COR25/COR25
Pierre Corneille
1662
Sertorius
TRAGÉDIE
PERSONNAGES
Sertorius
général du parti de Marius en Espagne
Perpenna
lieutenant de Sertorius
Aufide
tribun de l'armée de Sertorius
Pompée
général du parti de Sylla
Aristie
femme de Pompée
Viriate
reine de Lusitanie
Thamire
dame d'honneur de Viriate
Celsus
tribun du parti de Pompée
Arcas
affranchi d'Aristius, frère d'Aristie
La scène est à Nertobrige, ville d'Aragon, conquise par Sertorius.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
Perpenna
         D'où me vient ce désordre, Aufide, et que veut dire 12
         Que mon cœur sur mes vœux garde si peu d'empire ? 12
         L'horreur que malgré moi me fait la trahison 12
         Contre tout mon espoir révolte ma raison ; 12
5 Et de cette grandeur sur le crime fondée, 12
         Dont jusqu'à ce moment m'a trop flatté l'idée, 12
         L'image toute affreuse, au point d'exécuter, 12
         Ne trouve plus en moi de bras à lui prêter. 12
         En vain l'ambition qui presse mon courage, 12
10 D'un faux brillant d'honneur pare son noir ouvrage ; 12
         En vain pour me soumettre à ses lâches efforts, 12
         Mon âme a secoué le joug de cent remords : 12
         Cette âme, d'avec soi tout à coup divisée, 12
         Reprend de ces remords la chaîne mal brisée ; 12
15 Et de Sertorius le surprenant bonheur 12
         Arrête une main prête à lui percer le cœur. 12
Aufide
         Quel honteux contre-temps de vertu délicate 12
         S'oppose au beau succès de l'espoir qui vous flatte ? 12
         Et depuis quand, seigneur, la soif du premier rang 12
20 Craint-elle de répandre un peu de mauvais sang ? 12
         Avez-vous oublié cette grande maxime, 12
         Que la guerre civile est le règne du crime ; 12
         Et qu'aux lieux où le crime a plein droit de régner, 12
         L'innocence timide est seule à dédaigner ? 12
25 L'honneur et la vertu sont des noms ridicules : 12
         Marius ni Carbon n'eurent point de scrupules ; 12
         Jamais Sylla, jamais…
Perpenna
         Sylla ni Marius
         N'ont jamais épargné le sang de leurs vaincus : 12
         Tour à tour la victoire, autour d'eux en furie, 12
30 A poussé leur courroux jusqu'à la barbarie ; 12
         Tour à tour le carnage et les proscriptions 12
         Ont sacrifié Rome à leurs dissensions ; 12
         Mais leurs sanglants discords qui nous donnent des maîtres 12
         Ont fait des meurtriers, et n'ont point fait de traîtres : 12
35 Leurs plus vastes fureurs jamais n'ont consenti 12
         Qu'aucun versât le sang de son propre parti ; 12
         Et dans l'un ni dans l'autre aucun n'a pris l'audace 12
         D'assassiner son chef pour monter en sa place. 12
Aufide
         Vous y renoncez donc, et n'êtes plus jaloux 12
40 De suivre les drapeaux d'un chef moindre que vous ? 12
         Ah ! S'il faut obéir, ne faisons plus la guerre : 12
         Prenons le même joug qu'a pris toute la terre. 12
         Pourquoi tant de périls ? Pourquoi tant de combats ? 12
         Si nous voulons servir, Sylla nous tend les bras. 12
45 C'est mal vivre en Romain que prendre loi d'un homme ; 12
         Mais, tyran pour tyran, il vaut mieux vivre à Rome. 12
Perpenna
         Vois mieux ce que tu dis quand tu parles ainsi. 12
         Du moins la liberté respire encore ici : 12
         De notre république à Rome anéantie, 12
50 On y voit refleurir la plus noble partie ; 12
         Et cet asile ouvert aux illustres proscrits, 12
         Réunit du sénat le précieux débris. 12
         Par lui Sertorius gouverne ces provinces, 12
         Leur impose tribut, fait des lois à leurs princes, 12
55 Maintient de nos Romains le reste indépendant ; 12
         Mais comme tout parti demande un commandant, 12
         Ce bonheur imprévu qui partout l'accompagne, 12
         Ce nom qu'il s'est acquis chez les peuples d'Espagne… 12
Aufide
         Ah ! C'est ce nom acquis avec trop de bonheur 12
60 Qui rompt votre fortune et vous ravit l'honneur : 12
         Vous n'en sauriez douter, pour peu qu'il vous souvienne 12
         Du jour que votre armée alla joindre la sienne, 12
         Lors…
Perpenna
         N'envenime point le cuisant souvenir
         Que le commandement devait m'appartenir. 12
65 Je le passais en nombre aussi bien qu'en noblesse ; 12
         Il succombait sans moi sous sa propre faiblesse : 12
         Mais sitôt qu'il parut, je vis en moins de rien 12
         Tout mon camp déserté pour repeupler le sien ; 12
         Je vis par mes soldats mes aigles arrachées 12
70 Pour se ranger sous lui voler vers ses tranchées ; 12
         Et pour en colorer l'emportement honteux, 12
         Je les suivis de rage, et m'y rangeai comme eux. 12
         L'impérieuse aigreur de l'âpre jalousie 12
         Dont en secret dès lors mon âme fut saisie 12
75 Grossit de jour en jour sous une passion 12
         Qui tyrannise encor plus que l'ambition : 12
         J'adore Viriate ; et cette grande reine, 12
         Des Lusitaniens l'illustre souveraine, 12
         Pourrait par son hymen me rendre sur les siens 12
80 Ce pouvoir absolu qu'il m'ôte sur les miens. 12
         Mais elle-même, hélas ! De ce grand nom charmée, 12
         S'attache au bruit heureux que fait sa renommée, 12
         Cependant qu'insensible à ce qu'elle a d'appas 12
         Il me dérobe un cœur qu'il ne demande pas. 12
85 De son astre opposé telle est la violence, 12
         Qu'il me vole partout même sans qu'il y pense, 12
         Et que toutes les fois qu'il m'enlève mon bien, 12
         Son nom fait tout pour lui sans qu'il en sache rien. 12
         Je sais qu'il peut aimer et nous cacher sa flamme, 12
90 Mais je veux sur ce point lui découvrir mon âme ; 12
         Et s'il peut me céder ce trône où je prétends, 12
         J'immolerai ma haine à mes désirs contents ; 12
         Et je n'envierai plus le rang dont il s'empare, 12
         S'il m'en assure autant chez ce peuple barbare, 12
95 Qui formé par nos soins, instruit de notre main, 12
         Sous notre discipline est devenu romain. 12
Aufide
         Lorsqu'on fait des projets d'une telle importance, 12
         Les intérêts d'amour entrent-ils en balance ? 12
         Et si ces intérêts vous sont enfin si doux, 12
100 Viriate, lui mort, n'est-elle pas à vous ? 12
Perpenna
         Oui ; mais de cette mort la suite m'embarrasse. 12
         Aurai-je sa fortune aussi bien que sa place ? 12
         Ceux dont il a gagné la croyance et l'appui 12
         Prendront-ils même joie à m'obéir qu'à lui ? 12
105 Et pour venger sa trame indignement coupée, 12
         N'arboreront-ils point l'étendard de Pompée ? 12
Aufide
         C'est trop craindre, et trop tard : c'est dans votre festin 12
         Que ce soir par votre ordre on tranche son destin. 12
         La trêve a dispersé l'armée à la campagne, 12
110 Et vous en commandez ce qui nous accompagne. 12
         L'occasion nous rit dans un si grand dessein ; 12
         Mais tel bras n'est à nous que jusques à demain : 12
         Si vous rompez le coup, prévenez les indices ; 12
         Perdez Sertorius ou perdez vos complices. 12
115 Craignez ce qu'il faut craindre : il en est parmi nous 12
         Qui pourraient bien avoir même remords que vous ; 12
         Et si vous différez… Mais le tyran arrive. 12
         Tâchez d'en obtenir l'objet qui vous captive ; 12
         Et je prierai les dieux que dans cet entretien 12
120 Vous ayez assez d'heur pour n'en obtenir rien. 12
SCÈNE II
Sertorius
         Apprenez un dessein qui me vient de surprendre. 12
         Dans deux heures Pompée en ce lieu se doit rendre : 12
         Il veut sur nos débats conférer avec moi, 12
         Et pour toute assurance il ne prend que ma foi. 12
Perpenna
125 La parole suffit entre les grands courages ; 12
         D'un homme tel que vous la foi vaut cent otages : 12
         Je n'en suis point surpris ; mais ce qui me surprend, 12
         C'est de voir que Pompée ait pris le nom de Grand, 12
         Pour faire encore au vôtre entière déférence, 12
130 Sans vouloir de lieu neutre à cette conférence. 12
         C'est avoir beaucoup fait que d'avoir jusque-là 12
         Fait descendre l'orgueil des héros de Sylla. 12
Sertorius
         S'il est plus fort que nous, ce n'est plus en Espagne, 12
         Où nous forçons les siens de quitter la campagne, 12
135 Et de se retrancher dans l'empire douteux 12
         Que lui souffre à regret une province ou deux, 12
         Qu'à sa fortune lasse il craint que je n'enlève, 12
         Sitôt que le printemps aura fini la trêve. 12
         C'est l'heureuse union de vos drapeaux aux miens 12
140 Qui fait ces beaux succès qu'à toute heure j'obtiens ; 12
         C'est à vous que je dois ce que j'ai de puissance : 12
         Attendez tout aussi de ma reconnaissance. 12
         Je reviens à Pompée, et pense deviner 12
         Quels motifs jusqu'ici peuvent nous l'amener. 12
145 Comme il trouve avec nous peu de gloire à prétendre, 12
         Et qu'au lieu d'attaquer il a peine à défendre, 12
         Il voudrait qu'un accord avantageux ou non 12
         L'affranchît d'un emploi qui ternit ce grand nom ; 12
         Et chatouillé d'ailleurs par l'espoir qui le flatte, 12
150 De faire avec plus d'heur la guerre à Mithridate, 12
         Il brûle d'être à Rome, afin d'en recevoir 12
         Du maître qu'il s'y donne et l'ordre et le pouvoir. 12
Perpenna
         J'aurais cru qu'Aristie ici réfugiée, 12
         Que forcé par ce maître il a répudiée, 12
155 Par un reste d'amour l'attirât en ces lieux 12
         Sous une autre couleur lui faire ses adieux ; 12
         Car de son cher tyran l'injustice fut telle, 12
         Qu'il ne lui permit pas de prendre congé d'elle. 12
Sertorius
         Cela peut être encore : ils s'aimaient chèrement ; 12
160 Mais il pourrait ici trouver du changement. 12
         L'affront pique à tel point le grand cœur d'Aristie, 12
         Que sa première flamme en haine convertie, 12
         Elle cherche bien moins un asile chez nous 12
         Que la gloire d'y prendre un plus illustre époux. 12
165 C'est ainsi qu'elle parle, et m'offre l'assistance 12
         De ce que Rome encore a de gens d'importance, 12
         Dont les uns ses parents, les autres ses amis, 12
         Si je veux l'épouser, ont pour moi tout promis. 12
         Leurs lettres en font foi, qu'elle me vient de rendre. 12
170 Voyez avec loisir ce que j'en dois attendre : 12
         Je veux bien m'en remettre à votre sentiment. 12
Perpenna
         Pourriez-vous bien, seigneur, balancer un moment, 12
         À moins d'une secrète et forte antipathie 12
         Qui vous montre un supplice en l'hymen d'Aristie ? 12
175 Voyant ce que pour dot Rome lui veut donner, 12
         Vous n'avez aucun lieu de rien examiner. 12
Sertorius
         Il faut donc, Perpenna, vous faire confidence 12
         Et de ce que je crains, et de ce que je pense. 12
         J'aime ailleurs. À mon âge il sied si mal d'aimer, 12
180 Que je le cache même à qui m'a su charmer ; 12
         Mais tel que je puis être, on m'aime, ou pour mieux dire, 12
         La reine Viriate à mon hymen aspire : 12
         Elle veut que ce choix de son ambition 12
         De son peuple avec nous commence l'union, 12
185 Et qu'ensuite à l'envi mille autres hyménées 12
         De nos deux nations l'une à l'autre enchaînées 12
         Mêlent si bien le sang et l'intérêt commun, 12
         Qu'ils réduisent bientôt les deux peuples en un. 12
         C'est ce qu'elle prétend pour digne récompense 12
190 De nous avoir servis avec cette constance 12
         Qui n'épargne ni biens ni sang de ses sujets 12
         Pour affermir ici nos généreux projets : 12
         Non qu'elle me l'ait dit, ou quelque autre pour elle ; 12
         Mais j'en vois chaque jour quelque marque fidèle ; 12
195 Et comme ce dessein n'est plus pour moi douteux, 12
         Je ne puis l'ignorer qu'autant que je le veux. 12
         Je crains donc de l'aigrir si j'épouse Aristie, 12
         Et que de ses sujets la meilleure partie, 12
         Pour venger ce mépris et servir son courroux, 12
200 Ne tourne obstinément ses armes contre nous. 12
         Auprès d'un tel malheur, pour nous irréparable, 12
         Ce qu'on promet pour l'autre est peu considérable ; 12
         Et sous un faux espoir de nous mieux établir, 12
         Ce renfort accepté pourrait nous affaiblir. 12
205 Voilà ce qui retient mon esprit en balance. 12
         Je n'ai pour Aristie aucune répugnance ; 12
         Et la reine à tel point n'asservit pas mon cœur, 12
         Qu'il ne fasse encor tout pour le commun bonheur. 12
Perpenna
         Cette crainte, seigneur, dont votre âme est gênée, 12
210 Ne doit pas d'un moment retarder l'hyménée. 12
         Viriate, il est vrai, pourra s'en émouvoir ; 12
         Mais que sert la colère où manque le pouvoir ? 12
         Malgré sa jalousie et ses vaines menaces, 12
         N'êtes-vous pas toujours le maître de ses places ? 12
215 Les siens, dont vous craignez le vif ressentiment, 12
         Ont-ils dans votre armée aucun commandement ? 12
         Des plus nobles d'entre eux et des plus grands courages 12
         N'avez-vous pas les fils dans Osca pour otages ? 12
         Tous leurs chefs sont romains ; et leurs propres soldats 12
220 Dispersés dans nos rangs ont fait tant de combats, 12
         Que la vieille amitié qui les attache aux nôtres 12
         Leur fait aimer nos lois et n'en vouloir point d'autres. 12
         Pourquoi donc tant les craindre, et pourquoi refuser… ? 12
Sertorius
         Vous-même, Perpenna, pourquoi tant déguiser ? 12
225 Je vois ce qu'on m'a dit : vous aimez Viriate ; 12
         Et votre amour caché dans vos raisons éclate. 12
         Mais les raisonnements sont ici superflus ; 12
         Dites que vous l'aimez, et je ne l'aime plus. 12
         Parlez : je vous dois tant, que ma reconnaissance 12
230 Ne peut être sans honte un moment en balance. 12
Perpenna
         L'aveu que vous voulez à mon cœur est si doux, 12
         Que j'ose…
Sertorius
         C'est assez : je parlerai pour vous.
Perpenna
         Ah ! Seigneur, c'en est trop ; et…
Sertorius
         Point de repartie :
         Tous mes vœux sont déjà du côté d'Aristie ; 12
235 Et je l'épouserai, pourvu qu'en même jour 12
         La reine se résolve à payer votre amour ; 12
         Car quoi que vous disiez, je dois craindre sa haine, 12
         Et fuirais à ce prix cette illustre Romaine. 12
         La voici : laissez-moi ménager son esprit ; 12
240 Et voyez cependant de quel air on m'écrit. 12
SCÈNE III
Aristie
         Ne vous offensez pas si dans mon infortune 12
         Ma faiblesse me force à vous être importune : 12
         Non pas pour mon hymen : les suites d'un tel choix 12
         Méritent qu'on y pense un peu plus d'une fois ; 12
245 Mais vous pouvez, seigneur, joindre à mes espérances 12
         Contre un péril nouveau nouvelles assurances. 12
         J'apprends qu'un infidèle, autrefois mon époux, 12
         Vient jusque dans ces murs conférer avec vous. 12
         L'ordre de son tyran et sa flamme inquiète 12
250 Me pourront envier l'honneur de ma retraite : 12
         L'un en prévoit la suite, et l'autre en craint l'éclat ; 12
         Et tous les deux contre elle ont leurs raisons d'état. 12
         Je vous demande donc sûreté tout entière 12
         Contre la violence et contre la prière, 12
255 Si par l'une ou par l'autre il veut se ressaisir 12
         De ce qu'il ne peut voir ailleurs sans déplaisir. 12
Sertorius
         Il en a lieu, madame : un si rare mérite 12
         Semble croître de prix quand par force on le quitte ; 12
         Mais vous avez ici sûreté contre tous, 12
260 Pourvu que vous puissiez en trouver contre vous, 12
         Et que contre un ingrat dont l'amour fut si tendre, 12
         Lorsqu'il vous parlera, vous sachiez vous défendre. 12
         On a peine à haïr ce qu'on a bien aimé, 12
         Et le feu mal éteint est bientôt rallumé. 12
Aristie
265 L'ingrat, par son divorce en faveur d'Émilie, 12
         M'a livrée aux mépris de toute l'Italie. 12
         Vous savez à quel point mon courage est blessé ; 12
         Mais s'il se dédisait d'un outrage forcé, 12
         S'il chassait Émilie et me rendait ma place, 12
270 J'aurais peine, seigneur, à lui refuser grâce ; 12
         Et tant que je serai maîtresse de ma foi, 12
         Je me dois toute à lui, s'il revient tout à moi. 12
Sertorius
         En vain donc je me flatte ; en vain j'ose, madame, 12
         Promettre à mon espoir quelque part en votre âme : 12
275 Pompée en est encor l'unique souverain. 12
         Tous vos ressentiments n'offrent que votre main ; 12
         Et quand par ses refus j'aurai droit d'y prétendre, 12
         Le cœur, toujours à lui, ne voudra pas se rendre. 12
Aristie
         Qu'importe de mon cœur, si je sais mon devoir, 12
280 Et si mon hyménée enfle votre pouvoir ? 12
         Vous ravaleriez-vous jusques à la bassesse 12
         D'exiger de ce cœur des marques de tendresse, 12
         Et de les préférer à ce qu'il fait d'effort 12
         Pour braver mon tyran et relever mon sort ? 12
285 Laissons, seigneur, laissons pour les petites âmes 12
         Ce commerce rampant de soupirs et de flammes ; 12
         Et ne nous unissons que pour mieux soutenir 12
         La liberté que Rome est prête à voir finir. 12
         Unissons ma vengeance à votre politique, 12
290 Pour sauver des abois toute la république : 12
         L'hymen seul peut unir des intérêts si grands. 12
         Je sais que c'est beaucoup que ce que je prétends ; 12
         Mais dans ce dur exil que mon tyran m'impose, 12
         Le rebut de Pompée est encor quelque chose ; 12
295 Et j'ai des sentiments trop nobles ou trop vains 12
         Pour le porter ailleurs qu'au plus grand des Romains. 12
Sertorius
         Ce nom ne m'est pas dû, je suis…
Aristie
         Ce que vous faites
         Montre à tout l'univers, seigneur, ce que vous êtes ; 12
         Mais quand même ce nom semblerait trop pour vous, 12
300 Du moins mon infidèle est d'un rang au-dessous : 12
         Il sert dans son parti, vous commandez au vôtre ; 12
         Vous êtes chef de l'un, et lui sujet dans l'autre ; 12
         Et son divorce enfin, qui m'arrache sa foi, 12
         L'y laisse par Sylla plus opprimé que moi, 12
305 Si votre hymen m'élève à la grandeur sublime, 12
         Tandis qu'en l'esclavage un autre hymen l'abîme. 12
         Mais, seigneur, je m'emporte, et l'excès d'un tel heur 12
         Me fait vous en parler avec trop de chaleur. 12
         Tout mon bien est encor dedans l'incertitude : 12
310 Je n'en conçois l'espoir qu'avec inquiétude ; 12
         Et je craindrai toujours d'avoir trop prétendu, 12
         Tant que de cet espoir vous m'ayez répondu. 12
         Vous me pouvez d'un mot assurer ou confondre. 12
Sertorius
         Mais, madame, après tout, que puis-je vous répondre ? 12
315 De quoi vous assurer, si vous-même parlez 12
         Sans être sûre encor de ce que vous voulez ? 12
         De votre illustre hymen je sais les avantages ; 12
         J'adore les grands noms que j'en ai pour otages, 12
         Et vois que leur secours, nous rehaussant le bras, 12
320 Aurait bientôt jeté la tyrannie à bas ; 12
         Mais cette attente aussi pourrait se voir trompée 12
         Dans l'offre d'une main qui se garde à Pompée, 12
         Et qui n'étale ici la grandeur d'un tel bien 12
         Que pour me tout promettre et ne me donner rien. 12
Aristie
325 Si vous vouliez ma main par choix de ma personne, 12
         Je vous dirais, seigneur : " prenez, je vous la donne ; 12
         Quoi que veuille Pompée, il le voudra trop tard. " 12
         Mais comme en cet hymen l'amour n'a point de part, 12
         Qu'il n'est qu'un pur effet de noble politique, 12
330 Souffrez que je vous die, afin que je m'explique, 12
         Que quand j'aurais pour dot un million de bras, 12
         Je vous donne encor plus en ne l'achevant pas. 12
         Si je réduis Pompée à chasser Émilie, 12
         Peut-il, Sylla régnant, regarder l'Italie ? 12
335 Ira-t-il se livrer à son juste courroux ? 12
         Non, non : si je le gagne, il faut qu'il vienne à vous. 12
         Ainsi par mon hymen vous avez assurance 12
         Que mille vrais Romains prendront votre défense ; 12
         Mais si j'en romps l'accord pour lui rendre mes vœux, 12
340 Vous aurez ces Romains et Pompée avec eux ; 12
         Vous aurez ses amis par ce nouveau divorce ; 12
         Vous aurez du tyran la principale force, 12
         Son armée, ou du moins ses plus braves soldats, 12
         Qui de leur général voudront suivre les pas ; 12
345 Vous marcherez vers Rome à communes enseignes. 12
         Il sera temps alors, Sylla, que tu me craignes. 12
         Tremble, et crois voir bientôt trébucher ta fierté, 12
         Si je puis t'enlever ce que tu m'as ôté. 12
         Pour faire de Pompée un gendre de ta femme, 12
350 Tu l'as fait un parjure, un méchant, un infâme ; 12
         Mais s'il me laisse encor quelques droits sur son cœur, 12
         Il reprendra sa foi, sa vertu, son honneur : 12
         Pour rentrer dans mes fers il brisera tes chaînes, 12
         Et nous t'accablerons sous nos communes haines. 12
355 J'abuse trop, seigneur, d'un précieux loisir ; 12
         Voilà vos intérêts : c'est à vous de choisir. 12
         Si votre amour trop prompt veut borner sa conquête, 12
         Je vous le dis encor, ma main est toute prête. 12
         Je vous laisse y penser : surtout souvenez-vous 12
360 Que ma gloire en ces lieux me demande un époux ; 12
         Qu'elle ne peut souffrir que ma fuite m'y range 12
         En captive de guerre, au péril d'un échange, 12
         Qu'elle veut un grand homme à recevoir ma foi, 12
         Qu'après vous et Pompée il n'en est point pour moi, 12
         Et que…
Sertorius
365 Vous le verrez, et saurez sa pensée.
Aristie
         Adieu, seigneur : j'y suis la plus intéressée, 12
         Et j'y vais préparer mon reste de pouvoir. 12
Sertorius
         Moi, je vais donner ordre à le bien recevoir. 12
         Dieux, souffrez qu'à mon tour avec vous je m'explique. 12
370 Que c'est un sort cruel d'aimer par politique ! 12
         Et que ses intérêts sont d'étranges malheurs, 12
         S'ils font donner la main quand le cœur est ailleurs ! 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
Viriate
         Thamire, il faut parler, l'occasion nous presse : 12
         Rome jusqu'en ces murs m'envoie une maîtresse ; 12
375 Et l'exil d'Aristie, enveloppé d'ennuis, 12
         Est prêt à l'emporter sur tout ce que je suis. 12
         En vain de mes regards l'ingénieux langage 12
         Pour découvrir mon cœur a tout mis en usage ; 12
         En vain par le mépris des vœux de tous nos rois 12
380 J'ai cru faire éclater l'orgueil d'un autre choix : 12
         Le seul pour qui je tâche à le rendre visible, 12
         Ou n'ose en rien connaître, ou demeure insensible, 12
         Et laisse à ma pudeur des sentiments confus, 12
         Que l'amour-propre obstine à douter du refus. 12
385 Épargne-m'en la honte, et prends soin de lui dire, 12
         À ce héros si cher… Tu le connais, Thamire ; 12
         Car d'où pourrait mon trône attendre un ferme appui ? 12
         Et pour qui mépriser tous nos rois, que pour lui ? 12
         Sertorius, lui seul digne de Viriate, 12
390 Mérite que pour lui tout mon amour éclate. 12
         Fais-lui, fais-lui savoir le glorieux dessein 12
         De m'affermir au trône en lui donnant la main : 12
         Dis-lui… Mais j'aurais tort d'instruire ton adresse, 12
         Moi qui connais ton zèle à servir ta princesse. 12
Thamire
395 Madame, en ce héros tout est illustre et grand ; 12
         Mais à parler sans fard, votre amour me surprend. 12
         Il est assez nouveau qu'un homme de son âge 12
         Ait des charmes si forts pour un jeune courage, 12
         Et que d'un front ridé les replis jaunissants 12
400 Trouvent l'heureux secret de captiver les sens. 12
Viriate
         Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte : 12
         Il hait des passions l'impétueux tumulte ; 12
         Et son feu, que j'attache aux soins de ma grandeur, 12
         Dédaigne tout mélange avec leur folle ardeur. 12
405 J'aime en Sertorius ce grand art de la guerre 12
         Qui soutient un banni contre toute la terre ; 12
         J'aime en lui ces cheveux tous couverts de lauriers, 12
         Ce front qui fait trembler les plus braves guerriers, 12
         Ce bras qui semble avoir la victoire en partage. 12
410 L'amour de la vertu n'a jamais d'yeux pour l'âge : 12
         Le mérite a toujours des charmes éclatants ; 12
         Et quiconque peut tout est aimable en tout temps. 12
Thamire
         Mais, madame, nos rois, dont l'amour vous irrite, 12
         N'ont-ils tous ni vertu, ni pouvoir, ni mérite ? 12
415 Et dans votre parti se peut-il qu'aucun d'eux 12
         N'ait signalé son nom par des exploits fameux ? 12
         Celui des Turdétans, celui des Celtibères, 12
         Soutiendraient-ils si mal le sceptre de vos pères ? 12
Viriate
         Contre des rois comme eux j'aimerais leur soutien ; 12
420 Mais contre des Romains tout leur pouvoir n'est rien. 12
         Rome seule aujourd'hui peut résister à Rome : 12
         Il faut pour la braver qu'elle nous prête un homme, 12
         Et que son propre sang en faveur de ces lieux 12
         Balance les destins et partage les dieux. 12
425 Depuis qu'elle a daigné protéger nos provinces, 12
         Et de son amitié faire honneur à leurs princes, 12
         Sous un si haut appui nos rois humiliés 12
         N'ont été que sujets sous le nom d'alliés ; 12
         Et ce qu'ils ont osé contre leur servitude 12
430 N'en a rendu le joug que plus fort et plus rude. 12
         Qu'a fait Mandonius, qu'a fait Indibilis, 12
         Qu'y plonger plus avant leurs trônes avilis, 12
         Et voir leur fier amas de puissance et de gloire 12
         Brisé contre l'écueil d'une seule victoire ? 12
435 Le grand Viriatus, de qui je tiens le jour, 12
         D'un sort plus favorable eut un pareil retour. 12
         Il défit trois préteurs, il gagna dix batailles, 12
         Il repoussa l'assaut de plus de cent murailles, 12
         Et de Servilius l'astre prédominant 12
440 Dissipa tout d'un coup ce bonheur étonnant. 12
         Ce grand roi fut défait, il en perdit la vie, 12
         Et laissait sa couronne à jamais asservie, 12
         Si pour briser les fers de son peuple captif, 12
         Rome n'eût envoyé ce noble fugitif. 12
445 Depuis que son courage à nos destins préside, 12
         Un bonheur si constant de nos armes décide, 12
         Que deux lustres de guerre assurent nos climats 12
         Contre ces souverains de tant de potentats, 12
         Et leur laissent à peine, au bout de dix années, 12
450 Pour se couvrir de nous, l'ombre des Pyrénées. 12
         Nos rois, sans ce héros, l'un de l'autre jaloux, 12
         Du plus heureux sans cesse auraient rompu les coups ; 12
         Jamais ils n'auraient pu choisir entre eux un maître. 12
Thamire
         Mais consentiront-ils qu'un Romain puisse l'être ? 12
Viriate
455 Il n'en prend pas le titre, et les traite d'égal ; 12
         Mais, Thamire, après tout, il est leur général : 12
         Ils combattent sous lui, sous son ordre ils s'unissent ; 12
         Et tous ces rois de nom en effet obéissent, 12
         Tandis que de leur rang l'inutile fierté 12
460 S'applaudit d'une vaine et fausse égalité. 12
Thamire
         Je n'ose vous rien dire après cet avantage, 12
         Et voudrais comme vous faire grâce à son âge ; 12
         Mais enfin ce héros, sujet au cours des ans, 12
         A trop longtemps vaincu pour vaincre encor longtemps, 12
         Et sa mort…
Viriate
465 Jouissons, en dépit de l'envie,
         Des restes glorieux de son illustre vie : 12
         Sa mort me laissera pour ma protection 12
         La splendeur de son ombre et l'éclat de son nom. 12
         Sur ces deux grands appuis ma couronne affermie 12
470 Ne redoutera point de puissance ennemie : 12
         Ils feront plus pour moi que ne feraient cent rois. 12
         Mais nous en parlerons encor quelque autre fois : 12
         Je l'aperçois qui vient.
SCÈNE II
Sertorius
         Que direz-vous, madame,
         Du dessein téméraire où s'échappe mon âme ? 12
475 N'est-ce point oublier ce qu'on vous doit d'honneur, 12
         Que demander à voir le fond de votre cœur ? 12
Viriate
         Il est si peu fermé, que chacun y peut lire, 12
         Seigneur, peut-être plus que je ne puis vous dire : 12
         Pour voir ce qui s'y passe, il ne faut que des yeux. 12
Sertorius
480 J'ai besoin toutefois qu'il s'explique un peu mieux. 12
         Tous vos rois à l'envi briguent votre hyménée, 12
         Et comme vos bontés font notre destinée, 12
         Par ces mêmes bontés j'ose vous conjurer, 12
         En faisant ce grand choix, de nous considérer. 12
485 Si vous prenez un prince inconstant, infidèle, 12
         Ou qui pour le parti n'ait pas assez de zèle, 12
         Jugez en quel état nous nous verrons réduits, 12
         Si je pourrai longtemps encor ce que je puis, 12
         Si mon bras…
Viriate
         Vous formez des craintes que j'admire.
490 J'ai mis tous mes états si bien sous votre empire, 12
         Que quand il me plaira faire choix d'un époux, 12
         Quelque projet qu'il fasse, il dépendra de vous. 12
         Mais pour vous mieux ôter cette frivole crainte, 12
         Choisissez-le vous-même, et parlez-moi sans feinte : 12
495 Pour qui de tous ces rois êtes-vous sans soupçon ? 12
         À qui d'eux pouvez-vous confier ce grand nom ? 12
Sertorius
         Je voudrais faire un choix qui pût aussi vous plaire ; 12
         Mais à ce froid accueil que je vous vois leur faire, 12
         Il semble que pour tous sans aucun intérêt… 12
Viriate
500 C'est peut-être, seigneur, qu'aucun d'eux ne me plaît, 12
         Et que de leur haut rang la pompe la plus vaine 12
         S'efface au seul aspect de la grandeur romaine. 12
Sertorius
         Si donc je vous offrais pour époux un Romain… ? 12
Viriate
         Pourrais-je refuser un don de votre main ? 12
Sertorius
505 J'ose après cet aveu vous faire offre d'un homme 12
         Digne d'être avoué de l'ancienne Rome. 12
         Il en a la naissance, il en a le grand cœur, 12
         Il est couvert de gloire, il est plein de valeur ; 12
         De toute votre Espagne il a gagné l'estime, 12
510 Libéral, intrépide, affable, magnanime, 12
         Enfin c'est Perpenna sur qui vous emportez… 12
Viriate
         J'attendais votre nom après ces qualités : 12
         Les éloges brillants que vous daigniez y joindre 12
         Ne me permettaient pas d'espérer rien de moindre ; 12
515 Mais certes le détour est un peu surprenant. 12
         Vous donnez une reine à vôtre lieutenant ! 12
         Si vos Romains ainsi choisissent des maîtresses, 12
         À vos derniers tribuns il faudra des princesses. 12
Sertorius
         Madame…
Viriate
         Parlons net sur ce choix d'un époux.
520 Êtes-vous trop pour moi ? Suis-je trop peu pour vous ? 12
         C'est m'offrir, et ce mot peut blesser les oreilles ; 12
         Mais un pareil amour sied bien à mes pareilles ; 12
         Et je veux bien, seigneur, qu'on sache désormais 12
         Que j'ai d'assez bons yeux pour voir ce que je fais. 12
525 Je le dis donc tout haut, afin que l'on m'entende : 12
         Je veux bien un Romain, mais je veux qu'il commande ; 12
         Et ne trouverais pas vos rois à dédaigner, 12
         N'était qu'ils savent mieux obéir que régner. 12
         Mais si de leur puissance ils vous laissent l'arbitre, 12
530 Leur faiblesse du moins en conserve le titre : 12
         Ainsi ce noble orgueil qui vous préfère à tous 12
         En préfère le moindre à tout autre qu'à vous ; 12
         Car enfin, pour remplir l'honneur de ma naissance, 12
         Il me faudrait un roi de titre et de puissance ; 12
535 Mais comme il n'en est plus, je pense m'en devoir 12
         Ou le pouvoir sans nom, ou le nom sans pouvoir. 12
Sertorius
         J'adore ce grand cœur qui rend ce qu'il doit rendre 12
         Aux illustres aïeux dont on vous voit descendre. 12
         À de moindres pensers son orgueil abaissé 12
540 Ne soutiendrait pas bien ce qu'ils vous ont laissé. 12
         Mais puisque pour remplir la dignité royale 12
         Votre haute naissance en demande une égale, 12
         Perpenna parmi nous est le seul dont le sang 12
         Ne mêlerait point d'ombre à la splendeur du rang : 12
545 Il descend de nos rois et de ceux d'Étrurie. 12
         Pour moi, qu'un sang moins noble a transmis à la vie, 12
         Je n'ose m'éblouir d'un peu de nom fameux 12
         Jusqu'à déshonorer le trône par mes vœux. 12
         Cessez de m'estimer jusqu'à lui faire injure ; 12
550 Je ne veux que le nom de votre créature : 12
         Un si glorieux titre a de quoi me ravir ; 12
         Il m'a fait triompher en voulant vous servir ; 12
         Et malgré tout le peu que le ciel m'a fait naître… 12
Viriate
         Si vous prenez ce titre, agissez moins en maître, 12
555 Ou m'apprenez du moins, seigneur, par quelle loi 12
         Vous n'osez m'accepter, et disposez de moi. 12
         Accordez le respect que mon trône vous donne 12
         Avec cet attentat sur ma propre personne. 12
         Voir toute mon estime, et n'en pas mieux user, 12
560 C'en est un qu'aucun art ne saurait déguiser. 12
         Ne m'honorez donc plus jusqu'à me faire injure : 12
         Puisque vous le voulez, soyez ma créature ; 12
         Et me laissant en reine ordonner de vos vœux, 12
         Portez-les jusqu'à moi parce que je le veux. 12
565 Pour votre Perpenna, que sa haute naissance 12
         N'affranchit point encor de votre obéissance, 12
         Fût-il du sang des dieux aussi bien que des rois, 12
         Ne lui promettez plus la gloire de mon choix. 12
         Rome n'attache point le grade à la noblesse. 12
570 Votre grand Marius naquit dans la bassesse ; 12
         Et c'est pourtant le seul que le peuple romain 12
         Ait jusques à sept fois choisi pour souverain. 12
         Ainsi pour estimer chacun à sa manière, 12
         Au sang d'un Espagnol je ferais grâce entière ; 12
575 Mais parmi vos Romains je prends peu garde au sang, 12
         Quand j'y vois la vertu prendre le plus haut rang. 12
         Vous, si vous haïssez comme eux le nom de reine, 12
         Regardez-moi, seigneur, comme dame romaine : 12
         Le droit de bourgeoisie à nos peuples donné 12
580 Ne perd rien de son prix sur un front couronné. 12
         Sous ce titre adoptif, étant ce que vous êtes, 12
         Je pense bien valoir une de mes sujettes ; 12
         Et si quelque Romaine a causé vos refus, 12
         Je suis tout ce qu'elle est, et reine encor de plus. 12
585 Peut-être la pitié d'une illustre misère… 12
Sertorius
         Je vous entends, madame, et pour ne vous rien taire, 12
         J'avouerai qu'Aristie…
Viriate
         Elle nous a tout dit :
         Je sais ce qu'elle espère et ce qu'on vous écrit. 12
         Sans y perdre de temps, ouvrez votre pensée. 12
Sertorius
590 Au seul bien de la cause elle est intéressée ; 12
         Mais puisque pour ôter l'Espagne à nos tyrans, 12
         Nous prenons, vous et moi, des chemins différents, 12
         De grâce, examinez le commun avantage, 12
         Et jugez ce que doit un généreux courage. 12
595 Je trahirais, madame, et vous et vos états, 12
         De voir un tel secours, et ne l'accepter pas ; 12
         Mais ce même secours deviendrait notre perte 12
         S'il nous ôtait la main que vous m'avez offerte, 12
         Et qu'un destin jaloux de nos communs desseins 12
600 Jetât ce grand dépôt en de mauvaises mains. 12
         Je tiens Sylla perdu, si vous laissez unie 12
         À ce puissant renfort votre Lusitanie. 12
         Mais vous pouvez enfin dépendre d'un époux, 12
         Et le seul Perpenna peut m'assurer de vous. 12
605 Voyez ce qu'il a fait : je lui dois tant, madame, 12
         Qu'une juste prière en faveur de sa flamme… 12
Viriate
         Si vous lui devez tant, ne me devez-vous rien ? 12
         Et lui faut-il payer vos dettes de mon bien ? 12
         Après que ma couronne a garanti vos têtes, 12
610 Ne mérité-je point de part en vos conquêtes ? 12
         Ne vous ai-je servi que pour servir toujours, 12
         Et m'assurer des fers par mon propre secours ? 12
         Ne vous y trompez pas : si Perpenna m'épouse, 12
         Du pouvoir souverain je deviendrai jalouse, 12
615 Et le rendrai moi-même assez entreprenant 12
         Pour ne vous pas laisser un roi pour lieutenant. 12
         Je vous avouerai plus : à qui que je me donne, 12
         Je voudrai hautement soutenir ma couronne ; 12
         Et c'est ce qui me force à vous considérer, 12
620 De peur de perdre tout, s'il nous faut séparer. 12
         Je ne vois que vous seul qui des mers aux montagnes 12
         Sous un même étendard puisse unir nos Espagnes ; 12
         Mais ce que je propose en est le seul moyen ; 12
         Et quoi qu'ait fait pour vous ce cher concitoyen, 12
625 S'il vous a secouru contre la tyrannie, 12
         Il en est bien payé d'avoir sauvé sa vie. 12
         Les malheurs du parti l'accablaient à tel point, 12
         Qu'il se voyait perdu, s'il ne vous eût pas joint ; 12
         Et même, si j'en veux croire la renommée, 12
630 Ses troupes, malgré lui, grossirent votre armée. 12
         Rome offre un grand secours, du moins on vous l'écrit ; 12
         Mais s'armât-elle toute en faveur d'un proscrit, 12
         Quand nous sommes aux bords d'une pleine victoire, 12
         Quel besoin avons-nous d'en partager la gloire ? 12
635 Encore une campagne, et nos seuls escadrons 12
         Aux aigles de Sylla font repasser les monts. 12
         Et ces derniers venus auront droit de nous dire 12
         Qu'ils auront en ces lieux établi notre empire ! 12
         Soyons d'un tel honneur l'un et l'autre jaloux ; 12
640 Et quand nous pouvons tout, ne devons rien qu'à nous… 12
Sertorius
         L'espoir le mieux fondé n'a jamais trop de forces ; 12
         Le plus heureux destin surprend par les divorces : 12
         Du trop de confiance il aime à se venger ; 12
         Et dans un grand dessein rien n'est à négliger. 12
645 Devons-nous exposer à tant d'incertitude 12
         L'esclavage de Rome et notre servitude, 12
         De peur de partager avec d'autres Romains 12
         Un honneur où le ciel veut peut-être leurs mains ? 12
         Notre gloire, il est vrai, deviendra sans seconde, 12
650 Si nous faisons sans eux la liberté du monde ; 12
         Mais si quelque malheur suit tant d'heureux combats, 12
         Quels reproches cruels ne nous ferons-nous pas ! 12
         D'ailleurs, considérez que Perpenna vous aime, 12
         Qu'il est ou qu'il se croit digne du diadème, 12
655 Qu'il peut ici beaucoup, qu'il s'est vu de tout temps 12
         Qu'en gouvernant le mieux on fait des mécontents, 12
         Que piqué du mépris, il osera peut-être… 12
Viriate
         Tranchez le mot, seigneur : je vous ai fait mon maître, 12
         Et je dois obéir malgré mon sentiment ; 12
660 C'est à quoi se réduit tout ce raisonnement. 12
         Faites, faites entrer ce héros d'importance, 12
         Que je fasse un essai de mon obéissance ; 12
         Et si vous le craignez, craignez autant du moins 12
         Un long et vain regret d'avoir prêté vos soins. 12
Sertorius
         Madame, croiriez-vous…
Viriate
665 Ce mot vous doit suffire.
         J'entends ce qu'on me dit, et ce qu'on me veut dire. 12
         Allez, faites-lui place, et ne présumez pas… 12
Sertorius
         Je parle pour un autre, et toutefois, hélas ! 12
         Si vous saviez…
Viriate
         Seigneur, que faut-il que je sache ?
670 Et quel est le secret que ce soupir me cache ? 12
Sertorius
         Ce soupir redoublé…
Viriate
         N'achevez point ; allez :
         Je vous obéirai plus que vous ne voulez. 12
SCÈNE III
Thamire
         Sa dureté m'étonne, et je ne puis, madame… 12
Viriate
         L'apparence t'abuse : il m'aime au fond de l'âme. 12
Thamire
675 Quoi ? Quand pour un rival il s'obstine au refus… 12
Viriate
         Il veut que je l'amuse, et ne veut rien de plus. 12
Thamire
         Vous avez des clartés que mon insuffisance… 12
Viriate
         Parlons à ce rival : le voilà qui s'avance. 12
SCÈNE IV
Viriate
         Vous m'aimez, Perpenna ; Sertorius le dit : 12
680 Je crois sur sa parole, et lui dois tout crédit. 12
         Je sais donc votre amour ; mais tirez-moi de peine : 12
         Par où prétendez-vous mériter une reine ? 12
         À quel titre lui plaire, et par quel charme un jour 12
         Obliger sa couronne à payer votre amour ? 12
Perpenna
685 Par de sincères vœux, par d'assidus services, 12
         Par de profonds respects, par d'humbles sacrifices ; 12
         Et si quelques effets peuvent justifier… 12
Viriate
         Eh bien ! Qu'êtes-vous prêt de lui sacrifier ? 12
Perpenna
         Tous mes soins, tout mon sang, mon courage, ma vie. 12
Viriate
690 Pourriez-vous la servir dans une jalousie ? 12
Perpenna
         Ah ! Madame…
Viriate
         À ce mot en vain le cœur vous bat :
         Elle n'est pas d'amour, elle n'est que d'état. 12
         J'ai de l'ambition, et mon orgueil de reine 12
         Ne peut voir sans chagrin une autre souveraine, 12
695 Qui sur mon propre trône à mes yeux s'élevant, 12
         Jusque dans mes états prenne le pas devant. 12
         Sertorius y règne, et dans tout notre empire 12
         Il dispense des lois où j'ai voulu souscrire : 12
         Je ne m'en repens point, il en a bien usé ; 12
700 Je rends grâces au ciel qui l'a favorisé. 12
         Mais pour vous dire enfin de quoi je suis jalouse, 12
         Quel rang puis-je garder auprès de son épouse ? 12
         Aristie y prétend, et l'offre qu'elle fait, 12
         Ou que l'on fait pour elle, en assure l'effet. 12
705 Délivrez nos climats de cette vagabonde, 12
         Qui vient par son exil troubler un autre monde ; 12
         Et forcez-la sans bruit d'honorer d'autres lieux 12
         De cet illustre objet qui me blesse les yeux. 12
         Assez d'autres états lui prêteront asile. 12
Perpenna
710 Quoi que vous m'ordonniez, tout me sera facile ; 12
         Mais quand Sertorius ne l'épousera pas, 12
         Un autre hymen vous met dans le même embarras, 12
         Et qu'importe, après tout, d'une autre ou d'Aristie, 12
         Si…
Viriate
         Rompons, Perpenna, rompons cette partie :
715 Donnons ordre au présent ; et quant à l'avenir, 12
         Suivant l'occasion nous saurons y fournir. 12
         Le temps est un grand maître, il règle bien des choses. 12
         Enfin je suis jalouse, et vous en dis les causes. 12
         Voulez-vous me servir ?
Perpenna
         Si je le veux ? J'y cours,
720 Madame, et meurs déjà d'y consacrer mes jours. 12
         Mais pourrai-je espérer que ce faible service 12
         Attirera sur moi quelque regard propice, 12
         Que le cœur attendri fera suivre ? …
Viriate
         Arrêtez !
         Vous porteriez trop loin des vœux précipités. 12
725 Sans doute un tel service aura droit de me plaire ; 12
         Mais laissez-moi, de grâce, arbitre du salaire : 12
         Je ne suis point ingrate, et sais ce que je dois ; 12
         Et c'est vous dire assez pour la première fois. 12
         Adieu.
SCÈNE V
Aufide
         Vous le voyez, seigneur, comme on vous joue.
730 Tout son cœur est ailleurs ; Sertorius l'avoue, 12
         Et fait auprès de vous l'officieux rival, 12
         Cependant que la reine…
Perpenna
         Ah ! N'en juge point mal.
         À lui rendre service elle m'ouvre une voie 12
         Que tout mon cœur embrasse avec excès de joie. 12
Aufide
735 Vous ne voyez donc pas que son esprit jaloux 12
         Ne cherche à se servir de vous que contre vous, 12
         Et que rompant le cours d'une flamme nouvelle, 12
         Vous forcez ce rival à retourner vers elle ? 12
Perpenna
         N'importe, servons-la, méritons son amour : 12
740 La force et la vengeance agiront à leur tour. 12
         Hasardons quelques jours sur l'espoir qui nous flatte, 12
         Dussions-nous pour tout fruit ne faire qu'une ingrate. 12
Aufide
         Mais, seigneur…
Perpenna
         Épargnons les discours superflus,
         Songeons à la servir, et ne contestons plus : 12
745 Cet unique souci tient mon âme occupée. 12
         Cependant de nos murs on découvre Pompée 12
         Tu sais qu'on me l'a dit : allons le recevoir, 12
         Puisque Sertorius m'impose ce devoir. 12
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
Sertorius
         Seigneur, qui des mortels eût jamais osé croire 12
750 Que la trêve à tel point dût rehausser ma gloire ; 12
         Qu'un nom à qui la guerre a fait trop applaudir 12
         Dans l'ombre de la paix trouvât à s'agrandir ? 12
         Certes, je doute encor si ma vue est trompée, 12
         Alors que dans ces murs je vois le grand Pompée ; 12
755 Et quand il lui plaira, je saurai quel bonheur 12
         Comble Sertorius d'un tel excès d'honneur. 12
Pompée
         Deux raisons ; mais, seigneur, faites qu'on se retire, 12
         Afin qu'en liberté je puisse vous les dire. 12
         L'inimitié qui règne entre nos deux partis 12
760 N'y rend pas de l'honneur tous les droits amortis. 12
         Comme le vrai mérite a ses prérogatives, 12
         Qui prennent le dessus des haines les plus vives, 12
         L'estime et le respect sont de justes tributs 12
         Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus ; 12
765 Et c'est ce que vient rendre à la haute vaillance, 12
         Dont je ne fais ici que trop d'expérience, 12
         L'ardeur de voir de près un si fameux héros, 12
         Sans lui voir en la main piques ni javelots, 12
         Et le front désarmé de ce regard terrible 12
770 Qui dans nos escadrons guide un bras invincible. 12
         Je suis jeune et guerrier, et tant de fois vainqueur, 12
         Que mon trop de fortune a pu m'enfler le cœur ; 12
         Mais (et ce franc aveu sied bien aux grands courages) 12
         J'apprends plus contre vous par mes désavantages, 12
775 Que les plus beaux succès qu'ailleurs j'aye emportés, 12
         Ne m'ont encore appris par mes prospérités. 12
         Je vois ce qu'il faut faire, à voir ce que vous faites : 12
         Les siéges, les assauts, les savantes retraites, 12
         Bien camper, bien choisir à chacun son emploi, 12
780 Votre exemple est partout une étude pour moi. 12
         Ah ! Si je vous pouvais rendre à la république, 12
         Que je croirais lui faire un présent magnifique ! 12
         Et que j'irais, seigneur, à Rome avec plaisir, 12
         Puisque la trêve enfin m'en donne le loisir, 12
785 Si j'y pouvais porter quelque faible espérance 12
         D'y conclure un accord d'une telle importance ! 12
         Près de l'heureux Sylla ne puis-je rien pour vous ? 12
         Et près de vous, seigneur, ne puis-je rien pour tous ? 12
Sertorius
         Vous me pourriez sans doute épargner quelque peine, 12
790 Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine ; 12
         Mais avant que d'entrer en ces difficultés, 12
         Souffrez que je réponde à vos civilités. 12
         Vous ne me donnez rien par cette haute estime 12
         Que vous n'ayez déjà dans le degré sublime. 12
795 La victoire attachée à vos premiers exploits, 12
         Un triomphe avant l'âge où le souffrent nos lois, 12
         Avant la dignité qui permet d'y prétendre, 12
         Font trop voir quels respects l'univers vous doit rendre. 12
         Si dans l'occasion je ménage un peu mieux 12
800 L'assiette du pays et la faveur des lieux, 12
         Si mon expérience en prend quelque avantage, 12
         Le grand art de la guerre attend quelquefois l'âge ; 12
         Le temps y fait beaucoup ; et de mes actions 12
         S'il vous a plu tirer quelques instructions, 12
805 Mes exemples un jour ayant fait place aux vôtres, 12
         Ce que je vous apprends, vous l'apprendrez à d'autres ; 12
         Et ceux qu'aura ma mort saisis de mon emploi, 12
         S'instruiront contre vous, comme vous contre moi. 12
         Quant à l'heureux Sylla, je n'ai rien à vous dire. 12
810 Je vous ai montré l'art d'affaiblir son empire ; 12
         Et si je puis jamais y joindre des leçons 12
         Dignes de vous apprendre à repasser les monts, 12
         Je suivrai d'assez près votre illustre retraite 12
         Pour traiter avec lui sans besoin d'interprète, 12
815 Et sur les bords du Tibre, une pique à la main, 12
         Lui demander raison pour le peuple romain. 12
Pompée
         De si hautes leçons, seigneur, sont difficiles, 12
         Et pourraient vous donner quelques soins inutiles, 12
         Si vous faisiez dessein de me les expliquer 12
820 Jusqu'à m'avoir appris à les bien pratiquer. 12
Sertorius
         Aussi me pourriez-vous épargner quelque peine, 12
         Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine : 12
         Je vous l'ai déjà dit.
Pompée
         Ce discours rebattu
         Lasserait une austère et farouche vertu. 12
825 Pour moi, qui vous honore assez pour me contraindre 12
         À fuir obstinément tout sujet de m'en plaindre, 12
         Je ne veux rien comprendre en ses obscurités. 12
Sertorius
         Je sais qu'on n'aime point de telles vérités ; 12
         Mais, seigneur, étant seuls, je parle avec franchise : 12
830 Bannissant les témoins, vous me l'avez permise ; 12
         Et je garde avec vous la même liberté 12
         Que si votre Sylla n'avait jamais été. 12
         Est-ce être tout Romain qu'être chef d'une guerre 12
         Qui veut tenir aux fers les maîtres de la terre ? 12
835 Ce nom, sans vous et lui, nous serait encor dû : 12
         C'est par lui, c'est par vous que nous l'avons perdu. 12
         C'est vous qui sous le joug traînez des cœurs si braves ; 12
         Ils étaient plus que rois, ils sont moindres qu'esclaves ; 12
         Et la gloire qui suit vos plus nobles travaux 12
840 Ne fait qu'approfondir l'abîme de leurs maux : 12
         Leur misère est le fruit de votre illustre peine ; 12
         Et vous pensez avoir l'âme toute romaine ! 12
         Vous avez hérité ce nom de vos aïeux ; 12
         Mais s'il vous était cher, vous le rempliriez mieux. 12
Pompée
845 Je crois le bien remplir quand tout mon cœur s'applique 12
         Aux soins de rétablir un jour la république ; 12
         Mais vous jugez, seigneur, de l'âme par le bras ; 12
         Et souvent l'un paraît ce que l'autre n'est pas. 12
         Lorsque deux factions divisent un empire, 12
850 Chacun suit au hasard la meilleure ou la pire, 12
         Suivant l'occasion ou la nécessité 12
         Qui l'emporte vers l'un ou vers l'autre côté. 12
         Le plus juste parti, difficile à connaître, 12
         Nous laisse en liberté de nous choisir un maître ; 12
855 Mais quand ce choix est fait, on ne s'en dédit plus. 12
         J'ai servi sous Sylla du temps de Marius, 12
         Et servirai sous lui tant qu'un destin funeste 12
         De nos divisions soutiendra quelque reste. 12
         Comme je ne vois pas dans le fond de son cœur, 12
860 J'ignore quels projets peut former son bonheur : 12
         S'il les pousse trop loin, moi-même je l'en blâme ; 12
         Je lui prête mon bras sans engager mon âme ; 12
         Je m'abandonne au cours de sa félicité, 12
         Tandis que tous mes vœux sont pour la liberté ; 12
865 Et c'est ce qui me force à garder une place 12
         Qu'usurperaient sans moi l'injustice et l'audace, 12
         Afin que, Sylla mort, ce dangereux pouvoir 12
         Ne tombe qu'en des mains qui sachent leur devoir. 12
         Enfin je sais mon but, et vous savez le vôtre. 12
Sertorius
870 Mais cependant, seigneur, vous servez comme un autre ; 12
         Et nous, qui jugeons tout sur la foi de nos yeux, 12
         Et laissons le dedans à pénétrer aux dieux, 12
         Nous craignons votre exemple, et doutons si dans Rome 12
         Il n'instruit point le peuple à prendre loi d'un homme ; 12
875 Et si votre valeur, sous le pouvoir d'autrui, 12
         Ne sème point pour vous lorsqu'elle agit pour lui. 12
         Comme je vous estime, il m'est aisé de croire 12
         Que de la liberté vous feriez votre gloire, 12
         Que votre âme en secret lui donne tous ses vœux ; 12
880 Mais si je m'en rapporte aux esprits soupçonneux, 12
         Vous aidez aux Romains à faire essai d'un maître, 12
         Sous ce flatteur espoir qu'un jour vous pourrez l'être. 12
         La main qui les opprime, et que vous soutenez, 12
         Les accoutume au joug que vous leur destinez ; 12
885 Et doutant s'ils voudront se faire à l'esclavage, 12
         Aux périls de Sylla vous tâtez leur courage. 12
Pompée
         Le temps détrompera ceux qui parlent ainsi ; 12
         Mais justifiera-t-il ce que l'on voit ici ? 12
         Permettez qu'à mon tour je parle avec franchise ; 12
890 Votre exemple à la fois m'instruit et m'autorise : 12
         Je juge, comme vous, sur la foi de mes yeux, 12
         Et laisse le dedans à pénétrer aux dieux. 12
         Ne vit-on pas ici sous les ordres d'un homme ? 12
         N'y commandez-vous pas comme Sylla dans Rome ? 12
895 Du nom de dictateur, du nom de général, 12
         Qu'importe, si des deux le pouvoir est égal ? 12
         Les titres différents ne font rien à la chose : 12
         Vous imposez des lois ainsi qu'il en impose ; 12
         Et s'il est périlleux de s'en faire haïr, 12
900 Il ne serait pas sûr de vous désobéir. 12
         Pour moi, si quelque jour je suis ce que vous êtes, 12
         J'en userai peut-être alors comme vous faites : 12
         Jusque-là…
Sertorius
         Vous pourriez en douter jusque-là,
         Et me faire un peu moins ressembler à Sylla. 12
905 Si je commande ici, le sénat me l'ordonne ; 12
         Mes ordres n'ont encore assassiné personne. 12
         Je n'ai pour ennemis que ceux du bien commun ; 12
         Je leur fais bonne guerre, et n'en proscris pas un. 12
         C'est un asile ouvert que mon pouvoir suprême ; 12
910 Et si l'on m'obéit, ce n'est qu'autant qu'on m'aime. 12
Pompée
         Et votre empire en est d'autant plus dangereux, 12
         Qu'il rend de vos vertus les peuples amoureux, 12
         Qu'en assujettissant vous avez l'art de plaire, 12
         Qu'on croit n'être en vos fers qu'esclave volontaire, 12
915 Et que la liberté trouvera peu de jour 12
         À détruire un pouvoir que fait régner l'amour. 12
         Ainsi parlent, seigneur, les âmes soupçonneuses ; 12
         Mais n'examinons point ces questions fâcheuses, 12
         Ni si c'est un sénat qu'un amas de bannis 12
920 Que cet asile ouvert sous vous a réunis. 12
         Une seconde fois, n'est-il aucune voie 12
         Par où je puisse à Rome emporter quelque joie ? 12
         Elle serait extrême à trouver les moyens 12
         De rendre un si grand homme à ses concitoyens. 12
925 Il est doux de revoir les murs de la patrie : 12
         C'est elle par ma voix, seigneur, qui vous en prie ; 12
         C'est Rome…
Sertorius
         Le séjour de votre potentat,
         Qui n'a que ses fureurs pour maximes d'état ? 12
         Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles 12
930 Que ses proscriptions comblent de funérailles : 12
         Ces murs, dont le destin fut autrefois si beau, 12
         N'en sont que la prison, ou plutôt le tombeau ; 12
         Mais pour revivre ailleurs dans sa première force, 12
         Avec les faux Romains elle a fait plein divorce ; 12
935 Et comme autour de moi j'ai tous ses vrais appuis, 12
         Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis. 12
         Parlons pourtant d'accord. Je ne sais qu'une voie 12
         Qui puisse avec honneur nous donner cette joie. 12
         Unissons-nous ensemble, et le tyran est bas ; 12
940 Rome à ce grand dessein ouvrira tous ses bras. 12
         Ainsi nous ferons voir l'amour de la patrie, 12
         Pour qui vont les grands cœurs jusqu'à l'idolâtrie ; 12
         Et nous épargnerons ces flots de sang romain 12
         Que versent tous les ans votre bras et ma main. 12
Pompée
945 Ce projet, qui pour vous est tout brillant de gloire, 12
         N'aurait-il rien pour moi d'une action trop noire ? 12
         Moi qui commande ailleurs, puis-je servir sous vous ? 12
Sertorius
         Du droit de commander je ne suis point jaloux ; 12
         Je ne l'ai qu'en dépôt, et je vous l'abandonne, 12
950 Non jusqu'à vous servir de ma seule personne : 12
         Je prétends un peu plus ; mais dans cette union 12
         De votre lieutenant m'envieriez-vous le nom ? 12
Pompée
         De pareils lieutenants n'ont des chefs qu'en idée : 12
         Leur nom retient pour eux l'autorité cédée ; 12
955 Il n'en quittent que l'ombre ; et l'on ne sait que c'est 12
         De suivre ou d'obéir que suivant qu'il leur plaît. 12
         Je sais une autre voie, et plus noble et plus sûre. 12
         Sylla, si vous voulez, quitte sa dictature ; 12
         Et déjà de lui-même il s'en serait démis, 12
960 S'il voyait qu'en ces lieux il n'eût plus d'ennemis. 12
         Mettez les armes bas, je réponds de l'issue : 12
         J'en donne ma parole après l'avoir reçue. 12
         Si vous êtes Romain, prenez l'occasion. 12
Sertorius
         Je ne m'éblouis point de cette illusion. 12
965 Je connais le tyran, j'en vois le stratagème : 12
         Quoi qu'il semble promettre, il est toujours lui-même. 12
         Vous qu'à sa défiance il a sacrifié, 12
         Jusques à vous forcer d'être son allié… 12
Pompée
         Hélas ! Ce mot me tue, et je le dis sans feinte, 12
970 C'est l'unique sujet qu'il m'a donné de plainte. 12
         J'aimais mon Aristie, il m'en vient d'arracher ; 12
         Mon cœur frémit encore à me le reprocher ; 12
         Vers tant de biens perdus sans cesse il me rappelle ; 12
         Et je vous rends, seigneur, mille grâces pour elle, 12
975 À vous, à ce grand cœur dont la compassion 12
         Daigne ici l'honorer de sa protection. 12
Sertorius
         Protéger hautement les vertus malheureuses, 12
         C'est le moindre devoir des âmes généreuses : 12
         Aussi fais-je encor plus, je lui donne un époux. 12
Pompée
         Un époux ! Dieux ! Qu'entends-je ? Et qui, seigneur ?
Sertorius
         Moi.
Pompée
980 Vous !
         Seigneur, toute son âme est à moi dès l'enfance : 12
         N'imitez point Sylla par cette violence ; 12
         Mes maux sont assez grands, sans y joindre celui 12
         De voir tout ce que j'aime entre les bras d'autrui. 12
Sertorius
985 Tout est encore à vous. Venez, venez, madame, 12
         Faire voir quel pouvoir j'usurpe sur vôtre âme, 12
         Et montrer, s'il se peut, à tout le genre humain 12
         La force qu'on vous fait pour me donner la main. 12
Pompée
         C'est elle-même, ô ciel !
Sertorius
         Je vous laisse avec elle,
990 Et sais que tout son cœur vous est encor fidèle. 12
         Reprenez votre bien, ou ne vous plaignez plus 12
         Si j'ose m'enrichir, seigneur, de vos refus. 12
SCÈNE II
Pompée
         Me dit-on vrai, madame, et serait-il possible… 12
Aristie
         Oui, seigneur, il est vrai que j'ai le cœur sensible : 12
995 Suivant qu'on m'aime ou hait, j'aime ou hais à mon tour, 12
         Et ma gloire soutient ma haine et mon amour. 12
         Mais si de mon amour elle est la souveraine, 12
         Elle n'est pas toujours maîtresse de ma haine ; 12
         Je ne la suis pas même, et je hais quelquefois 12
1000 Et moins que je ne veux et moins que je ne dois. 12
Pompée
         Cette haine a pour moi toute son étendue, 12
         Madame, et la pitié ne l'a point suspendue ; 12
         La générosité n'a pu la modérer. 12
Aristie
         Vous ne voyez donc pas qu'elle a peine à durer ? 12
1005 Mon feu, qui n'est éteint que parce qu'il doit l'être, 12
         Cherche en dépit de moi le vôtre pour renaître ; 12
         Et je sens qu'à vos yeux mon courroux chancelant 12
         Trébuche, perd sa force, et meurt en vous parlant. 12
         M'aimeriez-vous encor, seigneur ?
Pompée
         Si je vous aime !
1010 Demandez si je vis, ou si je suis moi-même : 12
         Votre amour est ma vie, et ma vie est à vous. 12
Aristie
         Sortez de mon esprit, ressentiments jaloux 12
         Noirs enfants du dépit, ennemis de ma gloire, 12
         Tristes ressentiments, je ne veux plus vous croire. 12
1015 Quoi qu'on m'ait fait d'outrage, il ne m'en souvient plus : 12
         Plus de nouvel hymen, plus de Sertorius ; 12
         Je suis au grand Pompée ; et puisqu'il m'aime encore, 12
         Puisqu'il me rend son cœur, de nouveau je l'adore : 12
         Plus de Sertorius. Mais, seigneur, répondez ; 12
1020 Faites parler ce cœur qu'enfin vous me rendez. 12
         Plus de Sertorius. Hélas ! Quoi que je die, 12
         Vous ne me dites point, seigneur : " plus d'Émilie. " 12
         Rentrez dans mon esprit, jaloux ressentiments, 12
         Fiers enfants de l'honneur, nobles emportements ; 12
1025 C'est vous que je veux croire ; et Pompée infidèle 12
         Ne saurait plus souffrir que ma haine chancelle : 12
         Il l'affermit pour moi. Venez, Sertorius ; 12
         Il me rend toute à vous par ce muet refus. 12
         Donnons ce grand témoin à ce grand hyménée ; 12
1030 Son âme, toute ailleurs, n'en sera point gênée : 12
         Il le verra sans peine, et cette dureté 12
         Passera chez Sylla pour magnanimité. 12
Pompée
         Ce qu'il vous fait d'injure également m'outrage ; 12
         Mais enfin je vous aime, et ne puis davantage. 12
1035 Vous, si jamais ma flamme eut pour vous quelque appas, 12
         Plaignez-vous, haïssez, mais ne vous donnez pas : 12
         Demeurez en état d'être toujours ma femme, 12
         Gardez jusqu'au tombeau l'empire de mon âme. 12
         Sylla n'a que son temps, il est vieil et cassé : 12
1040 Son règne passera, s'il n'est déjà passé ; 12
         Ce grand pouvoir lui pèse, il s'apprête à le rendre ; 12
         Comme à Sertorius, je veux bien vous l'apprendre. 12
         Ne vous jetez donc point, madame, en d'autres bras ; 12
         Plaignez-vous, haïssez, mais ne vous donnez pas. 12
1045 Si vous voulez ma main, n'engagez point la vôtre. 12
Aristie
         Mais quoi ? N'êtes-vous pas entre les bras d'un autre ? 12
Pompée
         Non : puisqu'il vous en faut confier le secret, 12
         Émilie à Sylla n'obéit qu'à regret. 12
         Des bras d'un autre époux ce tyran qui l'arrache 12
1050 Ne rompt point dans son cœur le saint nœud qui l'attache : 12
         Elle porte en ses flancs un fruit de cet amour, 12
         Que bientôt chez moi-même elle va mettre au jour ; 12
         Et dans ce triste état, sa main qu'il m'a donnée 12
         N'a fait que l'éblouir par un feint hyménée, 12
1055 Tandis que toute entière à son cher Glabrion, 12
         Elle paraît ma femme, et n'en a que le nom. 12
Aristie
         Et ce nom seul est tout pour celles de ma sorte : 12
         Rendez-le-moi, seigneur, ce grand nom qu'elle porte. 12
         J'aimai votre tendresse et vos empressements ; 12
1060 Mais je suis au-dessus de ces attachements ; 12
         Et tout me sera doux, si ma trame coupée 12
         Me rend à mes aïeux en femme de Pompée, 12
         Et que sur mon tombeau ce grand titre gravé 12
         Montre à tout l'avenir que je l'ai conservé. 12
1065 J'en fais toute ma gloire et toutes mes délices ; 12
         Un moment de sa perte a pour moi des supplices. 12
         Vengez-moi de Sylla, qui me l'ôte aujourd'hui, 12
         Ou souffrez qu'on me venge et de vous et de lui ; 12
         Qu'un autre hymen me rende un titre qui l'égale ; 12
1070 Qu'il me relève autant que Sylla me ravale : 12
         Non que je puisse aimer aucun autre que vous ; 12
         Mais pour venger ma gloire il me faut un époux : 12
         Il m'en faut un illustre, et dont la renommée… 12
Pompée
         Ah ! Ne vous lassez point d'aimer et d'être aimée. 12
1075 Peut-être touchons-nous au moment désiré 12
         Qui saura réunir ce qu'on a séparé. 12
         Ayez plus de courage et moins d'impatience : 12
         Souffrez que Sylla meure, ou quitte sa puissance… 12
Aristie
         J'attendrai de sa mort ou de son repentir 12
1080 Qu'à me rendre l'honneur vous daigniez consentir ? 12
         Et je verrai toujours votre cœur plein de glace, 12
         Mon tyran impuni, ma rivale en ma place, 12
         Jusqu'à ce qu'il renonce au pouvoir absolu, 12
         Après l'avoir gardé tant qu'il l'aura voulu ? 12
Pompée
1085 Mais tant qu'il pourra tout, que pourrai-je, madame ? 12
Aristie
         Suivre en tous lieux, seigneur, l'exil de votre femme, 12
         La ramener chez vous avec vos légions, 12
         Et rendre un heureux calme à nos divisions. 12
         Que ne pourrez-vous point en tête d'une armée, 12
1090 Partout, hors de l'Espagne, à vaincre accoutumée ? 12
         Et quand Sertorius sera joint avec vous, 12
         Que pourra le tyran ? Qu'osera son courroux ? 12
Pompée
         Ce n'est pas s'affranchir qu'un moment le paraître, 12
         Ni secouer le joug que de changer de maître. 12
1095 Sertorius pour vous est un illustre appui ; 12
         Mais en faire le mien, c'est me ranger sous lui ; 12
         Joindre nos étendards, c'est grossir son empire. 12
         Perpenna, qui l'a joint, saura que vous en dire. 12
         Je sers ; mais jusqu'ici l'ordre vient de si loin, 12
1100 Qu'avant qu'on le reçoive il n'en est plus besoin ; 12
         Et ce peu que j'y rends de vaine déférence, 12
         Jaloux du vrai pouvoir, ne sert qu'en apparence. 12
         Je crois n'avoir plus même à servir qu'un moment ; 12
         Et quand Sylla prépare un si doux changement, 12
1105 Pouvez-vous m'ordonner de me bannir de Rome, 12
         Pour la remettre au joug sous les lois d'un autre homme ; 12
         Moi qui ne suis jaloux de mon autorité 12
         Que pour lui rendre un jour toute sa liberté ? 12
         Non, non : si vous m'aimez comme j'aime à le croire, 12
1110 Vous saurez accorder votre amour et ma gloire, 12
         Céder avec prudence au temps prêt à changer, 12
         Et ne me perdre pas au lieu de vous venger. 12
Aristie
         Si vous m'avez aimée, et qu'il vous en souvienne, 12
         Vous mettrez votre gloire à me rendre la mienne ; 12
1115 Mais il est temps qu'un mot termine ces débats. 12
         Me voulez-vous, seigneur ? Ne me voulez-vous pas ? 12
         Parlez : que votre choix règle ma destinée. 12
         Suis-je encore à l'époux à qui l'on m'a donnée ? 12
         Suis-je à Sertorius ? C'est assez consulté : 12
1120 Rendez-moi mes liens, ou pleine liberté… 12
Pompée
         Je le vois bien, madame, il faut rompre la trêve, 12
         Pour briser en vainqueur cet hymen, s'il s'achève ; 12
         Et vous savez si peu l'art de vous secourir, 12
         Que pour vous en instruire, il faut vous conquérir. 12
Aristie
1125 Sertorius sait vaincre et garder ses conquêtes. 12
Pompée
         La vôtre, à la garder, coûtera bien des têtes. 12
         Comme elle fermera la porte à tout accord, 12
         Rien ne la peut jamais assurer que ma mort. 12
         Oui, j'en jure les dieux, s'il faut qu'il vous obtienne, 12
1130 Rien ne peut empêcher sa perte que la mienne ; 12
         Et peut-être tous deux, l'un par l'autre percés, 12
         Nous vous ferons connaître à quoi vous nous forcez. 12
Aristie
         Je ne suis pas, seigneur, d'une telle importance. 12
         D'autres soins éteindront cette ardeur de vengeance ; 12
1135 Ceux de vous agrandir vous porteront ailleurs, 12
         Où vous pourrez trouver quelques destins meilleurs ; 12
         Ceux de servir Sylla, d'aimer son Émilie, 12
         D'imprimer du respect à toute l'Italie, 12
         De rendre à votre Rome un jour sa liberté, 12
1140 Sauront tourner vos pas de quelque autre côté. 12
         Surtout ce privilège acquis aux grandes âmes, 12
         De changer à leur gré de maris et de femmes, 12
         Mérite qu'on l'étale aux bouts de l'univers, 12
         Pour en donner l'exemple à cent climats divers. 12
Pompée
1145 Ah ! C'en est trop, madame, et de nouveau je jure… 12
Aristie
         Seigneur, les vérités font-elles quelque injure ? 12
Pompée
         Vous oubliez trop tôt que je suis votre époux. 12
Aristie
         Ah ! Si ce nom vous plaît, je suis encore à vous : 12
         Voilà ma main, seigneur.
Pompée
         Gardez-la-moi, madame.
Aristie
1150 Tandis que vous avez à Rome une autre femme ? 12
         Que par un autre hymen vous me déshonorez ? 12
         Me punissent les dieux que vous avez jurés, 12
         Si, passé ce moment, et hors de votre vue, 12
         Je vous garde une foi que vous avez rompue ! 12
Pompée
         Qu'allez-vous faire ? Hélas !
Aristie
1155 Ce que vous m'enseignez.
Pompée
         Éteindre un tel amour !
Aristie
         Vous-même l'éteignez.
Pompée
         La victoire aura droit de le faire renaître. 12
Aristie
         Si ma haine est trop faible, elle la fera croître. 12
Pompée
         Pourrez-vous me haïr ?
Aristie
         J'en fais tous mes souhaits.
Pompée
         Adieu donc pour deux jours.
Aristie
1160 Adieu pour tout jamais.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
Sertorius
         Pourrai-je voir la reine ?
Thamire
         Attendant qu'elle vienne,
         Elle m'a commandé que je vous entretienne, 12
         Et veut demeurer seule encor quelques moments. 12
Sertorius
         Ne m'apprendrez-vous point où vont ses sentiments, 12
1165 Ce que doit Perpenna concevoir d'espérance ? 12
Thamire
         Elle ne m'en fait pas beaucoup de confidence ; 12
         Mais j'ose présumer qu'offert de votre main 12
         Il aura peu de peine à fléchir son dédain : 12
         Vous pouvez tout sur elle.
Sertorius
         Ah ! J'y puis peu de chose,
1170 Si jusqu'à l'accepter mon malheur la dispose ; 12
         Ou pour en parler mieux, j'y puis trop, et trop peu. 12
Thamire
         Elle croit fort vous plaire en secondant son feu. 12
Sertorius
         Me plaire ?
Thamire
         Oui ; mais, seigneur, d'où vient cette surprise ?
         Et de quoi s'inquiète un cœur qui la méprise ? 12
Sertorius
1175 N'appelez point mépris un violent respect 12
         Que sur mes plus doux vœux fait régner son aspect. 12
Thamire
         Il est peu de respects qui ressemblent au vôtre, 12
         S'il ne sait que trouver des raisons pour un autre ; 12
         Et je préférerais un peu d'emportement 12
1180 Aux plus humbles devoirs d'un tel accablement. 12
Sertorius
         Il n'en est rien parti capable de me nuire, 12
         Qu'un soupir échappé ne dût soudain détruire ; 12
         Mais la reine, sensible à de nouveaux désirs, 12
         Entendait mes raisons, et non pas mes soupirs. 12
Thamire
1185 Seigneur, quand un Romain, quand un héros soupire, 12
         Nous n'entendons pas bien ce qu'un soupir veut dire ; 12
         Et je vous servirais de meilleur truchement, 12
         Si vous vous expliquiez un peu plus clairement. 12
         Je sais qu'en ce climat, que vous nommez barbare, 12
1190 L'amour par un soupir quelquefois se déclare ; 12
         Mais la gloire, qui fait toutes vos passions, 12
         Vous met trop au-dessus de ces impressions : 12
         De tels désirs, trop bas pour les grands cœurs de Rome… 12
Sertorius
         Ah ! Pour être romain, je n'en suis pas moins homme : 12
1195 J'aime, et peut-être plus qu'on n'a jamais aimé ; 12
         Malgré mon âge et moi, mon cœur s'est enflammé. 12
         J'ai cru pouvoir me vaincre, et toute mon adresse 12
         Dans mes plus grands efforts m'a fait voir ma faiblesse. 12
         Ceux de la politique et ceux de l'amitié 12
1200 M'ont mis en un état à me faire pitié. 12
         Le souvenir m'en tue, et ma vie incertaine 12
         Dépend d'un peu d'espoir que j'attends de la reine. 12
         Si toutefois…
Thamire
         Seigneur, elle a de la bonté ;
         Mais je vois son esprit fortement irrité ; 12
1205 Et si vous m'ordonnez de vous parler sans feindre, 12
         Vous pouvez espérer, mais vous avez à craindre. 12
         N'y perdez point de temps, et ne négligez rien ; 12
         C'est peut-être un dessein mal ferme que le sien. 12
         La voici. Profitez des avis qu'on vous donne, 12
1210 Et gardez bien surtout qu'elle ne m'en soupçonne. 12
SCÈNE II
Viriate
         On m'a dit qu'Aristie a manqué son projet, 12
         Et que Pompée échappe à cet illustre objet. 12
         Serait-il vrai, seigneur ?
Sertorius
         Il est trop vrai, madame ;
         Mais bien qu'il l'abandonne, il l'adore dans l'âme, 12
1215 Et rompra, m'a-t-il dit, la trêve dès demain, 12
         S'il voit qu'elle s'apprête à me donner la main. 12
Viriate
         Vous vous alarmez peu d'une telle menace ? 12
Sertorius
         Ce n'est pas en effet ce qui plus m'embarrasse. 12
         Mais vous, pour Perpenna qu'avez-vous résolu ? 12
Viriate
1220 D'obéir sans remise au pouvoir absolu ; 12
         Et si d'une offre en l'air votre âme encor frappée 12
         Veut bien s'embarrasser du rebut de Pompée, 12
         Il ne tiendra qu'à vous que dès demain tous deux 12
         De l'un et l'autre hymen nous n'assurions les nœuds, 12
1225 Dût se rompre la trêve, et dût la jalousie 12
         Jusqu'au dernier éclat pousser sa frénésie. 12
Sertorius
         Vous pourrez dès demain…
Viriate
         Dès ce même moment.
         Ce n'est pas obéir qu'obéir lentement ; 12
         Et quand l'obéissance a de l'exactitude, 12
1230 Elle voit que sa gloire est dans la promptitude. 12
Sertorius
         Mes prières pouvaient souffrir quelques refus. 12
Viriate
         Je les prendrai toujours pour ordres absolus : 12
         Qui peut ce qui lui plaît commande alors qu'il prie. 12
         D'ailleurs Perpenna m'aime avec idolâtrie ; 12
1235 Tant d'amour, tant de rois d'où son sang est venu, 12
         Le pouvoir souverain dont il est soutenu, 12
         Valent bien tous ensemble un trône imaginaire 12
         Qui ne peut subsister que par l'heur de vous plaire. 12
Sertorius
         Je n'ai donc qu'à mourir en faveur de ce choix. 12
1240 J'en ai reçu la loi de votre propre voix ; 12
         C'est un ordre absolu qu'il est temps que j'entende. 12
         Pour aimer un Romain, vous voulez qu'il commande ; 12
         Et comme Perpenna ne le peut sans ma mort, 12
         Pour remplir votre trône il lui faut tout mon sort. 12
1245 Lui donner votre main, c'est m'ordonner, madame, 12
         De lui céder ma place au camp et dans votre âme. 12
         Il est, il est trop juste, après un tel bonheur, 12
         Qu'il l'ait dans notre armée, ainsi qu'en votre cœur : 12
         J'obéis sans murmure, et veux bien que ma vie… 12
Viriate
1250 Avant que par cet ordre elle vous soit ravie, 12
         Puis-je me plaindre à vous d'un retour inégal 12
         Qui tient moins d'un ami qu'il ne fait d'un rival ? 12
         Vous trouvez ma faveur et trop prompte et trop pleine ! 12
         L'hymen où je m'apprête est pour vous une gêne ! 12
1255 Vous m'en parlez enfin comme si vous m'aimiez ! 12
Sertorius
         Souffrez, après ce mot, que je meure à vos pieds. 12
         J'y veux bien immoler tout mon bonheur au vôtre ; 12
         Mais je ne vous puis voir entre les bras d'un autre, 12
         Et c'est assez vous dire à quelle extrémité 12
1260 Me réduit mon amour, que j'ai mal écouté. 12
         Bien qu'un si digne objet le rendît excusable, 12
         J'ai cru honteux d'aimer quand on n'est plus aimable : 12
         J'ai voulu m'en défendre à voir mes cheveux gris, 12
         Et me suis répondu longtemps de vos mépris ; 12
1265 Mais j'ai vu dans votre âme ensuite une autre idée, 12
         Sur qui mon espérance aussitôt s'est fondée ; 12
         Et je me suis promis bien plus qu'à tous vos rois, 12
         Quand j'ai vu que l'amour n'en ferait point le choix. 12
         J'allais me déclarer sans l'offre d'Aristie : 12
1270 Non que ma passion s'en soit vue alentie ; 12
         Mais je n'ai point douté qu'il ne fût d'un grand cœur 12
         De tout sacrifier pour le commun bonheur. 12
         L'amour de Perpenna s'est joint à ces pensées ; 12
         Vous avez vu le reste, et mes raisons forcées. 12
1275 Je m'étais figuré que de tels déplaisirs 12
         Pourraient ne me coûter que deux ou trois soupirs ; 12
         Et pour m'en consoler, j'envisageais l'estime 12
         Et d'ami généreux et de chef magnanime ; 12
         Mais près d'un coup fatal, je sens par mes ennuis 12
1280 Que je me promettais bien plus que je ne puis. 12
         Je me rends donc, madame ; ordonnez de ma vie : 12
         Encor tout de nouveau je vous la sacrifie. 12
         Aimez-vous Perpenna ?
Viriate
         Je sais vous obéir,
         Mais je ne sais que c'est d'aimer ni de haïr ; 12
1285 Et la part que tantôt vous aviez dans mon âme 12
         Fut un don de ma gloire, et non pas de ma flamme. 12
         Je n'en ai point pour lui, je n'en eus point pour vous : 12
         Je ne veux point d'amant, mais je veux un époux ; 12
         Mais je veux un héros, qui par son hyménée 12
1290 Sache élever si haut le trône où je suis née, 12
         Qu'il puisse de l'Espagne être l'heureux soutien, 12
         Et laisser de vrais rois de mon sang et du sien. 12
         Je le trouvais en vous, n'eût été la bassesse 12
         Qui pour ce cher rival contre moi s'intéresse, 12
1295 Et dont, quand je vous mets au-dessus de cent rois, 12
         Une répudiée a mérité le choix. 12
         Je l'oublierai pourtant, et veux vous faire grâce. 12
         M'aimez-vous ?
Sertorius
         Oserais-je en prendre encor l'audace ?
Viriate
         Prenez-la, j'y consens, seigneur ; et dès demain, 12
1300 Au lieu de Perpenna, donnez-moi votre main. 12
Sertorius
         Que se tiendrait heureux un amour moins sincère 12
         Qui n'aurait autre but que de se satisfaire, 12
         Et qui se remplirait de sa félicité 12
         Sans prendre aucun souci de votre dignité ! 12
1305 Mais quand vous oubliez ce que j'ai pu vous dire, 12
         Puis-je oublier les soins d'agrandir votre empire ; 12
         Que votre grand projet est celui de régner ? 12
Viriate
         Seigneur, vous faire grâce, est-ce m'en éloigner ? 12
Sertorius
         Ah ! Madame, est-il temps que cette grâce éclate ? 12
Viriate
1310 C'est cet éclat, seigneur, que cherche Viriate. 12
Sertorius
         Nous perdons tout, madame, à le précipiter : 12
         L'amour de Perpenna le fera révolter. 12
         Souffrez qu'un peu de temps doucement le ménage, 12
         Qu'auprès d'un autre objet un autre amour l'engage. 12
1315 Des amis d'Aristie assurons le secours 12
         À force de promettre, en différant toujours. 12
         Détruire tout l'espoir qui les tient en haleine, 12
         C'est les perdre, c'est mettre un jaloux hors de peine, 12
         Dont l'esprit ébranlé ne se doit pas guérir 12
1320 De cette impression qui peut nous l'acquérir. 12
         Pourrions-nous venger Rome après de telles pertes ? 12
         Pourrions-nous l'affranchir des misères souffertes ? 12
         Et de ses intérêts un si haut abandon… 12
Viriate
         Et que m'importe à moi si Rome souffre ou non ? 12
1325 Quand j'aurai de ses maux effacé l'infamie, 12
         J'en obtiendrai pour fruit le nom de son amie ! 12
         Je vous verrai consul m'en apporter les lois, 12
         Et m'abaisser vous-même au rang des autres rois ! 12
         Si vous m'aimez, seigneur, nos mers et nos montagnes 12
1330 Doivent borner vos vœux, ainsi que nos Espagnes : 12
         Nous pouvons nous y faire un assez beau destin, 12
         Sans chercher d'autre gloire au pied de l'Aventin. 12
         Affranchissons le Tage, et laissons faire au Tibre. 12
         La liberté n'est rien quand tout le monde est libre ; 12
1335 Mais il est beau de l'être, et voir tout l'univers 12
         Soupirer sous le joug et gémir dans les fers ; 12
         Il est beau d'étaler cette prérogative 12
         Aux yeux du Rhône esclave et de Rome captive ; 12
         Et de voir envier aux peuples abattus 12
1340 Ce respect que le sort garde pour les vertus. 12
         Quant au grand Perpenna, s'il est si redoutable, 12
         Remettez-moi le soin de le rendre traitable : 12
         Je sais l'art d'empêcher les grands cœurs de faillir. 12
Sertorius
         Mais quel fruit pensez-vous en pouvoir recueillir ? 12
1345 Je le sais comme vous, et vois quelles tempêtes 12
         Cet ordre surprenant formera sur nos têtes. 12
         Ne cherchons point, madame, à faire des mutins, 12
         Et ne nous brouillons point avec nos bons destins. 12
         Rome nous donnera sans eux assez de peine, 12
1350 Avant que de souscrire à l'hymen d'une reine ; 12
         Et nous n'en fléchirons jamais la dureté, 12
         À moins qu'elle nous doive et gloire et liberté. 12
Viriate
         Je vous avouerai plus, seigneur : loin d'y souscrire, 12
         Elle en prendra pour vous une haine où j'aspire, 12
1355 Un courroux implacable, un orgueil endurci ; 12
         Et c'est par où je veux vous arrêter ici. 12
         Qu'ai-je à faire dans Rome ? Et pourquoi, je vous prie… 12
Sertorius
         Mais nos Romains, madame, aiment tous leur patrie ; 12
         Et de tous leurs travaux l'unique et doux espoir, 12
1360 C'est de vaincre bientôt assez pour la revoir. 12
Viriate
         Pour les enchaîner tous sur les rives du Tage, 12
         Nous n'avons qu'à laisser Rome dans l'esclavage : 12
         Ils aimeront à vivre et sous vous et sous moi, 12
         Tant qu'ils n'auront qu'un choix d'un tyran ou d'un roi. 12
Sertorius
1365 Ils ont pour l'un et l'autre une pareille haine, 12
         Et n'obéiront point au mari d'une reine. 12
Viriate
         Qu'ils aillent donc chercher des climats à leur choix, 12
         Où le gouvernement n'ait ni tyrans ni rois. 12
         Nos Espagnols, formés à votre art militaire, 12
1370 Achèveront sans eux ce qui nous reste à faire. 12
         La perte de Sylla n'est pas ce que je veux ; 12
         Rome attire encor moins la fierté de mes vœux : 12
         L'hymen où je prétends ne peut trouver d'amorces 12
         Au milieu d'une ville où règnent les divorces, 12
1375 Et du haut de mon trône on ne voit point d'attraits 12
         Où l'on n'est roi qu'un an, pour n'être rien après. 12
         Enfin pour achever, j'ai fait pour vous plus qu'elle : 12
         Elle vous a banni, j'ai pris votre querelle ; 12
         Je conserve des jours qu'elle veut vous ravir. 12
1380 Prenez le diadème, et laissez-la servir. 12
         Il est beau de tenter des choses inouïes, 12
         Dût-on voir par l'effet ses volontés trahies. 12
         Pour moi, d'un grand Romain je veux faire un grand roi ; 12
         Vous, s'il y faut périr, périssez avec moi : 12
1385 C'est gloire de se perdre en servant ce qu'on aime. 12
Sertorius
         Mais porter dès l'abord les choses à l'extrême, 12
         Madame, et sans besoin faire des mécontents ! 12
         Soyons heureux plus tard pour l'être plus longtemps. 12
         Une victoire ou deux jointes à quelque adresse… 12
Viriate
1390 Vous savez que l'amour n'est pas ce qui me presse, 12
         Seigneur ; mais après tout, il faut le confesser, 12
         Tant de précaution commence à me lasser. 12
         Je suis reine ; et qui sait porter une couronne, 12
         Quand il a prononcé, n'aime point qu'on raisonne. 12
1395 Je vais penser à moi, vous penserez à vous. 12
Sertorius
         Ah ! Si vous écoutez cet injuste courroux… 12
Viriate
         Je n'en ai point, seigneur ; mais mon inquiétude 12
         Ne veut plus dans mon sort aucune incertitude : 12
         Vous me direz demain où je dois l'arrêter. 12
1400 Cependant je vous laisse avec qui consulter. 12
SCÈNE III
Perpenna
         Dieux ! Qui peut faire ainsi disparaître la reine ? 12
Aufide
         Lui-même a quelque chose en l'âme qui le gêne, 12
         Seigneur ; et notre abord le rend tout interdit. 12
Sertorius
         De Pompée en ces lieux savez-vous ce qu'on dit ? 12
1405 L'avez-vous mis fort loin au delà de la porte ? 12
Perpenna
         Comme assez près des murs il avait son escorte, 12
         Je me suis dispensé de le mettre plus loin. 12
         Mais de votre secours, seigneur, j'ai grand besoin. 12
         Tout son visage montre une fierté si haute… 12
Sertorius
1410 Nous n'avons rien conclu, mais ce n'est pas ma faute ; 12
         Et vous savez…
Perpenna
         Je sais qu'en de pareils débats…
Sertorius
         Je n'ai point cru devoir mettre les armes bas : 12
         Il n'est pas encor temps.
Perpenna
         Continuez, de grâce ;
         Il n'est pas encor temps que l'amitié se lasse. 12
Sertorius
1415 Votre intérêt m'arrête autant comme le mien : 12
         Si je m'en trouvais mal, vous ne seriez pas bien. 12
Perpenna
         De vrai, sans votre appui je serais fort à plaindre ; 12
         Mais je ne vois pour vous aucun sujet de craindre. 12
Sertorius
         Je serais le premier dont on serait jaloux ; 12
1420 Mais ensuite le sort pourrait tomber sur vous. 12
         Le tyran après moi vous craint plus qu'aucun autre, 12
         Et ma tête abattue ébranlerait la vôtre. 12
         Nous ferons bien tous deux d'attendre plus d'un an. 12
Perpenna
         Que parlez-vous, seigneur, de tête et de tyran ? 12
Sertorius
1425 Je parle de Sylla, vous le devez connaître. 12
Perpenna
         Et je parlais des feux que la reine a fait naître. 12
Sertorius
         Nos esprits étaient donc également distraits. 12
         Tout le mien s'attachait aux périls de la paix ; 12
         Et je vous demandais quel bruit fait par la ville 12
1430 De Pompée et de moi l'entretien inutile. 12
         Vous le saurez, Aufide ?
Aufide
         À ne rien déguiser,
         Seigneur, ceux de sa suite en ont su mal user ; 12
         J'en crains parmi le peuple un insolent murmure. 12
         Ils ont dit que Sylla quitte sa dictature, 12
1435 Que vous seul refusez les douceurs de la paix, 12
         Et voulez une guerre à ne finir jamais. 12
         Déjà de nos soldats l'âme préoccupée 12
         Montre un peu trop de joie à parler de Pompée, 12
         Et si l'erreur s'épand jusqu'en nos garnisons, 12
1440 Elle y pourra semer de dangereux poisons. 12
Sertorius
         Nous en romprons le coup avant qu'elle grossisse, 12
         Et ferons par nos soins avorter l'artifice. 12
         D'autres plus grands périls le ciel m'a garanti. 12
Perpenna
         Ne ferions-nous point mieux d'accepter le parti, 12
1445 Seigneur ? Trouvez-vous l'offre ou honteuse ou mal sûre ? 12
Sertorius
         Sylla peut en effet quitter sa dictature ; 12
         Mais il peut faire aussi des consuls à son choix, 12
         De qui la pourpre esclave agira sous ses lois ; 12
         Et quand nous n'en craindrons aucuns ordres sinistres, 12
1450 Nous périrons par ceux de ses lâches ministres. 12
         Croyez-moi, pour des gens comme vous deux et moi, 12
         Rien n'est si dangereux que trop de bonne foi. 12
         Sylla par politique a pris cette mesure 12
         De montrer aux soldats l'impunité fort sûre ; 12
1455 Mais pour Cinna, Carbon, le jeune Marius, 12
         Il a voulu leur tête, et les a tous perdus. 12
         Pour moi, que tout mon camp sur ce bruit m'abandonne, 12
         Qu'il ne reste pour moi que ma seule personne, 12
         Je me perdrai plutôt dans quelque affreux climat, 12
1460 Qu'aller, tant qu'il vivra, briguer le consulat. 12
         Vous…
Perpenna
         Ce n'est pas, seigneur, ce qui me tient en peine.
         Exclu du consulat par l'hymen d'une reine, 12
         Du moins si vos bontés m'obtiennent ce bonheur, 12
         Je n'attends plus de Rome aucun degré d'honneur ; 12
1465 Et banni pour jamais dans la Lusitanie, 12
         J'y crois en sûreté les restes de ma vie. 12
Sertorius
         Oui ; mais je ne vois pas encor de sûreté 12
         À ce que vous et moi nous avions concerté. 12
         Vous savez que la reine est d'une humeur si fière… 12
1470 Mais peut-être le temps la rendra moins altière. 12
         Adieu : dispensez-moi de parler là-dessus. 12
Perpenna
         Parlez, seigneur : mes vœux sont-ils si mal reçus ? 12
         Est-ce en vain que je l'aime, en vain que je soupire ? 12
Sertorius
         Sa retraite a plus dit que je ne puis vous dire. 12
Perpenna
1475 Elle m'a dit beaucoup ; mais, seigneur, achevez, 12
         Et ne me cachez point ce que vous en savez. 12
         Ne m'auriez-vous rempli que d'un espoir frivole ? 12
Sertorius
         Non, je vous l'ai cédée, et vous tiendrai parole. 12
         Je l'aime, et vous la donne encor malgré mon feu ; 12
1480 Mais je crains que ce don n'ait jamais son aveu, 12
         Qu'il n'attire sur nous d'impitoyables haines. 12
         Que vous dirai-je enfin ? L'Espagne a d'autres reines ; 12
         Et vous pourriez vous faire un destin bien plus doux, 12
         Si vous faisiez pour moi ce que je fais pour vous. 12
1485 Celle des Vacéens, celle des Ilergètes, 12
         Rendraient vos volontés bien plus tôt satisfaites ; 12
         La reine avec chaleur saurait vous y servir. 12
Perpenna
         Vous me l'avez promise, et me l'allez ravir ! 12
Sertorius
         Que sert que je promette et que je vous la donne, 12
1490 Quand son ambition l'attache à ma personne ? 12
         Vous savez les raisons de cet attachement, 12
         Je vous en ai tantôt parlé confidemment ; 12
         Je vous en fais encor la même confidence. 12
         Faites à votre amour un peu de violence ; 12
1495 J'ai triomphé du mien : j'y suis encor tout prêt ; 12
         Mais s'il faut du parti ménager l'intérêt, 12
         Faut-il pousser à bout une reine obstinée, 12
         Qui veut faire à son choix toute sa destinée, 12
         Et de qui le secours, depuis plus de dix ans, 12
1500 Nous a mieux soutenus que tous nos partisans ? 12
Perpenna
         La trouvez-vous, seigneur, en état de vous nuire ? 12
Sertorius
         Non, elle ne peut pas tout à fait nous détruire ; 12
         Mais si vous m'enchaînez à ce que j'ai promis, 12
         Dès demain elle traite avec nos ennemis. 12
1505 Leur camp n'est que trop proche ; ici chacun murmure : 12
         Jugez ce qu'il faut craindre en cette conjoncture. 12
         Voyez quel prompt remède on y peut apporter, 12
         Et quel fruit nous aurons de la violenter. 12
Perpenna
         C'est à moi de me vaincre, et la raison l'ordonne ; 12
1510 Mais d'un si grand dessein tout mon cœur qui frissonne… 12
Sertorius
         Ne vous contraignez point : dût m'en coûter le jour, 12
         Je tiendrai ma promesse en dépit de l'amour. 12
Perpenna
         Si vos promesses n'ont l'aveu de Viriate… 12
Sertorius
         Je ne puis de sa part rien dire qui vous flatte. 12
Perpenna
1515 Je dois donc me contraindre, et j'y suis résolu. 12
         Oui, sur tous mes désirs je me rends absolu : 12
         J'en veux, à votre exemple, être aujourd'hui le maître ; 12
         Et malgré cet amour que j'ai laissé trop croître, 12
         Vous direz à la reine…
Sertorius
         Eh bien ! Je lui dirai ?
Perpenna
1520 Rien, seigneur, rien encor ; demain j'y penserai. 12
         Toutefois la colère où s'emporte son âme 12
         Pourrait dès cette nuit commencer quelque trame. 12
         Vous lui direz, seigneur, tout ce que vous voudrez ; 12
         Et je suivrai l'avis que pour moi vous prendrez. 12
Sertorius
         Je vous admire et plains.
Perpenna
1525 Que j'ai l'âme accablée !
Sertorius
         Je partage les maux dont je la vois comblée. 12
         Adieu : j'entre un moment pour calmer son chagrin, 12
         Et me rendrai chez vous à l'heure du festin. 12
SCÈNE IV
Aufide
         Ce maître si chéri fait pour vous des merveilles : 12
1530 Votre flamme en reçoit des faveurs sans pareilles ! 12
         Son nom seul, malgré lui, vous avait tout volé, 12
         Et la reine se rend sitôt qu'il a parlé. 12
         Quels services faut-il que votre espoir hasarde, 12
         Afin de mériter l'amour qu'elle vous garde ? 12
1535 Et dans quel temps, seigneur, purgerez-vous ces lieux 12
         De cet illustre objet qui lui blesse les yeux ? 12
         Elle n'est point ingrate ; et les lois qu'elle impose, 12
         Pour se faire obéir, promettent peu de chose ; 12
         Mais on n'a qu'à laisser le salaire à son choix, 12
1540 Et courir sans scrupule exécuter ses lois. 12
         Vous ne me dites rien ? Apprenez-moi, de grâce, 12
         Comment vous résolvez que le festin se passe ? 12
         Dissimulerez-vous ce manquement de foi ? 12
         Et voulez-vous…
Perpenna
         Allons en résoudre chez moi.
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
Aristie
1545 Oui, madame, j'en suis comme vous ennemie. 12
         Vous aimez les grandeurs, et je hais l'infamie. 12
         Je cherche à me venger, vous à vous établir ; 12
         Mais vous pourrez me perdre, et moi vous affaiblir, 12
         Si le cœur mieux ouvert ne met d'intelligence 12
1550 Votre établissement avecque ma vengeance. 12
         On m'a volé Pompée ; et moi pour le braver, 12
         Cet ingrat que sa foi n'ose me conserver, 12
         Je cherche un autre époux qui le passe, ou l'égale ; 12
         Mais je n'ai pas dessein d'être votre rivale, 12
1555 Et n'ai point dû prévoir, ni que vers un Romain 12
         Une reine jamais daignât pencher sa main, 12
         Ni qu'un héros, dont l'âme a paru si romaine, 12
         Démentît ce grand nom par l'hymen d'une reine. 12
         J'ai cru dans sa naissance et votre dignité 12
1560 Pareille aversion et contraire fierté. 12
         Cependant on me dit qu'il consent l'hyménée, 12
         Et qu'en vain il s'oppose au choix de la journée, 12
         Puisque si dès demain il n'a tout son éclat, 12
         Vous allez du parti séparer votre état. 12
1565 Comme je n'ai pour but que d'en grossir les forces, 12
         J'aurais grand déplaisir d'y causer des divorces, 12
         Et de servir Sylla mieux que tous ses amis, 12
         Quand je lui veux partout faire des ennemis. 12
         Parlez donc : quelque espoir que vous m'ayez vu prendre, 12
1570 Si vous y prétendez, je cesse d'y prétendre. 12
         Un reste d'autre espoir, et plus juste et plus doux, 12
         Saura voir sans chagrin Sertorius à vous. 12
         Mon cœur veut à toute heure immoler à Pompée 12
         Tous les ressentiments de ma place usurpée ; 12
1575 Et comme son amour eut peine à me trahir, 12
         J'ai voulu me venger, et n'ai pu le haïr. 12
         Ne me déguisez rien, non plus que je déguise. 12
Viriate
         Viriate à son tour vous doit même franchise, 12
         Madame ; et d'ailleurs même on vous en a trop dit, 12
1580 Pour vous dissimuler ce que j'ai dans l'esprit. 12
         J'ai fait venir exprès Sertorius d'Afrique 12
         Pour sauver mes états d'un pouvoir tyrannique ; 12
         Et mes voisins domptés m'apprenaient que sans lui 12
         Nos rois contre Sylla n'étaient qu'un vain appui. 12
1585 Avec un seul vaisseau ce grand héros prit terre ; 12
         Avec mes sujets seuls il commença la guerre : 12
         Je mis entre ses mains mes places et mes ports, 12
         Et je lui confiai mon sceptre et mes trésors. 12
         Dès l'abord il sut vaincre, et j'ai vu la victoire 12
1590 Enfler de jour en jour sa puissance et sa gloire. 12
         Nos rois, lassés du joug, et vos persécutés 12
         Avec tant de chaleur l'ont joint de tous côtés, 12
         Qu'enfin il a poussé nos armes fortunées 12
         Jusques à vous réduire au pied des Pyrénées. 12
1595 Mais après l'avoir mis au point où je le voi, 12
         Je ne puis voir que lui qui soit digne de moi ; 12
         Et regardant sa gloire ainsi que mon ouvrage, 12
         Je périrai plutôt qu'une autre la partage. 12
         Mes sujets valent bien que j'aime à leur donner 12
1600 Des monarques d'un sang qui sache gouverner, 12
         Qui sache faire tête à vos tyrans du monde, 12
         Et rendre notre Espagne en lauriers si féconde, 12
         Qu'on voie un jour le Pô redouter ses efforts, 12
         Et le Tibre lui-même en trembler pour ses bords. 12
Aristie
1605 Votre dessein est grand ; mais à quoi qu'il aspire… 12
Viriate
         Il m'a dit les raisons que vous me voulez dire. 12
         Je sais qu'il serait bon de taire et différer 12
         Ce glorieux hymen qu'il me fait espérer : 12
         Mais la paix qu'aujourd'hui l'on offre à ce grand homme 12
1610 Ouvre trop les chemins et les portes de Rome. 12
         Je vois que s'il y rentre il est perdu pour moi, 12
         Et je l'en veux bannir par le don de ma foi. 12
         Si je hasarde trop de m'être déclarée, 12
         J'aime mieux ce péril que ma perte assurée ; 12
1615 Et si tous vos proscrits osent s'en désunir, 12
         Nos bons destins sans eux pourront nous soutenir. 12
         Mes peuples aguerris sous votre discipline 12
         N'auront jamais au cœur de Rome qui domine ; 12
         Et ce sont des Romains dont l'unique souci 12
1620 Est de combattre, vaincre, et triompher ici. 12
         Tant qu'ils verront marcher ce héros à leur tête, 12
         Ils iront sans frayeur de conquête en conquête. 12
         Un exemple si grand dignement soutenu 12
         Saura… Mais que nous veut ce Romain inconnu ? 12
SCÈNE II
Aristie
1625 Madame, c'est Arcas, l'affranchi de mon frère ; 12
         Sa venue en ces lieux cache quelque mystère. 12
         Parle, Arcas, et dis-nous…
Arcas
         Ces lettres mieux que moi
         Vous diront un succès qu'à peine encor je croi. 12
Aristie
         Chère sœur, pour ta joie il est temps que tu saches 12
1630 Que nos maux et les tiens vont finir en effet. 12
         Sylla marche en public sans faisceaux et sans haches, 12
         Prêt à rendre raison de tout ce qu'il a fait. 12
         Il s'est en plein sénat démis de sa puissance ; 12
         Et si vers toi Pompée a le moindre penchant, 12
1635 Le ciel vient de briser sa nouvelle alliance, 12
         Et la triste Émilie est morte en accouchant. 12
         Sylla même consent, pour calmer tant de haines, 12
         Qu'un feu qui fut si beau rentre en sa dignité, 12
         Et que l'hymen te rende à tes premières chaînes, 12
1640 En même temps qu'à Rome il rend sa liberté. 12
Quintus Aristius.
Aristie
         Le ciel s'est donc lassé de m'être impitoyable ! 12
         Ce bonheur, comme à toi, me paraît incroyable. 12
         Cours au camp de Pompée, et dis-lui, cher Arcas… 12
Arcas
         Il a cette nouvelle, et revient sur ses pas. 12
1645 De la part de Sylla chargé de lui remettre 12
         Sur ce grand changement une pareille lettre, 12
         À deux milles d'ici j'ai su le rencontrer. 12
Aristie
         Quel amour, quelle joie a-t-il daigné montrer ? 12
         Que dit-il ? Que fait-il ?
Arcas
         Par votre expérience
1650 Vous pouvez bien juger de son impatience ; 12
         Mais rappelé vers vous par un transport d'amour 12
         Qui ne lui permet pas d'achever son retour, 12
         L'ordre que pour son camp ce grand effet demande 12
         L'arrête à le donner, attendant qu'il s'y rende. 12
1655 Il me suivra de près, et m'a fait avancer 12
         Pour vous dire un miracle où vous n'osiez penser. 12
Aristie
         Vous avez lieu d'en prendre une allégresse égale, 12
         Madame, vous voilà sans crainte et sans rivale. 12
Viriate
         Je n'en ai plus en vous, et je n'en puis douter ; 12
1660 Mais il m'en reste une autre et plus à redouter : 12
         Rome, que ce héros aime plus que lui-même, 12
         Et qu'il préférerait sans doute au diadème, 12
         Si contre cet amour…
SCÈNE III
Thamire
         Ah ! Madame.
Viriate
         Qu'as-tu,
         Thamire ? Et d'où te vient ce visage abattu ? 12
         Que nous disent tes pleurs ?
Thamire
1665 Que vous êtes perdue,
         Que cet illustre bras qui vous a défendue… 12
Viriate
         Sertorius ?
Thamire
         Hélas ! Ce grand Sertorius…
Viriate
         N'achèveras-tu point ?
Thamire
         Madame, il ne vit plus.
Viriate
         Il ne vit plus ? Ô ciel ! Qui te l'a dit, Thamire ? 12
Thamire
1670 Ses assassins font gloire eux-mêmes de le dire. 12
         Ces tigres, dont la rage, au milieu du festin, 12
         Par l'ordre d'un perfide a tranché son destin, 12
         Tous couverts de son sang, courent parmi la ville 12
         Émouvoir les soldats et le peuple imbécile ; 12
1675 Et Perpenna par eux proclamé général 12
         Ne vous fait que trop voir d'où part ce coup fatal. 12
Viriate
         Il m'en fait voir ensemble et l'auteur et la cause. 12
         Par cet assassinat, c'est de moi qu'on dispose : 12
         C'est mon trône, c'est moi qu'on prétend conquérir, 12
1680 Et c'est mon juste choix qui seul l'a fait périr. 12
         Madame, après sa perte, et parmi ces alarmes, 12
         N'attendez point de moi de soupirs ni de larmes ; 12
         Ce sont amusements que dédaigne aisément 12
         Le prompt et noble orgueil d'un vif ressentiment : 12
1685 Qui pleure l'affaiblit, qui soupire l'exhale. 12
         Il faut plus de fierté dans une âme royale ; 12
         Et ma douleur, soumise aux soins de le venger… 12
Aristie
         Mais vous vous aveuglez au milieu du danger : 12
         Songez à fuir, madame.
Thamire
         Il n'est plus temps : Aufide,
1690 Des portes du palais saisi pour ce perfide, 12
         En fait votre prison, et lui répond de vous. 12
         Il vient ; dissimulez un si juste courroux ; 12
         Et jusqu'à ce qu'un temps plus favorable arrive, 12
         Daignez vous souvenir que vous êtes captive. 12
Viriate
1695 Je sais ce que je suis, et le serai toujours, 12
         N'eussé-je que le ciel et moi pour mon secours. 12
SCÈNE IV
Perpenna
         Sertorius est mort ; cessez d'être jalouse, 12
         Madame, du haut rang qu'aurait pris son épouse, 12
         Et n'appréhendez plus, comme de son vivant, 12
1700 Qu'en vos propres états elle ait le pas devant. 12
         Si l'espoir d'Aristie a fait ombrage au vôtre, 12
         Je puis vous assurer et d'elle et de toute autre, 12
         Et que ce coup heureux saura vous maintenir 12
         Et contre le présent et contre l'avenir. 12
1705 C'était un grand guerrier, mais dont le sang ni l'âge 12
         Ne pouvaient avec vous faire un digne assemblage ; 12
         Et malgré ces défauts, ce qui vous en plaisait, 12
         C'était sa dignité, qui vous tyrannisait. 12
         Le nom de général vous le rendait aimable ; 12
1710 À vos rois, à moi-même il était préférable ; 12
         Vous vous éblouissiez du titre et de l'emploi ; 12
         Et je viens vous offrir et l'un et l'autre en moi, 12
         Avec des qualités où votre âme hautaine 12
         Trouvera mieux de quoi mériter une reine. 12
1715 Un Romain qui commande et sort du sang des rois 12
         (je laisse l'âge à part) peut espérer son choix, 12
         Surtout quand d'un affront son amour l'a vengée, 12
         Et que d'un choix abjet son bras l'a dégagée. 12
Aristie
         Après t'être immolé chez toi ton général, 12
1720 Toi, que faisait trembler l'ombre d'un tel rival, 12
         Lâche, tu viens ici braver encor des femmes, 12
         Vanter insolemment tes détestables flammes, 12
         T'emparer d'une reine en son propre palais, 12
         Et demander sa main pour prix de tes forfaits ! 12
1725 Crains les dieux, scélérat ; crains les dieux, ou Pompée ; 12
         Crains leur haine, ou son bras, leur foudre, ou son épée ; 12
         Et quelque noir orgueil qui te puisse aveugler, 12
         Apprends qu'il m'aime encore, et commence à trembler. 12
         Tu le verras, méchant, plus tôt que tu ne penses : 12
1730 Attends, attends de lui tes dignes récompenses. 12
Perpenna
         S'il en croit votre ardeur, je suis sûr du trépas ; 12
         Mais peut-être, madame, il ne l'en croira pas ; 12
         Et quand il me verra commander une armée, 12
         Contre lui tant de fois à vaincre accoutumée, 12
1735 Il se rendra facile à conclure une paix 12
         Qui faisait dès tantôt ses plus ardents souhaits. 12
         J'ai même entre mes mains un assez bon otage, 12
         Pour faire mes traités avec quelque avantage. 12
         Cependant vous pourriez, pour votre heur et le mien, 12
1740 Ne parler pas si haut à qui ne vous dit rien. 12
         Ces menaces en l'air vous donnent trop de peine. 12
         Après ce que j'ai fait, laissez faire la reine ; 12
         Et sans blâmer des vœux qui ne vont point à vous, 12
         Songez à regagner le cœur de votre époux. 12
Viriate
1745 Oui, madame, en effet c'est à moi de répondre, 12
         Et mon silence ingrat a droit de me confondre. 12
         Ce généreux exploit, ces nobles sentiments 12
         Méritent de ma part de hauts remercîments : 12
         Les différer encor, c'est lui faire injustice. 12
1750 Il m'a rendu sans doute un signalé service ; 12
         Mais il n'en sait encor la grandeur qu'à demi : 12
         Le grand Sertorius fut son parfait ami. 12
         Apprenez-le, seigneur (car je me persuade 12
         Que nous devons ce titre à votre nouveau grade ; 12
1755 Et pour le peu de temps qu'il pourra vous durer, 12
         Il me coûtera peu de vous le déférer) : 12
         Sachez donc que pour vous il osa me déplaire, 12
         Ce héros ; qu'il osa mériter ma colère ; 12
         Que malgré son amour, que malgré mon courroux, 12
1760 Il a fait tous efforts pour me donner à vous ; 12
         Et qu'à moins qu'il vous plût lui rendre sa parole, 12
         Tout mon dessein n'était qu'une atteinte frivole ; 12
         Qu'il s'obstinait pour vous au refus de ma main. 12
Aristie
         Et tu peux lui plonger un poignard dans le sein ! 12
         Et ton bras…
Viriate
1765 Permettez, madame, que j'estime
         La grandeur de l'amour par la grandeur du crime. 12
         Chez lui-même, à sa table, au milieu d'un festin, 12
         D'un si parfait ami devenir l'assassin, 12
         Et de son général se faire un sacrifice, 12
1770 Lorsque son amitié lui rend un tel service ; 12
         Renoncer à la gloire, accepter pour jamais 12
         L'infamie et l'horreur qui suit les grands forfaits ; 12
         Jusqu'en mon cabinet porter sa violence, 12
         Pour obtenir ma main m'y tenir sans défense : 12
1775 Tout cela d'autant plus fait voir ce que je doi 12
         À cet excès d'amour qu'il daigne avoir pour moi ; 12
         Tout cela montre une âme au dernier point charmée. 12
         Il serait moins coupable à m'avoir moins aimée ; 12
         Et comme je n'ai point les sentiments ingrats, 12
1780 Je lui veux conseiller de ne m'épouser pas. 12
         Ce serait en son lit mettre son ennemie, 12
         Pour être à tous moments maîtresse de sa vie ; 12
         Et je me résoudrais à cet excès d'honneur, 12
         Pour mieux choisir la place à lui percer le cœur. 12
1785 Seigneur, voilà l'effet de ma reconnaissance. 12
         Du reste, ma personne est en votre puissance : 12
         Vous êtes maître ici ; commandez, disposez, 12
         Et recevez enfin ma main, si vous l'osez. 12
Perpenna
         Moi ! Si je l'oserai ? Vos conseils magnanimes 12
1790 Pouvaient perdre moins d'art à m'étaler mes crimes : 12
         J'en connais mieux que vous toute l'énormité, 12
         Et pour la bien connaître ils m'ont assez coûté. 12
         On ne s'attache point, sans un remords bien rude, 12
         À tant de perfidie et tant d'ingratitude : 12
1795 Pour vous je l'ai dompté, pour vous je l'ai détruit ; 12
         J'en ai l'ignominie, et j'en aurai le fruit. 12
         Menacez mes forfaits et proscrivez ma tête : 12
         De ces mêmes forfaits vous serez la conquête ; 12
         Et n'eût tout mon bonheur que deux jours à durer, 12
1800 Vous n'avez dès demain qu'à vous y préparer. 12
         J'accepte votre haine, et l'ai bien méritée ; 12
         J'en ai prévu la suite, et j'en sais la portée. 12
         Mon triomphe…
SCÈNE V
Aufide
         Seigneur, Pompée est arrivé,
         Nos soldats mutinés, le peuple soulevé. 12
1805 La porte s'est ouverte à son nom, à son ombre. 12
         Nous n'avons point d'amis qui ne cèdent au nombre : 12
         Antoine et Manlius, déchirés par morceaux, 12
         Tous morts et tous sanglants ont encor des bourreaux. 12
         On cherche avec chaleur le reste des complices, 12
1810 Que lui-même il destine à de pareils supplices. 12
         Je défendais mon poste : il l'a soudain forcé, 12
         Et de sa propre main vous me voyez percé ; 12
         Maître absolu de tout, il change ici la garde. 12
         Pensez à vous, je meurs ; la suite vous regarde. 12
Aristie
1815 Pour quelle heure, seigneur, faut-il se préparer 12
         À ce rare bonheur qu'il vient vous assurer ? 12
         Avez-vous en vos mains un assez bon otage 12
         Pour faire vos traités avec grand avantage ? 12
Perpenna
         C'est prendre en ma faveur un peu trop de souci, 12
1820 Madame ; et j'ai de quoi le satisfaire ici. 12
SCÈNE VI
Perpenna
         Seigneur, vous aurez su ce que je viens de faire. 12
         Je vous ai de la paix immolé l'adversaire, 12
         L'amant de votre femme, et ce rival fameux 12
         Qui s'opposait partout au succès de vos vœux. 12
1825 Je vous rends Aristie, et finis cette crainte 12
         Dont votre âme tantôt se montrait trop atteinte ; 12
         Et je vous affranchis de ce jaloux ennui 12
         Qui ne pouvait la voir entre les bras d'autrui. 12
         Je fais plus : je vous livre une fière ennemie, 12
1830 Avec tout son orgueil et sa Lusitanie ; 12
         Je vous en ai fait maître, et de tous ces Romains 12
         Que déjà leur bonheur a remis en vos mains. 12
         Comme en un grand dessein, et qui veut promptitude, 12
         On ne s'explique pas avec la multitude, 12
1835 Je n'ai point cru, seigneur, devoir apprendre à tous 12
         Celui d'aller demain me rendre auprès de vous ; 12
         Mais j'en porte sur moi d'assurés témoignages. 12
         Ces lettres de ma foi vous seront de bons gages ; 12
         Et vous reconnaîtrez, par leurs perfides traits, 12
1840 Combien Rome pour vous a d'ennemis secrets, 12
         Qui tous, pour Aristie enflammés de vengeance, 12
         Avec Sertorius étaient d'intelligence. 12
         Lisez…
Aristie
         Quoi ? Scélérat ! Quoi ? Lâche ! Oses-tu bien…
Perpenna
         Madame, il est ici votre maître et le mien ; 12
1845 Il faut en sa présence un peu de modestie, 12
         Et si je vous oblige à quelque repartie, 12
         La faire sans aigreur, sans outrages mêlés, 12
         Et ne point oublier devant qui vous parlez. 12
         Vous voyez là, seigneur, deux illustres rivales, 12
1850 Que cette perte anime à des haines égales. 12
         Jusques au dernier point elles m'ont outragé ; 12
         Mais puisque je vous vois, je suis assez vengé. 12
         Je vous regarde aussi comme un dieu tutélaire ; 12
         Et ne puis… Mais, ô dieux ! Seigneur, qu'allez-vous faire ? 12
Pompée
1855 Montrer d'un tel secret ce que je veux savoir. 12
         Si vous m'aviez connu, vous l'auriez su prévoir. 12
         Rome en deux factions trop longtemps partagée 12
         N'y sera point pour moi de nouveau replongée ; 12
         Et quand Sylla lui rend sa gloire et son bonheur, 12
1860 Je n'y remettrai point le carnage et l'horreur. 12
         Oyez, Celsus. Surtout empêchez qu'il ne nomme 12
         Aucun des ennemis qu'elle m'a faits à Rome. 12
         Vous, suivez ce tribun : j'ai quelques intérêts 12
         Qui demandent ici des entretiens secrets. 12
Perpenna
1865 Seigneur, se pourrait-il qu'après un tel service… 12
Pompée
         J'en connais l'importance, et lui rendrai justice. 12
         Allez.
Perpenna
         Mais cependant leur haine…
Pompée
         C'est assez.
         Je suis maître ; je parle ; allez, obéissez. 12
SCÈNE VII
Pompée
         Ne vous offensez pas d'ouïr parler en maître, 12
1870 Grande reine ; ce n'est que pour punir un traître. 12
         Criminel envers vous d'avoir trop écouté 12
         L'insolence où montait sa noire lâcheté, 12
         J'ai cru devoir sur lui prendre ce haut empire, 12
         Pour me justifier avant que vous rien dire ; 12
1875 Mais je n'abuse point d'un si facile accès 12
         Et je n'ai jamais su dérober mes succès. 12
         Quelque appui que son crime aujourd'hui vous enlève, 12
         Je vous offre la paix, et ne romps point la trêve ; 12
         Et ceux de nos Romains qui sont auprès de vous 12
1880 Peuvent y demeurer sans craindre mon courroux. 12
         Si de quelque péril je vous ai garantie, 12
         Je ne veux pour tout prix enlever qu'Aristie, 12
         À qui devant vos yeux, enfin maître de moi, 12
         Je rapporte avec joie et ma main et ma foi. 12
1885 Je ne dis rien du cœur, il tint toujours pour elle. 12
Aristie
         Le mien savait vous rendre une ardeur mutuelle ; 12
         Et pour mieux recevoir ce don renouvelé, 12
         Il oubliera, seigneur, qu'on me l'avait volé. 12
Viriate
         Moi, j'accepte la paix que vous m'avez offerte ; 12
1890 C'est tout ce que je puis, seigneur, après ma perte : 12
         Elle est irréparable ; et comme je ne voi 12
         Ni chefs dignes de vous, ni rois dignes de moi, 12
         Je renonce à la guerre ainsi qu'à l'hyménée ; 12
         Mais j'aime encor l'honneur du trône où je suis née. 12
1895 D'une juste amitié je sais garder les lois, 12
         Et ne sais point régner comme règnent nos rois. 12
         S'il faut que sous votre ordre ainsi qu'eux je domine, 12
         Je m'ensevelirai sous ma propre ruine ; 12
         Mais si je puis régner sans honte et sans époux, 12
1900 Je ne veux d'héritiers que votre Rome, ou vous. 12
         Vous choisirez, seigneur ; ou si votre alliance 12
         Ne peut voir mes états sous ma seule puissance, 12
         Vous n'avez qu'à garder cette place en vos mains, 12
         Et je m'y tiens déjà captive des Romains. 12
Pompée
1905 Madame, vous avez l'âme trop généreuse 12
         Pour n'en pas obtenir une paix glorieuse, 12
         Et l'on verra chez eux mon pouvoir abattu, 12
         Ou j'y ferai toujours honorer la vertu. 12
SCÈNE VIII
Pompée
         En est-ce fait, Celsus ?
Celsus
         Oui, seigneur : le perfide
1910 A vu plus de cent bras punir son parricide ; 12
         Et livré par votre ordre à ce peuple irrité, 12
         Sans rien dire…
Pompée
         Il suffit : Rome est en sûreté ;
         Et ceux qu'à me haïr j'avais trop su contraindre, 12
         N'y craignant rien de moi, n'y donnent rien à craindre. 12
1915 Vous, madame, agréez pour notre grand héros 12
         Que ses mânes vengés goûtent un plein repos. 12
         Allons donner votre ordre à des pompes funèbres, 12
         À l'égal de son nom illustres et célèbres, 12
         Et dresser un tombeau, témoin de son malheur, 12
1920 Qui le soit de sa gloire et de notre douleur. 12
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