COR2/COR2
Pierre Corneille
1631
Clitandre
ou l’Innocence persécutée
Tragi-comédie
PERSONNAGES
Alcandre
roi d'Écosse
Floridan
fils du Roi
Rosidor
favori du Roi et amant de Caliste
Clitandre
favori du prince Floridan, et amoureux aussi de Caliste, mais dédaigné
Pymante
amoureux de Dorise, et dédaigné
Caliste
maîtresse de Rosidor et de Clitandre
Dorise
maîtresse de Pymante
Lysarque
écuyer de Rosidor
Géronte
écuyer de Clitandre
Cléon
gentilhomme suivant la cour
Lycaste
page de Clitandre
Le geôlier
Trois archers
Trois veneurs
La scène est en un château du Roi, proche d'une forêt.
ACTE I
SCÈNE I
Caliste
         N'en doute plus, mon cœur, un amant hypocrite, 12
         Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte : 12
         Dorise m'en a dit le secret rendez-vous 12
         Où leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous ; 12
5 Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire, 12
         Sitôt que le soleil commencera de luire. 12
         Mais qu'elle est paresseuse à me venir trouver ! 12
         La dormeuse m'oublie, et ne se peut lever. 12
         Toutefois sans raison j'accuse sa paresse : 12
10 La nuit, qui dure encor, fait que rien ne la presse ; 12
         Ma jalouse fureur, mon dépit, mon amour, 12
         Ont troublé mon repos avant le point du jour ; 12
         Mais elle, qui n'en fait aucune expérience, 12
         Étant sans intérêt, est sans impatience. 12
15 Toi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci, 12
         Ne tarde plus, volage, à te montrer ici ; 12
         Viens en hâte affermir ton indigne victoire ; 12
         Viens t'assurer l'éclat de cette infâme gloire ; 12
         Viens signaler ton nom par ton manque de foi ; 12
20 Le jour s'en va paraître ; affronteur, hâte-toi. 12
         Mais, hélas ! Cher ingrat, adorable parjure, 12
         Ma timide voix tremble à te dire une injure ; 12
         Si j'écoute l'amour, il devient si puissant 12
         Qu'en dépit de Dorise il te fait innocent : 12
25 Je ne sais lequel croire, et j'aime tant ce doute, 12
         Que j'ai peur d'en sortir entrant dans cette route. 12
         Je crains ce que je cherche, et je ne connais pas 12
         De plus grand heur pour moi que d'y perdre mes pas. 12
         Ah, mes yeux ! Si jamais vos fonctions propices 12
30 À mon cœur amoureux firent de bons services, 12
         Apprenez aujourd'hui quel est votre devoir : 12
         Le moyen de me plaire est de me décevoir ; 12
         Si vous ne m'abusez, si vous n'êtes faussaires, 12
         Vous êtes de mon heur les cruels adversaires. 12
35 Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour, 12
         Dissiper une erreur si chère à mon amour, 12
         Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate, 12
         Souffre qu'encore un peu l'ignorance me flatte. 12
         Mais je te parle en vain, et l'aube de ses rais 12
40 A déjà reblanchi le haut de ces forêts. 12
         Si je puis me fier à sa lumière sombre, 12
         Dont l'éclat brille à peine et dispute avec l'ombre, 12
         J'entrevois le sujet de mon jaloux ennui, 12
         Et quelqu'un de ses gens qui conteste avec lui. 12
45 Rentre, pauvre abusée, et cache-toi de sorte 12
         Que tu puisses l'entendre à travers cette porte. 12
SCÈNE II
Rosidor, Lysarque
Rosidor
         Ce devoir, ou plutôt cette importunité, 12
         Au lieu de m'assurer de ta fidélité, 12
         Marque trop clairement ton peu d'obéissance. 12
50 Laisse-moi seul, Lysarque, une heure en ma puissance ; 12
         Que retiré du monde et du bruit de la cour, 12
         Je puisse dans ces bois consulter mon amour ; 12
         Que là Caliste seule occupe mes pensées, 12
         Et par le souvenir de ses faveurs passées 12
55 Assure mon espoir de celles que j'attends ; 12
         Qu'un entretien rêveur durant ce peu de temps 12
         M'instruise des moyens de plaire à cette belle, 12
         Allume dans mon cœur de nouveaux feux pour elle : 12
         Enfin, sans persister dans l'obstination, 12
60 Laisse-moi suivre ici mon inclination. 12
Lysarque
         Cette inclination, qui jusqu'ici vous mène, 12
         À me la déguiser vous donne trop de peine. 12
         Il ne faut point, monsieur, beaucoup l'examiner : 12
         L'heure et le lieu suspects font assez deviner 12
65 Qu'en même temps que vous s'échappe quelque dame… 12
         Vous m'entendez assez.
Rosidor
         Juge mieux de ma flamme,
         Et ne présume point que je manque de foi 12
         À celle que j'adore, et qui brûle pour moi 12
         J'aime mieux contenter ton humeur curieuse, 12
70 Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse. 12
         Tant s'en faut que le change ait pour moi des appas, 12
         Tant s'en faut qu'en ces bois il attire mes pas : 12
         J'y vais… Mais pourrais-tu le savoir et le taire ? 12
Lysarque
         Qu'ai-je fait qui vous porte à craindre le contraire ? 12
Rosidor
75 Tu vas apprendre tout ; mais aussi, l'ayant su, 12
         Avise à ta retraite. Hier un cartel reçu 12
         De la part d'un rival…
Lysarque
         Vous le nommez ?
Rosidor
         Clitandre.
         Au pied du grand rocher il me doit seul attendre ; 12
         Et là, l'épée au poing, nous verrons qui des deux 12
80 Mérite d'embraser Caliste de ses feux. 12
Lysarque
         De sorte qu'un second…
Rosidor
         Sans me faire une offense,
         Ne peut se présenter à prendre ma défense : 12
         Nous devons seul à seul vider notre débat. 12
Lysarque
         Ne pensez pas sans moi terminer ce combat : 12
85 L'écuyer de Clitandre est homme de courage ; 12
         Il sera trop heureux que mon défi l'engage 12
         À s'acquitter vers lui d'un semblable devoir, 12
         Et je vais de ce pas y faire mon pouvoir. 12
Rosidor
         Ta volonté suffit ; va-t'en donc et désiste 12
90 De plus m'offrir une aide à mériter Caliste. 12
Lysarque est seul.
         Vous obéir ici me coûterait trop cher, 12
         Et je serais honteux qu'on me pût reprocher 12
         D'avoir su le sujet d'une telle sortie, 12
         Sans trouver les moyens d'être de la partie. 12
SCÈNE III
Caliste
95 Qu'il s'en est bien défait ! Qu'avec dextérité 12
         Le fourbe se prévaut de son autorité ! 12
         Qu'il trouve un beau prétexte en ses flammes éteintes ! 12
         Et que mon nom lui sert à colorer ses feintes ! 12
         Il y va cependant, le perfide qu'il est ; 12
100 Hippolyte le charme, Hippolyte lui plaît ; 12
         Et ses lâches désirs l'emportent où l'appelle 12
         Le cartel amoureux de sa flamme nouvelle. 12
SCÈNE IV
Caliste, Dorise
Caliste
         Je n'en puis plus douter, mon feu désabusé 12
         Ne tient plus le parti de ce cœur déguisé. 12
105 Allons, ma chère sœur, allons à la vengeance ; 12
         Allons de ses douceurs tirer quelque allégeance ; 12
         Allons, et sans te mettre en peine de m'aider, 12
         Ne prends aucun souci que de me regarder. 12
         Pour en venir à bout, il suffit de ma rage ; 12
110 D'elle j'aurai la force ainsi que le courage ; 12
         Et déjà dépouillant tout naturel humain, 12
         Je laisse à ses transports à gouverner ma main, 12
         Vois-tu comme suivant de si furieux guides 12
         Elle cherche déjà les yeux de ces perfides, 12
115 Et comme de fureur tous mes sens animés 12
         Menacent les appas qui les avoient charmés ? 12
Dorise
         Modère ces bouillons d'une âme colérée, 12
         Ils sont trop violents pour être de durée ; 12
         Pour faire quelque mal, c'est frapper de trop loin. 12
120 Réserve ton courroux tout entier au besoin ; 12
         Sa plus forte chaleur se dissipe en paroles, 12
         Ses résolutions en deviennent plus molles : 12
         En lui donnant de l'air, son ardeur s'alentit. 12
Caliste
         Ce n'est que faute d'air que le feu s'amortit. 12
125 Allons, et tu verras qu'ainsi le mien s'allume, 12
         Que ma douleur aigrie en a plus d'amertume, 12
         Et qu'ainsi mon esprit ne fait que s'exciter 12
         À ce que ma colère a droit d'exécuter. 12
Dorise, seule.
         Si ma ruse est enfin de son effet suivie, 12
130 Cette aveugle chaleur te va coûter la vie : 12
         Un fer caché me donne en ces lieux écartés 12
         La vengeance des maux que me font tes beautés. 12
         Tu m'ôtes Rosidor, tu possèdes son âme : 12
         Il n'a d'yeux que pour toi, que mépris pour ma flamme ; 12
135 Mais puisque tous mes soins ne le peuvent gagner, 12
         J'en punirai l'objet qui m'en fait dédaigner. 12
SCÈNE V
Pymante, Géronte, sortant d'une grotte, déguisés en paysans.
Géronte
         En ce déguisement on ne peut nous connaître, 12
         Et sans doute bientôt le jour qui vient de naître 12
         Conduira Rosidor, séduit d'un faux cartel, 12
140 Aux lieux où cette main lui garde un coup mortel. 12
         Vos vœux si mal reçus de l'ingrate Dorise, 12
         Qui l'idolâtre autant comme elle vous méprise, 12
         Ne rencontreront plus aucun empêchement. 12
         Mais je m'étonne fort de son aveuglement, 12
145 Et je ne comprends point cet orgueilleux caprice 12
         Qui fait qu'elle vous traite avec tant d'injustice. 12
         Vos rares qualités…
Pymante
         Au lieu de me flatter,
         Voyons si le projet ne saurait avorter, 12
         Si la supercherie…
Géronte
         Elle est si bien tissue,
150 Qu'il faut manquer de sens pour douter de l'issue. 12
         Clitandre aime Caliste, et comme son rival 12
         Il a trop de sujet de lui vouloir du mal. 12
         Moi que depuis dix ans il tient à son service, 12
         D'écrire comme lui j'ai trouvé l'artifice ; 12
155 Si bien que ce cartel, quoique tout de ma main, 12
         À son dépit jaloux s'imputera soudain. 12
Pymante
         Que ton subtil esprit a de grands avantages ! 12
         Mais le nom du porteur ?
Géronte
         Lycaste, un de ses pages.
Pymante
         Celui qui fait le guet auprès du rendez-vous ? 12
Géronte
160 Lui-même, et le voici qui s'avance vers nous : 12
         À force de courir il s'est mis hors d'haleine. 12
SCÈNE VI
Pymante,Géronte,Lycaste aussi déguisés en paysans.
Pymante
         Eh bien, est-il venu ?
Pymante
         N'en soyez plus en peine ;
         Il est où vous savez, et tout bouffi d'orgueil 12
         Il n'y pense à rien moins qu'à son proche cercueil. 12
Pymante
165 Ne perdons point de temps. Nos masques, nos épées ! 12
Lycaste les va quérir dans la grotte d'où il est sorti.
         Qu'il me tarde déjà que, dans son sang trempées, 12
         Elles ne me font voir à mes pieds étendu 12
         Le seul qui sert d'obstacle au bonheur qui m'est dû ! 12
         Ah ! Qu'il va bien trouver d'autres gens que Clitandre ! 12
170 Mais pourquoi ces habits ? Qui te les fait reprendre ? 12
Lycaste, leur présente à chacun un masque et une épée, et porte leurs habits.
         Pour notre sûreté, portons-les avec nous, 12
         De peur que, cependant que nous serons aux coups, 12
         Quelque maraud, conduit par sa bonne aventure, 12
         Ne nous laisse tous trois en mauvaise posture. 12
175 Quand il faudra donner, sans les perdre des yeux, 12
         Au pied du premier arbre ils seront beaucoup mieux. 12
Pymante
         Prends-en donc même soin après la chose faite. 12
Lycaste
         Ne craignez pas sans eux que je fasse retraite. 12
Pymante
         Sus donc ! Chacun déjà devrait être masqué. 12
180 Allons, qu'il tombe mort aussitôt qu'attaqué. 12
SCÈNE VII
Lysarque, Cléon
Cléon
         Réserve à d'autres temps cette ardeur de courage 12
         Qui rend de ta valeur un si grand témoignage. 12
         Ce duel que tu dis ne se peut concevoir. 12
         Tu parles de Clitandre, et je viens de le voir 12
185 Que notre jeune prince enlevait à la chasse. 12
Lysarque
         Tu les as vus passer ?
Cléon
         Par cette même place.
         Sans doute que ton maître a quelque occasion 12
         Qui le fait t'éblouir par cette illusion. 12
Lysarque
         Non, il parlait du cœur ; je connais sa franchise. 12
Cléon
190 S'il est ainsi, je crains que par quelque surprise 12
         Ce généreux guerrier, sous le nombre abattu, 12
         Ne cède aux envieux que lui fait sa vertu. 12
Lysarque
         À présent il n'a point d'ennemis que je sache ; 12
         Mais quelque événement que le destin nous cache, 12
195 Si tu veux m'obliger, viens de grâce avec moi, 12
         Que nous donnions ensemble avis de tout au roi. 12
SCÈNE VIII
Caliste, Dorise
Caliste, cependant que Dorise s'arrête à chercher derrière un buisson.
         Ma sœur, l'heure s'avance, et nous serons à peine, 12
         Si nous ne retournons, au lever de la reine. 12
         Je ne vois point mon traître, Hippolyte non plus. 12
Dorise, tirant une épée de derrière un buisson, et saisissant Caliste par le bras.
200 Voici qui va trancher tes soucis superflus ; 12
         Voici dont je vais rendre, aux dépens de ta vie, 12
         Et ma flamme vengée, et ma haine assouvie. 12
Caliste
         Tout beau, tout beau, ma sœur, tu veux m'épouvanter ; 12
         Mais je te connais trop pour m'en inquiéter. 12
205 Laisse la feinte à part, et mettons, je te prie, 12
         À les trouver bientôt toute notre industrie. 12
Dorise
         Va, va, ne songe plus à leurs fausses amours, 12
         Dont le récit n'était qu'une embûche à tes jours : 12
         Rosidor t'est fidèle, et cette feinte amante 12
210 Brûle aussi peu pour lui que je fais pour Pymante. 12
Caliste
         Déloyale, ainsi donc ton courage inhumain… 12
Dorise
         Ces injures en l'air n'arrêtent point ma main. 12
Caliste
         Le reproche honteux d'une action si noire… 12
Dorise
         Qui se venge en secret, en secret en fait gloire. 12
Caliste
215 T'ai-je donc pu, ma sœur, déplaire en quelque point ? 12
Dorise
         Oui, puisque Rosidor t'aime et ne m'aime point ; 12
         C'est assez m'offenser que d'être ma rivale. 12
SCÈNE IX
Rosidor, Pymante,Géronte,Lycaste,Caliste,Dorise,
Comme Dorise est prête à tuer Caliste, un bruit entendu lui fait relever son épée, et Rosidor paraît tout en sang, poursuivi par ses trois assassins masqués. En entrant, il tue Lycaste et, retirant son épée, elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient Dorise, et sans la reconnaître, il s'en saisit et passe tout d'un coup le tronçon qui lui restait de la sienne en la main gauche et se défend ainsi contre Pymante et Géronte dont il tue le dernier et met l'autre en fuite.
Rosidor
         Meurs, brigand. Ah ! Malheur ! Cette branche fatale 12
         A rompu mon épée. Assassins… Toutefois, 12
220 J'ai de quoi me défendre une seconde fois. 12
Dorise, s'enfuyant
         N'est-ce pas Rosidor qui m'arrache les armes ? 12
         Ah ! Qu'il me va causer de périls et de larmes ! 12
         Fuis, Dorise, et fuyant laisse-toi reprocher 12
         Que tu fuis aujourd'hui ce qui t'est le plus cher. 12
Caliste
225 C'est lui-même de vrai. Rosidor, ah ! Je pâme ! 12
         Et la peur de sa mort ne me laisse point d'âme. 12
         Adieu, mon cher espoir.
Rosidor, après avoir tué Géronte.
         Cettui-ci dépêché,
         C'est de toi maintenant que j'aurai bon marché. 12
         Nous sommes seul à seul. Quoi ! Ton peu d'assurance 12
230 Ne met plus qu'en tes pieds sa dernière espérance ? 12
         Marche, sans emprunter d'ailes de ton effroi : 12
         Je ne cours point après des lâches comme toi. 12
         Il suffit de ces deux. Mais qui pourraient-ils être ? 12
         Ah ciel ! Le masque ôté me les fait trop connaître. 12
235 Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs ; 12
         Cettui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs ; 12
         Voilà son écuyer, dont la pâleur exprime 12
         Moins de traits de la mort que d'horreurs de son crime ; 12
         Et ces deux reconnus, je douterais en vain 12
240 De celui que sa fuite a sauvé de ma main. 12
         Trop indigne rival, crois-tu que ton absence 12
         Donne à tes lâchetés quelque ombre d'innocence, 12
         Et qu'après avoir vu renverser ton dessein, 12
         Un désaveu démente et tes gens et ton seing ? 12
245 Ne le présume pas ; sans autre conjecture, 12
         Je te rends convaincu de ta seule écriture, 12
         Sitôt que j'aurai pu faire ma plainte au roi. 12
         Mais quel piteux objet se vient offrir à moi ? 12
         Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage, 12
250 Attendant Rosidor, l'essai de votre rage ? 12
         C'est Caliste elle-même ! Ah dieux, injustes dieux ! 12
         Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux, 12
         Votre faveur barbare à conservé ma vie ! 12
         Je n'en veux point chercher d'auteurs que votre envie : 12
255 La nature, qui perd ce qu'elle a de parfait, 12
         Sur tout autre que vous eût vengé ce forfait, 12
         Et vous eût accablés, si vous n'étiez ses maîtres. 12
         Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres ; 12
         Je ne veux point devoir mes déplorables jours 12
260 À l'affreuse rigueur d'un si fatal secours. 12
         Ô vous qui me restez d'une troupe ennemie 12
         Pour marques de ma gloire et de son infamie, 12
         Blessures, hâtez-vous d'élargir vos canaux, 12
         Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux ! 12
265 Ah ! Pour l'être trop peu, blessures trop cruelles, 12
         De peur de m'obliger vous n'êtes pas mortelles. 12
         Eh quoi, ce bel objet, mon aimable vainqueur, 12
         Avait-il seul le droit de me blesser au cœur ? 12
         Et d'où vient que la mort, à qui tout fait hommage, 12
270 L'ayant si mal traité, respecte son image ? 12
         Noires divinités, qui tournez mon fuseau, 12
         Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau ? 12
         Insensé que je suis ! En ce malheur extrême, 12
         Je demande la mort à d'autres qu'à moi-même ; 12
275 Aveugle ! Je m'arrête à supplier en vain, 12
         Et pour me contenter j'ai de quoi dans la main. 12
         Il faut rendre ma vie au fer qui l'a sauvée ; 12
         C'est à lui qu'elle est due, il se l'est réservée ; 12
         Et l'honneur, quel qu'il soit, de finir mes malheurs, 12
280 C'est pour me le donner qu'il l'ôte à des voleurs. 12
         Poussons donc hardiment. Mais, hélas ! Cette épée, 12
         Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée ; 12
         Et sa lame, timide à procurer mon bien, 12
         Au sang des assassins n'ose mêler le mien. 12
285 Ma faiblesse importune à mon trépas s'oppose ; 12
         En vain je m'y résous, en vain je m'y dispose ; 12
         Mon reste de vigueur ne peut l'effectuer ; 12
         J'en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer : 12
         L'un ne manque au besoin, et l'autre me résiste. 12
290 Mais je vois s'entr'ouvrir les beaux yeux de Caliste, 12
         Les roses de son teint n'ont plus tant de pâleur, 12
         Et j'entends un soupir qui flatte ma douleur. 12
         Voyez, dieux inhumains, que malgré votre envie 12
         L'amour lui sait donner la moitié de ma vie, 12
295 Qu'une âme désormais suffit à deux amants. 12
Caliste
         Hélas ! Qui me rappelle à de nouveaux tourments ? 12
         Si Rosidor n'est-plus, pourquoi reviens-je au monde ? 12
Rosidor
         Ô merveilleux effet d'une amour sans seconde ! 12
Caliste
         Exécrable assassin, qui rougis de son sang, 12
300 Dépêche comme à lui de me percer le flanc, 12
         Prends de lui ce qui reste.
Rosidor
         Adorable cruelle,
         Est-ce ainsi qu'on reçoit un amant si fidèle ? 12
Caliste
         Ne m'en fais point un crime : encor pleine d'effroi, 12
         Je ne t'ai méconnu qu'en songeant trop à toi. 12
305 J'avais si bien gravé là dedans ton image, 12
         Qu'elle ne voulait pas céder à ton visage. 12
         Mon esprit, glorieux et jaloux de l'avoir, 12
         Enviait à mes yeux le bonheur de te voir. 12
         Mais quel secours propice a trompé mes alarmes ? 12
310 Contre tant d'assassins qui t'a prêté des armes ? 12
Rosidor
         Toi-même, qui t'a mise à telle heure en ces lieux, 12
         Où je te vois mourir et revivre à mes yeux ? 12
Caliste
         Quand l'amour une fois règne sur un courage… 12
         Mais tâchons de gagner jusqu'au premier village, 12
315 Où ces bouillons de sang se puissent arrêter ; 12
         Là j'aurai tout loisir de te le raconter, 12
         Aux charges qu'à mon tour aussi l'on m'entretienne. 12
Rosidor
         Allons ; ma volonté n'a de loi que la tienne ; 12
         Et l'amour, par tes yeux devenu tout-puissant, 12
320 Rend déjà la vigueur à mon corps languissant. 12
Caliste
         Il donne en même temps une aide à ta faiblesse, 12
         Puisqu'il fait que la mienne auprès de toi me laisse, 12
         Et qu'en dépit du sort ta Caliste aujourd'hui 12
         À tes pas chancelants pourra servir d'appui. 12
ACTE II
SCÈNE I
Pymante, masqué.
325 Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices, 12
         Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices, 12
         Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus, 12
         Afin de mieux frapper, des chemins inconnus ! 12
         Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante ? 12
330 Fournissez de raison, destins, qui me démente ; 12
         Dites ce qu'ils ont fait qui vous puisse émouvoir 12
         À partager si mal entre eux votre pouvoir. 12
         Lui rendre contre moi l'impossible possible 12
         Pour rompre le succès d'un dessein infaillible, 12
335 C'est prêter un miracle à son bras sans secours, 12
         Pour conserver son sang au péril de mes jours. 12
         Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite ; 12
         À peine en m'y jetant moi-même je l'évite ; 12
         Loin de laisser la vie, il a su l'arracher ; 12
340 Loin de céder au nombre, il l'a su retrancher : 12
         Toute votre faveur, à son aide occupée, 12
         Trouve à le mieux armer en rompant son épée, 12
         Et ressaisit ses mains, par celles du hasard, 12
         L'une d'une autre épée, et l'autre d'un poignard, 12
345 Ô honte ! Ô déplaisirs ! Ô désespoir ! Ô rage ! 12
         Ainsi donc un rival pris à mon avantage 12
         Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer ! 12
         Son bonheur qui me brave ose l'en retirer, 12
         Lui donne sur mes gens une prompte victoire, 12
350 Et fait de son péril un sujet de sa gloire ! 12
         Retournons animés d'un courage plus fort, 12
         Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort. 12
         Sortez de vos cachots, infernales furies ; 12
         Apportez à m'aider toutes vos barbaries ; 12
355 Qu'avec vous tout l'enfer m'aide en ce noir dessein, 12
         Qu'un sanglant désespoir me verse dans le sein. 12
         J'avais de point en point l'entreprise tramée, 12
         Comme dans mon esprit vous me l'aviez formée ; 12
         Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain 12
360 N'a que de la faiblesse ; il y faut votre main. 12
         En vain, cruelles sœurs, ma fureur vous appelle ; 12
         En vain vous armeriez l'enfer pour ma querelle : 12
         La terre vous refuse un passage à sortir. 12
         Ouvre du moins ton sein, terre, pour m'engloutir ; 12
365 N'attends pas que Mercure avec son caducée 12
         M'en fasse après ma mort l'ouverture forcée ; 12
         N'attends pas qu'un supplice, hélas ! Trop mérité, 12
         Ajoute l'infamie à tant de lâcheté ; 12
         Préviens-en la rigueur ; rends toi-même justice 12
370 Aux projets avortés d'un si noir artifice. 12
         Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit. 12
         Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit : 12
         La terre n'entend point la douleur qui me presse ; 12
         Le ciel me persécute, et l'enfer me délaisse. 12
375 Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d'eux 12
         Ta vie et ton honneur d'un pas si dangereux. 12
         Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même ; 12
         Et si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême. 12
         Passe pour villageois dans un lieu si fatal ; 12
380 Et réservant ailleurs la mort de ton rival, 12
         Fais que d'un même habit la trompeuse apparence, 12
         Qui le mit en péril, te mette en assurance. 12
         Mais ce masque l'empêche, et me vient reprocher 12
         Un crime qu'il découvre au lieu de me cacher. 12
385 Ce damnable instrument de mon traître artifice, 12
         Après mon coup manqué, n'en est plus que l'indice ; 12
         Et ce fer, qui tantôt, inutile en ma main, 12
         Que ma fureur jalouse avait armée en vain, 12
         Sut si mal attaquer et plus mal me défendre, 12
390 N'est propre désormais qu'à me faire surprendre. 12
Il jette son masque et son épée dans la grotte.
         Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits, 12
         N'en produisez non plus de soupçons que d'effets. 12
         Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte, 12
         Dedans cette forêt je marcherai sans crainte, 12
         Tant que…
SCÈNE II
Lysarque, Pymante, Archers
Lysarque
         Mon grand ami !
Pymante
         Monsieur ?
Lysarque
395 Viens çà, dis-nous,
         N'as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups ? 12
Pymante
         Non, monsieur.
Lysarque
         Ou l'un d'eux se sauver à la fuite ?
Pymante
         Non, monsieur.
Lysarque
         Ni passer dedans ces bois sans suite ?
Pymante
         Attendez, il y peut avoir quelques huit jours… 12
Lysarque
400 Je parle d'aujourd'hui : laisse là ces discours ; 12
         Réponds précisément.
Pymante
         Pour aujourd'hui, je pense…
         Toutefois, si la chose était de conséquence, 12
         Dans le prochain village on saurait aisément… 12
Lysarque
         Donnons jusques au lieu ; c'est trop d'amusement. 12
Pymante, seul.
405 Ce départ favorable enfin me rend la vie, 12
         Que tant de questions m'avoient presque ravie. 12
         Cette troupe d'archers, aveugles en ce point, 12
         Trouve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point ; 12
         Bien que leur conducteur donne assez à connaître 12
410 Qu'ils vont pour arrêter l'ennemi de son maître, 12
         J'échappe néanmoins en ce pas hasardeux 12
         D'aussi près de la mort que je me voyais d'eux. 12
         Que j'aime ce péril, dont la vaine menace 12
         Promettait un orage et se tourne en bonace, 12
415 Ce péril qui ne veut que me faire trembler, 12
         Ou plutôt qui se montre, et n'ose m'accabler ! 12
         Qu'à bonne heure défait d'un masque et d'une épée, 12
         J'ai leur crédulité sous ces habits trompée ! 12
         De sorte qu'à présent deux corps désanimés 12
420 Termineront l'exploit de tant de gens armés, 12
         Corps qui gardent tous deux un naturel si traître, 12
         Qu'encore après leur mort ils vont trahir leur maître, 12
         Et le faire l'auteur de cette lâcheté, 12
         Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté ! 12
425 Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque, 12
         Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque ; 12
         Mais s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi 12
         Je n'ai qu'à me ranger en hâte auprès du roi, 12
         Où je verrai tantôt avec effronterie 12
430 Clitandre convaincu de ma supercherie. 12
SCÈNE III
Lysarque, Archers
Lysarque, regarde les corps de Géronte et de Lycaste.
         Cela ne suffit pas ; il faut chercher encor, 12
         Et trouver, s'il se peut, Clitandre ou Rosidor. 12
         Amis, sa majesté, par ma bouche avertie 12
         Des soupçons que j'avais touchant cette partie, 12
435 Voudra savoir au vrai ce qu'ils sont devenus. 12
Premier archer
         Pourrait-elle en douter ? Ces deux corps reconnus 12
         Font trop voir le succès de toute l'entreprise. 12
Lysarque
         Et qu'en présumes-tu ?
Premier archer
         Que malgré leur surprise,
         Leur nombre avantageux et leur déguisement, 12
440 Rosidor de leurs mains se tire heureusement. 12
Lysarque
         Ce n'est qu'en me flattant que tu te le figures ; 12
         Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures, 12
         Et présume plutôt que son bras valeureux 12
         Avant que de mourir s'est immolé ces deux. 12
Premier archer
         Mais où serait son corps ?
Lysarque
445 Au creux de quelque roche,
         Où les traîtres, voyant notre troupe si proche, 12
         N'auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci, 12
         De qui le seul aspect rend le crime éclairci. 12
Second archer, lui présentant les deux pièces rompues de l'épée de Rosidor.
         Monsieur, connaissez-vous ce fer et cette garde ? 12
Lysarque
450 Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde, 12
         Plus j'ai par eux d'avis du déplorable sort 12
         D'un maître qui n'a pu s'en dessaisir que mort. 12
Second archer
         Monsieur, avec cela j'ai vu dans cette route 12
         Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte. 12
Lysarque
455 Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez 12
         Promptement ces deux corps que nous avons trouvés. 12
Lysarque et cet archer rentrent dans les bois, et le reste des archers reportent à la cours les corps de Géronte et de Lycaste.
SCÈNE IV
Floridan, Clitandre, Page
Floridan, parlant à son page.
         Ce cheval trop fougueux m'incommode à la chasse ; 12
         Tiens-m'en un autre prêt, tandis qu'en cette place, 12
         À l'ombre des ormeaux l'un dans l'autre enlacés, 12
460 Clitandre m'entretient de ses travaux passés. 12
         Qu'au reste les veneurs, allant sur leurs brisées, 12
         Ne forcent pas le cerf, s'il est aux reposées ; 12
         Qu'ils prennent connaissance, et pressent mollement, 12
         Sans le donner aux chiens qu'à mon commandement. 12
Le page entre.
465 Achève maintenant l'histoire commencée 12
         De ton affection si mal récompensée. 12
Clitandre
         Ce récit ennuyeux de ma triste langueur, 12
         Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur ; 12
         J'ai tout dit en un mot : cette fière Caliste 12
470 Dans ses cruels mépris incessamment persiste ; 12
         C'est toujours elle-même ; et sous sa dure loi 12
         Tout ce qu'elle a d'orgueil se réserve pour moi, 12
         Cependant qu'un rival, ses plus chères délices, 12
         Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices. 12
Floridan
475 Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris, 12
         Ton courage demeure insensible aux mépris ; 12
         Et je m'étonne fort comme ils n'ont dans ton âme 12
         Rétabli ta raison ou dissipé ta flamme. 12
Clitandre
         Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs 12
480 Étouffent en naissant la révolte des cœurs ; 12
         Et le mien auprès d'elle, à quoi qu'il se dispose, 12
         Murmurant de son mal, en adore la cause. 12
Floridan
         Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir, 12
         Ranime ton amour, qu'il dût faire mourir, 12
485 Sers-toi de mon pouvoir ; en ma faveur, la reine 12
         Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine ; 12
         Mais son commandement dans peu, si tu le veux, 12
         Te met, à ma prière, au comble de tes vœux. 12
         Avise donc ; tu sais qu'un fils peut tout sur elle. 12
Clitandre
490 Malgré tous les mépris de cette âme cruelle, 12
         Dont un autre a charmé les inclinations, 12
         J'ai toujours du respect pour ses perfections, 12
         Et je serais marri qu'aucune violence… 12
Floridan
         L'amour sur le respect emporte la balance. 12
Clitandre
495 Je brûle ; et le bonheur de vaincre ses froideurs, 12
         Je ne le veux devoir qu'à mes vives ardeurs ; 12
         Je ne la veux gagner qu'à force de services. 12
Floridan
         Tandis tu veux donc vivre en d'éternels supplices ? 12
Clitandre
         Tandis ce m'est assez qu'un rival préféré 12
500 N'obtient, non plus que moi, le succès espéré. 12
         À la longue ennuyés, la moindre négligence 12
         Pourra de leurs esprits rompre l'intelligence ; 12
         Un temps bien pris alors me donne en un moment 12
         Ce que depuis trois ans je poursuis vainement. 12
         Mon prince, trouvez bon…
Floridan
505 N'en dis pas davantage ;
         Cettui-ci qui me vient faire quelque message 12
         Apprendrait malgré toi l'état de tes amours. 12
SCÈNE V
Floridan, Clitandre, Cléon
Cléon
         Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours ; 12
         C'est en obéissant au roi qui me l'ordonne, 12
510 Et rappelle Clitandre auprès de sa personne. 12
Floridan
         Qui ?
Cléon
         Clitandre, seigneur.
Floridan
         Et que lui veut le roi ?
Cléon
         De semblables secrets ne s'ouvrent pas à moi. 12
Floridan
         Je n'en sais que penser ; et la cause incertaine 12
         De ce commandement tient mon esprit en peine. 12
515 Pourrai-je me résoudre à te laisser aller 12
         Sans savoir les motifs qui te font rappeler ? 12
Clitandre
         C'est, à mon jugement, quelque prompte entreprise, 12
         Dont l'exécution à moi seul est remise ; 12
         Mais quoi que là-dessus j'ose m'imaginer, 12
520 C'est à moi d'obéir sans rien examiner. 12
Floridan
         J'y consens à regret : va, mais qu'il te souvienne 12
         Que je chéris ta vie à l'égal de la mienne, 12
         Et si tu veux m'ôter de cette anxiété, 12
         Que j'en sache au plus tôt toute la vérité. 12
525 Ce cor m'appelle. Adieu. Toute la chasse prête 12
         N'attend que ma présence à relancer la bête. 12
SCÈNE VI
Dorise, achevant de vêtir l'habit de Géronte qu'elle a trouvé dans les bois.
         Achève, malheureuse, achève de vêtir 12
         Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir. 12
         Si de tes trahisons la jalouse impuissance 12
530 Sut donner un faux crime à la même innocence, 12
         Recherche maintenant, par un plus juste effet, 12
         Une fausse innocence à cacher ton forfait. 12
         Quelle honte importune au visage te monte 12
         Pour un sexe quitté dont tu n'es que la honte ? 12
535 Il t'abhorre lui-même ; et ce déguisement, 12
         En le désavouant, l'oblige pleinement. 12
         Après avoir perdu sa douceur naturelle, 12
         Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle ; 12
         Dérobe tout d'un temps, par ce crime nouveau, 12
540 Et l'autre aux yeux du monde, et ta tête au bourreau. 12
         Si tu veux empêcher ta perte inévitable, 12
         Deviens plus criminelle, et parois moins coupable. 12
         Par une fausseté tu tombes en danger, 12
         Par une fausseté sache t'en dégager. 12
545 Fausseté détestable, où me viens-tu réduire ? 12
         Honteux déguisement, où me vas-tu conduire ? 12
         Ici de tous côtés l'effroi suit mon erreur, 12
         Et j'y suis à moi-même une nouvelle horreur : 12
         L'image de Caliste à ma fureur soustraite 12
550 Y brave fièrement ma timide retraite. 12
         Encor si son trépas secondant mon désir 12
         Mêlait à mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir ! 12
         Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime, 12
         Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime ; 12
555 Dans l'état pitoyable où le sort me réduit, 12
         J'en mérite la peine, et n'en ai pas le fruit ; 12
         Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie 12
         Sert à croître sa gloire avec mon infamie. 12
         N'importe, Rosidor de mes cruels destins 12
560 Tient de quoi repousser ses lâches assassins. 12
         Sa valeur, inutile en sa main désarmée, 12
         Sans moi ne vivrait plus que chez la renommée : 12
         Ainsi rien désormais ne pourrait m'enflammer ; 12
         N'ayant plus que haïr, je n'aurais plus qu'aimer. 12
565 Fâcheuse loi du sort qui s'obstine à ma peine, 12
         Je sauve mon amour, et je manque à ma haine. 12
         Ces contraires succès, demeurant sans effet, 12
         Font naître mon malheur de mon heur imparfait. 12
         Toutefois l'orgueilleux pour qui mon cœur soupire 12
570 De moi seule aujourd'hui tient le jour qu'il respire : 12
         Il m'en est redevable, et peut-être à son tour 12
         Cette obligation produira quelque amour. 12
         Dorise, à quels pensers ton espoir se ravale ! 12
         S'il vit par ton moyen, c'est pour une rivale. 12
575 N'attends plus, n'attends plus que haine de sa part ; 12
         L'offense vint de toi, le secours du hasard. 12
         Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse, 12
         Le hasard par tes mains le rend à sa maîtresse ; 12
         Ce péril mutuel qui conserve leurs jours 12
580 D'un contre-coup égal va croître leurs amours. 12
         Heureux couple d'amants que le destin assemble, 12
         Qu'il expose en péril, qu'il en retire ensemble ! 12
SCÈNE VII
Pymante, Dorise
Pymante, la prenant pour Géronte et l'embrassant.
         Ô dieux ! Voici Géronte, et je le croyais mort. 12
         Malheureux compagnon de mon funeste sort… 12
Dorise, croyant qu'il la prend pour Rosidor et qu'en l'embrassant il la poignarde.
585 Ton œil t'abuse. Hélas ! Misérable, regarde 12
         Qu'au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde. 12
Pymante
         Ne crains pas, cher ami, ce funeste accident, 12
         Je te connais assez, je suis… Mais imprudent, 12
         Où m'allait engager mon erreur indiscrète ? 12
590 Monsieur, pardonnez-moi la faute que j'ai faite. 12
         Un berger d'ici près a quitté ses brebis 12
         Pour s'en aller au camp presque en pareils habits ; 12
         Et d'abord vous prenant pour ce mien camarade, 12
         Mes sens d'aise aveuglés ont fait cette escapade. 12
595 Ne craignez point au reste un pauvre villageois 12
         Qui seul et désarmé court à travers ces bois. 12
         D'un ordre assez précis l'heure presque expirée 12
         Me défend des discours de plus longue durée. 12
         À mon empressement pardonnez cet adieu ; 12
600 Je perdrais trop, monsieur, à tarder en ce lieu. 12
Dorise
         Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible 12
         À la compassion peut se rendre accessible, 12
         Un jeune gentilhomme implore ton secours : 12
         Prends pitié de mes maux pour trois ou quatre jours ; 12
605 Durant ce peu de temps, accorde une retraite 12
         Sous ton chaume rustique à ma fuite secrète : 12
         D'un ennemi puissant la haine me poursuit, 12
         Et n'ayant pu qu'à peine éviter cette nuit… 12
Pymante
         L'affaire qui me presse est assez importante 12
610 Pour ne pouvoir, monsieur, répondre à votre attente ; 12
         Mais si vous me donniez le loisir d'un moment, 12
         Je vous assurerais d'être ici promptement ; 12
         Et j'estime qu'alors il me serait facile 12
         Contre cet ennemi de vous faire un asile. 12
Dorise
615 Mais, avant ton retour, si quelque instant fatal 12
         M'exposait par malheur aux yeux de ce brutal, 12
         Et que l'emportement de son humeur altière… 12
Pymante
         Pour ne rien hasarder, cachez-vous là derrière. 12
Dorise
         Souffre que je te suive, et que mes tristes pas… 12
Pymante
620 J'ai des secrets, monsieur, qui ne le souffrent pas, 12
         Et ne puis rien pour vous, à moins que de m'attendre : 12
         Avisez au parti que vous avez à prendre. 12
Dorise
         Va donc, je t'attendrai.
Pymante
         Cette touffe d'ormeaux
         Vous pourra cependant couvrir de ses rameaux. 12
SCÈNE VIII
Pymante
625 Enfin, grâces au ciel, ayant su m'en défaire, 12
         Je puis seul aviser à ce que je dois faire. 12
         Qui qu'il soit, il a vu Rosidor attaqué, 12
         Et sait assurément que nous l'avons manqué : 12
         N'en étant point connu, je n'en ai rien à craindre, 12
630 Puisqu'ainsi déguisé tout ce que je veux feindre 12
         Sur son esprit crédule obtient un tel pouvoir. 12
         Toutefois plus j'y songe, et plus je pense voir, 12
         Par quelque grand effet de vengeance divine, 12
         En ce faible témoin l'auteur de ma ruine : 12
635 Son indice douteux, pour peu qu'il ait de jour, 12
         N'éclaircira que trop mon forfait à la cour. 12
         Simple ! J'ai peur encor que ce malheur m'avienne, 12
         Et je puis éviter ma perte par la sienne ! 12
         Et mêmes on dirait qu'un antre tout exprès 12
640 Me garde mon épée au fond de ces forêts : 12
         C'est en ce lieu fatal qu'il me le faut conduire ; 12
         C'est là qu'un heureux coup l'empêche de me nuire. 12
         Je ne m'y puis résoudre, un reste de pitié 12
         Violente mon cœur à des traits d'amitié ; 12
645 En vain je lui résiste, et tâche à me défendre 12
         D'un secret mouvement que je ne puis comprendre : 12
         Son âge, sa beauté, sa grâce, son maintien, 12
         Forcent mes sentiments à lui vouloir du bien ; 12
         Et l'air de son visage a quelque mignardise 12
650 Qui ne tire pas mal à celle de Dorise. 12
         Ah ! Que tant de malheurs m'auraient favorisé, 12
         Si c'était elle-même en habit déguisé ! 12
         J'en meurs déjà de joie, et mon âme ravie 12
         Abandonne le soin du reste de ma vie. 12
655 Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser 12
         À quoi l'occasion me pourrait dispenser. 12
         Quoi qu'il en soit, voyant tant de ses traits ensemble, 12
         Je porte du respect à ce qui lui ressemble. 12
         Misérable Pymante, ainsi donc tu te perds ! 12
660 Encor qu'il tienne un peu de celle que tu sers, 12
         Étouffe ce témoin pour assurer ta tête : 12
         S'il est, comme il le dit, battu d'une tempête, 12
         Au lieu qu'en ta cabane il cherche quelque port, 12
         Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort. 12
665 Modère-toi, cruel, et plutôt examine 12
         Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine : 12
         Si c'est Dorise, alors révoque cet arrêt ; 12
         Sinon, que la pitié cède à ton intérêt. 12
ACTE III
SCÈNE I
Alcandre, Rosidor, Caliste, Un prévôt
Alcandre
         L'admirable rencontre à mon âme ravie, 12
670 De voir que deux amants s'entre-doivent la vie, 12
         De voir que ton péril la tire de danger, 12
         Que le sien te fournit de quoi t'en dégager, 12
         Qu'à deux desseins divers la même heure choisie 12
         Assemble en même lieu pareille jalousie, 12
675 Et que l'heureux malheur qui vous a menacés 12
         Avec tant de justesse a ses temps compassés ! 12
Rosidor
         Sire, ajoutez du ciel l'occulte providence : 12
         Sur deux amants il verse une même influence ; 12
         Et comme l'un par l'autre il a su nous sauver, 12
680 Il semble l'un pour l'autre exprès nous conserver. 12
Alcandre
         Je t'entends, Rosidor : par là tu me veux dire 12
         Qu'il faut qu'avec le ciel ma volonté conspire, 12
         Et ne s'oppose pas à ses justes décrets, 12
         Qu'il vient de témoigner par tant d'avis secrets. 12
685 Eh bien ! Je veux moi-même en parler à la reine ; 12
         Elle se fléchira, ne t'en mets pas en peine. 12
         Achève seulement de me rendre raison 12
         De ce qui t'arriva depuis sa pâmoison. 12
Rosidor
         Sire, un mot désormais suffit pour ce qui reste 12
690 Lysarque et vos archers depuis ce lieu funeste 12
         Se laissèrent conduire aux traces de mon sang, 12
         Qui durant le chemin me dégouttait du flanc ; 12
         Et me trouvant enfin dessous un toit rustique, 12
         Ranimé par les soins de son amour pudique, 12
695 Leurs bras officieux m'ont ici rapporté, 12
         Pour en faire ma plainte à votre majesté. 12
         Non pas que je soupire après une vengeance, 12
         Qui ne peut me donner qu'une fausse allégeance : 12
         Le prince aime Clitandre, et mon respect consent 12
700 Que son affection le déclare innocent ; 12
         Mais si quelque pitié d'une telle infortune 12
         Peut souffrir aujourd'hui que je vous importune, 12
         Ôtant par un hymen l'espoir à mes rivaux, 12
         Sire, vous taririez la source de nos maux. 12
Alcandre
705 Tu fuis à te venger : l'objet de ta maîtresse 12
         Fait qu'un tel désir cède à l'amour qui te presse ; 12
         Aussi n'est-ce qu'à moi de punir ces forfaits, 12
         Et de montrer à tous par de puissants effets 12
         Qu'attaquer Rosidor, c'est se prendre à moi-même : 12
710 Tant je veux que chacun respecte ce que j'aime ! 12
         Je le ferai bien voir. Quand ce perfide tour 12
         Aurait eu pour objet le moindre de ma cour, 12
         Je devrais au public, par un honteux supplice, 12
         De telles trahisons l'exemplaire justice. 12
715 Mais Rosidor, surpris et blessé comme il l'est, 12
         Au devoir d'un vrai roi joint mon propre intérêt. 12
         Je lui ferai sentir, à ce traître Clitandre, 12
         Quelque part que le prince y puisse ou veuille prendre, 12
         Combien mal à propos sa folle vanité 12
720 Croyait dans sa faveur trouver l'impunité. 12
         Je tiens cet assassin : un soupçon véritable, 12
         Que m'ont donné les corps d'un couple détestable, 12
         De son lâche attentat m'avait si bien instruit, 12
         Que déjà dans les fers il en reçoit le fruit. 12
A Caliste
725 Toi, qu'avec Rosidor le bonheur a sauvée, 12
         Tu te peux assurer que, Dorise trouvée, 12
         Comme ils avoient choisi même heure à votre mort, 12
         En même heure tous deux auront un même sort. 12
Caliste
         Sire, ne songez pas à cette misérable ; 12
730 Rosidor garanti me rend sa redevable, 12
         Et je me sens forcée à lui vouloir du bien 12
         D'avoir à votre état conservé ce soutien. 12
Alcandre
         Le généreux orgueil des âmes magnanimes 12
         Par un noble dédain sait pardonner les crimes ; 12
735 Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments, 12
         Dont je ne puis cacher les justes mouvements ; 12
         Ce teint pâle à tous deux me rougit de colère, 12
         Et vouloir m'adoucir, c'est vouloir me déplaire. 12
Rosidor
         Mais, sire, que sait-on ? Peut-être ce rival, 12
740 Qui m'a fait après tout plus de bien que de mal, 12
         Sitôt qu'il vous plaira d'écouter sa défense, 12
         Saura de ce forfait purger son innocence. 12
Alcandre
         Et par où la purger ? Sa main d'un trait mortel 12
         A signé son arrêt en signant ce cartel. 12
745 Peut-il désavouer ce qu'assure un tel gage, 12
         Envoyé de sa part, et rendu par son page ? 12
         Peut-il désavouer que ses gens déguisés 12
         De son commandement ne soient autorisés ? 12
         Les deux, tous morts qu'ils sont, qu'on les traîne à la boue, 12
750 L'autre, aussitôt que pris, se verra sur la roue ; 12
         Et pour le scélérat que je tiens prisonnier, 12
         Ce jour que nous voyons lui sera le dernier. 12
         Qu'on l'amène au conseil ; par forme il faut l'entendre, 12
         Et voir par quelle adresse il pourra se défendre. 12
755 Toi, pense à te guérir et crois que pour le mieux 12
         Je ne veux pas montrer ce perfide à tes yeux : 12
         Sans doute qu'aussitôt qu'il se ferait paraître, 12
         Ton sang rejaillirait au visage du traître. 12
Rosidor
         L'apparence déçoit, et souvent on a vu 12
760 Sortir la vérité d'un moyen imprévu, 12
         Bien que la conjecture y fût encor plus forte ; 12
         Du moins, sire, apaisez l'ardeur qui vous transporte ; 12
         Que l'âme plus tranquille et l'esprit plus remis, 12
         Le seul pouvoir des lois perde nos ennemis 12
Alcandre
765 Sans plus m'importuner, ne songe qu'à tes plaies. 12
         Non, il ne fut jamais d'apparences si vraies ; 12
         Douter de ce forfait, c'est manquer de raison. 12
         Derechef, ne prends soin que de ta guérison. 12
SCÈNE II
Rosidor, Caliste
Rosidor
         Ah ! Que ce grand courroux sensiblement m'afflige ! 12
Caliste
770 C'est ainsi que le roi, te refusant, t'oblige : 12
         Il te donne beaucoup en ce qu'il t'interdit, 12
         Et tu gagnes beaucoup d'y perdre ton crédit. 12
         On voit dans ces refus une marque certaine 12
         Que contre Rosidor toute prière est vaine. 12
775 Ses violents transports sont d'assurés témoins 12
         Qu'il t'écouterait mieux s'il te chérissait moins. 12
         Mais un plus long séjour pourrait ici te nuire : 12
         Ne perdons plus de temps ; laisse-moi te conduire 12
         Jusque dans l'antichambre où Lysarque t'attend, 12
780 Et montre désormais un esprit plus content. 12
Rosidor
         Si près de te quitter…
Caliste
         N'achève pas ta plainte.
         Tous deux nous ressentons cette commune atteinte ; 12
         Mais d'un fâcheux respect la tyrannique loi 12
         M'appelle chez la reine et m'éloigne de toi. 12
785 Il me lui faut conter comme l'on m'a surprise, 12
         Excuser mon absence en accusant Dorise ; 12
         Et lui dire comment, par un cruel destin, 12
         Mon devoir auprès d'elle a manqué ce matin. 12
Rosidor
         Va donc, et quand son âme, après la chose sue, 12
790 Fera voir la pitié qu'elle en aura conçue, 12
         Figure-lui si bien Clitandre tel qu'il est, 12
         Qu'elle n'ose en ses feux prendre plus d'intérêt. 12
Caliste
         Ne crains pas désormais que mon amour s'oublie ; 12
         Répare seulement ta vigueur affaiblie : 12
795 Sache bien te servir de la faveur du roi, 12
         Et pour tout le surplus repose-t'en sur moi. 12
SCÈNE III
Clitandre, en prison.
         Je ne sais si je veille, ou si ma rêverie 12
         À mes sens endormis fait quelque tromperie ; 12
         Peu s'en faut, dans l'excès de ma confusion, 12
800 Que je ne prenne tout pour une illusion. 12
         Clitandre prisonnier ! Je n'en fais pas croyable 12
         Ni l'air sale et puant d'un cachot effroyable, 12
         Ni de ce faible jour l'incertaine clarté, 12
         Ni le poids de ces fers dont je suis arrêté : 12
805 Je les sens, je les vois ; mais mon âme innocente 12
         Dément tous les objets que mon œil lui présente, 12
         Et le désavouant, défend à ma raison 12
         De me persuader que je sois en prison. 12
         Jamais aucun forfait, aucun dessein infâme 12
810 N'a pu souiller ma main ni glisser dans mon âme ; 12
         Et je suis retenu dans ces funestes lieux ! 12
         Non, cela ne se peut : vous vous trompez, mes yeux ; 12
         J'aime mieux rejeter vos plus clairs témoignages, 12
         J'aime mieux démentir ce qu'on me fait d'outrages, 12
815 Que de m'imaginer, sous un si juste roi, 12
         Qu'on peuple les prisons d'innocents comme moi. 12
         Cependant je m'y trouve ; et bien que ma pensée 12
         Recherche à la rigueur ma conduite passée, 12
         Mon exacte censure a beau l'examiner, 12
820 Le crime qui me perd ne se peut deviner ; 12
         Et quelque grand effort que fasse ma mémoire, 12
         Elle ne me fournit que des sujets de gloire. 12
         Ah ! Prince, c'est quelqu'un de vos faveurs jaloux 12
         Qui m'impute à forfait d'être chéri de vous. 12
825 Le temps qu'on m'en sépare, on le donne à l'envie, 12
         Comme une liberté d'attenter sur ma vie. 12
         Le cœur vous le disait, et je ne sais comment 12
         Mon destin me poussa dans cet aveuglement, 12
         De rejeter l'avis de mon dieu tutélaire : 12
830 C'est là ma seule faute, et c'en est le salaire, 12
         C'en est le châtiment que je reçois ici. 12
         On vous venge, mon prince, en me traitant ainsi ; 12
         Mais vous saurez montrer, embrassant ma défense, 12
         Que qui vous venge ainsi puissamment vous offense. 12
835 Les perfides auteurs de ce complot maudit, 12
         Qu'à me persécuter votre absence enhardit, 12
         À votre heureux retour verront que ces tempêtes, 12
         Clitandre préservé, n'abattront que leurs têtes. 12
         Mais on ouvre, et quelqu'un, dans cette sombre horreur, 12
840 Par son visage affreux redouble ma terreur. 12
SCÈNE IV
Clitandre, Le geôlier
Le geôlier
         Permettez que ma main de ces fers vous détache. 12
Clitandre
         Suis-je libre déjà ?
Le geôlier
         Non encor, que je sache.
Clitandre
         Quoi ! Ta seule pitié s'y hasarde pour moi ? 12
Le geôlier
         Non, c'est un ordre exprès de vous conduire au roi. 12
Clitandre
845 Ne m'apprendras-tu point le crime qu'on m'impute, 12
         Et quel lâche imposteur ainsi me persécute ? 12
Le geôlier
         Descendons : un prévôt, qui vous attend là-bas, 12
         Vous pourra mieux que moi contenter sur ce cas. 12
SCÈNE V
Pymante, Dorise
Pymante, regardant une aiguille qu'elle avait laissée
par mégarde dans ses cheveux en se déguisant.
         En vain pour m'éblouir vous usez de la ruse, 12
850 Mon esprit, quoique lourd, aisément ne s'abuse ; 12
         Ce que vous me cachez, je le lis dans vos yeux : 12
         Quelque revers d'amour vous conduit en ces lieux ; 12
         N'est-il pas vrai, monsieur ? Et même cette aiguille 12
         Sent assez les faveurs de quelque belle fille : 12
855 Elle est, ou je me trompe, un gage de sa foi. 12
Dorise
         Ô malheureuse aiguille ! Hélas ! C'est fait de moi. 12
Pymante
         Sans doute votre plaie à ce mot s'est rouverte. 12
         Monsieur, regrettez-vous son absence, ou sa perte ? 12
         Vous aurait-elle bien pour un autre quitté, 12
860 Et payé vos ardeurs d'une infidélité ? 12
         Vous ne répondez point ; cette rougeur confuse, 12
         Quoique vous vous taisiez, clairement vous accuse. 12
         Brisons là : ce discours vous fâcherait enfin, 12
         Et c'était pour tromper la longueur du chemin, 12
865 Qu'après plusieurs discours, ne sachant que vous dire, 12
         J'ai touché sur un point dont votre cœur soupire, 12
         Et de quoi fort souvent on aime mieux parler 12
         Que de perdre son temps à des propos en l'air. 12
Dorise
         Ami, ne porte plus la sonde en mon courage : 12
870 Ton entretien commun me charme davantage ; 12
         Il ne peut me lasser, indifférent qu'il est ; 12
         Et ce n'est pas aussi sans sujet qu'il me plaît. 12
         Ta conversation est tellement civile, 12
         Que pour un tel esprit ta naissance est trop vile ; 12
875 Tu n'as de villageois que l'habit et le rang ; 12
         Tes rares qualités te font d'un autre sang ; 12
         Même, plus je te vois, plus en toi je remarque 12
         Des traits pareils à ceux d'un cavalier de marque : 12
         Il s'appelle Pymante, et ton air et ton port 12
880 Ont avec tous les siens un merveilleux rapport. 12
Pymante
         J'en suis tout glorieux, et de ma part je prise 12
         Votre rencontre autant que celle de Dorise, 12
         Autant que si le ciel, apaisant sa rigueur, 12
         Me faisait maintenant un présent de son cœur. 12
Dorise
         Qui nommes-tu Dorise ?
Pymante
885 Une jeune cruelle
         Qui me fuit pour un autre.
Dorise
         Et ce rival s'appelle ?
Pymante
         Le berger Rosidor.
Dorise
         Ami, ce nom si beau
         Chez vous donc se profane à garder un troupeau ? 12
Pymante
         Madame, il ne faut plus que mon feu vous déguise 12
890 Que sous ces faux habits il reconnaît Dorise. 12
         Je ne suis point surpris de me voir dans ces bois 12
         Ne passer à vos yeux que pour un villageois ; 12
         Votre haine pour moi fut toujours assez forte 12
         Pour déférer sans peine à l'habit que je porte. 12
895 Cette fausse apparence aide et suit vos mépris ; 12
         Mais cette erreur vers vous ne m'a jamais surpris ; 12
         Je sais trop que le ciel n'a donné l'avantage 12
         De tant de raretés qu'à votre seul visage : 12
         Sitôt que je l'ai vu, j'ai cru voir en ces lieux 12
900 Dorise déguisée, ou quelqu'un de nos dieux ; 12
         Et si j'ai quelque temps feint de vous méconnaître 12
         En vous prenant pour tel que vous vouliez paraître, 12
         Admirez mon amour, dont la discrétion 12
         Rendait à vos désirs cette submission, 12
905 Et disposez de moi, qui borne mon envie 12
         À prodiguer pour vous tout ce que j'ai de vie. 12
Dorise
         Pymante, eh quoi ! Faut-il qu'en l'état où je suis 12
         Tes importunités augmentent mes ennuis ? 12
         Faut-il que dans ce bois ta rencontre funeste 12
910 Vienne encor m'arracher le seul bien qui me reste, 12
         Et qu'ainsi mon malheur au dernier point venu 12
         N'ose plus espérer de n'être pas connu ? 12
Pymante
         Voyez comme le ciel égale nos fortunes, 12
         Et comme, pour les faire entre nous deux communes, 12
915 Nous réduisant ensemble à ces déguisements, 12
         Il montre avoir pour nous de pareils mouvements. 12
Dorise
         Nous changeons bien d'habits, mais non pas de visages ; 12
         Nous changeons bien d'habits, mais non pas de courages ; 12
         Et ces masques trompeurs de nos conditions 12
920 Cachent, sans les changer, nos inclinations. 12
Pymante
         Me négliger toujours ! Et pour qui vous néglige ! 12
Dorise
         Que veux-tu ? Son mépris plus que ton feu m'oblige ; 12
         J'y trouve malgré moi je ne sais quel appas, 12
         Par où l'ingrat me tue, et ne m'offense pas. 12
Pymante
925 Qu'espérez-vous enfin d'un amour si frivole 12
         Pour cet ingrat amant qui n'est plus qu'une idole ? 12
Dorise
         Qu'une idole ! Ah ! Ce mot me donne de l'effroi. 12
         Rosidor une idole ! Ah ! Perfide, c'est toi, 12
         Ce sont tes trahisons qui l'empêchent de vivre ; 12
930 Je t'ai vu dans ce bois moi-même le poursuivre, 12
         Avantagé du nombre, et vêtu de façon 12
         Que ce rustique habit effaçait tout soupçon : 12
         Ton embûche a surpris une valeur si rare. 12
Pymante
         Il est vrai, j'ai puni l'orgueil de ce barbare, 12
935 De cet heureux ingrat, si cruel envers vous, 12
         Qui maintenant par terre et percé de mes coups. 12
         Éprouve par sa mort comme un amant fidèle 12
         Venge votre beauté du mépris qu'on fait d'elle. 12
Dorise
         Monstre de la nature, exécrable bourreau, 12
940 Après ce lâche coup qui creuse mon tombeau, 12
         D'un compliment railleur ta malice me flatte ! 12
         Fuis, fuis, que dessus toi ma vengeance n'éclate. 12
         Ces mains, ces faibles mains, que vont armer les dieux, 12
         N'auront que trop de force à t'arracher les yeux, 12
945 Que trop à t'imprimer sur ce hideux visage 12
         En mille traits de sang les marques de ma rage. 12
Pymante
         Le courroux d'une femme, impétueux d'abord, 12
         Promet tout ce qu'il ose à son premier transport ; 12
         Mais comme il n'a pour lui que sa seule impuissance, 12
950 À force de grossir il meurt en sa naissance ; 12
         Ou s'étouffant soi-même, à la fin ne produit 12
         Que point ou peu d'effet après beaucoup de bruit. 12
Dorise
         Va, va, ne prétends pas que le mien s'adoucisse : 12
         Il faut que ma fureur ou l'enfer te punisse ; 12
955 Le reste des humains ne saurait inventer 12
         De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter. 12
         Si tu ne crains mes bras, crains de meilleures armes ; 12
         Crains tout ce que le ciel m'a départi de charmes : 12
         Tu sais quelle est leur force, et ton cœur la ressent ; 12
960 Crains qu'elle ne m'assure un vengeur plus puissant. 12
         Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête 12
         De quiconque à ma haine exposera ta tête, 12
         De quiconque mettra ma vengeance en mon choix. 12
         Adieu : j'en perds le temps à crier dans ce bois ; 12
965 Mais tu verras bientôt si je vaux quelque chose, 12
         Et si ma rage en vain se promet ce qu'elle ose. 12
Pymante
         J'aime tant cette ardeur à me faire périr, 12
         Que je veux bien moi-même avec vous y courir. 12
Dorise
         Traître, ne me suis point.
Pymante
         Prendre seule la fuite !
970 Vous vous égareriez à marcher sans conduite ; 12
         Et d'ailleurs votre habit, où je ne comprends rien, 12
         Peut avoir du mystère aussi bien que le mien. 12
         L'asile dont tantôt vous faisiez la demande 12
         Montre quelque besoin d'un bras qui vous défende ; 12
975 Et mon devoir vers vous serait mal acquitté, 12
         S'il ne vous avait mise en lieu de sûreté. 12
         Vous pensez m'échapper quand je vous le témoigne ; 12
         Mais vous n'irez pas loin que je ne vous rejoigne. 12
         L'amour que j'ai pour vous, malgré vos dures lois, 12
980 Sait trop ce qu'il vous doit, et ce que je me dois. 12
ACTE IV
SCÈNE I
Pymante, Dorise
Dorise
         Je te le dis encor, tu perds temps à me suivre ; 12
         Souffre que de tes yeux ta pitié me délivre : 12
         Tu redoubles mes maux par de tels entretiens. 12
Pymante
         Prenez à votre tour quelque pitié des miens, 12
985 Madame, et tarissez ce déluge de larmes : 12
         Pour rappeler un mort ce sont de faibles armes ; 12
         Et quoi que vous conseille un inutile ennui, 12
         Vos cris et vos sanglots ne vont point jusqu'à lui. 12
Dorise
         Si mes sanglots ne vont où mon cœur les envoie, 12
990 Du moins par eux mon âme y trouvera la voie : 12
         S'il lui faut un passage afin de s'envoler, 12
         Ils le lui vont ouvrir en le fermant à l'air. 12
         Sus donc, sus, mes sanglots ! Redoublez vos secousses : 12
         Pour un tel désespoir vous les avez trop douces ; 12
995 Faites pour m'étouffer de plus puissants efforts. 12
Pymante
         Ne songez plus, madame, à rejoindre les morts ; 12
         Pensez plutôt à ceux qui n'ont point d'autre envie 12
         Que d'employer pour vous le reste de leur vie ; 12
         Pensez plutôt à ceux dont le service offert 12
1000 Accepté vous conserve, et refusé vous perd. 12
Dorise
         Crois-tu donc, assassin, m'acquérir par ton crime ? 12
         Qu'innocent méprisé, coupable je t'estime ? 12
         À ce compte, tes feux n'ayant pu m'émouvoir, 12
         Ta noire perfidie obtiendrait ce pouvoir ? 12
1005 Je chérirais en toi la qualité de traître, 12
         Et mon affection commencerait à naître 12
         Lorsque tout l'univers a droit de te haïr ? 12
Pymante
         Si j'oubliai l'honneur jusques à le trahir, 12
         Si pour vous posséder mon esprit, tout de flamme, 12
1010 N'a rien cru de honteux, n'a rien trouvé d'infâme, 12
         Voyez par là, voyez l'excès de mon ardeur : 12
         Par cet aveuglement jugez de sa grandeur. 12
Dorise
         Non, non, ta lâcheté, que j'y vois trop certaine, 12
         N'a servi qu'à donner des raisons à ma haine. 12
1015 Ainsi ce que j'avais pour toi d'aversion 12
         Vient maintenant d'ailleurs que d'inclination : 12
         C'est la raison, c'est elle à présent qui me guide 12
         Aux mépris que je fais des flammes d'un perfide. 12
Pymante
         Je ne sache raison qui s'oppose à mes vœux, 12
1020 Puisqu'ici la raison n'est que ce que je veux, 12
         Et ployant dessous moi, permet à mon envie 12
         De recueillir les fruits de vous avoir servie. 12
         Il me faut des faveurs malgré vos cruautés. 12
Dorise
         Exécrable ! Ainsi donc tes désirs effrontés 12
1025 Voudraient sur ma faiblesse user de violence ? 12
Pymante
         Je ris de vos refus, et sais trop la licence 12
         Que me donne l'amour en cette occasion. 12
Dorise, lui crevant l'œil de son aiguille.
         Traître, ce ne sera qu'à ta confusion. 12
Pymante, portant les mains à son œil crevé.
         Ah, cruelle !
Dorise
         Ah ! Brigand !
Pymante
         Ah ! Que viens-tu de faire ?
Dorise
1030 De punir l'attentat d'un infâme corsaire. 12
Pymante, prenant son épée dans la caverne où il l'avait jetée au second acte.
         Ton sang m'en répondra ; tu m'auras beau prier, 12
         Tu mourras.
Dorise, à part.
         Fuis, Dorise, et laisse-le crier.
SCÈNE II
Pymante
         Où s'est-elle cachée ? Où l'emporte sa fuite ? 12
         Où faut-il que ma rage adresse ma poursuite ? 12
1035 La tigresse m'échappe, et telle qu'un éclair, 12
         En me frappant les yeux, elle se perd en l'air ; 12
         Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile ; 12
         L'un s'offusque du sang qui de l'autre distile. 12
         Coule, coule, mon sang : en de si grands malheurs, 12
1040 Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs : 12
         Ne verser désormais que des larmes communes, 12
         C'est pleurer lâchement de telles infortunes. 12
         Je vois de tous côtés mon supplice approcher ; 12
         N'osant me découvrir, je ne me puis cacher. 12
1045 Mon forfait avorté se lit dans ma disgrâce, 12
         Et ces gouttes de sang me font suivre à la trace. 12
         Miraculeux effet ! Pour traître que je sois, 12
         Mon sang l'est encor plus, et sert tout à la fois 12
         De pleurs à ma douleur, d'indices à ma prise, 12
1050 De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise. 12
         Ô toi qui, secondant son courage inhumain, 12
         Loin d'orner ses cheveux, déshonores sa main, 12
         Exécrable instrument de sa brutale rage, 12
         Tu devais pour le moins respecter son image ; 12
1055 Ce portrait accompli d'un chef-d'œuvre des cieux, 12
         Imprimé dans mon cœur, exprimé dans mes yeux, 12
         Quoi que te commandât une âme si cruelle, 12
         Devait être adoré de ta pointe rebelle. 12
         Honteux restes d'amour qui brouillez mon cerveau ! 12
1060 Quoi ! Puis-je en ma maîtresse adorer mon bourreau ? 12
         Remettez-vous, mes sens ; rassure-toi, ma rage ; 12
         Reviens, mais reviens seule animer mon courage ; 12
         Tu n'as plus à débattre avec mes passions 12
         L'empire souverain dessus mes actions ; 12
1065 L'amour vient d'expirer, et ses flammes éteintes 12
         Ne t'imposeront plus leurs infâmes contraintes. 12
         Dorise ne tient plus dedans mon souvenir 12
         Que ce qu'il faut de place à l'ardeur de punir : 12
         Je n'ai plus rien en moi qui n'en veuille à sa vie. 12
1070 Sus donc, qui me la rend ? Destins, si votre envie, 12
         Si votre haine encor s'obstine à mes tourments, 12
         Jusqu'à me réserver à d'autres châtiments, 12
         Faites que je mérite, en trouvant l'inhumaine, 12
         Par un nouveau forfait, une nouvelle peine ; 12
1075 Et ne me traitez pas avec tant de rigueur, 12
         Que mon feu ni mon fer ne touchent point son cœur. 12
         Mais ma fureur se joue, et demi-languissante, 12
         S'amuse au vain éclat d'une voix impuissante. 12
         Recourons aux effets, cherchons de toutes parts ; 12
1080 Prenons dorénavant pour guides les hasards. 12
         Quiconque ne pourra me montrer la cruelle, 12
         Que son sang aussitôt me réponde pour elle ; 12
         Et ne suivant ainsi qu'une incertaine erreur, 12
         Remplissons tous ces lieux de carnage et d'horreur. 12
Une tempête survient.
1085 Mes menaces déjà font trembler tout le monde : 12
         Le vent fuit d'épouvante, et le tonnerre en gronde ; 12
         L'œil du ciel s'en retire, et par un voile noir, 12
         N'y pouvant résister, se défend d'en rien voir ; 12
         Cent nuages épais se distillant en larmes, 12
1090 À force de pitié, veulent m'ôter les armes ; 12
         La nature étonnée embrasse mon courroux, 12
         Et veut m'offrir Dorise, ou devancer mes coups. 12
         Tout est de mon parti : le ciel même n'envoie 12
         Tant d'éclairs redoublés qu'afin que je la voie. 12
1095 Quelques lieux où l'effroi porte ses pas errants, 12
         Ils sont entrecoupés de mille gros torrents. 12
         Que je serais heureux, si cet éclat de foudre, 12
         Pour m'en faire raison, l'avait réduite en poudre ! 12
         Allons voir ce miracle, et désarmer nos mains, 12
1100 Si le ciel a daigné prévenir nos desseins. 12
         Destins, soyez enfin de mon intelligence, 12
         Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance ! 12
SCÈNE III
Floridan
         Quel bonheur m'accompagne en ce moment fatal ! 12
         Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval, 12
1105 Et consumant sur lui toute sa violence, 12
         Il m'a porté respect parmi son insolence. 12
         Tous mes gens, écartés par un subit effroi, 12
         Loin d'être à mon secours, ont fui d'autour de moi, 12
         Ou déjà dispersés par l'ardeur de la chasse, 12
1110 Ont dérobé leur tête à sa fière menace. 12
         Cependant seul, à pied, je pense à tous moments 12
         Voir le dernier débris de tous les éléments, 12
         Dont l'obstination à se faire la guerre 12
         Met toute la nature au pouvoir du tonnerre. 12
1115 Dieux, si vous témoignez par là votre courroux, 12
         De Clitandre ou de moi lequel menacez-vous ? 12
         La perte m'est égale, et la même tempête 12
         Qui l'aurait accablé tomberait sur ma tête. 12
         Pour le moins, justes dieux, s'il court quelque danger, 12
1120 Souffrez que je le puisse avec lui partager. 12
         J'en découvre à la fin quelque meilleur présage ; 12
         L'haleine manque aux vents, et la force à l'orage ; 12
         Les éclairs, indignés d'être éteints par les eaux, 12
         En ont tari la source et séché les ruisseaux ; 12
1125 Et déjà le soleil de ses rayons essuie 12
         Sur ces moites rameaux le reste de la pluie. 12
         Au lieu du bruit affreux des foudres décochés, 12
         Les petits oisillons, encor demi-cachés… 12
         Mais je verrai bientôt quelques-uns de ma suite : 12
         Je le juge à ce bruit.
SCÈNE IV
Floridan, Pymante, Dorise
Pymante, saisit Dorise qui le fuyait.
1130 Enfin, malgré ta fuite,
         Je te retiens, barbare.
Dorise
         Hélas !
Pymante
         Songe à mourir ;
         Tout l'univers ici ne te peut secourir. 12
Floridan
         L'égorger à ma vue ! Ô l'indigne spectacle ! 12
         Sus, sus, à ce brigand opposons un obstacle. 12
         Arrête, scélérat !
Pymante
1135 Téméraire, où vas-tu ?
Floridan
         Sauver ce gentilhomme à tes pieds abattu. 12
Dorise
         Traître, n'avance pas ; c'est le prince.
Pymante, tenant Dorise d'une main et se battant de l'autre.
         N'importe ;
         Il m'oblige à sa mort, m'ayant vu de la sorte. 12
Floridan
         Est-ce là le respect que tu dois à mon rang ? 12
Pymante
1140 Je ne connais ici ni qualités ni sang : 12
         Quelque respect ailleurs que ta naissance obtienne, 12
         Pour assurer ma vie, il faut perdre la tienne. 12
Dorise
         S'il me demeure encor quelque peu de vigueur, 12
         Si mon débile bras ne dédit point mon cœur, 12
         J'arrêterai le tien.
Pymante
1145 Que fais-tu, misérable ?
Dorise
         Je détourne le coup d'un forfait exécrable. 12
Pymante
         Avec ces vains efforts crois-tu m'en empêcher ? 12
Floridan
         Par une heureuse adresse il l'a fait trébucher. 12
         Assassin, rends l'épée.
SCÈNE V
Floridan, Pymante,Dorise,
Trois veneurs, portant en leurs mains les vrais habits de Pymante,
Lycaste etDorise
Premier veneur
         Écoute, il est fort proche :
1150 C'est sa voix qui résonne au creux de cette roche, 12
         Et c'est lui que tantôt nous avions entendu. 12
Floridan, désarme Pymante et en donne l'épée à garder à Dorise.
         Prends ce fer en ta main.
Pymante
         Ah cieux ! Je suis perdu.
Second veneur
         Oui, je le vois. Seigneur, quelle aventure étrange, 12
         Quel malheureux destin en cet état vous range ? 12
Floridan
1155 Garrottez ce maraud ; les couples de vos chiens 12
         Vous y pourront servir, faute d'autres liens. 12
         Je veux qu'à mon retour une prompte justice 12
         Lui fasse ressentir par l'éclat d'un supplice, 12
         Sans armer contre lui que les lois de l'état, 12
1160 Que m'attaquer n'est pas un léger attentat. 12
         Sachez que s'il échappe il y va de vos têtes. 12
Premier veneur
         Si nous manquons, seigneur, les voilà toutes prêtes. 12
         Admirez cependant le foudre et ses efforts, 12
         Qui dans cette forêt ont consumé trois corps : 12
1165 En voici les habits, qui sans aucun dommage 12
         Semblent avoir bravé la fureur de l'orage. 12
Floridan
         Tu montres à mes yeux de merveilleux effets. 12
Dorise
         Mais des marques plutôt de merveilleux forfaits. 12
         Ces habits, dont n'a point approché le tonnerre, 12
1170 Sont aux plus criminels qui vivent sur la terre : 12
         Connaissez-les, grand prince, et voyez devant vous 12
         Pymante prisonnier, et Dorise à genoux. 12
Floridan
         Que ce soit là Pymante, et que tu sois Dorise ! 12
Dorise
         Quelques étonnements qu'une telle surprise 12
1175 Jette dans votre esprit, que vos yeux ont déçu, 12
         D'autres le saisiront quand vous aurez tout su. 12
         La honte de paraître en un tel équipage 12
         Coupe ici ma parole et l'étouffe au passage ; 12
         Souffrez que je reprenne en un coin de ce bois 12
1180 Avec mes vêtements l'usage de la voix, 12
         Pour vous conter le reste en habit plus sortable. 12
Floridan
         Cette honte me plaît : ta prière équitable, 12
         En faveur de ton sexe et du secours prêté, 12
         Suspendra jusqu'alors ma curiosité. 12
1185 Tandis, sans m'éloigner beaucoup de cette place, 12
         Je vais sur ce coteau pour découvrir la chasse ; 12
         Tu l'y ramèneras. Vous, s'il ne veut marcher, 12
         Gardez-le cependant au pied de ce rocher. 12
Le prince sort et un des veneurs s'en va avec Dorise ; les autres mènent Pymante d'un autre côté.
SCÈNE VI
Clitandre, Le geôlier
Clitandre, en prison.
         Dans ces funestes lieux où la seule inclémence 12
1190 D'un rigoureux destin réduit mon innocence, 12
         Je n'attends désormais du reste des humains 12
         Ni faveur ni secours, si ce n'est par tes mains. 12
Le geôlier
         Je ne connais que trop où tend ce préambule. 12
         Vous n'avez pas affaire à quelque homme crédule : 12
1195 Tous, dans cette prison, dont je porte les clés, 12
         Se disent comme vous du malheur accablés, 12
         Et la justice à tous est injuste de sorte 12
         Que la pitié me doit leur faire ouvrir la porte ; 12
         Mais je me tiens toujours ferme dans mon devoir : 12
1200 Soyez coupable ou non, je n'en veux rien savoir ; 12
         Le roi, quoi qu'il en soit, vous a mis en ma garde : 12
         Il me suffit : le reste en rien ne me regarde. 12
Clitandre
         Tu juges mes desseins autres qu'ils ne sont pas. 12
         Je tiens l'éloignement pire que le trépas, 12
1205 Et la terre n'a point de si douce province 12
         Où le jour m'agréât loin des yeux de mon prince. 12
         Hélas ! Si tu voulais l'envoyer avertir 12
         Du péril dont sans lui je ne saurais sortir, 12
         Ou qu'il lui fût porté de ma part une lettre, 12
1210 De la sienne en ce cas je t'ose bien promettre 12
         Que son retour soudain des plus riches te rend : 12
         Que cet anneau t'en serve et d'arrhe et de garant ; 12
         Tends la main et l'esprit vers un bonheur si proche. 12
Le geôlier
         Monsieur, jusqu'à présent j'ai vécu sans reproche, 12
1215 Et pour me suborner promesses ni présents 12
         N'ont et n'auront jamais de charmes suffisants. 12
         C'est de quoi je vous donne une entière assurance : 12
         Perdez-en le dessein avecque l'espérance : 12
         Et puisque vous dressez des piéges à ma foi, 12
1220 Adieu, ce lieu devient trop dangereux pour moi. 12
SCÈNE VII
Clitandre
         Va, tigre ! Va, cruel, barbare, impitoyable ! 12
         Ce noir cachot n'a rien tant que toi d'effroyable. 12
         Va, porte aux criminels tes regards, dont l'horreur 12
         Peut seule aux innocents imprimer la terreur : 12
1225 Ton visage déjà commençait mon supplice ; 12
         Et mon injuste sort, dont tu te fais complice, 12
         Ne t'envoyait ici que pour m'épouvanter, 12
         Ne t'envoyait ici que pour me tourmenter. 12
         Cependant, malheureux, à qui me dois-je prendre 12
1230 D'une accusation que je ne puis comprendre ? 12
         A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel ? 12
         Mes gens assassinés me rendent criminel ; 12
         L'auteur du coup s'en vante, et l'on m'en calomnie ; 12
         On le comble d'honneur et moi d'ignominie ; 12
1235 L'échafaud qu'on m'apprête au sortir de prison, 12
         C'est par où de ce meurtre on me fait la raison. 12
         Mais leur déguisement d'autre côté m'étonne ; 12
         Jamais un bon dessein ne déguisa personne ; 12
         Leur masque les condamne, et mon seing contrefait, 12
1240 M'imputant un cartel, me charge d'un forfait. 12
         Mon jugement s'aveugle, et, ce que je déplore, 12
         Je me sens bien trahi, mais par qui ? Je l'ignore ; 12
         Et mon esprit troublé, dans ce confus rapport, 12
         Ne voit rien de certain que ma honteuse mort. 12
1245 Traître, qui que tu sois, rival, ou domestique, 12
         Le ciel te garde encore un destin plus tragique. 12
         N'importe, vif ou mort, les gouffres des enfers 12
         Auront pour ton supplice encor de pires fers. 12
         Là mille affreux bourreaux t'attendent dans les flammes ; 12
1250 Moins les corps sont punis, plus ils gênent les âmes, 12
         Et par des cruautés qu'on ne peut concevoir, 12
         Ils vengent l'innocence au delà de l'espoir. 12
         Et vous, que désormais je n'ose plus attendre, 12
         Prince, qui m'honoriez d'une amitié si tendre, 12
1255 Et dont l'éloignement fait mon plus grand malheur, 12
         Bien qu'un crime imputé noircisse ma valeur, 12
         Que le prétexte faux d'une action si noire 12
         Ne laisse plus de moi qu'une sale mémoire, 12
         Permettez que mon nom, qu'un bourreau va ternir, 12
1260 Dure sans infamie en votre souvenir ; 12
         Ne vous repentez point de vos faveurs passées, 12
         Comme chez un perfide indignement placées : 12
         J'ose, j'ose espérer qu'un jour la vérité 12
         Paraîtra toute nue à la postérité, 12
1265 Et je tiens d'un tel heur l'attente si certaine, 12
         Qu'elle adoucit déjà la rigueur de ma peine ; 12
         Mon âme s'en chatouille, et ce plaisir secret 12
         La prépare à sortir avec moins de regret. 12
SCÈNE VIII
Floridan, Pymante, Cléon, Dorise, en habit de femme, Trois veneurs
Floridan, à Dorise et Cléon.
         Vous m'avez dit tous deux d'étranges aventures. 12
1270 Ah ! Clitandre ! Ainsi donc de fausses conjectures 12
         T'accablent, malheureux, sous le courroux du roi ! 12
         Ce funeste récit me met tout hors de moi. 12
Cléon
         Hâtant un peu le pas, quelque espoir me demeure 12
         Que vous arriverez auparavant qu'il meure. 12
Floridan
1275 Si je n'y viens à temps, ce perfide en ce cas 12
         À son ombre immolé ne me suffira pas. 12
         C'est trop peu de l'auteur de tant d'énormes crimes ; 12
         Innocent, il aura d'innocentes victimes. 12
         Où que soit Rosidor, il le suivra de près, 12
1280 Et je saurai changer ses myrtes en cyprès. 12
Dorise
         Souiller ainsi vos mains du sang de l'innocence ! 12
Floridan
         Mon déplaisir m'en donne une entière licence. 12
         J'en veux, comme le roi, faire autant à mon tour ; 12
         Et puisqu'en sa faveur on prévient mon retour, 12
1285 Il est trop criminel. Mais que viens-je d'entendre ? 12
         Je me tiens presque sûr de sauver mon Clitandre ; 12
         La chasse n'est pas loin, où prenant un cheval, 12
         Je préviendrai le coup de son malheur fatal ; 12
         Il suffit de Cléon pour ramener Dorise. 12
1290 Vous autres, gardez bien de lâcher votre prise ; 12
         Un supplice l'attend, qui doit faire trembler 12
         Quiconque désormais voudrait lui ressembler. 12
ACTE V
SCÈNE I
Floridan, Clitandre, Un prévôt, Cléon
Floridan, parlant au prévôt.
         Dites vous-même au roi qu'une telle innocence 12
         Légitime en ce point ma désobéissance, 12
1295 Et qu'un homme sans crime avait bien mérité 12
         Que j'usasse pour lui de quelque autorité. 12
         Je vous suis. Cependant, que mon heur est extrême, 12
         Ami, que je chéris à l'égal de moi-même, 12
         D'avoir su justement venir à ton secours 12
1300 Lorsqu'un infâme glaive allait trancher tes jours, 12
         Et qu'un injuste sort, ne trouvant point d'obstacle, 12
         Apprêtait de ta tête un indigne spectacle ! 12
Clitandre
         Ainsi qu'un autre Alcide, en m'arrachant des fers, 12
         Vous m'avez aujourd'hui retiré des enfers ; 12
1305 Et moi dorénavant j'arrête mon envie 12
         À ne servir qu'un prince à qui je dois la vie. 12
Floridan
         Réserve pour Caliste une part de tes soins. 12
Clitandre
         C'est à quoi désormais je veux penser le moins. 12
Floridan
         Le moins ! Quoi ! Désormais Caliste en ta pensée 12
1310 N'aurait plus que le rang d'une image effacée ? 12
Clitandre
         J'ai honte que mon cœur auprès d'elle attaché 12
         De son ardeur pour vous ait souvent relâché, 12
         Ait souvent pour le sien quitté votre service : 12
         C'est par là que j'avais mérité mon supplice ; 12
1315 Et pour m'en faire naître un juste repentir, 12
         Il semble que les dieux y voulaient consentir ; 12
         Mais votre heureux retour a calmé cet orage. 12
Floridan
         Tu me fais assez lire au fond de ton courage : 12
         La crainte de la mort en chasse des appas 12
1320 Qui t'ont mis au péril d'un si honteux trépas, 12
         Puisque sans cet amour la fourbe mal conçue 12
         Eût manqué contre toi de prétexte et d'issue ; 12
         Ou peut-être à présent tes désirs amoureux 12
         Tournent vers des objets un peu moins rigoureux. 12
Clitandre
1325 Doux ou cruels, aucun désormais ne me touche. 12
Floridan
         L'amour dompte aisément l'esprit le plus farouche ; 12
         C'est à ceux de notre âge un puissant ennemi : 12
         Tu ne connais encor ses forces qu'à demi ; 12
         Ta résolution, un peu trop violente, 12
1330 N'a pas bien consulté ta jeunesse bouillante. 12
         Mais que veux-tu, Cléon, et qu'est-il arrivé ? 12
         Pymante de vos mains se serait-il sauvé ? 12
Cléon
         Non, seigneur : acquittés de la charge commise, 12
         Vos veneurs ont conduit Pymante, et moi Dorise ; 12
1335 Et je viens seulement prendre un ordre nouveau. 12
Floridan
         Qu'on m'attende avec eux aux portes du château. 12
         Allons, allons au roi montrer ton innocence ; 12
         Les auteurs des forfaits sont en notre puissance ; 12
         Et l'un d'eux, convaincu dès le premier aspect, 12
1340 Ne te laissera plus aucunement suspect. 12
SCÈNE II
Rosidor, sur son lit.
         Amants les mieux payés de votre longue peine, 12
         Vous de qui l'espérance est la moins incertaine, 12
         Et qui vous figurez, après tant de longueurs, 12
         Avoir droit sur les corps dont vous tenez les cœurs, 12
1345 En est-il parmi vous de qui l'âme contente 12
         Goûte plus de plaisir que moi dans son attente ? 12
         En est-il parmi vous de qui l'heur à venir 12
         D'un espoir mieux fondé se puisse entretenir ? 12
         Mon esprit, que captive un objet adorable, 12
1350 Ne l'éprouva jamais autre que favorable. 12
         J'ignorerais encor ce que c'est que mépris, 12
         Si le sort d'un rival ne me l'avait appris. 12
         Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère 12
         D'un grand roi qui te perd me semble trop sévère. 12
1355 Tes desseins par l'effet n'étaient que trop punis ; 12
         Nous voulant séparer, tu nous as réunis. 12
         Il ne te fallait point de plus cruels supplices 12
         Que de te voir toi-même auteur de nos délices, 12
         Puisqu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour, 12
1360 Que le prince ose plus traverser notre amour. 12
         Ton crime t'a rendu désormais trop infâme 12
         Pour tenir ton parti sans s'exposer au blâme : 12
         On devient ton complice à te favoriser. 12
         Mais, hélas ! Mes pensers, qui vous vient diviser ? 12
1365 Quel plaisir de vengeance à présent vous engage ? 12
         Faut-il qu'avec Caliste un rival vous partage ? 12
         Retournez, retournez vers mon unique bien : 12
         Que seul dorénavant il soit votre entretien ; 12
         Ne vous repaissez plus que de sa seule idée ; 12
1370 Faites-moi voir la mienne en son âme gardée. 12
         Ne vous arrêtez pas à peindre sa beauté, 12
         C'est par où mon esprit est le moins enchanté ; 12
         Elle servit d'amorce à mes désirs avides ; 12
         Mais ils ont su trouver des objets plus solides : 12
1375 Mon feu qu'elle alluma fût mort au premier jour, 12
         S'il n'eût été nourri d'un réciproque amour. 12
         Oui, Caliste, et je veux toujours qu'il m'en souvienne, 12
         J'aperçus aussitôt ta flamme que la mienne : 12
         L'amour apprit ensemble à nos cœurs à brûler ; 12
1380 L'amour apprit ensemble à nos yeux à parler ; 12
         Et sa timidité lui donna la prudence 12
         De n'admettre que nous en notre confidence : 12
         Ainsi nos passions se dérobaient à tous ; 12
         Ainsi nos feux secrets n'ayant point de jaloux… 12
1385 Mais qui vient jusqu'ici troubler mes rêveries ? 12
SCÈNE III
Caliste, Rosidor
Caliste
         Celle qui voudrait voir tes blessures guéries, 12
         Celle…
Rosidor
         Ah ! Mon heur, jamais je n'obtiendrais sur moi
         De pardonner ce crime à tout autre qu'à toi. 12
         De notre amour naissant la douceur et la gloire 12
1390 De leur charmante idée occupaient ma mémoire : 12
         Je flattais ton image, elle me reflattait ; 12
         Je lui faisais des vœux, elle les acceptait ; 12
         Je formais des désirs, elle en aimait l'hommage. 12
         La désavoueras-tu, cette flatteuse image ? 12
1395 Voudras-tu démentir notre entretien secret ? 12
         Seras-tu plus mauvaise enfin que ton portrait ? 12
Caliste
         Tu pourrais de sa part te faire tant promettre, 12
         Que je ne voudrais pas tout à fait m'y remettre ; 12
         Quoiqu'à dire le vrai je ne sais pas trop bien 12
1400 En quoi je dédirais ce secret entretien, 12
         Si ta pleine santé me donnait lieu de dire 12
         Quelle borne à tes vœux je puis et dois prescrire. 12
         Prends soin de te guérir, et les miens plus contents… 12
         Mais je te le dirai quand il en sera temps. 12
Rosidor
1405 Cet énigme enjoué n'a point d'incertitude 12
         Qui soit propre à donner beaucoup d'inquiétude, 12
         Et si j'ose entrevoir dans son obscurité, 12
         Ma guérison importe à plus qu'à ma santé. 12
         Mais dis tout, ou du moins souffre que je devine, 12
1410 Et te die à mon tour ce que je m'imagine. 12
Caliste
         Tu dois, par complaisance au peu que j'ai d'appas, 12
         Feindre d'entendre mal ce que je ne dis pas, 12
         Et ne point m'envier un moment de délices 12
         Que fait goûter l'amour en ces petits supplices. 12
1415 Doute donc, sois en peine, et montre un cœur gêné 12
         D'une amoureuse peur d'avoir mal deviné ; 12
         Tremble sans craindre trop ; hésite, mais aspire ; 12
         Attends de ma bonté qu'il me plaise tout dire, 12
         Et sans en concevoir d'espoir trop affermi, 12
1420 N'espère qu'à demi, quand je parle à demi. 12
Rosidor
         Tu parles à demi, mais un secret langage 12
         Qui va jusques au cœur m'en dit bien davantage, 12
         Et tes yeux sont du tien de mauvais truchements. 12
         Où rien plus ne s'oppose à nos contentements. 12
Caliste
1425 Je l'avais bien prévu, que ton impatience 12
         Porterait ton espoir à trop de confiance, 12
         Que pour craindre trop peu tu devinerais mal. 12
Rosidor
         Quoi ! La reine ose encor soutenir mon rival ? 12
         Et sans avoir d'horreur d'une action si noire… 12
Caliste
1430 Elle a l'âme trop haute et chérit trop la gloire 12
         Pour ne pas s'accorder aux volontés du roi, 12
         Qui d'un heureux hymen récompense ta foi… 12
Rosidor
         Si notre heureux malheur a produit ce miracle, 12
         Qui peut à nos désirs mettre encor quelque obstacle ? 12
Caliste
         Tes blessures.
Rosidor
1435 Allons, je suis déjà guéri.
Caliste
         Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari, 12
         Et je ne puis souffrir que ton ardeur hasarde 12
         Un bien que de ton roi la prudence retarde. 12
         Prends soin de te guérir, mais guérir tout à fait, 12
         Et crois que tes désirs…
Rosidor
1440 N'auront aucun effet.
Caliste
         N'auront aucun effet ! Qui te le persuade ? 12
Rosidor
         Un corps peut-il guérir, dont le cœur est malade ? 12
Caliste
         Tu m'as rendu mon change, et m'as fait quelque peur ; 12
         Mais je sais le remède aux blessures du cœur. 12
1445 Les tiennes, attendant le jour que tu souhaites, 12
         Auront pour médecins mes yeux qui les ont faites : 12
         Je me rends désormais assidue à te voir. 12
Rosidor
         Cependant, ma chère âme, il est de mon devoir 12
         Que sans perdre de temps j'aille rendre en personne 12
1450 D'humbles grâces au roi du bonheur qu'il nous donne. 12
Caliste
         Je me charge pour toi de ce remercîment. 12
         Toutefois qui saurait que pour ce compliment 12
         Une heure hors d'ici ne pût beaucoup te nuire, 12
         Je voudrais en ce cas moi-même t'y conduire, 12
1455 Et j'aimerais mieux être un peu plus tard à toi, 12
         Que tes justes devoirs manquassent vers ton roi. 12
Rosidor
         Mes blessures n'ont point, dans leurs faibles atteintes, 12
         Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes. 12
Caliste
         Viens donc, et puisqu'enfin nous faisons mêmes vœux, 12
1460 En le remerciant parle au nom de tous deux. 12
SCÈNE IV
Alcandre, Floridan, Clitandre, Pymante, Dorise, Cléon, Un prévôt, Trois veneurs
Alcandre
         Que souvent notre esprit, trompé par l'apparence, 12
         Règle ses mouvements avec peu d'assurance ! 12
         Qu'il est peu de lumière en nos entendements, 12
         Et que d'incertitude en nos raisonnements ! 12
1465 Qui voudra désormais se fie aux impostures 12
         Qu'en notre jugement forment les conjectures : 12
         Tu suffis pour apprendre à la postérité 12
         Combien la vraisemblance a peu de vérité. 12
         Jamais jusqu'à ce jour la raison en déroute 12
1470 N'a conçu tant d'erreur avec si peu de doute ; 12
         Jamais, par des soupçons si faux et si pressants, 12
         On n'a jusqu'à ce jour convaincu d'innocents. 12
         J'en suis honteux, Clitandre, et mon âme confuse 12
         De trop de promptitude en soi-même s'accuse. 12
1475 Un roi doit se donner, quand il est irrité, 12
         Ou plus de retenue, ou moins d'autorité. 12
         Perds-en le souvenir, et pour moi, je te jure 12
         Qu'à force de bienfaits j'en répare l'injure. 12
Clitandre
         Que votre majesté, sire, n'estime pas 12
1480 Qu'il faille m'attirer par de nouveaux appas. 12
         L'honneur de vous servir m'apporte assez de gloire, 12
         Et je perdrais le mien, si quelqu'un pouvait croire 12
         Que mon devoir penchât au refroidissement, 12
         Sans le flatteur espoir d'un agrandissement. 12
1485 Vous n'avez exercé qu'une juste colère : 12
         On est trop criminel quand on peut vous déplaire, 12
         Et tout chargé de fers, ma plus forte douleur 12
         Ne s'en osa jamais prendre qu'à mon malheur. 12
Floridan
         Seigneur, moi qui connais le fond de son courage, 12
1490 Et qui n'ai jamais vu de fard en son langage, 12
         Je tiendrais à bonheur que votre majesté 12
         M'acceptât pour garant de sa fidélité. 12
Alcandre
         Ne nous arrêtons plus sur la reconnaissance 12
         Et de mon injustice, et de son innocence : 12
1495 Passons aux criminels. Toi dont la trahison 12
         A fait si lourdement trébucher ma raison, 12
         Approche, scélérat. Un homme de courage 12
         Se met avec honneur en un tel équipage ? 12
         Attaque, le plus fort, un rival plus heureux ? 12
1500 Et présumant encor cet exploit dangereux, 12
         À force de présents et d'infâmes pratiques, 12
         D'un autre cavalier corrompt les domestiques ? 12
         Prend d'un autre le nom, et contrefait son seing, 12
         Afin qu'exécutant son perfide dessein, 12
1505 Sur un homme innocent tombent les conjectures ? 12
         Parle, parle, confesse, et préviens les tortures. 12
Pymante
         Sire, écoutez-en donc la pure vérité. 12
         Votre seule faveur a fait ma lâcheté, 12
         Vous dis-je, et cet objet dont l'amour me transporte. 12
1510 L'honneur doit pouvoir tout sur les gens de ma sorte ; 12
         Mais recherchant la mort de qui vous est si cher, 12
         Pour en avoir le fruit il me fallait cacher : 12
         Reconnu pour l'auteur d'une telle surprise, 12
         Le moyen d'approcher de vous ou de Dorise ? 12
Alcandre
1515 Tu dois aller plus outre, et m'imputer encor 12
         L'attentat sur mon fils comme sur Rosidor ; 12
         Car je ne touche point à Dorise outragée ; 12
         Chacun, en te voyant, la voit assez vengée, 12
         Et coupable elle-même, elle a bien mérité 12
1520 L'affront qu'elle a reçu de ta témérité. 12
Pymante
         Un crime attire l'autre, et de peur d'un supplice, 12
         On tâche, en étouffant ce qu'on en voit d'indice, 12
         De paraître innocent à force de forfaits. 12
         Je ne suis criminel sinon manque d'effets, 12
1525 Et sans l'âpre rigueur du sort qui me tourmente, 12
         Vous pleureriez le prince et souffririez Pymante. 12
         Mais que tardez-vous plus ? J'ai tout dit : punissez. 12
Alcandre
         Est-ce là le regret de tes crimes passés ? 12
         Ôtez-le-moi d'ici : je ne puis voir sans honte 12
1530 Que de tant de forfaits il tient si peu de conte. 12
         Dites à mon conseil que, pour le châtiment, 12
         J'en laisse à ses avis le libre jugement ; 12
         Mais qu'après son arrêt je saurai reconnaître 12
         L'amour que vers son prince il aura fait paraître. 12
1535 Viens çà, toi, maintenant, monstre de cruauté, 12
         Qui joins l'assassinat à la déloyauté, 12
         Détestable Alecton, que la reine déçue 12
         Avait naguère au rang de ses filles reçue ! 12
         Quel barbare, ou plutôt quelle peste d'enfer 12
1540 Se rendit ton complice et te donna ce fer ? 12
Dorise
         L'autre jour, dans ce bois trouvé par aventure, 12
         Sire, il donna sujet à toute l'imposture ; 12
         Mille jaloux serpents qui me rongeaient le sein 12
         Sur cette occasion formèrent mon dessein : 12
         Je le cachai dès lors.
Floridan
1545 Il est tout manifeste
         Que ce fer n'est enfin qu'un misérable reste 12
         Du malheureux duel où le triste Arimant 12
         Laissa son corps sans âme et Daphné sans amant. 12
         Mais quant à son forfait, un ver de jalousie 12
1550 Jette souvent notre âme en telle frénésie, 12
         Que la raison, qu'aveugle un plein emportement, 12
         Laisse notre conduite à son dérèglement ; 12
         Lors tout ce qu'il produit mérite qu'on l'excuse. 12
Alcandre
         De si faibles raisons mon esprit ne s'abuse. 12
Floridan
1555 Seigneur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend 12
         Sous votre bon plaisir sa défense entreprend : 12
         Innocente ou coupable, elle assura ma vie. 12
Alcandre
         Ma justice en ce cas la donne à ton envie ; 12
         Ta prière obtient même avant que demander 12
1560 Ce qu'aucune raison ne pouvait t'accorder. 12
         Le pardon t'est acquis, relève-toi, Dorise, 12
         Et va dire partout, en liberté remise, 12
         Que le prince aujourd'hui te préserve à la fois 12
         Des fureurs de Pymante et des rigueurs des lois. 12
Dorise
1565 Après une bonté tellement excessive, 12
         Puisque votre clémence ordonne que je vive, 12
         Permettez désormais, sire, que mes desseins 12
         Prennent des mouvements plus réglés et plus sains : 12
         Souffrez que pour pleurer mes actions brutales, 12
1570 Je fasse ma retraite avecque les vestales, 12
         Et qu'une criminelle indigne d'être au jour 12
         Se puisse renfermer en leur sacré séjour. 12
Floridan
         Te bannir de la cour après m'être obligée, 12
         Ce serait trop montrer ma faveur négligée. 12
Dorise
1575 N'arrêtez point au monde un objet odieux, 12
         De qui chacun d'horreur détournerait les yeux. 12
Floridan
         Fusses-tu mille fois encor plus méprisable, 12
         Ma faveur te va rendre assez considérable 12
         Pour t'acquérir ici mille inclinations. 12
1580 Outre l'attrait puissant de tes perfections, 12
         Mon respect à l'amour tout le monde convie 12
         Vers celle à qui je dois et qui me doit la vie. 12
         Fais-le voir, cher Clitandre, et tourne ton désir 12
         Du côté que ton prince a voulu te choisir : 12
1585 Réunis mes faveurs t'unissant à Dorise. 12
Clitandre
         Mais par cette union mon esprit se divise, 12
         Puisqu'il faut que je donne aux devoirs d'un époux 12
         La moitié des pensers qui ne sont dus qu'à vous. 12
Floridan
         Ce partage m'oblige, et je tiens tes pensées 12
1590 Vers un si beau sujet d'autant mieux adressées, 12
         Que je lui veux céder ce qui m'en appartient. 12
Alcandre
         Taisez-vous, j'aperçois notre blessé qui vient. 12
SCÈNE V
Alcandre, Floridan, Clitandre, Rosidor, Caliste, Dorise, Cléon
Alcandre
         Au comble de tes vœux, sûr de ton mariage, 12
         N'es-tu point satisfait ? Que veux-tu davantage ? 12
Rosidor
1595 L'apprendre de vous, sire, et pour remercîments 12
         Nous offrir l'un et l'autre à vos commandements. 12
Alcandre
         Si mon commandement peut sur toi quelque chose, 12
         Et si ma volonté de la tienne dispose, 12
         Embrasse un cavalier indigne des liens 12
1600 Où l'a mis aujourd'hui la trahison des siens. 12
         Le prince heureusement l'a sauvé du supplice, 12
         Et ces deux que ton bras dérobe à ma justice, 12
         Corrompus par Pymante, avoient juré ta mort. 12
         Le suborneur depuis n'a pas eu meilleur sort, 12
1605 Et ce traître, à présent tombé sous ma puissance, 12
         Clitandre, fait trop voir quelle est son innocence. 12
Rosidor
         Sire, vous le savez, le cœur me l'avait dit, 12
         Et si peu que j'avais près de vous de crédit, 12
         Je l'employai dès lors contre votre colère. 12
1610 En moi dorénavant faites état d'un frère. 12
Clitandre, à Rosidor
         En moi, d'un serviteur dont l'amour éperdu 12
         Ne vous conteste plus un prix qui vous est dû. 12
Dorise, à Caliste
         Si le pardon du roi me peut donner le vôtre, 12
         Si mon crime…
Caliste
         Ah ! Ma sœur, tu me prends pour une autre,
1615 Si tu crois que je puisse encor m'en souvenir. 12
Alcandre
         Tu ne veux plus songer qu'à ce jour à venir 12
         Où Rosidor guéri termine un hyménée. 12
         Clitandre, en attendant cette heureuse journée, 12
         Tâchera d'allumer en son âme des feux 12
1620 Pour celle que mon fils désire, et que je veux ; 12
         À qui, pour réparer sa faute criminelle, 12
         Je défends désormais de se montrer cruelle ; 12
         Et nous verrons alors cueillir en même jour 12
         À deux couples d'amants les fruits de leur amour. 12
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