COR27/COR27
Pierre Corneille
1664
Othon
TRAGÉDIE
PERSONNAGES
Galba
empereur de Rome
Vinius
consul
Othon
sénateur romain, amant de Plautine
Lacus
préfet du prétoire
Camille
nièce de Galba
Plautine
fille de Vinius, amante d'Othon
Martian
affranchi de Galba
Albin
ami d'Othon
Albiane
sœur d'Albin, et dame d'honneur de Camille
Flavie
amie de Plautine
Atticus
soldat romain
Rutile
soldat romain
La scène est à Rome dans le palais impérial.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
Albin
         Votre amitié, seigneur, me rendra téméraire : 12
         J'en abuse, et je sais que je vais vous déplaire, 12
         Que vous condamnerez ma curiosité ; 12
         Mais je croirais vous faire une infidélité, 12
5 Si je vous cachais rien de ce que j'entends dire 12
         De votre amour nouveau sous ce nouvel empire. 12
         On s'étonne de voir qu'un homme tel qu'Othon, 12
         Othon, dont les hauts faits soutiennent le grand nom, 12
         Daigne d'un Vinius se réduire à la fille, 12
10 S'attache à ce consul, qui ravage, qui pille, 12
         Qui peut tout, je l'avoue, auprès de l'empereur, 12
         Mais dont tout le pouvoir ne sert qu'à faire horreur, 12
         Et détruit, d'autant plus que plus on le voit croître, 12
         Ce que l'on doit d'amour aux vertus de son maître. 12
Othon
15 Ceux qu'on voit s'étonner de ce nouvel amour 12
         N'ont jamais bien conçu ce que c'est que la cour. 12
         Un homme tel que moi jamais ne s'en détache ; 12
         Il n'est point de retraite ou d'ombre qui le cache ; 12
         Et si du souverain la faveur n'est pour lui, 12
20 Il faut, ou qu'il périsse, ou qu'il prenne un appui. 12
         Quand le monarque agit par sa propre conduite, 12
         Mes pareils sans péril se rangent à sa suite : 12
         Le mérite et le sang nous y font discerner ; 12
         Mais quand le potentat se laisse gouverner, 12
25 Et que de son pouvoir les grands dépositaires 12
         N'ont pour raison d'état que leurs propres affaires, 12
         Ces lâches ennemis de tous les gens de cœur 12
         Cherchent à nous pousser avec toute rigueur, 12
         À moins que notre adroite et prompte servitude 12
30 Nous dérobe aux fureurs de leur inquiétude. 12
         Sitôt que de Galba le sénat eut fait choix, 12
         Dans mon gouvernement j'en établis les lois, 12
         Et je fus le premier qu'on vit au nouveau prince 12
         Donner toute une armée et toute une province : 12
35 Ainsi je me comptais de ses premiers suivants. 12
         Mais déjà Vinius avait pris les devants ; 12
         Martian l'affranchi, dont tu vois les pillages, 12
         Avait avec Lacus fermé tous les passages : 12
         On n'approchait de lui que sous leur bon plaisir. 12
40 J'eus donc pour m'y produire un des trois à choisir. 12
         Je les voyais tous trois se hâter sous un maître 12
         Qui, chargé d'un long âge, a peu de temps à l'être, 12
         Et tous trois à l'envi s'empresser ardemment 12
         À qui dévorerait ce règne d'un moment. 12
45 J'eus horreur des appuis qui restaient seuls à prendre, 12
         J'espérai quelque temps de m'en pouvoir défendre ; 12
         Mais quand Nymphidius, dans Rome assassiné, 12
         Fit place au favori qui l'avait condamné, 12
         Que Lacus, par sa mort, fut préfet du prétoire, 12
50 Que pour couronnement d'une action si noire 12
         Les mêmes assassins furent encor percer. 12
         Varron, Turpilian, Capiton, et Macer, 12
         Je vis qu'il était temps de prendre mes mesures, 12
         Qu'on perdait de Néron toutes les créatures, 12
55 Et que demeuré seul de toute cette cour, 12
         À moins d'un protecteur j'aurais bientôt mon tour. 12
         Je choisis Vinius dans cette défiance ; 12
         Pour plus de sûreté j'en cherchai l'alliance. 12
         Les autres n'ont ni sœur ni fille à me donner ; 12
60 Et d'eux sans ce grand nœud tout est à soupçonner. 12
Albin
         Vos vœux furent reçus ?
Othon
         Oui : déjà l'hyménée
         Aurait avec Plautine uni ma destinée, 12
         Si ces rivaux d'état n'en savaient divertir 12
         Un maître qui sans eux n'ose rien consentir. 12
Albin
65 Ainsi tout votre amour n'est qu'une politique, 12
         Et le cœur ne sent point ce que la bouche explique ? 12
Othon
         Il ne le sentit pas, Albin, du premier jour ; 12
         Mais cette politique est devenue amour : 12
         Tout m'en plaît, tout m'en charme, et mes premiers scrupules 12
70 Près d'un si cher objet passent pour ridicules. 12
         Vinius est consul, Vinius est puissant ; 12
         Il a de la naissance ; et s'il est agissant, 12
         S'il suit des favoris la pente trop commune, 12
         Plautine hait en lui ces soins de sa fortune : 12
         Son cœur est noble et grand.
Albin
75 Quoi qu'elle ait de vertu,
         Vous devriez dans l'âme être un peu combattu. 12
         La nièce de Galba pour dot aura l'empire, 12
         Et vaut bien que pour elle à ce prix on soupire : 12
         Son oncle doit bientôt lui choisir un époux. 12
80 Le mérite et le sang font un éclat en vous, 12
         Qui pour y joindre encor celui du diadème… 12
Othon
         Quand mon cœur se pourrait soustraire à ce que j'aime 12
         Et que pour moi Camille aurait tant de bonté 12
         Que je dusse espérer de m'en voir écouté, 12
85 Si, comme tu le dis, sa main doit faire un maître, 12
         Aucun de nos tyrans n'est encor las de l'être ; 12
         Et ce serait tous trois les attirer sur moi, 12
         Qu'aspirer sans leur ordre à recevoir sa foi. 12
         Surtout de Vinius le sensible courage 12
90 Ferait tout pour me perdre après un tel outrage, 12
         Et se vengerait même à la face des dieux, 12
         Si j'avais sur Camille osé tourner les yeux. 12
Albin
         Pensez-y toutefois : ma sœur est auprès d'elle ; 12
         Je puis vous y servir ; l'occasion est belle ; 12
95 Tout autre amant que vous s'en laisserait charmer ; 12
         Et je vous dirais plus, si vous osiez l'aimer. 12
Othon
         Porte à d'autres qu'à moi cette amorce inutile ; 12
         Mon cœur, tout à Plautine, est fermé pour Camille. 12
         La beauté de l'objet, la honte de changer, 12
100 Le succès incertain, l'infaillible danger, 12
         Tout fait à tes projets d'invincibles obstacles. 12
Albin
         Seigneur, en moins de rien il se fait des miracles : 12
         À ces deux grands rivaux peut-être il serait doux 12
         D'ôter à Vinius un gendre tel que vous ; 12
105 Et si l'un par bonheur à Galba vous propose… 12
         Ce n'est pas qu'après tout j'en sache aucune chose : 12
         Je leur suis trop suspect pour s'en ouvrir à moi ; 12
         Mais si je vous puis dire enfin ce que j'en croi, 12
         Je vous proposerais, si j'étais en leur place. 12
Othon
110 Aucun d'eux ne fera ce que tu veux qu'il fasse ; 12
         Et s'ils peuvent jamais trouver quelque douceur 12
         À faire que Galba choisisse un successeur, 12
         Ils voudront par ce choix se mettre en assurance, 12
         Et n'en proposeront que de leur dépendance. 12
115 Je sais… Mais Vinius que j'aperçois venir… 12
SCÈNE II
Vinius
         Laissez-nous seuls, Albin : je veux l'entretenir. 12
         Je crois que vous m'aimez, seigneur, et que ma fille 12
         Vous fait prendre intérêt en toute la famille. 12
         Il en faut une preuve, et non pas seulement 12
120 Qui consiste aux devoirs dont s'empresse un amant : 12
         Il la faut plus solide, il la faut d'un grand homme, 12
         D'un cœur digne en effet de commander à Rome. 12
         Il faut ne plus l'aimer.
Othon
         Quoi ? Pour preuve d'amour…
Vinius
         Il faut faire encor plus, seigneur, en ce grand jour : 12
         Il faut aimer ailleurs.
Othon
125 Ah ! Que m'osez-vous dire ?
Vinius
         Je sais qu'à son hymen tout votre cœur aspire ; 12
         Mais elle, et vous, et moi, nous allons tous périr ; 12
         Et votre change seul nous peut tous secourir. 12
         Vous me devez, seigneur, peut-être quelque chose : 12
130 Sans moi, sans mon crédit qu'à leurs desseins j'oppose, 12
         Lacus et Martian vous auraient peu souffert ; 12
         Il faut à votre tour rompre un coup qui me perd, 12
         Et qui, si votre cœur ne s'arrache à Plautine, 12
         Vous enveloppera tous deux en ma ruine. 12
Othon
135 Dans le plus doux espoir de mes vœux acceptés, 12
         M'ordonner que je change ! Et vous-même !
Vinius
         Écoutez.
         L'honneur que nous ferait votre illustre hyménée 12
         Des deux que j'ai nommés tient l'âme si gênée, 12
         Que jusqu'ici Galba, qu'ils obsèdent tous deux, 12
140 A refusé son ordre à l'effet de nos vœux. 12
         L'obstacle qu'ils y font vous peut montrer sans peine 12
         Quelle est pour vous et moi leur envie et leur haine ; 12
         Et qu'aujourd'hui, de l'air dont nous nous regardons, 12
         Ils nous perdront bientôt si nous ne les perdons. 12
145 C'est une vérité qu'on voit trop manifeste ; 12
         Et sur ce fondement, seigneur, je passe au reste. 12
         Galba, vieil et cassé, qui se voit sans enfants, 12
         Croit qu'on méprise en lui la faiblesse des ans, 12
         Et qu'on ne peut aimer à servir sous un maître 12
150 Qui n'aura pas loisir de le bien reconnaître. 12
         Il voit de toutes parts du tumulte excité : 12
         Le soldat en Syrie est presque révolté ; 12
         Vitellius avance avec la force unie 12
         Des troupes de la Gaule et de la Germanie ; 12
155 Ce qu'il a de vieux corps le souffre avec ennui ; 12
         Tous les prétoriens murmurent contre lui. 12
         De leur Nymphidius l'indigne sacrifice 12
         De qui se l'immola leur demande justice : 12
         Il le sait, et prétend par un jeune empereur 12
160 Ramener les esprits, et calmer leur fureur. 12
         Il espère un pouvoir ferme, plein, et tranquille, 12
         S'il nomme pour César un époux de Camille ; 12
         Mais il balance encor sur ce choix d'un époux, 12
         Et je ne puis, seigneur, m'assurer que sur vous. 12
165 J'ai donc pour ce grand choix vanté votre courage, 12
         Et Lacus à Pison a donné son suffrage. 12
         Martian n'a parlé qu'en termes ambigus, 12
         Mais sans doute il ira du côté de Lacus, 12
         Et l'unique remède est de gagner Camille : 12
170 Si sa voix est pour nous, la leur est inutile. 12
         Nous serons pareil nombre, et dans l'égalité 12
         Galba pour cette nièce aura de la bonté. 12
         Il a remis exprès à tantôt d'en résoudre. 12
         De nos têtes sur eux détournez cette foudre : 12
175 Je vous le dis encor, contre ces grands jaloux 12
         Je ne me puis, seigneur, assurer que sur vous. 12
         De votre premier choix quoi que je doive attendre, 12
         Je vous aime encor mieux pour maître que pour gendre ; 12
         Et je ne vois pour nous qu'un naufrage certain, 12
180 S'il nous faut recevoir un prince de leur main. 12
Othon
         Ah ! Seigneur, sur ce point c'est trop de confiance ; 12
         C'est vous tenir trop sûr de mon obéissance. 12
         Je ne prends plus de lois que de ma passion : 12
         Plautine est l'objet seul de mon ambition ; 12
185 Et si votre amitié me veut détacher d'elle, 12
         La haine de Lacus me serait moins cruelle. 12
         Que m'importe après tout, si tel est mon malheur, 12
         De mourir par son ordre, ou mourir de douleur ? 12
Vinius
         Seigneur, un grand courage, à quelque point qu'il aime, 12
190 Sait toujours au besoin se posséder soi-même. 12
         Poppée avait pour vous du moins autant d'appas ; 12
         Et quand on vous l'ôta vous n'en mourûtes pas. 12
Othon
         Non, seigneur ; mais Poppée était une infidèle, 12
         Qui n'en voulait qu'au trône, et qui m'aimait moins qu'elle. 12
195 Ce peu qu'elle eut d'amour ne fit du lit d'Othon 12
         Qu'un degré pour monter à celui de Néron : 12
         Elle ne m'épousa qu'afin de s'y produire, 12
         D'y ménager sa place au hasard de me nuire : 12
         Aussi j'en fus banni sous un titre d'honneur ; 12
200 Et pour ne me plus voir on me fit gouverneur. 12
         Mais j'adore Plautine, et je règne en son âme : 12
         Nous ordonner d'éteindre une si belle flamme, 12
         C'est… Je ne l'ose dire. Il est d'autres Romains, 12
         Seigneur, qui sauront mieux appuyer vos desseins ; 12
205 Il en est dont le cœur pour Camille soupire, 12
         Et qui seront ravis de vous devoir l'empire. 12
Vinius
         Je veux que cet espoir à d'autres soit permis ; 12
         Mais êtes-vous fort sûr qu'ils soient de nos amis ? 12
         Savez-vous mieux que moi s'ils plairont à Camille ? 12
Othon
210 Et croyez-vous pour moi qu'elle soit plus facile ? 12
         Pour moi, que d'autres vœux…
Vinius
         À ne vous rien celer,
         Sortant d'avec Galba, j'ai voulu lui parler : 12
         J'ai voulu sur ce point pressentir sa pensée ; 12
         J'en ai nommé plusieurs pour qui je l'ai pressée. 12
215 À leurs noms, un grand froid, un front triste, un œil bas, 12
         M'ont fait voir aussitôt qu'ils ne lui plaisaient pas ; 12
         Au vôtre elle a rougi, puis s'est mise à sourire, 12
         Et m'a soudain quitté sans me vouloir rien dire. 12
         C'est à vous, qui savez ce que c'est que d'aimer, 12
220 À juger de son cœur ce qu'on doit présumer. 12
Othon
         Je n'en veux rien juger, seigneur ; et sans Plautine 12
         L'amour m'est un poison, le bonheur m'assassine ; 12
         Et toutes les douceurs du pouvoir souverain 12
         Me sont d'affreux tourments, s'il m'en coûte sa main. 12
Vinius
225 De tant de fermeté j'aurais l'âme ravie, 12
         Si cet excès d'amour nous assurait la vie ; 12
         Mais il nous faut le trône, ou renoncer au jour ; 12
         Et quand nous périrons, que servira l'amour ? 12
Othon
         À de vaines frayeurs un noir soupçon vous livre : 12
230 Pison n'est point cruel et nous laissera vivre. 12
Vinius
         Il nous laissera vivre, et je vous ai nommé ! 12
         Si de nous voir dans Rome il n'est point alarmé, 12
         Nos communs ennemis, qui prendront sa conduite, 12
         En préviendront pour lui la dangereuse suite. 12
235 Seigneur, quand pour l'empire on s'est vu désigner, 12
         Il faut, quoi qu'il arrive, ou périr ou régner. 12
         Le posthume Agrippa vécut peu sous Tibère ; 12
         Néron n'épargna point le sang de son beau-frère ; 12
         Et Pison vous perdra par la même raison, 12
240 Si vous ne vous hâtez de prévenir Pison. 12
         Il n'est point de milieu qu'en saine politique… 12
Othon
         Et l'amour est la seule où tout mon cœur s'applique. 12
         Rien ne vous a servi, seigneur, de me nommer : 12
         Vous voulez que je règne, et je ne sais qu'aimer. 12
245 Je pourrais savoir plus, si l'astre qui domine 12
         Me voulait faire un jour régner avec Plautine ; 12
         Mais dérober son âme à de si doux appas, 12
         Pour attacher sa vie à ce qu'on n'aime pas ! 12
Vinius
         Eh bien ! Si cet amour a sur vous tant de force, 12
250 Régnez : qui fait des lois peut bien faire un divorce. 12
         Du trône on considère enfin ses vrais amis, 12
         Et quand vous pourrez tout, tout vous sera permis. 12
SCÈNE III
Plautine
         Non pas, seigneur, non pas : quoi que le ciel m'envoie, 12
         Je ne veux rien tenir d'une honteuse voie ; 12
255 Et cette lâcheté qui me rendrait son cœur, 12
         Sentirait le tyran, et non pas l'empereur. 12
         À votre sûreté, puisque le péril presse, 12
         J'immolerai ma flamme et toute ma tendresse ; 12
         Et je vaincrai l'horreur d'un si cruel devoir 12
260 Pour conserver le jour à qui me l'a fait voir ; 12
         Mais ce qu'à mes désirs je fais de violence 12
         Fuit les honteux appas d'une indigne espérance ; 12
         Et la vertu qui dompte et bannit mon amour 12
         N'en souffrira jamais qu'un vertueux retour. 12
Othon
265 Ah ! Que cette vertu m'apprête un dur supplice, 12
         Seigneur ! Et le moyen que je vous obéisse ? 12
         Voyez, et s'il se peut, pour voir tout mon tourment, 12
         Quittez vos yeux de père, et prenez-en d'amant. 12
Vinius
         L'estime de mon sang ne m'est pas interdite : 12
270 Je lui vois des attraits, je lui vois du mérite ; 12
         Je crois qu'elle en a même assez pour engager, 12
         Si quelqu'un nous perdait, quelque autre à nous venger. 12
         Par là nos ennemis la tiendront redoutable ; 12
         Et sa perte par là devient inévitable. 12
275 Je vois de plus, seigneur, que je n'obtiendrai rien, 12
         Tant que votre œil blessé rencontrera le sien, 12
         Que le temps se va perdre en répliques frivoles ; 12
         Et pour les éviter, j'achève en trois paroles : 12
         Si vous manquez le trône, il faut périr tous trois. 12
280 Prévenez, attendez cet ordre à votre choix : 12
         Je me remets à vous de ce qui vous regarde ; 12
         Mais en ma fille et moi ma gloire se hasarde, 12
         De ses jours et des miens je suis maître absolu, 12
         Et j'en disposerai comme j'ai résolu. 12
285 Je ne crains point la mort, mais je hais l'infamie 12
         D'en recevoir la loi d'une main ennemie ; 12
         Et je saurai verser tout mon sang en Romain, 12
         Si le choix que j'attends ne me retient la main. 12
         C'est dans une heure ou deux que Galba se déclare. 12
290 Vous savez l'un et l'autre à quoi je me prépare : 12
         Résolvez-en ensemble.
SCÈNE IV
Othon
         Arrêtez donc, seigneur ;
         Et s'il faut prévenir ce mortel déshonneur, 12
         Recevez-en l'exemple, et jugez si la honte… 12
Plautine
         Quoi ? Seigneur, à mes yeux une fureur si prompte ! 12
295 Ce noble désespoir, si digne des Romains, 12
         Tant qu'ils ont du courage est toujours en leurs mains ; 12
         Et pour vous et pour moi, fût-il digne d'un temple, 12
         Il n'est pas encor temps de m'en donner l'exemple. 12
         Il faut vivre, et l'amour nous y doit obliger, 12
300 Pour me sauver un père, et pour me protéger. 12
         Quand vous voyez ma vie à la vôtre attachée, 12
         Faut-il que malgré moi votre âme effarouchée, 12
         Pour m'ouvrir le tombeau, hâte votre trépas, 12
         Et m'avance un destin où je ne consens pas ? 12
Othon
305 Quand il faut m'arracher tout cet amour de l'âme, 12
         Puis-je que dans mon sang en éteindre la flamme ? 12
         Puis-je sans le trépas…
Plautine
         Et vous ai-je ordonné
         D'éteindre tout l'amour que je vous ai donné ? 12
         Si l'injuste rigueur de notre destinée 12
310 Ne permet plus l'espoir d'un heureux hyménée, 12
         Il est un autre amour dont les vœux innocents 12
         S'élèvent au-dessus du commerce des sens. 12
         Plus la flamme en est pure et plus elle est durable ; 12
         Il rend de son objet le cœur inséparable ; 12
315 Il a de vrais plaisirs dont ce cœur est charmé, 12
         Et n'aspire qu'au bien d'aimer et d'être aimé. 12
Othon
         Qu'un tel épurement demande un grand courage ! 12
         Qu'il est même aux plus grands d'un difficile usage ! 12
         Madame, permettez que je die à mon tour 12
320 Que tout ce que l'honneur peut souffrir à l'amour, 12
         Un amant le souhaite, il en veut l'espérance, 12
         Et se croit mal aimé s'il n'en a l'assurance. 12
Plautine
         Aimez-moi toutefois sans l'attendre de moi, 12
         Et ne m'enviez point l'honneur que j'en reçoi. 12
325 Quelle gloire à Plautine, ô ciel, de pouvoir dire 12
         Que le choix de son cœur fut digne de l'empire ; 12
         Qu'un héros destiné pour maître à l'univers 12
         Voulut borner ses vœux à vivre dans ses fers ; 12
         Et qu'à moins que d'un ordre absolu d'elle-même 12
330 Il aurait renoncé pour elle au diadème ! 12
Othon
         Ah ! Qu'il faut aimer peu pour faire son bonheur, 12
         Pour tirer vanité d'un si fatal honneur ! 12
         Si vous m'aimiez, madame, il vous serait sensible 12
         De voir qu'à d'autres vœux mon cœur fût accessible, 12
335 Et la nécessité de le porter ailleurs 12
         Vous aurait fait déjà partager mes douleurs. 12
         Mais tout mon désespoir n'a rien qui vous alarme : 12
         Vous pouvez perdre Othon sans verser une larme ; 12
         Vous en témoignez joie, et vous-même aspirez 12
340 À tout l'excès des maux qui me sont préparés. 12
Plautine
         Que votre aveuglement a pour moi d'injustice ! 12
         Pour épargner vos maux j'augmente mon supplice, 12
         Je souffre, et c'est pour vous que j'ose m'imposer 12
         La gêne de souffrir, et de le déguiser. 12
345 Tout ce que vous sentez, je le sens dans mon âme ; 12
         J'ai mêmes déplaisirs, comme j'ai même flamme ; 12
         J'ai mêmes désespoirs ; mais je sais les cacher, 12
         Et paraître insensible afin de moins toucher. 12
         Faites à vos désirs pareille violence, 12
350 Retenez-en l'éclat, sauvez-en l'apparence : 12
         Au péril qui nous presse immolez le dehors, 12
         Et pour vous faire aimer montrez d'autres transports. 12
         Je ne vous défends point une douleur muette, 12
         Pourvu que votre front n'en soit point l'interprète, 12
355 Et que de votre cœur vos yeux indépendants 12
         Triomphent comme moi des troubles du dedans. 12
         Suivez, passez l'exemple, et portez à Camille 12
         Un visage content, un visage tranquille, 12
         Qui lui laisse accepter ce que vous offrirez, 12
360 Et ne démente rien de ce que vous direz. 12
Othon
         Hélas ! Madame, hélas ! Que pourrai-je lui dire ? 12
Plautine
         Il y va de ma vie, il y va de l'empire ; 12
         Réglez-vous là-dessus. Le temps se perd, seigneur. 12
         Adieu : donnez la main, mais gardez-moi le cœur ; 12
365 Ou si c'est trop pour moi, donnez et l'un et l'autre, 12
         Emportez mon amour et retirez le vôtre ; 12
         Mais dans ce triste état si je vous fais pitié, 12
         Conservez-moi toujours l'estime et l'amitié ; 12
         Et n'oubliez jamais, quand vous serez le maître, 12
370 Que c'est moi qui vous force et qui vous aide à l'être. 12
Othon
         Que ne m'est-il permis d'éviter par ma mort 12
         Les barbares rigueurs d'un si cruel effort ! 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
Plautine
         Dis-moi donc, lorsque Othon s'est offert à Camille, 12
         A-t-il paru contraint ? A-t-elle été facile ? 12
375 Son hommage auprès d'elle a-t-il eu plein effet ? 12
         Comment l'a-t-elle pris, et comment l'a-t-il fait ? 12
Flavie
         J'ai tout vu ; mais enfin votre humeur curieuse 12
         À vous faire un supplice est trop ingénieuse. 12
         Quelque reste d'amour qui vous parle d'Othon, 12
380 Madame, oubliez-en, s'il se peut, jusqu'au nom. 12
         Vous vous êtes vaincue en faveur de sa gloire, 12
         Goûtez un plein triomphe après votre victoire : 12
         Le dangereux récit que vous me commandez 12
         Est un nouveau combat où vous vous hasardez. 12
385 Votre âme n'en est pas encor si détachée 12
         Qu'il puisse aimer ailleurs sans qu'elle en soit touchée. 12
         Prenez moins d'intérêt à l'y voir réussir, 12
         Et fuyez le chagrin de vous en éclaircir. 12
Plautine
         Je le force moi-même à se montrer volage ; 12
390 Et regardant son change ainsi que mon ouvrage, 12
         J'y prends un intérêt qui n'a rien de jaloux : 12
         Qu'on l'accepte, qu'il règne, et tout m'en sera doux. 12
Flavie
         J'en doute ; et rarement une flamme si forte 12
         Souffre qu'à notre gré ses ardeurs…
Plautine
         Que t'importe ?
395 Laisse-m'en le hasard ; et sans dissimuler, 12
         Dis de quelle manière il a su lui parler. 12
Flavie
         N'imputez donc qu'à vous si votre âme inquiète 12
         En ressent malgré moi quelque gêne secrète. 12
         Othon à la princesse a fait un compliment, 12
400 Plus en homme de cour qu'en véritable amant. 12
         Son éloquence accorte, enchaînant avec grâce 12
         L'excuse du silence à celle de l'audace, 12
         En termes trop choisis accusait le respect 12
         D'avoir tant retardé cet hommage suspect. 12
405 Ses gestes concertés, ses regards de mesure 12
         N'y laissaient aucun mot aller à l'aventure : 12
         On ne voyait que pompe en tout ce qu'il peignait ; 12
         Jusque dans ses soupirs la justesse régnait, 12
         Et suivait pas à pas un effort de mémoire 12
410 Qu'il était plus aisé d'admirer que de croire. 12
         Camille semblait même assez de cet avis ; 12
         Elle aurait mieux goûté des discours moins suivis : 12
         Je l'ai vu dans ses yeux ; mais cette défiance 12
         Avait avec son cœur trop peu d'intelligence. 12
415 De ses justes soupçons ses souhaits indignés 12
         Les ont tout aussitôt détruits ou dédaignés : 12
         Elle a voulu tout croire ; et quelque retenue 12
         Qu'ait su garder l'amour dont elle est prévenue, 12
         On a vu, par ce peu qu'il laissait échapper, 12
420 Qu'elle prenait plaisir à se laisser tromper ; 12
         Et que si quelquefois l'horreur de la contrainte 12
         Forçait le triste Othon à soupirer sans feinte, 12
         Soudain l'avidité de régner sur son cœur 12
         Imputait à l'amour ces soupirs de douleur. 12
Plautine
         Et sa réponse enfin ?
Flavie
425 Elle a paru civile ;
         Mais la civilité n'est qu'amour en Camille, 12
         Comme en Othon l'amour n'est que civilité. 12
Plautine
         Et n'a-t-elle rien dit de sa légèreté, 12
         Rien de la foi qu'il semble avoir si mal gardée ? 12
Flavie
430 Elle a su rejeter cette fâcheuse idée, 12
         Et n'a pas témoigné qu'elle sût seulement 12
         Qu'on l'eût vu pour vos yeux soupirer un moment. 12
Plautine
         Mais qu'a-t-elle promis ?
Flavie
         Que son devoir fidèle
         Suivrait ce que Galba voudrait ordonner d'elle ; 12
435 Et de peur d'en trop dire et d'ouvrir trop son cœur, 12
         Elle l'a renvoyé soudain vers l'empereur. 12
         Il lui parle à présent. Qu'en dites-vous, madame, 12
         Et de cet entretien que souhaite votre âme ? 12
         Voulez-vous qu'on l'accepte ou qu'il n'obtienne rien ? 12
Plautine
440 Moi-même, à dire vrai, je ne le sais pas bien. 12
         Comme des deux côtés le coup me sera rude, 12
         J'aimerais à jouir de cette inquiétude, 12
         Et tiendrais à bonheur le reste de mes jours 12
         De n'en sortir jamais, et de douter toujours. 12
Flavie
445 Mais il faut se résoudre, et vouloir quelque chose. 12
Plautine
         Souffre sans m'alarmer que le ciel en dispose : 12
         Quand son ordre une fois en aura résolu, 12
         Il nous faudra vouloir ce qu'il aura voulu. 12
         Ma raison cependant cède Othon à l'empire : 12
450 Il est de mon honneur de ne m'en pas dédire ; 12
         Et soit ce grand souhait volontaire ou forcé, 12
         Il est beau d'achever comme on a commencé. 12
         Mais je vois Martian.
SCÈNE II
Plautine
         Que venez-vous m'apprendre ?
Martian
         Que de votre seul choix l'empire va dépendre, 12
         Madame.
Plautine
455 Quoi ? Galba voudrait suivre mon choix !
Martian
         Non ; mais de son conseil nous ne sommes que trois, 12
         Et si pour votre Othon vous voulez mon suffrage, 12
         Je vous le viens offrir avec un humble hommage. 12
Plautine
         Avec… ?
Martian
         Avec des vœux sincères et soumis,
460 Qui feront encor plus si l'espoir m'est permis. 12
Plautine
         Quels vœux et quel espoir ?
Martian
         Cet important service,
         Qu'un si profond respect vous offre en sacrifice… 12
Plautine
         Eh bien ! Il remplira mes désirs les plus doux ; 12
         Mais pour reconnaissance enfin que voulez-vous ? 12
Martian
         La gloire d'être aimé.
Plautine
         De qui ?
Martian
465 De vous, madame.
Plautine
         De moi-même ?
Martian
         De vous : j'ai des yeux, et mon âme…
Plautine
         Votre âme, en me faisant cette civilité, 12
         Devrait l'accompagner de plus de vérité : 12
         On n'a pas grande foi pour tant de déférence, 12
470 Lorsqu'on voit que la suite a si peu d'apparence. 12
         L'offre sans doute est belle, et bien digne d'un prix, 12
         Mais en le choisissant vous vous êtes mépris : 12
         Si vous me connaissiez, vous feriez mieux paraître… 12
Martian
         Hélas ! Mon mal ne vient que de vous trop connaître. 12
475 Mais vous-même, après tout, ne vous connaissez pas, 12
         Quand vous croyez si peu l'effet de vos appas. 12
         Si vous daigniez savoir quel est votre mérite, 12
         Vous ne douteriez point de l'amour qu'il excite. 12
         Othon m'en sert de preuve : il n'avait rien aimé, 12
480 Depuis que de Poppée il s'était vu charmé ; 12
         Bien que d'entre ses bras Néron l'eût enlevée, 12
         L'image dans son cœur s'en était conservée ; 12
         La mort même, la mort n'avait pu l'en chasser : 12
         À vous seule était dû l'honneur de l'effacer. 12
485 Vous seule d'un coup d'œil emportâtes la gloire 12
         D'en faire évanouir la plus douce mémoire, 12
         Et d'avoir su réduire à de nouveaux souhaits 12
         Ce cœur impénétrable aux plus charmants objets ; 12
         Et vous vous étonnez que pour vous je soupire ! 12
Plautine
490 Je m'étonne bien plus que vous me l'osiez dire ; 12
         Je m'étonne de voir qu'il ne vous souvient plus 12
         Que l'heureux Martian fut l'esclave Icélus, 12
         Qu'il a changé de nom sans changer de visage. 12
Martian
         C'est ce crime du sort qui m'enfle le courage : 12
495 Lorsqu'en dépit de lui je suis ce que je suis, 12
         On voit ce que je vaux, voyant ce que je puis. 12
         Un pur hasard sans nous règle notre naissance ; 12
         Mais comme le mérite est en notre puissance, 12
         La honte d'un destin qu'on vit mal assorti 12
500 Fait d'autant plus d'honneur quand on en est sorti. 12
         Quelque tache en mon sang que laissent mes ancêtres, 12
         Depuis que nos Romains ont accepté des maîtres, 12
         Ces maîtres ont toujours fait choix de mes pareils 12
         Pour les premiers emplois et les secrets conseils : 12
505 Ils ont mis en nos mains la fortune publique ; 12
         Ils ont soumis la terre à notre politique ; 12
         Patrobe, Polyclète, et Narcisse, et Pallas, 12
         Ont déposé des rois et donné des états. 12
         On nous élève au trône au sortir de nos chaînes ; 12
510 Sous Claude on vit Félix le mari de trois reines ; 12
         Et quand l'amour en moi vous présente un époux, 12
         Vous me traitez d'esclave, et d'indigne de vous ! 12
         Madame, en quelque rang que vous ayez pu naître, 12
         C'est beaucoup que d'avoir l'oreille du grand maître. 12
515 Vinius est consul, et Lacus est préfet ; 12
         Je ne suis l'un ni l'autre, et suis plus en effet ; 12
         Et de ces consulats, et de ces préfectures, 12
         Je puis, quand il me plaît, faire des créatures : 12
         Galba m'écoute enfin ; et c'est être aujourd'hui, 12
520 Quoique sans ces grands noms, le premier d'après lui. 12
Plautine
         Pardonnez donc, seigneur, si je me suis méprise : 12
         Mon orgueil dans vos fers n'a rien qui l'autorise. 12
         Je viens de me connaître, et me vois à mon tour 12
         Indigne des honneurs qui suivent votre amour. 12
525 Avoir brisé ces fers fait un degré de gloire 12
         Au-dessus des consuls, des préfets du prétoire ; 12
         Et si de cet amour je n'ose être le prix, 12
         Le respect m'en empêche et non plus le mépris. 12
         On m'avait dit pourtant que souvent la nature 12
530 Gardait en vos pareils sa première teinture, 12
         Que ceux de nos césars qui les ont écoutés 12
         Ont tous souillé leurs noms par quelques lâchetés, 12
         Et que pour dérober l'empire à cette honte 12
         L'univers a besoin qu'un vrai héros y monte. 12
535 C'est ce qui me faisait y souhaiter Othon ; 12
         Mais à ce que j'apprends ce souhait n'est pas bon. 12
         Laissons-en faire aux dieux, et faites-vous justice ; 12
         D'un cœur vraiment romain dédaignez le caprice. 12
         Cent reines à l'envi vous prendront pour époux : 12
540 Félix en eut bien trois, et valait moins que vous. 12
Martian
         Madame, encore un coup, souffrez que je vous aime. 12
         Songez que dans ma main j'ai le pouvoir suprême, 12
         Qu'entre Othon et Pison mon suffrage incertain, 12
         Suivant qu'il penchera, va faire un souverain. 12
545 Je n'ai fait jusqu'ici qu'empêcher l'hyménée 12
         Qui d'Othon avec vous eût joint la destinée : 12
         J'aurais pu hasarder quelque chose de plus ; 12
         Ne m'y contraignez point à force de refus. 12
         Quand vous cédez Othon, me souffrir en sa place, 12
550 Peut-être ce sera faire plus d'une grâce ; 12
         Car de vous voir à lui ne l'espérez jamais. 12
SCÈNE III
Lacus
         Madame, enfin Galba s'accorde à vos souhaits ; 12
         Et j'ai tant fait sur lui, que dès cette journée, 12
         De vous avec Othon il consent l'hyménée. 12
Plautine
555 Qu'en dites-vous, seigneur ? Pourrez-vous bien souffrir 12
         Cet hymen que Lacus de sa part vient m'offrir ? 12
         Le grand maître a parlé, voudrez-vous l'en dédire, 12
         Vous qu'on voit après lui le premier de l'empire ? 12
         Dois-je me ravaler jusques à cet époux ? 12
560 Ou dois-je par votre ordre aspirer jusqu'à vous ? 12
Lacus
         Quel énigme est-ce-ci, madame ?
Plautine
         Sa grande âme
         Me faisait tout à l'heure un présent de sa flamme ; 12
         Il m'assurait qu'Othon jamais ne m'obtiendrait, 12
         Et disait à demi qu'un refus nous perdrait. 12
565 Vous m'osez cependant assurer du contraire ; 12
         Et je ne sais pas bien quelle réponse y faire. 12
         Comme en de certains temps il fait bon s'expliquer, 12
         En d'autres il vaut mieux ne s'y point embarquer. 12
         Grands ministres d'état, accordez-vous ensemble, 12
570 Et je pourrai vous dire après ce qui m'en semble. 12
SCÈNE IV
Lacus
         Vous aimez donc Plautine, et c'est là cette foi 12
         Qui contre Vinius vous attachait à moi ? 12
Martian
         Si les yeux de Plautine ont pour moi quelque charme, 12
         Y trouvez-vous, seigneur, quelque sujet d'alarme ? 12
575 Le moment bienheureux qui m'en ferait l'époux 12
         Réunirait par moi Vinius avec vous. 12
         Par là de nos trois cœurs l'amitié ressaisie, 12
         En déracinerait et haine et jalousie. 12
         Le pouvoir de tous trois, par tous trois affermi, 12
580 Aurait pour nœud commun son gendre en votre ami : 12
         Et quoi que contre vous il osât entreprendre… 12
Lacus
         Vous seriez mon ami, mais vous seriez son gendre ; 12
         Et c'est un faible appui des intérêts de cour 12
         Qu'une vieille amitié contre un nouvel amour. 12
585 Quoi que veuille exiger une femme adorée, 12
         La résistance est vaine ou de peu de durée ; 12
         Elle choisit ses temps, et les choisit si bien, 12
         Qu'on se voit hors d'état de lui refuser rien. 12
         Vous-même êtes-vous sûr que ce nœud la retienne 12
590 D'ajouter, s'il le faut, votre perte à la mienne ? 12
         Apprenez que des cœurs séparés à regret 12
         Trouvent de se rejoindre aisément le secret. 12
         Othon n'a pas pour elle éteint toutes ses flammes ; 12
         Il sait comme aux maris on arrache les femmes ; 12
595 Cet art sur son exemple est commun aujourd'hui, 12
         Et son maître Néron l'avait appris de lui. 12
         Après tout, je me trompe, ou près de cette belle… 12
Martian
         J'espère en Vinius, si je n'espère en elle ; 12
         Et l'offre pour Othon de lui donner ma voix 12
600 Soudain en ma faveur emportera son choix. 12
Lacus
         Quoi ? Vous nous donneriez vous-même Othon pour maître ? 12
Martian
         Et quel autre dans Rome est plus digne de l'être ? 12
Lacus
         Ah ! Pour en être digne, il l'est, et plus que tous ; 12
         Mais aussi, pour tout dire, il en sait trop pour nous. 12
605 Il sait trop ménager ses vertus et ses vices. 12
         Il était sous Néron de toutes ses délices ; 12
         Et la Lusitanie a vu ce même Othon 12
         Gouverner en César et juger en Caton. 12
         Tout favori dans Rome, et tout maître en province, 12
610 De lâche courtisan il s'y montra grand prince ; 12
         Et son âme ployant, attendant l'avenir, 12
         Sait faire également sa cour, et la tenir. 12
         Sous un tel souverain nous sommes peu de chose ; 12
         Son soin jamais sur nous tout à fait ne repose : 12
615 Sa main seule départ ses libéralités ; 12
         Son choix seul distribue états et dignités. 12
         Du timon qu'il embrasse il se fait le seul guide, 12
         Consulte et résout seul, écoute et seul décide, 12
         Et quoique nos emplois puissent faire du bruit, 12
620 Sitôt qu'il nous veut perdre, un coup d'œil nous détruit. 12
         Voyez d'ailleurs Galba, quel pouvoir il nous laisse, 12
         En quel poste sous lui nous a mis sa faiblesse, 12
         Nos ordres règlent tout, nous donnons, retranchons ; 12
         Rien n'est exécuté dès que nous l'empêchons : 12
625 Comme par un de nous il faut que tout s'obtienne, 12
         Nous voyons notre cour plus grosse que la sienne ; 12
         Et notre indépendance irait au dernier point, 12
         Si l'heureux Vinius ne la partageait point : 12
         Notre unique chagrin est qu'il nous la dispute. 12
630 L'âge met cependant Galba près de sa chute ; 12
         De peur qu'il nous entraîne, il faut un autre appui ; 12
         Mais il le faut pour nous aussi faible que lui. 12
         Il nous en faut prendre un qui satisfait des titres, 12
         Nous laisse du pouvoir les suprêmes arbitres. 12
635 Pison a l'âme simple et l'esprit abattu ; 12
         S'il a grande naissance, il a peu de vertu : 12
         Non de cette vertu qui déteste le crime ; 12
         Sa probité sévère est digne qu'on l'estime ; 12
         Elle a tout ce qui fait un grand homme de bien ; 12
640 Mais en un souverain c'est peu de chose, ou rien. 12
         Il faut de la prudence, il faut de la lumière, 12
         Il faut de la vigueur adroite autant que fière, 12
         Qui pénètre, éblouisse, et sème des appas… 12
         Il faut mille vertus enfin qu'il n'aura pas. 12
645 Lui-même il nous priera d'avoir soin de l'empire, 12
         En saura seulement ce qu'il nous plaira dire : 12
         Plus nous l'y tiendrons bas, plus il nous mettra haut ; 12
         Et c'est là justement le maître qu'il nous faut. 12
Martian
         Mais, seigneur, sur le trône élever un tel homme, 12
650 C'est mal servir l'état, et faire opprobre à Rome. 12
Lacus
         Et qu'importe à tous deux de Rome et de l'état ? 12
         Qu'importe qu'on leur voie ou plus ou moins d'éclat ? 12
         Faisons nos sûretés, et moquons-nous du reste. 12
         Point, point de bien public s'il nous devient funeste. 12
655 De notre grandeur seule ayons des cœurs jaloux ; 12
         Ne vivons que pour nous, et ne pensons qu'à nous. 12
         Je vous le dis encor : mettre Othon sur nos têtes, 12
         C'est nous livrer tous deux à d'horribles tempêtes. 12
         Si nous l'en voulons croire, il nous devra le tout ; 12
660 Mais de ce grand projet s'il vient par nous à bout, 12
         Vinius en aura lui seul tout l'avantage : 12
         Comme il l'a proposé, ce sera son ouvrage ; 12
         Et la mort, ou l'exil, ou les abaissements, 12
         Seront pour vous et moi ses vrais remercîments. 12
Martian
665 Oui, notre sûreté veut que Pison domine : 12
         Obtenez-en pour moi qu'il m'assure Plautine ; 12
         Je vous promets pour lui mon suffrage à ce prix. 12
         La violence est juste après de tels mépris. 12
         Commençons à jouir par là de son empire, 12
670 Et voyons s'il est homme à nous oser dédire. 12
Lacus
         Quoi ? Votre amour toujours fera son capital 12
         Des attraits de Plautine et du nœud conjugal ! 12
         Eh bien ! Il faudra voir qui sera plus utile 12
         D'en croire… Mais voici la princesse Camille. 12
SCÈNE V
Camille
675 Je vous rencontre ensemble ici fort à propos, 12
         Et voulais à tous deux vous dire quatre mots. 12
         Si j'en crois certain bruit que je ne puis vous taire, 12
         Vous poussez un peu loin l'orgueil du ministère : 12
         On dit que sur mon rang vous étendez sa loi, 12
680 Et que vous vous mêlez de disposer de moi. 12
Martian
         Nous, madame ?
Camille
         Faut-il que je vous obéisse,
         Moi, dont Galba prétend faire une impératrice ? 12
Lacus
         L'un et l'autre sait trop quel respect vous est dû. 12
Camille
         Le crime en est plus grand, si vous l'avez perdu. 12
685 Parlez, qu'avez-vous dit à Galba l'un et l'autre ? 12
Martian
         Sa pensée a voulu s'assurer sur la nôtre ; 12
         Et s'étant proposé le choix d'un successeur, 12
         Pour laisser à l'empire un digne possesseur, 12
         Sur ce don imprévu qu'il fait du diadème, 12
690 Vinius a parlé, Lacus a fait de même. 12
Camille
         Et ne savez-vous point, et Vinius, et vous, 12
         Que ce grand successeur doit être mon époux ? 12
         Que le don de ma main suit ce don de l'empire ? 12
         Galba, par vos conseils, voudrait-il s'en dédire ? 12
Lacus
695 Il est toujours le même, et nous avons parlé 12
         Suivant ce qu'à tous deux le ciel a révélé : 12
         En ces occasions, lui qui tient les couronnes 12
         Inspire les avis sur le choix des personnes. 12
         Nous avons cru d'ailleurs pouvoir sans attentat 12
700 Faire vos intérêts de ceux de tout l'état : 12
         Vous ne voudriez pas en avoir de contraires. 12
Camille
         Vous n'avez, vous ni lui, pensé qu'à vos affaires ; 12
         Et nous offrir Pison, c'est assez témoigner… 12
Lacus
         Le trouvez-vous, madame, indigne de régner ? 12
705 Il a de la vertu, de l'esprit, du courage ; 12
         Il a de plus…
Camille
         De plus, il a votre suffrage,
         Et c'est assez de quoi mériter mes refus. 12
         Par respect de son sang, je ne dis rien de plus. 12
Martian
         Aimeriez-vous Othon, que Vinius propose, 12
710 Othon, dont vous savez que Plautine dispose, 12
         Et qui n'aspire ici qu'à lui donner sa foi ? 12
Camille
         Qu'il brûle encor pour elle, ou la quitte pour moi, 12
         Ce n'est pas votre affaire ; et votre exactitude 12
         Se charge en ma faveur de trop d'inquiétude. 12
Lacus
715 Mais l'empereur consent qu'il l'épouse aujourd'hui ; 12
         Et moi-même je viens de l'obtenir pour lui. 12
Camille
         Vous en a-t-il prié ? Dites, ou si l'envie… 12
Lacus
         Un véritable ami n'attend point qu'on le prie. 12
Camille
         Cette amitié me charme, et je dois avouer 12
720 Qu'Othon a jusqu'ici tout lieu de s'en louer, 12
         Que l'heureux contre-temps d'un si rare service… 12
Lacus
         Madame…
Camille
         Croyez-moi, mettez bas l'artifice.
         Ne vous hasardez point à faire un empereur. 12
         Galba connaît l'empire, et je connais mon cœur : 12
725 Je sais ce qui m'est propre ; il voit ce qu'il doit faire, 12
         Et quel prince à l'état est le plus salutaire. 12
         Si le ciel vous inspire, il aura soin de nous, 12
         Et saura sur ce point nous accorder sans vous. 12
Lacus
         Si Pison vous déplaît, il en est quelques autres… 12
Camille
730 N'attachez point ici mes intérêts aux vôtres. 12
         Vous avez de l'esprit, mais j'ai des yeux perçants : 12
         Je vois qu'il vous est doux d'être les tout-puissants ; 12
         Et je n'empêche point qu'on ne vous continue 12
         Votre toute-puissance au point qu'elle est venue ; 12
735 Mais quant à cet époux, vous me ferez plaisir 12
         De trouver bon qu'enfin je puisse le choisir. 12
         Je m'aime un peu moi-même, et n'ai pas grande envie 12
         De vous sacrifier le repos de ma vie. 12
Martian
         Puisqu'il doit avec vous régir tout l'univers… 12
Camille
740 Faut-il vous dire encor que j'ai des yeux ouverts ? 12
         Je vois jusqu'en vos cœurs, et m'obstine à me taire ; 12
         Mais je pourrais enfin dévoiler le mystère. 12
Martian
         Si l'empereur nous croit…
Camille
         Sans doute il vous croira ;
         Sans doute je prendrai l'époux qu'il m'offrira : 12
745 Soit qu'il plaise à mes yeux, soit qu'il me choque en l'âme, 12
         Il sera votre maître, et je serai sa femme ; 12
         Le temps me donnera sur lui quelque pouvoir, 12
         Et vous pourrez alors vous en apercevoir. 12
         Voilà les quatre mots que j'avais à vous dire : 12
         Pensez-y.
SCÈNE VI
Martian
750 Ce courroux, que Pison nous attire…
Lacus
         Vous vous en alarmez ? Laissons-la discourir, 12
         Et ne nous perdons pas de crainte de périr. 12
Martian
         Vous voyez quel orgueil contre nous l'intéresse. 12
Lacus
         Plus elle m'en fait voir, plus je vois sa faiblesse. 12
755 Faisons régner Pison ; et malgré ce courroux, 12
         Vous verrez qu'elle-même aura besoin de nous. 12
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
Camille
         Ton frère te l'a dit, Albiane ?
Albiane
         Oui, madame :
         Galba choisit Pison, et vous êtes sa femme, 12
         Ou pour en mieux parler, l'esclave de Lacus, 12
760 À moins d'un éclatant et généreux refus. 12
Camille
         Et que devient Othon ?
Albiane
         Vous allez voir sa tête
         De vos trois ennemis affermir la conquête : 12
         Je veux dire assurer votre main à Pison, 12
         Et l'empire aux tyrans qui font régner son nom. 12
765 Car comme il n'a pour lui qu'une suite d'ancêtres, 12
         Lacus et Martian vont être nos vrais maîtres ; 12
         Et Pison ne sera qu'un idole sacré 12
         Qu'ils tiendront sur l'autel pour répondre à leur gré. 12
         Sa probité stupide autant comme farouche 12
770 À prononcer leurs lois asservira sa bouche ; 12
         Et le premier arrêt qu'ils lui feront donner 12
         Les défera d'Othon, qui les peut détrôner. 12
Camille
         Ô dieux ! Que je le plains !
Albiane
         Il est sans doute à plaindre,
         Si vous l'abandonnez à tout ce qu'il doit craindre ; 12
775 Mais comme enfin la mort finira son ennui, 12
         Je crains fort de vous voir plus à plaindre que lui. 12
Camille
         L'hymen sur un époux donne quelque puissance. 12
Albiane
         Octavie a péri sur cette confiance. 12
         Son sang qui fume encor vous montre à quel destin 12
780 Peut exposer vos jours un nouveau Tigellin. 12
         Ce grand choix vous en donne à craindre deux ensemble ; 12
         Et pour moi, plus j'y songe, et plus pour vous je tremble. 12
Camille
         Quel remède, Albiane ?
Albiane
         Aimer, et faire voir…
Camille
         Que l'amour est sur moi plus fort que le devoir ? 12
Albiane
785 Songez moins à Galba qu'à Lacus, qui vous brave, 12
         Et qui vous fait encor braver par un esclave. 12
         Songez à vos périls, et peut-être à son tour 12
         Ce devoir passera du côté de l'amour. 12
         Bien que nous devions tout aux puissances suprêmes, 12
790 Madame, nous devons quelque chose à nous-mêmes ; 12
         Surtout quand nous voyons des ordres dangereux, 12
         Sous ces grands souverains, partir d'autres que d'eux. 12
Camille
         Mais Othon m'aime-t-il ?
Albiane
         S'il vous aime ? Ah ! Madame.
Camille
         On a cru que Plautine avait toute son âme. 12
Albiane
795 On l'a dû croire aussi, mais on s'est abusé : 12
         Autrement Vinius l'aurait-il proposé ? 12
         Aurait-il pu trahir l'espoir d'en faire un gendre ? 12
Camille
         En feignant de l'aimer que pouvait-il prétendre ? 12
Albiane
         De s'approcher de vous, et se faire en la cour 12
800 Un accès libre et sûr pour un plus digne amour. 12
         De Vinius par là gagnant la bienveillance, 12
         Il a su le jeter dans une autre espérance, 12
         Et le flatter d'un rang plus haut et plus certain, 12
         S'il devenait par vous empereur de sa main. 12
805 Vous voyez à ces soins que Vinius s'applique, 12
         En même temps qu'Othon auprès de vous s'explique. 12
Camille
         Mais à se déclarer il a bien attendu. 12
Albiane
         Mon frère jusque-là vous en a répondu. 12
Camille
         Tandis, tu m'as réduite à faire un peu d'avance, 12
810 À consentir qu'Albin combattît son silence, 12
         Et même Vinius, dès qu'il me l'a nommé, 12
         A pu voir aisément qu'il pourrait être aimé. 12
Albiane
         C'est la gêne où réduit celles de votre sorte 12
         La scrupuleuse loi du respect qu'on leur porte : 12
815 Il arrête les vœux, captive les désirs, 12
         Abaisse les regards, étouffe les soupirs, 12
         Dans le milieu du cœur enchaîne la tendresse ; 12
         Et tel est en aimant le sort d'une princesse, 12
         Que quelque amour qu'elle ait et qu'elle ait pu donner, 12
820 Il faut qu'elle devine, et force à deviner ; 12
         Quelque peu qu'on lui die, on craint de lui trop dire : 12
         À peine on se hasarde à jurer qu'on l'admire ; 12
         Et pour apprivoiser ce respect ennemi, 12
         Il faut qu'en dépit d'elle elle s'offre à demi. 12
825 Voyez-vous comme Othon saurait encor se taire, 12
         Si je ne l'avais fait enhardir par mon frère ? 12
Camille
         Tu le crois donc, qu'il m'aime ?
Albiane
         Et qu'il lui serait doux
         Que vous eussiez pour lui l'amour qu'il a pour vous. 12
Camille
         Hélas ! Que cet amour croit tôt ce qu'il souhaite ! 12
830 En vain la raison parle, en vain elle inquiète, 12
         En vain la défiance ose ce qu'elle peut, 12
         Il veut croire, et ne croit que parce qu'il le veut. 12
         Pour Plautine ou pour moi je vois du stratagème, 12
         Et m'obstine avec joie à m'aveugler moi-même. 12
835 Je plains cette abusée, et c'est moi qui la suis 12
         Peut-être, et qui me livre à d'éternels ennuis ; 12
         Peut-être, en ce moment qu'il m'est doux de te croire, 12
         De ses vœux à Plautine il assure la gloire : 12
         Peut-être…
SCÈNE II
Albin
         L'empereur vient ici vous trouver,
840 Pour vous dire son choix, et le faire approuver. 12
         S'il vous déplaît, madame, il faut de la constance ; 12
         Il faut une fidèle et noble résistance ; 12
         Il faut…
Camille
         De mon devoir je saurai prendre soin.
         Allez chercher Othon pour en être témoin. 12
SCÈNE III
Galba
845 Quand la mort de mes fils désola ma famille, 12
         Ma nièce, mon amour vous prit dès lors pour fille ; 12
         Et regardant en vous les restes de mon sang, 12
         Je flattai ma douleur en vous donnant leur rang. 12
         Rome, qui m'a depuis chargé de son empire, 12
850 Quand sous le poids de l'âge à peine je respire, 12
         A vu ce même amour me le faire accepter, 12
         Moins pour me seoir si haut que pour vous y porter. 12
         Non que si jusque-là Rome pouvait renaître, 12
         Qu'elle fût en état de se passer de maître, 12
855 Je ne me crusse digne, en cet heureux moment, 12
         De commencer par moi son rétablissement ; 12
         Mais cet empire immense est trop vaste pour elle : 12
         À moins que d'une tête un si grand corps chancelle ; 12
         Et pour le nom des rois son invincible horreur 12
860 S'est d'ailleurs si bien faite aux lois d'un empereur, 12
         Qu'elle ne peut souffrir, après cette habitude, 12
         Ni pleine liberté, ni pleine servitude. 12
         Elle veut donc un maître, et Néron condamné 12
         Fait voir ce qu'elle veut en un front couronné. 12
865 Vindex, Rufus, ni moi, n'avons causé sa perte ; 12
         Ses crimes seuls l'ont faite, et le ciel l'a soufferte, 12
         Pour marque aux souverains qu'ils doivent par l'effet 12
         Répondre dignement au grand choix qu'il en fait. 12
         Jusques à ce grand coup, un honteux esclavage 12
870 D'une seule maison nous faisait l'héritage. 12
         Rome n'en a repris, au lieu de liberté, 12
         Qu'un droit de mettre ailleurs la souveraineté ; 12
         Et laisser après moi dans le trône un grand homme, 12
         C'est tout ce qu'aujourd'hui je puis faire pour Rome. 12
875 Prendre un si noble soin, c'est en prendre de vous : 12
         Ce maître qu'il lui faut vous est dû pour époux ; 12
         Et mon zèle s'unit à l'amour paternelle 12
         Pour vous en donner un digne de vous et d'elle. 12
         Jule et le grand Auguste ont choisi dans leur sang, 12
880 Ou dans leur alliance, à qui laisser ce rang. 12
         Moi, sans considérer aucun nœud domestique, 12
         J'ai fait ce choix comme eux, mais dans la république : 12
         Je l'ai fait de Pison ; c'est le sang de Crassus, 12
         C'est celui de Pompée, il en a les vertus, 12
885 Et ces fameux héros dont il suivra la trace 12
         Joindront de si grands noms aux grands noms de ma race, 12
         Qu'il n'est point d'hyménée en qui l'égalité 12
         Puisse élever l'empire à plus de dignité. 12
Camille
         J'ai tâché de répondre à cet amour de père 12
890 Par un tendre respect qui chérit et révère, 12
         Seigneur ; et je vois mieux encor par ce grand choix, 12
         Et combien vous m'aimez, et combien je vous dois. 12
         Je sais ce qu'est Pison et quelle est sa noblesse ; 12
         Mais si j'ose à vos yeux montrer quelque faiblesse, 12
895 Quelque digne qu'il soit et de Rome et de moi, 12
         Je tremble à lui promettre et mon cœur et ma foi ; 12
         Et j'avouerai, seigneur, que pour mon hyménée 12
         Je crois tenir un peu de Rome où je suis née. 12
         Je ne demande point la pleine liberté, 12
900 Puisqu'elle en a mis bas l'intrépide fierté ; 12
         Mais si vous m'imposez la pleine servitude, 12
         J'y trouverai, comme elle, un joug un peu bien rude. 12
         Je suis trop ignorante en matière d'état 12
         Pour savoir quel doit être un si grand potentat ; 12
905 Mais Rome dans ses murs n'a-t-elle qu'un seul homme, 12
         N'a-t-elle que Pison qui soit digne de Rome ? 12
         Et dans tous ses états n'en saurait-on voir deux 12
         Que puissent vos bontés hasarder à mes vœux ? 12
         Néron fit aux vertus une cruelle guerre, 12
910 S'il en a dépeuplé les trois parts de la terre, 12
         Et si, pour nous donner de dignes empereurs, 12
         Pison seul avec vous échappe à ses fureurs. 12
         Il est d'autres héros dans un si vaste empire ; 12
         Il en est qu'après vous on se plairait d'élire, 12
915 Et qui sauraient mêler, sans vous faire rougir, 12
         L'art de gagner les cœurs au grand art de régir. 12
         D'une vertu sauvage on craint un dur empire, 12
         Souvent on s'en dégoûte au moment qu'on l'admire ; 12
         Et puisque ce grand choix me doit faire un époux, 12
920 Il serait bon qu'il eût quelque chose de doux, 12
         Qu'on vît en sa personne également paraître 12
         Les grâces d'un amant et les hauteurs d'un maître, 12
         Et qu'il fût aussi propre à donner de l'amour 12
         Qu'à faire ici trembler sous lui toute sa cour. 12
925 Souvent un peu d'amour dans les cœurs des monarques 12
         Accompagne assez bien leurs plus illustres marques. 12
         Ce n'est pas qu'après tout je pense à résister : 12
         J'aime à vous obéir, seigneur, sans contester. 12
         Pour prix d'un sacrifice où mon cœur se dispose, 12
930 Permettez qu'un époux me doive quelque chose. 12
         Dans cette servitude où se plaît mon désir, 12
         C'est quelque liberté qu'un ou deux à choisir. 12
         Votre Pison peut-être aura de quoi me plaire, 12
         Quand il ne sera plus un mari nécessaire ; 12
935 Et son amour pour moi sera plus assuré, 12
         S'il voit à quels rivaux je l'aurai préféré. 12
Galba
         Ce long raisonnement dans sa délicatesse 12
         À vos tendres respects mêle beaucoup d'adresse. 12
         Si le refus n'est juste, il est doux et civil. 12
940 Parlez donc, et sans feinte, Othon vous plairait-il ? 12
         On me l'a proposé, qu'y trouvez-vous à dire ? 12
Camille
         L'avez-vous cru d'abord indigne de l'empire, 12
         Seigneur ?
Galba
         Non ; mais depuis, consultant ma raison,
         J'ai trouvé qu'il fallait lui préférer Pison. 12
945 Sa vertu, plus solide et toute inébranlable, 12
         Nous fera, comme Auguste, un siècle incomparable, 12
         Où l'autre, par Néron dans le vice abîmé, 12
         Ramènera ce luxe où sa main l'a formé, 12
         Et tous les attentats de l'infâme licence 12
950 Dont il osa souiller la suprême puissance. 12
Camille
         Othon près d'un tel maître a su se ménager, 12
         Jusqu'à ce que le temps ait pu l'en dégager. 12
         Qui sait faire sa cour se fait aux mœurs du prince ; 12
         Mais il fut tout à soi quand il fut en province ; 12
955 Et sa haute vertu par d'illustres effets 12
         Y dissipa soudain ces vices contrefaits. 12
         Chaque jour a sous vous grossi sa renommée ; 12
         Mais Pison n'eut jamais de charge ni d'armée ; 12
         Et comme il a vécu jusqu'ici sans emploi, 12
960 On ne sait ce qu'il vaut que sur sa bonne foi. 12
         Je veux croire, en faveur des héros de sa race, 12
         Qu'il en a les vertus, qu'il en suivra la trace, 12
         Qu'il en égalera les plus illustres noms ; 12
         Mais j'en croirais bien mieux de grandes actions. 12
965 Si dans un long exil il a paru sans vice, 12
         La vertu des bannis souvent n'est qu'artifice. 12
         Sans vous avoir servi, vous l'avez ramené ; 12
         Mais l'autre est le premier qui vous ait couronné ; 12
         Dès qu'il vit deux partis, il se rangea du vôtre : 12
970 Ainsi l'un vous doit tout, et vous devez à l'autre. 12
Galba
         Vous prendrez donc le soin de m'acquitter vers lui ; 12
         Et comme pour l'empire il faut un autre appui, 12
         Vous croirez que Pison est plus digne de Rome : 12
         Pour ne plus en douter suffit que je le nomme. 12
Camille
975 Pour Rome et son empire, après vous je le croi ; 12
         Mais je doute si l'autre est moins digne de moi. 12
Galba
         Doutez-en : un tel doute est bien digne d'une âme 12
         Qui voudrait de Néron revoir le siècle infâme, 12
         Et qui voyant qu'Othon lui ressemble le mieux… 12
Camille
980 Choisissez de vous-même, et je ferme les yeux. 12
         Que vos seules bontés de tout mon sort ordonnent : 12
         Je me donne en aveugle à qui qu'elles me donnent. 12
         Mais quand vous consultez Lacus et Martian, 12
         Un époux de leur main me paraît un tyran ; 12
985 Et si j'ose tout dire en cette conjoncture, 12
         Je regarde Pison comme leur créature, 12
         Qui régnant par leur ordre et leur prêtant sa voix, 12
         Me forcera moi-même à recevoir leurs lois. 12
         Je ne veux point d'un trône où je sois leur captive, 12
990 Où leur pouvoir m'enchaîne, et quoi qu'il en arrive, 12
         J'aime mieux un mari qui sache être empereur, 12
         Qu'un mari qui le soit et souffre un gouverneur. 12
Galba
         Ce n'est pas mon dessein de contraindre les âmes. 12
         N'en parlons plus : dans Rome il sera d'autres femmes 12
995 À qui Pison en vain n'offrira pas sa foi. 12
         Votre main est à vous, mais l'empire est à moi. 12
SCÈNE IV
Galba
         Othon, est-il bien vrai que vous aimiez Camille ? 12
Othon
         Cette témérité m'est sans doute inutile ; 12
         Mais si j'osais, seigneur, dans mon sort adouci… 12
Galba
1000 Non, non : si vous l'aimez, elle vous aime aussi. 12
         Son amour près de moi vous rend de tels offices, 12
         Que je vous en fais don pour prix de vos services. 12
         Ainsi, bien qu'à Lacus j'aye accordé pour vous 12
         Qu'aujourd'hui de Plautine on vous verra l'époux, 12
1005 L'illustre et digne ardeur d'une flamme si belle 12
         M'en fait révoquer l'ordre, et vous obtient pour elle. 12
Othon
         Vous m'en voyez de joie interdit et confus. 12
         Quand je me prononçais moi-même un prompt refus, 12
         Que j'attendais l'effet d'une juste colère, 12
1010 Je suis assez heureux pour ne vous pas déplaire ! 12
         Et loin de condamner des vœux trop élevés… 12
Galba
         Vous savez mal encor combien vous lui devez : 12
         Son cœur de telle force à votre hymen aspire, 12
         Que pour mieux être à vous, il renonce à l'empire. 12
1015 Choisissez donc ensemble, à communs sentiments, 12
         Des charges dans ma cour, ou des gouvernements ; 12
         Vous n'avez qu'à parler.
Othon
         Seigneur, si la princesse…
Galba
         Pison n'en voudra pas dédire ma promesse. 12
         Je l'ai nommé César, pour le faire empereur : 12
1020 Vous savez ses vertus, je réponds de son cœur. 12
         Adieu. Pour observer la forme accoutumée, 12
         Je le vais de ma main présenter à l'armée. 12
         Pour Camille, en faveur de cet heureux lien, 12
         Tenez-vous assuré qu'elle aura tout mon bien : 12
1025 Je la fais dès ce jour mon unique héritière. 12
SCÈNE V
Camille
         Vous pouvez voir par là mon âme toute entière, 12
         Seigneur ; et je voudrais en vain la déguiser, 12
         Après ce que pour vous l'amour me fait oser. 12
         Ce que Galba pour moi prend le soin de vous dire… 12
Othon
1030 Quoi donc, madame ? Othon vous coûterait l'empire ? 12
         Il sait mieux ce qu'il vaut, et n'est pas d'un tel prix 12
         Qu'il le faille acheter par ce noble mépris. 12
         Il se doit opposer à cet effort d'estime 12
         Où s'abaisse pour lui ce cœur trop magnanime, 12
1035 Et par un même effort de magnanimité, 12
         Rendre une âme si haute au trône mérité. 12
         D'un si parfait amour quelles que soient les causes… 12
Camille
         Je ne sais point, seigneur, faire valoir les choses : 12
         Et dans ce prompt succès dont nos cœurs sont charmés, 12
1040 Vous me devez bien moins que vous ne présumez. 12
         Il semble que pour vous je renonce à l'empire, 12
         Et qu'un amour aveugle ait su me le prescrire. 12
         Je vous aime, il est vrai ; mais si l'empire est doux, 12
         Je crois m'en assurer quand je me donne à vous. 12
1045 Tant que vivra Galba, le respect de son âge, 12
         Du moins apparemment, soutiendra son suffrage : 12
         Pison croira régner ; mais peut-être qu'un jour 12
         Rome se permettra de choisir à son tour. 12
         À faire un empereur alors quoi qui l'excite, 12
1050 Qu'elle en veuille la race, ou cherche le mérite, 12
         Notre union aura des voix de tous côtés, 12
         Puisque j'en ai le sang, et vous les qualités. 12
         Sous un nom si fameux qui vous rend préférable, 12
         L'héritier de Galba sera considérable : 12
1055 On aimera ce titre en un si digne époux, 12
         Et l'empire est à moi, si l'on me voit à vous. 12
Othon
         Ah ! Madame, quittez cette vaine espérance 12
         De nous voir quelque jour remettre en la balance : 12
         S'il faut que de Pison on accepte la loi, 12
1060 Rome, tant qu'il vivra, n'aura plus d'yeux pour moi ; 12
         Elle a beau murmurer contre un indigne maître, 12
         Elle en souffre, pour lâche ou méchant qu'il puisse être. 12
         Tibère était cruel, Caligule brutal, 12
         Claude faible, Néron en forfaits sans égal : 12
1065 Il se perdit lui-même à force de grands crimes ; 12
         Mais le reste a passé pour princes légitimes. 12
         Claude même, ce Claude et sans cœur et sans yeux, 12
         À peine les ouvrit qu'il devint furieux ; 12
         Et Narcisse et Pallas, l'ayant mis en furie, 12
1070 Firent sous son aveu régner la barbarie. 12
         Il régna toutefois, bien qu'il se fît haïr, 12
         Jusqu'à ce que Néron se fâchât d'obéir ; 12
         Et ce monstre ennemi de la vertu romaine 12
         N'a succombé que tard sous la commune haine. 12
1075 Par ce qu'ils ont osé, jugez sur vos refus 12
         Ce qu'osera Pison gouverné par Lacus. 12
         Il aura peine à voir, lui qui pour vous soupire, 12
         Que votre hymen chez moi laisse un droit à l'empire. 12
         Chacun sur ce penchant voudra faire sa cour ; 12
1080 Et le pouvoir suprême enhardit bien l'amour. 12
         Si Néron, qui m'aimait, osa m'ôter Poppée, 12
         Jugez, pour ressaisir votre main usurpée, 12
         Quel scrupule on aura du plus noir attentat 12
         Contre un rival ensemble et d'amour et d'état. 12
1085 Il n'est point ni d'exil, ni de Lusitanie, 12
         Qui dérobe à Pison le reste de ma vie ; 12
         Et je sais trop la cour pour douter un moment, 12
         Ou des soins de sa haine, ou de l'événement. 12
Camille
         Et c'est là ce grand cœur qu'on croyait intrépide ! 12
1090 Le péril, comme un autre, à mes yeux l'intimide ! 12
         Et pour monter au trône, et pour me posséder, 12
         Son espoir le plus beau n'ose rien hasarder ! 12
         Il redoute Pison ! Dites-moi donc, de grâce, 12
         Si d'aimer en lieu même on vous a vu l'audace, 12
1095 Si pour vous et pour lui le trône eut même appas, 12
         Êtes-vous moins rivaux pour ne m'épouser pas ? 12
         À quel droit voulez-vous que cette haine cesse 12
         Pour qui lui disputa ce trône et sa maîtresse, 12
         Et qu'il veuille oublier, se voyant souverain, 12
1100 Que vous pouvez dans l'âme en garder le dessein ? 12
         Ne vous y trompez plus : il a vu dans cette âme 12
         Et votre ambition et toute votre flamme, 12
         Et peut tout contre vous, à moins que contre lui 12
         Mon hymen chez Galba vous assure un appui. 12
Othon
1105 Eh bien ! Il me perdra pour vous avoir aimée ; 12
         Sa haine sera douce à mon âme enflammée ; 12
         Et tout mon sang n'a rien que je veuille épargner, 12
         Si ce n'est que par là que vous pouvez régner. 12
         Permettez cependant à cet amour sincère 12
1110 De vous redire encor ce qu'il n'ose vous taire : 12
         En l'état qu'est Pison, il vous faut aujourd'hui 12
         Renoncer à l'empire, ou le prendre avec lui. 12
         Avant qu'en décider, pensez-y bien, madame ; 12
         C'est votre intérêt seul qui fait parler ma flamme. 12
1115 Il est mille douceurs dans un grade si haut 12
         Où peut-être avez-vous moins pensé qu'il ne faut. 12
         Peut-être en un moment serez-vous détrompée ; 12
         Et si j'osais encor vous parler de Poppée, 12
         Je dirais que sans doute elle m'aimait un peu, 12
1120 Et qu'un trône alluma bientôt un autre feu. 12
         Le ciel vous a fait l'âme et plus grande et plus belle ; 12
         Mais vous êtes princesse, et femme enfin comme elle. 12
         L'horreur de voir une autre au rang qui vous est dû, 12
         Et le juste chagrin d'avoir trop descendu, 12
1125 Presseront en secret cette âme de se rendre 12
         Même au plus faible espoir de le pouvoir reprendre. 12
         Les yeux ne veulent pas en tout temps se fermer ; 12
         Mais l'empire en tout temps a de quoi les charmer. 12
         L'amour passe, ou languit ; et pour fort qu'il puisse être, 12
1130 De la soif de régner il n'est pas toujours maître. 12
Camille
         Je ne sais quel amour je vous ai pu donner, 12
         Seigneur ; mais sur l'empire il aime à raisonner : 12
         Je l'y trouve assez fort, et même d'une force 12
         À montrer qu'il connaît tout ce qu'il a d'amorce, 12
1135 Et qu'à ce qu'il me dit touchant un si grand choix, 12
         Il a daigné penser un peu plus d'une fois. 12
         Je veux croire avec vous qu'il est ferme et sincère, 12
         Qu'il me dit seulement ce qu'il n'ose me taire ; 12
         Mais à parler sans feinte…
Othon
         Ah ! Madame, croyez…
Camille
1140 Oui, j'en croirai Pison à qui vous m'envoyez ; 12
         Et vous, pour vous donner quelque peu plus de joie, 12
         Vous en croirez Plautine à qui je vous renvoie. 12
         Je n'en suis point jalouse, et le dis sans courroux : 12
         Vous n'aimez que l'empire, et je n'aimais que vous. 12
1145 N'en appréhendez rien, je suis femme, et princesse, 12
         Sans en avoir pourtant l'orgueil ni la faiblesse ; 12
         Et votre aveuglement me fait trop de pitié 12
         Pour l'accabler encor de mon inimitié. 12
Othon
         Que je vois d'appareils, Albin, pour ma ruine ! 12
Albin
1150 Seigneur, tout est perdu, si vous voyez Plautine. 12
Othon
         Allons-y toutefois : le trouble où je me voi 12
         Ne peut souffrir d'avis que d'un cœur tout à moi. 12
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
Plautine
         Que voulez-vous, seigneur, qu'enfin je vous conseille ? 12
         Je sens un trouble égal d'une douleur pareille ; 12
1155 Et mon cœur tout à vous n'est pas assez à soi 12
         Pour trouver un remède aux maux que je prévoi : 12
         Je ne sais que pleurer, je ne sais que vous plaindre. 12
         Le seul choix de Pison nous donne tout à craindre : 12
         Mon père vous a dit qu'il ne laisse à tous trois 12
1160 Que l'espoir de mourir ensemble à notre choix ; 12
         Et nous craignons de plus une amante irritée 12
         D'une offre en moins d'un jour reçue et rétractée, 12
         D'un hommage où la suite a si peu répondu, 12
         Et d'un trône qu'en vain pour vous elle a perdu. 12
1165 Pour vous avec ce trône elle était adorable, 12
         Pour vous elle y renonce, et n'a plus rien d'aimable. 12
         Où ne portera point un si juste courroux 12
         La honte de se voir sans l'empire et sans vous ? 12
         Honte d'autant plus grande et d'autant plus sensible, 12
1170 Qu'elle s'y promettait un retour infaillible, 12
         Et que sa main par vous croyait tôt regagner 12
         Ce que son cœur pour vous paraissait dédaigner. 12
Othon
         Je n'ai donc qu'à mourir. Je l'ai voulu, madame, 12
         Quand je l'ai pu sans crime, en faveur de ma flamme ; 12
1175 Et je le dois vouloir, quand votre arrêt cruel 12
         Pour mourir justement m'a rendu criminel. 12
         Vous m'avez commandé de m'offrir à Camille ; 12
         Grâces à nos malheurs ce crime est inutile. 12
         Je mourrai tout à vous ; et si pour obéir 12
1180 J'ai paru mal aimer, j'ai semblé vous trahir, 12
         Ma main, par ce même ordre à vos yeux enhardie, 12
         Lavera dans mon sang ma fausse perfidie. 12
         N'enviez pas, madame, à mon sort inhumain 12
         La gloire de finir du moins en vrai Romain, 12
1185 Après qu'il vous a plu de me rendre incapable 12
         Des douceurs de mourir en amant véritable. 12
Plautine
         Bien loin d'en condamner la noble passion, 12
         J'y veux borner ma joie et mon ambition. 12
         Pour de moindres malheurs on renonce à la vie. 12
1190 Soyez sûr de ma part de l'exemple d'Arrie : 12
         J'ai la main aussi ferme et le cœur aussi grand, 12
         Et quand il le faudra, je sais comme on s'y prend. 12
         Si vous daigniez, seigneur, jusque-là vous contraindre, 12
         Peut-être espérerais-je en voyant tout à craindre. 12
1195 Camille est irritée et se peut apaiser. 12
Othon
         Me condamneriez-vous, madame, à l'épouser ? 12
Plautine
         Que n'y puis-je moi-même opposer ma défense ! 12
         Mais si vos jours enfin n'ont point d'autre assurance, 12
         S'il n'est point d'autre asile…
Othon
         Ah ! Courons à la mort ;
1200 Ou si pour l'éviter il faut nous faire effort, 12
         Subissons de Lacus toute la tyrannie, 12
         Avant que me soumettre à cette ignominie. 12
         J'en saurai préférer les plus barbares coups 12
         À l'affront de me voir sans l'empire et sans vous, 12
1205 Aux hontes d'un hymen qui me rendrait infâme, 12
         Puisqu'on fait pour Camille un crime de sa flamme, 12
         Et qu'on lui vole un trône en haine d'une foi 12
         Qu'a voulu son amour ne promettre qu'à moi. 12
         Non que pour moi sans vous ce trône eût aucuns charmes : 12
1210 Pour vous je le cherchais, mais non pas sans alarmes ; 12
         Et si tantôt Galba ne m'eût point dédaigné, 12
         J'aurais porté le sceptre, et vous auriez régné ; 12
         Vos seules volontés, mes dignes souveraines, 12
         D'un empire si vaste auraient tenu les rênes. 12
         Vos lois…
Plautine
1215 C'est donc à moi de vous faire empereur.
         Je l'ai pu : les moyens d'abord m'ont fait horreur ; 12
         Mais je saurai la vaincre, et me donnant moi-même, 12
         Vous assurer ensemble et vie et diadème, 12
         Et réparer par là le crime d'un orgueil 12
1220 Qui vous dérobe un trône, et vous ouvre un cercueil. 12
         De Martian pour vous j'aurais eu le suffrage, 12
         Si j'avais pu souffrir son insolent hommage. 12
         Son amour…
Othon
         Martian se connaîtrait si peu
         Que d'oser…
Plautine
         Il n'a pas encore éteint son feu ;
1225 Et du choix de Pison quelles que soient les causes, 12
         Je n'ai qu'à dire un mot pour brouiller bien des choses. 12
Othon
         Vous vous ravaleriez jusques à l'écouter ? 12
Plautine
         Pour vous j'irai, seigneur, jusques à l'accepter. 12
Othon
         Consultez votre gloire, elle saura vous dire… 12
Plautine
1230 Qu'il est de mon devoir de vous rendre l'empire. 12
Othon
         Qu'un front encor marqué des fers qu'il a portés… 12
Plautine
         A droit de me charmer, s'il fait vos sûretés. 12
Othon
         En concevez-vous bien toute l'ignominie ? 12
Plautine
         Je n'en puis voir, seigneur, à vous sauver la vie. 12
Othon
1235 L'épouser à ma vue ! Et pour comble d'ennui… 12
Plautine
         Donnez-vous à Camille, ou je me donne à lui. 12
Othon
         Périssons, périssons, madame, l'un pour l'autre, 12
         Avec toute ma gloire, avec toute la vôtre. 12
         Pour nous faire un trépas dont les dieux soient jaloux, 12
1240 Rendez-vous toute à moi, comme moi tout à vous ; 12
         Ou si pour conserver en vous tout ce que j'aime, 12
         Mon malheur vous obstine à vous donner vous-même, 12
         Du moins de votre gloire ayez un soin égal, 12
         Et ne me préférez qu'un illustre rival. 12
1245 J'en mourrai de douleur, mais je mourrais de rage, 12
         Si vous me préfériez un reste d'esclavage. 12
SCÈNE II
Othon
         Ah ! Seigneur, empêchez que Plautine…
Vinius
         Seigneur,
         Vous empêcherez tout, si vous avez du cœur. 12
         Malgré de nos destins la rigueur importune, 12
1250 Le ciel met en vos mains toute notre fortune. 12
Plautine
         Seigneur, que dites-vous ?
Vinius
         Ce que je viens de voir,
         Que pour être empereur il n'a qu'à le vouloir. 12
Othon
         Ah ! Seigneur, plus d'empire, à moins qu'avec Plautine. 12
Vinius
         Saisissez-vous d'un trône où le ciel vous destine ; 12
1255 Et pour choisir vous-même avec qui le remplir, 12
         À vos heureux destins aidez à s'accomplir. 12
         L'armée a vu Pison, mais avec un murmure 12
         Qui semblait mal goûter ce qu'on vous fait d'injure. 12
         Galba ne l'a produit qu'avec sévérité, 12
1260 Sans faire aucun espoir de libéralité. 12
         Il pouvait, sous l'appas d'une feinte promesse, 12
         Jeter dans les soldats un moment d'allégresse ; 12
         Mais il a mieux aimé hautement protester 12
         Qu'il savait les choisir, et non les acheter. 12
1265 Ces hautes duretés, à contre-temps poussées, 12
         Ont rappelé l'horreur des cruautés passées, 12
         Lorsque d'Espagne à Rome il sema son chemin 12
         De Romains immolés à son nouveau destin, 12
         Et qu'ayant de leur sang souillé chaque contrée, 12
1270 Par un nouveau carnage il y fit son entrée. 12
         Aussi, durant le temps qu'a harangué Pison, 12
         Ils ont de rang en rang fait courir votre nom. 12
         Quatre des plus zélés sont venus me le dire, 12
         Et m'ont promis pour vous les troupes et l'empire. 12
1275 Courez donc à la place, où vous les trouverez ; 12
         Suivez-les dans leur camp, et vous en assurez : 12
         Un temps bien pris peut tout.
Othon
         Si cet astre contraire
         Qui m'a…
Vinius
         Sans discourir, faites ce qu'il faut faire ;
         Un moment de séjour peut tout déconcerter, 12
1280 Et le moindre soupçon vous va faire arrêter. 12
Othon
         Avant que de partir souffrez que je proteste… 12
Vinius
         Partez ; en empereur vous nous direz le reste. 12
SCÈNE III
Vinius
         Ce n'est pas tout, ma fille, un bonheur plus certain, 12
         Quoi qu'il puisse arriver, met l'empire en ta main. 12
Plautine
1285 Flatteriez-vous Othon d'une vaine chimère ? 12
Vinius
         Non : tout ce que j'ai dit n'est qu'un rapport sincère. 12
         Je crois te voir régner avec ce cher Othon ; 12
         Mais n'espère pas moins du côté de Pison : 12
         Galba te donne à lui. Piqué contre Camille, 12
1290 Dont l'amour a rendu son projet inutile, 12
         Il veut que cet hymen, punissant ses refus, 12
         Réunisse avec moi Martian et Lacus, 12
         Et trompe heureusement les présages sinistres 12
         De la division qu'il voit en ses ministres. 12
1295 Ainsi des deux côtés on combattra pour toi. 12
         Le plus heureux des chefs t'apportera sa foi. 12
         Sans part à ses périls, tu l'auras à sa gloire, 12
         Et verras à tes pieds l'une ou l'autre victoire. 12
Plautine
         Quoi ? Mon cœur, par vous-même à ce héros donné, 12
1300 Pourrait ne l'aimer plus s'il n'est point couronné ? 12
         Et s'il faut qu'à Pison son mauvais sort nous livre, 12
         Pour ce même Pison je pourrais vouloir vivre ? 12
Vinius
         Si nos communs souhaits ont un contraire effet, 12
         Tu te peux faire encor l'effort que tu t'es fait ; 12
1305 Et qui vient de donner Othon au diadème, 12
         Pour régner à son tour peut se donner soi-même. 12
Plautine
         Si pour le couronner j'ai fait un noble effort, 12
         Dois-je en faire un honteux pour jouir de sa mort ? 12
         Je me privais de lui sans me vendre à personne, 12
1310 Et vous voulez, seigneur, que son trépas me donne, 12
         Que mon cœur, entraîné par la splendeur du rang, 12
         Vole après une main fumante de son sang ; 12
         Et que de ses malheurs triomphante et ravie, 12
         Je sois l'infâme prix d'avoir tranché sa vie ! 12
1315 Non, seigneur : nous aurons même sort aujourd'hui ; 12
         Vous me verrez régner ou périr avec lui : 12
         Ce n'est qu'à l'un des deux que tout ce cœur aspire. 12
Vinius
         Que tu vois mal encor ce que c'est que l'empire ! 12
         Si deux jours seulement tu pouvais l'essayer, 12
1320 Tu ne croirais jamais le pouvoir trop payer ; 12
         Et tu verrais périr mille amants avec joie, 12
         S'il fallait tout leur sang pour t'y faire une voie. 12
         Aime Othon, si tu peux t'en faire un sûr appui ; 12
         Mais s'il en est besoin, aime-toi plus que lui, 12
1325 Et sans t'inquiéter où fondra la tempête, 12
         Laisse aux dieux à leur choix écraser une tête : 12
         Prends le sceptre aux dépens de qui succombera, 12
         Et règne sans scrupule avec qui régnera. 12
Plautine
         Que votre politique a d'étranges maximes ! 12
1330 Mon amour, s'il l'osait, y trouverait des crimes. 12
         Je sais aimer, seigneur, je sais garder ma foi, 12
         Je sais pour un amant faire ce que je doi, 12
         Je sais à son bonheur m'offrir en sacrifice, 12
         Et je saurai mourir si je vois qu'il périsse ; 12
1335 Mais je ne sais point l'art de forcer ma douleur 12
         À pouvoir recueillir les fruits de son malheur. 12
Vinius
         Tiens pourtant l'âme prête à le mettre en usage ; 12
         Change de sentiments, ou du moins de langage ; 12
         Et pour mettre d'accord ta fortune et ton cœur, 12
1340 Souhaite pour l'amant, et te garde au vainqueur. 12
         Adieu : je vois entrer la princesse Camille. 12
         Quelque trouble où tu sois, montre une âme tranquille, 12
         Profite de sa faute, et tiens l'œil mieux ouvert 12
         Au vif et doux éclat du trône qu'elle perd. 12
SCÈNE IV
Camille
1345 Agréerez-vous, madame, un fidèle service 12
         Dont je viens faire hommage à mon impératrice ? 12
Plautine
         Je crois n'avoir pas droit de vous en empêcher ; 12
         Mais ce n'est pas ici qu'il vous la faut chercher. 12
Camille
         Lorsque Galba vous donne à Pison pour épouse… 12
Plautine
1350 Il n'est pas encor temps de vous en voir jalouse. 12
Camille
         Si j'aimais toutefois ou l'empire ou Pison, 12
         Je pourrais déjà l'être avec quelque raison. 12
Plautine
         Et si j'aimais, madame, ou Pison ou l'empire, 12
         J'aurais quelque raison de ne m'en pas dédire ; 12
1355 Mais votre exemple apprend aux cœurs comme le mien 12
         Qu'un généreux mépris quelquefois leur sied bien. 12
Camille
         Quoi ? L'empire et Pison n'ont rien pour vous d'aimable ? 12
Plautine
         Ce que vous dédaignez, je le tiens méprisable ; 12
         Ce qui plaît à vos yeux aux miens semble aussi doux : 12
1360 Tant je trouve de gloire à me régler sur vous ! 12
Camille
         Donc si j'aimais Othon…
Plautine
         Je l'aimerais de même,
         Si ma main avec moi donnait le diadème. 12
Camille
         Ne peut-on sans le trône être digne de lui ? 12
Plautine
         Je m'en rapporte à vous, qu'il aime d'aujourd'hui. 12
Camille
1365 Vous pouvez mieux qu'une autre en dire des nouvelles, 12
         Et comme vos ardeurs ont été mutuelles, 12
         Votre exemple ne laisse à personne à douter 12
         Qu'à moins de la couronne on peut le mériter. 12
Plautine
         Mon exemple ne laisse à douter à personne 12
1370 Qu'il pourra vous quitter à moins de la couronne. 12
Camille
         Il a trouvé sans elle en vos yeux tant d'appas… 12
Plautine
         Toutes les passions ne se ressemblent pas. 12
Camille
         En effet, vous avez un mérite si rare… 12
Plautine
         Mérite à part, l'amour est quelquefois bizarre ; 12
1375 Selon l'objet divers le goût est différent : 12
         Aux unes on se donne, aux autres on se vend. 12
Camille
         Qui connaissait Othon pouvait à la pareille 12
         M'en donner en amie un avis à l'oreille. 12
Plautine
         Et qui l'estime assez pour l'élever si haut 12
1380 Peut, quand il lui plaira, m'apprendre ce qu'il vaut ; 12
         Afin que si mes feux ont ordre de renaître… 12
Camille
         J'en ai fait quelque estime avant que le connaître, 12
         Et vous l'ai renvoyé dès que je l'ai connu. 12
Plautine
         Qui vient de votre part est toujours bienvenu : 12
1385 J'accepte le présent, et crois pouvoir sans honte, 12
         L'ayant de votre main, en tenir quelque conte. 12
Camille
         Pour vous rendre son âme il vous est venu voir ? 12
Plautine
         Pour négliger votre ordre il sait trop son devoir. 12
Camille
         Il vous a tôt quittée, et son ingratitude… 12
Plautine
1390 Vous met-elle, madame, en quelque inquiétude ? 12
Camille
         Non ; mais j'aime à savoir comment on m'obéit. 12
Plautine
         La curiosité quelquefois nous trahit ; 12
         Et par un demi-mot que du cœur elle tire, 12
         Souvent elle dit plus qu'elle ne pense dire. 12
Camille
1395 La mienne ne dit pas tout ce que vous pensez. 12
Plautine
         Sur tout ce que je pense elle s'explique assez. 12
Camille
         Souvent trop d'intérêt que l'amour force à prendre 12
         Entend plus qu'on ne dit et qu'on ne doit entendre. 12
         Si vous saviez quel est mon plus ardent désir… 12
Plautine
1400 D'Othon et de Pison je vous donne à choisir : 12
         Mon peu d'ambition vous rend l'un avec joie ; 12
         Et pour l'autre, s'il faut que je vous le renvoie, 12
         Mon amour, je l'avoue, en pourra murmurer ; 12
         Mais vous savez qu'au vôtre il aime à déférer. 12
Camille
1405 Je pourrai me passer de cette déférence. 12
Plautine
         Sans doute ; et toutefois, si j'en crois l'apparence… 12
Camille
         Brisons là : ce discours deviendrait ennuyeux. 12
Plautine
         Martian, que je vois, vous entretiendra mieux. 12
         Agréez ma retraite, et souffrez que j'évite 12
1410 Un esclave insolent de qui l'amour m'irrite. 12
SCÈNE V
Camille
         À ce qu'elle me dit, Martian, vous l'aimez ? 12
Martian
         Malgré ses fiers mépris mes yeux en sont charmés. 12
         Cependant pour l'empire, il est à vous encore : 12
         Galba s'est laissé vaincre, et Pison vous adore. 12
Camille
1415 De votre haut crédit c'est donc un pur effet ? 12
Martian
         Ne désavouez point ce que mon zèle a fait. 12
         Mes soins de l'empereur ont fléchi la colère, 12
         Et renvoyé Plautine obéir chez son père. 12
         Notre nouveau César la voulait épouser ; 12
1420 Mais j'ai su le résoudre à s'en désabuser ; 12
         Et Galba, que le sang presse pour sa famille, 12
         Permet à Vinius de mettre ailleurs sa fille. 12
         L'un vous rend la couronne, et l'autre tout son cœur. 12
         Voyez mieux quelle en est la gloire et la douceur, 12
1425 Quelle félicité vous vous étiez ôtée 12
         Par une aversion un peu précipitée ; 12
         Et pour vos intérêts daignez considérer… 12
Camille
         Je vois quelle est ma faute, et puis la réparer ; 12
         Mais je veux, car jamais on ne m'a vue ingrate, 12
1430 Que ma reconnaissance auparavant éclate, 12
         Et n'accorderai rien qu'on ne vous fasse heureux. 12
         Vous aimez, dites-vous, cet objet rigoureux, 12
         Et Pison dans sa main ne verra point la mienne 12
         Qu'il n'ait réduit Plautine à vous donner la sienne, 12
1435 Si pourtant le mépris qu'elle fait de vos feux 12
         Ne vous a pu contraindre à former d'autres vœux. 12
Martian
         Ah ! Madame, l'hymen a de si douces chaînes, 12
         Qu'il lui faut peu de temps pour calmer bien des haines ; 12
         Et du moins mon bonheur saurait avec éclat 12
1440 Vous venger de Plautine et punir un ingrat. 12
Camille
         Je l'avais préféré, cet ingrat, à l'empire ; 12
         Je l'ai dit, et trop haut pour m'en pouvoir dédire ; 12
         Et l'amour, qui m'apprend le faible des amants, 12
         Unit vos plus doux vœux à mes ressentiments, 12
1445 Pour me faire ébaucher ma vengeance en Plautine, 12
         Et l'achever bientôt par sa propre ruine. 12
Martian
         Ah ! Si vous la voulez, je sais des bras tous prêts ; 12
         Et j'ai tant de chaleur pour tous vos intérêts… 12
Camille
         Ah ! Que c'est me donner une sensible joie ! 12
1450 Ces bras que vous m'offrez, faites que je les voie, 12
         Que je leur donne l'ordre et prescrive le temps. 12
         Je veux qu'aux yeux d'Othon vos désirs soient contents, 12
         Que lui-même il ait vu l'hymen de sa maîtresse 12
         Livrer entre vos bras l'objet de sa tendresse, 12
1455 Qu'il ait ce désespoir avant que de mourir : 12
         Après, à son trépas vous me verrez courir. 12
         Jusque-là gardez-vous de rien faire entreprendre. 12
         Du pouvoir qu'on me rend vous devez tout attendre. 12
         Allez vous préparer à ces heureux moments ; 12
1460 Mais n'exécutez rien sans mes commandements. 12
SCÈNE VI
Albiane
         Vous voulez perdre Othon ! Vous le pouvez, madame ! 12
Camille
         Que tu pénètres mal dans le fond de mon âme ! 12
         De son lâche rival voyant le noir projet, 12
         J'ai su par cette adresse en arrêter l'effet, 12
1465 M'en rendre la maîtresse ; et je serai ravie 12
         S'il peut savoir les soins que je prends de sa vie. 12
         Va me chercher ton frère, et fais que de ma part 12
         Il apprenne par lui ce qu'il court de hasard, 12
         À quoi va l'exposer son aveugle conduite, 12
1470 Et qu'il n'est plus pour lui de salut qu'en la fuite. 12
         C'est tout ce qu'à l'amour peut souffrir mon courroux. 12
Albiane
         Du courroux à l'amour le retour serait doux. 12
SCÈNE VII
Rutile
         Ah ! Madame, apprenez quel malheur nous menace. 12
         Quinze ou vingt révoltés au milieu de la place 12
1475 Viennent de proclamer Othon pour empereur. 12
Camille
         Et de leur insolence Othon n'a point d'horreur, 12
         Lui qui sait qu'aussitôt ces tumultes avortent ? 12
Rutile
         Ils le mènent au camp, ou plutôt ils l'y portent : 12
         Et ce qu'on voit de peuple autour d'eux s'amasser 12
1480 Frémit de leur audace, et les laisse passer. 12
Camille
         L'empereur le sait-il ?
Rutile
         Oui, madame : il vous mande ;
         Et pour un prompt remède à ce qu'on appréhende, 12
         Pison de ces mutins va courir sur les pas, 12
         Avec ce qu'on pourra lui trouver de soldats. 12
Camille
1485 Puisque Othon veut périr, consentons qu'il périsse ; 12
         Allons presser Galba pour son juste supplice. 12
         Du courroux à l'amour si le retour est doux, 12
         On repasse aisément de l'amour au courroux. 12
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
Galba
         Je vous le dis encor, redoutez ma vengeance, 12
1490 Pour peu que vous soyez de son intelligence. 12
         On ne pardonne point en matière d'état : 12
         Plus on chérit la main, plus on hait l'attentat ; 12
         Et lorsque la fureur va jusqu'au sacrilège, 12
         Le sexe ni le sang n'ont point de privilège. 12
Camille
1495 Cet indigne soupçon serait bientôt détruit, 12
         Si vous voyiez du crime où doit aller le fruit. 12
         Othon, qui pour Plautine au fond du cœur soupire, 12
         Othon, qui me dédaigne à moins que de l'empire, 12
         S'il en fait sa conquête, et vous peut détrôner, 12
1500 Laquelle de nous deux voudra-t-il couronner ? 12
         Pourrais-je de Pison conspirer la ruine, 12
         Qui m'arrachant du trône y porterait Plautine ? 12
         Croyez mes intérêts, si vous doutez de moi ; 12
         Et sur de tels garants, assuré de ma foi, 12
1505 Tournez sur Vinius toute la défiance 12
         Dont veut ternir ma gloire une injuste croyance. 12
Galba
         Vinius par son zèle est trop justifié. 12
         Voyez ce qu'en un jour il m'a sacrifié : 12
         Il m'offre Othon pour vous, qu'il souhaitait pour gendre ; 12
1510 Je le rends à sa fille, il aime à le reprendre ; 12
         Je la veux pour Pison, mon vouloir est suivi ; 12
         Je vous mets en sa place, et l'en trouve ravi ; 12
         Son ami se révolte, il presse ma colère ; 12
         Il donne à Martian Plautine à ma prière : 12
1515 Et je soupçonnerais un crime dans les vœux 12
         D'un homme qui s'attache à tout ce que je veux ? 12
Camille
         Qui veut également tout ce qu'on lui propose, 12
         Dans le secret du cœur souvent veut autre chose ; 12
         Et maître de son âme, il n'a point d'autre foi 12
1520 Que celle qu'en soi-même il ne donne qu'à soi. 12
Galba
         Cet hymen toutefois est l'épreuve dernière 12
         D'une foi toujours pure, inviolable, entière. 12
Camille
         Vous verrez à l'effet comment elle agira, 12
         Seigneur, et comme enfin Plautine obéira. 12
1525 Sûr de sa résistance, et se flattant peut-être 12
         De voir bientôt ici son cher Othon le maître, 12
         Dans l'état où pour vous il a mis l'avenir, 12
         Il promet aisément plus qu'il ne veut tenir. 12
Galba
         Le devoir désunit l'amitié la plus forte, 12
1530 Mais l'amour aisément sur ce devoir l'emporte ; 12
         Et son feu, qui jamais ne s'éteint qu'à demi, 12
         Intéresse une amante autrement qu'un ami. 12
         J'aperçois Vinius. Qu'on m'amène sa fille : 12
         J'en punirai le crime en toute la famille, 12
1535 Si jamais je puis voir par où n'en point douter ; 12
         Mais aussi jusque-là j'aurais tort d'éclater. 12
SCÈNE II
Galba
         Je vois d'ailleurs Lacus. Eh bien ! Quelles nouvelles ? 12
         Qu'apprenez-vous tous deux du camp de nos rebelles ? 12
Vinius
         Que ceux de la marine et les Illyriens 12
1540 Se sont avec chaleur joints aux prétoriens, 12
         Et que des bords du Nil les troupes rappelées 12
         Seules par leurs fureurs ne sont point ébranlées. 12
Lacus
         Tous ces mutins ne sont que de simples soldats ; 12
         Aucun des chefs ne trempe en leurs vains attentats : 12
1545 Ainsi ne craignez rien d'une masse d'armée 12
         Où déjà la discorde est peut-être allumée. 12
         Sitôt qu'on y saura que le peuple à grands cris 12
         Veut que de ces complots les auteurs soient proscrits, 12
         Que du perfide Othon il demande la tête, 12
1550 La consternation calmera la tempête ; 12
         Et vous n'avez, seigneur, qu'à vous y faire voir 12
         Pour rendre d'un coup d'œil chacun à son devoir. 12
Galba
         Irons-nous, Vinius, hâter par ma présence 12
         L'effet d'une si douce et si juste espérance ? 12
Vinius
1555 Ne hasardez, seigneur, que dans l'extrémité, 12
         Le redoutable effet de votre autorité. 12
         Alors qu'il réussit, tout fait jour, tout lui cède ; 12
         Mais aussi quand il manque, il n'est plus de remède. 12
         Il faut, pour déployer le souverain pouvoir, 12
1560 Sûreté toute entière, ou profond désespoir ; 12
         Et nous ne sommes pas, seigneur, à ne rien feindre, 12
         En état d'oser tout, non plus que de tout craindre. 12
         Si l'on court au grand crime avec avidité, 12
         Laissez-en ralentir l'impétuosité : 12
1565 D'elle-même elle avorte, et la peur des supplices 12
         Arme contre le chef ses plus zélés complices. 12
         Un salutaire avis agit avec lenteur. 12
Lacus
         Un véritable prince agit avec hauteur : 12
         Et je ne conçois point cet avis salutaire, 12
1570 Quand on couronne Othon, de le regarder faire. 12
         Si l'on court au grand crime avec avidité, 12
         Il en faut réprimer l'impétuosité 12
         Avant que les esprits, qu'un juste effroi balance, 12
         S'y puissent enhardir sur notre nonchalance, 12
1575 Et prennent le dessus de ces conseils prudents, 12
         Dont on cherche l'effet quand il n'en est plus temps. 12
Vinius
         Vous détruirez toujours mes conseils par les vôtres : 12
         Le seul ton de ma voix vous en inspire d'autres ; 12
         Et tant que vous aurez ce rare et haut crédit, 12
1580 Je n'aurai qu'à parler pour être contredit. 12
         Pison, dont l'heureux choix est votre digne ouvrage, 12
         Ne serait que Pison s'il eût eu mon suffrage. 12
         Vous n'avez soulevé Martian contre Othon 12
         Que parce que ma bouche a proféré son nom ; 12
1585 Et verriez comme un autre une preuve assez claire 12
         De combien votre avis est le plus salutaire, 12
         Si vous n'aviez fait vœu d'être jusqu'au trépas 12
         L'ennemi des conseils que vous ne donnez pas. 12
Lacus
         Et vous l'ami d'Othon, c'est tout dire ; et peut-être 12
1590 Qui le voulait pour gendre et l'a choisi pour maître, 12
         Ne fait encor de vœux qu'en faveur de ce choix, 12
         Pour l'avoir et pour maître et pour gendre à la fois. 12
Vinius
         J'étais l'ami d'Othon, et le tenais à gloire 12
         Jusqu'à l'indignité d'une action si noire, 12
1595 Que d'autres nommeront l'effet du désespoir 12
         Où l'a, malgré mes soins, plongé votre pouvoir. 12
         Je l'ai voulu pour gendre, et choisi pour l'empire ; 12
         À l'un ni l'autre choix vous n'avez pu souscrire. 12
         Par là de tout l'état le bonheur s'agrandit ; 12
1600 Et vous voyez aussi comme il vous applaudit. 12
Galba
         Qu'un prince est malheureux quand de ceux qu'il écoute 12
         Le zèle cherche à prendre une diverse route, 12
         Et que l'attachement qu'ils ont au propre sens 12
         Pousse jusqu'à l'aigreur des conseils différents ! 12
1605 Ne me trompé-je point ? Et puis-je nommer zèle 12
         Cette haine à tous deux obstinément fidèle, 12
         Qui peut-être, en dépit des maux qu'elle prévoit, 12
         Seule en mes intérêts se consulte et se croit ? 12
         Faites mieux ; et croyez, en ce péril extrême, 12
1610 Vous, que Lacus me sert, vous, que Vinius m'aime : 12
         Ne haïssez qu'Othon, et songez qu'aujourd'hui 12
         Vous n'avez à parler tous deux que contre lui. 12
Vinius
         J'ose donc vous redire, en serviteur sincère, 12
         Qu'il fait mauvais pousser tant de gens en colère, 12
1615 Qu'il faut donner aux bons, pour s'entre-soutenir, 12
         Le temps de se remettre et de se réunir, 12
         Et laisser aux méchants celui de reconnaître 12
         Quelle est l'impiété de se prendre à son maître. 12
         Pison peut cependant amuser leur fureur, 12
1620 De vos ressentiments leur donner la terreur, 12
         Y joindre avec adresse un espoir de clémence 12
         Au moindre repentir d'une telle insolence ; 12
         Et s'il vous faut enfin aller à son secours, 12
         Ce qu'on veut à présent on le pourra toujours. 12
Lacus
1625 J'en doute, et crois parler en serviteur sincère, 12
         Moi qui n'ai point d'amis dans le parti contraire. 12
         Attendrons-nous, seigneur, que Pison repoussé 12
         Nous vienne ensevelir sous l'état renversé, 12
         Qu'on descende en la place en bataille rangée, 12
1630 Qu'on tienne en ce palais votre cour assiégée, 12
         Que jusqu'au Capitole Othon aille à vos yeux 12
         De l'empire usurpé rendre grâces aux dieux, 12
         Et que le front paré de votre diadème, 12
         Ce traître trop heureux ordonne de vous-même ? 12
1635 Allons, allons, seigneur, les armes à la main, 12
         Soutenir le sénat et le peuple romain ; 12
         Cherchons aux yeux d'Othon un trépas à leur tête, 12
         Pour lui plus odieux, et pour nous plus honnête ; 12
         Et par un noble effort allons lui témoigner… 12
Galba
1640 Eh bien ! Ma nièce, eh bien ! Est-il doux de régner ? 12
         Est-il doux de tenir le timon d'un empire, 12
         Pour en voir les soutiens toujours se contredire ? 12
Camille
         Plus on voit aux avis de contrariétés, 12
         Plus à faire un bon choix on reçoit de clartés. 12
1645 C'est ce que je dirais si je n'étais suspecte ; 12
         Mais je suis à Pison, seigneur, et vous respecte, 12
         Et ne puis toutefois retenir ces deux mots, 12
         Que si l'on m'avait crue on serait en repos. 12
         Plautine qu'on amène aura même pensée : 12
1650 D'une vive douleur elle paraît blessée… 12
SCÈNE III
Plautine
         Je ne m'en défends point, madame, Othon est mort ; 12
         De quiconque entre ici c'est le commun rapport ; 12
         Et son trépas pour vous n'aura pas tant de charmes, 12
         Qu'à vos yeux comme aux miens il n'en coûte des larmes. 12
Galba
1655 Dit-elle vrai, Rutile, ou m'en flatté-je en vain ? 12
Rutile
         Seigneur, le bruit est grand, et l'auteur incertain. 12
         Tous veulent qu'il soit mort, et c'est la voix publique ; 12
         Mais comment et par qui, c'est ce qu'aucun n'explique. 12
Galba
         Allez, allez, Lacus, vous-même prendre soin 12
1660 De nous en faire voir un assuré témoin, 12
         Et si de ce grand coup l'auteur se peut connaître… 12
SCÈNE IV
Martian
         Qu'on ne le cherche plus, vous le voyez paraître, 12
         Seigneur, c'est par sa main qu'un rebelle puni… 12
Galba
         Par celle d'Atticus ce grand trouble a fini ! 12
Atticus
1665 Mon zèle l'a poussée, et les dieux l'ont conduite ; 12
         Et c'est à vous, seigneur, d'en arrêter la suite, 12
         D'empêcher le désordre, et borner les rigueurs 12
         Où contre des vaincus s'emportent des vainqueurs. 12
Galba
         Courons-y. Cependant consolez-vous, Plautine ; 12
1670 Ne pensez qu'à l'époux que mon choix vous destine : 12
         Vinius vous le donne, et vous l'accepterez, 12
         Quand vos premiers soupirs seront évaporés. 12
         C'est à vous, Martian, que je la laisse en garde. 12
         Comme c'est votre main que son hymen regarde, 12
1675 Ménagez son esprit, et ne l'aigrissez pas. 12
         Vous pouvez, Vinius, ne suivre point mes pas ; 12
         Et la vieille amitié, pour peu qu'il vous en reste… 12
Vinius
         Ah ! C'est une amitié, seigneur, que je déteste. 12
         Mon cœur est tout à vous, et n'a point eu d'amis 12
1680 Qu'autant qu'on les a vus à vos ordres soumis. 12
Galba
         Suivez ; mais gardez-vous de trop de complaisance. 12
Camille
         L'entretien des amants hait toute autre présence, 12
         Madame ; et je retourne en mon appartement 12
         Rendre grâces aux dieux d'un tel événement. 12
SCÈNE V
Plautine
1685 Allez-y renfermer des pleurs qui vous échappent : 12
         Les désastres d'Othon ainsi que moi vous frappent ; 12
         Et si l'on avait cru vos souhaits les plus doux, 12
         Ce grand jour le verrait couronner avec vous. 12
         Voilà, voilà le fruit de m'avoir trop aimée ; 12
         Voilà quel est l'effet…
Martian
1690 Si votre âme enflammée…
Plautine
         Vil esclave, est-ce à toi de troubler ma douleur ? 12
         Est-ce à toi de vouloir adoucir mon malheur, 12
         À toi, de qui l'amour m'ose en offrir un pire ? 12
Martian
         Il est juste d'abord qu'un si grand cœur soupire ; 12
1695 Mais il est juste aussi de ne pas trop pleurer 12
         Une perte facile et prête à réparer. 12
         Il est temps qu'un sujet à son prince fidèle 12
         Remplisse heureusement la place d'un rebelle : 12
         Un monarque le veut ; un père en est d'accord. 12
1700 Vous devez pour tous deux vous faire un peu d'effort, 12
         Et bannir de ce cœur la honteuse mémoire 12
         D'un amour criminel qui souille votre gloire. 12
Plautine
         Lâche ! Tu ne vaux pas que pour te démentir 12
         Je daigne m'abaisser jusqu'à te repartir. 12
1705 Tais-toi, laisse en repos une âme possédée 12
         D'une plus agréable encor que triste idée : 12
         N'interromps plus mes pleurs.
Martian
         Tournez vers moi les yeux :
         Après la mort d'Othon, que pouvez-vous de mieux ? 12
Plautine
         Quelque insolent espoir qu'ait ta folle arrogance, 12
1710 Apprends que j'en saurai punir l'extravagance, 12
         Et percer de ma main ou ton cœur ou le mien, 12
         Plutôt que de souffrir cet infâme lien. 12
         Connais-toi, si tu peux, ou connais-moi.
Atticus
         De grâce,
         Souffrez…
Plautine
         De me parler tu prends aussi l'audace,
1715 Assassin d'un héros que je verrais sans toi 12
         Donner des lois au monde, et les prendre de moi ? 12
         Toi, dont la main sanglante au désespoir me livre ? 12
Atticus
         Si vous aimez Othon, madame, il va revivre ; 12
         Et vous verrez longtemps sa vie en sûreté, 12
1720 S'il ne meurt que des coups dont je me suis vanté. 12
Plautine
         Othon vivrait encore ?
Atticus
         Il triomphe, madame ;
         Et maître de l'état, comme vous de son âme, 12
         Vous l'allez bientôt voir lui-même à vos genoux 12
         Vous faire offre d'un sort qu'il n'aime que pour vous, 12
1725 Et dont sa passion dédaignerait la gloire, 12
         Si vous ne vous faisiez le prix de sa victoire. 12
         L'armée à son mérite enfin a fait raison ; 12
         On porte devant lui la tête de Pison ; 12
         Et Camille tient mal ce qu'elle vient de dire, 12
1730 Ou rend grâces pour vous aux dieux d'un autre empire, 12
         Et fatigue le ciel par des vœux superflus 12
         En faveur d'un parti qu'il ne regarde plus. 12
Martian
         Exécrable ! Ainsi donc ta promesse frivole… 12
Atticus
         Qui promet de trahir peut manquer de parole. 12
1735 Si je n'eusse promis ce lâche assassinat, 12
         Un autre par ton ordre eût commis l'attentat ; 12
         Et tout ce que j'ai dit n'était qu'un stratagème 12
         Pour livrer en ses mains Lacus et Galba même. 12
         Galba n'a rien à craindre : on respecte son nom, 12
1740 Et ce n'est que sous lui que veut régner Othon. 12
         Quant à Lacus et toi, je vois peu d'apparence 12
         Que vos jours à tous deux soient en même assurance, 12
         Si ce n'est que madame ait assez de bonté 12
         Pour fléchir un vainqueur justement irrité. 12
1745 Autour de ce palais nous avions deux cohortes, 12
         Qui déjà pour Othon en ont saisi les portes ; 12
         J'y commande, madame ; et mon ordre aujourd'hui 12
         Est de vous obéir, et m'assurer de lui. 12
         Qu'on l'emmène, soldats ! Il blesse ici la vue. 12
Martian
1750 Fut-il jamais disgrâce, ô dieux ! Plus imprévue ? 12
Plautine
         Je me trouble, et ne sais par quel pressentiment 12
         Mon cœur n'ose goûter ce bonheur pleinement : 12
         Il semble avec chagrin se livrer à la joie ; 12
         Et bien qu'en ses douceurs mon déplaisir se noie, 12
1755 Je ne passe de l'une à l'autre extrémité 12
         Qu'avec un reste obscur d'esprit inquiété. 12
         Je sens… Mais que me veut Flavie épouvantée ? 12
SCÈNE VI
Flavie
         Vous dire que du ciel la colère irritée, 12
         Ou plutôt du destin la jalouse fureur… 12
Plautine
1760 Auraient-ils mis Othon aux fers de l'empereur ? 12
         Et dans ce grand succès la fortune inconstante 12
         Aurait-elle trompé notre plus douce attente ? 12
Flavie
         Othon est libre, il règne ; et toutefois, hélas ! … 12
Plautine
         Serait-il si blessé qu'on craignît son trépas ? 12
Flavie
1765 Non, partout à sa vue on a mis bas les armes ; 12
         Mais enfin son bonheur vous va coûter des larmes. 12
Plautine
         Explique, explique donc ce que je dois pleurer. 12
Flavie
         Vous voyez que je tremble à vous le déclarer. 12
Plautine
         Le mal est-il si grand ?
Flavie
         D'un balcon, chez mon frère,
1770 J'ai vu… Que ne peut-on, madame, vous le taire ? 12
         Ou qu'à voir ma douleur n'avez-vous deviné 12
         Que Vinius…
Plautine
         Eh bien ?
Flavie
         Vient d'être assassiné ?
Plautine
         Juste ciel !
Flavie
         De Lacus l'inimitié cruelle…
Plautine
         Ô d'un trouble inconnu présage trop fidèle ! 12
         Lacus…
Flavie
1775 C'est de sa main que part ce coup fatal.
         Tous deux près de Galba marchaient d'un pas égal, 12
         Lorsque tournant ensemble à la première rue, 12
         Ils découvrent Othon maître de l'avenue. 12
         Cet effroi ne les fait reculer quelques pas 12
1780 Que pour voir ce palais saisi par vos soldats ; 12
         Et Lacus aussitôt étincelant de rage 12
         De voir qu'Othon partout leur ferme le passage, 12
         Lance sur Vinius un furieux regard, 12
         L'approche sans parler, et tirant un poignard… 12
Plautine
1785 Le traître ! Hélas ! Flavie, où me vois-je réduite ! 12
Flavie
         Vous m'entendez, madame ; et je passe à la suite. 12
         Ce lâche sur Galba portant même fureur : 12
         " mourez, seigneur, dit-il, mais mourez empereur ; 12
         Et recevez ce coup comme un dernier hommage 12
1790 Que doit à votre gloire un généreux courage. " 12
         Galba tombe ; et ce monstre, enfin s'ouvrant le flanc, 12
         Mêle un sang détestable à leur illustre sang. 12
         En vain le triste Othon, à cet affreux spectacle, 12
         Précipite ses pas pour y mettre un obstacle : 12
1795 Tout ce que peut l'effort de ce cher conquérant, 12
         C'est de verser des pleurs sur Vinius mourant, 12
         De l'embrasser tout mort. Mais le voilà, madame, 12
         Qui vous fera mieux voir les troubles de son âme. 12
SCÈNE VII
Othon
         Madame, savez-vous les crimes de Lacus ? 12
Plautine
1800 J'apprends en ce moment que mon père n'est plus. 12
         Fuyez, seigneur, fuyez un objet de tristesse ; 12
         D'un jour si beau pour vous goûtez mieux l'allégresse. 12
         Vous êtes empereur, épargnez-vous l'ennui 12
         De voir qu'un père…
Othon
         Hélas ! Je suis plus mort que lui ;
1805 Et si votre bonté ne me rend une vie 12
         Qu'en lui perçant le cœur un traître m'a ravie, 12
         Je ne reviens ici qu'en malheureux amant, 12
         Faire hommage à vos yeux de mon dernier moment. 12
         Mon amour pour vous seule a cherché la victoire ; 12
1810 Ce même amour sans vous n'en peut souffrir la gloire, 12
         Et n'accepte le nom de maître des Romains, 12
         Que pour mettre avec moi l'univers en vos mains. 12
         C'est à vous d'ordonner ce qui lui reste à faire. 12
Plautine
         C'est à moi de gémir, et de pleurer mon père : 12
1815 Non que je vous impute, en ma vive douleur, 12
         Les crimes de Lacus et de notre malheur ; 12
         Mais enfin…
Othon
         Achevez, s'il se peut, en amante :
         Nos feux…
Plautine
         Ne pressez point un trouble qui s'augmente.
         Vous voyez mon devoir, et connaissez ma foi : 12
1820 En ce funeste état répondez-vous pour moi. 12
         Adieu, seigneur.
Othon
         De grâce, encore une parole,
         Madame.
SCÈNE VIII
Albin
         On vous attend, seigneur, au Capitole ;
         Et le sénat en corps vient exprès d'y monter 12
         Pour jurer sur vos lois aux yeux de Jupiter. 12
Othon
1825 J'y cours ; mais quelque honneur, Albin, qu'on m'y destine, 12
         Comme il n'aurait pour moi rien de doux sans Plautine, 12
         Souffre du moins que j'aille, en faveur de mon feu, 12
         Prendre pour y courir son ordre ou son aveu, 12
         Afin qu'à mon retour, l'âme un peu plus tranquille, 12
1830 Je puisse faire effort à consoler Camille, 12
         Et lui jurer moi-même, en ce malheureux jour, 12
         Une amitié fidèle au défaut de l'amour. 12
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