. 12
DORANTE
         Tu parles en brutal.
CLITON
         Vous, en visionnaire.
         Mais si je disais vrai, que prétendez-vous faire ? 12
DORANTE
         Envoyer et la dame et les amours au vent. 12
CLITON
670 Mais vous avez reçu : quiconque prend se vend. 12
DORANTE
         Quitte pour lui jeter son argent à la tête. 12
CLITON
         Le compliment est doux et la défaite honnête. 12
         Tout de bon à ce coup vous êtes converti : 12
         Je le soutiens, monsieur, le proverbe a menti. 12
675 Sans scrupule autrefois, témoin votre Lucrèce, 12
         Vous emportiez l'argent, et quittiez la maîtresse ; 12
         Mais Rome vous a fait si grand homme de bien, 12
         Qu'à présent vous voulez rendre à chacun le sien : 12
         Vous vous êtes instruit des cas de conscience. 12
DORANTE
680 Tu m'embrouilles l'esprit faute de patience. 12
         Deux ou trois jours peut-être, un peu plus, un peu moins, 12
         Éclairciront ce trouble, et purgeront ces soins. 12
         Tu sais qu'on m'a promis que la beauté qui m'aime 12
         Viendra me rapporter sa réponse elle-même ; 12
         Vois déjà sa servante, elle revient.
CLITON
685 Tant pis :
         Dussiez-vous enrager, c'est ce que je vous dis. 12
         Si fréquente ambassade, et maîtresse invisible, 12
         Sont de ma conjecture une preuve infaillible. 12
         Voyons ce qu'elle veut, et si son passe-port 12
690 Est aussi bien fourni comme au premier abord. 12
DORANTE
         Veux-tu qu'à tous moments il pleuve des pistoles ? 12
CLITON
         Qu'avons-nous sans cela besoin de ses paroles ? 12
SCÈNE VI
DORANTE, à Lyse
         Je ne t'espérais pas si soudain de retour. 12
LYSE
         Vous jugerez par là d'un cœur qui meurt d'amour. 12
695 De vos civilités ma maîtresse est ravie : 12
         Elle serait venue, elle en brûle d'envie ; 12
         Mais une compagnie au logis la retient : 12
         Elle viendra bientôt, et peut-être elle vient ; 12
         Et je me connais mal à l'ardeur qui l'emporte, 12
700 Si vous ne la voyez même avant que je sorte. 12
         Acceptez cependant quelque peu de douceurs 12
         Fort propres en ces lieux à conforter les cœurs : 12
         Les sèches sont dessous, celles-ci sont liquides. 12
CLITON
         Les amours de tantôt me semblaient plus solides. 12
705 Si tu n'as autre chose, épargne mieux tes pas : 12
         Cette inégalité ne me satisfait pas. 12
         Nous avons le cœur bon, et dans nos aventures 12
         Nous ne fûmes jamais hommes à confitures. 12
LYSE
         Badin, qui te demande ici ton sentiment ? 12
CLITON
710 Ah ! Tu me fais l'amour un peu bien rudement. 12
LYSE
         Est-ce à toi de parler ? Que n'attends-tu ton heure ? 12
DORANTE
         Saurons-nous cette fois son nom, ou sa demeure ? 12
LYSE
         Non pas encor sitôt.
DORANTE
         Mais te vaut-elle bien ?
         Parle-moi franchement, et ne déguise rien. 12
LYSE
715 À ce compte, monsieur, vous me trouvez passable ? 12
DORANTE
         Je te trouve de taille et d'esprit agréable, 12
         Tant de grâce en l'humeur, et tant d'attrait aux yeux, 12
         Qu'à te dire le vrai, je ne voudrais pas mieux : 12
         Elle me charmera ; pourvu qu'elle te vaille. 12
LYSE
720 Ma maîtresse n'est pas tout à fait de ma taille, 12
         Mais elle me surpasse en esprit, en beauté, 12
         Autant et plus encor, monsieur, qu'en qualité. 12
DORANTE
         Tu sais adroitement couler ta flatterie. 12
         Que ce bout de ruban a de galanterie ! 12
725 Je le veux dérober. Mais qu'est-ce qui le suit ? 12
LYSE
         Rendez-le-moi, monsieur ; j'ai hâte, il s'en va nuit. 12
DORANTE
         Je verrai ce que c'est.
LYSE
         C'est une mignature.
DORANTE
         Oh ! Le charmant portrait ! L'adorable peinture ! 12
         Elle est faite à plaisir.
LYSE
         Après le naturel.
DORANTE
730 Je ne crois pas jamais avoir rien vu de tel. 12
LYSE
         Ces quatre diamants dont elle est enrichie 12
         Ont sous eux quelque feuille, ou mal nette, ou blanchie, 12
         Et je cours de ce pas y faire regarder. 12
DORANTE
         Et quel est ce portrait ?
LYSE
         Le faut-il demander ?
735 Et doutez-vous si c'est ma maîtresse elle-même ? 12
DORANTE
         Quoi ? Celle qui m'écrit ?
LYSE
         Oui, celle qui vous aime ;
         À l'aimer tant soit peu vous l'auriez deviné. 12
DORANTE
         Un si rare bonheur ne m'est pas destiné ; 12
         Et tu me veux flatter par cette fausse joie. 12
LYSE
740 Quand je dis vrai, monsieur, je prétends qu'on me croie. 12
         Mais je m'amuse trop, l'orfèvre est loin d'ici ; 12
         Donnez-moi, je perds temps.
DORANTE
         Laisse-moi ce souci :
         Nous avons un orfèvre arrêté pour ses dettes, 12
         Qui saura tout remettre au point que tu souhaites. 12
LYSE
         Vous m'en donnez, monsieur.
DORANTE
745 Je te le ferai voir.
LYSE
         A-t-il la main fort bonne ?
DORANTE
         Autant qu'on peut l'avoir.
LYSE
         Sans mentir ?
DORANTE
         Sans mentir.
CLITON
         Il est trop jeune, il n'ose.
LYSE
         Je voudrais bien pour vous faire ici quelque chose ; 12
         Mais vous le montrerez.
DORANTE
         Non, à qui que ce soit.
LYSE
750 Vous me ferez chasser si quelque autre le voit. 12
DORANTE
         Va, dors en sûreté.
LYSE
         Mais enfin à quand rendre ?
DORANTE
         Dès demain.
LYSE
         Demain donc je viendrai le reprendre :
         Je ne puis me résoudre à vous désobliger. 12
CLITON, à Dorante, puis à Lyse
         Elle se met pour vous en un très grand danger. 12
         Dirons-nous rien nous deux ?
LYSE
         Non.
CLITON
755 Comme tu méprises !
LYSE
         Je n'ai pas le loisir d'entendre tes sottises. 12
CLITON
         Avec cette rigueur tu me feras mourir. 12
LYSE
         Peut-être à mon retour je saurai te guérir ; 12
         Je ne puis mieux pour l'heure : adieu.
CLITON
         Tout me succède.
SCÈNE VII
DORANTE
760 Viens, Cliton, et regarde. Est-elle vieille ou laide ? 12
         Voit-on des yeux plus vifs ? Voit-on des traits plus doux ? 12
CLITON
         Je suis un peu moins dupe, et plus futé que vous. 12
         C'est un leurre, monsieur, la chose est toute claire : 12
         Elle a fait tout du long les mines qu'il faut faire. 12
765 On amorce le monde avec de tels portraits : 12
         Pour les faire surprendre on les apporte exprès ; 12
         On s'en fâche, on fait bruit, on vous les redemande ; 12
         Mais on tremble toujours de crainte qu'on les rende ; 12
         Et pour dernière adresse, une telle beauté 12
770 Ne se voit que de nuit et dans l'obscurité, 12
         De peur qu'en un moment l'amour ne s'estropie 12
         À voir l'original si loin de sa copie. 12
         Mais laissons ce discours, qui peut vous ennuyer. 12
         Vous ferai-je venir l'orfèvre prisonnier ? 12
DORANTE
775 Simple, n'as-tu point vu que c'était une feinte, 12
         Un effet de l'amour dont mon âme est atteinte ? 12
CLITON
         Bon : en voici déjà de deux en même jour, 12
         Par devoir d'honnête homme, et par effet d'amour. 12
         Avec un peu de temps nous en verrons bien d'autres ; 12
780 Chacun a ses talents, et ce sont là les vôtres. 12
DORANTE
         Tais-toi, tu m'étourdis de tes sottes raisons. 12
         Allons prendre un peu l'air dans la cour des prisons. 12
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
DORANTE
         Je vous en prie encor, discourons d'autre chose, 12
         Et sur un tel sujet ayons la bouche close : 12
785 On peut nous écouter, et vous surprendre ici ; 12
         Et si vous vous perdez, vous me perdez aussi. 12
         La parfaite amitié que pour vous j'ai conçue, 12
         Quoiqu'elle soit l'effet d'une première vue, 12
         Joint mon péril au vôtre, et les unit si bien 12
790 Qu'au cours de votre sort elle attache le mien. 12
CLÉANDRE
         N'ayez aucune peur, et sortez d'un tel doute. 12
         J'ai des gens là dehors qui gardent qu'on écoute ; 12
         Et je puis vous parler en toute sûreté 12
         De ce que mon malheur doit à votre bonté. 12
795 Si d'un bienfait si grand qu'on reçoit sans mérite 12
         Qui s'avoue insolvable aucunement s'acquitte, 12
         Pour m'acquitter vers vous autant que je le puis, 12
         J'avoue, et hautement, monsieur, que je le suis ; 12
         Mais si cette amitié par l'amitié se paie, 12
800 Ce cœur qui vous doit tout vous en rend une vraie. 12
         La vôtre la devance à peine d'un moment ; 12
         Elle attache mon sort au vôtre également ; 12
         Et l'on n'y trouvera que cette différence, 12
         Qu'en vous elle est faveur, en moi reconnaissance. 12
DORANTE
805 N'appelez point faveur ce qui fut un devoir : 12
         Entre les gens de cœur il suffit de se voir. 12
         Par un effort secret de quelque sympathie 12
         L'un à l'autre aussitôt un certain nœud les lie : 12
         Chacun d'eux sur son front porte écrit ce qu'il est, 12
810 Et quand on lui ressemble, on prend son intérêt. 12
CLITON
         Par exemple, voyez, aux traits de ce visage 12
         Mille dames m'ont pris pour homme de courage, 12
         Et sitôt que je parle, on devine à demi 12
         Que le sexe jamais ne fut mon ennemi. 12
CLÉANDRE
         Cet homme a de l'humeur.
DORANTE
815 C'est un vieux domestique,
         Qui, comme vous voyez, n'est pas mélancolique. 12
         À cause de son âge il se croit tout permis ; 12
         Il se rend familier avec tous mes amis, 12
         Mêle partout son mot, et jamais, quoi qu'on die, 12
820 Pour donner son avis il n'attend qu'on l'en prie. 12
         Souvent il importune, et quelquefois il plaît. 12
CLÉANDRE
         J'en voudrais connaître un de l'humeur dont il est. 12
CLITON
         Croyez qu'à le trouver vous auriez de la peine : 12
         Le monde n'en voit pas quatorze à la douzaine ; 12
825 Et je jurerais bien, monsieur, en bonne foi, 12
         Qu'en France il n'en est point que Jodelet et moi. 12
DORANTE
         Voilà de ses bons mots les galantes surprises ; 12
         Mais qui parle beaucoup dit beaucoup de sottises ; 12
         Et quand il a dessein de se mettre en crédit, 12
830 Plus il y fait d'effort, moins il sait ce qu'il dit. 12
CLITON
         On appelle cela des vers à ma louange. 12
CLÉANDRE
         Presque insensiblement nous avons pris le change. 12
         Mais revenons, monsieur, à ce que je vous dois. 12
DORANTE
         Nous en pourrons parler encor quelque autre fois : 12
         Il suffit pour ce coup.
CLÉANDRE
835 Je ne saurais vous taire
         En quel heureux état se trouve votre affaire. 12
         Vous sortirez bientôt, et peut-être demain ; 12
         Mais un si prompt secours ne vient pas de ma main : 12
         Les amis de Philiste en ont trouvé la voie ; 12
840 J'en dois rougir de honte au milieu de ma joie ; 12
         Et je ne saurais voir sans être un peu jaloux 12
         Qu'il m'ôte les moyens de m'employer pour vous. 12
         Je cède avec regret à cet ami fidèle : 12
         S'il a plus de pouvoir, il n'a pas plus de zèle ; 12
845 Et vous m'obligerez, au sortir de prison, 12
         De me faire l'honneur de prendre ma maison. 12
         Je n'attends point le temps de votre délivrance, 12
         De peur qu'encore un coup Philiste me devance ; 12
         Comme il m'ôte aujourd'hui l'espoir de vous servir, 12
850 Vous loger est un bien que je lui veux ravir. 12
DORANTE
         C'est un excès d'honneur que vous me voulez rendre ; 12
         Et je croirais faillir de m'en vouloir défendre. 12
CLÉANDRE
         Je vous en reprierai quand vous pourrez sortir ; 12
         Et lors nous tâcherons à vous bien divertir, 12
855 Et vous faire oublier l'ennui que je vous cause. 12
         Auriez-vous cependant besoin de quelque chose ? 12
         Vous êtes voyageur, et pris par des sergents ; 12
         Et quoique ces messieurs soient fort honnêtes gens, 12
         Il en est quelques-uns…
CLITON
         Les siens en sont du nombre :
860 Ils ont en le prenant pillé jusqu'à son ombre ; 12
         Et n'était que le ciel a su le soulager, 12
         Vous le verriez encor fort net et fort léger ; 12
         Mais comme je pleurais ses tristes aventures, 12
         Nous avons reçu lettre, argent et confitures. 12
CLÉANDRE
         Et de qui ?
DORANTE
865 Pour le dire, il faudrait deviner.
         Jugez ce qu'en ma place on peut s'imaginer. 12
         Une dame m'écrit, me flatte, me régale, 12
         Me promet une amour qui n'eut jamais d'égale, 12
         Me fait force présents…
CLÉANDRE
         Et vous visite ?
DORANTE
         Non.
CLÉANDRE
         Vous savez son logis ?
DORANTE
870 Non, pas même son nom.
         Ne soupçonnez-vous point ce que ce pourrait être ? 12
CLÉANDRE
         À moins que de la voir je ne la puis connaître. 12
DORANTE
         Pour un si bon ami je n'ai point de secret. 12
         Voyez, connaissez-vous les traits de ce portrait ? 12
CLÉANDRE
875 Elle semble éveillée, et passablement belle ; 12
         Mais je ne vous en puis dire aucune nouvelle, 12
         Et je ne connais rien à ces traits que je vois. 12
         Je vais vous préparer une chambre chez moi. 12
         Adieu.
SCÈNE II
DORANTE
         Ce brusque adieu marque un trouble dans l'âme :
         Sans doute il la connaît.
CLITON
880 C'est peut-être sa femme ?
DORANTE
         Sa femme ?
CLITON
         Oui, c'est sans doute elle qui vous écrit ;
         Et vous venez de faire un coup de grand esprit. 12
         Voilà de vos secrets et de vos confidences. 12
DORANTE
         Nomme-les par leur nom, dis de mes imprudences. 12
885 Mais serait-ce en effet celle que tu me dis ? 12
CLITON
         Envoyez vos portraits à de tels étourdis : 12
         Ils gardent un secret avec extrême adresse. 12
         C'est sa femme, vous dis-je, ou du moins sa maîtresse : 12
         Ne l'avez-vous pas vu tout changé de couleur ? 12
DORANTE
890 Je l'ai vu, comme atteint d'une vive douleur, 12
         Faire de vains efforts pour cacher sa surprise. 12
         Son désordre, Cliton, montre ce qu'il déguise : 12
         Il a pris un prétexte à sortir promptement, 12
         Sans se donner loisir d'un mot de compliment. 12
CLITON
895 Qu'il fera dangereux rencontrer sa colère ! 12
         Il va tout renverser si l'on le laisse faire, 12
         Et je vous tiens pour mort si sa fureur se croit ; 12
         Mais surtout ses valets peuvent bien marcher droit : 12
         Malheureux le premier qui fâchera son maître ! 12
900 Pour autres cent louis je ne voudrais pas l'être. 12
DORANTE
         La chose est sans remède ; en soit ce qui pourra : 12
         S'il fait tant le mauvais, peut-être on le verra. 12
         Ce n'est pas qu'après tout, Cliton, si c'est sa femme, 12
         Je ne sache étouffer cette naissante flamme : 12
905 Ce serait lui prêter un fort mauvais secours 12
         Que lui ravir l'honneur en conservant ses jours ; 12
         D'une belle action j'en ferais une noire. 12
         J'en ai fait mon ami, je prends part à sa gloire ; 12
         Et je ne voudrais pas qu'on pût me reprocher 12
910 De servir un brave homme au prix d'un bien si cher. 12
CLITON
         Et s'il est son amant ?
DORANTE
         Puisqu'elle me préfère,
         Ce que j'ai fait pour lui vaut bien qu'il me défère ; 12
         Sinon, il a du cœur, il en sait bien les lois, 12
         Et je suis résolu de défendre son choix. 12
915 Tandis, pour un moment trêve de raillerie, 12
         Je veux entretenir un peu ma rêverie. 12
Il prend le portrait de Mélisse.
         Merveille qui m'as enchanté, 8
         Portrait à qui je rends les armes, 8
         As-tu bien autant de bonté 8
920 Comme tu me fais voir de charmes ? 8
         Hélas ! Au lieu de l'espérer, 8
         Je ne fais que me figurer 8
         Que tu te plains à cette belle, 8
         Que tu lui dis mon procédé, 8
925 Et que je te fus infidèle 8
         Sitôt que je t'eus possédé. 8
         Garde mieux le secret que moi, 8
         Daigne en ma faveur te contraindre : 8
         Si j'ai pu te manquer de foi, 8
930 C'est m'imiter que de t'en plaindre. 8
         Ta colère en me punissant 8
         Te fait criminel d'innocent ; 8
         Sur toi retombent les vengeances… 8
CLITON, lui ôtant le portrait
         Vous ne dites, monsieur, que des extravagances, 12
935 Et parlez justement le langage des fous. 12
         Donnez, j'entretiendrai ce portrait mieux que vous ; 12
         Je veux vous en montrer de meilleures méthodes, 12
         Et lui faire des vœux plus courts et plus commodes. 12
         Adorable et riche beauté, 8
940 Qui joins les effets aux paroles, 8
         Merveille qui m'as enchanté 8
         Par tes douceurs et tes pistoles, 8
         Sache un peu mieux les partager ; 8
         Et si tu nous veux obliger 8
945 À dépeindre aux races futures 8
         L'éclat de tes faits inouïs, 8
         Garde pour toi les confitures, 8
         Et nous accable de louis. 8
         Voilà parler en homme.
DORANTE
         Arrête tes saillies,
950 Ou va du moins ailleurs débiter tes folies. 12
         Je ne suis pas toujours d'humeur à t'écouter. 12
CLITON
         Et je ne suis jamais d'humeur à vous flatter ; 12
         Je ne vous puis souffrir de dire une sottise. 12
         Par un double intérêt je prends cette franchise : 12
955 L'un, vous êtes mon maître, et j'en rougis pour vous ; 12
         L'autre, c'est mon talent, et j'en deviens jaloux. 12
DORANTE
         Si c'est là ton talent, ma faute est sans exemple. 12
CLITON
         Ne me l'enviez point, le vôtre est assez ample ; 12
         Et puisque enfin le ciel m'a voulu départir 12
960 Le don d'extravaguer, comme à vous de mentir, 12
         Comme je ne mens point devant votre excellence, 12
         Ne dites à mes yeux aucune extravagance ; 12
         N'entreprenez sur moi, non plus que moi sur vous. 12
DORANTE
         Tais-toi ; le ciel m'envoie un entretien plus doux : 12
         L'ambassade revient.
CLITON
965 Que nous apporte-t-elle ?
DORANTE
         Maraud, veux-tu toujours quelque douceur nouvelle ? 12
CLITON
         Non pas, mais le passé m'a rendu curieux ; 12
         Je lui regarde aux mains un peu plutôt qu'aux yeux. 12
SCÈNE III
CLITON, à Lyse
         Montre ton passe-port. Quoi ? Tu viens les mains vides ? 12
970 Ainsi détruit le temps les biens les plus solides ; 12
         Et moins d'un jour réduit tout votre heur et le mien, 12
         Des louis aux douceurs, et des douceurs à rien. 12
LYSE
         Si j'apportai tantôt, à présent je demande. 12
DORANTE
         Que veux-tu ?
LYSE
         Ce portrait, que je veux qu'on me rende.
DORANTE
975 As-tu pris du secours pour faire plus de bruit ? 12
LYSE
         J'amène ici ma sœur, parce qu'il s'en va nuit ; 12
         Mais vous pensez en vain chercher une défaite : 12
         Demandez-lui, monsieur, quelle vie on m'a faite. 12
DORANTE
         Quoi ? Ta maîtresse sait que tu me l'as laissé ? 12
LYSE
980 Elle s'en est doutée, et je l'ai confessé. 12
DORANTE
         Elle s'en est donc mise en colère ?
LYSE
         Et si forte,
         Que je n'ose rentrer si je ne le rapporte : 12
         Si vous vous obstinez à me le retenir, 12
         Je ne sais dès ce soir, monsieur, que devenir ; 12
985 Ma fortune est perdue, et dix ans de service. 12
DORANTE
         Écoute, il n'est pour toi chose que je ne fisse. 12
         Si je te nuis ici, c'est avec grand regret ; 12
         Mais on aura mon cœur avant que ce portrait. 12
         Va dire de ma part à celle qui t'envoie 12
990 Qu'il fait tout mon bonheur, qu'il fait toute ma joie ; 12
         Que rien n'approcherait de mon ravissement, 12
         Si je le possédais de son consentement ; 12
         Qu'il est l'unique bien où mon espoir se fonde, 12
         Qu'il est le seul trésor qui me soit cher au monde. 12
995 Et quant à ta fortune, il est en mon pouvoir 12
         De la faire monter par delà ton espoir. 12
LYSE
         Je ne veux point de vous, ni de vos récompenses. 12
DORANTE
         Tu me dédaignes trop.
LYSE
         Je le dois.
CLITON
         Tu l'offenses.
         Mais voulez-vous, monsieur, me croire et vous venger ? 12
1000 Rendez-lui son portrait pour la faire enrager. 12
LYSE
         Oh ! Le grand habile homme ! Il y connaît finesse. 12
         C'est donc ainsi, monsieur, que vous tenez promesse ? 12
         Mais puisque auprès de vous j'ai si peu de crédit, 12
         Demandez à ma sœur ce qu'elle m'en a dit, 12
1005 Et si c'est sans raison que j'ai tant l'épouvante. 12
DORANTE
         Tu verras que ta sœur sera plus obligeante ; 12
         Mais si ce grand courroux lui donne autant d'effroi, 12
         Je ferai tout autant pour elle que pour toi. 12
LYSE
         N'importe, parlez-lui : du moins vous saurez d'elle 12
1010 Avec quelle chaleur j'ai pris votre querelle. 12
DORANTE, à Mélisse
         Son ordre est-il si rude ?
MÉLISSE
         Il est assez exprès ;
         Mais sans mentir, ma sœur vous presse un peu de près : 12
         Quoi qu'elle ait commandé, la chose a deux visages. 12
CLITON
         Comme toutes les deux jouent leurs personnages ! 12
MÉLISSE
1015 Souvent tout cet effort à ravoir un portrait 12
         N'est que pour voir l'amour par l'état qu'on en fait. 12
         C'est peut-être après tout le dessein de madame : 12
         Ma sœur, non plus que moi, ne lit pas dans son âme. 12
         En ces occasions il fait bon hasarder, 12
1020 Et de force ou de gré je saurais le garder. 12
         Si vous l'aimez, monsieur, croyez qu'en son courage 12
         Elle vous aime assez pour vous laisser ce gage : 12
         Ce serait vous traiter avec trop de rigueur, 12
         Puisque avant ce portrait on aura votre cœur ; 12
1025 Et je la trouverais d'une humeur bien étrange, 12
         Si je ne lui faisais accepter cette échange. 12
         Je l'entreprends pour vous, et vous répondrai bien 12
         Qu'elle aimera ce gage autant comme le sien. 12
DORANTE
         Ô ciel ! Et de quel nom faut-il que je te nomme ? 12
CLITON
1030 Ainsi font deux soldats qui sont chez le bonhomme : 12
         Quand l'un veut tout tuer, l'autre rabat les coups ; 12
         L'un jure comme un diable, et l'autre file doux. 12
         Les belles, n'en déplaise à tout votre grimoire ! 12
         Vous vous entr'entendez comme larrons en foire. 12
MÉLISSE
         Que dit cet insolent ?
DORANTE
1035 C'est un fou qui me sert.
CLITON
         Vous dites que…
DORANTE, à Cliton
         Tais-toi, ta sottise me perd.
À Mélisse.
         Je suivrai ton conseil, il m'a rendu la vie. 12
LYSE
         Avec sa complaisance à flatter votre envie, 12
         Dans le cœur de madame elle croit pénétrer ; 12
1040 Mais son front en rougit, et n'ose se montrer. 12
MÉLISSE
         Mon front n'en rougit point, et je veux bien qu'il voie 12
         D'où lui vient ce conseil qui lui rend tant de joie. 12
DORANTE
         Mes yeux, que vois-je ? Où suis-je ? êtes-vous des flatteurs ? 12
         Si le portrait dit vrai, les habits sont menteurs. 12
1045 Madame, c'est ainsi que vous savez surprendre ! 12
MÉLISSE
         C'est ainsi que je tâche à ne me point méprendre, 12
         À voir si vous m'aimez, et savez mériter 12
         Cette parfaite amour que je vous veux porter. 12
         Ce portrait est à vous, vous l'avez su défendre, 12
1050 Et de plus sur mon cœur vous pouvez tout prétendre ; 12
         Mais par quelque motif que vous l'eussiez rendu, 12
         L'un et l'autre à jamais était pour vous perdu. 12
         Je retirais le cœur en retirant ce gage, 12
         Et vous n'eussiez de moi jamais vu que l'image. 12
1055 Voilà le vrai sujet de mon déguisement. 12
         Pour ne rien hasarder, j'ai pris ce vêtement, 12
         Pour entrer sans soupçon, pour en sortir de même, 12
         Et ne me point montrer qu'ayant vu si l'on m'aime. 12
DORANTE
         Je demeure immobile, et pour vous répliquer 12
1060 Je perds la liberté même de m'expliquer. 12
         Surpris, charmé, confus d'une telle merveille, 12
         Je ne sais si je dors, je ne sais si je veille, 12
         Je ne sais si je vis ; et je sais toutefois 12
         Que ma vie est trop peu pour ce que je vous dois ; 12
1065 Que tous mes jours usés à vous rendre service, 12
         Que tout mon sang pour vous offert en sacrifice, 12
         Que tout mon cœur brûlé d'amour pour vos appas, 12
         Envers votre beauté ne m'acquitteraient pas. 12
MÉLISSE
         Sachez, pour arrêter ce discours qui me flatte, 12
1070 Que je n'ai pu moins faire, à moins que d'être ingrate. 12
         Vous avez fait pour moi plus que vous ne savez, 12
         Et je vous dois bien plus que vous ne me devez. 12
         Vous m'entendrez un jour ; à présent je vous quitte, 12
         Et malgré mon amour, je romps cette visite. 12
1075 Le soin de mon honneur veut que j'en use ainsi : 12
         Je crains à tous moments qu'on me surprenne ici ; 12
         Encor que déguisée, on pourrait me connaître. 12
         Je vous puis cette nuit parler par ma fenêtre, 12
         Du moins si le concierge est homme à consentir, 12
1080 À force de présents, que vous puissiez sortir. 12
         Un peu d'argent fait tout chez les gens de sa sorte. 12
DORANTE
         Mais après que les dons m'auront ouvert la porte, 12
         Où dois-je vous chercher ?
MÉLISSE
         Ayant su la maison,
         Vous pourriez aisément vous informer du nom : 12
1085 Encore un jour ou deux il me faut vous le taire ; 12
         Mais vous n'êtes pas homme à me vouloir déplaire. 12
         Je loge en Bellecour, environ au milieu, 12
         Dans un grand pavillon. N'y manquez pas. Adieu. 12
DORANTE
         Donnez quelque signal pour plus certaine adresse. 12
LYSE
1090 Un linge servira de marque plus expresse ; 12
         J'en prendrai soin.
MÉLISSE
         On ouvre et quelqu'un vous vient voir.
         Si vous m'aimez, Monsieur…
Elles abaissent toutes deux leurs coiffes.
DORANTE
         Je sais bien mon devoir ;
         Sur ma discrétion prenez toute assurance. 12
SCÈNE IV
PHILISTE
         Ami, notre bonheur passe notre espérance. 12
1095 Vous avez compagnie ! Ah ! Voyons, s'il vous plaît. 12
DORANTE
         Laissez-les s'échapper, je vous dirai qui c'est. 12
         Ce n'est qu'une lingère : allant en Italie, 12
         Je la vis en passant, et la trouvai jolie ; 12
         Nous fîmes connaissance ; et me sachant ici, 12
1100 Comme vous le voyez, elle en a pris souci. 12
PHILISTE
         Vous trouvez en tous lieux d'assez bonnes fortunes. 12
DORANTE
         Celle-ci pour le moins n'est pas des plus communes. 12
PHILISTE
         Elle vous semble belle, à ce compte ?
DORANTE
         À ravir.
PHILISTE
         Je n'en suis point jaloux.
DORANTE
         M'y voulez-vous servir ?
PHILISTE
1105 Je suis trop maladroit pour un si noble rôle. 12
DORANTE
         Vous n'avez seulement qu'à dire une parole. 12
PHILISTE
         Qu'une ?
DORANTE
         Non. Cette nuit j'ai promis de la voir,
         Sûr que vous obtiendrez mon congé pour ce soir. 12
         Le concierge est à vous.
PHILISTE
         C'est une affaire faite.
DORANTE
1110 Quoi ! Vous me refusez un mot que je souhaite ? 12
PHILISTE
         L'ordre, tout au contraire, en est déjà donné, 12
         Et votre esprit trop prompt n'a pas bien deviné. 12
         Comme je vous quittais avec peine à vous croire, 12
         Quatre de mes amis m'ont conté votre histoire. 12
1115 Ils marchaient après vous deux ou trois mille pas ; 12
         Ils vous ont vu courir, tomber le mort à bas, 12
         L'autre vous démonter, et fuir en diligence : 12
         Ils ont vu tout cela de sur une éminence, 12
         Et n'ont connu personne, étant trop éloignés. 12
1120 Voilà, quoi qu'il en soit, tous nos procès gagnés, 12
         Et plus tôt de beaucoup que je n'osais prétendre. 12
         Je n'ai point perdu temps, et les ai fait entendre ; 12
         Si bien que sans chercher d'autre éclaircissement, 12
         Vos juges m'ont promis votre élargissement. 12
1125 Mais quoiqu'il soit constant qu'on vous prend pour un autre, 12
         Il faudra caution, et je serai la vôtre : 12
         Ce sont formalités que pour vous dégager 12
         Les juges, disent-ils, sont tenus d'exiger ; 12
         Mais sans doute ils en font ainsi que bon leur semble. 12
1130 Tandis, ce soir chez moi nous souperons ensemble ; 12
         Dans un moment ou deux vous y pourrez venir ; 12
         Nous aurons tout loisir de nous entretenir, 12
         Et vous prendrez le temps de voir votre lingère. 12
         Ils m'ont dit toutefois qu'il seroit nécessaire 12
1135 De coucher pour la forme un moment en prison, 12
         Et m'en ont sur-le-champ rendu quelque raison ; 12
         Mais c'est si peu mon jeu que de telles matières, 12
         Que j'en perds aussitôt les plus belles lumières. 12
         Vous sortirez demain, il n'est rien de plus vrai : 12
1140 C'est tout ce que j'en aime, et tout ce que j'en sai. 12
DORANTE
         Que ne vous dois-je point pour de si bons offices ! 12
PHILISTE
         Ami, ce ne sont là que de petits services ; 12
         Je voudrais pouvoir mieux, tout me serait fort doux. 12
         Je vais chercher du monde à souper avec vous. 12
1145 Adieu : je vous attends au plus tard dans une heure. 12
SCÈNE V
DORANTE
         Tu ne dis mot, Cliton.
CLITON
         Elle est belle, ou je meure !
DORANTE
         Elle te semble belle ?
CLITON
         Et si parfaitement
         Que j'en suis même encor dans le ravissement. 12
         Encor dans mon esprit je la vois et l'admire, 12
1150 Et je n'ai su depuis trouver le mot à dire. 12
DORANTE
         Je suis ravi de voir que mon élection 12
         Ait enfin mérité ton approbation. 12
CLITON
         Ah ! Plût à Dieu, monsieur, que ce fût la servante ! 12
         Vous verriez comme quoi je la trouve charmante, 12
1155 Et comme pour l'aimer je ferais le mutin. 12
DORANTE
         Admire en cet amour la force du destin. 12
CLITON
         J'admire bien plutôt votre adresse ordinaire, 12
         Qui change en un moment cette dame en lingère. 12
DORANTE
         C'était nécessité dans cette occasion, 12
1160 De crainte que Philiste eût quelque vision, 12
         S'en formât quelque idée, et la pût reconnaître. 12
CLITON
         Cette métamorphose est de vos coups de maître ; 12
         Je n'en parlerai plus, monsieur, que cette fois ; 12
         Mais en un demi-jour comptez déjà pour trois. 12
1165 Un coupable honnête homme, un portrait, une dame, 12
         À son premier métier rendent soudain votre âme ; 12
         Et vous savez mentir par générosité, 12
         Par adresse d'amour, et par nécessité. 12
         Quelle conversion !
DORANTE
         Tu fais bien le sévère.
CLITON
1170 Non, non, à l'avenir je fais vœu de m'en taire : 12
         J'aurais trop à compter.
DORANTE
         Conserver un secret,
         Ce n'est pas tant mentir qu'être amoureux discret ; 12
         L'honneur d'une maîtresse aisément y dispose. 12
CLITON
         Ce n'est qu'autre prétexte et non pas autre chose. 12
1175 Croyez-moi, vous mourrez, monsieur, dans votre peau, 12
         Et vous mériterez cet illustre tombeau, 12
         Cette digne oraison que naguère j'ai faite : 12
         Vous vous en souvenez, sans que je la répète. 12
DORANTE
         Pour de pareils secrets peut-on s'en garantir ? 12
1180 Et toi-même, à ton tour, ne crois-tu point mentir ? 12
         L'occasion convie, aide, engage, dispense ; 12
         Et pour servir un autre on ment sans qu'on y pense. 12
CLITON
         Si vous m'y surprenez, étrillez-y-moi bien. 12
DORANTE
         Allons trouver Philiste, et ne jurons de rien. 12
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
MÉLISSE
1185 J'en tremble encor de peur, et n'en suis pas remise. 12
LYSE
         Aussi bien comme vous je pensais être prise. 12
MÉLISSE
         Non, Philiste n'est fait que pour m'incommoder. 12
         Voyez ce qu'en ces lieux il venait demander, 12
         S'il est heure si tard de faire une visite. 12
LYSE
1190 Un ami véritable à toute heure s'acquitte ; 12
         Mais un amant fâcheux, soit de jour, soit de nuit, 12
         Toujours à contre-temps à nos yeux se produit ; 12
         Et depuis qu'une fois il commence à déplaire, 12
         Il ne manque jamais d'occasion contraire : 12
1195 Tant son mauvais destin semble prendre de soins 12
         À mêler sa présence où l'on la veut le moins ! 12
MÉLISSE
         Quel désordre eût-ce été, Lyse, s'il m'eût connue ! 12
LYSE
         Il vous aurait donné fort avant dans la vue. 12
MÉLISSE
         Quel bruit et quel éclat n'eût point fait son courroux ! 12
LYSE
1200 Il eût été peut-être aussi honteux que vous. 12
         Un homme un peu content et qui s'en fait accroire, 12
         Se voyant méprisé, rabat bien de sa gloire, 12
         Et surpris qu'il en est en telle occasion, 12
         Toute sa vanité tourne en confusion. 12
1205 Quand il a de l'esprit, il sait rendre le change ; 12
         Loin de s'en émouvoir, en raillant il se venge, 12
         Affecte des mépris, comme pour reprocher 12
         Que la perte qu'il fait ne vaut pas s'en fâcher ; 12
         Tant qu'il peut, il témoigne une âme indifférente. 12
1210 Quoi qu'il en soit enfin, vous avez vu Dorante, 12
         Et fort adroitement je vous ai mise en jeu. 12
MÉLISSE
         Et fort adroitement tu m'as fait voir son feu. 12
LYSE
         Eh bien ! Mais que vous semble encor du personnage ? 12
         Vous en ai-je trop dit ?
MÉLISSE
         J'en ai vu davantage.
LYSE
1215 Avez-vous du regret d'avoir trop hasardé ? 12
MÉLISSE
         Je n'ai qu'un déplaisir, d'avoir si peu tardé. 12
LYSE
         Vous l'aimez ?
MÉLISSE
         Je l'adore.
LYSE
         Et croyez qu'il vous aime ?
MÉLISSE
         Qu'il m'aime, et d'une amour, comme la mienne, extrême. 12
LYSE
         Une première vue, un moment d'entretien, 12
1220 Vous fait ainsi tout croire et ne douter de rien ! 12
MÉLISSE
         Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, 12
         Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre : 12
         Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir, 12
         Sème l'intelligence avant que de se voir ; 12
1225 Il prépare si bien l'amant et la maîtresse, 12
         Que leur âme au seul nom s'émeut et s'intéresse. 12
         On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment : 12
         Tout ce qu'on s'entre-dit persuade aisément ; 12
         Et sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles, 12
1230 La foi semble courir au-devant des paroles : 12
         La langue en peu de mots en explique beaucoup ; 12
         Les yeux, plus éloquents, font tout voir tout d'un coup ; 12
         Et de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent, 12
         Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent. 12
LYSE
1235 Si, comme dit Sylvandre, une âme en se formant, 12
         Ou descendant du ciel, prend d'une autre l'aimant, 12
         La sienne a pris le vôtre, et vous a rencontrée. 12
MÉLISSE
         Quoi ? Tu lis les romans ?
LYSE
         Je puis bien lire Astrée ;
         Je suis de son village, et j'ai de bons garants 12
1240 Qu'elle et son Céladon étaient de nos parents. 12
MÉLISSE
         Quelle preuve en as-tu ?
LYSE
         Ce vieux saule, madame,
         Où chacun d'eux cachait ses lettres et sa flamme, 12
         Quand le jaloux Sémire en fit un faux témoin ; 12
         Du pré de mon grand-père il fait encor le coin, 12
1245 Et l'on m'a dit que c'est un infaillible signe 12
         Que d'un si rare hymen je viens en droite ligne. 12
         Vous ne m'en croyez pas ?
MÉLISSE
         De vrai, c'est un grand point.
LYSE
         Aurais-je tant d'esprit, si cela n'était point ? 12
         D'où viendrait cette adresse à faire vos messages, 12
1250 À jouer avec vous de si bons personnages, 12
         Ce trésor de lumière et de vivacité, 12
         Que d'un sang amoureux que j'ai d'eux hérité ? 12
MÉLISSE
         Tu le disais tantôt, chacun a sa folie : 12
         Les uns l'ont importune, et la tienne est jolie. 12
SCÈNE II
CLÉANDRE
1255 Je viens d'avoir querelle avec ce prisonnier, 12
         Ma sœur…
MÉLISSE
         Avec Dorante ? Avec ce cavalier
         Dont vous tenez l'honneur, dont vous tenez la vie ? 12
         Qu'avez-vous fait ?
CLÉANDRE
         Un coup dont tu seras ravie.
MÉLISSE
         Qu'à cette lâcheté je puisse consentir ! 12
CLÉANDRE
1260 Bien plus, tu m'aideras à le faire mentir. 12
MÉLISSE
         Ne le présumez pas, quelque espoir qui vous flatte : 12
         Si vous êtes ingrat, je ne puis être ingrate. 12
CLÉANDRE
         Tu sembles t'en fâcher ?
MÉLISSE
         Je m'en fâche pour vous :
         D'un mot il peut vous perdre, et je crains son courroux. 12
CLÉANDRE
1265 Il est trop généreux ; et d'ailleurs la querelle, 12
         Dans les termes qu'elle est, n'est pas si criminelle. 12
         Écoute. Nous parlions des dames de Lyon ; 12
         Elles sont assez mal en son opinion : 12
         Il confesse de vrai qu'il a peu vu la ville ; 12
1270 Mais il se l'imagine en beautés fort stérile, 12
         Et ne peut se résoudre à croire qu'en ces lieux 12
         La plus belle ait de quoi captiver de bons yeux. 12
         Pour l'honneur du pays j'en nomme trois ou quatre ; 12
         Mais à moins que de voir, il n'en veut rien rabattre ; 12
1275 Et comme il ne le peut étant dans la prison, 12
         J'ai cru par un portrait le mettre à la raison ; 12
         Et sans chercher plus loin ces beautés qu'on admire, 12
         Je ne veux que le tien pour le faire dédire : 12
         Me le dénieras-tu, ma sœur, pour un moment ? 12
MÉLISSE
1280 Vous me jouez, mon frère, assez accortement : 12
         La querelle est adroite et bien imaginée. 12
CLÉANDRE
         Non, je m'en suis vanté, ma parole est donnée. 12
MÉLISSE
         S'il faut ruser ici, j'en sais autant que vous, 12
         Et vous serez bien fin si je ne romps vos coups. 12
1285 Vous pensez me surprendre, et je n'en fais que rire : 12
         Dites donc tout d'un coup ce que vous voulez dire. 12
CLÉANDRE
         Eh bien ! Je viens de voir ton portrait en ses mains. 12
MÉLISSE
         Et c'est ce qui vous fâche ?
CLÉANDRE
         Et c'est dont je me plains.
MÉLISSE
         J'ai cru vous obliger, et l'ai fait pour vous plaire : 12
         Votre ordre était exprès.
CLÉANDRE
1290 Quoi ? Je te l'ai fait faire ?
MÉLISSE
         Ne m'avez-vous pas dit : " sous ces déguisements 12
         Ajoute à ton argent perles et diamants ? " 12
         Ce sont vos propres mots, et vous en êtes cause. 12
CLÉANDRE
         Eh quoi ! De ce portrait disent-ils quelque chose ? 12
MÉLISSE
1295 Puisqu'il est enrichi de quatre diamants, 12
         N'est-ce pas obéir à vos commandements ? 12
CLÉANDRE
         C'est fort bien expliquer le sens de mes prières. 12
         Mais, ma sœur, ces faveurs sont un peu singulières : 12
         Qui donne le portrait promet l'original. 12
MÉLISSE
1300 C'est encore votre ordre, ou je m'y connais mal. 12
         Ne m'avez-vous pas dit : "Prends souci de me plaire, 12
         Et vois ce que tu dois à qui te sauve un frère ? " 12
         Puisque vous lui devez et la vie et l'honneur, 12
         Pour vous en revancher dois-je moins que mon cœur ? 12
1305 Et doutez-vous encore à quel point je vous aime, 12
         Quand pour vous acquitter je me donne moi-même ? 12
CLÉANDRE
         Certes, pour m'obéir avec plus de chaleur, 12
         Vous donnez à mon ordre une étrange couleur, 12
         Et prenez un grand soin de bien payer mes dettes : 12
1310 Non que mes volontés en soient mal satisfaites ; 12
         Loin d'éteindre ce feu, je voudrais l'allumer, 12
         Qu'il eût de quoi vous plaire, et voulût vous aimer. 12
         Je tiendrais à bonheur de l'avoir pour beau-frère : 12
         J'en cherche les moyens, j'y fais ce qu'on peut faire ; 12
1315 Et c'est à ce dessein qu'au sortir de prison 12
         Je viens de l'obliger à prendre la maison, 12
         Afin que l'entretien produise quelques flammes 12
         Qui forment doucement l'union de vos âmes. 12
         Mais vous savez trouver des chemins plus aisés : 12
1320 Sans savoir s'il vous plaît, ni si vous lui plaisez, 12
         Vous pensez l'engager en lui donnant ces gages, 12
         Et lui donnez sur vous de trop grands avantages. 12
         Que sera-ce, ma sœur, si quand vous le verrez, 12
         Vous n'y rencontrez pas ce que vous espérez, 12
1325 Si quelque aversion vous prend pour son visage, 12
         Si le vôtre le choque ou qu'un autre l'engage, 12
         Et que de ce portrait, donné légèrement, 12
         Il érige un trophée à quelque objet charmant ? 12
MÉLISSE
         Sans jamais l'avoir vu, je connais son courage : 12
1330 Qu'importe après cela quel en soit le visage ? 12
         Tout le reste m'en plaît ; si le cœur en est haut, 12
         Et si l'âme est parfaite, il n'a point de défaut. 12
         Ajoutez que vous-même, après votre aventure, 12
         Ne m'en avez pas fait une laide peinture ; 12
1335 Et comme vous devez vous y connaître mieux, 12
         Je m'en rapporte à vous, et choisis par vos yeux. 12
         N'en doutez nullement, je l'aimerai, mon frère ; 12
         Et si ces faibles traits n'ont point de quoi lui plaire, 12
         S'il aime en autre lieu, n'en appréhendez rien : 12
1340 Puisqu'il est généreux, il en usera bien. 12
CLÉANDRE
         Quoi qu'il en soit, ma sœur, soyez plus retenue 12
         Alors qu'à tous moments vous serez à sa vue. 12
         Votre amour me ravit, je veux le couronner ; 12
         Mais souffrez qu'il se donne avant que vous donner. 12
1345 Il sortira demain, n'en soyez point en peine. 12
         Adieu : je vais une heure entretenir Climène. 12
SCÈNE III
LYSE
         Vous en voilà défaite et quitte à bon marché. 12
         Encore est-il traitable alors qu'il est fâché. 12
         Sa colère a pour vous une douce méthode, 12
1350 Et sur la remontrance il n'est pas incommode. 12
MÉLISSE
         Aussi qu'ai-je commis pour en donner sujet ? 12
         Me ranger à son choix sans savoir son projet, 12
         Deviner sa pensée, obéir par avance, 12
         Sont-ce, Lyse, envers lui des crimes d'importance ? 12
LYSE
1355 Obéir par avance est un jeu délicat, 12
         Dont tout autre que lui ferait un mauvais plat. 12
         Mais ce nouvel amant dont vous faites votre âme 12
         Avec un grand secret ménage votre flamme : 12
         Devait-il exposer ce portrait à ses yeux ? 12
         Je le tiens indiscret.
MÉLISSE
1360 Il n'est que curieux,
         Et ne montrerait pas si grande impatience, 12
         S'il me considérait avec indifférence ; 12
         Outre qu'un tel secret peut souffrir un ami. 12
LYSE
         Mais un homme qu'à peine il connaît à demi ! 12
MÉLISSE
1365 Mon frère lui doit tant, qu'il a lieu d'en attendre 12
         Tout ce que d'un ami tout autre peut prétendre. 12
LYSE
         L'amour excuse tout dans un cœur enflammé, 12
         Et tout crime est léger dont l'auteur est aimé. 12
         Je serais plus sévère, et tiens qu'à juste titre 12
1370 Vous lui pouvez tantôt en faire un bon chapitre. 12
MÉLISSE
         Ne querellons personne, et puisque tout va bien, 12
         De crainte d'avoir pis, ne nous plaignons de rien. 12
LYSE
         Que vous avez de peur que le marché n'échappe ! 12
MÉLISSE
         Avec tant de façons que veux-tu que j'attrape ? 12
1375 Je possède son cœur, je ne veux rien de plus, 12
         Et je perdrais le temps en débats superflus. 12
         Quelquefois en amour trop de finesse abuse. 12
         S'excusera-t-il mieux que mon feu ne l'excuse ? 12
         Allons, allons l'attendre, et sans en murmurer, 12
1380 Ne pensons qu'aux moyens de nous en assurer. 12
LYSE
         Vous ferez-vous connaître ?
MÉLISSE
         Oui, s'il sait de mon frère
         Ce que jusqu'à présent j'avais voulu lui taire : 12
         Sinon, quand il viendra prendre son logement, 12
         Il se verra surpris plus agréablement. 12
SCÈNE IV
DORANTE
1385 Me reconduire encor ! Cette cérémonie 12
         D'entre les vrais amis devrait être bannie. 12
PHILISTE
         Jusques en Bellecour je vous ai reconduit, 12
         Pour voir une maîtresse en faveur de la nuit. 12
         Le temps est assez doux, et je la vois paraître 12
1390 En de semblables nuits souvent à la fenêtre : 12
         J'attendrai le hasard un moment en ce lieu, 12
         Et vous laisse aller voir votre lingère. Adieu. 12
DORANTE
         Que je vous laisse ici, de nuit, sans compagnie ? 12
PHILISTE
         C'est faire à votre tour trop de cérémonie. 12
1395 Peut-être qu'à Paris j'aurais besoin de vous ; 12
         Mais je ne crains ici ni rivaux, ni filous. 12
DORANTE
         Ami, pour des rivaux, chaque jour en fait naître ; 12
         Vous en pouvez avoir, et ne les pas connaître : 12
         Ce n'est pas que je veuille entrer dans vos secrets ; 12
1400 Mais nous nous tiendrons loin en confidents discrets. 12
         J'ai du loisir assez.
PHILISTE
         Si l'heure ne vous presse,
         Vous saurez mon secret touchant cette maîtresse : 12
         Elle demeure, ami, dans ce grand pavillon. 12
CLITON, bas
         Tout se prépare mal à cet échantillon. 12
DORANTE
1405 Est-ce où je pense voir un linge qui voltige ? 12
PHILISTE
         Justement.
DORANTE
         Elle est belle ?
PHILISTE
         Assez.
DORANTE
         Et vous oblige ?
PHILISTE
         Je ne saurais encor, s'il faut tout avouer, 12
         Ni m'en plaindre beaucoup, ni beaucoup m'en louer ; 12
         Son accueil n'est pour moi ni trop doux ni trop rude : 12
1410 Il est et sans faveur et sans ingratitude, 12
         Et je la vois toujours dedans un certain point 12
         Qui ne me chasse pas et ne l'engage point. 12
         Mais je me trompe fort, ou sa fenêtre s'ouvre. 12
DORANTE
         Je me trompe moi-même, ou quelqu'un s'y découvre. 12
PHILISTE
1415 J'avance ; approchez-vous, mais sans suivre mes pas, 12
         Et prenez un détour qui ne vous montre pas : 12
         Vous jugerez quel fruit je puis espérer d'elle 12
         Pour Cliton, il peut faire ici la sentinelle. 12
Dorante, parlant à Cliton, avant que Philiste s'est éloigné
         Que me vient-il de dire ? Et qu'est-ce que je vois ? 12
1420 Cliton, sans doute il aime en même lieu que moi. 12
         Ô ciel ! Que mon bonheur est de peu de durée ! 12
CLITON
         S'il prend l'occasion qui vous est préparée, 12
         Vous pouvez disputer avec votre valet 12
         À qui mieux de vous deux gardera le mulet. 12
DORANTE, parlant à Cliton, après que Philiste s'est éloigné
1425 Que de confusion et de trouble en mon âme ! 12
CLITON
         Allez prêter l'oreille aux discours de la dame ; 12
         Au bruit que je ferai prenez bien votre temps, 12
         Et nous lui donnerons de jolis passe-temps. 12
SCÈNE V
MÉLISSE
         Est-ce vous ?
PHILISTE
         Oui, madame.
MÉLISSE
         Ah ! Que j'en suis ravie !
1430 Que mon sort cette nuit devient digne d'envie ! 12
         Certes, je n'osais plus espérer ce bonheur. 12
PHILISTE
         Manquerois-je à venir où j'ai laissé mon cœur ? 12
MÉLISSE
         Qu'ainsi je sois aimée, et que de vous j'obtienne 12
         Une amour si parfaite et pareille à la mienne ! 12
PHILISTE
1435 Ah ! S'il en est besoin, j'en jure, et par vos yeux. 12
MÉLISSE
         Vous revoir en ce lieu m'en persuade mieux ; 12
         Et sans autre serment, cette seule visite 12
         M'assure d'un bonheur qui passe mon mérite. 12
CLITON
         À l'aide !
MÉLISSE
         J'ois du bruit.
CLITON
         À la force ! Au secours !
PHILISTE
1440 C'est quelqu'un qu'on maltraite : excusez si j'y cours ; 12
         Madame, je reviens.
CLITON, s'éloignant toujours derrière le théâtre
         On m'égorge, on me tue.
         Au meurtre !
PHILISTE
         Il est déjà dans la prochaine rue.
DORANTE
         C'est Cliton : retournez, il suffira de moi. 12
PHILISTE
         Je ne vous quitte point : allons.
MÉLISSE
         Je meurs d'effroi.
CLITON, derrière le théâtre
         Je suis mort.
MÉLISSE
1445 Un rival lui fait cette surprise.
LYSE
         C'est plutôt quelque ivrogne, ou quelque autre sottise 12
         Qui ne méritoit pas rompre votre entretien. 12
MÉLISSE
         Tu flattes mes desirs.
SCÈNE VI
DORANTE
         Madame, ce n'est rien :
         Des marauds, dont le vin embrouillait la cervelle, 12
1450 Vidoient à coups de poing une vieille querelle : 12
         Ils étoient trois contre un, et le pauvre battu 12
         À crier de la sorte exerçait sa vertu. 12
         Si Cliton m'entendoit, il compterait pour quatre. 12
MÉLISSE
         Vous n'avez donc point eu d'ennemis à combattre ? 12
DORANTE
1455 Un coup de plat d'épée a tout fait écouler. 12
MÉLISSE
         Je mourois de frayeur, vous y voyant aller. 12
DORANTE
         Que Philiste est heureux ! Qu'il doit aimer la vie ! 12
MÉLISSE
         Vous n'avez pas sujet de lui porter envie. 12
DORANTE
         Vous lui parliez naguère en termes assez doux. 12
MÉLISSE
1460 Je pense d'aujourd'hui n'avoir parlé qu'à vous. 12
DORANTE
         Vous ne lui parliez pas avant tout ce vacarme ? 12
         Vous ne lui disiez pas que son amour vous charme, 12
         Qu'aucuns feux à vos feux ne peuvent s'égaler ? 12
MÉLISSE
         J'ai tenu ce discours, mais j'ai cru vous parler. 12
         N'êtes-vous pas Dorante ?
DORANTE
1465 Oui, je le suis, madame,
         Le malheureux témoin de votre peu de flamme. 12
         Ce qu'un moment fit naître, un autre l'a détruit ; 12
         Et l'ouvrage d'un jour se perd en une nuit. 12
MÉLISSE
         L'erreur n'est pas un crime ; et votre aimable idée, 12
1470 Régnant sur mon esprit, m'a si bien possédée, 12
         Que dans ce cher objet le sien s'est confondu, 12
         Et lorsqu'il m'a parlé je vous ai répondu ; 12
         En sa place tout autre eût passé pour vous-même : 12
         Vous verrez par la suite à quel point je vous aime. 12
1475 Pardonnez cependant à mes esprits déçus ; 12
         Daignez prendre pour vous les vœux qu'il a reçus ; 12
         Ou si, manque d'amour, votre soupçon persiste… 12
DORANTE
         N'en parlons plus, de grâce, et parlons de Philiste : 12
         Il vous sert, et la nuit me l'a trop découvert. 12
MÉLISSE
1480 Dites qu'il m'importune, et non pas qu'il me sert ; 12
         N'en craignez rien. Adieu : j'ai peur qu'il ne revienne. 12
DORANTE
         Où voulez-vous demain que je vous entretienne ? 12
         Je dois être élargi.
MÉLISSE
         Je vous ferai savoir
         Dès demain chez Cléandre où vous me pourrez voir. 12
DORANTE
1485 Et qui vous peut sitôt apprendre ces nouvelles ? 12
MÉLISSE
         Et ne savez-vous pas que l'amour a des ailes ? 12
DORANTE
         Vous avez habitude avec ce cavalier ? 12
MÉLISSE
         Non, je sais tout cela d'un esprit familier. 12
         Soyez moins curieux, plus secret, plus modeste, 12
1490 Sans ombrage, et demain nous parlerons du reste. 12
Dorante, seul
         Comme elle est ma maîtresse, elle m'a fait leçon, 12
         Et d'un soupçon je tombe en un autre soupçon. 12
         Lorsque je crains Cléandre, un ami me traverse ; 12
         Mais nous avons bien fait de rompre le commerce : 12
         Je crois l'entendre.
SCÈNE VII
PHILISTE
1495 Ami, vous m'avez tôt quitté.
DORANTE
         Sachant fort peu la ville, et dans l'obscurité, 12
         En moins de quatre pas j'ai tout perdu de vue ; 12
         Et m'étant égaré dès la première rue, 12
         Comme je sais un peu ce que c'est que l'amour, 12
1500 J'ai cru qu'il vous fallait attendre en Bellecour ; 12
         Mais je n'ai plus trouvé personne à la fenêtre. 12
         Dites-moi, cependant qui massacrait ce traître ? 12
         Qui le faisait crier ?
PHILISTE
         À quelques mille pas,
         Je l'ai rencontré seul tombé sur des plâtras. 12
DORANTE
1505 Maraud, ne criois-tu que pour nous mettre en peine ? 12
CLITON
         Souffrez encore un peu que je reprenne haleine. 12
         Comme à Lyon le peuple aime fort les laquais, 12
         Et leur donne souvent de dangereux paquets, 12
         Deux coquins, me trouvant tantôt en sentinelle, 12
1510 Ont laissé choir sur moi leur haine naturelle ; 12
         Et sitôt qu'ils ont vu mon habit rouge et vert… 12
DORANTE
         Quand il est nuit sans lune, et qu'il fait temps couvert, 12
         Connoît-on les couleurs ? Tu donnes une bourde. 12
CLITON
         Ils portaient sous le bras une lanterne sourde. 12
1515 C'était fait de ma vie, ils me traînaient à l'eau ; 12
         Mais sentant du secours, ils ont craint pour leur peau, 12
         Et jouant des talons tous deux en gens habiles, 12
         Ils m'ont fait trébucher sur un monceau de tuiles, 12
         Chargé de tant de coups et de poing et de pied, 12
1520 Que je crois tout au moins en être estropié. 12
         Puissé-je voir bientôt la canaille noyée ! 12
PHILISTE
         Si j'eusse pu les joindre, ils me l'eussent payée, 12
         L'heureuse occasion dont je n'ai pu jouir, 12
         Et que cette sottise a fait évanouir. 12
1525 Vous en êtes témoin, cette belle adorable 12
         Ne me pourrait jamais être plus favorable : 12
         Jamais je n'en reçus d'accueil si gracieux ; 12
         Mais j'ai bientôt perdu ces moments précieux. 12
         Adieu : je prendrai soin demain de votre affaire. 12
1530 Il est saison pour vous de voir votre lingère. 12
         Puissiez-vous recevoir dans ce doux entretien 12
         Un plaisir plus solide et plus long que le mien ! 12
SCÈNE VIII
DORANTE
         Cliton, si tu le peux, regarde-moi sans rire. 12
CLITON
         J'entends à demi-mot, et ne m'en puis dédire : 12
         J'ai gagné votre mal.
DORANTE
1535 Eh bien ! L'occasion ?
CLITON
         Elle fait le menteur, ainsi que le larron. 12
         Mais si j'en ai donné, c'est pour votre service. 12
DORANTE
         Tu l'as bien fait courir avec cet artifice. 12
CLITON
         Si je ne fusse chu, je l'eusse mené loin ; 12
1540 Mais surtout j'ai trouvé la lanterne au besoin ; 12
         Et sans ce prompt secours, votre feinte importune 12
         M'eût bien embarrassé de votre nuit sans lune. 12
         Sachez une autre fois que ces difficultés 12
         Ne se proposent point qu'entre gens concertés. 12
DORANTE
1545 Pour le mieux éblouir, je faisais le sévère. 12
CLITON
         C'étoit un jeu tout propre à gâter le mystère. 12
         Dites-moi cependant, êtes-vous satisfait ? 12
DORANTE
         Autant comme on peut l'être.
CLITON
         En effet ?
DORANTE
         En effet.
CLITON
         Et Philiste ?
DORANTE
         Il se tient comblé d'heur et de gloire ;
1550 Mais on l'a pris pour moi dans une nuit si noire : 12
         On s'excuse du moins avec cette couleur. 12
CLITON
         Ces fenêtres toujours vous ont porté malheur : 12
         Vous y prîtes jadis Clarice pour Lucrèce ; 12
         Aujourd'hui même erreur trompe cette maîtresse ; 12
1555 Et vous n'avez point eu de pareils rendez-vous 12
         Sans faire une jalouse ou devenir jaloux. 12
DORANTE
         Je n'ai pas lieu de l'être, et n'en sors pas fort triste. 12
CLITON
         Vous pourrez maintenant savoir tout de Philiste. 12
DORANTE
         Cliton, tout au contraire, il me faut l'éviter : 12
1560 Tout est perdu pour moi, s'il me va tout conter. 12
         De quel front oserais-je, après sa confidence, 12
         Souffrir que mon amour se mît en évidence ? 12
         Après les soins qu'il prend de rompre ma prison, 12
         Aimer en même lieu semble une trahison. 12
1565 Voyant cette chaleur qui pour moi l'intéresse, 12
         Je rougis en secret de servir sa maîtresse, 12
         Et crois devoir du moins ignorer son amour 12
         Jusqu'à ce que le mien ait pu paroître au jour. 12
         Déclaré le premier, je l'oblige à se taire ; 12
1570 Ou si de cette flamme il ne se peut défaire, 12
         Il ne peut refuser de s'en remettre au choix 12
         De celle dont tous deux nous adorons les lois. 12
CLITON
         Quand il vous préviendra, vous pouvez le défendre 12
         Aussi bien contre lui comme contre Cléandre. 12
DORANTE
1575 Contre Cléandre et lui je n'ai pas même droit : 12
         Je dois autant à l'un comme l'autre me doit ; 12
         Et tout homme d'honneur n'est qu'en inquiétude, 12
         Pouvant être suspect de quelque ingratitude. 12
         Allons nous reposer : la nuit et le sommeil 12
1580 Nous pourront inspirer quelque meilleur conseil. 12
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
CLITON
         Nous voici bien logés, Lyse, et sans raillerie, 12
         Je ne souhaitais pas meilleure hôtellerie. 12
         Enfin nous voyons clair à ce que nous faisons, 12
         Et je puis à loisir te conter mes raisons. 12
LYSE
1585 Tes raisons, c'est-à-dire autant d'extravagances. 12
CLITON
         Tu me connais déjà !
LYSE
         Bien mieux que tu ne penses.
CLITON
         J'en débite beaucoup.
LYSE
         Tu sais les prodiguer.
CLITON
         Mais sais-tu que l'amour me fait extravaguer ? 12
LYSE
         En tiens-tu donc pour moi ?
CLITON
         J'en tiens, je le confesse.
LYSE
1590 Autant comme ton maître en tient pour ma maîtresse ? 12
CLITON
         Non pas encor si fort, mais dès ce même instant 12
         Il ne tiendra qu'à toi que je n'en tienne autant : 12
         Tu n'as qu'à l'imiter pour être autant aimée. 12
LYSE
         Si son âme est en feu, la mienne est enflammée ; 12
1595 Et je crois jusqu'ici ne l'imiter pas mal. 12
CLITON
         Tu manques, à vrai dire, encore au principal. 12
LYSE
         Ton secret est obscur.
CLITON
         Tu ne veux pas l'entendre ;
         Vois quelle est sa méthode, et tâche de la prendre. 12
         Ses attraits tout-puissants ont des avant-coureurs 12
1600 Encor plus souverains à lui gagner les cœurs : 12
         Mon maître se rendit à ton premier message. 12
         Ce n'est pas qu'en effet je n'aime ton visage ; 12
         Mais l'amour aujourd'hui dans les cœurs les plus vains 12
         Entre moins par les yeux qu'il ne fait par les mains ; 12
1605 Et quand l'objet aimé voit les siennes garnies, 12
         Il voit en l'autre objet des grâces infinies. 12
         Pourrais-tu te résoudre à m'attaquer ainsi ? 12
LYSE
         J'en voudrais être quitte à moins d'un grand merci. 12
CLITON
         Écoute : je n'ai pas une âme intéressée, 12
1610 Et je te veux ouvrir le fond de ma pensée. 12
         Aimons-nous but à but, sans soupçon, sans rigueur : 12
         Donnons âme pour âme et rendons cœur pour cœur. 12
LYSE
         J'en veux bien à ce prix.
CLITON
         Donc, sans plus de langage,
         Tu veux bien m'en donner quelques baisers pour gage ? 12
LYSE
1615 Pour l'âme et pour le cœur, tant que tu les voudras ; 12
         Mais pour le bout du doigt, ne le demande pas : 12
         Un amour délicat hait ces faveurs grossières, 12
         Et je t'ai bien donné des preuves plus entières. 12
         Pourquoi me demander des gages superflus ? 12
1620 Ayant l'âme et le cœur, que te faut-il de plus ? 12
CLITON
         J'ai le goût fort grossier en matière de flamme : 12
         Je sais que c'est beaucoup qu'avoir le cœur et l'âme ; 12
         Mais je ne sais pas moins qu'on a fort peu de fruit 12
         Et de l'âme et du cœur, si le reste ne suit. 12
LYSE
1625 Eh quoi ! Pauvre ignorant, ne sais-tu pas encore 12
         Qu'il faut suivre l'humeur de celle qu'on adore, 12
         Se rendre complaisant, vouloir ce qu'elle veut ? 12
CLITON
         Si tu n'en veux changer, c'est ce qui ne se peut. 12
         De quoi me guériraient ces gages invisibles ? 12
1630 Comme j'ai l'esprit lourd, je les veux plus sensibles : 12
         Autrement, marché nul.
LYSE
         Ne désespère point :
         Chaque chose a son ordre, et tout vient à son point ; 12
         Peut-être avec le temps nous pourrons-nous connaître. 12
         Apprends-moi cependant qu'est devenu ton maître. 12
CLITON
1635 Il est avec Philiste allé remercier 12
         Ceux que pour son affaire il a voulu prier. 12
LYSE
         Je crois qu'il est ravi de voir que sa maîtresse 12
         Est la sœur de Cléandre et devient son hôtesse ? 12
CLITON
         Il a raison de l'être et de tout espérer. 12
LYSE
1640 Avec toute assurance il peut se déclarer : 12
         Autant comme la sœur le frère le souhaite ; 12
         Et s'il l'aime en effet, je tiens la chose faite. 12
CLITON
         Ne doute point s'il l'aime après qu'il meurt d'amour. 12
LYSE
         Il semble toutefois fort triste à son retour. 12
SCÈNE II
DORANTE
1645 Tout est perdu, Cliton, il faut ployer bagage. 12
CLITON
         Je fais ici, monsieur, l'amour de bon courage ; 12
         Au lieu de m'y troubler, allez en faire autant. 12
DORANTE
         N'en parlons plus.
CLITON
         Entrez, vous dis-je, on vous attend.
DORANTE
         Que m'importe ?
CLITON
         On vous aime.
DORANTE
         Hélas !
CLITON
         On vous adore.
DORANTE
         Je le sais.
CLITON
1650 D'où vient donc l'ennui qui vous dévore ?
DORANTE
         Que je te trouve heureux !
CLITON
         Le destin m'est si doux
         Que vous avez sujet d'en être fort jaloux : 12
         Alors qu'on vous caresse à grands coups de pistoles, 12
         J'obtiens tout doucement paroles pour paroles. 12
1655 L'avantage est fort rare et me rend fort heureux. 12
DORANTE
         Il faut partir, te dis-je.
CLITON
         Oui, dans un an ou deux.
DORANTE
         Sans tarder un moment.
LYSE
         L'amour trouve des charmes
         À donner quelquefois de pareilles alarmes. 12
DORANTE
         Lyse, c'est tout de bon.
LYSE
         Vous n'en avez pas lieu.
DORANTE
1660 Ta maîtresse survient, il faut lui dire adieu 12
         Puisse en ses belles mains ma douleur immortelle 12
         Laisser toute mon âme en prenant congé d'elle ! 12
SCÈNE III
MÉLISSE
         Au bruit de vos soupirs, tremblante et sans couleur, 12
         Je viens savoir de vous mon crime ou mon malheur ; 12
1665 Si j'en suis le sujet, si j'en suis le remède, 12
         Si je puis le guérir, ou s'il faut que j'y cède ; 12
         Si je dois ou vous plaindre ou me justifier, 12
         Et de quels ennemis il faut me défier. 12
DORANTE
         De mon mauvais destin, qui seul me persécute. 12
MÉLISSE
1670 À ses injustes lois que faut-il que j'impute ? 12
DORANTE
         Le coup le plus mortel dont il m'eût pu frapper. 12
MÉLISSE
         Est-ce un mal que mes yeux ne puissent dissiper ? 12
DORANTE
         Votre amour le fait naître, et vos yeux le redoublent. 12
MÉLISSE
         Si je ne puis calmer les soucis qui vous troublent, 12
1675 Mon amour avec vous saura les partager. 12
DORANTE
         Ah ! Vous les aigrissez, les voulant soulager 12
         Puis-je voir tant d'amour avec tant de mérite, 12
         Et dire sans mourir qu'il faut que je vous quitte ? 12
MÉLISSE
         Vous me quittez ! Ô ciel ! Mais, Lyse, soutenez : 12
1680 Je sens manquer la force à mes sens étonnés. 12
DORANTE
         Ne croissez point ma plaie, elle est assez ouverte : 12
         Vous me montrez en vain la grandeur de ma perte. 12
         Ce grand excès d'amour que font voir vos douleurs 12
         Triomphe de mon cœur sans vaincre mes malheurs. 12
1685 On ne m'arrête pas pour redoubler mes chaînes, 12
         On redouble ma flamme, on redouble mes peines ; 12
         Mais tous ces nouveaux feux qui viennent m'embraser 12
         Me donnent seulement plus de fers à briser. 12
MÉLISSE
         Donc à m'abandonner votre âme est résolue ? 12
DORANTE
1690 Je cède à la rigueur d'une force absolue. 12
MÉLISSE
         Votre manque d'amour vous y fait consentir. 12
DORANTE
         Traitez-moi de volage, et me laissez partir : 12
         Vous me serez plus douce en m'étant plus cruelle. 12
         Je ne pars toutefois que pour être fidèle ; 12
1695 À quelques lois par là qu'il me faille obéir, 12
         Je m'en révolterais, si je pouvais trahir. 12
         Sachez-en le sujet ; et peut-être, madame, 12
         Que vous-même avouerez, en lisant dans mon âme, 12
         Qu'il faut plaindre Dorante, au lieu de l'accuser ; 12
1700 Que plus il quitte en vous, plus il est à priser, 12
         Et que tant de faveurs dessus lui répandues 12
         Sur un indigne objet ne sont pas descendues. 12
         Je ne vous redis point combien il m'était doux 12
         De vous connaître enfin et de loger chez vous, 12
1705 Ni comme avec transport je vous ai rencontrée : 12
         Par cette porte, hélas ! Mes maux ont pris entrée, 12
         Par ce dernier bonheur mon bonheur s'est détruit ; 12
         Ce funeste départ en est l'unique fruit, 12
         Et ma bonne fortune, à moi-même contraire, 12
1710 Me fait perdre la sœur par la faveur du frère. 12
         Le cœur enflé d'amour et de ravissement, 12
         J'allais rendre à Philiste un mot de compliment ; 12
         Mais lui tout aussitôt, sans le vouloir entendre : 12
         " cher ami, m'a-t-il dit, vous logez chez Cléandre, 12
1715 Vous aurez vu sa sœur : je l'aime, et vous pouvez 12
         Me rendre beaucoup plus que vous ne me devez : 12
         En faveur de mes feux parlez à cette belle ; 12
         Et comme mon amour a peu d'accès chez elle, 12
         Faites l'occasion quand je vous irai voir. " 12
1720 À ces mots j'ai frémi sous l'horreur du devoir. 12
         Par ce que je lui dois jugez de ma misère : 12
         Voyez ce que je puis et ce que je dois faire. 12
         Ce cœur qui le trahit, s'il vous aime aujourd'hui, 12
         Ne vous trahit pas moins s'il vous parle pour lui. 12
1725 Ainsi, pour n'offenser son amour ni le vôtre, 12
         Ainsi, pour n'être ingrat ni vers l'un ni vers l'autre, 12
         J'ôte de votre vue un amant malheureux, 12
         Qui ne peut plus vous voir sans vous trahir tous deux : 12
         Lui, puisqu'à son amour j'oppose ma présence ; 12
1730 Vous, puisqu'en sa faveur je m'impose silence. 12
MÉLISSE
         C'est à Philiste donc que vous m'abandonnez ? 12
         Ou plutôt c'est Philiste à qui vous me donnez ? 12
         Votre amitié trop ferme, ou votre amour trop lâche, 12
         M'ôtant ce qui me plaît, me rend ce qui me fâche ? 12
1735 Que c'est à contre-temps faire l'amant discret, 12
         Qu'en ces occasions conserver un secret ! 12
         Il fallait découvrir… Mais simple ! Je m'abuse : 12
         Un amour si léger eût mal servi d'excuse ; 12
         Un bien acquis sans peine est un trésor en l'air ; 12
1740 Ce qui coûte si peu ne vaut pas en parler : 12
         La garde en importune et la perte en console, 12
         Et pour le retenir, c'est trop qu'une parole. 12
DORANTE
         Quelle excuse, madame, et quel remerciement ! 12
         Et quel compte eût-il fait d'un amour d'un moment, 12
1745 Allumé d'un coup d'œil ? Car lui dire autre chose, 12
         Lui conter de vos feux la véritable cause, 12
         Que je vous sauve un frère et qu'il me doit le jour, 12
         Que la reconnaissance a produit votre amour, 12
         C'était mettre en sa main le destin de Cléandre, 12
1750 C'était trahir ce frère en voulant vous défendre, 12
         C'était me repentir de l'avoir conservé, 12
         C'était l'assassiner après l'avoir sauvé, 12
         C'était désavouer ce généreux silence 12
         Qu'au péril de mon sang garda mon innocence, 12
1755 Et perdre, en vous forçant à ne plus m'estimer, 12
         Toutes les qualités qui vous firent m'aimer. 12
MÉLISSE
         Hélas ! Tout ce discours ne sert qu'à me confondre. 12
         Je n'y puis consentir, et ne sais qu'y répondre. 12
         Mais je découvre enfin l'adresse de vos coups : 12
1760 Vous parlez pour Philiste, et vous faites pour vous ; 12
         Vos dames de Paris vous rappellent vers elles ; 12
         Nos provinces pour vous n'en ont point d'assez belles. 12
         Si dans votre prison vous avez fait l'amant, 12
         Je ne vous y servais que d'un amusement. 12
1765 À peine en sortez-vous que vous changez de style : 12
         Pour quitter la maîtresse il faut quitter la ville. 12
         Je ne vous retiens plus, allez.
DORANTE
         Puisse à vos yeux
         M'écraser à l'instant la colère des cieux, 12
         Si j'adore autre objet que celui de Mélisse, 12
1770 Si je conçois des vœux que pour votre service, 12
         Et si pour d'autres yeux on m'entend soupirer, 12
         Tant que je pourrai voir quelque lieu d'espérer ! 12
         Oui, madame, souffrez que cette amour persiste 12
         Tant que l'hymen engage ou Mélisse ou Philiste. 12
1775 Jusque-là les douceurs de votre souvenir 12
         Avec un peu d'espoir sauront m'entretenir : 12
         J'en jure par vous-même, et ne suis pas capable 12
         D'un serment ni plus saint ni plus inviolable. 12
         Mais j'offense Philiste avec un tel serment ; 12
1780 Pour guérir vos soupçons je nuis à votre amant. 12
         J'effacerai ce crime avec cette prière : 12
         Si vous devez le cœur à qui vous sauve un frère, 12
         Vous ne devez pas moins au généreux secours 12
         Dont tient le jour celui qui conserva ses jours. 12
1785 Aimez en ma faveur un ami qui vous aime, 12
         Et possédez Dorante en un autre lui-même. 12
         Adieu : contre vos yeux c'est assez combattu ; 12
         Je sens à leurs regards chanceler ma vertu ; 12
         Et dans le triste état où mon âme est réduite, 12
1790 Pour sauver mon honneur, je n'ai plus que la fuite. 12
SCÈNE IV
PHILISTE
         Ami, je vous rencontre assez heureusement. 12
         Vous sortiez ?
DORANTE
         Oui, je sors, ami, pour un moment.
         Entrez, Mélisse est seule, et je pourrais vous nuire. 12
PHILISTE
         Ne m'échappez donc point avant que m'introduire ; 12
1795 Après, sur le discours vous prendrez votre temps ; 12
         Et nous serons ainsi l'un et l'autre contents. 12
         Vous me semblez troublé.
DORANTE
         J'ai bien raison de l'être.
         Adieu.
PHILISTE
         Vous soupirez, et voulez disparaître !
         De Mélisse ou de vous je saurai vos malheurs. 12
1800 Madame, puis-je… ô ciel ! Elle-même est en pleurs ! 12
         Je ne vois des deux parts que des sujets d'alarmes ! 12
         D'où viennent ses soupirs ? Et d'où naissent vos larmes ? 12
         Quel accident vous fâche, et le fait retirer ? 12
         Qu'ai-je à craindre pour vous, ou qu'ai-je à déplorer ? 12
MÉLISSE
1805 Philiste, il est tout vrai… Mais retenez Dorante : 12
         Sa présence au secret est la plus importante. 12
DORANTE
         Vous me perdez, madame.
MÉLISSE
         Il faut tout hasarder
         Pour un bien qu'autrement je ne puis plus garder. 12
LYSE
         Cléandre entre.
MÉLISSE
         Le ciel à propos nous l'envoie.
SCÈNE V
CLÉANDRE
1810 Ma sœur, auriez-vous cru ? … Vous montrez peu de joie ! 12
         En si bon entretien qui vous peut attrister ? 12
MÉLISSE, à Cléandre
         J'en contais le sujet, vous pouvez l'écouter. 12
À Philiste.
         Vous m'aimez, je l'ai su de votre propre bouche, 12
         Je l'ai su de Dorante, et votre amour me touche, 12
1815 Si trop peu pour vous rendre un amour tout pareil, 12
         Assez pour vous donner un fidèle conseil. 12
         Ne vous obstinez plus à chérir une ingrate : 12
         J'aime ailleurs ; c'est en vain qu'un faux espoir vous flatte. 12
         J'aime, et je suis aimée, et mon frère y consent ; 12
1820 Mon choix est aussi beau que mon amour puissant ; 12
         Vous l'auriez fait pour moi, si vous étiez mon frère : 12
         C'est Dorante, en un mot, qui seul a pu me plaire. 12
         Ne me demandez point ni quelle occasion, 12
         Ni quel temps entre nous a fait cette union ; 12
1825 S'il la faut appeler ou surprise, ou constance : 12
         Je ne vous en puis dire aucune circonstance ; 12
         Contentez-vous de voir que mon frère aujourd'hui 12
         L'estime et l'aime assez pour le loger chez lui, 12
         Et d'apprendre de moi que mon cœur se propose 12
1830 Le change et le tombeau pour une même chose. 12
         Lorsque notre destin nous semblait le plus doux, 12
         Vous l'avez obligé de me parler pour vous ; 12
         Il l'a fait, et s'en va pour vous quitter la place : 12
         Jugez par ce discours quel malheur nous menace. 12
1835 Voilà cet accident qui le fait retirer ; 12
         Voilà ce qui le trouble, et qui me fait pleurer ; 12
         Voilà ce que je crains ; et voilà les alarmes 12
         D'où viennent ses soupirs, et d'où naissent mes larmes. 12
PHILISTE
         Ce n'est pas là, Dorante, agir en cavalier. 12
1840 Sur ma parole encor vos êtes prisonnier ; 12
         Votre liberté n'est qu'une prison plus large ; 12
         Et je réponds de vous s'il survient quelque charge. 12
         Vous partez cependant, et sans m'en avertir ! 12
         Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir. 12
DORANTE
1845 Allons, je suis tout prêt d'y laisser une vie 12
         Plus digne de pitié qu'elle n'était d'envie ; 12
         Mais après le bonheur que je vous ai cédé, 12
         Je méritais peut-être un plus doux procédé. 12
PHILISTE
         Un ami tel que vous n'en mérite point d'autre : 12
1850 Je vous dis mon secret, vous me cachez le vôtre, 12
         Et vous ne craignez point d'irriter mon courroux, 12
         Lorsque vous me jugez moins généreux que vous ! 12
         Vous pouvez me céder un objet qui vous aime ; 12
         Et j'ai le cœur trop bas pour vous traiter de même, 12
1855 Pour vous en céder un à qui l'amour me rend, 12
         Sinon trop mal voulu, du moins indifférent. 12
         Si vous avez pu naître et noble et magnanime, 12
         Vous ne me deviez pas tenir en moindre estime ; 12
         Malgré notre amitié, je m'en dois ressentir : 12
1860 Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir. 12
CLÉANDRE
         Vous prenez pour mépris son trop de déférence, 12
         Dont il ne faut tirer qu'une pleine assurance 12
         Qu'un ami si parfait, que vous osez blâmer, 12
         Vous aime plus que lui, sans vous moins estimer. 12
1865 Si pour lui votre foi sert aux juges d'otage, 12
         Permettez qu'auprès d'eux la mienne la dégage, 12
         Et sortant du péril d'en être inquiété, 12
         Remettez-lui, monsieur, toute sa liberté ; 12
         Ou si mon mauvais sort vous rend inexorable, 12
1870 Au lieu de l'innocent arrêtez le coupable : 12
         C'est moi qui me sus hier sauver sur son cheval, 12
         Après avoir donné la mort à mon rival. 12
         Ce duel fut l'effet de l'amour de Climène, 12
         Et Dorante sans vous se fût tiré de peine, 12
1875 Si devant le prévôt son cœur trop généreux 12
         N'eût voulu méconnaître un homme malheureux. 12
PHILISTE
         Je ne demande plus quel secret a pu faire 12
         Et l'amour de la sœur et l'amitié du frère : 12
         Ce qu'il a fait pour vous est digne de vos soins. 12
1880 Vous lui devez beaucoup, vous ne rendez pas moins : 12
         D'un plus haut sentiment la vertu n'est capable, 12
         Et puisque ce duel vous avait fait coupable, 12
         Vous ne pouviez jamais envers un innocent 12
         Être plus obligé ni plus reconnaissant. 12
1885 Je ne m'oppose point à votre gratitude ; 12
         Et si je vous ai mis en quelque inquiétude, 12
         Si d'un si prompt départ j'ai paru me piquer, 12
         Vous ne m'entendiez pas, et je vais m'expliquer. 12
         On nomme une prison le nœud de l'hyménée ; 12
1890 L'amour même a des fers dont l'âme est enchaînée ; 12
         Vous les rompiez pour moi, je n'y puis consentir : 12
         Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir. 12
DORANTE
         Ami, c'est là le but qu'avait votre colère ? 12
PHILISTE
         Ami, je fais bien moins que vous ne vouliez faire. 12
CLÉANDRE
1895 Comme à lui je vous dois et la vie et l'honneur. 12
MÉLISSE
         Vous m'avez fait trembler pour croître mon bonheur. 12
PHILISTE, à Mélisse
         J'ai voulu voir vos pleurs pour mieux voir votre flamme, 12
         Et la crainte a trahi les secrets de votre âme. 12
         Mais quittons désormais des compliments si vains. 12
À Cléandre.
1900 Votre secret, monsieur, est sûr entre mes mains ; 12
         Recevez-moi pour tiers d'une amitié si belle, 12
         Et croyez qu'à l'envi je vous serai fidèle. 12
CLITON, seul
         Ceux qui sont las debout se peuvent aller seoir, 12
         Je vous donne en passant cet avis, et bonsoir. 12
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