COR20/COR20
Pierre Corneille
1650
Andromède
Tragédie
ACTEURS
CÉPHÉE
roi d'Éthiope, père d'Andromède
CASSIOPE
reine d'Éthiopie
ANDROMÈDE
fille Céphée et de Cassiope
JUPITER
JUNON
NEPTUNE
MERCURE
LE SOLEIL
VÉNUS
MELPOMÈNE
ÉOLE
CYMODOCE
EPHYRE
CYDIPPE
NÉRÉIDES
HUIT VENTS
PHINÉE
prince d'Éthiopie
PERSÉE
fils de Jupiter et de Danaé
TIMANTE
capitaine des gardes du roi
AMMON
ami de Phinée
AGLANTE
nymphe d'Andromède
CÉPHALIE
nymphe d'Andromède
LIRIOPE
nymphe d'Andromède
Un page de Phinée
PHORBAS
Chœur du peuple
Une voix
Suite du roi
PROLOGUE
DÉCORATION DU PROLOGUE. L'ouverture du théâtre présente de front aux yeux des spectateurs une montagne, dont les sommets inégaux, s'élevant les uns sur les autres, portent le faîte jusque dans les nues. Le pied de cette montagne est percé à jour par une grotte profonde qui laise voir la mer en éloignement. Les deux côtés du théâtre sont occupés par une forêt d'arbres touffus et entrelacés les uns dans les autres. Sur un des sommets de la montagne paraît Melpomène, le muse de la tragédie, et à l'opposite dans le ciel, on voit le soleil s'avancer dans un char tout lumineux, tiré par les quatre chevaux qu'Ovide lui donne.
Le Soleil, Melpomène
MELPOMÈNE
         Arrête un peu ta course impétueuse : 10
         Mon théâtre, Soleil, mérite bien tes yeux ; 12
         Tu n'en vis jamais en ces lieux 8
         La pompe plus majestueuse : 8
5 J'ai réuni, pour la faire admirer, 10
         Tout ce qu'ont de plus beau la France et l'Italie ; 12
         De tous leurs arts mes sœurs l'ont embellie : 10
         Prête-moi tes rayons pour la mieux éclairer. 12
         Daigne à tant de beautés, par ta propre lumière, 12
10 Donner un parfait agrément, 8
         Et rends cette merveille entière 8
         En lui servant toi-même d'ornement. 10
Le SOLEIL
         Charmante muse de la scène, 8
         Chère et divine Melpomène, 8
15 Tu sais de mon destin l'inviolable loi : 12
         Je donne l'âme à toutes choses, 8
         Je fais agir toutes les causes ; 8
         Mais quand je puis le plus, je suis le moins à moi ; 12
         Par une puissance plus forte 8
20 Le char que je conduis m'emporte : 8
         Chaque jour sans repos doit et naître et mourir. 12
         J'en suis esclave alors que j'y préside ; 10
         Et ce frein que je tiens aux chevaux que je guide 12
         Ne règle que leur route, et les laisse courir. 12
MELPOMÈNE
25 La naissance d'Hercule et le festin d'Atrée 12
         T'ont fait rompre ces lois ; 6
         Et tu peux faire encor ce qu'on t'a vu deux fois 12
         Faire en même contrée. 6
         Je dis plus : tu le dois en faveur du spectacle 12
30 Qu'au monarque des lis je prépare aujourd'hui ; 12
         Le ciel n'a fait que miracles en lui : 10
         Lui voudrais-tu refuser un miracle ? 10
Le SOLEIL
         Non ; mais je le réserve à ces bienheureux jours 12
         Qu'ennoblira sa première victoire : 10
35 Alors j'arrêterai mon cours, 8
         Pour être plus longtemps le témoin de sa gloire. 12
         Prends cependant le soin de le bien divertir, 12
         Pour lui faire avec joie attendre les années 12
         Qui feront éclater les belles destinées 12
40 Des peuples que son bras lui doit assujettir. 12
         Calliope ta sœur déjà d'un œil avide 12
         Cherche dans l'avenir les faits de ce grand roi, 12
         Dont les hautes vertus lui donneront emploi 12
         Pour plus d'une Illiade et plus d'une Énéide. 12
MELPOMÈNE
45 Que je porte d'envie à cette illustre sœur, 12
         Quoique j'aie à craindre pour elle 8
         Que sous ce grand fardeau sa force ne chancelle ! 12
         Mais quel qu'en soit enfin le mérite et l'honneur, 12
         J'aurai du moins cet avantage, 8
50 Que déjà je le vois, que déjà je lui plais, 12
         Et que de ses vertus, et que de ses hauts faits 12
         Déjà dans ses pareils je lui trace une image. 12
         Je lui montre Pompée, Alexandre, César, 12
         Mais comme des héros attachés à son char ; 12
55 Et tout ce haut éclat où je les fais paraître 12
         Lui peint plus qu'ils n'étaient, et moins qu'il ne doit être. 12
Le SOLEIL
         Il en effacera les plus glorieux noms, 12
         Dès qu'il pourra lui-même animer son armée ; 12
         Et tout ce que d'eux tous a dit la renommée 12
60 Te fera voir en lui le plus grand des Bourbons. 12
         Son père et son aïeul tous rayonnants de gloire, 12
         Ces grands rois qu'en tous lieux a suivis la victoire, 12
         Lui voyant emporter sur eux le premier rang, 12
         En deviendraient jaloux s'il n'était pas leur sang. 12
65 Mais vole dans mon char, muse ; je veux t'apprendre 12
         Tout l'avenir d'un roi qui t'est si précieux. 12
MELPOMÈNE
         Je sais déjà ce qu'on doit en attendre, 10
         Et je lis chaque jour son destin dans les cieux. 12
Le SOLEIL
         Viens donc, viens avec moi faire le tour du monde ; 12
70 Qu'unissant ensemble nos voix, 8
         Nous fassions résonner sur la terre et sur l'onde 12
         Qu'il est et le plus jeune et le plus grand des rois. 12
MELPOMÈNE
         Soleil, j'y vole ; attends-moi donc, de grâce. 10
Le SOLEIL
         Viens, je t'attends, et te fais place. 8
Mélpomène vole dans le char du soleil, et y ayant pris place auprès de lui, ils unissent leurs voix, et chantent cet air à la louange du roi. Le dernier vers de chaque couplet est répété par le chœur de la musique.
MELPOMÈNE et Le SOLEIL
75 Cieux, écoutez ; écoutez, mers profondes ; 10
         Et vous, antres et bois, 6
         Affreux déserts, rochers battus des ondes, 10
         Redites après nous d'une commune voix : 12
         " Louis est le plus jeune et le plus grand des rois. " 12
80 La majesté qui déjà l'environne 10
         Charme tous ses François ; 6
         Il est lui seul digne de sa couronne ; 10
         Et quand même le ciel l'aurait mise à leur choix, 12
         Il serait le plus jeune et le plus grand des rois. 12
85 C'est à vos soins, reine, qu'on doit la gloire 10
         De tant de grands exploits ; 6
         Ils sont partout suivis de la victoire ; 10
         Et l'ordre merveilleux dont vous donnez ses lois 12
         Le rend et le plus jeune et le plus grand des rois. 12
Le SOLEIL
90 Voilà ce que je dis sans cesse 8
         Dans tout mon large tour. 6
         Mais c'est trop retarder le jour ; 8
         Allons, muse, l'heure me presse, 8
         Et ma rapidité 6
95 Doit regagner le temps que sur cette province, 12
         Pour contempler ce prince, 6
         Je me suis arrêté. 6
Le Soleil part avec rapidité, et enlève Melpomène avec lui dans son char pour aller publier ensemble la même chose au reste de l'univers.
ACTE I
DÉCORATION du PREMIER ACTE. Cette grande masse de montagnes et ces rochers élevés les uns sur les autres qui la composaient, ayant disparu e un moment par un merveilleux artifice, laissent voir en leur place la ville capitale du royaume de Céphée, ou plutôt la place publique de cette ville. Les deux côtés et le fond de théâtre sont des palais magnifiques, tous différents de structure, mais qui gardent admirablement l'égalité et les justesses de la perspective. Après que les dieux ont eu loisir de se satisfaire à considérer leur beauté, la rein Cassiope paraît comme passant par cette place pour aller au temple : elle est conduite par Persée, encore inconnu, mais qui passe pour un cavalier de grand mérite qu'elle entretient des malheurs publics, attendant que le roi la rejoigne pour aller à ce temple de compagnie.
SCÈNE PREMIÈRE
CASSIOPE
         Généreux inconnu, qui chez tous les monarques 12
         Portez de vos vertus les éclatantes marques, 12
100 Et dont l'aspect suffit à convaincre nos yeux 12
         Que vous sortez du sang ou des rois ou des dieux, 12
         Puisque vous avez vu le sujet de ce crime 12
         Que chaque mois expie une telle victime, 12
         Cependant qu'en ce lieu nous attendrons le roi, 12
105 Soyez-y juste juge entre les dieux et moi. 12
         Jugez de mon forfait, jugez de leur colère ; 12
         Jugez s'ils ont eu droit d'en punir une mère, 12
         S'ils ont dû faire agir leur haine au même instant. 12
PERSÉE
         J'en ai déjà jugé, reine, en vous imitant ; 12
110 Et si de vos malheurs la cause ne procède 12
         Que d'avoir fait justice aux beautés d'Andromède, 12
         Si c'est là ce forfait digne d'un tel courroux, 12
         Je veux être à jamais coupable comme vous. 12
         Mais comme un bruit confus m'apprend ce mal extrême, 12
115 Ne le puis-je, madame, apprendre de vous-même, 12
         Pour mieux renouveler ce crime glorieux 12
         Où soudain la raison est complice des yeux ? 12
CASSIOPE
         écoutez : la douleur se soulage à se plaindre ; 12
         Et quelques maux qu'on souffre ou que l'on aye à craindre, 12
120 Ce qu'un cœur généreux en montre de pitié 12
         Semble en notre faveur en prendre la moitié. 12
         Ce fut ce même jour qui conclut l'hyménée 12
         De ma chère Andromède avec l'heureux Phinée : 12
         Nos peuples, tous ravis de ces illustres nœuds, 12
125 Sur les bords de la mer dressèrent force jeux ; 12
         Elle en donnait les prix. Dispensez ma tristesse 12
         De vous dépeindre ici la publique allégresse ; 12
         On décrit mal la joie au milieu des malheurs, 12
         Et sa plus douce idée est un sujet de pleurs. 12
130 Ô jour, que ta mémoire encore m'est cruelle ! 12
         Andromède jamais ne me parut si belle ; 12
         Et voyant ses regards s'épandre sur les eaux 12
         Pour jouir et juger d'un combat de vaisseaux : 12
         " telle, dis-je, Vénus sortit du sein de l'onde, 12
135 Et promit à ses yeux la conquête du monde, 12
         Quand elle eut consulté sur leur éclat nouveau 12
         Les miroirs vagabonds de son flottant berceau. " 12
         À ce fameux spectacle on vit les Néréides 12
         Lever leurs moites fronts de leurs palais liquides, 12
140 Et pour nouvelle pompe à ces nobles ébats 12
         À l'envi de la terre étaler leurs appas. 12
         Elles virent ma fille ; et leurs regards à peine 12
         Rencontrèrent les siens sur cette humide plaine, 12
         Que par des traits plus forts se sentant effacer, 12
145 éblouis et confus je les vis s'abaisser, 12
         Examiner les leurs, et sur tous leurs visages 12
         En chercher d'assez vifs pour braver nos rivages. 12
         Je les vis se choisir jusqu'à cinq et six fois, 12
         Et rougir aussitôt nous comparant leur choix ; 12
150 Et cette vanité qu'en toutes les familles 12
         On voit si naturelle aux mères pour leurs filles, 12
         Leur cria par ma bouche : " en est-il parmi vous, 12
         Ô nymphes ! Qui ne cède à des attraits si doux ? 12
         Et pourrez-vous nier, vous autres immortelles, 12
155 Qu'entre nous la nature en forme de plus belles ? " 12
         Je m'emportais sans doute, et c'en était trop dit : 12
         Je les vis s'en cacher de honte et de dépit ; 12
         J'en vis dedans leurs yeux les vives étincelles : 12
         L'onde qui les reçut s'en irrita pour elles ; 12
160 J'en vis enfler la vague, et la mer en courroux 12
         Rouler à gros bouillons ses flots jusques à nous. 12
         C'eût été peu des flots : la soudaine tempête, 12
         Qui trouble notre joie et dissipe la fête, 12
         Enfante en moins d'une heure et pousse sur nos bords 12
165 Un monstre contre nous armé de mille morts. 12
         Nous fuyons, mais en vain ; il suit, il brise, il tue ; 12
         Chaque victime est morte aussitôt qu'abattue. 12
         Nous ne voyons qu'horreur, que sang de toutes parts ; 12
         Son haleine est poison, et poison ses regards : 12
170 Il ravage, il désole et nos champs et nos villes, 12
         Et contre sa fureur il n'est aucuns asiles. 12
         Après beaucoup d'efforts et de vœux superflus, 12
         Ayant souffert beaucoup, et craignant encor plus, 12
         Nous courons à l'oracle en de telles alarmes ; 12
175 Et voici ce qu'Ammon répondit à nos larmes : 12
         " pour apaiser Neptune, exposez tous les mois 12
         Au monstre qui le venge une fille à son choix, 12
         Jusqu'à ce que le calme à l'orage succède ; 12
         Le sort vous montrera 6
180 Celle qu'il agréera : 6
         Différez cependant les noces d'Andromède." 12
         Comme dans un grand mal un moindre semble doux, 12
         Nous prenons pour faveur ce reste de courroux. 12
         Le monstre disparu nous rend un peu de joie : 12
185 On ne le voit qu'aux jours qu'on lui livre sa proie. 12
         Mais ce remède enfin n'est qu'un amusement : 12
         Si l'on souffre un peu moins, on craint également ; 12
         Et toutes nous tremblons devant une infortune 12
         Qui toutes nous menace avant qu'en frapper une. 12
190 La peur s'en renouvelle au bout de chaque mois ; 12
         J'en ai cru de frayeur déjà mourir cinq fois. 12
         Déjà nous avons vu cinq beautés dévorées, 12
         Mais des beautés, hélas ! Dignes d'être adorées, 12
         Et de qui tous les traits, pleins d'un céleste feu, 12
195 Ne cédaient qu'à ma fille, et lui cédaient bien peu : 12
         Comme si choisissant de plus belle en plus belle, 12
         Le sort par ces degrés tâchait d'approcher d'elle, 12
         Et que pour élever ses traits jusques à nous, 12
         Il essayât sa force et mesurât ses coups. 12
200 Rien n'a pu jusqu'ici toucher ce dieu barbare ; 12
         Et le sixième choix aujourd'hui se prépare : 12
         On le va faire au temple ; et je sens malgré moi 12
         Des mouvements secrets redoubler mon effroi. 12
         Je fis hier à Vénus offrir un sacrifice, 12
205 Qui jamais à mes vœux ne parut si propice ; 12
         Et toutefois mon cœur, à force de trembler, 12
         Semble prévoir le coup qui le doit accabler. 12
         Vous donc, qui connaissez et mon crime et sa peine, 12
         Dites-moi s'il a pu mériter tant de haine, 12
210 Et si le ciel devait tant de sévérité 12
         Aux premiers mouvements d'un peu de vanité. 12
PERSÉE
         Oui, madame, il est juste ; et j'avouerai moi-même 12
         Qu'en le blâmant tantôt j'ai commis un blasphème. 12
         Mais vous ne voyez pas, dans votre aveuglement, 12
215 Quel grand crime il punit d'un si grand châtiment. 12
         Les nymphes de la mer ne lui sont pas si chères 12
         Qu'il veuille s'abaisser à suivre leurs colères ; 12
         Et quand votre mépris en fit comparaison, 12
         Il voyait mieux que vous que vous aviez raison. 12
220 Il venge, et c'est de là que votre mal procède, 12
         L'injustice rendue aux beautés d'Andromède. 12
         Sous les lois d'un mortel votre choix l'asservit ! 12
         Cette injure est sensible aux dieux qu'elle ravit, 12
         Aux dieux qu'elle captive ; et ces rivaux célestes 12
225 S'opposent à des nœuds à sa gloire funestes, 12
         En sauvent les appas qui les ont éblouis, 12
         Punissent vos sujets qui s'en sont réjouis. 12
         Jupiter, résolu de l'ôter à Phinée, 12
         Exprès par son oracle en défend l'hyménée. 12
230 À sa flamme peut-être il veut la réserver ; 12
         Ou s'il peut se résoudre enfin à s'en priver, 12
         À quelqu'un de ses fils sans doute il la destine ; 12
         Et voilà de vos maux la secrète origine. 12
         Faites cesser l'offense, et le même moment 12
235 Fera cesser ici son juste châtiment. 12
CASSIOPE
         Vous montrez pour ma fille une trop haute estime, 12
         Quand pour la mieux flatter vous me faites un crime, 12
         Dont la civilité me force de juger 12
         Que vous ne m'accusez qu'afin de m'obliger. 12
240 Si quelquefois les dieux pour des beautés mortelles 12
         Quittent de leur séjour les clartés éternelles, 12
         Ces mêmes dieux aussi, de leur grandeur jaloux, 12
         Ne font pas chaque jour ce miracle pour nous ; 12
         Et quand pour l'espérer je serais assez folle, 12
245 Le roi, dont tout dépend, est homme de parole ; 12
         Il a promis sa fille, et verra tout périr 12
         Avant qu'à se dédire il veuille recourir. 12
         Il tient cette alliance et glorieuse et chère : 12
         Phinée est de son sang, il est fils de son frère. 12
PERSÉE
250 Reine, le sang des dieux vaut bien celui des rois… 12
         Mais nous en parlerons encor quelque autre fois. 12
         Voici le roi qui vient.
SCÈNE II
CÉPHÉE
         N'en parlons plus, Phinée,
         Et laissons d'Andromède aller la destinée. 12
         Votre amour fait pour elle un inutile effort : 12
255 Je la dois comme une autre au triste choix du sort. 12
         Elle est cause du mal, puisqu'elle l'est du crime : 12
         Peut-être qu'il la veut pour dernière victime, 12
         Et que nos châtiments deviendraient éternels, 12
         S'ils ne pouvaient tomber sur les vrais criminels. 12
PHINÉE
260 Est-ce un crime en ces lieux, seigneur, que d'être belle ? 12
CÉPHÉE
         Elle a rendu par là sa mère criminelle. 12
PHINÉE
         C'est donc un crime ici que d'avoir de bons yeux 12
         Qui sachent bien juger d'un tel présent des cieux ? 12
CÉPHÉE
         Qui veut en bien juger n'a point le privilège 12
265 D'aller jusqu'au blasphème et jusqu'au sacrilège. 12
CASSIOPE
         Ce blasphème, seigneur, de quoi vous m'accusez… 12
CÉPHÉE
         Madame, après les maux que vous avez causés, 12
         C'est à vous à pleurer, et non à vous défendre. 12
         Voyez, voyez quel sang vous avez fait répandre ; 12
270 Et ne laissez paraître en cette occasion 12
         Que larmes, que soupirs, et que confusion. 12
         Je vous le dis encore, elle la crut trop belle ; 12
         Et peut-être le sort l'en veut punir en elle : 12
         Dérober Andromède à cette élection, 12
275 C'est dérober sa mère à sa punition. 12
PHINÉE
         Déjà cinq fois, seigneur, à ce choix exposée, 12
         Vous voyez que cinq fois le sort l'a refusée. 12
CÉPHÉE
         Si le courroux du ciel n'en veut point à ses jours, 12
         Ce qu'il a fait cinq fois il le fera toujours. 12
PHINÉE
280 Le tenter si souvent, c'est lasser sa clémence : 12
         Il pourra vous punir de trop de confiance : 12
         Vouloir toujours faveur, c'est trop lui demander, 12
         Et c'est un crime enfin que de tant hasarder. 12
         Mais quoi ? N'est-il, seigneur, ni bonté paternelle, 12
285 Ni tendresse du sang qui vous parle pour elle ? 12
CÉPHÉE
         Ah ! Ne m'arrachez point mon sentiment secret. 12
         Phinée, il est tout vrai, je l'expose à regret. 12
         J'aime que votre amour en sa faveur me presse ; 12
         La nature en mon cœur avec lui s'intéresse ; 12
290 Mais elle ne saurait mettre d'accord en moi 12
         Les tendresses d'un père et les devoirs d'un roi ; 12
         Et par une justice à moi-même sévère, 12
         Je vous refuse en roi ce que je veux en père. 12
PHINÉE
         Quelle est cette justice, et quelles sont ces lois 12
295 Dont l'aveugle rigueur s'étend jusques aux rois ? 12
CÉPHÉE
         Celles que font les dieux, qui, tous rois que nous sommes, 12
         Punissent nos forfaits ainsi que ceux des hommes, 12
         Et qui ne nous font part de leur sacré pouvoir 12
         Que pour le mesurer aux règles du devoir. 12
300 Que diraient mes sujets si je me faisais grâce, 12
         Et si, durant qu'au monstre on expose leur race, 12
         Ils voyaient, par un droit tyrannique et honteux, 12
         Le crime en ma maison, et la peine sur eux ? 12
PHINÉE
         Heureux sont les sujets, heureuses les provinces 12
305 Dont le sang peut payer pour celui de leurs princes ! 12
CÉPHÉE
         Mais heureux est le prince, heureux sont ses projets, 12
         Quand il se fait justice ainsi qu'à ses sujets ! 12
         Notre oracle, après tout, n'excepte point ma fille : 12
         Ses termes généraux comprennent ma famille ; 12
310 Et ne confondre pas ce qu'il a confondu, 12
         C'est se mettre au-dessus du dieu qui l'a rendu. 12
PERSÉE
         Seigneur, s'il m'est permis d'entendre votre oracle, 12
         Je crois qu'à sa prière il donne peu d'obstacle ; 12
         Il parle d'Andromède, il la nomme, il suffit, 12
315 Arrêtez-vous pour elle à ce qu'il vous en dit : 12
         La séparer longtemps d'un amant si fidèle, 12
         C'est tout le châtiment qu'il semble vouloir d'elle. 12
         Différez son hymen sans l'exposer au choix. 12
         Le ciel assez souvent, doux aux crimes des rois, 12
320 Quand il leur a montré quelque légère haine, 12
         Répand sur leurs sujets le reste de leur peine. 12
CÉPHÉE
         Vous prenez mal l'oracle ; et pour l'expliquer mieux, 12
         Sachez… Mais quel éclat vient de frapper mes yeux ? 12
         D'où partent ces longs traits de nouvelles lumières ? 12
Le ciel s'ouvre durant cette conversation du roi avec Phinée, et fait voir dans un profond éloignement l'étoile de Vénus qui sert de machine pour apporter cette déesse jusqu'au milieu du théâtre. Elle s'avance lentement sans que l'œil puisse découvrir à quoi elle est suspendue, et cependant le peuple a loisir de lui adresser ses vœux par cet hymne que chantent les musiciens.
PERSÉE
325 Du ciel qui vient d'ouvrir ses luisantes barrières, 12
         D'où quelque déité vient, ce semble, ici-bas 12
         Terminer elle-même entre vous ces débats. 12
CASSIOPE
         Ah ! Je la reconnais, la déesse d'Éryce ; 12
         C'est elle, c'est Vénus, à mes vœux si propice : 12
330 Je vois dans ses regards mon bonheur renaissant. 12
         Peuple, faites des vœux, tandis qu'elle descend. 12
SCÈNE III
LE CHŒUR
         Reine de Paphe et d'Amathonte, 8
         Mère d'amour, et fille de la mer, 10
         Peux-tu voir sans un peu de honte 8
335 Que contre nous elle ait voulu s'armer, 10
         Et que du même sein qui fut ton origine 12
         Sorte notre ruine ? 6
         Peux-tu voir que de la même onde 8
         Il ose naître un tel monstre après toi ? 10
340 Que d'où vint tant de bien au monde 8
         Il vienne enfin tant de mal et d'effroi, 10
         Et que l'heureux berceau de ta beauté suprême 12
         Enfante l'horreur même ? 6
         Venge l'honneur de ta naissance 8
345 Qu'on a souillé par un tel attentat ; 10
         Rends-lui sa première innocence, 8
         Et tu rendras le calme à tout l'état ; 10
         Et nous dirons enfin que d'où le mal procède 12
         Part aussi le remède. 6
CASSIOPE
350 Peuple, elle veut parler : silence à la déesse ; 12
         Silence, et préparez vos cœurs à l'allégresse. 12
         Elle a reçu nos vœux, et les daigne exaucer ; 12
         écoutez-en l'effet qu'elle va prononcer. 12
VÉNUS
         Ne tremblez plus, mortels ; ne tremble plus, ô mère ! 12
355 On va jeter le sort pour la dernière fois, 12
         Et le ciel ne veut plus qu'un choix 8
         Pour apaiser de tout point sa colère. 10
         Andromède ce soir aura l'illustre époux 12
         Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne. 12
360 Préparez son hymen, où, pour faveur insigne, 12
         Les dieux ont résolu de se joindre avec vous. 12
PHINÉE
         Souffrez que sans tarder je porte à ma princesse, 12
         Seigneur, l'heureux arrêt qu'a donné la déesse. 12
CÉPHÉE
         Allez, l'impatience est trop juste aux amants. 12
CASSIOPE
365 Suivons-la dans le ciel par nos remerciements ; 12
         Et d'une voix commune adorant sa puissance, 12
         Montrons à ses faveurs notre reconnaissance. 12
LE CHŒUR
         Ainsi toujours sur tes autels 8
         Tous les mortels 4
370 Offrent leurs cœurs en sacrifice ! 8
         Ainsi le Zéphyre en tout temps 8
         Sur tes palais de Cythère et d'Éryce 10
         Fasse régner les grâces du printemps ! 10
         Daigne affermir l'heureuse paix 8
375 Qu'à nos souhaits 4
         Vient de promettre ton oracle ; 8
         Et fais pour ces jeunes amants, 8
         Pour qui tu viens de faire ce miracle, 10
         Un siècle entier de doux ravissements. 10
380 Dans nos campagnes et nos bois 8
         Toutes nos voix 4
         Béniront tes douces atteintes ; 8
         Et dans les rochers d'alentour, 8
         La même écho qui redisait nos plaintes 10
385 Ne redira que des soupirs d'amour. 10
CÉPHÉE
         C'est assez… La déesse est déjà disparue ; 12
         Ses dernières clartés se perdent dans la nue ; 12
         Allons jeter le sort pour la dernière fois. 12
         Malheureux le dernier que foudroiera son choix, 12
390 Et dont en ce grand jour la perte domestique 12
         Souillera de ses pleurs l'allégresse publique ! 12
         Madame, cependant, songez à préparer 12
         Cet hymen que les dieux veulent tant honorer : 12
         Rendez-en l'appareil digne de ma puissance, 12
395 Et digne, s'il se peut, d'une telle présence. 12
CASSIOPE
         J'obéis avec joie, et c'est me commander 12
         Ce qu'avec passion j'allais vous demander. 12
SCÈNE IV
CASSIOPE
         Eh bien ! Vous le voyez, ce n'était pas un crime, 12
         Et les dieux ont trouvé cet hymen légitime, 12
400 Puisque leur ordre exprès nous le fait achever, 12
         Et que par leur présence ils doivent l'approuver. 12
         Mais quoi ? Vous soupirez ?
PERSÉE
         J'en ai bien lieu, madame.
CASSIOPE
         Le sujet ?
PERSÉE
         Votre joie.
CASSIOPE
         Elle vous gêne l'âme ?
PERSÉE
         Après ce que j'ai dit, douter d'un si beau feu, 12
405 Reine, c'est ou m'entendre ou me croire bien peu. 12
         Mais ne me forcez pas du moins à vous le dire, 12
         Quand mon âme en frémit et mon cœur en soupire. 12
         Pouvais-je avoir des yeux et ne pas l'adorer ? 12
         Et pourrais-je la perdre et n'en pas soupirer ? 12
CASSIOPE
410 Quel espoir formiez-vous, puisqu'elle était promise, 12
         Et qu'en vain son bonheur domptait votre franchise ? 12
PERSÉE
         Vouloir que la raison règne sur un amant, 12
         C'est être plus que lui dedans l'aveuglement. 12
         Un cœur digne d'aimer court à l'objet aimable, 12
415 Sans penser au succès dont sa flamme est capable ; 12
         Il s'abandonne entier, et n'examine rien : 12
         Aimer est tout son but, aimer est tout son bien ; 12
         Il n'est difficulté ni péril qui l'étonne. 12
         " ce qui n'est point à moi n'est encore à personne, 12
420 Disais-je ; et ce rival qui possède sa foi, 12
         S'il espère un peu plus, n'obtient pas plus que moi. " 12
         Voilà durant vos maux de quoi vivait ma flamme, 12
         Et les douces erreurs dont je flattais mon âme. 12
         Pour nourrir des désirs d'un beau feu trop contents, 12
425 C'était assez d'espoir que d'espérer au temps ; 12
         Lui qui fait chaque jour tant de métamorphoses, 12
         Pouvait en ma faveur faire beaucoup de choses. 12
         Mais enfin la déesse a prononcé ma mort, 12
         Et je suis ce dernier sur qui tombe le sort. 12
430 J'étais indigne d'elle et de son hyménée, 12
         Et toutefois, hélas ! Je valais bien Phinée. 12
CASSIOPE
         Vous plaindre en cet état, c'est tout ce que je puis. 12
PERSÉE
         Vous vous plaindrez peut-être apprenant qui je suis. 12
         Vous ne vous trompiez point touchant mon origine, 12
435 Lorsque vous la jugiez ou royale ou divine : 12
         Mon père est… Mais pourquoi contre vous l'animer ? 12
         Puisqu'il nous faut mourir, mourons sans le nommer ; 12
         Il vengerait ma mort, si j'avais fait connaître 12
         De quel illustre sang j'ai la gloire de naître ; 12
440 Et votre grand bonheur serait mal assuré, 12
         Si vous m'aviez connu sans m'avoir préféré 12
         C'est trop perdre de temps, courons à votre joie, 12
         Courons à ce bonheur que le ciel vous envoie ; 12
         J'en veux être témoin, afin que mon tourment 12
445 Puisse par ce poison finir plus promptement. 12
CASSIOPE
         Le temps vous fera voir pour souverain remède 12
         Le peu que vous perdez en perdant Andromède ; 12
         Et les dieux, dont pour nous vous voyez la bonté, 12
         Vous rendront bientôt plus qu'ils ne vous ont ôté. 12
PERSÉE
450 Ni le temps ni les dieux ne feront ce miracle. 12
         Mais allons : à votre heur je ne mets point d'obstacle, 12
         Reine ; c'est l'affaiblir que de le retarder ; 12
         Et les dieux ont parlé, c'est à moi de céder. 12
ACTE II
DÉCORATION DU SECOND ACTE. Cette place publique s'évanouit en un instant pour faire place à un jardin délicieux, et ces grands palais sont changés en autant de vases de marbre blanc, qui portent alternativement, les uns des statues d'où sortent autant de jets d'eau, les autres des myrtes, des jasmins et d'autres arbres de cette nature. De chaque côté se détache un rang d'orangers dans de pareils vases, qui viennent former un admirable berceau jusqu'au milieu du théâtre, et le séparent ainsi en trois allées, que l'artifice ingénieux de la perspective fait paraître longue de plus de mille pas. C'est là qu'on voit Andromède que ces nymphes qui cueillent des fleurs, et en composent une guirlande dont cette princesse veut couronner Phinée, pour le récompenser, par cette galanterie, de la bonne nouvelle qu'il lui vient d'apporter.
SCÈNE PREMIÈRE
ANDROMÈDE
         Nymphes, notre guirlande est encor mal ornée ; 12
455 Et devant qu'il soit peu nous reverrons Phinée, 12
         Que de ma propre main j'en voulais couronner 12
         Pour les heureux avis qu'il vient de me donner. 12
         Toutefois la faveur ne serait pas bien grande, 12
         Et mon cœur après tout vaut bien une guirlande. 12
460 Dans l'état où le ciel nous a mis aujourd'hui, 12
         C'est l'unique présent qui soit digne de lui. 12
         Quittez, nymphes, quittez ces peines inutiles ; 12
         L'augure déplairait de tant de fleurs stériles : 12
         Il faut à notre hymen des présages plus doux. 12
465 Dites-moi cependant laquelle d'entre vous… 12
         Mais il faut me le dire, et sans faire les fines. 12
AGLANTE
         Quoi ? Madame.
ANDROMÈDE
         à tes yeux je vois que tu devines.
         Dis-moi donc d'entre vous laquelle a retenu 12
         En ces lieux jusqu'ici cet illustre inconnu ; 12
470 Car enfin ce n'est point sans un peu de mystère 12
         Qu'un tel héros s'attache à la cour de mon père : 12
         Quelque chaîne l'arrête et le force à tarder. 12
         Qu'on ne perde point temps à s'entre-regarder : 12
         Parlez, et d'un seul mot éclaircissez mes doutes. 12
475 Aucune ne répond, et vous rougissez toutes ! 12
         Quoi ? Toutes, l'aimez-vous ? Un si parfait amant 12
         Vous a-t-il su charmer toutes également ? 12
         Il n'en faut point rougir, il est digne qu'on l'aime : 12
         Si je n'aimais ailleurs, peut-être que moi-même, 12
480 Oui, peut-être, à le voir si bien fait, si bien né, 12
         Il aurait eu mon cœur, s'il n'eût été donné. 12
         Mais j'aime trop Phinée, et le change est un crime. 12
AGLANTE
         Ce héros vaut beaucoup, puisqu'il a votre estime ; 12
         Mais il sait ce qu'il vaut, et n'a jusqu'à ce jour 12
485 À pas une de nous daigné montrer d'amour. 12
ANDROMÈDE
         Que dis-tu ?
AGLANTE
         Pas fait même une offre de service.
ANDROMÈDE
         Ah ! C'est de quoi rougir toutes avec justice ; 12
         Et la honte à vos fronts doit bien cette couleur, 12
         Si tant de si beaux yeux ont pu manquer son cœur. 12
CÉPHALIE
490 Où les vôtres, madame, épandent leur lumière, 12
         Cette honte pour nous est assez coutumière. 12
         Les plus vives clartés s'éteignent auprès d'eux, 12
         Comme auprès du soleil meurent les autres feux ; 12
         Et pour peu qu'on vous voie et qu'on vous considère, 12
495 Vous ne nous laissez point de conquêtes à faire. 12
ANDROMÈDE
         Vous êtes une adroite ; achevez, achevez : 12
         C'est peut-être en effet vous qui le captivez ; 12
         Car il aime, et j'en vois la preuve trop certaine. 12
         Chaque fois qu'il me parle il semble être à la gêne ; 12
500 Son visage et sa voix changent à tous propos ; 12
         Il hésite, il s'égare au bout de quatre mots ; 12
         Ses discours vont sans ordre ; et plus je les écoute, 12
         Plus j'entends des soupirs dont j'ignore la route. 12
         Où vont-ils, Céphalie ? Où vont-ils ? Répondez. 12
CÉPHALIE
505 C'est à vous d'en juger, vous qui les entendez. 12
UN PAGE, chantant sans être vu
         Qu'elle est lente, cette journée ! 8
ANDROMÈDE
         Taisons-nous : cette voix me parle pour Phinée ; 12
         Sans doute il n'est pas loin, et veut à son retour 12
         Que des accents si doux m'expliquent son amour. 12
UN PAGE
510 Qu'elle est lente, cette journée 8
         Dont la fin me doit rendre heureux ! 8
         Chaque moment à mon cœur amoureux 10
         Semble durer plus d'une année. 8
         Ô ciel ! Quel est l'heur d'un amant, 8
515 Si quand il en a l'assurance 8
         Sa juste impatience 6
         Est un nouveau tourment ? 6
         Je dois posséder Andromède : 8
         Juge, Soleil, quel est mon bien ! 8
520 Vis-tu jamais amour égal au mien ? 10
         Vois-tu beauté qui ne lui cède ? 8
         Puis donc que la longueur du jour 8
         De mon nouveau mal est la source, 8
         Précipite ta course, 6
525 Et tarde ton retour. 6
         Tu luis encore, et ta lumière 8
         Semble se plaire à m'affliger. 8
         Ah ! Mon amour te va bien obliger 10
         À quitter soudain ta carrière. 8
530 Viens, Soleil, viens voir la beauté 8
         Dont le divin éclat me dompte ; 8
         Et tu fuiras de honte 6
         D'avoir moins de clarté. 6
SCÈNE II
PHINÉE
         Ce n'est pas mon dessein, madame, de surprendre, 12
535 Puisque avant que d'entrer je me suis fait entendre. 12
ANDROMÈDE
         Vos vœux pour les cacher n'étaient pas criminels, 12
         Puisqu'ils suivent des dieux les ordres éternels. 12
PHINÉE
         Que me direz-vous donc de leur galanterie ? 12
ANDROMÈDE
         Que je vais vous payer de votre flatterie. 12
PHINÉE
         Comment ?
ANDROMÈDE
540 En vous donnant de semblables témoins,
         Si vous aimez beaucoup, que je n'aime pas moins. 12
         Approchez, Liriope, et rendez-lui son change ; 12
         C'est vous, c'est votre voix que je veux qui me venge. 12
         De grâce, écoutez-la ; nous avons écouté, 12
545 Et demandons silence après l'avoir prêté. 12
LIRIOPE, chante
         Phinée est plus aimé qu'Andromède n'est belle, 12
         Bien qu'ici-bas tout cède à ses attraits ; 10
         Comme il n'est point de si doux traits, 8
         Il n'est point de cœur si fidèle. 8
550 De mille appas son visage semé 10
         La rend une merveille ; 6
         Mais quoiqu'elle soit sans pareille, 8
         Phinée est encor plus aimé. 8
         Bien que le juste ciel fasse voir que sans crime 12
555 On la préfère aux nymphes de la mer, 10
         Ce n'est que de savoir aimer 8
         Qu'elle-même veut qu'on l'estime ; 8
         Chacun, d'amour pour elle consumé, 10
         D'un cœur lui fait un temple ; 6
560 Mais quoiqu'elle soit sans exemple, 8
         Phinée est encor plus aimé. 8
         Enfin, si ses beaux yeux passent pour un miracle, 12
         C'est un miracle aussi que son amour, 10
         Pour qui Vénus en ce beau jour 8
565 A prononcé ce digne oracle : 8
         Le ciel lui-même, en la voyant, charmé, 10
         La juge incomparable ; 6
         Mais quoiqu'il l'ait faite adorable, 8
         Phinée est encor plus aimé. 8
Cet air chanté, le page de Phinée et cette nymphe font un dialogue en musique, dont chaque couplet à pour refrain l'oracle que Vénus a prononcé au premier acte en faveur de ces deux amants, chanté par les deux voies unies, et répété par le chœur entier de la musique.
UN PAGE
         Heureux amant !
LIRIOPE
570 Heureuse amante !
UN PAGE
         Ils n'ont qu'une âme.
LIRIOPE
         Ils n'ont tous deux qu'un cœur.
UN PAGE
         Joignons nos voix pour chanter leur bonheur. 10
LIRIOPE
         Joignons nos voix pour bénir leur attente. 10
PAGE et LIRIOPE
         Andromède ce soir aura l'illustre époux 12
575 Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne. 12
         Préparons son hymen, où, pour faveur insigne, 12
         Les dieux ont résolu de se joindre avec nous. 12
LE CHŒUR
         Préparons son hymen, où, pour faveur insigne, 12
         Les dieux ont résolu de se joindre avec nous. 12
UN PAGE
         Le ciel le veut.
LIRIOPE
580 Vénus l'ordonne.
UN PAGE
         L'amour les joint.
LIRIOPE
         L'hymen va les unir.
UN PAGE
         Douce union que chacun doit bénir ! 10
LIRIOPE
         Heureuse amour qu'un tel succès couronne ! 10
PAGE et LIRIOPE
         Andromède ce soir aura l'illustre époux 12
585 Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne. 12
         Préparons son hymen, où, pour faveur insigne, 12
         Les dieux ont résolu de se joindre avec nous. 12
LE CHŒUR
         Préparons son hymen, où, pour faveur insigne, 12
         Les dieux ont résolu de se joindre avec nous. 12
ANDROMÈDE
590 Il n'en faut point mentir, leur accord m'a surprise. 12
PHINÉE
         Madame, c'est ainsi que tout me favorise, 12
         Et que tous vos sujets soupirent en ces lieux 12
         Après l'heureux effet de cet arrêt des dieux, 12
         que leurs souhaits unis…
SCÈNE III
TIMANTE
         Ah ! Seigneur, ah ! Madame.
PHINÉE
595 Que nous veux-tu, Timante, et qui trouble ton âme ? 12
TIMANTE
         Le pire des malheurs.
PHINÉE
         Le roi serait-il mort ?
TIMANTE
         Non, seigneur ; mais enfin le triste choix du sort 12
         Vient de tomber… Hélas ! Pourrai-je vous le dire ? 12
ANDROMÈDE
         Est-ce sur quelque objet pour qui ton cœur soupire ? 12
TIMANTE
600 Soupirer à vos yeux du pire de ses coups, 12
         N'est-ce pas dire assez qu'il est tombé sur vous ? 12
PHINÉE
         Qui te fait nous donner de si vaines alarmes ? 12
TIMANTE
         Si vous n'en croyez pas mes soupirs et mes larmes, 12
         Vous en croirez le roi, qui bientôt à vos yeux 12
605 La va livrer lui-même aux ministres des dieux. 12
PHINÉE
         C'est nous faire, Timante, un conte ridicule ; 12
         Et je tiendrais le roi bien simple et bien crédule, 12
         Si plus qu'une déesse il en croyait le sort. 12
TIMANTE
         Le roi non plus que vous ne l'a pas cru d'abord ; 12
610 Il a fait par trois fois essayer sa malice, 12
         Et l'a vu par trois fois faire même injustice : 12
         Du vase par trois fois ce beau nom est sorti. 12
PHINÉE
         Et toutes les trois fois le sort en a menti. 12
         Le ciel a fait pour vous une autre destinée : 12
615 Son ordre est immuable, il veut notre hyménée ; 12
         Il le veut, il y met le bonheur de ces lieux ; 12
         Et ce n'est pas au sort à démentir les dieux. 12
ANDROMÈDE
         Assez souvent le ciel par quelque fausse joie 12
         Se plaît à prévenir les maux qu'il nous envoie ; 12
620 Du moins il m'a rendu quelques moments bien doux 12
         Par ce flatteur espoir que j'allais être à vous. 12
         Mais puisque ce n'était qu'une trompeuse attente, 12
         Gardez mon souvenir, et je mourrai contente. 12
PHINÉE
         Et vous mourrez contente ! Et j'ai pu mériter 12
625 Qu'avec contentement vous puissiez me quitter ! 12
         Détacher sans regret votre âme de la mienne ! 12
         Vouloir que je le voie, et que je m'en souvienne ! 12
         Et mon fidèle amour qui reçut votre foi 12
         Vous trouve indifférente entre la mort et moi ! 12
630 Oui, je m'en souviendrai, vous le voulez, madame ; 12
         J'accepte le supplice où vous livrez mon âme ; 12
         Mais quelque peu d'amour que vous me fassiez voir, 12
         Le mien n'oubliera pas les lois de son devoir. 12
         Je dois, malgré le sort, je dois, malgré vous-même, 12
635 Si vous aimez si mal, vous montrer comme on aime, 12
         Et faire reconnaître aux yeux qui m'ont charmé 12
         Que j'étais digne au moins d'être un peu mieux aimé. 12
         Vous l'avouerez bientôt, et j'aurai cette gloire, 12
         Qui dans tout l'avenir suivra notre mémoire, 12
640 Que pour se voir quitter avec contentement, 12
         Un amant tel que moi n'en est pas moins amant. 12
ANDROMÈDE
         C'est donc trop peu pour moi que des malheurs si proches, 12
         Si vous ne les croissez par d'injustes reproches ! 12
         Vous quitter sans regret ! Les dieux me sont témoins 12
645 Que j'en montrerais plus si je vous aimais moins. 12
         C'est pour vous trop aimer que je parois toute autre : 12
         J'étouffe ma douleur pour n'aigrir pas la vôtre ; 12
         Je retiens mes soupirs de peur de vous fâcher, 12
         Et me montre insensible afin de moins toucher. 12
650 Hélas ! Si vous savez faire voir comme on aime, 12
         Du moins vous voyez mal quand l'amour est extrême ; 12
         Oui, Phinée, et je doute, en courant à la mort, 12
         Lequel m'est plus cruel, ou de vous, ou du sort. 12
PHINÉE
         Hélas ! Qu'il était grand quand je l'ai cru s'éteindre, 12
655 Votre amour ! Et qu'à tort ma flamme osait s'en plaindre ! 12
         Princesse, vous pouvez me quitter sans regret : 12
         Vous ne perdez en moi qu'un amant indiscret, 12
         Qu'un amant téméraire, et qui même a l'audace 12
         D'accuser votre amour quand vous lui faites grâce ; 12
660 Mais pour moi, dont la perte est sans comparaison, 12
         Qui perds en vous perdant et lumière et raison, 12
         Je n'ai que ma douleur qui m'aveugle et me guide : 12
         Dessus toute mon âme elle seule préside ; 12
         Elle y règne, et je cède entier à son transport ; 12
665 Mais je ne cède pas aux caprices du sort. 12
         Que le roi par scrupule à sa rigueur défère, 12
         Qu'une indigne équité le fasse injuste père, 12
         La reine et mon amour sauront bien empêcher 12
         Qu'un choix si criminel ne coûte un sang si cher. 12
670 J'ose tout, je puis tout après un tel oracle. 12
TIMANTE
         La reine est hors d'état d'y joindre aucun obstacle : 12
         Surprise comme vous d'un tel événement, 12
         Elle en a de douleur perdu tout sentiment ; 12
         Et sans doute le roi livrera la princesse 12
675 Avant qu'on l'ait pu voir sortir de sa faiblesse. 12
PHINÉE
         Eh bien ! Mon amour seul saura jusqu'au trépas, 12
         malgré tous…
ANDROMÈDE
         Le roi vient ; ne vous emportez pas.
SCÈNE IV
CÉPHÉE
         Ma fille, si tu sais les nouvelles funestes 12
         De ce dernier effort des colères célestes, 12
680 Si tu sais de ton sort l'impitoyable cours, 12
         Qui fait le plus cruel du plus beau de nos jours, 12
         épargne ma douleur, juges-en par sa cause, 12
         Et va sans me forcer à te dire autre chose. 12
ANDROMÈDE
         Seigneur, je vous l'avoue, il est bien rigoureux 12
685 De tout perdre au moment qu'on se doit croire heureux ; 12
         Et le coup qui surprend un espoir légitime 12
         Porte plus d'une mort au cœur de la victime. 12
         Mais enfin il est juste, et je le dois bénir : 12
         La cause des malheurs les doit faire finir. 12
690 Le ciel, qui se repent sitôt de ses caresses, 12
         Verra plus de constance en moi qu'en ses promesses : 12
         Heureuse, si mes jours un peu précipités 12
         Satisfont à ces dieux pour moi seule irrités, 12
         Si je suis la dernière à leur courroux offerte, 12
695 Si le salut public peut naître de ma perte ! 12
         Malheureuse pourtant de ce qu'un si grand bien 12
         Vous a déjà coûté d'autre sang que le mien, 12
         Et que je ne suis pas la première et l'unique 12
         Qui rende à votre état la sûreté publique ! 12
PHINÉE
700 Quoi ? Vous vous obstinez encore à me trahir ? 12
ANDROMÈDE
         Je vous plains, je me plains, mais je dois obéir. 12
PHINÉE
         Honteuse obéissance à qui votre amour cède ! 12
CÉPHÉE
         Obéissance illustre, et digne d'Andromède ! 12
         Son nom comblé par là d'un immortel honneur… 12
PHINÉE
705 Je l'empêcherai bien, ce funeste bonheur. 12
         Andromède est à moi, vous me l'avez donnée ; 12
         Le ciel pour notre hymen a pris cette journée ; 12
         Vénus l'a commandé : qui me la peut ôter ? 12
         Le sort auprès des dieux se doit-il écouter ? 12
710 Ah ! Si j'en vois ici les infâmes ministres 12
         S'apprêter aux effets de ses ordres sinistres… 12
CÉPHÉE
         Apprenez que le sort n'agit que sous les dieux, 12
         Et souffrez comme moi le bonheur de ces lieux. 12
         Votre perte n'est rien au prix de ma misère : 12
715 Vous n'êtes qu'amoureux, Phinée, et je suis père. 12
         Il est d'autres objets dignes de votre foi ; 12
         Mais il n'est point ailleurs d'autres filles pour moi. 12
         Songez donc mieux qu'un père à ces affreux ravages 12
         Que partout de ce monstre épandirent les rages ; 12
720 Et n'en rappelez pas l'épouvantable horreur, 12
         Pour trop croire et trop suivre une aveugle fureur. 12
PHINÉE
         Que de nouveau ce monstre entré dessus vos terres 12
         Fasse à tous vos sujets d'impitoyables guerres, 12
         Le sang de tout un peuple est trop bien employé 12
725 Quand celui de ses rois en peut être payé ; 12
         Et je ne connais point d'autre perte publique 12
         Que celle où vous condamne un sort si tyrannique. 12
CÉPHÉE
         Craignez ces mêmes dieux qui président au sort. 12
PHINÉE
         Qu'entre eux-mêmes ces dieux se montrent donc d'accord. 12
730 Quelle crainte après tout me pourrait y résoudre ? 12
         S'ils m'ôtent Andromède, ont-ils quelque autre foudre ? 12
         Il n'est plus de respect qui puisse rien sur moi ; 12
         Andromède est mon sort, et mes dieux, et mon roi ; 12
         Punissez un impie, et perdez un rebelle ; 12
735 Satisfaites le sort en m'exposant pour elle : 12
         J'y cours ; mais autrement je jure ses beaux yeux, 12
         Et mes uniques rois, et mes uniques Dieux… 12
Ici le tonnerre commence à rouler avec un si grand bruit, et accompagné d'éclairs redoublés avec tant de promptitude, que cette feinte donne de l'épouvante aussi bien que de l'admiration, tant elle approche du naturel. On voit cependant descendre Éole avec huit vents, dont quatre sont à ses deux côtés, en sorte toutefois que les deux plus éloignés sont comme volants en l'air tout conte ce même nuage. Les quatre autres paraissent deux à deux au milieu de l'air sur les ailes du théâtre, deux à la main gauche et deux à la main droite : ce qui n'empêche pas Phinée de continuer ses blasphèmes.
SCÈNE V
CÉPHÉE
         Arrêtez : ce nuage enferme une tempête 12
         Qui peut-être déjà menace votre tête. 12
740 N'irritez plus les dieux déjà trop irrités. 12
PHINÉE
         Qu'il crève, ce nuage, et que ces déités… 12
CÉPHÉE
         Ne les irritez plus, vous dis-je, et prenez garde… 12
PHINÉE
         À les trop irriter qu'est-ce que je hasarde ? 12
         Que peut craindre un amant quand il voit tout perdu ? 12
745 Tombe, tombe sur moi leur foudre, s'il m'est dû ! 12
         Mais s'il est quelque main assez lâche et traîtresse 12
         Pour suivre leur caprice et saisir ma princesse, 12
         Seigneur, encore un coup, je jure ses beaux yeux, 12
         Et mes uniques rois, et mes uniques dieux… 12
ÉOLE, au milieu de l'air
750 Téméraire mortel, n'en dis pas davantage ; 12
         Tu n'obliges que trop les dieux à te haïr : 12
         Quoi que pense attenter l'orgueil de ton courage, 12
         Ils ont trop de moyens de se faire obéir. 12
         Connais-moi pour ton infortune ; 8
755 Je suis Éole, roi des vents. 8
         Partez, mes orageux suivants, 8
         Faites ce qu'ordonne Neptune. 8
Ce commandement d'Éole produit un spectacle étrange et merveilleux tout ensemble. Les deux vents qui étaient à ses côtés suspendus en l'air s'envolent, l'un à gauche et l'autre à droite ; deux autres remontent avec lui dans le ciel sur le même nuage qui le vient d'apporter ; deux autres , qui étaient à sa main gauche sur les ailes du théâtre, s'avancent au milieu de l'air, où ayant fait un tour, ainsi que de deux tourbillons, ils passent au côté droit du théâtre, d'où les deux derniers fondent sur Andromède et l'ayant saisie chacun par un bras, ils l'enlèvent de l'autre côté jusque dans les nues.
ANDROMÈDE
         ô ciel !
CÉPHÉE
         Ils l'ont saisie, et l'enlèvent en l'air.
PHINÉE
         Ah ! Ne présumez pas ainsi me la voler : 12
760 Je vous suivrai partout malgré votre surprise. 12
SCÈNE VI
PERSÉE
         Seigneur, un tel péril ne veut point de remise ; 12
         Mais espérez encor, je vole à son secours, 12
         Et vais forcer le sort à prendre un autre cours. 12
CÉPHÉE
         Vingt amants pour Nérée en firent l'entreprise ; 12
765 Mais il n'est point d'effort que ce monstre ne brise. 12
         Tous voulurent sauver ses attraits adorés, 12
         Tous furent avec elle à l'instant dévorés. 12
PERSÉE
         Le ciel aime Andromède, il veut son hyménée, 12
         Seigneur ; et si les vents l'arrachent à Phinée, 12
770 Ce n'est que pour la rendre à quelque illustre époux 12
         Qui soit plus digne d'elle, et plus digne de vous ; 12
         À quelque autre par là les dieux l'ont réservée. 12
         Vous saurez qui je suis quand je l'aurai sauvée. 12
         Adieu : par des chemins aux hommes inconnus 12
775 Je vais mettre en effet l'oracle de Vénus. 12
         Le temps nous est trop cher pour le perdre en paroles. 12
CÉPHÉE
         Moi, qui ne puis former d'espérances frivoles, 12
         Pour ne voir point courir ce grand cœur au trépas, 12
         Je vais faire des vœux qu'on n'écoutera pas. 12
ACTE III
DÉCORATION DU TROISIÈME. Il se fait ici une si étrange métamorphose qu'il semble qu'avant que de sortir de ce jardin Persée ait découvert cette monstrueuse tête de Méduse qu'il porte partout sous son bouclier. Les myrtes et les jasmins qui le composaient sont devenus des rochers affreux dont les masses inégalement escarpées et bossues suivent si parfaitement le caprice de la nature, qu'il semble qu'elle ait plus contribué que l'art à les placer ainsi des deux côtés du théâtre : c'est en quoi l'artifice de l'ouvrier est merveilleux, et se fait voir d'autant plus qu'il prend soin de se cacher. Les vagues s'emparent de toute la scène, à la réserve de cinq ou six pieds qu'ils laissent pour leur servir de rivage ; elles sont dans une agitation continuelle, et composent comme un golfe enfermé entre ces deux rangs de falaises ; on en voit l'embouchure se dégorger dans la pleine mer, qui paraît si vaste et d'une si grande étendue qu'on jurerait que les vaisseaux qui flottent près de l'horizon, dont le vue est bornée, sont éloignés de plus de six lieues de ceux qui les considèrent. Il n'y a personne qui ne juge que cet horrible spectacle et le funeste appareil de l'injustice des Dieux et du supplice d'Andromède ; aussi la voit-on au haut des nues, d'où les deux vents qui l'ont enlevée l'apportent avec impétuosité et l'attachement au pied d'un de ces rochers.
SCÈNE PREMIÈRE
TIMANTE
780 Allons voir, chers amis, ce qu'elle est devenue, 12
         La princesse, et mourir, s'il se peut, à sa vue. 12
CHŒUR
         La voilà que ces vents achèvent d'attacher, 12
         En infâmes bourreaux, à ce fatal rocher. 12
TIMANTE
         Oui, c'est elle sans doute. Ah ! L'indigne spectacle ! 12
CHŒUR
785 Si le ciel n'est injuste, il lui doit un miracle. 12
TIMANTE
         Il en fera voir un, s'il en croit nos désirs. 12
ANDROMÈDE
         ô dieux !
TIMANTE
         Avec respect écoutons ses soupirs ;
         Et puissent les accents de ses premières plaintes 12
         Porter dans tous nos cœurs de mortelles atteintes ! 12
ANDROMÈDE
790 Affreuse image du trépas 8
         Qu'un triste honneur m'avait fardée, 8
         Surprenantes horreurs, épouvantable idée, 12
         Qui tantôt ne m'ébranliez pas, 8
         Que l'on vous conçoit mal quand on vous envisage 12
795 Avec un peu d'éloignement ! 8
         Qu'on vous méprise alors ! Qu'on vous brave aisément ! 12
         Mais que la grandeur de courage 8
         Devient d'un difficile usage 8
         Lorsqu'on touche au dernier moment ! 8
800 Ici seule, et de toutes parts 8
         À mon destin abandonnée, 8
         Ici que je n'ai plus ni parents, ni Phinée, 12
         Sur qui détourner mes regards, 8
         L'attente de la mort de tout mon cœur s'empare, 12
805 Il n'a qu'elle à considérer ; 8
         Et quoi que de ce monstre il s'ose figurer, 12
         Ma constance qui s'y prépare 8
         Le trouve d'autant plus barbare 8
         Qu'il diffère à me dévorer. 8
810 étrange effet de mes malheurs ! 8
         Mon âme traînante, abattue, 8
         N'a qu'un moment à vivre, et ce moment me tue 12
         À force de vives douleurs. 8
         Ma frayeur a pour moi mille mortelles feintes, 12
815 Cependant que la mort me fuit : 8
         Je pâme au moindre vent, je meurs au moindre bruit ; 12
         Et mes espérances éteintes 8
         N'attendent la fin de mes craintes 8
         Que du monstre qui les produit. 8
820 Qu'il tarde à suivre mes désirs ! 8
         Et que sa cruelle paresse 8
         À ce cœur dont ma flamme est encor la maîtresse 12
         Coûte d'amers et longs soupirs ! 8
         Ô toi, dont jusqu'ici la douceur m'a suivie, 12
825 Va-t'en, souvenir indiscret ; 8
         Et cessant de me faire un entretien secret 12
         De ce prince qui m'a servie, 8
         Laisse-moi sortir de la vie 8
         Avec un peu moins de regret. 8
830 C'est assez que tout l'univers 8
         Conspire à faire mes supplices ; 8
         Ne les redouble point, toi qui fus mes délices, 12
         En me montrant ce que je perds ; 8
         laisse-moi…
SCÈNE II
CASSIOPE
         Me voici, qui seule ai fait le crime ;
835 Me voici, justes dieux, prenez votre victime : 12
         S'il est quelque justice encore parmi vous, 12
         C'est à moi seule, à moi qu'est dû votre courroux. 12
         Punir les innocents, et laisser les coupables, 12
         Inhumains ! Est-ce en être, est-ce en être capables ? 12
840 À moi tout le supplice, à moi tout le forfait. 12
         Que faites-vous, cruels ? Qu'avez-vous presque fait ? 12
         Andromède est ici votre plus rare ouvrage ; 12
         Andromède est ici votre plus digne image ; 12
         Elle rassemble en soi vos attraits divisés : 12
845 On vous connaîtra moins si vous la détruisez. 12
         Ah ! Je découvre enfin d'où provient tant de haine : 12
         Vous en êtes jaloux plus que je n'en fus vaine ; 12
         Si vous la laissiez vivre, envieux tout-puissants, 12
         Elle aurait plus que vous et d'autels et d'encens ; 12
850 Chacun préférerait le portrait au modèle, 12
         Et bientôt l'univers n'adorerait plus qu'elle. 12
ANDROMÈDE
         En l'état où je suis le sort m'est-il trop doux, 12
         Si vous ne me donnez de quoi craindre pour vous ? 12
         Faut-il encor ce comble à des malheurs extrêmes ? 12
855 Qu'espérez-vous, madame, à force de blasphèmes ? 12
CASSIOPE
         Attirer et leur monstre et leur foudre sur moi ; 12
         Mais je ne les irrite, hélas ! Que contre toi : 12
         Sur ton sang innocent retombent tous mes crimes ; 12
         Seule tu leur tiens lieu de mille autres victimes ; 12
860 Et pour punir ta mère ils n'ont, ces cruels dieux, 12
         Ni monstre dans la mer, ni foudre dans les cieux. 12
         Aussi savent-ils bien que se prendre à ta vie, 12
         C'est percer de mon cœur la plus tendre partie ; 12
         Que je souffre bien plus en te voyant périr, 12
865 Et qu'ils me feraient grâce en me faisant mourir. 12
         Ma fille, c'est donc là cet heureux hyménée, 12
         Cette illustre union par Vénus ordonnée, 12
         Qu'avecque tant de pompe il fallait préparer, 12
         Et que ces mêmes dieux devaient tant honorer ! 12
870 Ce que nos yeux ont vu n'était-ce donc qu'un songe, 12
         Déesse ? Ou ne viens-tu que pour dire un mensonge ? 12
         Nous aurais-tu parlé sans l'aveu du destin ? 12
         Est-ce ainsi qu'à nos maux le ciel trouve une fin ? 12
         Est-ce ainsi qu'Andromède en reçoit les caresses ? 12
875 Si contre elle l'envie émeut quelques déesses, 12
         L'amour en sa faveur n'arme-t-il point de dieux ? 12
         Sont-ils tous devenus ou sans cœur, ou sans yeux ? 12
         Le maître souverain de toute la nature 12
         Pour de moindres beautés a changé de figure ; 12
880 Neptune a soupiré pour de moindres appas ; 12
         Elle en montre à Phébus que Daphné n'avait pas ; 12
         Et l'Amour en Psyché voyait bien moins de charmes, 12
         Quand pour elle il daigna se blesser de ses armes. 12
         Qui dérobe à tes yeux le droit de tout charmer, 12
885 Ma fille ? Au vif éclat qu'ils sèment dans la mer, 12
         Les tritons amoureux, malgré leurs Néréides, 12
         Devraient déjà sortir de leurs grottes humides, 12
         Aux fureurs de leur monstre à l'envi s'opposer, 12
         Contre ce même écueil eux-mêmes l'écraser, 12
890 Et de ses os brisés, de sa rage étouffée, 12
         Au pied de ton rocher t'élever un trophée. 12
ANDROMÈDE, voyant venir le monstre de loin
         Renouveler le crime, est-ce pour les fléchir ? 12
         Vous hâtez mon supplice au lieu de m'affranchir. 12
         Vous appelez le monstre. Ah ! Du moins à sa vue 12
895 Quittez la vanité qui m'a déjà perdue. 12
         Il n'est mortel ni dieu qui m'ose secourir. 12
         Il vient : consolez-vous, et me laissez mourir. 12
CASSIOPE
         Je le vois, c'en est fait. Parois du moins, Phinée, 12
         Pour sauver la beauté qui t'était destinée ; 12
900 Parais, il en est temps ; viens en dépit des dieux 12
         Sauver ton Andromède, ou périr à ses yeux ; 12
         L'amour te le commande, et l'honneur t'en convie ; 12
         Peux-tu, si tu la perds, aimer encor la vie ? 12
ANDROMÈDE
         Il n'a manque d'amour, ni manque de valeur ; 12
905 Mais sans doute, madame, il est mort de douleur ; 12
         Et comme il a du cœur et sait que je l'adore, 12
         Il périrait ici, s'il respirait encore. 12
CASSIOPE
         Dis plutôt que l'ingrat n'ose te mériter. 12
         Toi donc, qui plus que lui t'osais tantôt vanter, 12
910 Viens, amant inconnu, dont la haute origine, 12
         Si nous t'en voulons croire, est royale ou divine ; 12
         Viens en donner la preuve, et par un prompt secours, 12
         Fais-nous voir quelle foi l'on doit à tes discours ; 12
         Supplante ton rival par une illustre audace ; 12
915 Viens à droit de conquête en occuper la place : 12
         Andromède est à toi si tu l'oses gagner. 12
         Quoi ? Lâches, le péril vous la fait dédaigner ! 12
         Il éteint en tous deux ces flammes sans secondes ! 12
         Allons, mon désespoir, jusqu'au milieu des ondes 12
920 Faire servir l'effort de nos bras impuissants 12
         D'exemple et de reproche à leurs feux languissants ; 12
         Faisons ce que tous deux devraient faire avec joie ; 12
         Détournons sa fureur dessus une autre proie : 12
         Heureuse si mon sang la pouvait assouvir ! 12
925 Allons. Mais qui m'arrête ? Ah ! C'est mal me servir. 12
On voit ici Persée descendre du haut des nues.
SCÈNE III
TIMANTE, montrant Persée à Cassiope,
et l'empêchant de se jeter à la mer
         Courez-vous à la mort quand on vole à votre aide ? 12
         Voyez par quels chemins on secourt Andromède ; 12
         Quel héros, ou quel dieu sur ce cheval ailé… 12
CASSIOPE
         Ah ! C'est cet inconnu par mes cris appelé, 12
930 C'est lui-même, seigneur, que mon âme étonnée… 12
PERSÉE, en l'air, sur le Pégase
         Reine, voyez par là si je vaux bien Phinée, 12
         Si j'étais moins que lui digne de votre choix, 12
         Et si le sang des dieux cède à celui des rois. 12
CASSIOPE
         Rien n'égale, seigneur, un amour si fidèle ; 12
935 Combattez donc pour vous en combattant pour elle : 12
         Vous ne trouverez point de sentiments ingrats. 12
PERSÉE, à Andromède
         Adorable princesse, avouez-en mon bras. 12
CHŒUR de musique, cependant que Persée combat le monstre
         Courage, enfant des dieux ! Elle est votre conquête ; 12
         Et jamais amant ni guerrier 8
940 Ne vit ceindre sa tête 6
         D'un si beau myrte ou d'un si beau laurier. 10
Une voix, seule
         Andromède est le prix qui suit votre victoire : 12
         Combattez, combattez ; 6
         Et vos plaisirs et votre gloire 8
945 Rendront jaloux les dieux dont vous sortez. 10
Le chœur, répète
         Courage, enfant des dieux ! Elle est votre conquête ; 12
         Et jamais amant ni guerrier 8
         Ne vit ceindre sa tête 6
         D'un si beau myrte ou d'un si beau laurier. 10
TIMANTE, à la reine
950 Voyez de quel effet notre attente est suivie, 12
         Madame : elle est sauvée, et le monstre est sans vie. 12
PERSÉE, ayant tué le monstre
         Rendez grâces au dieu qui m'en a fait vainqueur. 12
CASSIOPE
         Ô ciel ! Que ne vous puis-je assez ouvrir mon cœur ! 12
         L'oracle de Vénus enfin s'est fait entendre : 12
955 Voilà ce dernier choix qui nous devait tout rendre ; 12
         Et vous êtes, seigneur, l'incomparable époux 12
         Par qui le sang des dieux se doit joindre avec nous. 12
         Ne pense plus, ma fille, à ton ingrat Phinée : 12
         C'est à ce grand héros que le sort t'a donnée ; 12
960 C'est pour lui que le ciel te destine aujourd'hui ; 12
         Il est digne de toi, rends-toi digne de lui. 12
PERSÉE
         Il faut la mériter par mille autres services ; 12
         Un peu d'espoir suffit pour de tels sacrifices. 12
         Princesse, cependant quittez ces tristes lieux, 12
965 Pour rendre à votre cour tout l'éclat de vos yeux. 12
         Ces vents, ces mêmes vents qui vous ont enlevée, 12
         Vont rendre de tout point ma victoire achevée : 12
         L'ordre que leur prescrit mon père Jupiter 12
         Jusqu'en votre palais les force à vous porter, 12
970 Les force à vous remettre où tantôt leur surprise… 12
ANDROMÈDE
         D'une frayeur mortelle à peine encor remise, 12
         Pardonnez, grand héros, si mon étonnement 12
         N'a pas la liberté d'aucun remerciement. 12
PERSÉE
         Venez, tyrans des mers, réparer votre crime, 12
975 Venez restituer cette illustre victime ; 12
         Méritez votre grâce, impétueux mutins, 12
         Par votre obéissance au maître des destins. 12
Les vents obéissent aussitôt à ce commandement de Persée, et on les voit en un moment détacher cette princesse, et la reporter par-dessus les flots jusqu'aux lieux d'où ils avaient apportée au commencement de cet acte. En même temps Persée revole en haut sur son cheval ailé ; et, après avoir fait un caracol admirable au milieu de l'air, il tire du même côté qu'on a vu disparaître la Princesse : tandis qu'il vole, tout le rivage retentit de cris de joie et de chants de victoire.
CASSIOPE, voyant Persée revoler en haut après sa victoire
         Peuple, qu'à pleine voix l'allégresse publique 12
         Après un tel miracle en triomphe s'explique, 12
980 Et fasse retentir sur ce rivage heureux 12
         L'immortelle valeur d'un bras si généreux. 12
CHŒUR
         Le monstre est mort, crions victoire, 8
         Victoire tous, victoire à pleine voix ; 10
         Que nos campagnes et nos bois 8
985 Ne résonnent que de sa gloire. 8
         Princesse, elle vous donne enfin l'illustre époux 12
         Qui seul était digne de vous. 8
         Vous êtes sa digne conquête. 8
         Victoire tous, victoire à son amour ! 10
990 C'est lui qui nous rend ce beau jour, 8
         C'est lui qui calme la tempête ; 8
         Et c'est lui qui vous donne enfin l'illustre époux 12
         Qui seul étoit digne de vous. 8
CASSIOPE
         Dieux ! J'étais sur ces bords immobile de joie. 12
995 Allons voir où ces vents ont reporté leur proie, 12
         Embrasser ce vainqueur, et demander au roi 12
         L'effet du juste espoir qu'il a reçu de moi. 12
SCÈNE IV
CYMODOCE
         Ainsi notre colère est de tout point bravée ; 12
         Ainsi notre victime à nos yeux enlevée 12
1000 Va croître les douceurs de ses contentements 12
         Par le juste mépris de nos ressentiments. 12
éphyre
         Toute notre fureur, toute notre vengeance 12
         Semble avec son destin être d'intelligence, 12
         N'agir qu'en sa faveur ; et ses plus rudes coups 12
1005 Ne font que lui donner un plus illustre époux. 12
CYDIPPE
         Le sort, qui jusqu'ici nous a donné le change, 12
         Immole à ses beautés le monstre qui nous venge ; 12
         Du même sacrifice, et dans le même lieu, 12
         De victime qu'elle est, elle devient le dieu. 12
1010 Cessons dorénavant, cessons d'être immortelles, 12
         Puisque les immortels trahissent nos querelles, 12
         Qu'une beauté commune est plus chère à leurs yeux ; 12
         Car son libérateur est sans doute un des dieux. 12
         Autre qu'un dieu n'eût pu nous ôter cette proie 12
1015 Autre qu'un dieu n'eût pu prendre une telle voie ; 12
         Et ce cheval ailé fût péri mille fois, 12
         Avant que de voler sous un indigne poids. 12
CYMODOCE
         Oui, c'est sans doute un dieu qui vient de la défendre : 12
         Mais il n'est pas, mes sœurs, encor temps de nous rendre ; 12
1020 Et puisqu'un dieu pour elle ose nous outrager, 12
         Il faut trouver aussi des dieux à nous venger. 12
         Du sang de notre monstre encore toutes teintes, 12
         Au palais de Neptune allons porter nos plaintes, 12
         Lui demander raison de l'immortel affront 12
1025 Qu'une telle défaite imprime à notre front. 12
CYDIPPE
         Je crois qu'il nous prévient ; les ondes en bouillonnent ; 12
         Les conques des tritons dans ces rochers résonnent : 12
         c'est lui-même, parlons.
SCÈNE V
NEPTUNE, dans son char formé d'une grande conque de nacre,
et tiré par deux chevaux marins
         Je sais vos déplaisirs,
         Mes filles ; et je viens au bruit de vos soupirs, 12
1030 De l'affront qu'on vous fait plus que vous en colère. 12
         C'est moi que tyrannise un superbe de frère, 12
         Qui dans mon propre état m'osant faire la loi, 12
         M'envoie un de ses fils pour triompher de moi. 12
         Qu'il règne dans le ciel, qu'il règne sur la terre ; 12
1035 Qu'il gouverne à son gré l'éclat de son tonnerre ; 12
         Que même du destin il soit indépendant ; 12
         Mais qu'il me laisse à moi gouverner mon trident. 12
         C'est bien assez pour lui d'un si grand avantage, 12
         Sans me venir braver encor dans mon partage. 12
1040 Après cet attentat sur l'empire des mers, 12
         Même honte à leur tour menace les enfers ; 12
         Aussi leur souverain prendra notre querelle : 12
         Je vais l'intéresser avec Junon pour elle ; 12
         Et tous trois, assemblant notre pouvoir en un, 12
1045 Nous saurons bien dompter notre tyran commun. 12
         Adieu : consolez-vous, nymphes trop outragées ; 12
         Je périrai moi-même, ou vous serez vengées ; 12
         Et j'ai su du destin, qui se ligue avec nous, 12
         Qu'Andromède ici-bas n'aura jamais d'époux. 12
Il fond au milieu de la mer.
CYMODOCE
1050 Après le doux espoir d'une telle promesse, 12
         Reprenons, chères sœurs, une entière allégresse. 12
Les Néréides se plongent aussi dans le mer.
ACTE IV
Décoration du quatrième acte. Les vagues fondent sous le théâtre, et ces hideuses masses de pierre dont elles battaient le pied font place à la magnificence d'un palais royal. On ne le voit pas tout entier, on n'en oit que le vestibule, ou plutôt la grande salle, qui doivent servir aux noces de Persée et d'Andromède. Deux rangs de colonnes de chaque côté, l'un de rondes, et l'autre de carrées, en font les ornements : elles sont enrichies de statues de marbre blanc d'une grandeur naturelle, et leurs bases, corniches, amortissements, étalent tout ce que peut la justesse de l'architecture. Le frontispice suit le même ordre, et par trois portes dont il est percé, il fait voir trois allées de cyprès où l'œil s'enfonce à perte de vue.
SCÈNE PREMIÈRE
PERSÉE
         Que me permettez-vous, madame, d'espérer ? 12
         Mon amour jusqu'à vous a-t-il lieu d'aspirer ? 12
         Et puis-je, en cette illustre et charmante journée, 12
1055 Prétendre jusqu'au cœur que possédait Phinée ? 12
ANDROMÈDE
         Laissez-moi l'oublier, puisqu'on me donne à vous ; 12
         Et s'il l'a possédé, n'en soyez point jaloux. 12
         Le choix du roi l'y mit, le choix du roi l'en chasse ; 12
         Ce même choix du roi vous y donne sa place ; 12
1060 N'exigez rien de plus : je ne sais point haïr, 12
         Je ne sais point aimer, mais je sais obéir : 12
         Je sais porter ce cœur à tout ce qu'on m'ordonne, 12
         Il suit aveuglément la main qui vous le donne : 12
         De sorte, grand héros, qu'après le choix du roi, 12
1065 Ce que vous demandez est plus à vous qu'à moi. 12
PERSÉE
         Que je puisse abuser ainsi de sa puissance ! 12
         Hasarder vos plaisirs sur votre obéissance ! 12
         Et de libérateur de vos rares beautés 12
         M'élever en tyran dessus vos volontés ! 12
1070 Princesse, mon bonheur vous aurait mal servie, 12
         S'il vous faisait esclave en vous rendant la vie, 12
         Et s'il n'avait sauvé des jours si précieux 12
         Que pour les attacher sous un joug odieux. 12
         C'est aux courages bas, c'est aux amants vulgaires, 12
1075 À faire agir pour eux l'autorité des pères. 12
         Souffrez à mon amour des chemins différents. 12
         J'ai vu parler pour moi les dieux et vos parents ; 12
         Je sens que mon espoir s'enfle de leur suffrage ; 12
         Mais je n'en veux enfin tirer autre avantage 12
1080 Que de pouvoir ici faire hommage à vos yeux 12
         Du choix de vos parents et du vouloir des dieux. 12
         Ils vous donnent à moi, je vous rends à vous-même ; 12
         Et comme enfin c'est vous, et non pas moi, que j'aime, 12
         J'aime mieux m'exposer à perdre un bien si doux, 12
1085 Que de vous obtenir d'un autre que de vous. 12
         Je garde cet espoir et hasarde le reste, 12
         Et me soit votre choix ou propice ou funeste, 12
         Je bénirai l'arrêt qu'en feront vos désirs, 12
         Si ma mort vous épargne un peu de déplaisirs. 12
1090 Remplissez mon espoir ou trompez mon attente, 12
         Je mourrai sans regret, si vous vivez contente ; 12
         Et mon trépas n'aura que d'aimables moments, 12
         S'il vous ôte un obstacle à vos contentements. 12
ANDROMÈDE
         C'est trop d'être vainqueur dans la même journée 12
1095 Et de ma retenue et de ma destinée. 12
         Après que par le roi vos vœux sont exaucés, 12
         Vous parler d'obéir c'était vous dire assez ; 12
         Mais vous voulez douter, afin que je m'explique, 12
         Et que votre victoire en devienne publique. 12
         Sachez donc…
PERSÉE
1100 Non, madame : où j'ai tant d'intérêt,
         Ce n'est pas devant moi qu'il faut faire l'arrêt. 12
         L'excès de vos bontés pourrait en ma présence 12
         Faire à vos sentiments un peu de violence : 12
         Ce bras vainqueur du monstre, et qui vous rend le jour, 12
1105 Pourrait en ma faveur séduire votre amour ; 12
         La pitié de mes maux pourrait même surprendre 12
         Ce cœur trop généreux pour s'en vouloir défendre ; 12
         Et le moyen qu'un cœur ou séduit ou surpris 12
         Fût juste en ses faveurs, ou juste en ses mépris ? 12
1110 De tout ce que j'ai fait ne voyez que ma flamme ; 12
         De tout ce qu'on vous dit ne croyez que votre âme ; 12
         Ne me répondez point, et consultez-la bien ; 12
         Faites votre bonheur sans aucun soin du mien : 12
         Je lui voudrais du mal s'il retranchait du vôtre, 12
1115 S'il vous pouvait coûter un soupir pour quelque autre, 12
         Et si quittant pour moi quelques destins meilleurs, 12
         Votre devoir laissait votre tendresse ailleurs. 12
         Je vous le dis encor dans ma plus douce attente, 12
         Je mourrai trop content si vous vivez contente, 12
1120 Et si l'heur de ma vie ayant sauvé vos jours, 12
         La gloire de ma mort assure vos amours. 12
         Adieu : je vais attendre ou triomphe ou supplice, 12
         L'un comme effet de grâce, et l'autre de justice. 12
ANDROMÈDE
         À ces profonds respects qu'ici vous me rendez 12
1125 Je ne réplique point, vous me le défendez ; 12
         Mais quoique votre amour me condamne au silence, 12
         Je vous dirai, seigneur, malgré votre défense, 12
         Qu'un héros tel que vous ne saurait ignorer 12
         Qu'ayant tout mérité, l'on doit tout espérer. 12
SCÈNE II
ANDROMÈDE
1130 Nymphes, l'auriez-vous cru, qu'en moins d'une journée 12
         J'aimasse de la sorte un autre que Phinée ? 12
         Le roi l'a commandé, mais de mon sentiment 12
         Je m'offrais en secret à son commandement. 12
         Ma flamme impatiente invoquait sa puissance, 12
1135 Et courait au-devant de mon obéissance. 12
         Je fais plus : au seul nom de mon premier vainqueur, 12
         L'amour à la colère abandonne mon cœur ; 12
         Et ce captif rebelle, ayant brisé sa chaîne, 12
         Va jusques au dédain, s'il ne passe à la haine. 12
1140 Que direz-vous d'un change et si prompt et si grand, 12
         Qui dans ce même cœur moi-même me surprend ? 12
AGLANTE
         Que pour faire un bonheur promis par tant d'oracles, 12
         Cette grande journée est celle des miracles, 12
         Et qu'il n'est pas aux dieux besoin de plus d'effort 12
1145 À changer votre cœur qu'à changer votre sort. 12
         Cet empire absolu qu'ils ont dessus nos âmes 12
         éteint comme il leur plaît et rallume nos flammes, 12
         Et verse dans nos cœurs, pour se faire obéir, 12
         Des principes secrets d'aimer et de haïr. 12
1150 Nous en voyions au vôtre en cette haute estime 12
         Que vous nous témoigniez pour ce bras magnanime ; 12
         Au défaut de l'amour que Phinée emportait, 12
         Il lui donnait dès lors tout ce qui lui restait ; 12
         Dès lors ces mêmes dieux, dont l'ordre s'exécute, 12
1155 Le penchaient du côté qu'ils préparaient sa chute, 12
         Et cette haute estime attendant ce beau jour 12
         N'était qu'un beau degré pour monter à l'amour. 12
CÉPHALIE
         Un digne amour succède à cette haute estime : 12
         Si je puis toutefois vous le dire sans crime, 12
1160 C'est hasarder beaucoup que croire entièrement 12
         L'impétuosité d'un si prompt changement. 12
         Comme pour vous Phinée eut toujours quelques charmes, 12
         Peut-être il ne lui faut qu'un soupir et deux larmes 12
         Pour dissiper un peu de cette avidité 12
1165 Qui d'un si gros torrent suit la rapidité. 12
         Deux amants que sépare une légère offense 12
         Rentrent d'un seul coup d'œil en pleine intelligence. 12
         Vous reverrez en lui ce qui le fit aimer, 12
         Les mêmes qualités qu'il vous plut estimer… 12
ANDROMÈDE
1170 Et j'y verrai de plus cette âme lâche et basse 12
         Jusqu'à m'abandonner à toute ma disgrâce ; 12
         Cet ingrat trop aimé qui n'osa me sauver, 12
         Qui me voyant périr, voulut se conserver, 12
         Et crut s'être acquitté devant ce que nous sommes, 12
1175 En querellant les dieux et menaçant les hommes. 12
         S'il eût… Mais le voici : voyons si ses discours 12
         Rompront de ce torrent ou grossiront le cours. 12
SCÈNE III
PHINÉE
         Sur un bruit qui m'étonne, et que je ne puis croire, 12
         Madame, mon amour, jaloux de votre gloire, 12
1180 Vient savoir s'il est vrai que vous soyez d'accord, 12
         Par un change honteux, de l'arrêt de ma mort. 12
         Je ne suis point surpris que le roi, que la reine, 12
         Suivent les mouvements d'une faiblesse humaine : 12
         Tout ce qui me surprend, ce sont vos volontés. 12
1185 On vous donne à Persée, et vous y consentez ! 12
         Et toute votre foi demeure sans défense, 12
         Alors que de mon bien on fait sa récompense ! 12
ANDROMÈDE
         Oui, j'y consens, Phinée, et j'y dois consentir ; 12
         Et quel que soit ce bien qu'il a su garantir, 12
1190 Sans vous faire injustice on en fait son salaire, 12
         Quand il a fait pour moi ce que vous deviez faire. 12
         De quel front osez-vous me nommer votre bien, 12
         Vous qu'on a vu tantôt n'y prétendre plus rien ? 12
         Quoi ? Vous consentirez qu'un monstre me dévore, 12
1195 Et ce monstre étant mort je suis à vous encore ! 12
         Quand je sors de péril vous revenez à moi ! 12
         Vous avez de l'amour, et je vous dois ma foi ! 12
         C'était de sa fureur qu'il me fallait défendre, 12
         Si vous vouliez garder quelque droit d'y prétendre : 12
1200 Ce demi-dieu n'a fait, quoi que vous prétendiez, 12
         Que m'arracher au monstre à qui vous me cédiez. 12
         Quittez donc cette vaine et téméraire idée ; 12
         Ne me demandez plus, quand vous m'avez cédée. 12
         Ce doit être pour vous même chose aujourd'hui, 12
1205 Ou de me voir au monstre, ou de me voir à lui. 12
PHINÉE
         Qu'ai-je oublié pour vous de ce que j'ai pu faire ? 12
         N'ai-je pas des dieux même attiré la colère ? 12
         Lorsque je vis Éole armé pour m'en punir, 12
         Fut-il en mon pouvoir de vous mieux retenir ? 12
1210 N'eurent-ils pas besoin d'un éclat de tonnerre, 12
         Ses ministres ailés, pour me jeter par terre ? 12
         Et voyant mes efforts avorter sans effets, 12
         Quels pleurs n'ai-je versés, et quels vœux n'ai-je faits ? 12
ANDROMÈDE
         Vous avez donc pour moi daigné verser des larmes, 12
1215 Lorsque pour me défendre un autre a pris les armes ! 12
         Et dedans mon péril vos sentiments ingrats 12
         S'amusaient à des vœux quand il fallait des bras ! 12
PHINÉE
         Que pouvais-je de plus, ayant vu pour Nérée 12
         De vingt amants armés la troupe dévorée ? 12
1220 Devais-je encor promettre un succès à ma main, 12
         Qu'on voyait au-dessus de tout l'effort humain ? 12
         Devais-je me flatter de l'espoir d'un miracle ? 12
ANDROMÈDE
         Vous deviez l'espérer sur la foi d'un oracle : 12
         Le ciel l'avait promis par un arrêt si doux ! 12
1225 Il l'a fait par un autre, et l'aurait fait par vous. 12
         Mais quand vous auriez cru votre perte assurée, 12
         Du moins ces vingt amants dévorés pour Nérée 12
         Vous laissaient un exemple et noble et glorieux, 12
         Si vous n'eussiez pas craint de périr à mes yeux. 12
1230 Ils voyaient de leur mort la même certitude ; 12
         Mais avec plus d'amour et moins d'ingratitude, 12
         Tous voulurent mourir pour leur objet mourant. 12
         Que leur amour du vôtre était bien différent ! 12
         L'effort de leur courage a produit vos alarmes, 12
1235 Vous a réduit aux vœux, vous a réduit aux larmes ; 12
         Et quoique plus heureuse en un semblable sort, 12
         Je vois d'un œil jaloux la gloire de sa mort. 12
         Elle avait vingt amants qui voulurent la suivre, 12
         Et je n'en avais qu'un, qui m'a voulu survivre. 12
1240 Encor ces vingt amants, qui vous ont alarmé, 12
         N'étaient pas tous aimés, et vous étiez aimé : 12
         Ils n'avaient la plupart qu'une faible espérance, 12
         Et vous aviez, Phinée, une entière assurance ; 12
         Vous possédiez mon cœur, vous possédiez ma foi ; 12
1245 N'était-ce point assez pour mourir avec moi ? 12
         Pouviez-vous ? …
PHINÉE
         Ah ! De grâce, imputez-moi, madame,
         Les crimes les plus noirs dont soit capable une âme ; 12
         Mais ne soupçonnez point ce malheureux amant 12
         De vous pouvoir jamais survivre un seul moment. 12
1250 J'épargnais à mes yeux un funeste spectacle, 12
         Où mes bras impuissants n'avaient pu mettre obstacle, 12
         Et tenais ma main prête à servir ma douleur 12
         Au moindre et premier bruit qu'eût fait votre malheur. 12
ANDROMÈDE
         Et vos respects trouvaient une digne matière 12
1255 À me laisser l'honneur de périr la première ! 12
         Ah ! C'était à mes yeux qu'il fallait y courir, 12
         Si vous aviez pour moi cette ardeur de mourir. 12
         Vous ne me deviez pas envier cette joie 12
         De voir offrir au monstre une première proie ; 12
1260 Vous m'auriez de la mort adouci les horreurs, 12
         Vous m'auriez fait du monstre adorer les fureurs ; 12
         Et lui voyant ouvrir ce gouffre épouvantable, 12
         Je l'aurais regardé comme un port favorable, 12
         Comme un vivant sépulcre où mon cœur amoureux 12
1265 Eût brûlé de rejoindre un amant généreux. 12
         J'aurais désavoué la valeur de Persée ; 12
         En me sauvant la vie il m'aurait offensée ; 12
         Et de ce même bras qu'il m'aurait conservé 12
         Je vous immolerais ce qu'il m'aurait sauvé. 12
1270 Ma mort aurait déjà couronné votre perte, 12
         Et la bonté du ciel ne l'aurait pas soufferte ; 12
         C'est à votre refus que les dieux ont remis 12
         En de plus dignes mains ce qu'ils m'avaient promis. 12
         Mon cœur eût mieux aimé le tenir de la vôtre ; 12
1275 Mais je vis par un autre, et vivrai pour un autre. 12
         Vous n'avez aucun lieu d'en devenir jaloux, 12
         Puisque sur ce rocher j'étais morte pour vous. 12
         Qui pouvait le souffrir peut me voir sans envie 12
         Vivre pour un héros de qui je tiens la vie ; 12
1280 Et quand l'amour encor me parlerait pour lui, 12
         Je ne puis disposer des conquêtes d'autrui. 12
         Adieu.
SCÈNE IV
PHINÉE
         Vous voulez donc que j'en fasse la mienne,
         Cruelle, et que ma foi de mon bras vous obtienne ? 12
         Eh bien ! Nous l'irons voir, ce bienheureux vainqueur, 12
1285 Qui triomphant d'un monstre, a dompté votre cœur. 12
         C'était trop peu pour lui d'une seule victoire, 12
         S'il n'eût dedans ce cœur triomphé de ma gloire ! 12
         Mais si sa main au monstre arrache un bien si cher, 12
         La mienne à son bonheur saura bien l'arracher ; 12
1290 Et vainqueur de tous deux en une seule tête, 12
         De ce qui fut mon bien je ferai ma conquête. 12
         La force me rendra ce que ne peut l'amour. 12
         Allons-y, chers amis, et montrons dès ce jour… 12
AMMON
         Seigneur, auparavant d'une âme plus remise 12
1295 Daignez voir le succès d'une telle entreprise. 12
         Savez-vous que Persée est fils de Jupiter, 12
         Et qu'ainsi vous avez le foudre à redouter ? 12
PHINÉE
         Je sais que Danaé fut son indigne mère : 12
         L'or qui plut dans son sein l'y forma d'adultère ; 12
1300 Mais le pur sang des rois n'est pas moins précieux 12
         Ni moins chéri du ciel que les crimes des dieux. 12
AMMON
         Mais vous ne savez pas, seigneur, que son épée 12
         De l'horrible Méduse a la tête coupée, 12
         Que sous son bouclier il la porte en tous lieux, 12
1305 Et que c'est fait de vous, s'il en frappe vos yeux. 12
PHINÉE
         On dit que ce prodige est pire qu'un tonnerre, 12
         Qu'il ne faut que le voir pour n'être plus que pierre, 12
         Et que naguère Atlas, qui ne s'en put cacher, 12
         À cet aspect fatal devint un grand rocher. 12
1310 Soit une vérité, soit un conte, n'importe ; 12
         Si la valeur ne peut, que le nombre l'emporte. 12
         Puisque Andromède enfin voulait me voir périr, 12
         Ou triompher d'un monstre afin de l'acquérir, 12
         Que fière de se voir l'objet de tant d'oracles, 12
1315 Elle veut que pour elle on fasse des miracles, 12
         Cette tête est un monstre aussi bien que celui 12
         Dont cet heureux rival la délivre aujourd'hui ; 12
         Et nous aurons ainsi dans un seul adversaire 12
         Et monstres à combattre, et miracles à faire. 12
1320 Peut-être quelques dieux prendront notre parti, 12
         Quoique de leur monarque il se dise sorti ; 12
         Et Junon pour le moins prendra notre querelle 12
         Contre l'amour furtif d'un époux infidèle. 12
Junon se fait voir dans un char superbe, tiré par deux paons, et si bine enrichi, qu'il paraît digne de l'orgueil de la déesse qui s'y fait porter. Elle se promène au milieu de l'air, dont nos poètes lui attribuent l'empire, et y fait plusieurs tours, tantôt à droite et tantôt à gauche, cependant qu'elle assure Phinée de sa protection.
SCÈNE V
JUNON
         N'en doute point, Phinée, et cesse d'endurer. 12
PHINÉE
1325 Elle-même paraît pour nous en assurer. 12
JUNON
         Je ne serai pas seule : ainsi que moi Neptune 12
         S'intéresse en ton infortune ; 8
         Et déjà la noire Alecton, 8
         Du fond des enfers déchaînée, 8
1330 A, par les ordres de Pluton, 8
         De mille cœurs pour toi la fureur mutinée : 12
         Fort de tant de seconds, ose, et sers mon courroux 12
         Contre l'indigne sang de mon perfide époux. 12
PHINÉE
         Nous te suivons, déesse ; et dessous tes auspices 12
1335 Nous franchirons sans peur les plus noirs précipices. 12
         Que craindrons-nous, amis ? Nous avons dieux pour dieux, 12
         Oracle pour oracle ; et la faveur des cieux, 12
         D'un contre-poids égal dessus nous balancée, 12
         N'est pas entièrement du côté de Persée. 12
JUNON
1340 Je te le dis encore, ose, et sers mon courroux 12
         Contre l'indigne sang de mon perfide époux. 12
AMMON
         Sous tes commandements nous y courons, déesse, 12
         Le cœur plein d'espérance, et l'âme d'allégresse. 12
         Allons, seigneur, allons assembler vos amis ; 12
1345 Courons au grand succès qu'elle vous a promis : 12
         Aussi bien le roi vient, il faut quitter la place, 12
         de peur…
PHINÉE
         Non, demeurez pour voir ce qui se passe ;
         Et songez à m'en faire un fidèle rapport, 12
         Tandis que je m'apprête à cet illustre effort. 12
SCÈNE VI
TIMANTE
1350 Seigneur, le souvenir des plus âpres supplices, 12
         Quand un tel bien les suit, n'a jamais que délices. 12
         Si d'un mal sans pareil nous nous vîmes surpris, 12
         Nous bénissons le ciel d'un tel mal à ce prix ; 12
         Et voyant quel époux il donne à la princesse, 12
1355 La douleur s'en termine en ces chants d'allégresse. 12
LE CHŒUR, chante
         Vivez, vivez, heureux amants, 8
         Dans les douceurs que l'amour vous inspire ; 10
         Vivez heureux, et vivez si longtemps, 10
         Qu'au bout d'un siècle entier on puisse encor vous dire : 12
1360 "Vivez, heureux amants. " 6
         Que les plaisirs les plus charmants 8
         Fassent les jours d'une si belle vie ; 10
         Qu'ils soient sans tache, et que tous leurs moments 10
         Fassent redire même à la voix de l'envie : 12
1365 " Vivez, heureux amants. " 6
         Que les peuples les plus puissants 8
         Dans nos souhaits à pleins vœux nous secondent ; 10
         Qu'aux dieux pour vous ils prodiguent l'encens, 10
         Et des bouts de la terre à l'envi nous répondent : 12
1370 "Vivez, heureux amants. " 6
CÉPHÉE
         Allons, amis, allons, dans ce comble de joie, 12
         Rendre grâces au ciel de l'heur qu'il nous envoie. 12
         Allons dedans le temple avecque mille vœux 12
         De cet illustre hymen achever les beaux nœuds. 12
1375 Allons sacrifier à Jupiter son père, 12
         Le prier de souffrir ce que nous pensons faire, 12
         Et ne s'offenser pas que ce noble lien 12
         Fasse un mélange heureux de son sang et du mien. 12
CASSIOPE
         Souffrez qu'auparavant par d'autres sacrifices 12
1380 Nous nous rendions des eaux les déités propices. 12
         Neptune est irrité ; les nymphes de la mer 12
         Ont de nouveaux sujets encor de s'animer ; 12
         Et comme mon orgueil fit naître leur colère, 12
         Par mes submissions je dois les satisfaire. 12
1385 Sur leurs sables, témoins de tant de vanités, 12
         Je vais sacrifier à leurs divinités ; 12
         Et conduisant ma fille à ce même rivage, 12
         De ces mêmes beautés leur rendre un plein hommage, 12
         Joindre nos vœux au sang des taureaux immolés, 12
1390 Puis nous vous rejoindrons au temple où vous allez. 12
PERSÉE
         Souffrez qu'en même temps de ma fière marâtre 12
         Je tâche d'apaiser la haine opiniâtre ; 12
         Qu'un pareil sacrifice et de semblables vœux 12
         Tirent d'elle l'aveu qui peut me rendre heureux. 12
1395 Vous savez que Junon à ce lien préside, 12
         Que sans elle l'hymen marche d'un pied timide, 12
         Et que sa jalousie aime à persécuter 12
         Quiconque ainsi que moi sort de son Jupiter. 12
CÉPHÉE
         Je suis ravi de voir qu'au milieu de vos flammes 12
1400 De si dignes respects règnent dessus vos âmes. 12
         Allez, j'immolerai pour vous à Jupiter, 12
         Et je ne vois plus rien enfin à redouter. 12
         Des dieux les moins bénins l'éternelle puissance 12
         Ne veut de nous qu'amour et que reconnaissance ; 12
1405 Et jamais leur courroux ne montre de rigueurs 12
         Que n'abatte aussitôt l'abaissement des cœurs. 12
ACTE V
DÉCORATION DU CINQUIÈME ACTE. L'architecture ne s'est pas épuisé en la structure de ce palais royal. Le temple qui lui succède a tan davantage sur lui, qu'il fait mépriser ce qu'on admirait : aussi est-il juste que la demeure des Dieux l'emporte sur celle des hommes, et l'art du sieur Torrelli est ici d'autant plus merveilleux qu'il fait paraître une grande diversité en ces deux décorations, quoiqu'elles soient presque le même chose. On voit encore en celle-ci deux rangs de colonnes comme en l'autre, mais d'un ordre si différent, qu'on n'y remarque aucun rapport. Celles-ci sort du porphyre, et tous les accompagnements qui les soutiennent et qui les finissent, de bronze ciselé, dont la gravure représente quantité de dieux et de déesses. La réflexion des lumières sur ce bronze en fait sortir un jour tout extraordinaire. Un grand et superbe dôme couvre le milieu de ce temple magnifique, l'artifice de l'ouvrier jette une galerie toute brillante d'or et d'azur. Le dessous de cette galerie laisse voir le dedans du temple par trois portes d'argent ouvragées à jour : on y verrait Céphée sacrifiant à Jupiter pour le mariage de sa fille, n'était que l'attention que les spectateurs prêteraient à ce sacrifice les détournerait de celle qu'ils doivent à ce qui se passe dans le parvis que représente le théâtre.
SCÈNE PREMIÈRE
AMMON
         Vos amis assemblés brûlent tous de vous suivre, 12
         Et Junon dans son temple entre vos mains le livre. 12
         Ce rival, presque seul au pied de son autel, 12
1410 Semble attendre à genoux l'honneur du coup mortel. 12
         Là, comme la déesse agréera la victime, 12
         Plus les lieux seront saints, moindre en sera le crime ; 12
         Et son aveu changeant de nom à l'attentat, 12
         Ce sera sacrifice au lieu d'assassinat. 12
PHINÉE
1415 Que me sert que Junon, que Neptune propice, 12
         Que tous les dieux ensemble aiment ce sacrifice, 12
         Si la seule déesse à qui je fais des vœux 12
         Ne m'en voit que d'un œil d'autant plus rigoureux, 12
         Et si ce coup, sensible au cœur de l'inhumaine, 12
1420 D'un injuste mépris fait une juste haine ? 12
         Ami, quelque fureur qui puisse m'agiter, 12
         Je cherche à l'acquérir, et non à l'irriter ; 12
         Et m'immoler l'objet de sa nouvelle flamme, 12
         Ce n'est pas le chemin de rentrer dans son âme. 12
AMMON
1425 Mais, seigneur, vous touchez à ce moment fatal 12
         Qui pour jamais la donne à cet heureux rival. 12
         En cette extrémité que prétendez-vous faire ? 12
PHINÉE
         Tout, hormis l'irriter ; tout, hormis lui déplaire : 12
         Soupirer à ses pieds, pleurer à ses genoux, 12
1430 Trembler devant sa haine, adorer son courroux. 12
AMMON
         Quittez, quittez, seigneur, un respect si funeste ; 12
         Ôtez-vous ce rival, et hasardez le reste : 12
         En dût-elle à jamais dédaigner vos soupirs, 12
         La vengeance elle seule a de si doux plaisirs… 12
PHINÉE
1435 N'en cherchons les douceurs, ami, que les dernières. 12
         Rarement un amant les peut goûter entières ; 12
         Et quand de sa vengeance elles sont tout le fruit, 12
         Ce sont fausses douceurs que l'amertume suit. 12
         La mort de son rival, les pleurs de son ingrate, 12
1440 Ont bien je ne sais quoi qui dans l'abord le flatte ; 12
         Mais de ce cher objet s'en voyant plus haï, 12
         Plus il s'en est flatté, plus il s'en croit trahi. 12
         Sous d'éternels regrets son âme est abattue, 12
         Et sa propre vengeance incessamment le tue. 12
1445 Ce n'est pas que je veuille enfin la négliger : 12
         Si je ne puis fléchir, je cours à me venger ; 12
         Mais souffre à mon amour, mais souffre à ma faiblesse 12
         Encore un peu d'effort auprès de ma princesse. 12
         Un amant véritable espère jusqu'au bout, 12
1450 Tant qu'il voit un moment qui peut lui rendre tout. 12
         L'inconstante, peut-être encor toute étonnée, 12
         N'était pas bien à soi quand elle s'est donnée ; 12
         Et la reconnaissance a fait plus que l'amour 12
         En faveur d'une main qui lui rendait le jour. 12
1455 Au sortir du péril, pâle encore et tremblante, 12
         L'image de la mort devant les yeux errante, 12
         Elle a cru tout devoir à son libérateur ; 12
         Mais souvent le devoir ne donne pas le cœur ; 12
         Il agit rarement sans un peu d'imposture, 12
1460 Et fait peu de présents dont ce cœur ne murmure. 12
         Peut-être, ami, peut-être après ce grand effroi 12
         Son amour en secret aura parlé pour moi : 12
         Les traits mal effacés de tant d'heureux services, 12
         Les douceurs d'un beau feu qui furent ses délices, 12
1465 D'un regret amoureux touchant son souvenir, 12
         Auront en ma faveur surpris quelque soupir, 12
         Qui s'échappant d'un cœur qu'elle force à ma perte, 12
         M'en aura pu laisser la porte encore ouverte. 12
         Ah ! Si ce triste hymen se pouvait éloigner ! 12
AMMON
1470 Quoi ? Vous voulez encor vous faire dédaigner ? 12
         Sous ce honteux espoir votre fureur se dompte ? 12
PHINÉE
         Que veux-tu ? Ne sois point le témoin de ma honte : 12
         Andromède revient ; va trouver nos amis, 12
         Va préparer leurs bras à ce qu'ils m'ont promis. 12
1475 Ou mes nouveaux respects fléchiront l'inhumaine, 12
         Ou ses nouveaux mépris animeront ma haine ; 12
         Et tu verras mes feux, changés en juste horreur, 12
         Armer mes désespoirs, et hâter ma fureur. 12
AMMON
         Je vous plains ; mais enfin j'obéis, et vous laisse. 12
SCÈNE II
PHINÉE
1480 Une seconde fois, adorable princesse, 12
         Malgré de vos rigueurs l'impérieuse loi… 12
ANDROMÈDE
         Quoi ? Vous voyez la reine, et vous parlez à moi ! 12
PHINÉE
         C'est de vous seule aussi que j'ai droit de me plaindre : 12
         Je serais trop heureux de la voir vous contraindre, 12
1485 Et n'accuserais plus votre infidélité, 12
         Si vous vous excusiez sur son autorité. 12
         Au nom de cette amour autrefois si puissante, 12
         Aidez un peu la mienne à vous faire innocente : 12
         Dites-moi que votre âme à regret obéit, 12
1490 Qu'un rigoureux devoir malgré vous me trahit ; 12
         Donnez-moi lieu de dire : " elle-même elle en pleure, 12
         Elle change forcée, et son cœur me demeure ; " 12
         Et soudain, de la reine embrassant les genoux, 12
         Vous m'y verrez mourir sans me plaindre de vous. 12
1495 Mais que lui puis-je, hélas ! Demander pour remède, 12
         Quand la main qui me tue est celle d'Andromède, 12
         Et que son cœur léger ne court au changement 12
         Qu'avec la vanité d'y courir justement ? 12
CASSIOPE
         Et quel droit sur ce cœur pouvait garder Phinée, 12
1500 Quand Persée a trouvé la place abandonnée, 12
         Et n'a fait autre chose, en prenant son parti, 12
         Que s'emparer d'un lieu dont vous étiez sorti ? 12
         Mais sorti, le dirai-je, et pourrez-vous l'entendre ? 12
         Oui, sorti lâchement, de peur de le défendre. 12
1505 Ainsi nous n'avons fait que le récompenser 12
         D'un bien où votre bras venait de renoncer, 12
         Que vous cédiez au monstre, à lui-même, à tout autre : 12
         Si c'est une injustice, examinons la vôtre. 12
         La voyant exposée aux rigueurs de son sort, 12
1510 Vous vous étiez déjà consolé de sa mort ; 12
         Et quand par un héros le ciel l'a garantie, 12
         Vous ne vous pouvez plus consoler de sa vie. 12
PHINÉE
         Ah ! Madame…
CASSIOPE
         Eh bien ! Soit, vous avez soupiré
         Autant que l'a pu faire un cœur désespéré. 12
1515 Jamais aucun tourment n'égala votre peine ; 12
         Certes, quelque douleur dont votre âme fût pleine, 12
         Ce désespoir illustre et ces nobles regrets 12
         Lui devaient un peu plus que des soupirs secrets. 12
         À ce défaut, Persée…
PHINÉE
         Ah ! C'en est trop, madame ;
1520 Ce nom rend, malgré moi, la fureur à mon âme : 12
         Je me force au respect ; mais toujours le vanter, 12
         C'est me forcer moi-même à ne rien respecter. 12
         Qu'a-t-il fait, après tout, si digne de vous plaire, 12
         Qu'avec un tel secours tout autre n'eût pu faire ? 12
1525 Et tout héros qu'il est, qu'eût-il osé pour vous, 12
         S'il n'eût eu que sa flamme et son bras comme nous ? 12
         Mille et mille auraient fait des actions plus belles, 12
         Si le ciel comme à lui leur eût prêté des ailes ; 12
         Et vous les auriez vus encor plus généreux, 12
1530 S'ils eussent vu le monstre et le péril sous eux : 12
         On s'expose aisément quand on n'a rien à craindre. 12
         Combattre un ennemi qui ne pouvait l'atteindre, 12
         Voir sa victoire sûre et daigner l'accepter, 12
         C'est tout le rare exploit dont il se peut vanter ; 12
1535 Et je ne comprends point ni quelle en est la gloire, 12
         Ni quel grand prix mérite une telle victoire. 12
CASSIOPE
         Et votre aveuglement sera bien moins compris, 12
         Qui d'un sujet d'estime en fait un de mépris. 12
         Le ciel, qui mieux que nous connaît ce que nous sommes, 12
1540 Mesure ses faveurs au mérite des hommes ; 12
         Et d'un pareil secours vous auriez eu l'appui, 12
         S'il eût pu voir en vous mêmes vertus qu'en lui. 12
         Ce sont grâces d'en haut rares et singulières, 12
         Qui n'en descendent point pour des âmes vulgaires ; 12
1545 Ou pour en mieux parler, la justice des cieux 12
         Garde ce privilège au digne sang des dieux : 12
         C'est par là que leur roi vient d'avouer sa race. 12
ANDROMÈDE
         Je dirai plus, Phinée ; et pour vous faire grâce, 12
         Je veux ne rien devoir à cet heureux secours 12
1550 Dont ce vaillant guerrier a conservé mes jours ; 12
         Je veux fermer les yeux sur toute cette gloire, 12
         Oublier mon péril, oublier sa victoire, 12
         Et quel qu'en soit enfin le mérite ou l'éclat, 12
         Ne juger entre vous que depuis le combat. 12
1555 Voyez ce qu'il a fait, lorsque après ces alarmes, 12
         Me voyant toute acquise au bonheur de ses armes, 12
         Ayant pour lui les dieux, ayant pour lui le roi, 12
         Dans sa victoire même il s'est vaincu pour moi. 12
         Il m'a sacrifié tout ce haut avantage ; 12
1560 De toute sa conquête il m'a fait un hommage ; 12
         Il m'en a fait un don ; et fort de tant de voix, 12
         Au péril de tout perdre, il met tout à mon choix : 12
         Il veut tenir pour grâce un si juste salaire ; 12
         Il réduit son bonheur à ne me point déplaire ; 12
1565 Préférant mes refus, préférant son trépas 12
         À l'effet de ses vœux qui ne me plairait pas. 12
         En usez-vous de même ? Et votre violence 12
         Garde-t-elle pour moi la même déférence ? 12
         Vous avez contre vous et les dieux et le roi, 12
1570 Et vous voulez encor m'obtenir malgré moi ! 12
         Sous ombre d'une foi qui se tient en réserve, 12
         Je dois à votre amour ce qu'un autre conserve ; 12
         À moins que d'être ingrate à mon libérateur, 12
         À moins que d'adorer un lâche adorateur, 12
1575 Que d'être à mes parents, aux dieux mêmes rebelle, 12
         Vous crierez après moi sans cesse : " à l'infidèle ! " 12
         C'était aux yeux du monstre, au pied de ce rocher, 12
         Que l'effet de ma foi se devait rechercher ; 12
         Mon âme, encor pour vous de même ardeur pressée, 12
1580 Vous eût tendu la main au mépris de Persée, 12
         Et cru plus glorieux qu'on m'eût vue aujourd'hui 12
         Expirer avec vous que régner avec lui. 12
         Mais puisque vous m'avez envié cette joie, 12
         Cessez de m'envier ce que le ciel m'envoie ; 12
1585 Et souffrez que je tâche enfin à mériter, 12
         Au refus de Phinée, un fils de Jupiter. 12
PHINÉE
         Je perds donc temps, madame, et votre âme obstinée 12
         N'a plus amour, ni foi, ni pitié pour Phinée ? 12
         Un peu de vanité qui flatte vos parents, 12
1590 Et d'un rival adroit les respects apparents, 12
         Font plus en un moment, avec leurs artifices, 12
         Que n'ont fait en six ans ma flamme et mes services ? 12
         Je ne vous dirai point que de pareils respects 12
         À tout autre que vous pourraient être suspects, 12
1595 Que qui peut se priver de la personne aimée 12
         N'a qu'une ardeur civile et fort mal allumée, 12
         Que dans ma violence on doit voir plus d'amour : 12
         C'est un présent des cieux, faites-lui votre cour ; 12
         Plus fidèle qu'à moi, tenez-lui mieux parole : 12
1600 J'en vais rougir pour vous, cependant qu'il me vole ; 12
         Mais ce rival peut-être, après m'avoir volé, 12
         Ne sera pas toujours sur ce cheval ailé. 12
ANDROMÈDE
         Il n'en a pas besoin s'il n'a que vous à craindre. 12
PHINÉE
         Il peut avec le temps être le plus à plaindre. 12
ANDROMÈDE
1605 Il porte à son côté de quoi l'en garantir. 12
PHINÉE
         Vous l'attendez ici, je vais l'en avertir. 12
CASSIOPE
         Son amour peut sans vous nous rendre cet office. 12
PHINÉE
         Le mien s'efforcera pour ce dernier service. 12
         Vous pouvez cependant divertir vos esprits 12
1610 À rendre compte au roi de vos justes mépris. 12
SCÈNE III
CÉPHÉE
         Que faisait là Phinée ? Est-il si téméraire 12
         Que ce que font les dieux il pense à le défaire ? 12
CASSIOPE
         Après avoir prié, soupiré, menacé, 12
         Il vous a vu, seigneur, et l'orage a passé. 12
CÉPHÉE
1615 Et vous prêtiez l'oreille à ses discours frivoles ? 12
CASSIOPE
         Un amant qui perd tout peut perdre des paroles ; 12
         Et l'écouter sans trouble et sans rien hasarder, 12
         C'est la moindre faveur qu'on lui puisse accorder. 12
         Mais, seigneur, dites-nous si Jupiter propice 12
1620 Se déclare en faveur de votre sacrifice, 12
         Si de notre famille il se rend le soutien, 12
         S'il consent l'union de notre sang au sien. 12
CÉPHÉE
         Jamais les feux sacrés et la mort des victimes 12
         N'ont daigné mieux répondre à des vœux légitimes. 12
1625 Tous auspices heureux ; et le grand Jupiter 12
         Par des signes plus clairs ne pouvait l'accepter, 12
         À moins qu'y joindre encor l'honneur de sa présence, 12
         Et de sa propre bouche assurer l'alliance. 12
CASSIOPE
         Les nymphes de la mer nous en ont fait autant ; 12
1630 Toutes ont hors des flots paru presque à l'instant ; 12
         Et leurs bénins regards envoyés au rivage 12
         Avecque notre encens ont reçu notre hommage ; 12
         Après le sacrifice honoré de leurs yeux, 12
         Où Neptune à l'envi mêlait ses demi-dieux, 12
1635 Toutes ont témoigné d'un penchement de tête 12
         Consentir au bonheur que le ciel nous apprête ; 12
         Et nos submissions désarmant leurs dédains, 12
         Toutes ont pour adieu battu l'onde des mains. 12
         Que si même bonheur suit les vœux de Persée, 12
1640 Qu'il ait vu de Junon sa prière exaucée, 12
         Nous n'avons plus à craindre aucun sinistre effet. 12
CÉPHÉE
         Les dieux ne laissent point leur ouvrage imparfait : 12
         N'en doutez point, madame, aussi bien que Neptune 12
         Junon consentira notre bonne fortune. 12
         Mais que nous veut Aglante ?
SCÈNE IV
AGLANTE
1645 Ah ! Seigneur, au secours !
         Du généreux Persée on attaque les jours. 12
         Presque au sortir du temple une troupe mutine 12
         Vient de l'environner, et déjà l'assassine. 12
         Phinée en les joignant, furieux et jaloux, 12
1650 Leur a crié : « Main basse ! À lui seul, donnez tous ! » 12
         Ceux qui l'accompagnaient tout aussitôt se rendent, 12
         Clyte et Nylée encor vaillamment le défendent ; 12
         Mais ce sont vains efforts de peu d'autres suivis, 12
         Et je viens toute en pleurs vous en donner avis. 12
CASSIOPE
1655 Dieux ! Est-ce là l'effet de tant d'heureux présages ? 12
         Allez, gardes, allez signaler vos courages ; 12
         Allez perdre ce traître, et punir ce voleur 12
         Qui prétend sous le nombre accabler la valeur. 12
CÉPHÉE
         Modérez vos frayeurs, et vous, séchez vos larmes. 12
1660 Le ciel n'a point besoin du secours de nos armes ; 12
         Il a de ce héros trop pris les intérêts, 12
         Pour n'avoir pas pour lui des miracles tous prêts : 12
         Et peut-être bientôt sur ce lâche adversaire 12
         Vous entendrez tomber la foudre de son père. 12
1665 Jugez de l'avenir par ce qui s'est passé ; 12
         Les dieux achèveront ce qu'ils ont commencé ; 12
         Oui, les dieux à leur sang doivent ce privilège : 12
         Y mêler notre main, c'est faire un sacrilège. 12
CASSIOPE
         Seigneur, sur cet espoir hasarder ce héros, 12
         c'est trop…
SCÈNE V
PHORBAS
1670 Mettez, grand roi, votre esprit en repos ;
         La tête de Méduse a puni tous ces traîtres. 12
CÉPHÉE
         Le ciel n'est point menteur, et les dieux sont nos maîtres. 12
PHORBAS
         Aussitôt que Persée a pu voir son rival : 12
         "Descendons, a-t-il dit, en un combat égal ; 12
1675 Quoique j'aie en ma main un entier avantage, 12
         Je ne veux que mon bras, ne prends que ton courage. 12
         — Prends, prends cet avantage, et j'userai du mien, " 12
         Dit Phinée ; et soudain, sans plus répondre rien, 12
         Les siens donnent en foule, et leur troupe pressée 12
1680 Fait choir Ménale et Clyte aux pieds du grand Persée. 12
         Il s'écrie aussitôt : « Amis, fermez les yeux, 12
         Et sauvez vos regards de ce présent des cieux : 12
         J'atteste qu'on m'y force, et n'en fais plus d'excuse .» 12
         Il découvre à ces mots la tête de Méduse. 12
1685 Soudain j'entends des cris qu'on ne peut achever ; 12
         J'entends gémir les uns, les autres se sauver ; 12
         J'entends le repentir succéder à l'audace ; 12
         J'entends Phinée enfin qui lui demande grâce. 12
         « Perfide, il n'est plus temps, » lui dit Persée. Il fuit : 12
1690 J'entends comme à grands pas ce vainqueur le poursuit ; 12
         Comme il court se venger de qui l'osait surprendre ; 12
         Je l'entends s'éloigner, puis je cesse d'entendre. 12
         Alors, ouvrant les yeux par son ordre fermés, 12
         Je vois tous ces méchants en pierre transformés ; 12
1695 Mais l'un plein de fureur, et l'autre plein de crainte, 12
         En porte sur le front l'image encore empreinte ; 12
         Et tel voulait frapper, dont le coup suspendu 12
         Demeure en sa statue à demi descendu ; 12
         tant cet affreux prodige…
SCÈNE VI
CÉPHÉE, à Persée
         Est-il puni, ce lâche,
         cet impie ?
PERSÉE
1700 Oui, seigneur ; et si sa mort vous fâche,
         Si c'est de votre sang avoir fait peu d'état… 12
CÉPHÉE
         Il n'est plus de ma race après son attentat : 12
         Ce crime l'en dégrade, et ce coup téméraire 12
         Efface de mon sang l'illustre caractère. 12
1705 Perdons-en la mémoire, et faisons-la céder 12
         À l'heur de vous revoir et de vous posséder, 12
         Vous que le juste ciel, remplissant son oracle, 12
         Par miracle nous donne, et nous rend par miracle 12
         Entrons dedans ce temple, où l'on n'attend que vous 12
1710 Pour nous unir aux dieux par des liens si doux ; 12
         Entrons sans différer. Mais quel nouveau prodige 12
Les portes se ferment comme ils veulent entrer.
         Dans cet excès de joie à craindre nous oblige ? 12
         Qui nous ferme la porte et nous défend d'entrer 12
         Où tout notre bonheur se devait rencontrer ? 12
PERSÉE
1715 Puissant maître du foudre, est-il quelque tempête 12
         Que le destin jaloux à dissiper m'apprête ? 12
         Quelle nouvelle épreuve attaque ma vertu ? 12
         Après ce qu'elle a fait, la désavouerais-tu ? 12
         Ou si c'est que le prix dont tu la vois suivie 12
1720 Au bonheur de ton fils te fait porter envie ? 12
SCÈNE VII
MERCURE, au milieu de l'air
         Roi, reine, et vous princesse, et vous heureux vainqueur, 12
         Que Jupiter mon père 6
         Tient pour mon digne frère, 6
         Ne craignez plus du sort la jalouse rigueur. 12
1725 Ces portes du temple fermées, 8
         Dont vos âmes sont alarmées, 8
         Vous marquent des faveurs où tout le ciel consent : 12
         Tous les dieux sont d'accord de ce bonheur suprême ; 12
         Et leur monarque tout-puissant 8
1730 Vous le vient apprendre lui-même. 8
Mercure revole en haut après avoir parlé.
CASSIOPE
         Redoublons donc nos vœux, redoublons nos ferveurs, 12
         Pour mériter du ciel ces nouvelles faveurs. 12
CHŒUR de MUSIQUE
         Maître des dieux, hâte-toi de paraître, 10
         Et de verser sur ton sang et nos rois 10
1735 Les grâces que garde ton choix 8
         À ceux que tu fais naître. 6
         Fais choir sur eux de nouvelles couronnes, 10
         Et fais-nous voir, par un heur accompli, 10
         Qu'ils ont tous dignement rempli 8
1740 Le rang que tu leur donnes. 6
Tandis qu'on chante, Jupiter descend du ciel dans un trône tout éclatant d'or et de lumières, enfermé dans un nuage qui l'environne. A ses deux côtés, deux autres nuages apportent jusqu'à terre Junon et Neptune, apaisés par les sacrifices des amants ; ils se déploient en rond autour de celui de Jupiter, et, occupant toute la face du théâtre, ils font le plus agréable spectacle de toute cette représentation.
SCÈNE VIII
JUPITER, dans son trône au milieu de l'air
         Des noces de mon fils la terre n'est pas digne, 12
         La gloire en appartient aux cieux, 8
         Et c'est là ce bonheur insigne 8
         Qu'en vous fermant mon temple ont annoncé les dieux. 12
1745 Roi, reine, et vous amants, venez sans jalousie 12
         Vivre à jamais en ce brillant séjour, 10
         Où le nectar et l'ambrosie 8
         Vous seront comme à nous prodigués chaque jour ; 12
         Et quand la nuit aura tendu ses voiles, 10
1750 Vos corps semés de nouvelles étoiles, 10
         Du haut du ciel éclairant aux mortels, 10
         Leur apprendront qu'il vous faut des autels. 10
JUNON, à Persée
         Junon même y consent, et votre sacrifice 12
         A calmé les fureurs de son esprit jaloux. 12
NEPTUNE, à Cassiope
1755 Neptune n'est pas moins propice, 8
         Et vos encens désarment son courroux. 10
JUNON
         Venez, héros, et vous Céphée, 8
         Prendre là-haut vos places de ma main. 10
NEPTUNE
         Reines, venez ; que ma haine étouffée 10
1760 Vous conduise elle-même à cet heur souverain. 12
PERSÉE
         Accablés et surpris d'une faveur si grande… 12
JUNON
         Arrêtez là votre remerciement : 10
         L'obéissance est le seul compliment 10
         Qu'agrée un Dieu quand il commande. 8
Sitôt que Junon a dit ces vers, elle fait prendre place au Roi et à Persée auprès d'elle. Neptune fait le même honneur à la reine et la princesse Andromède ; et tous ensemble remontent dans le ciel qui les attend, cependant que le peuple, pour acclamation publique, chante ces vers qui viennent d'être prononcés par Jupiter.
LE CHŒUR
1765 Allez, amants, allez sans jalousie 10
         Vivre à jamais en ce brillant séjour, 10
         Où le nectar et l'ambrosie 8
         Vous seront comme aux dieux prodigués chaque jour ; 12
         Et quand la nuit aura tendu ses voiles, 10
1770 Vos corps semés de nouvelles étoiles, 10
         Du haut du ciel éclairant aux mortels, 10
         Leur apprendront qu'il vous faut des autels. 10
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie