COR24/COR24
Pierre Corneille
1660
La conquête de la Toison d'or
TRAGÉDIE
PERSONNAGES DU PROLOGUE
La France
La Victoire
Mars
La Paix
L'Hyménée
La Discorde
L'Envie
Quatre amours
PERSONNAGES DE LA TRAGÉDIE
Jupiter
Junon
Pallas
Iris
L'Amour
Le Soleil
Aète
roi de Colchos, fils du Soleil
Absyrte
fils d'Aète
Chalciope
fille d'Aète, veuve de Phryxus
Médée
fille d'Aète, amante de Jason
Hypsipyle
reine de Lemnos
Jason
prince de Thessalie, chef des Argonautes
Pélée
Argonaute
Iphite
Argonaute
Orphée
Argonaute
Zéthès
Argonaute ailé, fils de Borée et Orithye
Calais
Argonaute ailé, fils de Borée et Orithye
Glauque
dieu marin
Deux Tritons
Deux Sirènes
Quatre Vents
La scène est à Colchos.
PROLOGUE
SCÈNE PREMIÈRE
La France
         Doux charme des héros, immortelle Victoire, 12
         Âme de leur vaillance, et source de leur gloire, 12
         Vous qu'on fait si volage, et qu'on voit toutefois 12
         Si constante à me suivre, et si ferme en ce choix, 12
5 Ne vous offensez pas si j'arrose de larmes 12
         Cette illustre union qu'ont avec vous mes armes, 12
         Et si vos faveurs même obstinent mes soupirs 12
         À pousser vers la Paix mes plus ardents désirs. 12
         Vous faites qu'on m'estime aux deux bouts de la terre, 12
10 Vous faites qu'on m'y craint ; mais il vous faut la guerre ; 12
         Et quand je vois quel prix me coûtent vos lauriers, 12
         J'en vois avec chagrin couronner mes guerriers. 12
La Victoire
         Je ne me repens point, incomparable France, 12
         De vous avoir suivie avec tant de constance : 12
15 Je vous prépare encor mêmes attachements ; 12
         Mais j'attendais de vous d'autres remercîments. 12
         Vous lassez-vous de moi qui vous comble de gloire, 12
         De moi qui de vos fils assure la mémoire, 12
         Qui fais marcher partout l'effroi devant leurs pas ? 12
La France
20 Ah ! Victoire, pour fils n'ai-je que des soldats ? 12
         La gloire qui les couvre, à moi-même funeste, 12
         Sous mes plus beaux succès fait trembler tout le reste ; 12
         Ils ne vont aux combats que pour me protéger, 12
         Et n'en sortent vainqueurs que pour me ravager. 12
25 S'ils renversent des murs, s'ils gagnent des batailles, 12
         Ils prennent droit par là de ronger mes entrailles : 12
         Leur retour me punit de mon trop de bonheur, 12
         Et mes bras triomphants me déchirent le cœur. 12
         À vaincre tant de fois mes forces s'affaiblissent : 12
30 L'état est florissant, mais les peuples gémissent ; 12
         Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits, 12
         Et la gloire du trône accable les sujets. 12
         Voyez autour de moi que de tristes spectacles ! 12
         Voilà ce qu'en mon sein enfantent vos miracles. 12
35 Quelque encens que je doive à cette fermeté 12
         Qui vous fait en tous lieux marcher à mon côté, 12
         Je me lasse de voir mes villes désolées, 12
         Mes habitants pillés, mes campagnes brûlées. 12
         Mon roi, que vous rendez le plus puissant des rois, 12
40 En goûte moins le fruit de ses propres exploits ; 12
         Du même œil dont il voit ses plus nobles conquêtes, 12
         Il voit ce qu'il leur faut sacrifier de têtes ; 12
         De ce glorieux trône où brille sa vertu, 12
         Il tend sa main auguste à son peuple abattu ; 12
45 Et comme à tous moments la commune misère 12
         Rappelle en son grand cœur les tendresses de père, 12
         Ce cœur se laisse vaincre aux vœux que j'ai formés, 12
         Pour faire respirer ce que vous opprimez. 12
La Victoire
         France, j'opprime donc ce que je favorise ! 12
50 À ce nouveau reproche excusez ma surprise : 12
         J'avais cru jusqu'ici qu'à vos seuls ennemis 12
         Ces termes odieux pouvaient être permis, 12
         Qu'eux seuls de ma conduite avoient droit de se plaindre. 12
La France
         Vos dons sont à chérir, mais leur suite est à craindre : 12
55 Pour faire deux héros ils font cent malheureux ; 12
         Et ce dehors brillant que mon nom reçoit d'eux 12
         M'éclaire à voir les maux qu'à ma gloire il attache, 12
         Le sang dont il m'épuise, et les nerfs qu'il m'arrache. 12
La Victoire
         Je n'ose condamner de si justes ennuis, 12
60 Quand je vois quels malheurs malgré moi je produis ; 12
         Mais ce dieu dont la main m'a chez vous affermie 12
         Vous pardonnera-t-il d'aimer son ennemie ? 12
         Le voilà qui paraît, c'est lui-même, c'est Mars, 12
         Qui vous lance du ciel de farouches regards ; 12
65 Il menace, il descend : apaisez sa colère 12
         Par le prompt désaveu d'un souhait téméraire. 12
SCÈNE II
Mars
         France ingrate, tu veux la paix ! 8
         Et pour toute reconnaissance 8
         D'avoir en tant de lieux étendu ta puissance, 12
70 Tu murmures de mes bienfaits ! 8
         Encore un lustre ou deux, et sous tes destinées 12
         J'aurais rangé le sort des têtes couronnées ; 12
         Ton état n'aurait eu pour bornes que ton choix ; 12
         Et tu devais tenir pour assuré présage, 12
75 Voyant toute l'Europe apprendre ton langage, 12
         Que toute cette Europe allait prendre tes lois. 12
         Tu renonces à cette gloire ; 8
         La Paix a pour toi plus d'appas, 8
         Et tu dédaignes la Victoire 8
80 Que j'ai de ma main propre attachée à tes pas ! 12
         Vois dans quels fers sous moi la Discorde et l'Envie 12
         Tiennent cette Paix asservie. 8
         La Victoire t'a dit comme on peut m'apaiser ; 12
         J'en veux bien faire encor ta compagne éternelle ; 12
85 Mais sache que je la rappelle, 8
         Si tu manques d'en bien user. 8
SCÈNE III
La Paix
         En vain à tes soupirs il est inexorable : 12
         Un dieu plus fort que lui me va rejoindre à toi ; 12
         Et tu devras bientôt ce succès adorable 12
90 À cette reine incomparable 8
         Dont les soins et l'exemple ont formé ton grand roi. 12
         Ses tendresses de sœur, ses tendresses de mère, 12
         Peuvent tout sur un fils, peuvent tout sur un frère. 12
         Bénis, France, bénis ce pouvoir fortuné ; 12
95 Bénis le choix qu'il fait d'une reine comme elle : 12
         Cent rois en sortiront, dont la gloire immortelle 12
         Fera trembler sous toi l'univers étonné, 12
         Et dans tout l'avenir sur leur front couronné 12
         Portera l'image fidèle 8
100 De celui qu'elle t'a donné. 8
         Ce dieu dont le pouvoir suprême 8
         Étouffe d'un coup d'œil les plus vieux différends, 12
         Ce dieu par qui l'amour plaît à la vertu même, 12
         Et qui borne souvent l'espoir des conquérants, 12
105 Le blond et pompeux Hyménée 8
         Prépare en ta faveur l'éclatante journée 12
         Où sa main doit briser mes fers. 8
         Ces monstres insolents dont je suis prisonnière, 12
         Prisonniers à leur tour au fond de leurs enfers, 12
110 Ne pourront mêler d'ombre à sa vive lumière. 12
         À tes cantons les plus déserts 8
         Je rendrai leur beauté première ; 8
         Et dans les doux torrents d'une allégresse entière 12
         Tu verras s'abîmer tes maux les plus amers. 12
115 Tu vois comme déjà ces deux hautes puissances, 12
         Que Mars semblait plonger en d'immortels discords, 12
         Ont malgré ses fureurs assemblé sur tes bords 12
         Les sublimes intelligences 8
         Qui de leurs grands états meuvent les vastes corps. 12
120 Les surprenantes harmonies 8
         De ces miraculeux génies 8
         Savent tout balancer, savent tout soutenir. 12
         Leur prudence était due à cet illustre ouvrage, 12
         Et jamais on n'eût pu fournir, 8
125 Aux intérêts divers de la Seine et du Tage, 12
         Ni zèle plus savant en l'art de réunir, 12
         Ni savoir mieux instruit du commun avantage. 12
         Par ces organes seuls ces dignes potentats 12
         Se font eux-mêmes leurs arbitres ; 8
130 Aux conquêtes par eux ils donnent d'autres titres, 12
         Et des bornes à leurs états. 8
         Ce dieu même qu'attend ma longue impatience 12
         N'a droit de m'affranchir que par leur conférence : 12
         Sans elle son pouvoir serait mal reconnu. 12
135 Mais enfin je le vois, leur accord me l'envoie. 12
         France, ouvre ton cœur à la joie ; 8
         Et vous, monstres, fuyez ; ce grand jour est venu. 12
SCÈNE IV
La discorde
         En vain tu le veux croire, orgueilleuse captive : 12
         Pourrions-nous fuir le secours qui t'arrive ? 10
L'envie
140 Pourrions-nous craindre un dieu qui contre nos fureurs 12
         Ne prend pour armes que des fleurs ? 8
L'Hyménée
         Oui, monstres, oui, craignez cette main vengeresse ; 12
         Mais craignez encor plus cette grande princesse 12
         Pour qui je viens allumer mon flambeau : 10
145 Pourriez-vous soutenir les traits de son visage ? 12
         Fuyez, monstres, à son image ; 8
         Fuyez, et que l'enfer, qui fut votre berceau, 12
         Vous serve à jamais de tombeau. 8
         Et vous, noirs instruments d'un indigne esclavage, 12
150 Tombez, fers odieux, à ce divin aspect, 12
         Et pour lui rendre un prompt hommage, 8
         Anéantissez-vous de honte ou de respect. 12
La Paix
         Dieu des sacrés plaisirs, vous venez de me rendre 12
         Un bien dont les dieux même ont lieu d'être jaloux ; 12
155 Mais ce n'est pas assez, il est temps de descendre, 12
         Et de remplir les vœux qu'en terre on fait pour nous. 12
L'Hyménée
         Il en est temps, déesse, et c'est trop faire attendre 12
         Les effets d'un espoir si doux. 8
         Vous donc, mes ministres fidèles, 8
160 Venez, amours, et prêtez-nous vos ailes. 10
La France
         Peuple, fais voir ta joie à ces divinités 12
         Qui vont tarir le cours de tes calamités. 12
Chœur de musique
         Descends, Hymen, et ramène sur terre 10
         Les délices avec la paix ; 8
165 Descends, objet divin de nos plus doux souhaits, 12
         Et par tes feux éteins ceux de la guerre. 10
SCÈNE V
La France
         Adorable souhait des peuples gémissants, 12
         Féconde sûreté des travaux innocents, 12
         Infatigable appui du pouvoir légitime, 12
170 Qui dissipez le trouble et détruisez le crime, 12
         Protectrice des arts, mère des beaux loisirs, 12
         Est-ce une illusion qui flatte mes désirs ? 12
         Puis-je en croire mes yeux, et dans chaque province 12
         De votre heureux retour faire bénir mon prince ? 12
La Paix
175 France, apprends que lui-même il aime à le devoir 12
         À ces yeux dont tu vois le souverain pouvoir. 12
         Par un effort d'amour réponds à leurs miracles ; 12
         Fais éclater ta joie en de pompeux spectacles : 12
         Ton théâtre a souvent d'assez riches couleurs 12
180 Pour n'avoir pas besoin d'emprunter rien ailleurs. 12
         Ose donc, et fais voir que ta reconnaissance… 12
La France
         De grâce, voyez mieux quelle est mon impuissance. 12
         Est-il effort humain qui jamais ait tiré 12
         Des spectacles pompeux d'un sein si déchiré ? 12
185 Il faudrait que vos soins par le cours des années… 12
L'Hyménée
         Ces traits divins n'ont pas des forces si bornées. 12
         Mes roses et mes lis par eux en un moment 12
         À ces lieux désolés vont servir d'ornement. 12
         Promets, et tu verras l'effet de ma parole. 12
La France
190 J'entreprendrai beaucoup ; mais ce qui m'en console 12
         C'est que sous votre aveu…
L'Hyménée
         Va, n'appréhende rien :
         Nous serons à l'envi nous-mêmes ton soutien. 12
         Porte sur ton théâtre une chaleur si belle, 12
         Que des plus heureux temps l'éclat s'y renouvelle : 12
195 Nous en partagerons la gloire et le souci. 12
La Victoire
         Cependant la Victoire est inutile ici : 12
         Puisque la paix y règne, il faut qu'elle s'exile. 12
La Paix
         Non, Victoire : avec moi tu n'es pas inutile. 12
         Si la France en repos n'a plus où t'employer, 12
200 Du moins à ses amis elle peut t'envoyer. 12
         D'ailleurs mon plus grand calme aime l'inquiétude 12
         Des combats de prudence, et des combats d'étude ; 12
         Il ouvre un champ plus large à ces guerres d'esprits ; 12
         Tous les peuples sans cesse en disputent le prix ; 12
205 Et comme il fait monter à la plus haute gloire, 12
         Il est bon que la France ait toujours la Victoire. 12
         Fais-lui donc cette grâce, et prends part comme nous 12
         À ce qu'auront d'heureux des spectacles si doux. 12
La Victoire
         J'y consens, et m'arrête aux rives de la Seine, 12
210 Pour rendre un long hommage à l'une et l'autre reine, 12
         Pour y prendre à jamais les ordres de son roi. 12
         Puissé-je en obtenir, pour mon premier emploi, 12
         Ceux d'aller jusqu'aux bouts de ce vaste hémisphère 12
         Arborer les drapeaux de son généreux frère, 12
215 D'aller d'un si grand prince, en mille et mille lieux, 12
         Égaler le grand nom au nom de ses aïeux, 12
         Le conduire au delà de leurs fameuses traces, 12
         Faire un appui de Mars du favori des Grâces, 12
         Et sous d'autres climats couronner ses hauts faits 12
220 Des lauriers qu'en ceux-ci lui dérobe la Paix ! 12
L'Hyménée
         Tu vas voir davantage, et les dieux, qui m'ordonnent 12
         Qu'attendant tes lauriers mes myrtes le couronnent, 12
         Lui vont donner un prix de toute autre valeur 12
         Que ceux que tu promets avec tant de chaleur. 12
225 Cette illustre conquête a pour lui plus de charmes 12
         Que celles que tu veux assurer à ses armes ; 12
         Et son œil, éclairé par mon sacré flambeau, 12
         Ne voit point de trophée ou si noble ou si beau. 12
         Ainsi, France, à l'envi l'Espagne et l'Angleterre 12
230 Aiment à t'enrichir quand tu finis la guerre ; 12
         Et la paix, qui succède à ses tristes efforts, 12
         Te livre par ma main leurs plus rares trésors. 12
La Paix
         Allons sans plus tarder mettre ordre à tes spectacles ; 12
         Et pour les commencer par de nouveaux miracles, 12
235 Toi que rend tout-puissant ce chef-d'œuvre des cieux, 12
         Hymen, fais-lui changer la face de ces lieux. 12
L'Hyménée
         Naissez à cet aspect, fontaines, fleurs, bocages ; 12
         Chassez de ces débris les funestes images, 12
         Et formez des jardins tels qu'avec quatre mots 12
240 Le grand art de Médée en fit naître à Colchos. 12
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
Médée
         Parmi ces grands sujets d'allégresse publique, 12
         Vous portez sur le front un air mélancolique : 12
         Votre humeur paraît sombre ; et vous semblez, ma sœur, 12
         Murmurer en secret contre notre bonheur. 12
245 La veuve de Phryxus et la fille d'Aète 12
         Plaint-elle de Persès la honte et la défaite ? 12
         Vous faut-il consoler de ces illustres coups 12
         Qui partent d'un héros parent de votre époux ? 12
         Et le vaillant Jason pourrait-il vous déplaire 12
250 Alors que dans son trône il rétablit mon père ? 12
Chalciope
         Vous m'offensez, ma sœur : celles de notre rang 12
         Ne savent point trahir leur pays ni leur sang ; 12
         Et j'ai vu les combats de Persès et d'Aète 12
         Toujours avec des yeux de fille et de sujette. 12
255 Si mon front porte empreints quelques troubles secrets, 12
         Sachez que je n'en ai que pour vos intérêts. 12
         J'aime autant que je dois cette haute victoire : 12
         Je veux bien que Jason en ait toute la gloire ; 12
         Mais à tout dire enfin, je crains que ce vainqueur 12
260 N'en étende les droits jusque sur votre cœur. 12
         Je sais que sa brigade, à peine descendue, 12
         Rétablit à nos yeux la bataille perdue, 12
         Que Persès triomphait, que Styrus était mort, 12
         Styrus que pour époux vous envoyait le sort. 12
265 Jason de tant de maux borna soudain la course : 12
         Il en dompta la force, il en tarit la source ; 12
         Mais avouez aussi qu'un héros si charmant 12
         Vous console bientôt de la mort d'un amant. 12
         L'éclat qu'a répandu le bonheur de ses armes 12
270 À vos yeux éblouis ne permet plus de larmes : 12
         Il sait les détourner des horreurs d'un cercueil ; 12
         Et la peur d'être ingrate étouffe votre deuil. 12
         Non que je blâme en vous quelques soins de lui plaire, 12
         Tant que la guerre ici l'a rendu nécessaire ; 12
275 Mais je ne voudrais pas que cet empressement 12
         D'un soin étudié fît un attachement ; 12
         Car enfin, aujourd'hui que la guerre est finie, 12
         Votre facilité se trouverait punie ; 12
         Et son départ subit ne vous laisserait plus 12
280 Qu'un cœur embarrassé de soucis superflus. 12
Médée
         La remontrance est douce, obligeante, civile ; 12
         Mais à parler sans feinte elle est fort inutile : 12
         Si je n'ai point d'amour, je n'y prends point de part ; 12
         Et si j'aime Jason, l'avis vient un peu tard. 12
285 Quoi qu'il en soit, ma sœur, nommeriez-vous un crime 12
         Un vertueux amour qui suivrait tant d'estime ? 12
         Alors que ses hauts faits lui gagnent tous les cœurs, 12
         Faut-il que ses soupirs excitent mes rigueurs, 12
         Que contre ses exploits moi seule je m'irrite, 12
290 Et fonde mes dédains sur son trop de mérite ? 12
         Mais s'il m'en doit bientôt coûter un repentir, 12
         D'où pouvez-vous savoir qu'il soit prêt à partir ? 12
Chalciope
         Je le sais de mes fils, qu'une ardeur de jeunesse 12
         Emporte malgré moi jusqu'à le suivre en Grèce, 12
295 Pour voir en ces beaux lieux la source de leur sang, 12
         Et de Phryxus leur père y reprendre le rang. 12
         Déjà tous ces héros au départ se disposent : 12
         Ils ont peine à souffrir que leurs bras se reposent ; 12
         Comme la gloire à tous fait leur plus cher souci, 12
300 N'ayant plus à combattre, ils n'en ont plus ici : 12
         Ils brûlent d'en chercher dessus quelque autre rive, 12
         Tant leur valeur rougit sitôt qu'elle est oisive. 12
         Jason veut seulement une grâce du roi. 12
Médée
         Cette grâce, ma sœur, n'est sans doute que moi. 12
305 Ce n'est plus avec vous qu'il faut que je déguise. 12
         Du chef de ces héros j'asservis la franchise ; 12
         De tout ce qu'il a fait de grand, de glorieux, 12
         Il rend un plein hommage au pouvoir de mes yeux. 12
         Il a vaincu Persès, il a servi mon père, 12
310 Il a sauvé l'état, sans chercher qu'à me plaire. 12
         Vous l'avez vu peut-être, et vos yeux sont témoins 12
         De combien chaque jour il y donne de soins, 12
         Avec combien d'ardeur…
Chalciope
         Oui, je l'ai vu moi-même,
         Que pour plaire à vos yeux il prend un soin extrême ; 12
315 Mais je n'ai pas moins vu combien il vous est doux 12
         De vous montrer sensible aux soins qu'il prend pour vous. 12
         Je vous vois chaque jour avec inquiétude 12
         Chercher ou sa présence ou quelque solitude, 12
         Et dans ces grands jardins sans cesse repasser 12
320 Le souvenir des traits qui vous ont su blesser. 12
         En un mot, vous l'aimez, et ce que j'appréhende… 12
Médée
         Je suis prête à l'aimer, si le roi le commande ; 12
         Mais jusque-là, ma sœur, je ne fais que souffrir 12
         Les soupirs et les vœux qu'il prend soin de m'offrir. 12
Chalciope
325 Quittez ce faux devoir dont l'ombre vous amuse. 12
         Vous irez plus avant si le roi le refuse ; 12
         Et quoi que votre erreur vous fasse présumer, 12
         Vous obéirez mal s'il vous défend d'aimer. 12
         Je sais… Mais le voici, que le prince accompagne. 12
SCÈNE II
Aète
330 Enfin nos ennemis nous cèdent la campagne, 12
         Et des Scythes défaits le camp abandonné 12
         Nous est de leur déroute un gage fortuné, 12
         Un fidèle témoin d'une victoire entière ; 12
         Mais comme la fortune est souvent journalière, 12
335 Il en faut redouter de funestes retours, 12
         Ou se mettre en état de triompher toujours. 12
         Vous savez de quel poids et de quelle importance 12
         De ce peu d'étrangers s'est fait voir l'assistance. 12
         Quarante, qui l'eût cru ? Quarante à leur abord 12
340 D'une armée abattue ont relevé le sort, 12
         Du côté des vaincus rappelé la victoire, 12
         Et fait d'un jour fatal un jour brillant de gloire. 12
         Depuis cet heureux jour que n'ont point fait leurs bras ? 12
         Leur chef nous a paru le démon des combats ; 12
345 Et trois fois sa valeur, d'un noble effet suivie, 12
         Au péril de son sang a dégagé ma vie. 12
         Que ne lui dois-je point ? Et que ne dois-je à tous ? 12
         Ah ! Si nous les pouvions arrêter parmi nous, 12
         Que ma couronne alors se verrait assurée ! 12
350 Qu'il faudrait craindre peu pour la toison dorée, 12
         Ce trésor où les dieux attachent nos destins, 12
         Et que veulent ravir tant de jaloux voisins ! 12
         N'y peux-tu rien, Médée, et n'as-tu point de charmes 12
         Qui fixent en ces lieux le bonheur de leurs armes ? 12
355 N'est-il herbes, parfums, ni chants mystérieux, 12
         Qui puissent nous unir ces bras victorieux ? 12
Absyrte
         Seigneur, il est en vous d'avoir cet avantage : 12
         Le charme qu'il y faut est tout sur son visage. 12
         Jason l'aime, et je crois que l'offre de son cœur 12
360 N'en serait pas reçue avec trop de rigueur. 12
         Un favorable aveu pour ce digne hyménée 12
         Rendrait ici sa course heureusement bornée ; 12
         Son exemple aurait force, et ferait qu'à l'envi 12
         Tous voudraient imiter le chef qu'ils ont suivi. 12
365 Tous sauraient comme lui, pour faire une maîtresse, 12
         Perdre le souvenir des beautés de leur Grèce ; 12
         Et tous ainsi que lui permettraient à l'amour 12
         D'obstiner des héros à grossir votre cour. 12
Aète
         Le refus d'un tel heur aurait trop d'injustice. 12
370 Puis-je d'un moindre prix payer un tel service ? 12
         Le ciel, qui veut pour elle un époux étranger, 12
         Sous un plus digne joug ne saurait l'engager. 12
         Oui, j'y consens, Absyrte, et tiendrai même à grâce 12
         Que du roi d'Albanie il remplisse la place, 12
375 Que la mort de Styrus permette à votre sœur 12
         L'incomparable choix d'un si grand successeur. 12
         Ma fille, si jamais les droits de la naissance… 12
Chalciope
         Seigneur, je vous réponds de son obéissance ; 12
         Mais je ne réponds pas que vous trouviez les Grecs 12
380 Dans la même pensée et les mêmes respects. 12
         Je les connais un peu, veuve d'un de leurs princes : 12
         Ils ont aversion pour toutes nos provinces ; 12
         Et leur pays natal leur imprime un amour 12
         Qui partout les rappelle et presse leur retour. 12
385 Ainsi n'espérez pas qu'il soit des hyménées 12
         Qui puissent à la vôtre unir leurs destinées. 12
         Ils les accepteront, si leur sort rigoureux 12
         A fait de leur patrie un lieu mal sûr pour eux ; 12
         Mais le péril passé, leur soudaine retraite 12
390 Vous fera bientôt voir que rien ne les arrête, 12
         Et qu'il n'est point de nœud qui les puisse obliger 12
         À vivre sous les lois d'un monarque étranger. 12
         Bien que Phryxus m'aimât avec quelque tendresse, 12
         Je l'ai vu mille fois soupirer pour sa Grèce, 12
395 Et quelque illustre rang qu'il tînt dans vos états, 12
         S'il eût eu l'accès libre en ces heureux climats, 12
         Malgré ces beaux dehors d'une ardeur empressée, 12
         Il m'eût fallu l'y suivre, ou m'en voir délaissée. 12
         Il semble après sa mort qu'il revive en ses fils ; 12
400 Comme ils ont même sang, ils ont mêmes esprits : 12
         La Grèce en leur idée est un séjour céleste, 12
         Un lieu seul digne d'eux. Par là jugez du reste. 12
Aète
         Faites-les-moi venir : que de leur propre voix 12
         J'apprenne les raisons de cet injuste choix. 12
405 Et quant à ces guerriers que nos dieux tutélaires 12
         Au salut de l'état rendent si nécessaires, 12
         Si pour les obliger à vivre mes sujets 12
         Il n'est point dans ma cour d'assez dignes objets, 12
         Si ce nom sur leur front jette tant d'infamie 12
410 Que leur gloire en devienne implacable ennemie, 12
         Subornons cette gloire, et voyons dès demain 12
         Ce que pourra sur eux le nom de souverain. 12
         Le trône a ses liens ainsi que l'hyménée, 12
         Et quand ce double nœud tient une âme enchaînée, 12
415 Quand l'ambition marche au secours de l'amour, 12
         Elle étouffe aisément tous ces soins du retour. 12
         Elle triomphera de cette idolâtrie 12
         Que tous ces grands guerriers gardent pour leur patrie. 12
         Leur Grèce a des climats et plus doux et meilleurs ; 12
420 Mais commander ici vaut bien servir ailleurs. 12
         Partageons avec eux l'éclat d'une couronne 12
         Que la bonté du ciel par leurs mains nous redonne : 12
         D'un bien qu'ils ont sauvé je leur dois quelque part ; 12
         Je le perdais sans eux, sans eux il court hasard ; 12
425 Et c'est toujours prudence, en un péril funeste, 12
         D'offrir une moitié pour conserver le reste. 12
Absyrte
         Vous les connaissez mal : ils sont trop généreux 12
         Pour vous vendre à ce prix le besoin qu'on a d'eux. 12
         Après ce grand secours, ce serait pour salaire 12
430 Prendre une part du vol qu'on tâchait à vous faire, 12
         Vous piller un peu moins sous couleur d'amitié, 12
         Et vous laisser enfin ce reste par pitié. 12
         C'est là, seigneur, c'est là cette haute infamie 12
         Dont vous verriez leur gloire implacable ennemie. 12
435 Le trône a des splendeurs dont les yeux éblouis 12
         Peuvent réduire une âme à l'oubli du pays ; 12
         Mais aussi la Scythie, ouverte à nos conquêtes, 12
         Offre assez de matière à couronner leurs têtes. 12
         Qu'ils règnent, mais par nous, et sur nos ennemis : 12
440 C'est là qu'il faut trouver un sceptre à nos amis ; 12
         Et lors d'un sacré nœud l'inviolable étreinte 12
         Tirera notre appui d'où partait notre crainte ; 12
         Et l'hymen unira par des liens plus doux 12
         Des rois sauvés par eux à des rois faits par nous. 12
Aète
445 Vous regardez trop tôt comme votre héritage 12
         Un trône dont en vain vous craignez le partage. 12
         J'ai d'autres yeux, Absyrte, et vois un peu plus loin. 12
         Je veux bien réserver ce remède au besoin, 12
         Ne faire point cette offre à moins que nécessaire ; 12
450 Mais s'il y faut venir, rien ne m'en peut distraire. 12
         Les voici : parlons-leur ; et pour les arrêter, 12
         Ne leur refusons rien qu'ils daignent souhaiter. 12
SCÈNE III
Aète
         Guerriers par qui mon sort devient digne d'envie, 12
         Héros à qui je dois et le sceptre et la vie, 12
455 Après tant de bienfaits et d'un si haut éclat, 12
         Voulez-vous me laisser la honte d'être ingrat ? 12
         Je ne vous fais point d'offre ; et dans ces lieux sauvages 12
         Je ne découvre rien digne de vos courages : 12
         Mais si dans mes états, mais si dans mon palais 12
460 Quelque chose avait pu mériter vos souhaits, 12
         Le choix qu'en aurait fait cette valeur extrême 12
         Lui donnerait un prix qu'il n'a pas de lui-même ; 12
         Et je croirais devoir à ce précieux choix 12
         L'heur de vous rendre un peu de ce que je vous dois. 12
Jason
465 Si nos bras, animés par vos destins propices, 12
         Vous ont rendu, seigneur, quelques faibles services, 12
         Et s'il en est encore, après un sort si doux, 12
         Que vos commandements puissent vouloir de nous, 12
         Vous avez en vos mains un trop digne salaire, 12
470 Et pour ce qu'on a fait et pour ce qu'on peut faire ; 12
         Et s'il nous est permis de vous le demander… 12
Aète
         Attendez tout d'un roi qui veut tout accorder : 12
         J'en jure le dieu Mars, et le Soleil mon père ; 12
         Et me puisse à vos yeux accabler leur colère, 12
475 Si mes serments pour vous n'ont de si prompts effets, 12
         Que vos vœux dès ce jour se verront satisfaits ! 12
Jason
         Seigneur, j'ose vous dire, après cette promesse, 12
         Que vous voyez la fleur des princes de la Grèce, 12
         Qui vous demandent tous d'une commune voix 12
480 Un trésor qui jadis fut celui de ses rois : 12
         La toison d'or, seigneur, que Phryxus, votre gendre, 12
         Phryxus, notre parent…
Aète
         Ah ! Que viens-je d'entendre !
Médée
         Ah ! Perfide.
Jason
         À ce mot vous paraissez surpris !
         Notre peu de secours se met à trop haut prix ; 12
485 Mais enfin, je l'avoue, un si précieux gage 12
         Est l'unique motif de tout notre voyage. 12
         Telle est la dure loi que nous font nos tyrans, 12
         Que lui seul nous peut rendre au sein de nos parents ; 12
         Et telle est leur rigueur, que sans cette conquête 12
490 Le retour au pays nous coûterait la tête. 12
Aète
         Ah ! Si vous ne pouvez y rentrer autrement, 12
         Dure, dure à jamais votre bannissement ! 12
         Princes, tel est mon sort, que la toison ravie 12
         Me doit coûter le sceptre, et peut-être la vie. 12
495 De sa perte dépend celle de tout l'état ; 12
         En former un désir, c'est faire un attentat ; 12
         Et si jusqu'à l'effet vous pouvez le réduire, 12
         Vous ne m'avez sauvé que pour mieux me détruire 12
Jason
         Qui vous l'a dit, seigneur ? Quel tyrannique effroi 12
500 Fait cette illusion aux destins d'un grand roi ? 12
Aète
         Votre Phryxus lui-même a servi d'interprète 12
         À ces ordres des dieux dont l'effet m'inquiète : 12
         Son ombre en mots exprès nous les a fait savoir. 12
Jason
         À des fantômes vains donnez moins de pouvoir. 12
505 Une ombre est toujours ombre, et des nuits éternelles 12
         Il ne sort point de jours qui ne soient infidèles. 12
         Ce n'est point à l'enfer à disposer des rois, 12
         Et les ordres du ciel n'empruntent point sa voix. 12
         Mais vos bontés par là cherchent à faire grâce 12
510 Au trop d'ambition dont vous voyez l'audace ; 12
         Et c'est pour colorer un trop juste refus 12
         Que vous faites parler cette ombre de Phryxus. 12
Aète
         Quoi ? De mon noir destin la triste certitude 12
         Ne serait qu'un prétexte à mon ingratitude ? 12
515 Et quand je vous dois tout, je voudrais essayer 12
         Un mauvais artifice à ne vous rien payer ? 12
         Quoi que vous en croyiez, quoi que vous puissiez dire, 12
         Pour vous désabuser partageons mon empire. 12
         Cette offre peut-elle être un refus coloré, 12
520 Et répond-elle mal à ce que j'ai juré ? 12
Jason
         D'autres l'accepteraient avec pleine allégresse ; 12
         Mais elle n'ouvre pas les chemins de la Grèce ; 12
         Et ces héros, sortis ou des dieux ou des rois, 12
         Ne sont pas mes sujets pour vivre sous mes lois. 12
525 C'est à l'heur du retour que leur courage aspire, 12
         Et non pas à l'honneur de me faire un empire. 12
Aète
         Rien ne peut donc changer ce rigoureux désir ? 12
Jason
         Seigneur, nous n'avons pas le pouvoir de choisir. 12
         Ce n'est que perdre temps qu'en parler davantage ; 12
530 Et vous savez à quoi le serment vous engage. 12
Aète
         Téméraire serment qui me fait une loi 12
         Dangereuse pour vous, ou funeste pour moi ! 12
         La toison est à vous si vous pouvez la prendre, 12
         Car ce n'est pas de moi qu'il vous la faut attendre. 12
535 Comme votre Phryxus l'a consacrée à Mars, 12
         Ce dieu même lui fait d'effroyables remparts, 12
         Contre qui tout l'effort de la valeur humaine 12
         Ne peut être suivi que d'une mort certaine : 12
         Il faut pour l'emporter quelque chose au-dessus. 12
540 J'ouvrirai la carrière, et ne puis rien de plus : 12
         Il y va de ma vie ou de mon diadème ; 12
         Mais je tremble pour vous autant que pour moi-même. 12
         Je croirais faire un crime à vous le déguiser ; 12
         Il est en votre choix d'en bien ou mal user. 12
545 Ma parole est donnée, il faut que je la tienne ; 12
         Mais votre perte est sûre à moins que de la mienne. 12
         Adieu : pensez-y bien. Toi, ma fille, dis-lui 12
         À quels affreux périls il se livre aujourd'hui. 12
SCÈNE IV
Médée
         Ces périls sont légers.
Jason
         Ah ! Divine princesse !
Médée
550 Il n'y faut que du cœur, des forces, de l'adresse. 12
         Vous en avez, Jason ; mais peut-être, après tout, 12
         Ce que vous en avez n'en viendra pas à bout. 12
Jason
         Madame, si jamais…
Médée
         Ne dis rien, téméraire.
         Tu ne savais que trop quel choix pouvait me plaire. 12
555 Celui de la toison m'a fait voir tes mépris : 12
         Tu la veux, tu l'auras ; mais apprends à quel prix. 12
         Pour voir cette dépouille au dieu Mars consacrée, 12
         À tous dans sa forêt il permet libre entrée ; 12
         Mais pour la conquérir qui s'ose hasarder 12
560 Trouve un affreux dragon commis à la garder. 12
         Rien n'échappe à sa vue, et le sommeil sans force 12
         Fait avec sa paupière un éternel divorce. 12
         Le combat contre lui ne te sera permis 12
         Qu'après deux fiers taureaux par ta valeur soumis ; 12
565 Leurs yeux sont tout de flamme, et leur brûlante haleine 12
         D'un long embrasement couvre toute la plaine. 12
         Va leur faire souffrir le joug et l'aiguillon, 12
         Ouvrir du champ de Mars le funeste sillon : 12
         C'est ce qu'il te faut faire, et dans ce champ horrible 12
570 Jeter une semence encore plus terrible, 12
         Qui soudain produira des escadrons armés 12
         Contre la même main qui les aura semés. 12
         Tous, sitôt qu'ils naîtront, en voudront à ta vie : 12
         Je vais moi-même à tous redoubler leur furie. 12
575 Juge par là, Jason, de la gloire où tu cours, 12
         Et cherche où tu pourras des bras et du secours. 12
SCÈNE V
Jason
         Amis, voilà l'effet de votre impatience. 12
         Si j'avais eu sur vous un peu plus de croyance, 12
         L'amour m'aurait livré ce précieux dépôt, 12
580 Et vous l'avez perdu pour le vouloir trop tôt. 12
Pélée
         L'amour vous est bien doux, et votre espoir tranquille, 12
         Qui vous fit consumer deux ans chez Hypsipyle, 12
         En consumerait quatre avec plus de raison 12
         À cajoler Médée et gagner la toison. 12
585 Après que nos exploits l'ont si bien méritée, 12
         Un mot seul, un souhait dût l'avoir emportée ; 12
         Mais puisqu'on la refuse au service rendu, 12
         Il faut avoir de force un bien qui nous est dû. 12
Jason
         De Médée en courroux dissipez donc les charmes ; 12
590 Combattez ce dragon, ces taureaux, ces gensdarmes. 12
Iphite
         Les dieux nous ont sauvés de mille autres dangers, 12
         Et sont les mêmes dieux en ces bords étrangers. 12
         Pallas nous a conduits, et Junon de nos têtes 12
         A parmi tant de mers écarté les tempêtes. 12
595 Ces grands secours unis auront leur plein effet, 12
         Et ne laisseront point leur ouvrage imparfait. 12
         Voyez si je m'abuse, amis, quand je l'espère : 12
         Regardez de Junon briller la messagère ; 12
         Iris nous vient du ciel dire ses volontés. 12
600 En attendant son ordre, adorons ses bontés. 12
         Prends ton luth, cher Orphée, et montre à la déesse 12
         Combien ce doux espoir charme notre tristesse. 12
SCÈNE VI
Orphée
         Femme et sœur du maître des dieux, 8
         De qui le seul regard fait nos destins propices, 12
605 Nous as-tu jusqu'ici guidés sous tes auspices 12
         Pour nous voir périr en ces lieux ? 8
         Contre des bras mortels tout ce qu'ont pu nos armes, 12
         Nous l'avons fait dans les combats : 8
         Contre les monstres et les charmes 8
610 C'est à toi maintenant de nous prêter ton bras. 12
Iris
         Princes, ne perdez pas courage ; 8
         Les deux mêmes divinités 8
         Qui vous ont garantis sur les flots irrités 12
         Prennent votre défense en ce climat sauvage. 12
615 Les voici toutes deux, qui de leur propre voix 12
         Vous apprendront sous quelles lois 8
         Le destin vous promet cette illustre conquête ; 12
         Elles sauront vous la faciliter : 10
         Écoutez leurs conseils, et tenez l'âme prête 12
620 À les exécuter. 6
Junon
         Tous vos bras et toutes vos armes 8
         Ne peuvent rien contre les charmes 8
         Que Médée en fureur verse sur la toison : 12
         L'amour seul aujourd'hui peut faire ce miracle ; 12
625 Et dragon ni taureaux ne vous feront obstacle, 12
         Pourvu qu'elle s'apaise en faveur de Jason. 12
         Prête à descendre en terre afin de l'y réduire, 12
         J'ai pris et le visage et l'habit de sa sœur. 12
         Rien ne vous peut servir si vous n'avez son cœur ; 12
630 Et si vous le gagnez, rien ne vous saurait nuire. 12
Pallas
         Pour vous secourir en ces lieux, 8
         Junon change de forme et va descendre en terre ; 12
         Et pour vous protéger Pallas remonte aux cieux, 12
         Où Mars et quelques autres dieux 8
635 Vont presser contre vous le maître du tonnerre. 12
         Le soleil, de son fils embrassant l'intérêt, 12
         Voudra faire changer l'arrêt 8
         Qui vous laisse espérer la toison demandée ; 12
         Mais quoi qu'il puisse faire, assurez-vous qu'enfin 12
640 L'amour fera votre destin, 8
         Et vous donnera tout, s'il vous donne Médée. 12
Jason
         Eh bien ! Si mes conseils…
Pélée
         N'en parlons plus, Jason :
         Cet oracle l'emporte, et vous aviez raison. 12
         Aimez, le ciel l'ordonne, et c'est l'unique voie 12
645 Qu'après tant de travaux il ouvre à notre joie. 12
         N'y perdons point de temps, et sans plus de séjour 12
         Allons sacrifier au tout-puissant Amour. 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
Junon
         Nous pouvons à l'écart, sur ces rives du Phase, 12
         Parler en sûreté du feu qui vous embrase. 12
650 Souvent votre Médée y vient prendre le frais, 12
         Et pour y mieux rêver s'échappe du palais. 12
         Il faut venir à bout de cette humeur altière : 12
         De sa sœur tout exprès j'ai pris l'image entière, 12
         Mon visage a même air, ma voix a même ton ; 12
655 Vous m'en voyez la taille, et l'habit, et le nom ; 12
         Et je la cache à tous sous un épais nuage, 12
         De peur que son abord ne trouble mon ouvrage. 12
         Sous ces déguisements j'ai déjà rétabli 12
         Presque en toute sa force un amour affaibli. 12
660 L'horreur de vos périls, que redoublent les charmes, 12
         Dans cette âme inquiète excite mille alarmes : 12
         Elle blâme déjà son trop d'emportement. 12
         C'est à vous d'achever un si doux changement. 12
         Un soupir poussé juste, en suite d'une excuse, 12
665 Perce un cœur bien avant quand lui-même il s'accuse, 12
         Et qu'un secret retour le force à ressentir 12
         De sa fureur trop prompte un tendre repentir. 12
Jason
         Déesse, quels encens…
Junon
         Traitez-moi de princesse,
         Jason, et laissez là l'encens et la déesse. 12
670 Quand vous serez en Grèce il y faudra penser ; 12
         Mais ici vos devoirs s'en doivent dispenser : 12
         Par ce respect suprême ils m'y feraient connaître. 12
         Laissez-y-moi passer pour ce que je feins d'être, 12
         Jusqu'à ce que le cœur de Médée adouci… 12
Jason
675 Madame, puisqu'il faut ne vous nommer qu'ainsi, 12
         Vos ordres me seront des lois inviolables : 12
         J'aurai pour les remplir des soins infatigables ; 12
         Et mon amour plus fort…
Junon
         Je sais que vous aimez,
         Que Médée a des traits dont vos sens sont charmés. 12
680 Mais cette passion est-elle en vous si forte 12
         Qu'à tous autres objets elle ferme la porte ? 12
         Ne souffre-t-elle plus l'image du passé ? 12
         Le portrait d'Hypsipyle est-il tout effacé ? 12
Jason
         Ah !
Junon
         Vous en soupirez !
Jason
         Un reste de tendresse
685 M'échappe encore au nom d'une belle princesse ; 12
         Mais comme assez souvent la distance des lieux 12
         Affaiblit dans le cœur ce qu'elle cache aux yeux, 12
         Les charmes de Médée ont aisément la gloire 12
         D'abattre dans le mien l'effet de sa mémoire. 12
Junon
690 Peut-être elle n'est pas si loin que vous pensez. 12
         Ses vœux de vous attendre enfin se sont lassés, 12
         Et n'ont pu résister à cette impatience 12
         Dont tous les vrais amants ont trop d'expérience. 12
         L'ardeur de vous revoir l'a hasardée aux flots ; 12
695 Elle a pris après vous la route de Colchos ; 12
         Et moi, pour empêcher que sa flamme importune 12
         Ne rompît sur ces bords toute votre fortune, 12
         J'ai soulevé les vents, qui brisant son vaisseau, 12
         Dans les flots mutinés ont ouvert son tombeau. 12
Jason
         Hélas !
Junon
700 N'en craignez point une funeste issue :
         Dans son propre palais Neptune l'a reçue. 12
         Comme il craint pour Pélie, à qui votre retour 12
         Doit coûter la couronne, et peut-être le jour, 12
         Il va tâcher d'y mettre un obstacle par elle, 12
705 Et vous la renvoiera, plus pompeuse et plus belle, 12
         Rattacher votre cœur à des liens si doux, 12
         Ou du moins exciter des sentiments jaloux 12
         Qui vous rendent Médée à tel point inflexible, 12
         Que le pouvoir du charme en demeure invincible, 12
710 Et que vous périssiez en le voulant forcer, 12
         Ou qu'à votre conquête il faille renoncer. 12
         Dès son premier abord une soudaine flamme 12
         D'Absyrte à ses beautés livrera toute l'âme ; 12
         L'Amour me l'a promis : vous l'en verrez charmé ; 12
715 Mais vous serez sans doute encor le plus aimé. 12
         Il faut donc prévenir ce dieu qui l'a sauvée, 12
         Emporter la toison avant son arrivée. 12
         Votre amante paraît : agissez en amant 12
         Qui veut en effet vaincre, et vaincre promptement. 12
SCÈNE II
Médée
720 Que faites-vous, ma sœur, avec ce téméraire ? 12
         Quand son orgueil m'outrage, a-t-il de quoi vous plaire ? 12
         Et vous a-t-il réduite à lui servir d'appui, 12
         Vous qui parliez tantôt, et si haut, contre lui ? 12
Junon
         Je suis toujours sincère ; et dans l'idolâtrie 12
725 Qu'en tous ces héros grecs je vois pour leur patrie, 12
         Si votre cœur était encore à se donner, 12
         Je ferais mes efforts à vous en détourner : 12
         Je vous dirais encor ce que j'ai su vous dire ; 12
         Mais l'amour sur tous deux a déjà trop d'empire : 12
730 Il vous aime, et je vois qu'avec les mêmes traits… 12
Médée
         Que dites-vous, ma sœur ? Il ne m'aima jamais. 12
         À quelque complaisance il a pu se contraindre ; 12
         Mais s'il feignit d'aimer, il a cessé de feindre, 12
         Et me l'a bien fait voir en demandant au roi, 12
735 En ma présence même, un autre prix que moi. 12
Junon
         Ne condamnons personne avant que de l'entendre. 12
         Savez-vous les raisons dont il se peut défendre ? 12
         Il m'en a dit quelqu'une, et je ne puis nier, 12
         Non pas qu'elle suffise à le justifier, 12
740 Il est trop criminel, mais que du moins son crime 12
         N'est pas du tout si noir qu'il l'est dans votre estime ; 12
         Et si vous la saviez, peut-être à votre tour 12
         Vous trouveriez moins lieu d'accuser son amour. 12
Médée
         Quoi ? Ce lâche tantôt ne m'a pas regardée ; 12
745 Il n'a montré qu'orgueil, que mépris pour Médée, 12
         Et je pourrais encor l'entendre discourir ! 12
Jason
         Le discours siérait mal à qui cherche à mourir. 12
         J'ai mérité la mort si j'ai pu vous déplaire ; 12
         Mais cessez contre moi d'armer votre colère : 12
750 Vos taureaux, vos dragons sont ici superflus ; 12
         Dites-moi seulement que vous ne m'aimez plus : 12
         Ces deux mots suffiront pour réduire en poussière… 12
Médée
         Va, quand il me plaira, j'en sais bien la manière ; 12
         Et si ma bouche encor n'en fulmine l'arrêt, 12
755 Rends grâces à ma sœur qui prend ton intérêt. 12
         Par quel art, par quel charme as-tu pu la séduire, 12
         Elle qui ne cherchait tantôt qu'à te détruire ? 12
         D'où vient que mon cœur même à demi révolté 12
         Semble vouloir s'entendre avec ta lâcheté, 12
760 Et de tes actions favorable interprète, 12
         Ne te peint à mes yeux que tel qu'il te souhaite ? 12
         Par quelle illusion lui fais-tu cette loi ? 12
         Serais-tu dans mon art plus grand maître que moi ? 12
         Tu mets dans tous mes sens le trouble et le divorce : 12
765 Je veux ne t'aimer plus, et n'en ai pas la force. 12
         Achève d'éblouir un si juste courroux, 12
         Qu'offusquent malgré moi des sentiments trop doux ; 12
         Car enfin, et ma sœur l'a bien pu reconnaître, 12
         Tout violent qu'il est, l'amour seul l'a fait naître ; 12
770 Il va jusqu'à la haine, et toutefois, hélas ! 12
         Je te haïrais peu, si je ne t'aimais pas. 12
         Mais parle, et si tu peux, montre quelque innocence. 12
Jason
         Je renonce, madame, à toute autre défense. 12
         Si vous m'aimez encore, et si l'amour en vous 12
775 Fait naître cette haine, anime ce courroux, 12
         Puisque de tous les deux sa flamme est triomphante, 12
         Le courroux est propice et la haine obligeante. 12
         Oui, puisque cet amour vous parle encor pour moi, 12
         Il ne vous permet pas de douter de ma foi ; 12
780 Et pour vous faire voir mon innocence entière, 12
         Il éclaire vos yeux de toute sa lumière : 12
         De ses rayons divins le vif discernement 12
         Du chef de ces héros sépare votre amant. 12
         Ces princes, qui pour vous ont exposé leur vie, 12
785 Sans qui votre province allait être asservie, 12
         Eux qui de vos destins rompant le cours fatal, 12
         Tous mes égaux qu'ils sont, m'ont fait leur général ; 12
         Eux qui de leurs exploits, eux qui de leur victoire 12
         Ont répandu sur moi la plus brillante gloire ; 12
790 Eux tous ont par ma voix demandé la toison : 12
         C'étaient eux qui parlaient, ce n'était pas Jason. 12
         Il ne voulait que vous ; mais pouvait-il dédire 12
         Ces guerriers dont le bras a sauvé votre empire, 12
         Et par une bassesse indigne de son rang, 12
795 Demander pour lui seul tout le prix de leur sang ? 12
         Pouvais-je les trahir, moi qui de leurs suffrages 12
         De ce rang où je suis tiens tous les avantages ? 12
         Pouvais-je avec honneur à ce qu'il a d'éclat 12
         Joindre le nom de lâche et le titre d'ingrat ? 12
800 Auriez-vous pu m'aimer couvert de cette honte ? 12
Junon
         Ma sœur, dites le vrai, n'étiez-vous point trop prompte ? 12
         Qu'a-t-il fait qu'un cœur noble et vraiment généreux… 12
Médée
         Ma sœur, je le voulais seulement amoureux. 12
         En qui saurait aimer serait-ce donc un crime, 12
805 Pour montrer plus d'amour, de perdre un peu d'estime ? 12
         Et malgré les douceurs d'un espoir si charmant, 12
         Faut-il que le héros fasse taire l'amant ? 12
         Quel que soit ce devoir, ou ce noble caprice, 12
         Tu me devais, Jason, en faire un sacrifice. 12
810 Peut-être j'aurais pu t'en entendre blâmer, 12
         Mais non pas t'en haïr, non pas t'en moins aimer. 12
         Tout oblige en amour, quand l'amour en est cause. 12
Junon
         Voyez à quoi pour vous cet amour la dispose. 12
         N'abusez point, Jason, des bontés de ma sœur, 12
815 Qui semble se résoudre à vous rendre son cœur ; 12
         Et laissez à vos Grecs, au péril de leur vie, 12
         Chercher cette toison si chère à leur envie. 12
Jason
         Quoi ? Les abandonner en ce pas dangereux ! 12
Médée
         N'as-tu point assez fait d'avoir parlé pour eux ? 12
Jason
820 Je suis leur chef, madame ; et pour cette conquête 12
         Mon honneur me condamne à marcher à leur tête : 12
         J'y dois périr comme eux, s'il leur faut y périr ; 12
         Et bientôt à leur tête on m'y verrait courir, 12
         Si j'aimais assez mal pour essayer mes armes 12
825 À forcer des périls qu'ont préparés vos charmes, 12
         Et si le moindre espoir de vaincre malgré vous 12
         N'était un attentat contre votre courroux. 12
         Oui, ce que nos destins m'ordonnent que j'obtienne, 12
         Je le veux de vos mains, et non pas de la mienne. 12
830 Si ce trésor par vous ne m'est point accordé, 12
         Mon bras me punira d'avoir trop demandé ; 12
         Et mon sang à vos yeux, sur ce triste rivage, 12
         De vos justes refus étalera l'ouvrage. 12
         Vous m'en verrez, madame, accepter la rigueur, 12
835 Votre nom en la bouche et votre image au cœur, 12
         Et mon dernier soupir, par un pur sacrifice, 12
         Sauver toute ma gloire et vous rendre justice. 12
         Quel heur de pouvoir dire en terminant mon sort : 12
         " un respect amoureux a seul causé ma mort ! " 12
840 Quel heur de voir ma mort charger la renommée 12
         De tout ce digne excès dont vous êtes aimée, 12
         Et dans tout l'avenir…
Médée
         Va, ne me dis plus rien ;
         Je ferai mon devoir, comme tu fais le tien. 12
         L'honneur doit m'être cher, si la gloire t'est chère : 12
845 Je ne trahirai point mon pays et mon père ; 12
         Le destin de l'état dépend de la toison, 12
         Et je commence enfin à connaître Jason. 12
         Ces paniques terreurs pour ta gloire flétrie 12
         Nous déguisent en vain l'amour de ta patrie ; 12
850 L'impatiente ardeur d'en voir le doux climat 12
         Sous ces fausses couleurs ne fait que trop d'éclat ; 12
         Mais s'il faut la toison pour t'en ouvrir l'entrée, 12
         Va traîner ton exil de contrée en contrée ; 12
         Et ne présume pas, pour te voir trop aimé, 12
855 Abuser en tyran de mon cœur enflammé. 12
         Puisque le tien s'obstine à braver ma colère, 12
         Que tu me fais des lois, à moi qui t'en dois faire, 12
         Je reprends cette foi que tu crains d'accepter, 12
         Et préviens un ingrat qui cherche à me quitter. 12
Jason
860 Moi, vous quitter, madame ! Ah ! Que c'est mal connaître 12
         Le pouvoir du beau feu que vos yeux ont fait naître ! 12
         Que nos héros en Grèce emportent leur butin, 12
         Jason auprès de vous attache son destin. 12
         Donnez-leur la toison qu'ils ont presque achetée ; 12
865 Ou si leur sang versé l'a trop peu méritée, 12
         Joignez-y tout le mien, et laissez-moi l'honneur 12
         De leur voir de ma main tenir tout leur bonheur. 12
         Que si le souvenir de vous avoir servie 12
         Me réserve pour vous quelque reste de vie, 12
870 Soit qu'il faille à Colchos borner notre séjour, 12
         Soit qu'il vous plaise ailleurs éprouver mon amour, 12
         Sous les climats brûlants, sous les zones glacées, 12
         Les routes me plairont que vous m'aurez tracées : 12
         J'y baiserai partout les marques de vos pas. 12
875 Point pour moi de patrie où vous ne serez pas ; 12
         Point pour moi…
Médée
         Quoi ? Jason, tu pourrais pour Médée
         Étouffer de ta Grèce et l'amour et l'idée ? 12
Jason
         Je le pourrai, madame, et de plus…
SCÈNE III
Absyrte
         Ah ! Mes sœurs,
         Quel miracle nouveau va ravir tous nos cœurs ! 12
880 Sur ce fleuve mes yeux ont vu de cette roche 12
         Comme un trône flottant qui de nos bords s'approche. 12
         Quatre monstres marins courbent sous ce fardeau ; 12
         Quatre nains emplumés le soutiennent sur l'eau ; 12
         Et découpant les airs par un battement d'ailes, 12
885 Lui servent de rameurs et de guides fidèles. 12
         Sur cet amas brillant de nacre et de coral, 12
         Qui sillonne les flots de ce mouvant cristal, 12
         L'opale étincelante à la perle mêlée 12
         Renvoie un jour pompeux vers la voûte étoilée. 12
890 Les nymphes de la mer, les tritons, tout autour, 12
         Semblent au dieu caché faire à l'envi leur cour ; 12
         Et sur ces flots heureux, qui tressaillent de joie, 12
         Par mille bonds divers ils lui tracent la voie. 12
         Voyez du fond des eaux s'élever à nos yeux, 12
895 Par un commun accord, ces moites demi-dieux. 12
         Puissent-ils sur ces bords arrêter ce miracle ! 12
         Admirez avec moi ce merveilleux spectacle. 12
         Le voilà qui les suit. Voyez-le s'avancer. 12
Jason
         Ah ! Madame.
Junon
         Voyez sans vous embarrasser.
SCÈNE IV
Sirènes
900 Telle Vénus sortit du sein de l'onde, 10
         Pour faire régner dans le monde 8
         Les jeux et les plaisirs, les grâces et l'amour ; 12
         Telle tous les matins l'aurore 8
         Sur le sein émaillé de Flore 8
905 Verse la rosée et le jour. 8
         Objet divin, qui vas de ce rivage 10
         Bannir ce qu'il a de sauvage, 8
         Pour y faire régner les grâces et l'amour, 12
         Telle et plus adorable encore 8
910 Que n'est Vénus, que n'est l'aurore, 8
         Tu vas y faire un nouveau jour. 8
Absyrte
         Quelle beauté, mes sœurs, dans ce trône enfermée, 12
         De son premier coup d'œil a mon âme charmée ? 12
         Quel cœur pourrait tenir contre de tels appas ? 12
Hypsipyle
915 Juste ciel, il me voit, et ne s'avance pas ! 12
Glauque
         Allez, tritons, allez, sirènes ; 8
         Allez, vents, et rompez vos chaînes ; 8
         Neptune est satisfait, 6
         Et l'ordre qu'il vous donne a son entier effet. 12
920 Jason, vois les bontés de ce même Neptune, 12
         Qui pour achever ta fortune, 8
         A sauvé du naufrage, et renvoie à tes vœux 12
         La princesse qui seule est digne de ta flamme. 12
         À son aspect rallume tous tes feux ; 10
925 Et pour répondre aux siens, rends-lui toute ton âme. 12
         Et toi, qui jusques à Colchos 8
         Dois à tant de beautés un assuré passage, 12
         Fleuve, pour un moment retire un peu tes flots, 12
         Et laisse approcher ton rivage. 8
Absyrte
930 Princesse, en qui du ciel les merveilleux efforts 12
         Se sont plu d'animer ses plus rares trésors, 12
         Souffrez qu'au nom du roi dont je tiens la naissance, 12
         Je vous offre en ces lieux une entière puissance : 12
         Régnez dans ses états, régnez dans son palais ; 12
935 Et pour premier hommage à vos divins attraits… 12
Hypsipyle
         Faites moins d'honneur, prince, à mon peu de mérite : 12
         Je ne cherche en ces lieux qu'un ingrat qui m'évite. 12
         Au lieu de m'aborder, Jason, vous pâlissez ! 12
         Dites-moi pour le moins si vous me connaissez. 12
Jason
940 Je sais bien qu'à Lemnos vous étiez Hypsipyle ; 12
         Mais ici…
Hypsipyle
         Qui vous rend de la sorte immobile ?
         Ne suis-je plus la même arrivant à Colchos ? 12
Jason
         Oui ; mais je n'y suis pas le même qu'à Lemnos. 12
Hypsipyle
         Dieux ! Que viens-je d'ouïr ?
Jason
         J'ai d'autres yeux, madame :
945 Voyez cette princesse, elle a toute mon âme ; 12
         Et pour vous épargner les discours superflus, 12
         Ici je ne connais et ne vois rien de plus. 12
Hypsipyle
         Ô faveurs de Neptune, où m'avez-vous conduite ? 12
         Et s'il commence ainsi, quelle sera la suite ? 12
Médée
950 Non, non, madame, non, je ne veux rien d'autrui : 12
         Reprenez votre amant, je vous laisse avec lui. 12
         Ne m'offre plus un cœur dont une autre est maîtresse, 12
         Volage, et reçois mieux cette grande princesse. 12
         Adieu : des yeux si beaux valent bien la toison. 12
Jason
955 Ah ! Madame, voyez qu'avec peu de raison… 12
Junon
         Suivez sans perdre temps, je saurai vous rejoindre. 12
         Madame, on vous trahit ; mais votre heur n'est pas moindre. 12
         Mon frère, qui s'apprête à vous conduire au roi, 12
         N'a pas moins de mérite, et tiendra mieux sa foi. 12
960 Si je le connais bien, vous avez qui vous venge ; 12
         Et si vous m'en croyez, vous gagnerez au change. 12
         Je vous laisse en résoudre, et prends quelques moments 12
         Pour rétablir le calme entre ces deux amants. 12
SCÈNE V
Absyrte
         Madame, si j'osais, dans le trouble où vous êtes, 12
965 Montrer à vos beaux yeux des peines plus secrètes, 12
         Si j'osais faire voir à ces divins tyrans 12
         Ce qu'ont déjà soumis de si doux conquérants, 12
         Je mettrais à vos pieds le trône et la couronne 12
         Où le ciel me destine et que le sang me donne. 12
970 Mais puisque vos douleurs font taire mes désirs, 12
         Ne vous offensez pas du moins de mes soupirs ; 12
         Et tant que le respect m'imposera silence, 12
         Expliquez-vous pour eux toute leur violence. 12
Hypsipyle
         Prince, que voulez-vous d'un cœur préoccupé 12
975 Sur qui domine encor l'ingrat qui l'a trompé ? 12
         Si c'est à mon amour une peine cruelle 12
         Où je cherche un amant de voir un infidèle, 12
         C'est un nouveau supplice à mes tristes appas 12
         De faire une conquête où je n'en cherche pas. 12
980 Non que je vous méprise, et que votre personne 12
         N'eût de quoi me toucher plus que votre couronne : 12
         Le ciel me donne un sceptre en des climats plus doux, 12
         Et de tous vos états je ne voudrais que vous. 12
         Mais ne vous flattez point sur ces marques d'estime 12
985 Qu'en mon cœur, tel qu'il est, votre présence imprime : 12
         Quand l'univers entier vous connaîtrait pour roi, 12
         Que pourrais-je pour vous, si je ne suis à moi ? 12
Absyrte
         Vous y serez, madame, et pourrez toute chose : 12
         Le change de Jason déjà vous y dispose ; 12
990 Et pour peu qu'il soutienne encor cette rigueur, 12
         Le dépit, malgré vous, vous rendra votre cœur. 12
         D'un si volage amant que pourriez-vous attendre ? 12
Hypsipyle
         L'inconstance me l'ôte, elle peut me le rendre. 12
Absyrte
         Quoi ? Vous pourriez l'aimer, s'il rentrait sous vos lois 12
995 En devenant perfide une seconde fois ? 12
Hypsipyle
         Prince, vous savez mal combien charme un courage 12
         Le plus frivole espoir de reprendre un volage, 12
         De le voir malgré lui dans nos fers retombé, 12
         Échapper à l'objet qui nous l'a dérobé, 12
1000 Et sur une rivale et confuse et trompée 12
         Ressaisir avec gloire une place usurpée. 12
         Si le ciel en courroux m'en refuse l'honneur, 12
         Du moins je servirai d'obstacle à son bonheur. 12
         Cependant éteignez une flamme inutile : 12
1005 Aimez en d'autres lieux, et plaignez Hypsipyle ; 12
         Et s'il vous reste encor quelque bonté pour moi, 12
         Aidez contre un ingrat ma plainte auprès du roi. 12
Absyrte
         Votre plainte, madame, aurait pour toute issue 12
         Un nouveau déplaisir de la voir mal reçue. 12
1010 Le roi le veut pour gendre, et ma sœur pour époux. 12
Hypsipyle
         Il me rendra justice, un roi la doit à tous ; 12
         Et qui la sacrifie aux tendresses de père 12
         Est d'un pouvoir si saint mauvais dépositaire. 12
Absyrte
         À quelle rude épreuve engagez-vous ma foi, 12
1015 De me forcer d'agir contre ma sœur et moi ! 12
         Mais n'importe, le temps et quelque heureux service 12
         Pourront à mon amour vous rendre plus propice. 12
         Tandis souvenez-vous que jusqu'à se trahir 12
         Ce prince malheureux cherche à vous obéir. 12
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
Aète
1020 Je vous devais assez pour vous donner Médée, 12
         Jason ; et si tantôt vous l'aviez demandée, 12
         Si vous m'aviez parlé comme vous me parlez, 12
         Vous auriez obtenu le bien que vous voulez. 12
         Mais en est-il saison au jour d'une conquête 12
1025 Qui doit faire tomber mon trône ou votre tête ? 12
         Et vous puis-je accepter pour gendre, et vous chérir, 12
         S'il vous faut dans une heure ou me perdre ou périr ? 12
         Prétendre à la toison par l'hymen de ma fille, 12
         C'est pour m'assassiner s'unir à ma famille ; 12
1030 Et si vous abusez de ce que j'ai promis, 12
         Vous êtes le plus grand de tous mes ennemis. 12
         Je ne m'en puis dédire, et le serment me lie. 12
         Mais si tant de périls vous laissent quelque vie, 12
         Après avoir perdu ce roi que vous bravez, 12
1035 Allez porter vos vœux à qui vous les devez : 12
         Hypsipyle vous aime, elle est reine, elle est belle ; 12
         Fuyez notre vengeance, et régnez avec elle. 12
Jason
         Quoi ? Parler de vengeance, et d'un œil de courroux 12
         Voir l'immuable ardeur de m'attacher à vous ! 12
1040 Vous présumer perdu sur la foi d'un scrupule 12
         Qu'embrasse aveuglément votre âme trop crédule, 12
         Comme si sur la peau d'un chétif animal 12
         Le ciel avait écrit tout votre sort fatal ! 12
         Ce que l'ombre a prédit, si vous daignez l'entendre, 12
1045 Ne met aucun obstacle aux prières d'un gendre. 12
         Me donner la princesse, et pour dot la toison, 12
         Ce n'est que l'assurer dedans votre maison, 12
         Puisque par les doux nœuds de ce bonheur suprême 12
         Je deviendrai soudain une part de vous-même, 12
1050 Et que ce même bras qui vous a pu sauver 12
         Sera toujours armé pour vous la conserver. 12
Aète
         Vous prenez un peu tard une mauvaise adresse : 12
         Nos esprits sont plus lourds que ceux de votre Grèce ; 12
         Mais j'ai d'assez bons yeux, dans un si juste effroi, 12
1055 Pour démêler sans peine un gendre d'avec moi. 12
         Je sais que l'union d'un époux à ma fille 12
         De mon sang et du sien forme une autre famille, 12
         Et que si de moi-même elle fait quelque part, 12
         Cette part de moi-même a ses destins à part. 12
1060 Ce que l'ombre a prédit se fait assez entendre. 12
         Cessez de vous forcer à devenir mon gendre ; 12
         Ce serait un honneur qui ne vous plairait pas, 12
         Puisque la toison seule a pour vous des appas, 12
         Et que si mon malheur vous l'avait accordée, 12
1065 Vous n'auriez jamais fait aucuns vœux pour Médée. 12
Jason
         C'est faire trop d'outrage à mon cœur enflammé. 12
         Dès l'abord je la vis, dès l'abord je l'aimai ; 12
         Et mon amour n'est pas un amour politique 12
         Que le besoin colore, et que la crainte explique. 12
1070 Mais n'ayant que moi-même à vous parler pour moi, 12
         Je n'osais espérer d'être écouté d'un roi, 12
         Ni que sur ma parole il me crût de naissance 12
         À porter mes désirs jusqu'à son alliance. 12
         Maintenant qu'une reine a fait voir que mon sang 12
1075 N'est pas fort au-dessous de cet illustre rang, 12
         Qu'un refus de son sceptre après votre victoire 12
         Montre qu'on peut m'aimer sans hasarder sa gloire, 12
         J'ose, un peu moins timide, offrir, avec ma foi, 12
         Ce que veut une reine à la fille d'un roi. 12
Aète
1080 Et cette même reine est un exemple illustre 12
         Qui met tous vos hauts faits en leur plus digne lustre. 12
         L'état où la réduit votre fidélité 12
         Nous instruit hautement de cette vérité, 12
         Que ma fille avec vous serait fort assurée 12
1085 Sur les gages douteux d'une foi parjurée. 12
         Ce trône refusé, dont vous faites le vain, 12
         Nous doit donner à tous horreur de votre main. 12
         Il ne faut pas ainsi se jouer des couronnes : 12
         On doit toujours respect au sceptre, à nos personnes. 12
1090 Mépriser cette reine en présence d'un roi, 12
         C'est manquer de prudence aussi bien que de foi. 12
         Le ciel nous unit tous en ce grand caractère : 12
         Je ne puis être roi sans être aussi son frère ; 12
         Et si vous étiez né mon sujet ou mon fils, 12
1095 J'aurais déjà puni l'orgueil d'un tel mépris ; 12
         Mais l'unique pouvoir que sur vous je puis prendre, 12
         C'est de vous ordonner de la voir, de l'entendre. 12
         La voilà : pensez bien que tel est votre sort, 12
         Que vous n'avez qu'un choix, Hypsipyle ou la mort ; 12
1100 Car à vous en parler avec pleine franchise, 12
         Ma perte dépend bien de la toison conquise ; 12
         Mais je ne dois pas craindre en ces périls nouveaux 12
         Que votre vie échappe aux feux de nos taureaux. 12
SCÈNE II
Aète
         Madame, j'ai parlé ; mais toutes mes paroles 12
1105 Ne sont auprès de lui que des discours frivoles. 12
         C'est à vous d'essayer ce que pourront vos yeux : 12
         Comme ils ont plus de force, ils réussiront mieux. 12
         Arrachez-lui du sein cette funeste envie 12
         Qui dans ce même jour lui va coûter la vie. 12
1110 Je vous devrai beaucoup, si vous touchez son cœur 12
         Jusques à le sauver de sa propre fureur : 12
         Devant ce que je dois au secours de ses armes, 12
         Rompre son mauvais sort, c'est épargner nos larmes. 12
SCÈNE III
Hypsipyle
         Eh bien ! Jason, la mort a-t-elle de tels biens 12
1115 Qu'elle soit plus aimable à vos yeux que les miens ? 12
         Et sa douceur pour vous serait-elle moins pure 12
         Si vous n'y joigniez l'heur de mourir en parjure ? 12
         Oui, ce glorieux titre est si doux à porter, 12
         Que de tout votre sang il le faut acheter. 12
1120 Le mépris qui succède à l'amitié passée 12
         D'une seule douleur m'aurait trop peu blessée : 12
         Pour mieux punir ce cœur d'avoir su vous chérir, 12
         Il faut vous voir ensemble et changer et périr ; 12
         Il faut que le tourment d'être trop tôt vengée 12
1125 Se mêle aux déplaisirs de me voir outragée ; 12
         Que l'amour, au dépit ne cédant qu'à moitié, 12
         Sitôt qu'il est banni, rentre par la pitié ; 12
         Et que ce même feu, que je devrais éteindre, 12
         M'oblige à vous haïr, et me force à vous plaindre. 12
1130 Je ne t'empêche pas, volage, de changer ; 12
         Mais du moins, en changeant, laisse-moi me venger. 12
         C'est être trop cruel, c'est trop croître l'offense 12
         Que m'ôter à la fois ton cœur et ma vengeance 12
         Le supplice où tu cours la va trop tôt finir. 12
1135 Ce n'est pas me venger, ce n'est que te punir ; 12
         Et toute sa rigueur n'a rien qui me soulage, 12
         S'il n'est de mon souhait et le choix et l'ouvrage. 12
         Hélas ! Si tu pouvais le laisser à mon choix, 12
         Ton supplice, il serait de rentrer sous mes lois, 12
1140 De m'attacher à toi d'une chaîne plus forte, 12
         Et de prendre en ta main le sceptre que je porte. 12
         Tu n'as qu'à dire un mot, ton crime est effacé : 12
         J'ai déjà, si tu veux, oublié le passé. 12
         Mais qu'inutilement je me montre si bonne 12
1145 Quand tu cours à la mort de peur qu'on te pardonne ! 12
         Quoi ? Tu ne réponds rien, et mes plaintes en l'air 12
         N'ont rien d'assez puissant pour te faire parler ? 12
Jason
         Que voulez-vous, madame, ici que je vous die ? 12
         Je ne connais que trop quelle est ma perfidie ; 12
1150 Et l'état où je suis ne saurait consentir 12
         Que j'en fasse une excuse, ou montre un repentir : 12
         Après ce que j'ai fait, après ce qui se passe, 12
         Tout ce que je dirais aurait mauvaise grâce. 12
         Laissez dans le silence un coupable obstiné, 12
1155 Qui se plaît dans son crime, et n'en est point gêné. 12
Hypsipyle
         Parle toutefois, parle, et non plus pour me plaire, 12
         Mais pour rendre la force à ma juste colère ; 12
         Parle, pour m'arracher ces tendres sentiments 12
         Que l'amour enracine au cœur des vrais amants ; 12
1160 Repasse mes bontés et tes ingratitudes ; 12
         Joins-y, si tu le peux, des coups encor plus rudes : 12
         Ce sera m'obliger, ce sera m'obéir. 12
         Je te devrai beaucoup, si je te puis haïr, 12
         Et si de tes forfaits la peinture étendue 12
1165 Ne laisse plus flotter ma haine suspendue. 12
Jason
         Que dirai-je, après tout, que ce que vous savez ? 12
         Madame, rendez-vous ce que vous vous devez. 12
         Il n'est pas glorieux pour une grande reine 12
         De montrer de l'amour, et de voir de la haine ; 12
1170 Et le sexe et le rang se doivent souvenir 12
         Qu'il leur sied bien d'attendre, et non de prévenir ; 12
         Et que c'est profaner la dignité suprême 12
         Que de lui laisser dire : " on me trahit, et j'aime. " 12
Hypsipyle
         Je le puis dire, ingrat, sans blesser mon devoir : 12
1175 C'est mon époux en toi que le ciel me fait voir, 12
         Du moins si la parole et reçue et donnée 12
         A des nœuds assez forts pour faire un hyménée. 12
         Ressouviens-t'en, volage, et des chastes douceurs 12
         Qu'un mutuel amour répandit dans nos cœurs. 12
1180 Je te laissai partir afin que ta conquête 12
         Remît sous mon empire une plus digne tête, 12
         Et qu'une reine eût droit d'honorer de son choix 12
         Un héros que son bras eût fait égal aux rois. 12
         J'attendais ton retour pour pouvoir avec gloire 12
1185 Récompenser ta flamme et payer ta victoire ; 12
         Et quand jusques ici je t'apporte ma foi, 12
         Je trouve en arrivant que tu n'es plus à moi ! 12
         Hélas ! Je ne craignais que tes beautés de Grèce ; 12
         Et je vois qu'une Scythe a rompu ta promesse, 12
1190 Et qu'un climat barbare a des traits assez doux 12
         Pour m'avoir de mes bras enlevé mon époux ! 12
         Mais, dis-moi, ta Médée est-elle si parfaite ? 12
         Ce que cherche Jason vaut-il ce qu'il rejette ? 12
         Malgré ton cœur changé, j'en fais juges tes yeux. 12
1195 Tu soupires en vain, il faut t'expliquer mieux : 12
         Ce soupir échappé me dit bien quelque chose ; 12
         Toute autre l'entendrait ; mais sans toi je ne l'ose. 12
         Parle donc et sans feinte : où porte-t-il ta foi ? 12
         Va-t-il vers ma rivale, ou revient-il vers moi ? 12
Jason
1200 Osez autant qu'une autre ; entendez-le, madame, 12
         Ce soupir qui vers vous pousse toute mon âme ; 12
         Et concevez par là jusqu'où vont mes malheurs, 12
         De soupirer pour vous, et de prétendre ailleurs. 12
         Il me faut la toison : il y va de la vie 12
1205 De tous ces demi-dieux que brûle même envie ; 12
         Il y va de ma gloire, et j'ai beau soupirer, 12
         Sous cette tyrannie il me faut expirer. 12
         J'en perds tout mon bonheur, j'en perds toute ma joie ; 12
         Mais pour sortir d'ici je n'ai que cette voie ; 12
1210 Et le même intérêt qui vous fit consentir, 12
         Malgré tout votre amour, à me laisser partir, 12
         Le même me dérobe ici votre couronne. 12
         Pour faire ma conquête, il faut que je me donne, 12
         Que pour l'objet aimé j'affecte des mépris, 12
1215 Que je m'offre en esclave, et me vende à ce prix : 12
         Voilà ce que mon cœur vous dit quand il soupire. 12
         Ne me condamnez plus, madame, à le redire : 12
         Si vous m'aimez encor, de pareils entretiens 12
         Peuvent aigrir vos maux et redoublent les miens ; 12
1220 Et cet aveu d'un crime où le destin m'attache 12
         Grossit l'indignité des remords que je cache 12
         Pour me les épargner, vous voyez qu'en ces lieux 12
         Je fuis votre présence, et j'évite vos yeux. 12
         L'amour vous montre aux miens toujours charmante et belle ; 12
1225 Chaque moment allume une flamme nouvelle ; 12
         Mais ce qui de mon cœur fait les plus chers désirs, 12
         De mon change forcé fait tous les déplaisirs ; 12
         Et dans l'affreux supplice où me tient votre vue, 12
         Chaque coup d'œil me perce, et chaque instant me tue. 12
1230 Vos bontés n'ont pour moi que des traits rigoureux : 12
         Plus je me vois aimé, plus je suis malheureux ; 12
         Plus vous me faites voir d'amour et de mérite, 12
         Plus vous haussez le prix des trésors que je quitte ; 12
         Et l'excès de ma perte allume une fureur 12
1235 Qui me donne moi-même à moi-même en horreur. 12
         Laissez-moi m'affranchir de la secrète rage 12
         D'être en dépit de moi déloyal et volage ; 12
         Et puisqu'ici le ciel vous offre un autre époux 12
         D'un rang pareil au vôtre, et plus digne de vous, 12
1240 Ne vous obstinez point à gêner une vie 12
         Que de tant de malheurs vous voyez poursuivie. 12
         Oubliez un ingrat qui jusques au trépas, 12
         Tout ingrat qu'il paraît, ne vous oubliera pas : 12
         Apprenez à quitter un lâche qui vous quitte. 12
Hypsipyle
1245 Tu te confesses lâche, et veux que je t'imite ; 12
         Et quand tu fais effort pour te justifier, 12
         Tu veux que je t'oublie, et ne peux m'oublier ! 12
         Je vois ton artifice et ce que tu médites ; 12
         Tu veux me conserver alors que tu me quittes ; 12
1250 Et par les attentats d'un flatteur entretien 12
         Me dérober ton cœur, et retenir le mien : 12
         Tu veux que je te perde, et que je te regrette, 12
         Que j'approuve en pleurant la perte que j'ai faite, 12
         Que je t'estime et t'aime avec ta lâcheté, 12
1255 Et me prenne de tout à la fatalité. 12
         Le ciel l'ordonne ainsi : ton change est légitime ; 12
         Ton innocence est sûre au milieu de ton crime ; 12
         Et quand tes trahisons pressent leur noir effet, 12
         Ta gloire, ton devoir, ton destin a tout fait. 12
1260 Reprends, reprends, Jason, tes premières rudesses : 12
         Leur coup m'est bien plus doux que tes fausses tendresses ; 12
         Tes remords impuissants aigrissent mes douleurs : 12
         Ne me rends point ton cœur, quand tu te vends ailleurs. 12
         D'un cœur qu'on ne voit pas l'offre est lâche et barbare, 12
1265 Quand de tout ce qu'on voit un autre objet s'empare ; 12
         Et c'est faire un hommage et ridicule et vain 12
         De présenter le cœur et retirer la main. 12
Jason
         L'un et l'autre est à vous, si…
Hypsipyle
         N'achève pas, traître ;
         Ce que tu veux cacher se ferait trop paraître : 12
1270 Un véritable amour ne parle point ainsi. 12
Jason
         Trouvez donc les moyens de nous tirer d'ici. 12
         La toison emportée, il agira, madame, 12
         Ce véritable amour qui vous donne mon âme ; 12
         Sinon… Mais dieux ! Que vois-je ? Ô ciel ! Je suis perdu, 12
1275 Si j'ai tant de malheur qu'elle m'aye entendu. 12
SCÈNE IV
Médée
         Vous l'avez vu, madame, êtes-vous satisfaite ? 12
Hypsipyle
         Vous en pouvez juger par sa prompte retraite. 12
Médée
         Elle marque le trouble où son cœur est réduit ; 12
         Mais j'ignore, après tout, s'il vous quitte ou me fuit. 12
Hypsipyle
1280 Vous pouvez donc, madame, ignorer quelque chose ? 12
Médée
         Je sais que, s'il me fuit, vous en êtes la cause. 12
Hypsipyle
         Moi, je n'en sais pas tant ; mais j'avoue entre nous 12
         Que s'il faut qu'il me quitte, il a besoin de vous. 12
Médée
         Ce que vous en pensez me donne peu d'alarmes. 12
Hypsipyle
1285 Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes. 12
Médée
         C'est beaucoup en amour que de savoir charmer. 12
Hypsipyle
         Et c'est beaucoup aussi que de se faire aimer. 12
Médée
         Si vous en avez l'art, j'ai celui d'y contraindre. 12
Hypsipyle
         À faute d'être aimée, on peut se faire craindre. 12
Médée
         Il vous aima jadis ?
Hypsipyle
1290 Peut-être il m'aime encor,
         Moins que vous toutefois, ou que la toison d'or. 12
Médée
         Du moins, quand je voudrai flatter son espérance, 12
         Il saura de nous deux faire la différence. 12
Hypsipyle
         J'en vois la différence assez grande à Colchos ; 12
1295 Mais elle serait autre et plus grande à Lemnos. 12
         Les lieux aident au choix ; et peut-être qu'en Grèce 12
         Quelque troisième objet surprendrait sa tendresse. 12
Médée
         J'appréhende assez peu qu'il me manque de foi. 12
Hypsipyle
         Vous êtes plus adroite et plus belle que moi : 12
1300 Tant qu'il aura des yeux vous n'avez rien à craindre. 12
Médée
         J'allume peu de feux qu'un autre puisse éteindre ; 12
         Et puisqu'il me promet un cœur ferme et constant… 12
Hypsipyle
         Autrefois à Lemnos il m'en promit autant. 12
Médée
         D'un amant qui s'en va de quoi sert la parole ? 12
Hypsipyle
1305 À montrer qu'on vous peut voler ce qu'on me vole. 12
         Ces beaux feux qu'en mon île il n'osait démentir… 12
Médée
         Eurent un peu de tort de le laisser partir. 12
Hypsipyle
         Comme vous en aurez, si jamais ce volage 12
         Porte à quelque autre objet ce qu'il vous rend d'hommage. 12
Médée
1310 Les captifs mal gardés ont droit de nous quitter. 12
Hypsipyle
         J'avais quelque mérite, et n'ai pu l'arrêter. 12
Médée
         J'en ai peu, mais enfin s'il fait plus que le vôtre ? 12
Hypsipyle
         Vous avez lieu de croire en valoir bien un autre ; 12
         Mais prenez moins d'appui sur un cœur usurpé : 12
1315 Il peut vous échapper, puisqu'il m'est échappé. 12
Médée
         Votre esprit n'est rempli que de mauvais augures. 12
Hypsipyle
         On peut sur le passé former ses conjectures. 12
Médée
         Le passé mal conduit n'est qu'un miroir trompeur, 12
         Où l'œil bien éclairé ne fonde espoir ni peur. 12
Hypsipyle
1320 Si j'ai conçu pour vous des craintes mal fondées… 12
Médée
         Laissons faire Jason, et gardons nos idées. 12
Hypsipyle
         Avec sincérité je dois vous avouer 12
         Que j'ai quelque sujet encor de m'en louer. 12
Médée
         Avec sincérité je dois aussi vous dire 12
1325 Qu'assez malaisément on sort de mon empire, 12
         Et que quand jusqu'à moi j'ai permis d'aspirer, 12
         On ne s'abaisse plus à vous considérer. 12
         Profitez des avis que ma pitié vous donne. 12
Hypsipyle
         À vous dire le vrai, cette hauteur m'étonne. 12
1330 Je suis reine, madame, et les fronts couronnés… 12
Médée
         Et moi je suis Médée, et vous m'importunez. 12
Hypsipyle
         Cet indigne mépris que de mon rang vous faites… 12
Médée
         Connaissez-moi, madame, et voyez où vous êtes. 12
         Si Jason pour vos yeux ose encor soupirer, 12
1335 Il peut chercher des bras à vous en retirer. 12
         Adieu : souvenez-vous, au lieu de vous en plaindre, 12
         Qu'à faute d'être aimée, on peut se faire craindre. 12
SCÈNE V
Hypsipyle
         Que vois-je ? Où suis-je ? Ô dieux ! Quels abîmes ouverts 12
         Exhalent jusqu'à moi les vapeurs des enfers ! 12
1340 Que d'yeux étincelants sous d'horribles paupières 12
         Mêlent au jour qui fuit d'effroyables lumières ! 12
         Ô toi, qui crois par là te faire redouter, 12
         Si tu l'as espéré, cesse de t'en flatter. 12
         Tu perds de ton grand art la force ou l'imposture, 12
1345 À t'armer contre moi de toute la nature. 12
         L'amour au désespoir ne peut craindre la mort : 12
         Dans un pareil naufrage elle ouvre un heureux port. 12
         Hâtez, monstres, hâtez votre approche fatale. 12
         Mais immoler ainsi ma vie à ma rivale ! 12
1350 Cette honte est pour moi pire que le trépas. 12
         Je ne veux plus mourir ; monstres, n'avancez pas. 12
Une voix
         Monstres, n'avancez pas, une reine l'ordonne ; 12
         Respectez ses appas ; 6
         Suivez les lois qu'elle vous donne : 8
1355 Monstres, n'avancez pas. 6
Hypsipyle
         Quel favorable écho, pendant que je soupire, 12
         Répète mes frayeurs avec un tel empire ? 12
         Et d'où vient que frappés par ces divins accents, 12
         Ces monstres tout à coup deviennent impuissants ? 12
La voix
1360 C'est l'amour qui fait ce miracle, 8
         Et veut plus faire en ta faveur. 8
         N'y mets donc point d'obstacle : 6
         Aime qui t'aime, et donne cœur pour cœur. 10
Hypsipyle
         Quel prodige nouveau ! Cet amas de nuages 12
1365 Vient-il dessus ma tête éclater en orages ? 12
         Vous qui nous gouvernez, dieux, quel est votre but ? 12
         M'annoncez-vous par là ma perte ou mon salut ? 12
         Le nuage descend, il s'arrête, il s'entr'ouvre ; 12
         Et je vois… Mais, ô dieux, qu'est-ce que j'y découvre ? 12
         Serait-ce bien le prince ?
SCÈNE VI
Absyrte
1370 Oui, madame, c'est lui
         Dont l'amour vous apporte un ferme et sûr appui : 12
         Le même qui pour vous courant à son supplice, 12
         Contre un ingrat trop cher a demandé justice, 12
         Le même vient encor dissiper votre peur. 12
1375 J'ai parlé contre moi, j'agis contre ma sœur ; 12
         Et sitôt que je vois quelque espoir de vous plaire, 12
         Je ne me connais plus, je cesse d'être frère. 12
         Monstres, disparaissez ; fuyez de ces beaux yeux 12
         Que vous avez en vain obsédés en ces lieux. 12
1380 Et vous, divin objet, n'en ayez plus d'alarmes. 12
         Pour détruire le reste, il faudrait d'autres charmes. 12
         Contre ceux qu'on pressait de vous faire périr, 12
         Je n'avais que les airs par où vous secourir ; 12
         Et d'un art tout-puissant les forces inconnues 12
1385 Ne me laissaient ouvert que le milieu des nues ; 12
         Mais le mien, quoique moindre, a pleine autorité 12
         De nous faire sortir d'un séjour enchanté. 12
         Allons, madame.
Hypsipyle
         Allons, prince trop magnanime,
         Prince digne en effet de toute mon estime. 12
Absyrte
1390 N'aurez-vous rien de plus pour des vœux si constants ? 12
         Et ne pourrai-je…
Hypsipyle
         Allons, et laissez faire au temps.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
Médée
         Qui donne cette audace à votre inquiétude, 12
         Prince, de me troubler jusqu'en ma solitude ? 12
         Avez-vous oublié que dans ces tristes lieux 12
1395 Je ne souffre que moi, les ombres et les dieux, 12
         Et qu'étant par mon art consacrés au silence, 12
         Aucun ne peut sans crime y mêler sa présence ? 12
Absyrte
         De vos bontés, ma sœur, c'est sans doute abuser ; 12
         Mais l'ardeur d'un amant a droit de tout oser. 12
1400 C'est elle qui m'amène en ces lieux solitaires, 12
         Où votre art fait agir ses plus secrets mystères, 12
         Vous demander un charme à détacher un cœur, 12
         À dérober une âme à son premier vainqueur. 12
Médée
         Hélas ! Cet art, mon frère, impuissant sur les âmes, 12
1405 Ne sait que c'est d'éteindre ou d'allumer des flammes 12
         Et s'il a sur le reste un absolu pouvoir, 12
         Loin de charmer les cœurs, il n'y saurait rien voir. 12
         Mais n'avancez-vous rien sur celui d'Hypsipyle ? 12
         Son péril, son effroi, vous est-il inutile ? 12
1410 Après ce stratagème entre nous concerté, 12
         Elle vous croit devoir et vie et liberté ; 12
         Et son ingratitude au dernier point éclate, 12
         Si d'une ombre d'espoir cet effroi ne vous flatte. 12
Absyrte
         Elle croit qu'en votre art aussi savant que vous, 12
1415 Je prends plaisir pour elle à rabattre vos coups ; 12
         Et sans rien soupçonner de tout notre artifice, 12
         Elle doit tout, dit-elle, à ce rare service ; 12
         Mais à moins toutefois que de perdre l'espoir, 12
         Du côté de l'amour rien ne peut l'émouvoir. 12
Médée
1420 L'espoir qu'elle conserve aura peu de durée, 12
         Puisque Jason en veut à la toison dorée, 12
         Et qu'à la conquérir faire le moindre effort, 12
         C'est se livrer soi-même et courir à la mort. 12
         Oui, mon frère, prenez un esprit plus tranquille, 12
1425 Si la mort d'un rival vous assure Hypsipyle ; 12
         Et croyez…
Absyrte
         Ah ! Ma sœur, ce serait me trahir
         Que de perdre Jason sans le faire haïr. 12
         L'âme de cette reine, à la douleur ouverte, 12
         À toute la famille imputerait sa perte, 12
1430 Et m'envelopperait dans le juste courroux 12
         Qu'elle aurait pour le roi, qu'elle prendrait pour vous. 12
         Faites donc qu'il vous aime, afin qu'on le haïsse ; 12
         Qu'on regarde sa mort comme un digne supplice. 12
         Non que je la souhaite : il s'est vu trop aimé 12
1435 Pour n'en présumer pas votre esprit alarmé ; 12
         Je ne veux pas non plus chercher jusqu'en votre âme 12
         Les sentiments qu'y laisse une si belle flamme : 12
         Arrêtez seulement ce héros sous vos lois, 12
         Et disposez sans moi du reste, à votre choix. 12
1440 S'il doit mourir, qu'il meure en amant infidèle ; 12
         S'il doit vivre, qu'il vive en esclave rebelle, 12
         Et qu'on n'aye aucun lieu, dans l'un ni l'autre sort, 12
         Ni de l'aimer vivant, ni de le plaindre mort. 12
         C'est ce que je demande à cette amitié pure 12
1445 Qu'avec le jour pour moi vous donna la nature. 12
Médée
         Puis-je m'en faire aimer sans l'aimer à mon tour, 12
         Et pour un cœur sans foi me souffrir de l'amour ? 12
         Puis-je l'aimer, mon frère, au moment qu'il n'aspire 12
         Qu'à ce trésor fatal dont dépend votre empire ? 12
1450 Ou si par nos taureaux il se fait déchirer, 12
         Voulez-vous que je l'aime, afin de le pleurer ? 12
Absyrte
         Aimez, ou n'aimez pas, il suffit qu'il vous aime ; 12
         Et quant à ces périls pour notre diadème, 12
         Je ne suis pas de ceux dont le crédule esprit 12
1455 S'attache avec scrupule à ce qu'on leur prédit. 12
         Je sais qu'on n'entend point de telles prophéties 12
         Qu'après que par l'effet elles sont éclaircies ; 12
         Et que quoi qu'il en soit, le sceptre de Lemnos 12
         A de quoi réparer la perte de Colchos. 12
1460 Ces climats désolés où même la nature 12
         Ne tient que de votre art ce qu'elle a de verdure, 12
         Où nos plus beaux jardins n'ont ni roses ni lis 12
         Dont par votre savoir ils ne soient embellis, 12
         Sont-ils à comparer à ces charmantes îles 12
1465 Où nos maux trouveraient de glorieux asiles ? 12
         Tomber à bas d'un trône est un sort rigoureux ; 12
         Mais quitter l'un pour l'autre est un échange heureux. 12
Médée
         Un amant tel que vous, pour gagner ce qu'il aime, 12
         Changerait sans remords d'air et de diadème… 12
1470 Comme j'ai d'autres yeux, j'ai d'autres sentiments, 12
         Et ne me règle pas sur vos attachements. 12
         Envoyez-moi ma sœur, que je puisse avec elle 12
         Pourvoir au doux succès d'une flamme si belle. 12
         Ménagez cependant un si cher intérêt : 12
1475 Faites effort à plaire autant comme on vous plaît. 12
         Pour Jason, je saurai de sorte m'y conduire, 12
         Que soit qu'il vive ou meure, il ne pourra vous nuire. 12
         Allez sans perdre temps, et laissez-moi rêver 12
         Aux beaux commencements que je veux achever. 12
SCÈNE II
Médée
1480 Tranquille et vaste solitude, 8
         Qu'à votre calme heureux j'ose en vain recourir ! 12
         Et que la rêverie est mal propre à guérir 12
         D'une peine qui plaît la flatteuse habitude ! 12
         J'en viens soupirer seule au pied de vos rochers ; 12
1485 Et j'y porte avec moi dans mes vœux les plus chers 12
         Mes ennemis les plus à craindre : 8
         Plus je crois les dompter, plus je leur obéis ; 12
         Ma flamme s'en redouble ; et plus je veux l'éteindre, 12
         Plus moi-même je m'y trahis. 8
1490 C'est en vain que toute alarmée 8
         J'envisage à quels maux expose un inconstant : 12
         L'amour tremble à regret dans mon esprit flottant ; 12
         Et timide à l'aimer, je meurs d'en être aimée. 12
         Ainsi j'adore et crains son manquement de foi ; 12
1495 Je m'offre et me refuse à ce que je prévoi : 12
         Son change me plaît et m'étonne. 8
         Dans l'espoir le plus doux j'ai tout à soupçonner ; 12
         Et bien que tout mon cœur obstinément se donne, 12
         Ma raison n'ose me donner. 8
1500 Silence, raison importune ; 8
         Est-il temps de parler quand mon cœur s'est donné ? 12
         Du bien que tu lui veux ce lâche est si gêné, 12
         Que ton meilleur avis lui tient lieu d'infortune. 12
         Ce que tu mets d'obstacle à ses désirs mutins 12
1505 Anime leur révolte et le livre aux destins, 12
         Contre qui tu prends sa défense : 8
         Ton effort odieux ne sert qu'à les hâter ; 12
         Et ton cruel secours lui porte par avance 12
         Tous les maux qu'il doit redouter. 8
1510 Parle toutefois pour sa gloire ; 8
         Donne encor quelques lois à qui te fait la loi : 12
         Tyrannise un tyran qui triomphe de toi, 12
         Et par un faux trophée usurpe sa victoire. 12
         S'il est vrai que l'amour te vole tout mon cœur, 12
1515 Exile de mes yeux cet insolent vainqueur, 12
         Dérobe-lui tout mon visage ; 8
         Et si mon âme cède à mes feux trop ardents, 12
         Sauve tout le dehors du honteux esclavage 12
         Qui t'enlève tout le dedans. 8
SCÈNE III
Médée
1520 L'avez-vous vu, ma sœur, cet amant infidèle ? 12
         Que répond-il aux pleurs d'une reine si belle ? 12
         Souffre-t-il par pitié qu'ils en fassent un roi ? 12
         A-t-il encor le front de vous parler de moi ? 12
         Croit-il qu'un tel exemple ait su si peu m'instruire, 12
1525 Qu'il lui laisse encor lieu de me pouvoir séduire ? 12
Junon
         Modérez ces chaleurs de votre esprit jaloux : 12
         Prenez des sentiments plus justes et plus doux ; 12
         Et sans vous emporter souffrez que je vous die… 12
Médée
         Qu'il pense m'acquérir par cette perfidie ? 12
1530 Et que ce qu'il fait voir de tendresse et d'amour, 12
         Si j'ose l'accepter, m'en garde une à mon tour ? 12
         Un volage, ma sœur, a beau faire et beau dire, 12
         On peut toujours douter pour qui son cœur soupire : 12
         Sa flamme à tous moments peut prendre un autre cours, 12
1535 Et qui change une fois peut changer tous les jours. 12
         Vous, qui vous préparez à prendre sa défense, 12
         Savez-vous, après tout, s'il m'aime ou s'il m'offense ? 12
         Lisez-vous dans son cœur pour voir ce qui s'y fait, 12
         Et si j'ai de ces feux l'apparence ou l'effet ? 12
Junon
1540 Quoi ? Vous vous offensez d'Hypsipyle quittée ! 12
         D'Hypsipyle pour vous à vos yeux maltraitée ! 12
         Vous, son plus cher objet ! Vous de qui hautement 12
         En sa présence même il s'est nommé l'amant ! 12
         C'est mal vous acquitter de la reconnaissance 12
1545 Qu'une autre croirait due à cette préférence. 12
         Voyez mieux qu'un héros si grand, si renommé, 12
         Aurait peu fait pour vous, s'il n'avait rien aimé. 12
         En ces tristes climats qui n'ont que vous d'aimable, 12
         Où rien ne s'offre aux yeux qui vous soit comparable, 12
1550 Un cœur qu'un autre objet ne peut vous disputer 12
         Vous porte peu de gloire à se laisser dompter. 12
         Mais Hypsipyle est belle, et joint au diadème 12
         Un amour assez fort pour mériter qu'on l'aime ; 12
         Et quand, malgré son trône, et malgré sa beauté, 12
1555 Et malgré son amour, vous l'avez emporté, 12
         Que ne devez-vous point à l'illustre victoire 12
         Dont ce choix obligeant vous assure la gloire ? 12
         Peut-il de vos attraits faire mieux voir le prix, 12
         Que par le don d'un cœur qu'Hypsipyle avait pris ? 12
1560 Pouvez-vous sans chagrin refuser un hommage 12
         Qu'une autre lui demande avec tant d'avantage ? 12
         Pouvez-vous d'un tel don faire si peu d'état, 12
         Sans vouloir être ingrate, et l'être avec éclat ? 12
         Si c'est votre dessein, en faisant la cruelle, 12
1565 D'obliger ce héros à retourner vers elle, 12
         Vous en pourrez avoir un succès assez prompt ; 12
         Sinon…
Médée
         Plutôt la mort qu'un si honteux affront.
         Je ne souffrirai point qu'Hypsipyle me brave, 12
         Et m'enlève ce cœur que j'ai vu mon esclave. 12
1570 Je voudrais avec vous en vain le déguiser ; 12
         Quand je l'ai vu pour moi tantôt la mépriser, 12
         Qu'à ses yeux, sans nous mettre un moment en balance, 12
         Il m'a si hautement donné la préférence, 12
         J'ai senti des transports que mon esprit discret 12
1575 Par un soudain adieu n'a cachés qu'à regret. 12
         Je ne croirai jamais qu'il soit douceur égale 12
         À celle de se voir immoler sa rivale, 12
         Qu'il soit pareille joie ; et je mourrais, ma sœur, 12
         S'il fallait qu'à son tour elle eût même douceur. 12
Junon
1580 Quoi ? Pour vous cette honte est un malheur extrême ? 12
         Ah ! Vous l'aimez encor.
Médée
         Non ; mais je veux qu'il m'aime.
         Je veux, pour éviter un si mortel ennui, 12
         Le conserver à moi, sans me donner à lui, 12
         L'arrêter sous mes lois, jusqu'à ce qu'Hypsipyle 12
1585 Lui rende de son cœur la conquête inutile, 12
         Et que le prince Absyrte, ayant reçu sa foi, 12
         L'ait mise hors d'état de triompher de moi. 12
         Lors, par un juste exil punissant l'infidèle, 12
         Je n'aurai plus de peur qu'il me traite comme elle ; 12
1590 Et je saurai sur lui nous venger toutes deux, 12
         Sitôt qu'il n'aura plus à qui porter ses vœux. 12
Junon
         Vous vous promettez plus que vous ne voudrez faire, 12
         Et vous n'en croirez pas toute cette colère. 12
Médée
         Je ferai plus encor que je ne me promets, 12
1595 Si vous pouvez, ma sœur, quitter ses intérêts. 12
Junon
         Quelques chers qu'ils me soient, je veux bien m'y contraindre, 12
         Et pour mieux vous ôter tout sujet de me craindre, 12
         Le voilà qui paraît, je vous laisse avec lui. 12
         Vous me rappellerez, s'il a besoin d'appui. 12
SCÈNE IV
Médée
1600 Êtes-vous prêt, Jason, d'entrer dans la carrière ? 12
         Faut-il du champ de Mars vous ouvrir la barrière, 12
         Vous donner nos taureaux pour tracer des sillons 12
         D'où naîtront contre vous de soudains bataillons ? 12
         Pour dompter ces taureaux et vaincre ces gensdarmes, 12
1605 Avez-vous d'Hypsipyle emprunté quelques charmes ? 12
         Je ne demande point quel est votre souci ; 12
         Mais si vous la cherchez, elle n'est pas ici ; 12
         Et tandis qu'en ces lieux vous perdez votre peine, 12
         Mon frère vous pourrait enlever cette reine. 12
1610 Jason, prenez-y garde, il faut moins s'éloigner 12
         D'un objet qu'un rival s'efforce de gagner, 12
         Et prêter un peu moins les faveurs de l'absence 12
         À ce qui peut entre eux naître d'intelligence. 12
         Mais j'ai tort, je l'avoue, et je raisonne mal : 12
1615 Vous êtes trop aimé pour craindre un tel rival ; 12
         Vous n'avez qu'à paraître, et sans autre artifice, 12
         Un coup d'œil détruira ce qu'il rend de service. 12
Jason
         Qu'un si cruel reproche à mon cœur serait doux 12
         S'il avait pu partir d'un sentiment jaloux, 12
1620 Et si par cette injuste et douteuse colère 12
         Je pouvais m'assurer de ne vous pas déplaire ! 12
         Sans raison toutefois j'ose m'en défier ; 12
         Il ne me faut que vous pour me justifier. 12
         Vous avez trop bien vu l'effet de vos mérites 12
1625 Pour garder un soupçon de ce que vous me dites ; 12
         Et du change nouveau que vous me supposez 12
         Vous me défendez mieux que vous ne m'accusez. 12
         Si vous avez pour moi vu l'amour d'Hypsipyle, 12
         Vous n'avez pas moins vu sa constance inutile : 12
1630 Que ses plus doux attraits, pour qui j'avais brûlé, 12
         N'ont rien que mon amour ne vous aye immolé ; 12
         Que toute sa beauté rehausse votre gloire, 12
         Et que son sceptre même enfle votre victoire : 12
         Ce sont des vérités que vous vous dites mieux, 12
1635 Et j'ai tort de parler où vous avez des yeux. 12
Médée
         Oui, j'ai des yeux, ingrat, meilleurs que tu ne penses, 12
         Et vois jusqu'en ton cœur tes fausses préférences. 12
         Hypsipyle à ma vue a reçu des mépris ; 12
         Mais quand je n'y suis plus, qu'est-ce que tu lui dis ? 12
1640 Explique, explique encor ce soupir tout de flamme 12
         Qui vers ce cher objet poussait toute ton âme, 12
         Et fais-moi concevoir jusqu'où vont tes malheurs 12
         De soupirer pour elle et de prétendre ailleurs. 12
         Redis-moi les raisons dont tu l'as apaisée, 12
1645 Dont jusqu'à me braver tu l'as autorisée : 12
         Qu'il te faut la toison pour revoir tes parents, 12
         Qu'à ce prix je te plais, qu'à ce prix tu te vends. 12
         Je tenais cher le don d'une amour si parfaite ; 12
         Mais puisque tu te vends, va chercher qui t'achète, 12
1650 Perfide, et porte ailleurs cette vénale foi 12
         Qu'obtiendrait ma rivale à même prix que moi. 12
         Il est, il est encor des âmes toutes prêtes 12
         À recevoir mes lois et grossir mes conquêtes ; 12
         Il est encor des rois dont je fais le désir ; 12
1655 Et si parmi tes Grecs il me plaît de choisir, 12
         Il en est d'attachés à ma seule personne, 12
         Qui n'ont jamais su l'art d'être à qui plus leur donne, 12
         Qui trop contents d'un cœur dont tu fais peu de cas, 12
         Méritent la toison qu'ils ne demandent pas, 12
1660 Et que pour toi mon âme, hélas ! Trop enflammée, 12
         Aurait pu te donner, si tu m'avais aimée. 12
Jason
         Ah ! Si le pur amour peut mériter ce don, 12
         À qui peut-il, madame, être dû qu'à Jason ? 12
         Ce refus surprenant que vous m'avez vu faire, 12
1665 D'une vénale ardeur n'est pas le caractère. 12
         Le trône qu'à vos yeux j'ai traité de mépris 12
         En serait pour tout autre un assez digne prix ; 12
         Et rejeter pour vous l'offre d'un diadème, 12
         Si ce n'est vous aimer, j'ignore comme on aime. 12
1670 Je ne me défends point d'une civilité 12
         Que du bandeau royal voulait la majesté. 12
         Abandonnant pour vous une reine si belle, 12
         J'ai poussé par pitié quelques soupirs vers elle : 12
         J'ai voulu qu'elle eût lieu de se dire en secret 12
1675 Que je change par force et la quitte à regret ; 12
         Que satisfaite ainsi de son propre mérite, 12
         Elle se consolât de tout ce qui l'irrite ; 12
         Et que l'appas flatteur de cette illusion 12
         La vengeât un moment de sa confusion. 12
1680 Mais quel crime ont commis ces compliments frivoles ? 12
         Des paroles enfin ne sont que des paroles ; 12
         Et quiconque possède un cœur comme le mien 12
         Doit se mettre au-dessus d'un pareil entretien. 12
         Je n'examine point, après votre menace, 12
1685 Quelle foule d'amants brigue chez vous ma place. 12
         Cent rois, si vous voulez, vous consacrent leurs vœux : 12
         Je le crois ; mais aussi je suis roi si je veux ; 12
         Et je n'avance rien touchant le diadème 12
         Dont il faille chercher de témoins que vous-même. 12
1690 Si par le choix d'un roi vous pouvez me punir, 12
         Je puis vous imiter, je puis vous prévenir ; 12
         Et si je me bannis par là de ma patrie, 12
         Un exil couronné peut faire aimer la vie. 12
         Mille autres en ma place, au lieu de s'alarmer… 12
Médée
1695 Eh bien ! Je t'aimerai, s'il ne faut que t'aimer : 12
         Malgré tous ces héros, malgré tous ces monarques, 12
         Qui m'ont de leur amour donné d'illustres marques, 12
         Malgré tout ce qu'ils ont et de cœur et de foi, 12
         Je te préfère à tous, si tu ne veux que moi. 12
1700 Fais voir, en renonçant à ta chère patrie, 12
         Qu'un exil avec moi peut faire aimer la vie, 12
         Ose prendre à ce prix le nom de mon époux. 12
Jason
         Oui, madame, à ce prix tout exil m'est trop doux ; 12
         Mais je veux être aimé, je veux pouvoir le croire ; 12
1705 Et vous ne m'aimez pas, si vous n'aimez ma gloire. 12
         L'ordre de mon destin l'attache à la toison : 12
         C'est d'elle que dépend tout l'honneur de Jason. 12
         Ah ! Si le ciel l'eût mise au pouvoir d'Hypsipyle, 12
         Que j'en aurais trouvé la conquête facile ! 12
1710 Ma passion pour vous a beau l'abandonner, 12
         Elle m'offre encor tout ce qu'elle peut donner ; 12
         Malgré mon inconstance, elle aime sans réserve. 12
Médée
         Et moi, je n'aime point, à moins que je te serve ? 12
         Cherche un autre prétexte à lui rendre ta foi ; 12
1715 J'aurai soin de ta gloire aussi bien que de toi. 12
         Si ce noble intérêt te donne tant d'alarmes, 12
         Tiens, voilà de quoi vaincre et taureaux et gensdarmes ; 12
         Laisse à tes compagnons combattre le dragon : 12
         Ils veulent comme toi leur part à la toison ; 12
1720 Et comme ainsi qu'à toi la gloire leur est chère, 12
         Ils ne sont pas ici pour te regarder faire. 12
         Zéthès et Calaïs, ces héros emplumés, 12
         Qu'aux routes des oiseaux leur naissance a formés, 12
         Y préparent déjà leurs ailes enhardies 12
1725 D'avoir pour coup d'essai triomphé des Harpies ; 12
         Orphée avec ses chants se promet le bonheur 12
         D'assoupir…
Jason
         Ah ! Madame, ils auront tout l'honneur,
         Ou du moins j'aurai part moi-même à leur défaite, 12
         Si je laisse comme eux la conquête imparfaite : 12
1730 Il me la faut entière ; et je veux vous devoir… 12
Médée
         Va, laisse quelque chose, ingrat, en mon pouvoir ; 12
         J'en ai déjà trop fait pour une âme infidèle. 12
         Adieu. Je vois ma sœur : délibère avec elle ; 12
         Et songe qu'après tout ce cœur que je te rends, 12
1735 S'il accepte un vainqueur, ne veut point de tyrans ; 12
         Que s'il aime ses fers, il hait tout esclavage ; 12
         Qu'on perd souvent l'acquis à vouloir davantage ; 12
         Qu'il faut subir la loi de qui peut obliger ; 12
         Et que qui veut un don ne doit pas l'exiger. 12
1740 Je ne te dis plus rien : va rejoindre Hypsipyle, 12
         Va reprendre auprès d'elle un destin plus tranquille ; 12
         Ou si tu peux, volage, encor la dédaigner, 12
         Choisis en d'autres lieux qui te fasse régner. 12
         Je n'ai pour t'acheter sceptres ni diadèmes ; 12
1745 Mais telle que je suis, crains-moi, si tu ne m'aimes. 12
SCÈNE V
Junon
         À bien examiner l'éclat de ce grand bruit, 12
         Hypsipyle vous sert plus qu'elle ne vous nuit. 12
         Ce n'est pas qu'après tout ce courroux ne m'étonne : 12
         Médée à sa fureur un peu trop s'abandonne. 12
1750 L'amour tient assez mal ce qu'il m'avait promis, 12
         Et peut-être avez-vous trop de dieux ennemis. 12
         Tous veulent à l'envi faire la destinée 12
         Dont se doit signaler cette grande journée : 12
         Tous se sont assemblés exprès chez Jupiter, 12
1755 Pour en résoudre l'ordre, ou pour le contester ; 12
         Et je vous plains, si ceux qui daignaient vous défendre 12
         Au plus nombreux parti sont forcés de se rendre. 12
         Le ciel s'ouvre, et pourra nous donner quelque jour : 12
         C'est celui de Vénus, j'y vois encor l'amour ; 12
1760 Et puisqu'il n'en est pas, toute cette assemblée 12
         Par sa rébellion pourra se voir troublée. 12
         Il veut parler à nous : écoutez quel appui 12
         Le trouble où je vous vois peut espérer de lui. 12
L'amour
         Cessez de m'accuser, soupçonneuse déesse ; 12
1765 Je sais tenir promesse : 6
         C'est en vain que les dieux s'assemblent chez leur roi ; 12
         Je vais bien leur faire connaître 8
         Que je suis, quand je veux, leur véritable maître, 12
         Et que de ce grand jour le destin est à moi. 12
1770 Toi, si tu sais aimer, ne crains rien de funeste ; 12
         Obéis à Médée, et j'aurai soin du reste. 12
Junon
         Ces favorables mots vous ont rendu le cœur. 12
Jason
         Mon espoir abattu reprend d'eux sa vigueur. 12
         Allons, déesse, allons, et sûrs de l'entreprise, 12
1775 Reportons à Médée une âme plus soumise. 12
Junon
         Allons, je veux encor seconder vos projets, 12
         Sans remonter au ciel qu'après leurs pleins effets. 12
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
Absyrte
         Voilà ce prix fameux où votre ingrat aspire, 12
         Ce gage où les destins attachent notre empire, 12
1780 Cette toison enfin, dont Mars est si jaloux : 12
         Chacun impunément la peut voir comme nous ; 12
         Ce monstrueux dragon, dont les fureurs la gardent, 12
         Semble exprès se cacher aux yeux qui la regardent ; 12
         Il laisse agir sans crainte un curieux désir, 12
1785 Et ne fond que sur ceux qui s'en veulent saisir. 12
         Lors, d'un cri qui suffit à punir tout leur crime, 12
         Sous leur pied téméraire il ouvre un noir abîme, 12
         À moins qu'on n'ait déjà mis au joug nos taureaux, 12
         Et fait mordre la terre aux escadrons nouveaux 12
1790 Que des dents d'un serpent la semence animée 12
         Doit opposer sur l'heure à qui l'aura semée : 12
         Sa voix perdant alors cet effroyable éclat, 12
         Contre les ravisseurs le réduit au combat. 12
         Telles furent les lois que Circé par ses charmes 12
1795 Sut faire à ce dragon, aux taureaux, aux gensdarmes : 12
         Circé, sœur de mon père, et fille du soleil, 12
         Circé, de qui ma sœur tient cet art sans pareil 12
         Dont tantôt à vous perdre eût abusé sa rage, 12
         Si ce peu que du ciel j'en eus pour mon partage, 12
1800 Et que je vous consacre aussi bien que mes jours, 12
         Par le milieu des airs n'eût porté du secours. 12
Hypsipyle
         Je n'oublierai jamais que sa jalouse envie 12
         Se fût sans vos bontés sacrifié ma vie ; 12
         Et pour dire encor plus, ce penser m'est si doux, 12
1805 Que si j'étais à moi, je voudrais être à vous. 12
         Mais un reste d'amour retient dans l'impuissance 12
         Ces sentiments d'estime et de reconnaissance. 12
         J'ai peine, je l'avoue, à me le pardonner ; 12
         Mais enfin je dois tout, et n'ai rien à donner. 12
1810 Ce qu'à vos yeux surpris Jason m'a fait d'outrage 12
         N'a pas encor rompu cette foi qui m'engage ; 12
         Et malgré les mépris qu'il en montre aujourd'hui, 12
         Tant qu'il peut être à moi, je suis encore à lui. 12
         Mon espoir chancelant dans mon âme inquiète 12
1815 Ne veut pas lui prêter l'exemple qu'il souhaite, 12
         Ni que cet infidèle ait de quoi se vanter 12
         Qu'il ne se donne ailleurs qu'afin de m'imiter. 12
         Pour changer avec gloire il faut qu'il me prévienne, 12
         Que sa foi violée ait dégagé la mienne, 12
1820 Et que l'hymen ait joint aux mépris qu'il en fait 12
         D'un entier changement l'irrévocable effet. 12
         Alors par son parjure à moi-même rendue, 12
         Mes sentiments d'estime auront plus d'étendue ; 12
         Et dans la liberté de faire un second choix, 12
1825 Je saurai mieux penser à ce que je vous dois. 12
Absyrte
         Je ne sais si ma sœur voudra prendre assurance 12
         Sur des serments trompeurs que rompt son inconstance ; 12
         Mais je suis sûr qu'à moins qu'elle rompe son sort, 12
         Ce que ferait l'hymen vous l'aurez par sa mort. 12
1830 Il combat nos taureaux, et telle est leur furie, 12
         Qu'il faut qu'il y périsse, ou lui doive la vie. 12
Hypsipyle
         Il combat vos taureaux ! Ah ! Que me dites-vous ? 12
Absyrte
         Qu'il n'en peut plus sortir que mort, ou son époux. 12
Hypsipyle
         Ah ! Prince, votre sœur peut croire encor qu'il m'aime, 12
1835 Et sur ce faux soupçon se venger elle-même. 12
         Pour bien rompre le coup d'un malheur si pressant, 12
         Peut-être que son art n'est pas assez puissant : 12
         De grâce en ma faveur joignez-y tout le vôtre ; 12
         Et si…
Absyrte
         Quoi ? Vous voulez qu'il vive pour un autre ?
Hypsipyle
1840 Oui, qu'il vive, et laissons tout le reste au hasard. 12
Absyrte
         Ah ! Reine, en votre cœur il garde trop de part ; 12
         Et s'il faut vous parler avec une âme ouverte, 12
         Vous montrez trop d'amour pour empêcher sa perte. 12
         Votre rivale et moi nous en sommes d'accord : 12
1845 À moins que vous m'aimiez, votre Jason est mort. 12
         Ma sœur n'a pas pour vous un sentiment si tendre, 12
         Qu'elle aime à le sauver afin de vous le rendre ; 12
         Et je ne suis pas homme à servir mon rival, 12
         Quand vous rendez pour moi mon secours si fatal. 12
1850 Je ne le vois que trop, pour prix de mes services 12
         Vous destinez mon âme à de nouveaux supplices. 12
         C'est m'immoler à lui que de le secourir ; 12
         Et lui sauver le jour, c'est me faire périr. 12
         Puisqu'il faut qu'un des deux cesse aujourd'hui de vivre, 12
1855 Je vais hâter sa perte, où lui-même il se livre : 12
         Je veux bien qu'on l'impute à mon dépit jaloux ; 12
         Mais vous, qui m'y forcez, ne l'imputez qu'à vous. 12
Hypsipyle
         Ce reste d'intérêt que je prends en sa vie 12
         Donne trop d'aigreur, prince, à votre jalousie. 12
1860 Ce qu'on a bien aimé, l'on ne peut le haïr 12
         Jusqu'à le vouloir perdre, ou jusqu'à le trahir. 12
         Ce vif ressentiment qu'excite l'inconstance 12
         N'emporte pas toujours jusques à la vengeance ; 12
         Et quand même on la cherche, il arrive souvent 12
1865 Qu'on plaint mort un ingrat qu'on détestait vivant. 12
         Quand je me défendais sur la foi qui m'engage, 12
         Je voulais à vos feux épargner cet ombrage ; 12
         Mais puisque le péril a fait parler l'amour, 12
         Je veux bien qu'il éclate et se montre en plein jour. 12
1870 Oui, j'aime encor Jason, et l'aimerai sans doute 12
         Jusqu'à l'hymen fatal que ma flamme redoute. 12
         Je regarde son cœur encor comme mon bien, 12
         Et donnerais encor tout mon sang pour le sien. 12
         Vous m'aimez, et j'en suis assez persuadée 12
1875 Pour me donner à vous, s'il se donne à Médée ; 12
         Mais si par jalousie ou par raison d'état, 12
         Vous le laissez tous deux périr dans ce combat, 12
         N'attendez rien de moi que ce qu'ose la rage 12
         Quand elle est une fois maîtresse d'un courage, 12
1880 Que les pleines fureurs d'un désespoir d'amour. 12
         Vous me faites trembler, tremblez à votre tour : 12
         Prenez soin de sa vie, ou perdez cette reine ; 12
         Et si je crains sa mort, craignez aussi ma haine. 12
SCÈNE II
Aète
         Ah ! Madame, est-ce là cette fidélité 12
1885 Que vous gardez aux droits de l'hospitalité ? 12
         Quand pour vous je m'oppose aux destins de ma fille, 12
         À l'espoir de mon fils, aux vœux de ma famille, 12
         Quand je presse un héros de vous rendre sa foi, 12
         Vous prêtez à son bras des charmes contre moi ; 12
1890 De sa témérité vous vous faites complice 12
         Pour renverser un trône où je vous fais justice : 12
         Comme si c'était peu de posséder Jason, 12
         Si pour don nuptial il n'avait la toison ; 12
         Et que sa foi vous fût indignement offerte, 12
1895 À moins que son destin éclatât par ma perte ! 12
Hypsipyle
         Je ne sais pas, seigneur, à quel point vous réduit 12
         Cette témérité de l'ingrat qui me fuit ; 12
         Mais je sais que mon cœur ne joint à son envie 12
         Qu'un timide souhait en faveur de sa vie ; 12
1900 Et que si je savais ce grand art de charmer, 12
         Je ne m'en servirais que pour m'en faire aimer. 12
Aète
         Ah ! Je n'ai que trop cru vos plaintes ajustées 12
         À des illusions entre vous concertées ; 12
         Et les dehors trompeurs d'un dédain préparé 12
1905 N'ont que trop ébloui mon œil mal éclairé. 12
         Oui, trop d'ardeur pour vous, et trop peu de lumière 12
         M'ont conduit en aveugle à ma ruine entière. 12
         Ce pompeux appareil que soutenaient les vents, 12
         Ces tritons tout autour rangés comme suivants, 12
1910 Montraient bien qu'en ces lieux vous n'étiez abordée 12
         Que par un art plus fort que celui de Médée. 12
         D'un naufrage affecté l'histoire sans raison 12
         Déguisait le secours amené pour Jason ; 12
         Et vos pleurs ne semblaient m'en demander vengeance 12
1915 Que pour mieux faire place à votre intelligence. 12
Hypsipyle
         Que ne sont vos soupçons autant de vérités, 12
         Et que ne puis-je ici ce que vous m'imputez ! 12
Absyrte
         Qu'a fait Jason, seigneur, et quel mal vous menace, 12
         Quand nous voyons encor la toison en sa place ? 12
Aète
1920 Nos taureaux sont domptés, nos gensdarmes défaits, 12
         Absyrte : après cela crains les derniers effets. 12
Absyrte
         Quoi ? Son bras…
Aète
         Oui, son bras, secondé par ses charmes,
         A dompté nos taureaux et défait nos gensdarmes : 12
         Juge si le dragon pourra faire plus qu'eux ! 12
1925 Ils ont poussé d'abord de gros torrents de feux ; 12
         Ils l'ont enveloppé d'une épaisse fumée, 12
         Dont sur toute la plaine une nuit s'est formée ; 12
         Mais après ce nuage en l'air évaporé, 12
         On les a vus au joug et le champ labouré : 12
1930 Lui, sans aucun effroi, comme maître paisible, 12
         Jetait dans les sillons cette semence horrible, 12
         D'où s'élève aussitôt un escadron armé, 12
         Par qui de tous côtés il se trouve enfermé. 12
         Tous n'en veulent qu'à lui ; mais son âme plus fière 12
1935 Ne daigne contre eux tous s'armer que de poussière. 12
         À peine il la répand, qu'une commune erreur 12
         D'eux tous, l'un contre l'autre, anime la fureur, 12
         Ils s'entr'immolent tous au commun adversaire : 12
         Tous pensent le percer, quand ils percent leur frère ; 12
1940 Leur sang partout regorge, et Jason au milieu 12
         Reçoit ce sacrifice en posture d'un dieu ; 12
         Et la terre, en courroux de n'avoir pu lui nuire, 12
         Rengloutit l'escadron qu'elle vient de produire. 12
         On va bientôt, madame, achever à vos yeux 12
1945 Ce qu'ébauche par là votre abord en ces lieux. 12
         Soit Jason, soit Orphée, ou les fils de Borée, 12
         Ou par eux ou par lui ma perte est assurée ; 12
         Et l'on va faire hommage à votre heureux secours 12
         Du destin de mon sceptre et de mes tristes jours. 12
Hypsipyle
1950 Connaissez mieux, seigneur, la main qui vous offense ; 12
         Et lorsque je perds tout, laissez-moi l'innocence. 12
         L'ingrat qui me trahit est secouru d'ailleurs. 12
         Ce n'est que de chez vous que partent vos malheurs, 12
         Chez vous en est la source ; et Médée elle-même 12
1955 Rompt son art par son art, pour plaire à ce qu'elle aime. 12
Absyrte
         Ne l'en accusez point, elle hait trop Jason. 12
         De sa haine, seigneur, vous savez la raison : 12
         La toison préférée aigrit trop son courage 12
         Pour craindre qu'il en tienne un si grand avantage ; 12
1960 Et si contre son art ce prince a réussi, 12
         C'est qu'on le sait en Grèce autant ou plus qu'ici. 12
Aète
         Ah ! Que tu connais mal jusqu'à quelle manie 12
         D'un amour déréglé passe la tyrannie ! 12
         Il n'est rang, ni pays, ni père, ni pudeur, 12
1965 Qu'épargne de ses feux l'impérieuse ardeur. 12
         Jason plut à Médée, et peut encor lui plaire ; 12
         Peut-être es-tu toi-même ennemi de ton père, 12
         Et consens que ta sœur, par ce présent fatal, 12
         S'assure d'un amant qui serait ton rival. 12
1970 Tout mon sang révolté trahit mon espérance : 12
         Je trouve ma ruine où fut mon assurance ; 12
         Le destin ne me perd que par l'ordre des miens, 12
         Et mon trône est brisé par ses propres soutiens. 12
Absyrte
         Quoi ? Seigneur, vous croiriez qu'une action si noire… 12
Aète
1975 Je sais ce qu'il faut craindre, et non ce qu'il faut croire. 12
         Dans cette obscurité tout me devient suspect : 12
         L'amour aux droits du sang garde peu de respect. 12
         Ce même amour d'ailleurs peut forcer cette reine 12
         À répondre à nos soins par des effets de haine ; 12
1980 Et Jason peut avoir lui-même en ce grand art 12
         Des secrets dont le ciel ne nous fit point de part. 12
         Ainsi, dans les rigueurs de mon sort déplorable, 12
         Tout peut être innocent, tout peut être coupable : 12
         Je ne cherche qu'en vain à qui les imputer ; 12
1985 Et ne discernant rien, j'ai tout à redouter. 12
Hypsipyle
         La vérité, seigneur, se va faire connaître : 12
         À travers ces rameaux je vois venir mon traître. 12
SCÈNE III
Hypsipyle
         Parlez, parlez, Jason ; dites sans feinte au roi 12
         Qui vous seconde ici de Médée ou de moi : 12
1990 Dites, est-ce elle ou moi qui contre lui conspire ? 12
         Est-ce pour elle ou moi que votre cœur soupire ? 12
Jason
         La demande est, madame, un peu hors de saison : 12
         Je vous y répondrai quand j'aurai la toison. 12
         Seigneur, sans différer permettez que j'achève ; 12
1995 La gloire où je prétends ne souffre point de trêve : 12
         Elle veut que du ciel je presse le secours, 12
         Et ce qu'il m'en promet ne descend pas toujours. 12
Aète
         Hâtez à votre gré ce secours de descendre ; 12
         Mais encore une fois gardez de vous méprendre. 12
Jason
2000 Par ce qu'ont vu vos yeux jugez ce que je puis : 12
         Tout me paraît facile en l'état où je suis ; 12
         Et si la force enfin répond mal au courage, 12
         Il en est parmi nous qui peuvent davantage. 12
         Souffrez donc que l'ardeur dont je me sens brûler… 12
SCÈNE IV
Médée
2005 Arrête, déloyal, et laisse-moi parler : 12
         Que je rende un plein lustre à ma gloire ternie 12
         Par l'outrageux éclat que fait la calomnie. 12
         Qui vous l'a dit, madame, et sur quoi fondez-vous 12
         Ces dignes visions de votre esprit jaloux ? 12
2010 Si Jason entre nous met quelque différence 12
         Qui flatte malgré moi sa crédule espérance, 12
         Faut-il sur votre exemple aussitôt présumer 12
         Qu'on n'en peut être aimée et ne le pas aimer ? 12
         Connaissez mieux Médée, et croyez-la trop vaine 12
2015 Pour vouloir d'un captif marqué d'une autre chaîne. 12
         Je ne puis empêcher qu'il vous manque de foi, 12
         Mais je vaux bien un cœur qui n'ait aimé que moi ; 12
         Et j'aurai soutenu des revers bien funestes 12
         Avant que je me daigne enrichir de vos restes. 12
Hypsipyle
2020 Puissiez-vous conserver ces nobles sentiments ! 12
Médée
         N'en croyez plus, seigneur, que les événements. 12
         Ce ne sont plus ici ces taureaux, ces gensdarmes 12
         Contre qui son audace a pu trouver des charmes : 12
         Ce n'est point le dragon dont il est menacé ; 12
2025 C'est Médée elle-même, et tout l'art de Circé. 12
         Fidèle gardien des destins de ton maître, 12
         Arbre, que tout exprès mon charme avait fait naître, 12
         Tu nous défendrais mal contre ceux de Jason ; 12
         Retourne en ton néant, et rends-moi la toison. 12
2030 Ce n'est qu'avec le jour qu'elle peut m'être ôtée. 12
         Viens donc, viens, téméraire, elle est à ta portée ; 12
         Viens teindre de mon sang cet or qui t'est si cher, 12
         Qu'à travers tant de mers on te force à chercher. 12
         Approche, il n'est plus temps que l'amour te retienne : 12
2035 Viens m'arracher la vie, ou m'apporter la tienne ; 12
         Et sans perdre un moment en de vains entretiens, 12
         Voyons qui peut le plus de tes dieux ou des miens. 12
Aète
         À ce digne courroux je reconnais ma fille : 12
         C'est mon sang dans ses yeux, c'est son aïeul qui brille ; 12
2040 C'est le soleil mon père. Avancez donc, Jason, 12
         Et sur cette ennemie emportez la toison. 12
Jason
         Seigneur, contre ses yeux qui voudrait se défendre ? 12
         Il ne faut point combattre où l'on aime à se rendre. 12
         Oui, madame, à vos pieds je mets les armes bas, 12
2045 J'en fais un prompt hommage à vos divins appas, 12
         Et renonce avec joie à ma plus haute gloire. 12
         S'il faut par ce combat acheter la victoire, 12
         Je l'abandonne, Orphée, aux charmes de ta voix, 12
         Qui traîne les rochers, qui fait marcher les bois : 12
2050 Assoupis le dragon, enchante la princesse. 12
         Et vous, héros ailés, ménagez votre adresse : 12
         Si pour cette conquête il vous reste du cœur, 12
         Tournez sur le dragon toute votre vigueur. 12
         Je vais dans le navire attendre une défaite, 12
2055 Qui vous fera bientôt imiter ma retraite. 12
Zéthès
         Montrez plus d'espérance, et souvenez-vous mieux 12
         Que nous avons dompté des monstres à vos yeux. 12
SCÈNE V
Calaïs
         Élevons-nous, mon frère, au-dessus des nuages : 12
         Du sang dont nous sortons prenons les avantages ; 12
2060 Surtout obéissons aux ordres de Jason : 12
         Respectons la princesse, et donnons au dragon. 12
Médée
         Donnez où vous pourrez ; ce vain respect m'outrage : 12
         Du sang dont vous sortez prenez tout l'avantage. 12
         Je vais voler moi-même au-devant de vos coups, 12
2065 Et n'avais que Jason à craindre parmi vous. 12
         Et toi, de qui la voix inspire l'âme aux arbres, 12
         Enchaîne les lions, et déplace les marbres, 12
         D'un pouvoir si divin fais un meilleur emploi : 12
         N'en détruis point la force à l'essayer sur moi. 12
2070 Mais je n'en parle ainsi que de peur que ses charmes 12
         Ne prêtent un miracle à l'effort de leurs armes. 12
         Ne m'en crois pas, Orphée, et prends l'occasion 12
         De partager leur gloire ou leur confusion. 12
Orphée
         Hâtez-vous, enfants de Borée, 8
2075 Demi-dieux, hâtez-vous, 6
         Et faites voir qu'en tous lieux, contre tous, 10
         À vos exploits la victoire assurée 10
         Suit l'effort de vos moindres coups. 8
Médée
         Vos demi-dieux, Orphée, ont peine à vous entendre : 12
2080 Ils ont volé si haut qu'ils n'en peuvent descendre ; 12
         De ce nuage épais sachez les dégager, 12
         Et pratiquez mieux l'art de les encourager. 12
Orphée
         Combattez, race d'Orithye, 8
         Demi-dieux, combattez, 6
2085 Et faites voir que vos bras indomptés 10
         Se font partout une heureuse sortie 10
         Des périls les plus redoutés. 8
Zéthès
         Fuyons, sans plus tarder, la vapeur infernale 12
         Que ce dragon affreux de son gosier exhale : 12
2090 La valeur ne peut rien contre un air empesté. 12
         Fais comme nous, Orphée, et fuis de ton côté. 12
Médée
         Allez, vaillants guerriers, envoyez-moi Pélée, 12
         Mopse, Iphite, Échion, Eurydamas, Oilée, 12
         Et tout ce reste enfin pour qui votre Jason 12
2095 Avec tant de chaleur demandait la toison. 12
         Aucun d'eux ne paraît ! Ces âmes intrépides 12
         Règlent sur mes vaincus leurs démarches timides ; 12
         Et malgré leur ardeur pour un exploit si beau, 12
         Leur effroi les renferme au fond de leur vaisseau. 12
2100 Ne laissons pas ainsi la victoire imparfaite : 12
         Par le milieu des airs, courons à leur défaite ; 12
         Et nous-mêmes portons à leur témérité 12
         Jusque dans ce vaisseau ce qu'elle a mérité. 12
Aète
         Que fais-tu ? La toison ainsi que toi s'envole ! 12
2105 Ah ! Perfide, est-ce ainsi que tu me tiens parole, 12
         Toi qui me promettais, même aux yeux de Jason, 12
         Qu'on t'ôterait le jour avant que la toison ? 12
Médée
         Encor tout de nouveau je vous en fais promesse, 12
         Et vais vous la garder au milieu de la Grèce. 12
2110 Du pays et du sang l'amour rompt les liens, 12
         Et les dieux de Jason sont plus forts que les miens. 12
         Ma sœur avec ses fils m'attend dans le navire ; 12
         Je la suis, et ne fais que ce qu'elle m'inspire ; 12
         De toutes deux madame ici vous tiendra lieu. 12
2115 Consolez-vous, seigneur, et pour jamais adieu. 12
SCÈNE VI
Aète
         Ah ! Madame ; ah ! Mon fils ; ah ! Sort inexorable. 12
         Est-il sur terre un père, un roi plus déplorable ? 12
         Mes filles toutes deux contre moi se ranger ! 12
         Toutes deux à ma perte à l'envi s'engager ! 12
Junon
2120 On vous abuse, Aète ; et Médée elle-même, 12
         Dans l'amour qui la force à suivre ce qu'elle aime, 12
         S'abuse comme vous. 6
         Chalciope n'a point de part en cet ouvrage : 12
         Dans un coin du jardin, sous un épais nuage, 12
2125 Je l'enveloppe encor d'un sommeil assez doux, 12
         Cependant qu'en sa place ayant pris son visage, 12
         Dans l'esprit de sa sœur j'ai porté les grands coups 12
         Qui donnent à Jason ce dernier avantage. 12
         Junon a tout fait seule ; et je remonte aux cieux 12
2130 Presser le souverain des dieux 8
         D'approuver ce qu'il m'a plu faire. 8
         Mettez votre esprit en repos ; 8
         Si le destin vous est contraire 8
         Lemnos peut réparer la perte de Colchos. 12
Aète
2135 Qu'ai-je fait, que le ciel contre moi s'intéresse 12
         Jusqu'à faire descendre en terre une déesse ? 12
Absyrte
         La désavouerez-vous, madame, et votre cœur 12
         Dédira-t-il sa voix qui parle en ma faveur ? 12
Aète
         Absyrte, il n'est plus temps de parler de ta flamme. 12
2140 Qu'as-tu pour mériter quelque part en son âme ? 12
         Et que lui peut offrir ton ridicule espoir, 12
         Qu'un sceptre qui m'échappe, un trône prêt à choir ? 12
         Ne songeons qu'à punir le traître et sa complice. 12
         Nous aurons dieux pour dieux à nous faire justice ; 12
2145 Et déjà le soleil, pour nous prêter secours, 12
         Fait ouvrir son palais, et détourne son cours. 12
SCÈNE VII
Aète
         Âme de l'univers, auteur de ma naissance, 12
         Dont nous voyons partout éclater la puissance, 12
         Souffriras-tu qu'un roi qui tient de toi le jour 12
2150 Soit lâchement trahi par un indigne amour ? 12
         À ces Grecs vagabonds refuse ta lumière, 12
         De leurs climats chéris détourne ta carrière, 12
         N'éclaire point leur fuite après qu'ils m'ont détruit, 12
         Et répands sur leur route une éternelle nuit. 12
2155 Fais plus, montre-toi père ; et pour venger ta race, 12
         Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place ; 12
         Prête-moi de tes feux l'éclat étincelant, 12
         Que j'embrase leur Grèce avec ton char brûlant ; 12
         Que d'un de tes rayons lançant sur eux le foudre, 12
2160 Je les réduise en cendre, et leur butin en poudre ; 12
         Et que par mon courroux leur pays désolé 12
         Ait horreur à jamais du bras qui m'a volé. 12
         Je vois que tu m'entends, et ce coup d'œil m'annonce 12
         Que ta bonté m'apprête une heureuse réponse. 12
2165 Parle donc, et fais voir aux destins ennemis 12
         De quelle ardeur tu prends les intérêts d'un fils. 12
Le soleil
         Je plains ton infortune, et ne puis davantage : 12
         Un noir destin s'oppose à tes justes desseins, 12
         Et depuis Phaéton, ce brillant attelage 12
2170 Ne peut passer en d'autres mains : 8
         Sous un ordre éternel qui gouverne ma route, 12
         Je dispense en esclave et les nuits et les jours. 12
         Mais enfin ton père t'écoute, 8
         Et joint ses vœux aux tiens pour un plus fort secours. 12
2175 Maître absolu des destinées, 8
         Change leurs dures lois en faveur de mon sang, 12
         Et laisse-lui garder son rang 8
         Parmi les têtes couronnées. 8
         C'est toi qui règles les états, 8
2180 C'est toi qui départs les couronnes ; 8
         Et quand le sort jaloux met un monarque à bas, 12
         Il détruit ton ouvrage, et fait des attentats 12
         Qui dérobent ce que tu donnes. 8
Junon
         Je ne mets point d'obstacle à de si justes vœux ; 12
2185 Mais laissez ma puissance entière ; 8
         Et si l'ordre du sort se rompt à sa prière, 12
         D'un hymen que j'ai fait ne rompez pas les nœuds. 12
         Comme je ne veux point détruire son Aète, 12
         Ne détruisez pas mes héros : 8
2190 Assurez à ses jours gloire, sceptre, repos ; 12
         Assurez-lui tous les biens qu'il souhaite ; 10
         Mais de la même main assurez à Jason 12
         Médée et la toison. 6
Jupiter
         Des arrêts du destin l'ordre est invariable, 12
2195 Rien ne saurait le rompre en faveur de ton fils, 12
         Soleil ; et ce trésor surpris 8
         Lui rend de ses états la perte inévitable. 12
         Mais la même légèreté 8
         Qui donne Jason à Médée 8
2200 Servira de supplice à l'infidélité 12
         Où pour lui contre un père elle s'est hasardée. 12
         Persès dans la Scythie arme un bras souverain ; 12
         Sitôt qu'il paraîtra, quittez ces lieux, Aète, 12
         Et par une prompte retraite, 8
2205 Épargnez tout le sang qui coulerait en vain. 12
         De Lemnos faites votre asile ; 8
         Le ciel veut qu'Hypsipyle 6
         Réponde aux vœux d'Absyrte, et qu'un sceptre dotal 12
         Adoucisse le cours d'un peu de temps fatal. 12
2210 Car enfin de votre perfide 8
         Doit sortir un Médus qui vous doit rétablir ; 12
         À rentrer dans Colchos il sera votre guide ; 12
         Et mille grands exploits qui doivent l'ennoblir, 12
         Feront de tous vos maux les assurés remèdes, 12
2215 Et donneront naissance à l'empire des Mèdes. 12
Le soleil
         Ne vous permettez plus d'inutiles soupirs, 12
         Puisque le ciel répare et venge votre perte, 12
         Et qu'une autre couronne offerte 8
         Ne peut plus vous souffrir de justes déplaisirs. 12
2220 Adieu. J'ai trop longtemps détourné ma carrière, 12
         Et trop perdu pour vous en ces lieux de moments 12
         Qui devaient ailleurs ma lumière. 8
         Allez, heureux amants, 6
         Pour qui Jupiter montre une faveur entière ; 12
2225 Hâtez-vous d'obéir à ses commandements. 12
Hypsipyle
         J'obéis avec joie à tout ce qu'il m'ordonne : 12
         Un prince si bien né vaut mieux qu'une couronne. 12
         Sitôt que je le vis, il en eut mon aveu, 12
         Et ma foi pour Jason nuisait seule à son feu ; 12
2230 Mais à présent, seigneur, cette foi dégagée… 12
Aète
         Ah ! Madame, ma perte est déjà trop vengée, 12
         Et vous faites trop voir comme un cœur généreux 12
         Se plaît à relever un destin malheureux. 12
         Allons ensemble, allons sous de si doux auspices 12
2235 Préparer à demain de pompeux sacrifices, 12
         Et par nos vœux unis répondre au doux espoir 12
         Que daigne un dieu si grand nous faire concevoir. 12
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