COR17/COR17
Pierre Corneille
1646
Théodore
Vierge et martyre
TRAGÉDIE
PERSONNAGES
Valens
gouverneur d'Antioche
Placide
fils de Valens et amoureux de Théodore
Cléobule
ami de placide
Didyme
amoureux de Théodore
Paulin
confident de Valens
Lycante
capitaine d'une cohorte romaine
Marcelle
femme de Valens
Théodore
princesse d'Antioche
Stéphanie
confidente de Marcelle
La scène est à Antioche, dans le palais du gouverneur.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
Placide
         Il est vrai, Cléobule, et je veux l'avouer, 12
         La fortune me flatte assez pour m'en louer : 12
         Mon père est gouverneur de toute la Syrie ; 12
         Et comme si c'était trop peu de flatterie, 12
5 Moi-même elle m'embrasse, et vient de me donner, 12
         Tout jeune que je suis, l'Égypte à gouverner. 12
         Certes, si je m'enflais de ces vaines fumées 12
         Dont on voit à la cour tant d'âmes si charmées, 12
         Si l'éclat des grandeurs avait pu me ravir, 12
10 J'aurais de quoi me plaire et de quoi m'assouvir. 12
         Au-dessous des Césars, je suis ce qu'on peut être : 12
         À moins que de leur rang le mien ne saurait croître ; 12
         Et pour haut qu'on ait mis des titres si sacrés, 12
         On y monte souvent par de moindres degrés. 12
15 Mais ces honneurs pour moi ne sont qu'une infamie, 12
         Parce que je les tiens d'une main ennemie, 12
         Et leur plus doux appas qu'un excès de rigueur, 12
         Parce que pour échange on veut avoir mon cœur. 12
         On perd temps toutefois, ce cœur n'est point à vendre. 12
20 Marcelle, en vain par là tu crois gagner un gendre : 12
         Ta Flavie à mes yeux fait toujours même horreur. 12
         Ton frère Marcellin peut tout sur l'empereur ; 12
         Mon père est ton époux, et tu peux sur son âme 12
         Ce que sur un mari doit pouvoir une femme : 12
25 Va plus outre, et par zèle ou par dextérité, 12
         Joins le vouloir des dieux à leur autorité ; 12
         Assemble leur faveur, assemble leur colère : 12
         Pour aimer je n'écoute empereur, dieux, ni père ; 12
         Et je la trouverais un objet odieux 12
30 Des mains de l'empereur, et d'un père, et des dieux. 12
Cléobule
         Quoique pour vous Marcelle ait le nom de marâtre, 12
         Considérez, seigneur, qu'elle vous idolâtre : 12
         Voyez d'un œil plus sain ce que vous lui devez, 12
         Les biens et les honneurs qu'elle vous a sauvés. 12
35 Quand Dioclétian fut maître de l'empire… 12
Placide
         Mon père était perdu, c'est ce que tu veux dire. 12
         Sitôt qu'à son parti le bonheur eut manqué, 12
         Sa tête fut proscrite, et son bien confisqué ; 12
         On vit à Marcellin sa dépouille donnée : 12
40 Il sut la racheter par ce triste hyménée ; 12
         Et forçant son grand cœur à ce honteux lien, 12
         Lui-même il se livra pour rançon de son bien. 12
         Dès lors on asservit jusques à mon enfance : 12
         De Flavie avec moi l'on conclut l'alliance, 12
45 Et depuis ce moment Marcelle a fait chez nous 12
         Un destin que tout autre aurait trouvé fort doux. 12
         La dignité du fils, comme celle du père, 12
         Descend du haut pouvoir que lui donne ce frère ; 12
         Mais à la regarder de l'œil dont je la voi, 12
50 Ce n'est qu'un joug pompeux qu'on veut jeter sur moi. 12
         On élève chez nous un trône pour sa fille ; 12
         On y sème l'éclat dont on veut qu'elle brille ; 12
         Et dans tous ces honneurs je ne vois en effet 12
         Qu'un infâme dépôt des présents qu'on lui fait. 12
Cléobule
55 S'ils ne sont qu'un dépôt du bien qu'on lui veut faire, 12
         Vous en êtes, seigneur, mauvais dépositaire, 12
         Puisqu'avec tant d'effort on vous voit travailler 12
         À mettre ailleurs l'éclat dont elle doit briller. 12
         Vous aimez Théodore, et votre âme ravie 12
60 Lui veut donner ce trône élevé pour Flavie : 12
         C'est là le fondement de votre aversion. 12
Placide
         Ce n'est point un secret que cette passion : 12
         Flavie, au lit malade, en meurt de jalousie ; 12
         Et dans l'âpre dépit dont sa mère est saisie, 12
65 Elle tonne, foudroie, et pleine de fureur, 12
         Menace de tout perdre auprès de l'empereur. 12
         Comme de ses faveurs, je ris de sa colère : 12
         Quoi qu'elle ait fait pour moi, quoi qu'elle puisse faire, 12
         Le passé sur mon cœur ne peut rien obtenir, 12
70 Et je laisse au hasard le soin de l'avenir. 12
         Je me plais à braver cet orgueilleux courage : 12
         Chaque jour pour l'aigrir je vais jusqu'à l'outrage ; 12
         Son âme impérieuse et prompte à fulminer 12
         Ne saurait me haïr jusqu'à m'abandonner. 12
75 Souvent elle me flatte alors que je l'offense, 12
         Et quand je l'ai poussée à quelque violence, 12
         L'amour de sa Flavie en rompt tous les effets, 12
         Et l'éclat s'en termine à de nouveaux bienfaits. 12
         Je la plains toutefois ; et plus à plaindre qu'elle, 12
80 Comme elle aime un ingrat, j'adore une cruelle, 12
         Dont la rigueur la venge, et rejetant ma foi, 12
         Me rend tous les mépris que Flavie a de moi. 12
         Mon sort des deux côtés mérite qu'on le plaigne : 12
         L'une me persécute, et l'autre me dédaigne ; 12
85 Je hais qui m'idolâtre, et j'aime qui me fuit, 12
         Et je poursuis en vain, ainsi qu'on me poursuit. 12
         Telle est de mon destin la fatale injustice, 12
         Telle est la tyrannie ensemble et le caprice 12
         Du démon aveuglé qui sans discrétion 12
90 Verse l'antipathie et l'inclination. 12
         Mais puisqu'à d'autres yeux je parois trop aimable, 12
         Que peut voir Théodore en moi de méprisable ? 12
         Sans doute elle aime ailleurs, et s'impute à bonheur 12
         De préférer Didyme au fils du gouverneur. 12
Cléobule
95 Comme elle je suis né, seigneur, dans Antioche, 11
         Et par les droits du sang je lui suis assez proche ; 12
         Je connais son courage, et vous répondrai bien 12
         Qu'étant sourde à vos vœux elle n'écoute rien, 12
         Et que cette rigueur dont votre amour l'accuse 12
100 Ne donne point ailleurs ce qu'elle vous refuse. 12
         Ce malheureux rival dont vous êtes jaloux 12
         En reçoit chaque jour plus de mépris que vous ; 12
         Mais quand même ses feux répondraient à vos flammes, 12
         Qu'une amour mutuelle unirait vos deux âmes, 12
105 Voyez où cette amour vous peut précipiter, 12
         Quel orage sur vous elle doit exciter, 12
         Ce que dira Valens, ce que fera Marcelle. 12
         Souffrez que son parent vous die enfin pour elle… 12
Placide
         Ah ! Si je puis encor quelque chose sur toi, 12
110 Ne me dis rien pour elle, et dis-lui tout pour moi ; 12
         Dis-lui que je suis sûr des bontés de mon père, 12
         Ou que s'il se rendait d'une humeur trop sévère, 12
         L'Égypte où l'on m'envoie est un asile ouvert 12
         Pour mettre notre flamme et notre heur à couvert. 12
115 Là, saisis d'un rayon des puissances suprêmes, 12
         Nous ne recevrons plus de lois que de nous-mêmes. 12
         Quelques noires vapeurs que puissent concevoir 12
         Et la mère et la fille ensemble au désespoir, 12
         Tout ce qu'elles pourront enfanter de tempêtes, 12
120 Sans venir jusqu'à nous, crèvera sur leurs têtes, 12
         Et nous érigerons en cet heureux séjour 12
         De leur rage impuissante un trophée à l'amour. 12
         Parle, parle pour moi, presse, agis, persuade : 12
         Fais quelque chose enfin pour mon esprit malade ; 12
125 Fais-lui voir mon pouvoir, fais-lui voir mon ardeur : 12
         Son dédain est peut-être un effet de sa peur ; 12
         Et si tu lui pouvais arracher cette crainte, 12
         Tu pourrais dissiper cette froideur contrainte, 12
         Tu pourrais… Mais je vois Marcelle qui survient. 12
SCÈNE II
Marcelle
130 Ce mauvais conseiller toujours vous entretient ? 12
Placide
         Vous dites vrai, madame, il tâche à me surprendre ; 12
         Son conseil est mauvais, mais je sais m'en défendre. 12
Marcelle
         Il vous parle d'aimer ?
Placide
         Contre mon sentiment.
Marcelle
         Levez, levez le masque et parlez franchement : 12
135 De votre Théodore il est l'agent fidèle ; 12
         Pour vous mieux engager elle fait la cruelle, 12
         Vous chasse en apparence, et pour vous retenir, 12
         Par ce parent adroit vous fait entretenir. 12
Placide
         Par ce fidèle agent elle est donc mal servie : 12
140 Loin de parler pour elle, il parle pour Flavie ; 12
         Et ce parent adroit en matière d'amour 12
         Agit contre son sang pour mieux faire sa cour. 12
         C'est, madame, en effet, le mal qu'il me conseille ; 12
         Mais j'ai le cœur trop bon pour lui prêter l'oreille. 12
Marcelle
145 Dites le cœur trop bas pour aimer en bon lieu. 12
Placide
         L'objet où vont mes vœux serait digne d'un dieu. 12
Marcelle
         Il est digne de vous, d'une âme vile et basse. 12
Placide
         Je fais donc seulement ce qu'il faut que je fasse. 12
         Ne blâmez que Flavie : un cœur si bien placé 12
150 D'une âme vile et basse est trop embarrassé ; 12
         D'un choix qui lui fait honte il faut qu'elle s'irrite, 12
         Et me prive d'un bien qui passe mon mérite. 12
Marcelle
         Avec quelle arrogance osez-vous me parler ? 12
Placide
         Au-dessous de Flavie ainsi me ravaler, 12
155 C'est de cette arrogance un mauvais témoignage. 12
         Je ne me puis, madame, abaisser davantage. 12
Marcelle
         Votre respect est rare, et fait voir clairement 12
         Que votre humeur modeste aime l'abaissement. 12
         Eh bien ! Puisqu'à présent j'en suis mieux avertie, 12
160 Il faudra satisfaire à cette modestie : 12
         Avec un peu de temps nous en viendrons à bout. 12
Placide
         Vous ne m'ôterez rien, puisque je vous dois tout. 12
         Qui n'a que ce qu'il doit a peu de perte à faire. 12
Marcelle
         Vous pourrez bientôt prendre un sentiment contraire. 12
Placide
165 Je n'en changerai point pour la perte d'un bien 12
         Qui me rendra celui de ne vous devoir rien. 12
Marcelle
         Ainsi l'ingratitude en soi-même se flatte. 12
         Mais je saurai punir cette âme trop ingrate ; 12
         Et pour mieux abaisser vos esprits soulevés, 12
170 Je vous ôterai plus que vous ne me devez. 12
Placide
         La menace est obscure ; expliquez-la, de grâce. 12
Marcelle
         L'effet expliquera le sens de la menace. 12
         Tandis, souvenez-vous, malgré tous vos mépris, 12
         Que j'ai fait ce que sont et le père et le fils : 12
175 Vous me devez l'Égypte, et Valens Antioche. 11
Placide
         Nous ne vous devons rien après un tel reproche. 12
         Un bienfait perd sa grâce à le trop publier : 12
         Qui veut qu'on s'en souvienne, il le doit oublier. 12
Marcelle
         Je l'oublierais, ingrat, si pour tant de puissance 12
180 Je recevais de vous quelque reconnaissance. 12
Placide
         Et je m'en souviendrais jusqu'aux derniers abois, 12
         Si vous vous contentiez de ce que je vous dois. 12
Marcelle
         Après tant de bienfaits, osé-je trop prétendre ? 12
Placide
         Ce ne sont plus bienfaits alors qu'on veut les vendre. 12
Marcelle
185 Que doit donc un grand cœur aux faveurs qu'il reçoit ? 12
Placide
         S'avouant redevable il rend tout ce qu'il doit. 12
Marcelle
         Tous les ingrats en foule iront à votre école, 12
         Puisqu'on y devient quitte en payant de parole. 12
Placide
         Je vous dirai donc plus, puisque vous me pressez : 12
190 Nous ne vous devons pas tout ce que vous pensez. 12
Marcelle
         Que seriez-vous sans moi ?
Placide
         Sans vous ? Ce que nous sommes.
         Notre empereur est juste, et sait choisir les hommes ; 12
         Et mon père, après tout, ne se trouve qu'au rang 12
         Où l'auraient mis sans vous ses vertus et son sang. 12
Marcelle
195 Ne vous souvient-il plus qu'on proscrivit sa tête ? 12
Placide
         Par là votre artifice en fit votre conquête. 12
Marcelle
         Ainsi de ma faveur vous nommez les effets ? 12
Placide
         Un autre ami peut-être aurait bien fait sa paix ; 12
         Et si votre faveur pour lui s'est employée, 12
200 Par son hymen, madame, il vous a trop payée. 12
         On voit peu d'unions de deux telles moitiés ; 12
         Et la faveur à part, on sait qui vous étiez. 12
Marcelle
         L'ouvrage de mes mains avoir tant d'insolence ! 12
Placide
         Elles m'ont mis trop haut pour souffrir une offense. 12
Marcelle
205 Quoi ? Vous tranchez ici du nouveau gouverneur ? 12
Placide
         De mon rang en tous lieux je soutiendrai l'honneur. 12
Marcelle
         Considérez donc mieux quelle main vous y porte : 12
         L'hymen seul de Flavie en est pour vous la porte. 12
Placide
         Si je n'y puis entrer qu'acceptant cette loi, 12
210 Reprenez votre Égypte, et me laissez à moi. 12
Marcelle
         Plus il me doit d'honneurs, plus son orgueil me brave ! 12
Placide
         Plus je reçois d'honneurs, moins je dois être esclave. 12
Marcelle
         Conservez ce grand cœur, vous en aurez besoin. 12
Placide
         Je le conserverai, madame, avec grand soin ; 12
215 Et votre grand pouvoir en chassera la vie 12
         Avant que d'y surprendre aucun lieu pour Flavie. 12
Marcelle
         J'en chasserai du moins l'ennemi qui me nuit. 12
Placide
         Vous ferez peu d'effet avec beaucoup de bruit. 12
Marcelle
         Je joindrai de si près l'effet à la menace, 12
220 Que sa perte aujourd'hui me quittera la place. 12
Placide
         Vous perdrez aujourd'hui…
Marcelle
         Théodore à vos yeux.
         M'entendez-vous, Placide ? Oui, j'en jure les dieux 12
         Qu'aujourd'hui mon courroux, armé contre son crime, 12
         Au pied de leurs autels en fera ma victime. 12
Placide
225 Et je jure à vos yeux ces mêmes immortels 12
         Que je la vengerai jusque sur leurs autels. 12
         Je jure plus encor, que si je pouvais croire 12
         Que vous eussiez dessein d'une action si noire, 12
         Il n'est point de respect qui pût me retenir 12
230 D'en punir la pensée et de vous prévenir ; 12
         Et que pour garantir une tête si chère, 12
         Je vous irais chercher jusqu'au lit de mon père. 12
         M'entendez-vous, madame ? Adieu : pensez-y bien ; 12
         N'épargnez pas mon sang si vous versez le sien ; 12
235 Autrement ce beau sang en fera verser d'autre, 12
         Et ma fureur n'est pas pour se borner au vôtre. 12
SCÈNE III
Marcelle
         As-tu vu, Stéphanie, un plus farouche orgueil ? 12
         As-tu vu des mépris plus dignes du cercueil ? 12
         Et pourrais-je épargner cette insolente vie, 12
240 Si sa perte n'était la perte de Flavie, 12
         Dont le cruel destin prend un si triste cours 12
         Qu'aux jours de ce barbare il attache ses jours ? 12
Stéphanie
         Je tremble encor de voir où sa rage l'emporte. 12
Marcelle
         Ma colère en devient et plus juste et plus forte, 12
245 Et l'aveugle fureur dont ses discours sont pleins 12
         Ne m'arrachera pas ma vengeance des mains. 12
Stéphanie
         Après votre vengeance appréhendez la sienne. 12
Marcelle
         Qu'une indigne épouvante à présent me retienne ! 12
         De ce feu turbulent l'éclat impétueux 12
250 N'est qu'un faible avorton d'un cœur présomptueux. 12
         La menace à grand bruit ne porte aucune atteinte, 12
         Elle n'est qu'un effet d'impuissance et de crainte ; 12
         Et qui si près du mal s'amuse à menacer 12
         Veut amollir le coup qu'il ne peut repousser. 12
Stéphanie
255 Théodore vivante, il craint votre colère ; 12
         Mais voyez qu'il ne craint que parce qu'il espère ; 12
         Et c'est à vous, madame, à bien considérer 12
         Qu'il cessera de craindre en cessant d'espérer. 12
Marcelle
         Si l'espoir fait sa peur, nous n'avons qu'à l'éteindre : 12
260 Il cessera d'aimer aussi bien que de craindre. 12
         L'amour va rarement jusque dans un tombeau 12
         S'unir au reste affreux de l'objet le plus beau. 12
         Hasardons ; je ne vois que ce conseil à prendre. 12
         Théodore vivante, il n'en faut rien prétendre ; 12
265 Et Théodore morte, on peut encor douter 12
         Quel sera le succès que tu veux redouter. 12
         Quoi qu'il arrive enfin, de la sorte outragée, 12
         C'est un plaisir bien doux que de se voir vengée. 12
         Mais dis-moi, ton indice est-il bien assuré ? 12
Stéphanie
270 J'en réponds sur ma tête, et l'ai trop avéré. 12
Marcelle
         Ne t'oppose donc plus à ce moment de joie 12
         Qu'aujourd'hui par ta main le juste ciel m'envoie. 12
         Valens vient à propos, et sur tes bons avis 12
         Je vais forcer le père à me venger du fils. 12
SCÈNE IV
Marcelle
275 Jusques à quand, seigneur, voulez-vous qu'abusée 12
         Au mépris d'un ingrat je demeure exposée, 12
         Et qu'un fils arrogant sous votre autorité 12
         Outrage votre femme avec impunité ? 12
         Sont-ce là les douceurs, sont-ce là les caresses 12
280 Qu'en faisaient à ma fille espérer vos promesses, 12
         Et faut-il qu'un amour conçu par votre aveu 12
         Lui coûte enfin la vie et vous touche si peu ? 12
Valens
         Plût aux dieux que mon sang eût de quoi satisfaire 12
         Et l'amour de la fille et l'espoir de la mère, 12
285 Et qu'en le répandant je lui pusse gagner 12
         Ce cœur dont l'insolence ose la dédaigner ! 12
         Mais de ses volontés le ciel est le seul maître : 12
         J'ai promis de l'amour, il le doit faire naître. 12
         Si son ordre n'agit, l'effet ne s'en peut voir, 12
290 Et je pense être quitte y faisant mon pouvoir. 12
Marcelle
         Faire votre pouvoir avec tant d'indulgence, 12
         C'est avec son orgueil être d'intelligence ; 12
         Aussi bien que le fils le père m'est suspect, 12
         Et vous manquez de foi, comme lui de respect. 12
295 Ah ! Si vous déployiez cette haute puissance 12
         Que donnent aux parents les droits de la naissance… 12
Valens
         Si la haine et l'amour lui doivent obéir, 12
         Déployez-la, madame, à le faire haïr. 12
         Quel que soit le pouvoir d'un père en sa famille, 12
300 Puis-je plus sur mon fils que vous sur votre fille ? 12
         Et si vous n'en pouvez vaincre la passion, 12
         Dois-je plus obtenir sur tant d'aversion ? 12
Marcelle
         Elle tâche à se vaincre, et son cœur y succombe ; 12
         Et l'effort qu'elle y fait la jette sous la tombe. 12
Valens
305 Elle n'a toutefois que l'amour à dompter ; 12
         Et Placide bien moins se pourrait surmonter, 12
         Puisque deux passions le font être rebelle : 12
         L'amour pour Théodore, et la haine pour elle. 12
Marcelle
         Ôtez-lui Théodore ; et son amour dompté, 12
310 Vous dompterez sa haine avec facilité. 12
Valens
         Pour l'ôter à Placide il faut qu'elle se donne. 12
         Aime-t-elle quelque autre ?
Marcelle
         Elle n'aime personne.
         Mais qu'importe, seigneur, qu'elle écoute aucuns vœux ? 12
         Ce n'est pas son hymen, c'est sa mort que je veux. 12
Valens
315 Quoi, madame ? Abuser ainsi de ma puissance ! 12
         À votre passion immoler l'innocence ! 12
         Les dieux m'en puniraient.
Marcelle
         Trouvent-ils innocents
         Ceux dont l'impiété leur refuse l'encens ? 12
         Prenez leur intérêt : Théodore est chrétienne : 12
320 C'est la cause des dieux, et ce n'est plus la mienne. 12
Valens
         Souvent la calomnie…
Marcelle
         Il n'en faut plus parler,
         Si vous vous préparez à le dissimuler. 12
         Devenez protecteur de cette secte impie 12
         Que l'empereur jamais ne crut digne de vie ; 12
325 Vous pouvez en ces lieux vous en faire l'appui ; 12
         Mais songez qu'il me reste un frère auprès de lui. 12
Valens
         Sans en importuner l'autorité suprême, 12
         Si je vous suis suspect, n'en croyez que vous-même : 12
         Agissez en ma place, et faites-la venir ; 12
330 Quand vous la convaincrez, je saurai la punir ; 12
         Et vous reconnaîtrez que dans le fond de l'âme 12
         Je prends comme je dois l'intérêt d'une femme. 12
Marcelle
         Puisque vous le voulez, j'oserai la mander : 12
         Allez-y, Stéphanie, allez sans plus tarder. 12
335 Et si l'on m'a flattée avec un faux indice, 12
         Je vous irai moi-même en demander justice. 12
Valens
         N'oubliez pas alors que je la dois à tous, 12
         Et même à Théodore, aussi bien comme à vous. 12
Marcelle
         N'oubliez pas non plus quelle est votre promesse. 12
340 Il est temps que Flavie ait part à l'allégresse : 12
         Avec cette espérance allons la soulager. 12
         Et vous, dieux, qu'avec moi j'entreprends de venger, 12
         Agréez ma victime, et pour finir ma peine, 12
         Jetez un peu d'amour où règne tant de haine ; 12
345 Ou si c'est trop pour nous qu'il soupire à son tour, 12
         Jetez un peu de haine où règne tant d'amour. 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
Stéphanie
         Marcelle n'est pas loin, et je me persuade 12
         Que son amour l'attache auprès de sa malade ; 12
         Mais je vais l'avertir que vous êtes ici. 12
Théodore
350 Vous m'obligerez fort d'en prendre le souci, 12
         Et de lui témoigner avec quelle franchise 12
         À ses commandements vous me voyez soumise. 12
Stéphanie
         Dans un moment ou deux vous la verrez venir. 12
SCÈNE II
Cléobule
         Tandis, permettez-moi de vous entretenir, 12
355 Et de blâmer un peu cette vertu farouche, 12
         Cette insensible humeur qu'aucun objet ne touche, 12
         D'où naissent tant de feux sans pouvoir l'enflammer, 12
         Et qui semble haïr quiconque l'ose aimer. 12
         Je veux bien avec vous que dessous votre empire 12
360 Toute notre jeunesse en vain brûle et soupire ; 12
         J'approuve les mépris que vous rendez à tous : 12
         Le ciel n'en a point fait qui soient dignes de vous ; 12
         Mais je ne puis souffrir que la grandeur romaine 12
         S'abaissant à vos pieds ait part à cette haine, 12
365 Et que vous égaliez par vos durs traitements 12
         Ces maîtres de la terre aux vulgaires amants. 12
         Quoiqu'une âpre vertu du nom d'amour s'irrite, 12
         Elle trouve sa gloire à céder au mérite ; 12
         Et sa sévérité ne lui fait point de lois 12
370 Qu'elle n'aime à briser pour un illustre choix. 12
         Voyez ce qu'est Valens, voyez ce qu'est Placide, 12
         Voyez sur quels états l'un et l'autre préside, 12
         Où le père et le fils peuvent un jour régner, 12
         Et cessez d'être aveugle et de le dédaigner. 12
Théodore
375 Je ne suis point aveugle, et vois ce qu'est un homme 12
         Qu'élèvent la naissance, et la fortune, et Rome : 12
         Je rends ce que je dois à l'éclat de son sang, 12
         J'honore son mérite et respecte son rang ; 12
         Mais vous connaissez mal cette vertu farouche 12
380 De vouloir qu'aujourd'hui l'ambition la touche, 12
         Et qu'une âme insensible aux plus saintes ardeurs 12
         Cède honteusement à l'éclat des grandeurs. 12
         Si cette fermeté dont elle est ennoblie 12
         Par quelques traits d'amour pouvait être affaiblie, 12
385 Mon cœur, plus incapable encor de vanité, 12
         Ne ferait point de choix que dans l'égalité ; 12
         Et rendant aux grandeurs un respect légitime, 12
         J'honorerais Placide, et j'aimerais Didyme. 12
Cléobule
         Didyme, que sur tous vous semblez dédaigner ! 12
Théodore
390 Didyme, que sur tous je tâche d'éloigner, 12
         Et qui verrait bientôt sa flamme couronnée 12
         Si mon âme à mes sens était abandonnée, 12
         Et se laissait conduire à ces impressions 12
         Que forment en naissant les belles passions. 12
395 Comme cet avantage est digne qu'on le craigne, 12
         Plus je penche à l'aimer et plus je le dédaigne, 12
         Et m'arme d'autant plus que mon cœur en secret 12
         Voudrait s'en laisser vaincre, et combat à regret. 12
         Je me fais tant d'effort lorsque je le méprise, 12
400 Que par mes propres sens je crains d'être surprise : 12
         J'en crains une révolte, et que las d'obéir, 12
         Comme je les trahis, ils ne m'osent trahir. 12
         Voilà, pour vous montrer mon âme toute nue, 12
         Ce qui m'a fait bannir Didyme de ma vue : 12
405 Je crains d'en recevoir quelque coup d'œil fatal, 12
         Et chasse un ennemi dont je me défends mal. 12
         Voilà quelle je suis et quelle je veux être ; 12
         La raison quelque jour s'en fera mieux connaître : 12
         Nommez-la cependant vertu, caprice, orgueil, 12
410 Ce dessein me suivra jusque dans le cercueil. 12
Cléobule
         Il peut vous y pousser, si vous n'y prenez garde : 12
         D'un œil envenimé Marcelle vous regarde ; 12
         Et se prenant à vous du mauvais traitement 12
         Que sa fille à ses yeux reçoit de votre amant, 12
415 Sa jalouse fureur ne peut être assouvie 12
         À moins de votre sang, à moins de votre vie ; 12
         Ce n'est plus en secret que frémit son courroux, 12
         Elle en parle tout haut, elle s'en vante à nous, 12
         Elle en jure les dieux ; et, ce que j'appréhende, 12
420 Pour ce triste sujet sans doute elle vous mande. 12
         Dans un péril si grand faites un protecteur. 12
Théodore
         Si je suis en péril, Placide en est l'auteur ; 12
         L'amour qu'il a pour moi lui seul m'y précipite : 12
         C'est par là qu'on me hait, c'est par là qu'on s'irrite. 12
425 On n'en veut qu'à sa flamme, on n'en veut qu'à son choix : 12
         C'est contre lui qu'on arme ou la force ou les lois. 12
         Tous les vœux qu'il m'adresse avancent ma ruine, 12
         Et par une autre main c'est lui qui m'assassine. 12
         Je sais quel est mon crime, et je ne doute pas 12
430 Du prétexte qu'aura l'arrêt de mon trépas : 12
         Je l'attends sans frayeur ; mais de quoi qu'on m'accuse, 12
         S'il portait à Flavie un cœur que je refuse, 12
         Qui veut finir mes jours les voudrait protéger, 12
         Et par ce changement il ferait tout changer. 12
435 Mais mon péril le flatte, et son cœur en espère 12
         Ce que jusqu'à présent tous ses soins n'ont pu faire ; 12
         Il attend que du mien j'achète son appui : 12
         J'en trouverai peut-être un plus puissant que lui ; 12
         Et s'il me faut périr, dites-lui qu'avec joie 12
440 Je cours à cette mort où son amour m'envoie, 12
         Et que par un exemple assez rare à nommer, 12
         Je périrai pour lui si je ne puis l'aimer. 12
Cléobule
         Ne vous pas mieux servir d'un amour si fidèle, 12
         C'est…
Théodore
         Quittons ce discours, je vois venir Marcelle.
SCÈNE III
Marcelle
445 Quoi ? Toujours l'un ou l'autre est par vous obsédé ? 12
         Qui vous amène ici ? Vous avais-je mandé ? 12
         Et ne pourrai-je voir Théodore ou Placide, 12
         Sans que vous leur serviez d'interprète ou de guide ? 12
         Cette assiduité marque un zèle imprudent, 12
450 Et ce n'est pas agir en adroit confident. 12
Cléobule
         Je crois qu'on me doit voir d'une âme indifférente 12
         Accompagner ici Placide et ma parente. 12
         Je fais ma cour à l'un à cause de son rang, 12
         Et rends à l'autre un soin où m'oblige le sang. 12
Marcelle
         Vous êtes bon parent.
Cléobule
455 Elle m'oblige à l'être.
Marcelle
         Votre humeur généreuse aime à le reconnaître ; 12
         Et sensible aux faveurs que vous en recevez, 12
         Vous rendez à tous deux ce que vous leur devez. 12
         Un si rare service aura sa récompense 12
460 Plus grande qu'on n'estime et plus tôt qu'on ne pense. 12
         Cependant quittez-nous, que je puisse à mon tour 12
         Servir de confidente à cet illustre amour. 12
Cléobule
         Ne croyez pas, madame…
Marcelle
         Obéissez, de grâce :
         Je sais ce qu'il faut croire, et vois ce qui se passe. 12
SCÈNE IV
Marcelle
465 Ne vous offensez pas, objet rare et charmant, 12
         Si ma haine avec lui traite un peu rudement. 12
         Ce n'est point avec vous que je la dissimule : 12
         Je chéris Théodore, et je hais Cléobule ; 12
         Et par un pur effet du bien que je vous veux, 12
470 Je ne puis voir ici ce parent dangereux. 12
         Je sais que pour Placide il vous fait tout facile, 12
         Qu'en sa grandeur nouvelle il vous peint un asile, 12
         Et tâche à vous porter jusqu'à la vanité 12
         D'espérer me braver avec impunité. 12
475 Je n'ignore non plus que votre âme plus saine, 12
         Connaissant son devoir ou redoutant ma haine, 12
         Rejette ses conseils, en dédaigne le prix, 12
         Et fait de ces grandeurs un généreux mépris. 12
         Mais comme avec le temps il pourrait vous séduire, 12
480 Et vous, changeant d'humeur, me forcer à vous nuire, 12
         J'ai voulu vous parler, pour vous mieux avertir 12
         Qu'il serait malaisé de vous en garantir ; 12
         Que si ce qu'est Placide enflait votre courage, 12
         Je puis en un moment renverser mon ouvrage, 12
485 Abattre sa fortune, et détruire avec lui 12
         Quiconque m'oserait opposer son appui. 12
         Gardez donc d'aspirer au rang où je l'élève : 12
         Qui commence le mieux ne fait rien s'il n'achève ; 12
         Ne servez point d'obstacle à ce que j'en prétends ; 12
490 N'acquérez point ma haine en perdant votre temps. 12
         Croyez que me tromper, c'est vous tromper vous-même ; 12
         Et si vous vous aimez, souffrez que je vous aime. 12
Théodore
         Je n'ai point vu, madame, encor jusqu'à ce jour 12
         Avec tant de menace expliquer tant d'amour, 12
495 Et peu faite à l'honneur de pareilles visites, 12
         J'aurais lieu de douter de ce que vous me dites ; 12
         Mais soit que ce puisse être ou feinte ou vérité, 12
         Je veux bien vous répondre avec sincérité. 12
         Quoique vous me jugiez l'âme basse et timide, 12
500 Je croirais sans faillir pouvoir aimer Placide, 12
         Et si sa passion avait pu me toucher, 12
         J'aurais assez de cœur pour ne le point cacher. 12
         Cette haute puissance à ses vertus rendue 12
         L'égale presque aux rois dont je suis descendue ; 12
505 Et si Rome et le temps m'en ont ôté le rang, 12
         Il m'en demeure encor le courage et le sang. 12
         Dans mon sort ravalé je sais vivre en princesse : 12
         Je fuis l'ambition, mais je hais la faiblesse ; 12
         Et comme ses grandeurs ne peuvent m'ébranler, 12
510 L'épouvante jamais ne me fera parler. 12
         Je l'estime beaucoup, mais en vain il soupire : 12
         Quand même sur ma tête il ferait choir l'empire, 12
         Vous me verriez répondre à cette illustre ardeur 12
         Avec la même estime et la même froideur. 12
515 Sortez d'inquiétude, et m'obligez de croire 12
         Que la gloire où j'aspire est toute une autre gloire, 12
         Et que sans m'éblouir de cet éclat nouveau, 12
         Plutôt que dans son lit j'entrerais au tombeau. 12
Marcelle
         Je vous crois ; mais souvent l'amour brûle sans luire : 12
520 Dans un profond secret il aime à se conduire ; 12
         Et voyant Cléobule aller tant et venir, 12
         Entretenir Placide, et vous entretenir, 12
         Je sens toujours dans l'âme un reste de scrupule, 12
         Que je blâme moi-même et tiens pour ridicule ; 12
525 Mais mon cœur soupçonneux ne s'en peut départir. 12
         Vous avez deux moyens de l'en faire sortir : 12
         Épousez ou Didyme, ou Cléante, ou quelque autre ; 12
         Ne m'importe pas qui, mon choix suivra le vôtre, 12
         Et je le comblerai de tant de dignités, 12
530 Que peut-être il vaudra ce que vous me quittez ; 12
         Ou si vous ne pouvez sitôt vous y résoudre, 12
         Jurez-moi par ce Dieu qui porte en main la foudre, 12
         Et dont tout l'univers doit craindre le courroux, 12
         Que Placide jamais ne sera votre époux. 12
535 Je lui fais pour Flavie offrir un sacrifice : 12
         Peut-être que vos vœux le rendront plus propice ; 12
         Venez les joindre aux miens, et le prendre à témoin. 12
Théodore
         Je veux vous satisfaire, et sans aller si loin, 12
         J'atteste ici le Dieu qui lance le tonnerre, 12
540 Ce monarque absolu du ciel et de la terre, 12
         Et dont tout l'univers doit craindre le courroux, 12
         Que Placide jamais ne sera mon époux. 12
         En est-ce assez, madame ? Êtes-vous satisfaite ? 12
Marcelle
         Ce serment à peu près est ce que je souhaite ; 12
545 Mais pour vous dire tout, la sainteté des lieux, 12
         Le respect des autels, la présence des dieux, 12
         Le rendant et plus saint et plus inviolable, 12
         Me le pourraient aussi rendre bien plus croyable. 12
Théodore
         Le Dieu que j'ai juré connaît tout, entend tout : 12
550 Il remplit l'univers de l'un à l'autre bout ; 12
         Sa grandeur est sans borne ainsi que sans exemple ; 12
         Il n'est pas moins ici qu'au milieu de son temple, 12
         Et ne m'entend pas mieux dans son temple qu'ici. 12
Marcelle
         S'il vous entend partout, je vous entends aussi : 12
555 On ne m'éblouit point d'une mauvaise ruse ; 12
         Suivez-moi dans le temple, et tôt, et sans excuse. 12
Théodore
         Votre cœur soupçonneux ne m'y croirait non plus, 12
         Et je vous y ferais des serments superflus. 12
Marcelle
         Vous désobéissez !
Théodore
         Je crois vous satisfaire.
Marcelle
         Suivez, suivez mes pas.
Théodore
560 Ce serait vous déplaire ;
         Vos desseins d'autant plus en seraient reculés : 12
         Ma désobéissance est ce que vous voulez. 12
Marcelle
         Il faut de deux raisons que l'une vous retienne : 12
         Ou vous aimez Placide, ou vous êtes chrétienne. 12
Théodore
565 Oui, je la suis, madame, et le tiens à plus d'heur 12
         Qu'une autre ne tiendrait toute votre grandeur. 12
         Je vois qu'on vous l'a dit, ne cherchez plus de ruse : 12
         J'avoue et hautement, et tôt, et sans excuse. 12
         Armez-vous à ma perte, éclatez, vengez-vous, 12
570 Par ma mort à Flavie assurez un époux, 12
         Et noyez dans ce sang, dont vous êtes avide, 12
         Et le mal qui la tue, et l'amour de Placide. 12
Marcelle
         Oui, pour vous en punir je n'épargnerai rien, 12
         Et l'intérêt des dieux assurera le mien. 12
Théodore
575 Le vôtre en même temps assurera ma gloire : 12
         Triomphant de ma vie, il fera ma victoire, 12
         Mais si grande, si haute, et si pleine d'appas, 12
         Qu'à ce prix j'aimerai les plus cruels trépas. 12
Marcelle
         De cette illusion soyez persuadée : 12
580 Périssant à mes yeux, triomphez en idée ; 12
         Goûtez d'un autre monde à loisir les appas, 12
         Et devenez heureuse où je ne serai pas : 12
         Je n'en suis point jalouse, et toute ma puissance 12
         Vous veut bien d'un tel heur hâter la jouissance ; 12
585 Mais gardez de pâlir et de vous étonner 12
         À l'aspect du chemin qui vous y doit mener. 12
Théodore
         La mort n'a que douceur pour une âme chrétienne. 12
Marcelle
         Votre félicité va donc faire la mienne. 12
Théodore
         Votre haine est trop lente à me la procurer. 12
Marcelle
590 Vous n'aurez pas longtemps sujet d'en murmurer. 12
         Allez trouver Valens, allez, ma Stéphanie. 12
         Mais demeurez ; il vient.
SCÈNE V
Marcelle
         Ce n'est point calomnie,
         Seigneur, elle est chrétienne, et s'en ose vanter. 12
Valens
         Théodore, parlez sans vous épouvanter. 12
Théodore
595 Puisque je suis coupable aux yeux de l'injustice, 12
         Je fais gloire du crime, et j'aspire au supplice ; 12
         Et d'un crime si beau le supplice est si doux, 12
         Que qui peut le connaître en doit être jaloux. 12
Valens
         Je ne recherche plus la damnable origine 12
600 De cette aveugle amour où Placide s'obstine ; 12
         Cette noire magie, ordinaire aux chrétiens, 12
         L'arrête indignement dans vos honteux liens ; 12
         Votre charme après lui se répand sur Flavie : 12
         De l'un il prend le cœur, et de l'autre la vie. 12
605 Vous osez donc ainsi jusque dans ma maison, 12
         Jusque sur mes enfants verser votre poison ? 12
         Vous osez donc tous deux les prendre pour victimes ? 12
Théodore
         Seigneur, il ne faut point me supposer de crimes ; 12
         C'est à des faussetés sans besoin recourir : 12
610 Puisque je suis chrétienne, il suffit pour mourir. 12
         Je suis prête ; où faut-il que je porte ma vie ? 12
         Où me veut votre haine immoler à Flavie ? 12
         Hâtez, hâtez, seigneur, ces heureux châtiments 12
         Qui feront mes plaisirs et vos contentements. 12
Valens
615 Ah ! Je rabattrai bien cette fière constance. 12
Théodore
         Craindrais-je des tourments qui font ma récompense ? 12
Valens
         Oui, j'en sais que peut-être aisément vous craindrez ; 12
         Vous en recevrez l'ordre, et vous en résoudrez. 12
         Ce courage toujours ne sera pas si ferme. 12
620 Paulin, que là dedans pour prison on l'enferme ; 12
         Mettez-y bonne garde.
SCÈNE VI
Marcelle
         Eh quoi ! Pour la punir,
         Quand le crime est constant, qui vous peut retenir ? 12
Valens
         Agréerez-vous le choix que je fais d'un supplice ? 12
Marcelle
         J'agréerai tout, seigneur, pourvu qu'elle périsse : 12
625 Choisissez le plus doux, ce sera m'obliger. 12
Valens
         Ah ! Que vous savez mal comme il se faut venger ! 12
Marcelle
         Je ne suis point cruelle, et n'en veux à sa vie 12
         Que pour rendre Placide à l'amour de Flavie. 12
         Ôtez-nous cet obstacle à nos contentements ; 12
630 Mais en faveur du sexe épargnez les tourments : 12
         Qu'elle meure, il suffit.
Valens
         Oui, sans plus de demeure,
         Pour l'intérêt des dieux je consens qu'elle meure : 12
         Indigne de la vie, elle doit en sortir ; 12
         Mais pour votre intérêt je n'y puis consentir. 12
635 Quoi ? Madame, la perdre est-ce gagner Placide ? 12
         Croyez-vous que sa mort le change ou l'intimide ? 12
         Que ce soit un moyen d'être aimable à ses yeux, 12
         Que de mettre au tombeau ce qu'il aime le mieux ? 12
         Ah ! Ne vous flattez point d'une espérance vaine : 12
640 En cherchant son amour vous redoublez sa haine ; 12
         Et dans le désespoir où vous l'allez plonger, 12
         Loin d'en aimer la cause, il voudra s'en venger. 12
         Chaque jour à ses yeux cette ombre ensanglantée, 12
         Sortant des tristes nuits où vous l'aurez jetée, 12
645 Vous peindra toutes deux avec des traits d'horreur 12
         Qui feront de sa haine une aveugle fureur ; 12
         Et lors je ne dis pas tout ce que j'appréhende. 12
         Son âme est violente, et son amour est grande : 12
         Verser le sang aimé, ce n'est pas l'en guérir, 12
650 Et le désespérer, ce n'est pas l'acquérir. 12
Marcelle
         Ainsi donc vous laissez Théodore impunie ? 12
Valens
         Non, je la veux punir, mais par l'ignominie ; 12
         Et pour forcer Placide à vous porter ses vœux, 12
         Rendre cette chrétienne indigne de ses feux. 12
Marcelle
         Je ne vous entends point.
Valens
655 Contentez-vous, madame,
         Que je vois pleinement les désirs de votre âme, 12
         Que de votre intérêt je veux faire le mien. 12
         Allez, et sur ce point ne demandez plus rien. 12
         Si je m'expliquais mieux, quoique son ennemie, 12
660 Vous la garantiriez d'une telle infamie, 12
         Et quelque bon succès qu'il en faille espérer, 12
         Votre haute vertu ne pourrait l'endurer. 12
         Agréez ce supplice, et sans que je le nomme, 12
         Sachez qu'assez souvent on le pratique à Rome, 12
665 Qu'il est craint des chrétiens, qu'il plaît à l'empereur, 12
         Qu'aux filles de sa sorte il fait le plus d'horreur, 12
         Et que ce digne objet de votre juste haine 12
         Voudrait de mille morts racheter cette peine. 12
Marcelle
         Soit que vous me vouliez éblouir ou venger, 12
670 Jusqu'à l'événement je n'en veux point juger ; 12
         Je vous en laisse faire. Adieu : disposez d'elle ; 12
         Mais gardez d'oublier qu'enfin je suis Marcelle, 12
         Et que si vous trompez un si juste courroux, 12
         Je me saurai bientôt venger d'elle et de vous. 12
SCÈNE VII
Valens
675 L'impérieuse humeur ! Vois comme elle me brave, 12
         Comme son fier orgueil m'ose traiter d'esclave. 12
Paulin
         Seigneur, j'en suis confus, mais vous le méritez : 12
         Au lieu d'y résister, vous vous y soumettez. 12
Valens
         Ne t'imagine pas que dans le fond de l'âme 12
680 Je préfère à mon fils les fureurs d'une femme : 12
         L'un m'est plus cher que l'autre, et par ce triste arrêt 12
         Ce n'est que de ce fils que je prends l'intérêt. 12
         Théodore est chrétienne, et ce honteux supplice 12
         Vient moins de ma rigueur que de mon artifice : 12
685 Cette haute infamie où je veux la plonger 12
         Est moins pour la punir que pour la voir changer. 12
         Je connais les chrétiens : la mort la plus cruelle 12
         Affermit leur constance, et redouble leur zèle ; 12
         Et sans s'épouvanter de tous nos châtiments, 12
690 Ils trouvent des douceurs au milieu des tourments ; 12
         Mais la pudeur peut tout sur l'esprit d'une fille 12
         Dont la vertu répond à l'illustre famille ; 12
         Et j'attends aujourd'hui d'un si puissant effort 12
         Ce que n'obtiendraient pas les frayeurs de la mort. 12
695 Après ce grand effet, j'oserai tout pour elle, 12
         En dépit de Flavie, en dépit de Marcelle, 12
         Et je n'ai rien à craindre auprès de l'empereur, 12
         Si ce cœur endurci renonce à son erreur. 12
         Lui-même il me louera d'avoir su l'y réduire, 12
700 Lui-même il détruira ceux qui m'en voudraient nuire : 12
         J'aurai lieu de braver Marcelle et ses amis ; 12
         Ma vertu me soutient où son crédit m'a mis ; 12
         Mais elle me perdrait, quelque rang que je tienne, 12
         Si j'osais à ses yeux sauver cette chrétienne. 12
705 Va la voir de ma part, et tâche à l'étonner : 12
         Dis-lui qu'à tout le peuple on va l'abandonner, 12
         Tranche le mot enfin, que je la prostitue ; 12
         Et quand tu la verras troublée et combattue, 12
         Donne entrée à Placide, et souffre que son feu 12
710 Tâche d'en arracher un favorable aveu. 12
         Les larmes d'un amant et l'horreur de sa honte 12
         Pourront fléchir ce cœur qu'aucun péril ne dompte ; 12
         Et lors elle n'a point d'ennemis si puissants 12
         Dont elle ne triomphe avec un peu d'encens ; 12
715 Et cette ignominie où je l'ai condamnée 12
         Se changera soudain en heureux hyménée. 12
Paulin
         Votre prudence est rare, et j'en suivrai les lois. 12
         Daigne le juste ciel seconder votre choix, 12
         Et par une influence un peu moins rigoureuse, 12
720 Disposer Théodore à vouloir être heureuse ! 12
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
Théodore
         Où m'allez-vous conduire ?
Paulin
         Il est en votre choix :
         Suivez-moi dans le temple, ou subissez nos lois. 12
Théodore
         De ces indignités vos juges sont capables ! 12
Paulin
         Ils égalent la peine aux crimes des coupables. 12
Théodore
725 Si le mien est trop grand pour le dissimuler, 12
         N'est-il point de tourments qui puissent l'égaler ? 12
Paulin
         Comme dans les tourments vous trouvez des délices, 12
         Ils ont trouvé pour vous ailleurs de vrais supplices, 12
         Et par un châtiment aussi grand que nouveau, 12
730 De votre vertu même ils font votre bourreau. 12
Théodore
         Ah ! Qu'un si détestable et honteux sacrifice 12
         Est pour elle en effet un rigoureux supplice ! 12
Paulin
         Ce mépris de la mort qui partout à nos yeux 12
         Brave si hautement et nos lois et nos dieux, 12
735 Cette indigne fierté ne serait pas punie 12
         À ne vous ôter rien de plus cher que la vie : 12
         Il faut qu'on leur immole, après de tels mépris, 12
         Ce que chez votre sexe on met à plus haut prix, 12
         Ou que cette fierté, de nos lois ennemie, 12
740 Cède aux justes horreurs d'une pleine infamie, 12
         Et que votre pudeur rende à nos immortels 12
         L'encens que votre orgueil refuse à leurs autels. 12
Théodore
         Valens me fait par vous porter cette menace ; 12
         Mais s'il hait les chrétiens, il respecte ma race : 12
745 Le sang d'Antiochus n'est pas encor si bas 11
         Qu'on l'abandonne en proie aux fureurs des soldats. 12
Paulin
         Ne vous figurez point qu'en un tel sacrilège 12
         Le sang d'Antiochus ait quelque privilège. 11
         Les dieux sont au-dessus des rois dont vous sortez, 12
750 Et l'on vous traite ici comme vous les traitez : 12
         Vous les déshonorez, et l'on vous déshonore. 12
Théodore
         Vous leur immolez donc l'honneur de Théodore, 12
         À ces dieux dont enfin la plus sainte action 12
         N'est qu'inceste, adultère et prostitution ? 12
755 Pour venger les mépris que je fais de leurs temples, 12
         Je me vois condamnée à suivre leurs exemples, 12
         Et dans vos dures lois je ne puis éviter 12
         Ou de leur rendre hommage, ou de les imiter ? 12
         Dieu de la pureté, que vos lois sont bien autres ! 12
Paulin
760 Au lieu de blasphémer, obéissez aux nôtres, 12
         Et ne redoublez point par vos impiétés 12
         La haine et le courroux de nos dieux irrités : 12
         Après nos châtiments ils ont encor leur foudre. 12
         On vous donne de grâce une heure à vous résoudre ; 12
765 Vous savez votre arrêt, vous avez à choisir : 12
         Usez utilement de ce peu de loisir. 12
Théodore
         Quelles sont vos rigueurs, si vous le nommez grâce, 12
         Et quel choix voulez-vous qu'une chrétienne fasse, 12
         Réduite à balancer son esprit agité 12
770 Entre l'idolâtrie et l'impudicité ? 12
         Le choix est inutile où les maux sont extrêmes. 12
         Reprenez votre grâce, et choisissez vous-mêmes : 12
         Quiconque peut choisir consent à l'un des deux, 12
         Et le consentement est seul lâche et honteux. 12
775 Dieu, tout juste et tout bon, qui lit dans nos pensées, 12
         N'impute point de crime aux actions forcées. 12
         Soit que vous contraigniez pour vos dieux impuissants 12
         Mon corps à l'infamie ou ma main à l'encens, 12
         Je saurai conserver d'une âme résolue 12
780 À l'époux sans macule une épouse impollue. 12
SCÈNE II
Théodore
         Mais que vois-je ? Ah, seigneur ! Est-ce Marcelle ou vous 12
         Dont sur mon innocence éclate le courroux ? 12
         L'arrêt qu'a contre moi prononcé votre père, 12
         Est-ce pour la venger, ou pour vous satisfaire ? 12
785 Est-ce mon ennemie ou mon illustre amant 12
         Qui du nom de vos dieux abuse insolemment ? 12
         Vos feux de sa fureur se sont-ils faits complices ? 12
         Sont-ils d'intelligence à choisir mes supplices ? 12
         Étouffent-ils si bien vos respects généreux, 12
790 Qu'ils fassent mon bourreau d'un héros amoureux ? 12
Placide
         Retirez-vous, Paulin.
Paulin
         On me l'a mise en garde.
Placide
         Je sais jusqu'à quel point ce devoir vous regarde ; 12
         Prenez soin de la porte, et sans me répliquer : 12
         Ce n'est pas devant vous que je veux m'expliquer. 12
Paulin
         Seigneur…
Placide
795 Laissez-nous, dis-je, et craignez ma colère ;
         Je vous garantirai de celle de mon père. 12
SCÈNE III
Théodore
         Quoi ? Vous chassez Paulin, et vous craignez ses yeux, 12
         Vous qui ne craignez pas la colère des cieux ? 12
Placide
         Redoublez vos mépris, mais bannissez des craintes 12
800 Qui portent à mon cœur de plus rudes atteintes ; 12
         Ils sont encor plus doux que les indignités 12
         Qu'imputent vos frayeurs à mes témérités ; 12
         Et ce n'est pas contre eux que mon âme s'irrite. 12
         Je sais qu'ils font justice à mon peu de mérite ; 12
805 Et lorsque vous pouviez jouir de vos dédains, 12
         Si j'osais les nommer quelquefois inhumains, 12
         Je les justifiais dedans ma conscience, 12
         Et je n'attendais rien que de ma patience, 12
         Sans que pour ces grandeurs qui font tant de jaloux, 12
810 Je me sois jamais cru moins indigne de vous. 12
         Aussi ne pensez pas que je vous importune 12
         De payer mon amour, ou de voir ma fortune : 12
         Je ne demande pas un bien qui leur soit dû ; 12
         Mais je viens pour vous rendre un bien presque perdu, 12
815 Encor le même amant qu'une rigueur si dure 12
         A toujours vu brûler et souffrir sans murmure, 12
         Qui plaint du sexe en vous les respects violés, 12
         Votre libérateur enfin, si vous voulez. 12
Théodore
         Pardonnez donc, seigneur, à la première idée 12
820 Qu'a jeté dans mon âme une peur mal fondée. 12
         De mille objets d'horreur mon esprit combattu 12
         Aurait tout soupçonné de la même vertu. 12
         Dans un péril si proche et si grand pour ma gloire, 12
         Comme je dois tout craindre, aussi je puis tout croire ; 12
825 Et mon honneur timide, entre tant d'ennemis, 12
         Sur les ordres du père a mal jugé du fils. 12
         Je vois, grâces au ciel, par un effet contraire, 12
         Que la vertu du fils soutient celle du père, 12
         Qu'elle ranime en lui la raison qui mourait, 12
830 Qu'elle rappelle en lui l'honneur qui s'égarait, 12
         Et le rétablissant dans une âme si belle, 12
         Détruit heureusement l'ouvrage de Marcelle. 12
         Donc à votre prière il s'est laissé toucher ? 12
Placide
         J'aurais touché plutôt un cœur tout de rocher : 12
835 Soit crainte, soit amour qui possède son âme, 12
         Elle est toute asservie aux fureurs d'une femme. 12
         Je le dis à ma honte, et j'en rougis pour lui, 12
         Il est inexorable, et j'en mourrais d'ennui, 12
         Si nous n'avions l'Égypte où fuir l'ignominie 12
840 Dont vous veut lâchement combler sa tyrannie. 12
         Consentez-y, madame, et je suis assez fort 12
         Pour rompre vos prisons et changer votre sort ; 12
         Ou si votre pudeur au peuple abandonnée 12
         S'en peut mieux affranchir que par mon hyménée, 12
845 S'il est quelque autre voie à vous sauver l'honneur, 12
         J'y consens, et renonce à mon plus doux bonheur ; 12
         Mais si contre un arrêt à cet honneur funeste, 12
         Pour en rompre le coup ce moyen seul vous reste, 12
         Si refusant Placide, il vous faut être à tous, 12
850 Fuyez cette infamie en suivant un époux : 12
         Suivez-moi dans des lieux où je serai le maître, 12
         Où vous serez sans peur ce que vous voudrez être ; 12
         Et peut-être, suivant ce que vous résoudrez, 12
         Je n'y serai bientôt que ce que vous voudrez. 12
855 C'est assez m'expliquer ; que rien ne vous retienne : 12
         Je vous aime, madame, et vous aime chrétienne. 12
         Venez me donner lieu d'aimer ma dignité, 12
         Qui fera mon bonheur et votre sûreté. 12
Théodore
         N'espérez pas, seigneur, que mon sort déplorable 12
860 Me puisse à votre amour rendre plus favorable, 12
         Et que d'un si grand coup mon esprit abattu 12
         Défère à ses malheurs plus qu'à votre vertu. 12
         Je l'ai toujours connue et toujours estimée ; 12
         Je l'ai plainte souvent d'aimer sans être aimée ; 12
865 Et par tous ces dédains où j'ai su recourir, 12
         J'ai voulu vous déplaire afin de vous guérir. 12
         Louez-en le dessein, en apprenant la cause : 12
         Un obstacle éternel à vos désirs s'oppose. 12
         Chrétienne, et sous les lois d'un plus puissant époux… 12
870 Mais, seigneur, à ce mot ne soyez pas jaloux. 12
         Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome, 12
         Il est plus grand que vous ; mais ce n'est point un homme : 12
         C'est le Dieu des chrétiens, c'est le maître des rois, 12
         C'est lui qui tient ma foi, c'est lui dont j'ai fait choix ; 12
875 Et c'est enfin à lui que mes vœux ont donnée 12
         Cette virginité que l'on a condamnée. 12
         Que puis-je donc pour vous, n'ayant rien à donner ? 12
         Et par où votre amour se peut-il couronner, 12
         Si pour moi votre hymen n'est qu'un lâche adultère, 12
880 D'autant plus criminel qu'il serait volontaire, 12
         Dont le ciel punirait les sacrilèges nœuds, 12
         Et que ce Dieu jaloux vengerait sur tous deux ? 12
         Non, non, en quelque état que le sort m'ait réduite, 12
         Ne me parlez, seigneur, ni d'hymen ni de fuite : 12
885 C'est changer d'infamie, et non pas l'éviter ; 12
         Loin de m'en garantir, c'est m'y précipiter. 12
         Mais pour braver Marcelle et m'affranchir de honte, 12
         Il est une autre voie et plus sûre et plus prompte, 12
         Que dans l'éternité j'aurais lieu de bénir : 12
890 La mort ; et c'est de vous que je dois l'obtenir. 12
         Si vous m'aimez encor, comme j'ose le croire, 12
         Vous devez cette grâce à votre propre gloire ; 12
         En m'arrachant la mienne on la va déchirer ; 12
         C'est votre choix, c'est vous qu'on va déshonorer. 12
895 L'amant si fortement s'unit à ce qu'il aime, 12
         Qu'il en fait dans son cœur une part de lui-même : 12
         C'est par là qu'on vous blesse, et c'est par là, seigneur, 12
         Que peut jusques à vous aller mon déshonneur. 12
         Tranchez donc cette part par où l'ignominie 12
900 Pourrait souiller l'éclat d'une si belle vie : 12
         Rendez à votre honneur toute sa pureté, 12
         Et mettez par ma mort son lustre en sûreté. 12
         Mille dont votre Rome adore la mémoire 12
         Se sont bien tous entiers immolés à leur gloire : 12
905 Comme eux, en vrai Romain de la vôtre jaloux, 12
         Immolez cette part trop indigne de vous ; 12
         Sauvez-la par sa perte ; ou si quelque tendresse 12
         À ce bras généreux imprime sa faiblesse, 12
         Si du sang d'une fille il craint de se rougir, 12
910 Armez, armez le mien, et le laissez agir. 12
         Ma loi me le défend, mais mon Dieu me l'inspire : 12
         Il parle, et j'obéis à son secret empire ; 12
         Et contre l'ordre exprès de son commandement, 12
         Je sens que c'est de lui que vient ce mouvement. 12
915 Pour le suivre, seigneur, souffrez que votre épée 12
         Me puisse…
Placide
         Oui, vous l'aurez, mais dans mon sang trempée ;
         Et votre bras du moins en recevra du mien 12
         Le glorieux exemple avant que le moyen. 12
Théodore
         Ah ! Ce n'est pas pour vous un mouvement à suivre ; 12
920 C'est à moi de mourir, mais c'est à vous de vivre. 12
Placide
         Ah ! Faites-moi donc vivre, ou me laissez mourir ; 12
         Cessez de me tuer ou de me secourir. 12
         Puisque vous n'écoutez ni mes vœux ni mes larmes, 12
         Puisque la mort pour vous a plus que moi de charmes, 12
925 Souffrez que ce trépas, que vous trouvez si doux, 12
         Ait à son tour pour moi plus de douceur que vous. 12
         Puis-je vivre et vous voir morte ou déshonorée, 12
         Vous que de tout mon cœur j'ai toujours adorée, 12
         Vous qui de mon destin réglez le triste cours, 12
930 Vous, dis-je, à qui j'attache et ma gloire et mes jours ? 12
         Non, non, s'il vous faut voir déshonorée ou morte, 12
         Souffrez un désespoir où la raison me porte : 12
         Renoncer à la vie avant de tels malheurs, 12
         Ce n'est que prévenir l'effet de mes douleurs. 12
935 En ces extrémités je vous conjure encore, 12
         Non par ce zèle ardent d'un cœur qui vous adore, 12
         Non par ce vain éclat de tant de dignités, 12
         Trop au-dessous du sang des rois dont vous sortez, 12
         Non par ce désespoir où vous poussez ma vie ; 12
940 Mais par la sainte horreur que vous fait l'infamie, 12
         Par ce Dieu que j'ignore, et pour qui vous vivez, 12
         Et par ce même bien que vous lui conservez, 12
         Daignez en éviter la perte irréparable, 12
         Et sous les saints liens d'un nœud si vénérable 12
945 Mettez en sûreté ce qu'on va vous ravir. 12
Théodore
         Vous n'êtes pas celui dont Dieu s'y veut servir : 12
         Il saura bien sans vous en susciter un autre, 12
         Dont le bras moins puissant, mais plus saint que le vôtre, 12
         Par un zèle plus pur se fera mon appui, 12
950 Sans porter ses désirs sur un bien tout à lui. 12
         Mais parlez à Marcelle.
SCÈNE IV
Placide
         Ah, dieux, quelle infortune !
         Faut-il qu'à tous moments…
Marcelle
         Je vous suis importune
         De mêler ma présence aux secrets des amants, 12
         Qui n'ont jamais besoin de pareils truchements. 12
Paulin
955 Madame, on m'a forcé de puissance absolue. 12
Marcelle
         L'ayant soufferte ainsi, vous l'avez bien voulue : 12
         Ne me répliquez plus, et me la renfermez. 12
SCÈNE V
Marcelle
         Ainsi donc vos désirs en sont toujours charmés, 12
         Et quand un juste arrêt la couvre d'infamie, 12
960 Comme de tout l'empire et des dieux ennemie, 12
         Au milieu de sa honte elle plaît à vos yeux, 12
         Et vous fait l'ennemi de l'empire et des dieux ? 12
         Tant les illustres noms d'infâme et de rebelle 12
         Vous semblent précieux à les porter pour elle ! 12
965 Vous trouvez, je m'assure, en un si digne lieu 12
         Cet objet de vos vœux encor digne d'un Dieu ? 12
         J'ai conservé son sang de peur de vous déplaire, 12
         Et pour ne forcer pas votre juste colère 12
         À ce serment conçu par tous les immortels 12
970 De venger son trépas jusque sur les autels. 12
         Vous vous étiez par là fait une loi si dure, 12
         Que sans moi vous seriez sacrilège ou parjure : 12
         Je vous en ai fait grâce en lui laissant le jour, 12
         Et j'épargne du moins un crime à votre amour. 12
Placide
975 Triomphez-en dans l'âme, et tâchez de paraître 12
         Moins insensible aux maux que vous avez fait naître. 12
         En l'état où je suis, c'est une lâcheté 12
         D'insulter aux malheurs où vous m'avez jeté ; 12
         Et l'amertume enfin de cette raillerie 12
980 Tournerait aisément ma douleur en furie. 12
         Si quelque espoir arrête et suspend mon courroux, 12
         Il ne peut être grand, puisqu'il n'est plus qu'en vous, 12
         En vous, que j'ai traitée avec tant d'insolence, 12
         En vous, de qui la haine a tant de violence. 12
985 Contre ces malheurs même où vous m'avez jeté, 12
         J'espère encore en vous trouver quelque bonté ; 12
         Je fais plus, je l'implore, et cette âme si fière 12
         Du haut de son orgueil descend à la prière, 12
         Après tant de mépris s'abaisse pleinement, 12
990 Et de votre triomphe achève l'ornement. 12
         Voyez ce qu'aucun dieu n'eût osé vous promettre, 12
         Ce que jamais mon cœur n'aurait cru se permettre : 12
         Placide suppliant, Placide à vos genoux 12
         Vous doit être, madame, un spectacle assez doux ; 12
995 Et c'est par la douceur de ce même spectacle 12
         Que mon cœur vous demande un aussi grand miracle. 12
         Arrachez Théodore aux hontes d'un arrêt 12
         Qui mêle avec le sien mon plus cher intérêt. 12
         Toute ingrate, inhumaine, inflexible, chrétienne, 12
1000 Madame, elle est mon choix, et sa gloire est la mienne ; 12
         S'il faut qu'elle subisse une si dure loi, 12
         Toute l'ignominie en rejaillit sur moi ; 12
         Et je n'ai pas moins qu'elle à rougir d'un supplice 12
         Qui profane l'autel où j'ai fait sacrifice, 12
1005 Et de l'illustre objet de mes plus saints désirs 12
         Fait l'infâme rebut des plus sales plaisirs. 12
         S'il vous demeure encor quelque espoir pour Flavie, 12
         Conservez-moi l'honneur pour conserver sa vie ; 12
         Et songez que l'affront où vous m'abandonnez 12
1010 Déshonore l'époux que vous lui destinez. 12
         Je vous le dis encor, sauvez-moi cette honte : 12
         Ne désespérez pas une âme qui se dompte, 12
         Et par le noble effort d'un généreux emploi, 12
         Triomphez de vous-même aussi bien que de moi. 12
1015 Théodore est pour vous une utile ennemie ; 12
         Et si, proche qu'elle est de choir dans l'infamie, 12
         Ma plus sincère ardeur n'en peut rien obtenir, 12
         Vous n'avez pas beaucoup à craindre l'avenir. 12
         Le temps ne la rendra que plus inexorable ; 12
1020 Le temps détrompera peut-être un misérable. 12
         Daignez lui donner lieu de me pouvoir guérir, 12
         Et ne me perdez pas en voulant m'acquérir. 12
Marcelle
         Quoi ? Vous voulez enfin me devoir votre gloire ! 12
         Certes un tel miracle est difficile à croire, 12
1025 Que vous, qui n'aspiriez qu'à ne me devoir rien, 12
         Vous me vouliez devoir un si précieux bien. 12
         Mais comme en ses désirs aisément on se flatte, 12
         Dussé-je contre moi servir une âme ingrate, 12
         Perdre encor mes faveurs, et m'en voir abuser, 12
1030 Je vous aime encor trop pour vous rien refuser. 12
         Oui, puisque Théodore enfin me rend capable 12
         De vous rendre une fois un office agréable, 12
         Puisque son intérêt vous force à me traiter 12
         Mieux que tous mes bienfaits n'avoient su mériter, 12
1035 Et par soin de vous plaire et par reconnaissance 12
         Je vais pour l'un et l'autre employer ma puissance, 12
         Et pour un peu d'espoir qui m'est en vain rendu, 12
         Rendre à mes ennemis l'honneur presque perdu. 12
         Je vais d'un juste juge adoucir la colère, 12
1040 Rompre le triste effet d'un arrêt trop sévère, 12
         Répondre à votre attente, et vous faire éprouver 12
         Cette bonté qu'en moi vous espérez trouver. 12
         Jugez par cette épreuve, à mes vœux si cruelle, 12
         Quel pouvoir vous avez sur l'esprit de Marcelle, 12
1045 Et ce que vous pourriez un peu plus complaisant, 12
         Quand vous y pouvez tout même en la méprisant. 12
         Mais pourrai-je à mon tour vous faire une prière ? 12
Placide
         Madame, au nom des dieux, faites-moi grâce entière : 12
         En l'état où je suis, quoi qu'il puisse avenir, 12
1050 Je vous dois tout promettre, et ne puis rien tenir ; 12
         Je ne vous puis donner qu'une attente frivole : 12
         Ne me réduisez point à manquer de parole ; 12
         Je crains, mais j'aime encore, et mon cœur amoureux… 12
Marcelle
         Le mien est raisonnable autant que généreux. 12
1055 Je ne demande pas que vous cessiez encore 12
         Ou de haïr Flavie, ou d'aimer Théodore : 12
         Ce grand coup doit tomber plus insensiblement, 12
         Et je me défierais d'un si prompt changement. 12
         Il faut languir encor dedans l'incertitude, 12
1060 Laisser faire le temps et cette ingratitude : 12
         Je ne veux à présent qu'une fausse pitié, 12
         Qu'une feinte douceur, qu'une ombre d'amitié. 12
         Un moment de visite à la triste Flavie 12
         Des portes du trépas rappellerait sa vie. 12
1065 Cependant que pour vous je vais tout obtenir, 12
         Pour soulager ses maux allez l'entretenir ; 12
         Ne lui promettez rien, mais souffrez qu'elle espère, 12
         Et trompez-la du moins pour la rendre à sa mère : 12
         Un coup d'œil y suffit, un mot ou deux plus doux. 12
1070 Faites un peu pour moi quand je fais tout pour vous ; 12
         Daignez pour Théodore un moment vous contraindre. 12
Placide
         Un moment est bien long à qui ne sait pas feindre ; 12
         Mais vous m'en conjurez par un nom trop puissant 12
         Pour ne rencontrer pas un cœur obéissant. 12
1075 J'y vais ; mais par pitié souvenez-vous vous-même 12
         Des troubles d'un amant qui craint pour ce qu'il aime, 12
         Et qui n'a pas pour feindre assez de liberté, 12
         Tant que pour son objet il est inquiété. 12
Marcelle
         Allez sans plus rien craindre, ayant pour vous Marcelle. 12
SCÈNE VI
Stéphanie
1080 Enfin vous triomphez de cet esprit rebelle ? 12
Marcelle
         Quel triomphe !
Stéphanie
         Est-ce peu que de voir à vos pieds
         Sa haine et son orgueil enfin humiliés ? 12
Marcelle
         Quel triomphe, te dis-je, et qu'il a d'amertumes ! 12
         Et que nous sommes loin de ce que tu présumes ! 12
1085 Tu le vois à mes pieds pleurer, gémir, prier ; 12
         Mais ne crois pas pourtant le voir s'humilier : 12
         Ne crois pas qu'il se rende aux bontés qu'il implore ; 12
         Mais vois de quelle ardeur il aime Théodore, 12
         Et juge quel pouvoir cet amour a sur lui, 12
1090 Puisqu'il peut le réduire à chercher mon appui. 12
         Que n'oseront ses feux entreprendre pour elle, 12
         S'ils ont pu l'abaisser jusqu'aux pieds de Marcelle ; 12
         Et que dois-je espérer d'un cœur si fort épris, 12
         Qui même en m'adorant me fait voir ses mépris ? 12
1095 Dans ses submissions vois ce qui l'y convie : 12
         Mesure à son amour sa haine pour Flavie, 12
         Et voyant l'un et l'autre en son abaissement, 12
         Juge de mon triomphe un peu plus sainement ; 12
         Vois dans son triste effet sa ridicule pompe. 12
1100 J'ai peine en triomphant d'obtenir qu'il me trompe, 12
         Qu'il feigne par pitié, qu'il donne un faux espoir. 12
Stéphanie
         Et vous l'allez servir de tout votre pouvoir ? 12
Marcelle
         Oui, je vais le servir, mais comme il le mérite. 12
         Toi, va par quelque adresse amuser sa visite, 12
1105 Et sous un faux appas prolonger l'entretien. 12
Stéphanie
         Donc…
Marcelle
         Le temps presse : va, sans t'informer de rien
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
Stéphanie
         Seigneur…
Placide
         Va, Stéphanie, en vain tu me rappelles,
         Ces feintes ont pour moi des gênes trop cruelles : 12
         Marcelle en ma faveur agit trop lentement, 12
1110 Et laisse trop durer cet ennuyeux moment. 12
         Pour souffrir plus longtemps un supplice si rude, 12
         J'ai trop d'impatience et trop d'inquiétude : 12
         Il faut voir Théodore, il faut savoir mon sort, 12
         Il faut…
Stéphanie
         Ah ! Faites-vous, seigneur, un peu d'effort.
1115 Marcelle, qui vous sert de toute sa puissance, 12
         Mérite bien du moins cette reconnaissance. 12
         Retournez chez Flavie attendre un bien si doux, 12
         Et ne craignez plus rien, puisqu'elle agit pour vous. 12
Placide
         L'effet tarde beaucoup pour n'avoir rien à craindre : 12
1120 Elle feignait peut-être en me priant de feindre. 12
         On retire souvent le bras pour mieux frapper. 12
         Qui veut que je la trompe a droit de me tromper. 12
Stéphanie
         Considérez l'humeur implacable d'un père, 12
         Quelle est pour les chrétiens sa haine et sa colère, 12
1125 Combien il faut de temps afin de l'émouvoir. 12
Placide
         Hélas ! Il n'en faut guère à trahir mon espoir. 12
         Peut-être en ce moment qu'ici tu me cajoles, 12
         Que tu remplis mon cœur d'espérances frivoles, 12
         Ce rare et cher objet qui fait seul mon destin, 12
1130 Du soldat insolent est l'indigne butin. 12
         Va flatter, si tu veux, la douleur de Flavie, 12
         Et me laisse éclaircir de l'état de ma vie : 12
         C'est trop l'abandonner à l'injuste pouvoir. 12
         Ouvrez, Paulin, ouvrez, et me la faites voir. 12
1135 On ne me répond point, et la porte est ouverte ! 12
         Paulin ! Madame !
Stéphanie
         Ô dieux ! La fourbe est découverte.
         Où fuirai-je ?
Placide
         Demeure, infâme, et ne crains rien :
         Je ne veux pas d'un sang abjet comme le tien. 12
         Il faut à mon courroux de plus nobles victimes : 12
1140 Instruis-moi seulement de l'ordre de tes crimes. 12
         Qu'a-t-on fait de mon âme ? Où la dois-je chercher ? 12
Stéphanie
         Vous n'avez pas sujet encor de vous fâcher : 12
         Elle est…
Placide
         Dépêche, dis ce qu'en a fait Marcelle.
Stéphanie
         Tout ce que votre amour pouvait attendre d'elle. 12
1145 Peut-on croire autre chose avec quelque raison, 12
         Quand vous voyez déjà qu'elle est hors de prison ? 12
Placide
         Ah ! J'en aurais déjà reçu les assurances ; 12
         Et tu veux m'amuser de vaines apparences, 12
         Cependant que Marcelle agit comme il lui plaît, 12
1150 Et fait sans résistance exécuter l'arrêt. 12
         De ma crédulité Théodore est punie : 12
         Elle est hors de prison, mais dans l'ignominie ; 12
         Et je devais juger, dans mon sort rigoureux, 12
         Que l'ennemi qui flatte est le plus dangereux. 12
1155 Mais souvent on s'aveugle, et dans des maux extrêmes, 12
         Les esprits généreux jugent tout par eux-mêmes ; 12
         Et lorsqu'on les trahit…
SCÈNE II
Lycante
         Jugez-en mieux, seigneur :
         Marcelle vous renvoie et la joie et l'honneur ; 12
         Elle a de l'infamie arraché Théodore. 12
Placide
         Elle a fait ce miracle !
Lycante
1160 Elle a plus fait encore.
Placide
         Ne me fais plus languir, dis promptement.
Lycante
         D'abord
         Valens changeait l'arrêt en un arrêt de mort… 12
Placide
         Ah ! Si de cet arrêt jusqu'à l'effet on passe… 12
Lycante
         Marcelle a refusé cette sanglante grâce : 12
1165 Elle la veut entière, et tâche à l'obtenir ; 12
         Mais Valens irrité s'obstine à la bannir, 12
         Et voulant que cet ordre à l'instant s'exécute, 12
         Quoi qu'en votre faveur Marcelle lui dispute, 12
         Il mande Théodore, et la veut promptement 12
1170 Faire conduire au lieu de son bannissement. 12
Stéphanie
         Et vous vous alarmiez de voir sa prison vide ? 12
Placide
         Tout fait peur à l'amour, c'est un enfant timide ; 12
         Et si tu le connais, tu me dois pardonner. 12
Lycante
         Elle fait ses efforts pour vous la ramener, 12
1175 Et vous conjure encore un moment de l'attendre. 12
Placide
         Quelles grâces, bons dieux, ne lui dois-je point rendre ! 12
         Va, dis-lui que j'attends ici ce grand succès, 12
         Où sa bonté pour moi paraît avec excès. 12
Stéphanie
         Et moi je vais pour vous consoler sa Flavie. 12
Placide
1180 Fais-lui donc quelque excuse à flatter son envie, 12
         Et dis-lui de ma part tout ce que tu voudras : 12
         Mon âme n'eut jamais les sentiments ingrats, 12
         Et j'ai honte en secret d'être dans l'impuissance 12
         De montrer plus d'effets de ma reconnaissance. 12
1185 Certes une ennemie à qui je dois l'honneur 12
         Méritait dans son choix un peu plus de bonheur, 12
         Devait trouver une âme un peu moins défendue, 12
         Et j'ai pitié de voir tant de bonté perdue ; 12
         Mais le cœur d'un amant ne peut se partager ; 12
1190 Elle a beau se contraindre, elle a beau m'obliger, 12
         Je n'ai qu'aversion pour ce qui la regarde. 12
SCÈNE III
Placide
         Vous ne me direz plus qu'on vous l'a mise en garde, 12
         Paulin ?
Paulin
         Elle n'est plus, seigneur, en mon pouvoir.
Placide
         Quoi ? Vous en soupirez ?
Paulin
         Je pense le devoir.
Placide
1195 Soupirer du bonheur que le ciel me renvoie ! 12
Paulin
         Je ne vois pas pour vous de grands sujets de joie. 12
Placide
         Qu'on la bannisse ou non, je la verrai toujours. 12
Paulin
         Quel fruit de cette vue espèrent vos amours ? 12
Placide
         Le temps adoucira cette âme rigoureuse. 12
Paulin
1200 Le temps ne rendra pas la vôtre plus heureuse. 12
Placide
         Sans doute elle aura peine à me laisser périr. 12
Paulin
         Qui le peut espérer devait la secourir. 12
Placide
         Marcelle a fait pour moi tout ce que j'ai dû faire. 12
Paulin
         Je n'ai donc rien à dire et dois ici me taire. 12
Placide
1205 Non, non, il faut parler avec sincérité, 12
         Et louer hautement sa générosité. 12
Paulin
         Si vous me l'ordonnez, je louerai donc sa rage. 12
         Mais depuis quand, seigneur, changez-vous de courage ? 12
         Depuis quand pour vertu prenez-vous la fureur ? 12
1210 Depuis quand louez-vous ce qui doit faire horreur ? 12
Placide
         Ah ! Je tremble à ces mots que j'ai peine à comprendre. 12
Paulin
         Je ne sais pas, seigneur, ce qu'on vous fait entendre, 12
         Ou quel puissant motif retient votre courroux ; 12
         Mais Théodore enfin n'est plus digne de vous. 12
Placide
1215 Quoi ? Marcelle en effet ne l'a pas garantie ? 12
Paulin
         À peine d'avec vous, seigneur, elle est sortie, 12
         Que l'âme toute en feu, les yeux étincelants, 12
         Rapportant elle-même un ordre de Valens, 12
         Avec trente soldats elle a saisi la porte, 12
1220 Et tirant de ce lieu Théodore à main-forte… 12
Placide
         Ô dieux ! Jusqu'à ses pieds j'ai donc pu m'abaisser, 12
         Pour voir trahir des vœux qu'elle a feint d'exaucer, 12
         Et pour en recevoir avec tant d'insolence 12
         De tant de lâcheté la digne récompense ! 12
1225 Mon cœur avait déjà pressenti ce malheur ; 12
         Mais achève, Paulin, d'irriter ma douleur, 12
         Et sans m'entretenir des crimes de Marcelle, 12
         Dis-moi qui je me dois immoler après elle, 12
         Et sur quels insolents, après son châtiment, 12
1230 Doit choir le reste affreux de mon ressentiment. 12
Paulin
         Armez-vous donc, seigneur, d'un peu de patience, 12
         Et forcez vos transports à me prêter silence, 12
         Tandis que le récit d'une injuste rigueur 12
         Peut-être à chaque mot vous percera le cœur. 12
1235 Je ne vous dirai point avec quelle tristesse 12
         À ce honteux supplice a marché la princesse : 12
         Forcé de la conduire en ces infâmes lieux, 12
         De honte et de dépit j'en détournais les yeux ; 12
         Et pour la consoler, ne sachant que lui dire, 12
1240 Je maudissais tout bas les lois de notre empire, 12
         Et vous étiez le dieu que dans mes déplaisirs 12
         En secret pour les rompre invoquaient mes soupirs. 12
Placide
         Ah ! Pour gagner ce temps on charmait mon courage 12
         D'une fausse promesse, et puis d'un faux message ; 12
1245 Et j'ai cru dans ces cœurs de la sincérité ! 12
         Ne fais plus de reproche à ma crédulité, 12
         Et poursuis.
Paulin
         Dans ces lieux à peine on l'a traînée,
         Qu'on a vu des soldats la troupe mutinée : 12
         Tous courent à la proie avec avidité, 12
1250 Tous montrent à l'envi même brutalité. 12
         Je croyais déjà voir de cette ardeur égale 12
         Naître quelque discorde à ces tigres fatale, 12
         Quand Didyme…
Placide
         Ah, le lâche ! Ah, le traître !
Paulin
         Écoutez.
         Ce traître a réuni toutes leurs volontés ; 12
1255 Le front plein d'impudence et l'œil armé d'audace : 12
         " compagnons, a-t-il dit, on me doit une grâce ; 12
         Depuis plus de dix ans je souffre les mépris 12
         Du plus ingrat objet dont on puisse être épris : 12
         Ce n'est pas de mes feux que je veux récompense, 12
1260 Mais de tant de rigueurs la première vengeance ; 12
         Après, vous punirez à loisir ses dédains. " 12
         Il leur jette de l'or ensuite à pleines mains ; 12
         Et lors, soit par respect qu'on eût pour sa naissance, 12
         Soit qu'ils eussent marché sous son obéissance, 12
1265 Soit que son or pour lui fît un si prompt effort, 12
         Ces cœurs en sa faveur tombent soudain d'accord : 12
         Il entre sans obstacle.
Placide
         Il y mourra, l'infâme !
         Viens me voir dans ses bras lui faire vomir l'âme, 12
         Viens voir de ma colère un juste et prompt effet 12
1270 Joindre en ces mêmes lieux la peine à son forfait, 12
         Confondre son triomphe avecque son supplice. 12
Paulin
         Ce n'est pas en ces lieux qu'il vous fera justice : 12
         Didyme en est sorti.
Placide
         Quoi, Paulin ? Ce voleur
         A déjà par sa fuite évité ma douleur ! 12
Paulin
1275 Oui ; mais il n'était plus, en sortant, ce Didyme 12
         Dont l'orgueil insolent demandait sa victime ; 12
         Ses cheveux sur son front s'efforçaient de cacher 12
         La rougeur que son crime y semblait attacher, 12
         Et le remords de sorte abattait son courage, 12
1280 Que même il n'osait plus nous montrer son visage : 12
         L'œil bas, le pied timide et le corps chancelant, 12
         Tel qu'un coupable enfin qui s'échappe en tremblant. 12
         À peine il est sorti que la fière insolence 12
         Du soldat mutiné reprend sa violence ; 12
1285 Chacun, en sa valeur mettant tout son appui, 12
         S'efforce de montrer qu'il n'a cédé qu'à lui ; 12
         On se pousse, on se presse, on se bat, on se tue : 12
         J'en vois une partie à mes pieds abattue. 12
         Au spectacle sanglant que je m'étais promis, 12
1290 Cléobule survient avec quelques amis, 12
         Met l'épée à la main, tourne en fuite le reste, 12
         Entre…
Placide
         Lui seul ?
Paulin
         Lui seul.
Placide
         Ah, dieux ! Quel coup funeste !
Paulin
         Sans doute il n'est entré que pour l'en retirer. 12
Placide
         Dis, dis qu'il est entré pour la déshonorer, 12
1295 Et que le sort cruel, pour hâter ma ruine, 12
         Veut qu'après un rival un ami m'assassine. 12
         Le traître ! Mais, dis-moi, l'en as-tu vu sortir ? 12
         Montrait-il de l'audace ou quelque repentir ? 12
         Qui des siens l'a suivi ?
Paulin
         Cette troupe fidèle
1300 M'a chassé comme chef des soldats de Marcelle : 12
         Je n'ai rien vu de plus ; mais loin de le blâmer, 12
         Je présume…
Placide
         Ah ! Je sais ce qu'il faut présumer.
         Il est entré lui seul.
Paulin
         Ayant si peu d'escorte,
         C'est ainsi qu'il a dû s'assurer de la porte ; 12
1305 Et si là tous ensemble il ne les eût laissés, 12
         Assez facilement on les aurait forcés. 12
         Mais le voici qui vient pour vous en rendre conte : 12
         À son zèle, de grâce, épargnez cette honte. 12
SCÈNE IV
Placide
         Eh bien ! Votre parente ? Elle est hors de ces lieux 12
1310 Où l'on sacrifiait sa pudeur à nos dieux ? 12
Cléobule
         Oui, seigneur.
Placide
         J'ai regret qu'un cœur si magnanime
         Se soit ainsi laissé prévenir par Didyme. 12
Cléobule
         J'en dois être honteux ; mais je m'étonne fort 12
         Qui vous a pu sitôt en faire le rapport : 12
1315 J'en croyais apporter les premières nouvelles. 12
Placide
         Grâces aux dieux, sans vous j'ai des amis fidèles. 12
         Mais ne différez plus à me la faire voir. 12
Cléobule
         Qui, seigneur ?
Placide
         Théodore
Cléobule
         Est-elle en mon pouvoir ?
Placide
         Ne me dites-vous pas que vous l'avez sauvée ? 12
Cléobule
1320 Je vous le dirais ! Moi qui ne l'ai plus trouvée ! 12
Placide
         Quoi ? Soudain par un charme elle avait disparu ? 12
Cléobule
         Puisque déjà ce bruit jusqu'à vous a couru, 12
         Vous savez que sans charme elle a fui sa disgrâce, 12
         Que je n'ai plus trouvé que Didyme en sa place : 12
1325 Quel plaisir prenez-vous à me le déguiser ? 12
Placide
         Quel plaisir prenez-vous vous-même à m'abuser, 12
         Quand Paulin de ses yeux a vu sortir Didyme ? 12
Cléobule
         Si ses yeux l'ont trompé, l'erreur est légitime ; 12
         Et si vous n'en savez que ce qu'il vous a dit, 12
1330 Écoutez-en, seigneur, un fidèle récit. 12
         Vous ignorez encor la meilleure partie : 12
         Sous l'habit de Didyme elle-même est sortie. 12
Placide
         Qui ?
Cléobule
         Votre Théodore ; et cet audacieux
         Sous le sien, au lieu d'elle, est resté dans ces lieux. 12
Placide
1335 Que dis-tu, Cléobule ? Ils ont fait cet échange ? 12
Cléobule
         C'est une nouveauté qui doit sembler étrange… 12
Placide
         Et qui me porte encor de plus étranges coups. 12
         Vois si c'est sans raison que j'en étais jaloux ; 12
         Et malgré les avis de ta fausse prudence, 12
1340 Juge de leur amour par leur intelligence. 12
Cléobule
         J'ose en douter encore, et je ne vois pas bien 12
         Si c'est zèle d'amant ou fureur de chrétien. 12
Placide
         Non, non, ce téméraire, au péril de sa tête, 12
         A mis en sûreté son illustre conquête : 12
1345 Par tant de feints mépris elle qui t'abusait 12
         Lui conservait ce cœur qu'elle me refusait, 12
         Et ses dédains cachaient une faveur secrète, 12
         Dont tu n'étais pour moi qu'un aveugle interprète. 12
         L'œil d'un amant jaloux a bien d'autres clartés ; 12
1350 Les cœurs pour ses soupçons n'ont point d'obscurités : 12
         Son malheur lui fait jour jusques au fond d'une âme, 12
         Pour y lire sa perte écrite en traits de flamme. 12
         Elle me disait bien, l'ingrate, que son Dieu 12
         Saurait, sans mon secours, la tirer de ce lieu ; 12
1355 Et sûre qu'elle était de celui de Didyme, 12
         À se servir du mien elle eût cru faire un crime. 12
         Mais aurait-on bien pris pour générosité 12
         L'impétueuse ardeur de sa témérité ? 12
         Après un tel affront et de telles offenses, 12
1360 M'aurait-on envié la douceur des vengeances ? 12
Cléobule
         Vous le verriez déjà, si j'avais pu souffrir 12
         Qu'en cet habit de fille on vous le vînt offrir. 12
         J'ai cru que sa valeur et l'éclat de sa race 12
         Pouvaient bien mériter cette petite grâce ; 12
1365 Et vous pardonnerez à ma vieille amitié 12
         Si jusque-là, seigneur, elle étend sa pitié. 12
         Le voici qu'Amyntas vous amène à main-forte. 12
Placide
         Pourrai-je retenir la fureur qui m'emporte ? 12
Cléobule
         Seigneur, réglez si bien ce violent courroux, 12
1370 Qu'il n'en échappe rien trop indigne de vous. 12
SCÈNE V
Placide
         Approche, heureux rival, heureux choix d'une ingrate, 12
         Dont je vois qu'à ma honte enfin l'amour éclate. 12
         C'est donc pour t'enrichir d'un si noble butin 12
         Qu'elle s'est obstinée à suivre son destin ? 12
1375 Et pour mettre ton âme au comble de sa joie, 12
         Cet esprit déguisé n'a point eu d'autre voie ? 12
         Dans ces lieux dignes d'elle elle a reçu ta foi, 12
         Et pris l'occasion de se donner à toi ? 12
Didyme
         Ah ! Seigneur, traitez mieux une vertu parfaite. 12
Placide
1380 Ah ! Je sais mieux que toi comme il faut qu'on la traite. 12
         J'en connais l'artifice, et de tous ses mépris. 12
         Sur quelle confiance as-tu tant entrepris ? 12
         Ma perfide marâtre et mon tyran de père 12
         Auraient-ils contre moi choisi ton ministère ? 12
1385 Et pour mieux t'enhardir à me voler mon bien, 12
         T'auraient-ils promis grâce, appui, faveur, soutien ? 12
         Aurais-tu bien uni leurs fureurs à ton zèle, 12
         Son amant tout ensemble et l'agent de Marcelle ? 12
         Qu'en as-tu fait enfin ? Où me la caches-tu ? 12
Didyme
1390 Derechef jugez mieux de la même vertu. 12
         Je n'ai rien entrepris, ni comme amant fidèle, 12
         Ni comme impie agent des fureurs de Marcelle, 12
         Ni sous l'espoir flatteur de quelque impunité, 12
         Mais par un pur effet de générosité : 12
1395 Je le nommerais mieux, si vous pouviez comprendre 12
         Par quel zèle un chrétien ose tout entreprendre. 12
         La mort, qu'avec ce nom je ne puis éviter, 12
         Ne vous laisse aucun lieu de vous inquiéter : 12
         Qui s'apprête à mourir, qui court à ses supplices, 12
1400 N'abaisse pas son âme à ces molles délices ; 12
         Et près de rendre compte à son juge éternel, 12
         Il craint d'y porter même un désir criminel. 12
         J'ai soustrait Théodore à la rage insensée, 12
         Sans blesser sa pudeur de la moindre pensée : 12
1405 Elle fuit, et sans tache, où l'inspire son dieu. 12
         Ne m'en demandez point ni l'ordre ni le lieu : 12
         Comme je n'en prétends ni faveur ni salaire, 12
         J'ai voulu l'ignorer, afin de le mieux taire. 12
Placide
         Ah ! Tu me fais ici des contes superflus : 12
1410 J'ai trop été crédule, et je ne le suis plus. 12
         Quoi ? Sans rien obtenir, sans même rien prétendre, 12
         Un zèle de chrétien t'a fait tout entreprendre ? 12
         Quel prodige pareil s'est jamais rencontré ? 12
Didyme
         Paulin vous aura dit comme je suis entré ; 12
1415 Prêtez l'oreille au reste, et punissez ensuite 12
         Tout ce que vous verrez de coupable en sa fuite. 12
Placide
         Dis, mais en peu de mots, et sûr que les tourments 12
         M'auront bientôt vengé de tes déguisements. 12
Didyme
         La princesse, à ma vue également atteinte 12
1420 D'étonnement, d'horreur, de colère et de crainte, 12
         À tant de passions exposée à la fois, 12
         A perdu quelque temps l'usage de la voix : 12
         Aussi j'avais l'audace encor sur le visage 12
         Qui parmi ces mutins m'avait donné passage, 12
1425 Et je portais encor sur le front imprimé 12
         Cet insolent orgueil dont je l'avais armé. 12
         Enfin reprenant cœur : " arrête, me dit-elle, 12
         Arrête ; " et m'allait faire une longue querelle ; 12
         Mais pour laisser agir l'erreur qui la surprend, 12
1430 Le temps était trop cher, et le péril trop grand ; 12
         Donc, pour la détromper : " non, lui dis-je, madame, 12
         Quelque outrageux mépris dont vous traitiez ma flamme, 12
         Je ne viens point ici comme amant indigné 12
         Me venger de l'objet dont je fus dédaigné ; 12
1435 Une plus sainte ardeur règne au cœur de Didyme : 12
         Il vient de votre honneur se faire la victime, 12
         Le payer de son sang, et s'exposer pour vous 12
         À tout ce qu'oseront la haine et le courroux. 12
         Fuyez sous mon habit, et me laissez, de grâce, 12
1440 Sous le vôtre en ces lieux occuper votre place ; 12
         C'est par ce moyen seul qu'on peut vous garantir : 12
         Conservez une vierge en faisant un martyr. " 12
         Elle, à cette prière encor demi-tremblante, 12
         Et mêlant à sa joie un reste d'épouvante, 12
1445 Me demande pardon, d'un visage étonné, 12
         De tout ce que son âme a craint ou soupçonné. 12
         Je m'apprête à l'échange, elle à la mort s'apprête ; 12
         Je lui tends mes habits, elle m'offre sa tête, 12
         Et demande à sauver un si précieux bien 12
1450 Aux dépens de son sang, plutôt qu'au prix du mien ; 12
         Mais Dieu la persuade, et notre combat cesse. 12
         Je vois, suivant mes vœux, échapper la princesse. 12
Paulin
         C'était donc à dessein qu'elle cachait ses yeux, 12
         Comme rouges de honte, en sortant de ces lieux ? 12
Didyme
1455 En lui disant adieu, je l'en avais instruite, 12
         Et le ciel a daigné favoriser sa fuite. 12
         Seigneur, ce peu de mots suffit pour vous guérir : 12
         Vivez sans jalousie, et m'envoyez mourir. 12
Placide
         Hélas ! Et le moyen d'être sans jalousie, 12
1460 Lorsque ce cher objet te doit plus que la vie ? 12
         Ta courageuse adresse à ses divins appas 12
         Vient de rendre un secours que leur devait mon bras ; 12
         Et lorsque je me laisse amuser de paroles, 12
         Tu t'exposes pour elle, ou plutôt tu t'immoles : 12
1465 Tu donnes tout ton sang pour lui sauver l'honneur, 12
         Et je ne serais pas jaloux de ton bonheur ? 12
         Mais ferais-je périr celui qui l'a sauvée ? 12
         Celui par qui Marcelle est pleinement bravée, 12
         Qui m'a rendu ma gloire, et préservé mon front 12
1470 Des infâmes couleurs d'un si mortel affront ? 12
         Tu vivras. Toutefois défendrai-je ta tête. 12
         Alors que Théodore est ta juste conquête, 12
         Et que cette beauté qui me tient sous sa loi 12
         Ne saurait plus sans crime être à d'autres qu'à toi ? 12
1475 N'importe : si ta flamme en est mieux écoutée, 12
         Je dirai seulement que tu l'as méritée ; 12
         Et sans plus regarder ce que j'aurai perdu, 12
         J'aurai devant les yeux ce que tu m'as rendu. 12
         De mille déplaisirs qui m'arrachaient la vie 12
1480 Je n'ai plus que celui de te porter envie ; 12
         Je saurai bien le vaincre, et garder pour tes feux 12
         Dans une âme jalouse un esprit généreux. 12
         Va donc, heureux rival, rejoindre ta princesse, 12
         Dérobe-toi comme elle aux yeux d'une tigresse : 12
1485 Tu m'as sauvé l'honneur, j'assurerai tes jours, 12
         Et mourrai, s'il le faut, moi-même à ton secours. 12
Didyme
         Seigneur…
Placide
         Ne me dis rien. Après de tels services,
         Je n'ai rien à prétendre, à moins que tu périsses. 12
         Je le sais, je l'ai dit ; mais dans ce triste état 12
1490 Je te suis redevable, et ne puis être ingrat. 12
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
Paulin
         Oui, Valens pour Placide a beaucoup d'indulgence ; 12
         Il est même en secret de son intelligence : 12
         C'était par cet arrêt lui qu'il considérait, 12
         Et je vous ai conté ce qu'il en espérait. 12
1495 Mais il hait des chrétiens l'opiniâtre zèle, 12
         Et s'il aime Placide, il redoute Marcelle ; 12
         Il en sait le pouvoir, il en voit la fureur, 12
         Et ne veut pas se perdre auprès de l'empereur : 12
         Il ne veut pas périr pour conserver Didyme ; 12
1500 Puisqu'il s'est laissé prendre, il paiera pour son crime. 12
         Valens saura punir son illustre attentat 12
         Par inclination et par raison d'état ; 12
         Et si quelque malheur ramène Théodore, 12
         À moins qu'elle renonce à ce Dieu qu'elle adore, 12
1505 Dût Placide lui-même après elle en mourir, 12
         Par les mêmes motifs il la fera périr. 12
         Dans l'âme il est ravi d'ignorer sa retraite, 12
         Il fait des vœux au ciel pour la tenir secrète ; 12
         Il craint qu'un indiscret la vienne révéler, 12
1510 Et n'osera rien plus que de dissimuler. 12
Cléobule
         Cependant vous savez, pour grand que soit ce crime, 12
         Ce qu'a juré Placide en faveur de Didyme. 12
         Piqué contre Marcelle, il cherche à la braver, 12
         Et hasardera tout afin de le sauver. 12
1515 Il a des amis prêts, il en assemble encore ; 12
         Et si quelque malheur vous rendait Théodore, 12
         Je prévois des transports en lui si violents, 12
         Que je crains pour Marcelle et même pour Valens. 12
         Mais a-t-il condamné ce généreux coupable ? 12
Paulin
1520 Il l'interroge encor, mais en juge implacable. 12
Cléobule
         Il m'a permis pourtant de l'attendre en ce lieu, 12
         Pour tâcher à le vaincre, ou pour lui dire adieu. 12
         Ah ! Qu'il dissiperait un dangereux orage, 12
         S'il voulait à nos dieux rendre le moindre hommage ! 12
Paulin
1525 Quand de sa folle erreur vous l'auriez diverti, 12
         En vain de ce péril vous le croiriez sorti. 12
         Flavie est aux abois, Théodore échappée 12
         D'un mortel désespoir jusqu'au cœur l'a frappée ; 12
         Marcelle n'attend plus que son dernier soupir : 12
1530 Jugez à quelle rage ira son déplaisir ; 12
         Et si, comme on ne peut s'en prendre qu'à Didyme, 12
         Son époux lui voudra refuser sa victime. 12
Cléobule
         Ah ! Paulin, un chrétien à nos autels réduit 12
         Fait auprès des Césars un trop précieux bruit : 12
1535 Il leur devient trop cher pour souffrir qu'il périsse. 12
         Mais je le vois déjà qu'on amène au supplice. 12
SCÈNE II
Cléobule
         Lycante, souffre ici l'adieu de deux amis, 12
         Et me donne un moment que Valens m'a promis. 12
Lycante
         J'en ai l'ordre, et je vais disposer ma cohorte 12
1540 À garder cependant les dehors de la porte. 12
         Je ne mets point d'obstacle à vos derniers secrets ; 12
         Mais tranchez promptement d'inutiles regrets. 12
SCÈNE III
Cléobule
         Ce n'est point, cher ami, le cœur troublé d'alarmes 12
         Que je t'attends ici pour te donner des larmes ; 12
1545 Un astre plus bénin vient d'éclairer tes jours : 12
         Il faut vivre, Didyme, il faut vivre.
Didyme
         Et j'y cours.
         Pour la cause de Dieu s'offrir en sacrifice, 12
         C'est courir à la vie, et non pas au supplice. 12
Cléobule
         Peut-être dans ta secte est-ce une vision ; 12
1550 Mais l'heur que je t'apporte est sans illusion. 12
         Théodore est à toi : ce dernier témoignage 12
         Et de ta passion et de ton grand courage 12
         A si bien en amour changé tous ses mépris, 12
         Qu'elle t'attend chez moi pour t'en donner le prix. 12
Didyme
1555 Que me sert son amour et sa reconnaissance, 12
         Alors que leur effet n'est plus en sa puissance ? 12
         Et qui t'amène ici par ce frivole attrait 12
         Aux douceurs de ma mort mêler un vain regret, 12
         Empêcher que ma joie à mon heur ne réponde, 12
1560 Et m'arracher encore un regard vers le monde ? 12
         Ainsi donc Théodore est cruelle à mon sort 12
         Jusqu'à persécuter et ma vie et ma mort : 12
         Dans sa haine et sa flamme également à craindre, 12
         Et moi dans l'une et l'autre également à plaindre ! 12
Cléobule
1565 Ne te figure point d'impossibilité 12
         Où tu fais, si tu veux, trop de facilité, 12
         Où tu n'as qu'à te faire un moment de contrainte. 12
         Donne à ton Dieu ton cœur, aux nôtres quelque feinte. 12
         Un peu d'encens offert aux pieds de leurs autels 12
1570 Peut égaler ton sort au sort des immortels. 12
Didyme
         Et pour cela vers moi Théodore t'envoie ? 12
         Son esprit adouci me veut par cette voie ? 12
Cléobule
         Non, elle ignore encor que tu sois arrêté ; 12
         Mais ose en sa faveur te mettre en liberté ; 12
1575 Ose te dérober aux fureurs de Marcelle, 12
         Et Placide t'enlève en Égypte avec elle, 12
         Où son cœur généreux te laisse entre ses bras 12
         Être avec sûreté tout ce que tu voudras. 12
Didyme
         Va, dangereux ami que l'enfer me suscite, 12
1580 Ton damnable artifice en vain me sollicite : 12
         Mon cœur, inébranlable aux plus cruels tourments, 12
         A presque été surpris de tes chatouillements ; 12
         Leur mollesse a plus fait que le fer ni la flamme : 12
         Elle a frappé mes sens, elle a brouillé mon âme ; 12
1585 Ma raison s'est troublée, et mon faible a paru ; 12
         Mais j'ai dépouillé l'homme, et Dieu m'a secouru. 12
         Va revoir ta parente, et dis-lui qu'elle quitte 12
         Ce soin de me payer par delà mon mérite. 12
         Je n'ai rien fait pour elle, elle ne me doit rien ; 12
1590 Ce qu'elle juge amour n'est qu'ardeur de chrétien : 12
         C'est la connaître mal que de la reconnaître ; 12
         Je n'en veux point de prix que du souverain maître ; 12
         Et comme c'est lui seul que j'ai considéré, 12
         C'est lui seul dont j'attends ce qu'il m'a préparé. 12
1595 Si pourtant elle croit me devoir quelque chose, 12
         Et peut avant ma mort souffrir que j'en dispose, 12
         Qu'elle paye à Placide, et tâche à conserver 12
         Des jours que par les miens je lui viens de sauver ; 12
         Qu'elle fuie avec lui, c'est tout ce que veut d'elle 12
1600 Le souvenir mourant d'une flamme si belle. 12
         Mais elle-même vient, hélas ! À quel dessein ? 12
SCÈNE IV
Didyme
         Pensez-vous m'arracher la palme de la main, 12
         Madame, et mieux que lui m'expliquant votre envie, 12
         Par un charme plus fort m'attacher à la vie ? 12
Théodore
1605 Oui, Didyme, il faut vivre et me laisser mourir : 12
         C'est à moi qu'on en veut, c'est à moi de périr. 12
Cléobule
         Ô dieux ! Quelle fureur aujourd'hui vous possède ? 12
         Mais prévenons le mal par le dernier remède : 12
         Je cours trouver Placide ; et toi, tire en longueur 12
1610 De Valens, si tu peux, la dernière rigueur. 12
SCÈNE V
Didyme
         Quoi ? Ne craignez-vous point qu'une rage ennemie 12
         Vous fasse de nouveau traîner à l'infamie ? 12
Théodore
         Non, non, Flavie est morte, et Marcelle en fureur 12
         Dédaigne un châtiment qui m'a fait tant d'horreur ; 12
1615 Je n'en ai rien à craindre, et Dieu me le révèle : 12
         Ce n'est plus que du sang que veut cette cruelle ; 12
         Et quelque cruauté qu'elle veuille essayer, 12
         S'il ne faut que du sang j'ai trop de quoi payer. 12
         Rends-moi, rends-moi ma place assez et trop gardée. 12
1620 Pour me sauver l'honneur je te l'avais cédée : 12
         Jusque-là seulement j'ai souffert ton secours ; 12
         Mais je la viens reprendre alors qu'on veut mes jours. 12
         Rends, Didyme, rends-moi le seul bien où j'aspire : 12
         C'est le droit de mourir, c'est l'honneur du martyre. 12
1625 À quel titre peux-tu me retenir mon bien ? 12
Didyme
         À quel droit voulez-vous vous emparer du mien ? 12
         C'est à moi qu'appartient, quoi que vous puissiez dire, 12
         Et le droit de mourir, et l'honneur du martyre ; 12
         De sort comme d'habits nous avons su changer, 12
1630 Et l'arrêt de Valens me le vient d'adjuger. 12
Théodore
         Il ne t'a condamné qu'au lieu de Théodore ; 12
         Mais si l'arrêt t'en plaît, l'effet m'en déshonore. 12
         Te voir au lieu de moi payer Dieu de ton sang, 12
         C'est te laisser au ciel aller prendre mon rang. 12
1635 Je ne souffrirai point, quoi que Valens ordonne, 12
         Qu'en me rendant ma gloire on m'ôte ma couronne : 12
         J'en appelle à Marcelle, et sans plus t'abuser, 12
         Vois comme ce grand Dieu lui-même en vient d'user. 12
         De cette même honte il sauve Agnès dans Rome, 12
1640 Il daigne s'y servir d'un ange au lieu d'un homme ; 12
         Mais si dans l'infamie il vient la secourir, 12
         Sitôt qu'on veut son sang il la laisse mourir. 12
Didyme
         Sur cet exemple donc ne trouvez pas étrange, 12
         Puisqu'il se sert ici d'un homme au lieu d'un ange, 12
1645 S'il daigne mettre au rang de ces esprits heureux 12
         Celui dont pour sa gloire il se sert au lieu d'eux. 12
         Je n'ai regardé qu'elle en conservant la vôtre, 12
         Et ne lui donne pas mon sang au lieu d'un autre, 12
         Quand ce qu'il m'a fait faire a pu m'en acquérir 12
1650 Et l'honneur du martyre et le droit de mourir. 12
Théodore
         Tu t'obstines en vain, la haine de Marcelle… 12
SCÈNE VI
Marcelle
         Avec quelque douceur j'en reçois la nouvelle : 12
         Non que mes déplaisirs s'en puissent soulager, 12
         Mais c'est toujours beaucoup que se pouvoir venger. 12
Théodore
1655 Madame, je vous viens rendre votre victime ; 12
         Ne le retenez plus, ma fuite est tout son crime : 12
         Ce n'est qu'au lieu de moi qu'on le mène à l'autel, 12
         Et puisque je me montre, il n'est plus criminel. 12
         C'est pour moi que Placide a dédaigné Flavie ; 12
1660 C'est moi par conséquent qui lui coûte la vie. 12
Didyme
         Non : c'est moi seul, madame, et vous l'avez pu voir, 12
         Qui sauvant sa rivale, ai fait son désespoir. 12
         C'est moi de qui l'audace a terminé sa vie, 12
         C'est moi par conséquent qui vous ôte Flavie, 12
1665 Et sur qui doit verser ce courage irrité 12
         Tout ce que la vengeance a de sévérité. 12
Marcelle
         Ô couple de ma perte également coupable ! 12
         Sacrilèges auteurs du malheur qui m'accable, 12
         Qui dans ce vain débat vous vantez à l'envi, 12
1670 Lorsque j'ai tout perdu, de me l'avoir ravi ! 12
         Donc jusques à ce point vous bravez ma colère, 12
         Qu'en vous faisant périr je ne vous puis déplaire, 12
         Et que loin de trembler sous la punition, 12
         Vous y courez tous deux avec ambition ! 12
1675 Elle semble à tous deux porter un diadème ; 12
         Vous en êtes jaloux comme d'un bien suprême ; 12
         L'un et l'autre de moi s'efforce à l'obtenir : 12
         Je puis vous immoler, et ne puis vous punir ; 12
         Et quelque sang qu'épande une mère affligée, 12
1680 Ne vous punissant pas elle n'est pas vengée. 12
         Toutefois Placide aime, et votre châtiment 12
         Portera sur son cœur ses coups plus puissamment ; 12
         Dans ce gouffre de maux c'est lui qui m'a plongée, 12
         Et si je l'en punis, je suis assez vengée. 12
Théodore
1685 J'ai donc enfin gagné, Didyme, et tu le vois : 12
         L'arrêt est prononcé, c'est moi dont on fait choix, 12
         C'est moi qu'aime Placide, et ma mort te délivre. 12
Didyme
         Non, non : si vous mourez, Didyme vous doit suivre. 12
Marcelle
         Tu la suivras, Didyme, et je suivrai tes vœux : 12
1690 Un déplaisir si grand n'a pas trop de tous deux. 12
         Que ne puis-je aussi bien immoler à Flavie 12
         Tous les chrétiens ensemble, et toute la Syrie ! 12
         Ou que ne peut ma haine avec un plein loisir 12
         Animer les bourreaux qu'elle saurait choisir, 12
1695 Repaître mes douleurs d'une mort dure et lente, 12
         Vous la rendre à la fois et cruelle et traînante, 12
         Et parmi les tourments soutenir votre sort, 12
         Pour vous faire sentir chaque jour une mort ! 12
         Mais je sais le secours que Placide prépare ; 12
1700 Je sais l'effort pour vous que fera ce barbare ; 12
         Et ma triste vengeance a beau se consulter, 12
         Il me faut ou la perdre ou la précipiter. 12
         Hâtons-la donc, Lycante, et courons-y sur l'heure : 12
         La plus prompte des morts est ici la meilleure ; 12
1705 N'avoir pour y descendre à pousser qu'un soupir, 12
         C'est mourir doucement, mais c'est enfin mourir ; 12
         Et lorsqu'un grand obstacle à nos fureurs s'oppose, 12
         Se venger à demi, c'est du moins quelque chose. 12
         Amenez-les tous deux.
Paulin
         Sans l'ordre de Valens ?
1710 Madame, écoutez moins des transports si bouillants : 12
         Sur son autorité c'est beaucoup entreprendre. 12
Marcelle
         S'il en demande compte, est-ce à vous de le rendre ? 12
         Paulin, portez ailleurs vos conseils indiscrets, 12
         Et ne prenez souci que de vos intérêts. 12
Théodore
1715 Ainsi de ce combat que la vertu nous donne, 12
         Nous sortirons tous deux avec une couronne. 12
Didyme
         Oui, madame, on exauce et vos vœux et les miens : 12
         Dieu…
Marcelle
         Vous suivrez ailleurs de si doux entretiens.
         Amenez-les tous deux.
Paulin
         Quel orage s'apprête !
1720 Que je vois se former une horrible tempête ! 12
         Si Placide survient, que de sang répandu ! 12
         Et qu'il en répandra s'il trouve tout perdu ! 12
         Allons chercher Valens : qu'à tant de violence 12
         Il oppose, non plus une molle prudence, 12
1725 Mais un courage mâle, et qui d'autorité, 12
         Sans rien craindre…
SCÈNE VII
Valens
         Ah ! Paulin, est-ce une vérité,
         Est-ce une illusion, est-ce une rêverie ? 12
         Viens-je d'ouïr la voix de Marcelle en furie 12
         Ose-t-elle traîner Théodore à la mort 12
Paulin
1730 Oui, si Valens n'y fait un généreux effort. 12
Valens
         Quel effort généreux veux-tu que Valens fasse, 12
         Lorsque de tous côtés il ne voit que disgrâce ? 12
Paulin
         Faites voir qu'en ces lieux c'est vous qui gouvernez, 12
         Qu'aucun n'y doit périr si vous ne l'ordonnez. 12
1735 La Syrie à vos lois est-elle assujettie, 12
         Pour souffrir qu'une femme y soit juge et partie ? 12
         Jugez de Théodore.
Valens
         Et qu'en puis-je ordonner
         Qui dans mon triste sort ne serve à me gêner ? 12
         Ne la condamner pas, c'est me perdre avec elle, 12
1740 C'est m'exposer en butte aux fureurs de Marcelle, 12
         Au pouvoir de son frère, au courroux des Césars, 12
         Et pour un vain effort courir mille hasards. 12
         La condamner d'ailleurs, c'est faire un parricide, 12
         C'est de ma propre main assassiner Placide, 12
1745 C'est lui porter au cœur d'inévitables coups. 12
Paulin
         Placide donc, seigneur, osera plus que vous. 12
         Marcelle a fait armer Lycante et sa cohorte ; 12
         Mais sur elle et sur eux il va fondre à main-forte, 12
         Résolu de forcer pour cet objet charmant 12
1750 Jusqu'à votre palais et votre appartement. 12
         Prévenez ce désordre, et jugez quel carnage 12
         Produit le désespoir qui s'oppose à la rage, 12
         Et combien des deux parts l'amour et la fureur 12
         Étaleront ici de spectacles d'horreur. 12
Valens
1755 N'importe : laissons faire et Marcelle et Placide : 12
         Que l'amour en furie ou la haine en décide ; 12
         Que Théodore en meure ou ne périsse pas, 12
         J'aurai lieu d'excuser sa vie ou son trépas. 12
         S'il la sauve, peut-être on trouvera dans Rome 12
1760 Plus de cœur que de crime à l'ardeur d'un jeune homme. 12
         Je l'en désavouerai, j'irai l'en accuser, 12
         Les pousser par ma plainte à le favoriser, 12
         À plaindre son malheur en blâmant son audace : 12
         César même pour lui me demandera grâce ; 12
1765 Et cette illusion de ma sévérité 12
         Augmentera ma gloire et mon autorité. 12
Paulin
         Et s'il ne peut sauver cet objet qu'il adore ? 12
         Si Marcelle à ses yeux fait périr Théodore ? 12
Valens
         Marcelle aura sans moi commis cet attentat : 12
1770 J'en saurai près de lui faire un crime d'état, 12
         À ses ressentiments égaler ma colère, 12
         Lui promettre vengeance et trancher du sévère, 12
         Et n'ayant point de part en cet événement, 12
         L'en consoler en père un peu plus aisément. 12
1775 Mes soins avec le temps pourront tarir ses larmes. 12
Paulin
         Seigneur, d'un mal si grand c'est prendre peu d'alarmes. 12
         Placide est violent, et pour la secourir 12
         Il périra lui-même, ou fera tout périr. 12
         Si Marcelle y succombe, appréhendez son frère, 12
1780 Et si Placide y meurt, les déplaisirs d'un père. 12
         De grâce, prévenez ce funeste hasard. 12
         Mais que vois-je ? Peut-être il est déjà trop tard. 12
         Stéphanie entre ici, de pleurs toute trempée. 12
Valens
         Théodore à Marcelle est sans doute échappée, 12
1785 Et l'amour de Placide a bravé son effort. 12
SCÈNE VIII
Valens
         Marcelle a donc osé les traîner à la mort 12
         Sans mon su, sans mon ordre ? Et son audace extrême… 12
Stéphanie
         Seigneur, pleurez sa perte, elle est morte elle-même. 12
Valens
         Elle est morte !
Stéphanie
         Elle l'est.
Valens
         Et Placide a commis…
Stéphanie
1790 Non, ce n'est en effet ni lui ni ses amis ; 12
         Mais s'il n'en est l'auteur, du moins il en est cause. 12
Valens
         Ah ! Pour moi l'un et l'autre est une même chose ; 12
         Et puisque c'est l'effet de leur inimitié, 12
         Je dois venger sur lui cette chère moitié. 12
1795 Mais apprends-moi sa mort, du moins si tu l'as vue. 12
Stéphanie
         De l'escalier à peine elle était descendue, 12
         Qu'elle aperçoit Placide aux portes du palais, 12
         Suivi d'un gros armé d'amis et de valets ; 12
         Sur les bords du perron soudain elle s'avance, 12
1800 Et pressant sa fureur qu'accroît cette présence : 12
         " viens, dit-elle, viens voir l'effet de ton secours ; " 12
         Et sans perdre le temps en de plus longs discours, 12
         Ayant fait avancer l'une et l'autre victime, 12
         D'un côté Théodore, et de l'autre Didyme, 12
1805 Elle lève le bras, et de la même main 12
         Leur enfonce à tous deux un poignard dans le sein. 12
Valens
         Quoi ? Théodore est morte !
Stéphanie
         Et Didyme avec elle.
Valens
         Et l'un et l'autre enfin de la main de Marcelle ? 12
         Ah ! Tout est pardonnable aux douleurs d'un amant, 12
1810 Et quoi qu'ait fait Placide en son ressentiment… 12
Stéphanie
         Il n'a rien fait, seigneur ; mais écoutez le reste : 12
         Il demeure immobile à cet objet funeste ; 12
         Quelque ardeur qui le pousse à venger ce malheur, 12
         Pour en avoir la force il a trop de douleur ; 12
1815 Il pâlit, il frémit, il tremble, il tombe, il pâme, 12
         Sur son cher Cléobule il semble rendre l'âme. 12
         Cependant, triomphante entre ces deux mourants, 12
         Marcelle les contemple à ses pieds expirants, 12
         Jouit de sa vengeance, et d'un regard avide 12
1820 En cherche les douceurs jusqu'au cœur de Placide ; 12
         Et tantôt se repaît de leurs derniers soupirs, 12
         Tantôt goûte à pleins yeux ses mortels déplaisirs, 12
         Y mesure sa joie, et trouve plus charmante 12
         La douleur de l'amant que la mort de l'amante, 12
1825 Nous témoigne un dépit qu'après ce coup fatal, 12
         Pour être trop sensible il sent trop peu son mal ; 12
         En hait sa pâmoison qui la laisse impunie, 12
         Au péril de ses jours la souhaite finie. 12
         Mais à peine il revit, qu'elle, haussant la voix : 12
1830 " je n'ai pas résolu de mourir à ton choix, 12
         Dit-elle, ni d'attendre à rejoindre Flavie 12
         Que ta rage insolente ordonne de ma vie. " 12
         À ces mots, furieuse, et se perçant le flanc 12
         De ce même poignard fumant d'un autre sang, 12
1835 Elle ajoute : " va, traître, à qui j'épargne un crime ; 12
         Si tu veux te venger, cherche une autre victime. 12
         Je meurs, mais j'ai de quoi rendre grâces aux dieux, 12
         Puisque je meurs vengée, et vengée à tes yeux. " 12
         Lors même, dans la mort conservant son audace, 12
1840 Elle tombe, et tombant elle choisit sa place, 12
         D'où son œil semble encore à longs traits se soûler 12
         Du sang des malheureux qu'elle vient d'immoler. 12
Valens
         Et Placide ?
Stéphanie
         J'ai fui, voyant Marcelle morte,
         De peur qu'une douleur et si juste et si forte 12
1845 Ne vengeât… Mais, seigneur, je l'aperçois qui vient. 12
Valens
         Arrête : de faiblesse à peine il se soutient ; 12
         Et d'ailleurs à ma vue il saura se contraindre. 12
         Ne crains rien. Mais, ô dieux ! Que j'ai moi-même à craindre ! 12
SCÈNE IX
Valens
         Cléobule, quel sang coule sur ses habits ? 12
Cléobule
         Le sien propre, seigneur.
Valens
1850 Ah, Placide ! Ah, mon fils !
Placide
         Retire-toi, cruel.
Valens
         Cet ami si fidèle
         N'a pu rompre le coup qui t'immole à Marcelle ! 12
         Qui sont les assassins ?
Cléobule
         Son propre désespoir.
Valens
         Et vous ne deviez pas le craindre et le prévoir ? 12
Cléobule
1855 Je l'ai craint et prévu jusqu'à saisir ses armes ; 12
         Mais comme après ce soin j'en avais moins d'alarmes, 12
         Embrassant Théodore, un funeste hasard 12
         A fait dessous sa main rencontrer ce poignard, 12
         Par où ses déplaisirs trompant ma prévoyance… 12
Valens
1860 Ah ! Fallait-il avoir si peu de défiance ? 12
Placide
         Rends-en grâces au ciel, heureux père et mari : 12
         Par là t'est conservé ce pouvoir si chéri, 12
         Ta dignité, dans l'âme à ton fils préférée ; 12
         Ta propre vie enfin par là t'est assurée, 12
1865 Et ce sang qu'un amour pleinement indigné 12
         Peut-être en ses transports n'aurait pas épargné. 12
         Pour ne point violer les droits de la naissance, 12
         Il fallait que mon bras s'en mît dans l'impuissance : 12
         C'est par là seulement qu'il s'est pu retenir, 12
1870 Et je me suis puni de peur de te punir. 12
         Je te punis pourtant : c'est ton sang que je verse ; 12
         Si tu m'aimes encor, c'est ton sein que je perce ; 12
         Et c'est pour te punir que je viens en ces lieux, 12
         Pour le moins en mourant te blesser par les yeux. 12
         Daigne ce juste ciel…
Valens
1875 Cléobule, il expire.
Cléobule
         Non, seigneur, je l'entends encore qui soupire ; 12
         Ce n'est que la douleur qui lui coupe la voix. 12
Valens
         Non, non : j'ai tout perdu, Placide est aux abois ; 12
         Mais ne rejetons pas une espérance vaine, 12
1880 Portons-le reposer dans la chambre prochaine ; 12
         Et vous autres, allez prendre souci des morts, 12
         Tandis que j'aurai soin de calmer ses transports. 12
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie