COR28/COR28
Pierre Corneille
1666
Agésilas
TRAGÉDIE
PERSONNAGES
Agésilas
roi de Sparte
Lysander
fameux capitaine de Sparte
Cotys
roi de Paphlagonie
Spitridate
grand seigneur persan
Mandane
sœur de Spitridate
Elpinice
fille de Lysander
Aglatide
fille de Lysander
Xénoclès
lieutenant d'Agésilas
Cléon
orateur grec, natif d'Halicarnasse
La scène est à Éphèse.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
Aglatide
         Ma sœur, depuis un mois nous voilà dans Éphèse, 12
         Prêtes à recevoir ces illustres époux 12
         Que Lysander, mon père, a su choisir pour nous ; 12
         Et ce choix bienheureux n'a rien qui ne vous plaise. 12
5 Dites-moi toutefois, et parlons librement, 12
         Vous semble-t-il que votre amant 8
         Cherche avec grande ardeur votre chère présence ? 12
         Et trouvez-vous qu'il montre, attendant ce grand jour, 12
         Cette obligeante impatience 8
10 Que donne, à ce qu'on dit, le véritable amour ? 12
Elpinice
         Cotys est roi, ma sœur ; et comme sa couronne 12
         Parle suffisamment pour lui, 8
         Assuré de mon cœur, que son trône lui donne, 12
         De le trop demander il s'épargne l'ennui. 12
15 Ce me doit être assez qu'en secret il soupire, 12
         Que je puis deviner ce qu'il craint de trop dire, 12
         Et que moins son amour a d'importunité, 12
         Plus il a de sincérité. 8
         Mais vous ne dites rien de votre Spitridate : 12
20 Prend-il autant de peine à mériter vos feux 12
         Que l'autre à retenir mes vœux ? 8
Aglatide
         C'est environ ainsi que son amour éclate : 12
         Il m'obsède à peu près comme l'autre vous sert. 12
         On dirait que tous deux agissent de concert, 12
25 Qu'ils ont juré de n'être importuns l'un ni l'autre : 12
         Ils en font grand scrupule ; et la sincérité 12
         Dont mon amant se pique, à l'exemple du vôtre, 12
         Ne met pas son bonheur en l'assiduité. 12
         Ce n'est pas qu'à vrai dire il ne soit excusable : 12
30 Je préparai pour lui, dès Sparte, une froideur 12
         Qui, dès l'abord, était capable 8
         D'éteindre la plus vive ardeur ; 8
         Et j'avoue entre nous qu'alors qu'il me néglige, 12
         Qu'il se montre à son tour si froid, si retenu, 12
35 Loin de m'offenser, il m'oblige, 8
         Et me remet un cœur qu'il n'eût pas obtenu. 12
Elpinice
         J'admire cette antipathie 8
         Qui vous l'a fait haïr avant que de le voir, 12
         Et croirais que sa vue aurait eu le pouvoir 12
40 D'en dissiper une partie ; 8
         Car enfin Spitridate a l'entretien charmant, 12
         L'œil vif, l'esprit aisé, le cœur bon, l'âme belle. 12
         À tant de qualités s'il joignait un vrai zèle… 12
Aglatide
         Ma sœur, il n'est pas roi, comme l'est votre amant. 12
Elpinice
45 Mais au parti des Grecs il unit deux provinces ; 12
         Et ce Perse vaut bien la plupart de nos princes. 12
Aglatide
         Il n'est pas roi, vous dis-je, et c'est un grand défaut. 12
         Ce n'est point avec vous que je le dissimule, 12
         J'ai peut-être le cœur trop haut ; 8
50 Mais aussi bien que vous je sors du sang d'Hercule ; 12
         Et lorsqu'on vous destine un roi pour votre époux, 12
         J'en veux un aussi bien que vous. 8
         J'aurais quelque chagrin à vous traiter de reine, 12
         À vous voir dans un trône assise en souveraine, 12
55 S'il me fallait ramper dans un degré plus bas ; 12
         Et je porte une âme assez vaine 8
         Pour vouloir jusque-là vous suivre pas à pas. 12
         Vous êtes mon aînée, et c'est un avantage 12
         Qui me fait vous devoir grande civilité ; 12
60 Aussi veux-je céder le pas devant à l'âge, 12
         Mais je ne puis souffrir autre inégalité. 12
Elpinice
         Vous êtes donc jalouse, et ce trône vous gêne 12
         Où la main de Cotys a droit de me placer ! 12
         Mais si je renonçais au rang de souveraine, 12
65 Voudriez-vous y renoncer ? 8
Aglatide
         Non, pas sitôt : j'ai quelque vue 8
         Qui me peut encore amuser. 8
         Mariez-vous, ma sœur ; quand vous serez pourvue, 12
         On trouvera peut-être un roi pour m'épouser. 12
70 J'en aurais un déjà, n'était ce rang d'aînée 12
         Qui demandait pour vous ce qu'il voulait m'offrir, 12
         Ou s'il eût reconnu qu'un père eût pu souffrir 12
         Qu'à l'hymen avant vous on me vît destinée. 12
         Si ce roi jusqu'ici ne s'est point déclaré, 12
75 Peut-être qu'après tout il n'a que différé, 12
         Qu'il attend votre hymen pour rompre son silence. 12
         Je pense avoir encor ce qui le sut charmer ; 12
         Et s'il faut vous en faire entière confidence, 12
         Agésilas m'aimait, et peut encor m'aimer. 12
Elpinice
80 Que dites-vous, ma sœur ? Agésilas vous aime ! 12
Aglatide
         Je vous dis qu'il m'aimait, et que sa passion 12
         Pourrait bien être encor la même ; 8
         Mais cet amusement de mon ambition 12
         Peut n'être qu'une illusion. 8
85 Ce prince tient son trône et sa haute puissance 12
         De ce même héros dont nous tenons le jour ; 12
         Et si ce n'était lors que par reconnaissance 12
         Qu'il me témoignait de l'amour, 8
         Puis-je être sans inquiétude 8
90 Quand il n'a plus pour lui que de l'ingratitude, 12
         Qu'il n'écoute plus rien qui vienne de sa part ? 12
         Je ne sais si sa flamme est pour moi faible ou forte ; 12
         Mais la reconnaissance morte, 8
         L'amour doit courir grand hasard. 8
Elpinice
95 Ah ! S'il n'avait voulu que par reconnaissance 12
         Être gendre de Lysander, 8
         Son choix aurait suivi l'ordre de la naissance, 12
         Et Sparte, au lieu de vous, l'eût vu me demander ; 12
         Mais pour mettre chez nous l'éclat de sa couronne 12
100 Attendre que l'hymen m'ait engagée ailleurs, 12
         C'est montrer que le cœur s'attache à la personne. 12
         Ayez, ayez pour lui des sentiments meilleurs. 12
         Ce cœur qu'il vous donna, ce choix qui considère 12
         Autant et plus encor la fille que le père, 12
105 Feront que le devoir aura bientôt son tour ; 12
         Et pour vous faire seoir où vos désirs aspirent, 12
         Vous verrez, et dans peu, comme pour vous conspirent 12
         La reconnaissance et l'amour. 8
Aglatide
         Vous voyez cependant qu'à peine il me regarde : 12
110 Depuis notre arrivée il ne m'a point parlé ; 12
         Et quand ses yeux vers moi se tournent par mégarde… 12
Elpinice
         Comme avec lui mon père a quelque démêlé, 12
         Cette petite négligence, 8
         Qui vous fait douter de sa foi, 8
115 Vient de leur mésintelligence, 8
         Et dans le fond de l'âme il vit sous votre loi. 12
Aglatide
         À tous hasards, ma sœur, comme j'en suis mal sûre, 12
         Si vous me pouviez faire un don de votre amant, 12
         Je crois que je pourrais l'accepter sans murmure. 12
120 Vous venez de parler du mien si dignement… 12
Elpinice
         Aimeriez-vous Cotys, ma sœur ?
Aglatide
         Moi ? Nullement.
Elpinice
         Pourquoi donc vouloir qu'il vous aime ? 8
Aglatide
         Les hommages qu'Agésilas 8
         Daigna rendre en secret au peu que j'ai d'appas, 12
125 M'ont si bien imprimé l'amour du diadème, 12
         Que pourvu qu'un amant soit roi, 8
         Il est trop aimable pour moi. 8
         Mais sans trône on perd temps : c'est la première idée 12
         Qu'à l'amour en mon cœur il ait plu de tracer ; 12
130 Il l'a fidèlement gardée, 8
         Et rien ne peut plus l'effacer. 8
Elpinice
         Chacune a son humeur : la grandeur souveraine, 12
         Quelque main qui vous l'offre, est digne de vos feux ; 12
         Et vous ne ferez point d'heureux 8
135 Qui de vous ne fasse une reine. 8
         Moi, je m'éblouis moins de la splendeur du rang ; 12
         Son éclat au respect plus qu'à l'amour m'invite : 12
         Cet heureux avantage ou du sort ou du sang 12
         Ne tombe pas toujours sur le plus de mérite. 12
140 Si mon cœur, si mes yeux en étaient consultés, 12
         Leur choix irait à la personne, 8
         Et les hautes vertus, les rares qualités 12
         L'emporteraient sur la couronne. 8
Aglatide
         Avouez tout, ma sœur : Spitridate vous plaît. 12
Elpinice
145 Un peu plus que Cotys ; et si votre intérêt 12
         Vous pouvait résoudre à l'échange… 8
Aglatide
         Qu'en pouvons-nous ici résoudre vous et moi ? 12
         En l'état où le ciel nous range, 8
         Il faut l'ordre d'un père, il faut l'aveu d'un roi, 12
150 Que je plaise à Cotys, et vous à Spitridate. 12
Elpinice
         Pour l'un je ne sais quoi m'en flatte, 8
         Pour l'autre je n'en réponds pas ; 8
         Et je craindrais fort que Mandane, 8
         Cette incomparable Persane, 8
155 N'eût pour lui des attraits plus forts que vos appas. 12
Aglatide
         Ma sœur, Spitridate est son frère, 8
         Et si jamais sur lui vous aviez du pouvoir… 12
Elpinice
         Le voilà qui nous considère. 8
Aglatide
         Est-ce vous ou moi qu'il vient voir ? 8
160 Voulez-vous que je vous le laisse ? 8
Elpinice
         Ma sœur, auparavant engagez l'entretien ; 12
         Et s'il s'en offre lieu, jouez d'un peu d'adresse, 12
         Pour votre intérêt et le mien. 8
Aglatide
         Il est juste en effet, puisqu'il n'a su me plaire, 12
165 Que je vous aide à m'en défaire. 8
SCÈNE II
Elpinice
         Seigneur, je me retire : entre les vrais amants 12
         Leur amour seul a droit d'être de confidence, 12
         Et l'on ne peut mêler d'agréable présence 12
         À de si précieux moments. 8
Spitridate
170 Un vertueux amour n'a rien d'incompatible 12
         Avec les regards d'une sœur. 8
         Ne m'enviez point la douceur 8
         De pouvoir à vos yeux convaincre une insensible : 12
         Soyez juge et témoin de l'indigne succès 12
175 Qui se prépare pour ma flamme ; 8
         Voyez jusqu'au fond de mon âme 8
         D'une si pure ardeur où va le digne excès ; 12
         Voyez tout mon espoir au bord du précipice ; 12
         Voyez des maux sans nombre et hors de guérison ; 12
180 Et quand vous aurez vu toute cette injustice, 12
         Faites-m'en un peu de raison. 8
Aglatide
         Si vous me permettez, seigneur, de vous entendre, 12
         De l'air dont votre amour commence à m'accuser, 12
         Je crains que pour en bien user 8
185 Je ne me doive mal défendre. 8
         Je sais bien que j'ai tort, j'avoue et hautement 12
         Que ma froideur doit vous déplaire ; 8
         Mais en cette froideur un heureux changement 12
         Pourrait-il fort vous satisfaire ? 8
Spitridate
190 En doutez-vous, madame, et peut-on concevoir… ? 12
Aglatide
         Je vous entends, seigneur, et vois ce qu'il faut voir : 12
         Un aveu plus précis est d'une conséquence 12
         Qui pourrait vous embarrasser ; 8
         Et même à notre sexe il est de bienséance 12
195 De ne pas trop vous en presser. 8
         À Lysander mon père il vous plut de promettre 12
         D'unir par notre hymen votre sang et le sien ; 12
         La raison, à peu près, seigneur, je la pénètre, 12
         Bien qu'aux raisons d'état je ne connaisse rien. 12
200 Vous ne m'aviez point vue, et facile ou cruelle, 12
         Petite ou grande, laide ou belle, 8
         Qu'à votre humeur ou non je pusse m'accorder, 12
         La chose était égale à votre ardeur nouvelle, 12
         Pourvu que vous fussiez gendre de Lysander. 12
205 Ma sœur vous aurait plu s'il vous l'eût proposée ; 12
         J'eusse agréé Cotys s'il me l'eût proposé. 12
         Vous trouvâtes tous deux la politique aisée ; 12
         Nous crûmes toutes deux notre devoir aisé. 12
         Comme à traiter cette alliance 8
210 Les tendresses des cœurs n'eurent aucune part, 12
         Le vôtre avec le mien a peu d'intelligence, 12
         Et l'amour en tous deux pourra naître un peu tard. 12
         Quand il faudra que je vous aime, 8
         Que je l'aurai promis à la face des dieux, 12
215 Vous deviendrez cher à mes yeux ; 8
         Et j'espère de vous le même. 8
         Jusque-là votre amour assez mal se fait voir ; 12
         Celui que je vous garde encor plus mal s'explique : 12
         Vous attendez le temps de votre politique, 12
220 Et moi celui de mon devoir. 8
         Voilà, seigneur, quel est mon crime ; 8
         Vous m'en vouliez convaincre, il n'en est plus besoin ; 12
         J'en ai fait, comme vous, ma sœur juge et témoin : 12
         Que ma froideur lui semble injuste ou légitime, 12
225 La raison que vous peut en faire sa bonté 12
         Je consens qu'elle vous la fasse ; 8
         Et pour vous en laisser tous deux en liberté, 12
         Je veux bien lui quitter la place. 8
SCÈNE III
Spitridate
         Elle ne s'y fait pas, madame, un grand effort, 12
230 Et ferait grâce entière à mon peu de mérite, 12
         Si vôtre âme avec elle était assez d'accord 12
         Pour se vouloir saisir de ce qu'elle vous quitte. 12
         Pour peu que vous daigniez écouter la raison, 12
         Vous me devez cette justice, 8
235 Et prendre autant de part à voir ma guérison, 12
         Qu'en ont eu vos attraits à faire mon supplice. 12
Elpinice
         Quoi ? Seigneur, j'aurais part…
Spitridate
         C'est trop dissimuler
         La cause et la grandeur du mal qui me possède ; 12
         Et je me dois, madame, au défaut du remède, 12
240 La vaine douceur d'en parler. 8
         Oui, vos yeux ont part à ma peine, 8
         Ils en font plus de la moitié ; 8
         Et s'il n'est point d'amour pour en finir la gêne, 12
         Il est pour l'adoucir des regards de pitié. 12
245 Quand je quittai la Perse, et brisai l'esclavage 12
         Où, m'envoyant au jour, le ciel m'avait soumis, 12
         Je crus qu'il me fallait parmi ses ennemis 12
         D'un protecteur puissant assurer l'avantage. 12
         Cotys eut, comme moi, besoin de Lysander ; 12
250 Et quand pour l'attacher lui-même à nos familles, 12
         Nous demandâmes ses deux filles, 8
         Ce fut les obtenir que de les demander. 12
         Par déférence au trône il lui promit l'aînée ; 12
         La jeune me fut destinée. 8
255 Comme nous ne cherchions tous deux que son appui, 12
         Nous acceptâmes tout sans regarder que lui. 12
         J'avais su qu'Aglatide était des plus aimables, 12
         On m'avait dit qu'à Sparte elle savait charmer ; 12
         Et sur des bruits si favorables 8
260 Je me répondais de l'aimer. 8
         Que l'amour aime peu ces folles confiances ! 12
         Et que pour affermir son empire en tous lieux, 12
         Il laisse choir souvent de cruelles vengeances 12
         Sur qui promet son cœur sans l'aveu de ses yeux ! 12
265 Ce sont les conseillers fidèles 8
         Dont il prend les avis pour ajuster ses coups ; 12
         Leur rapport inégal vous fait plus ou moins belles, 12
         Et les plus beaux objets ne le sont pas pour tous. 12
         À ce moment fatal qui nous permit la vue 12
270 Et de vous et de cette sœur, 8
         Mon âme devint toute émue, 8
         Et le trouble aussitôt s'empara de mon cœur ; 12
         Je le sentis pour elle tout de glace, 10
         Je le sentis tout de flamme pour vous ; 10
275 Vous y régnâtes en sa place, 8
         Et ses regards aux miens n'offrirent rien de doux. 12
         Il faut pourtant l'aimer, du moins il faut le feindre ; 12
         Il faut vous voir aimer ailleurs : 8
         Voyez s'il fut jamais un amant plus à plaindre, 12
280 Un cœur plus accablé de mortelles douleurs. 12
         C'est un malheur sans doute égal au trépas même 12
         Que d'attacher sa vie à ce qu'on n'aime pas ; 12
         Et voir en d'autres mains passer tout ce qu'on aime, 12
         C'est un malheur encor plus grand que le trépas. 12
Elpinice
285 Je vous en plains, seigneur, et ne puis davantage, 12
         Je ne sais aimer ni haïr ; 8
         Mais dès qu'un père parle, il porte en mon courage 12
         Toute l'impression qu'il faut pour obéir. 12
         Voyez avec Cotys si ses vœux les plus tendres 12
290 Voudraient rendre à ma sœur l'hommage qu'il me rend. 12
         Tout doit être à mon père assez indifférent, 12
         Pourvu que vous et lui vous demeuriez ses gendres. 12
         Mais à vous dire tout, je crains qu'Agésilas 12
         N'y refuse l'aveu qui vous est nécessaire : 12
         C'est notre souverain.
Spitridate
295 S'il en dédit un père,
         Peut-être ai-je une sœur qu'il n'en dédira pas. 12
         Ce grand prince pour elle a tant de complaisance, 12
         Qu'à sa moindre prière il ne refuse rien ; 12
         Et si son cœur voulait s'entendre avec le mien… 12
Elpinice
300 Reposez-vous, seigneur, sur mon obéissance, 12
         Et contentez-vous de savoir 8
         Qu'aussi bien que ma sœur j'écoute mon devoir. 12
         Allez trouver Cotys, et sans aucun scrupule… 12
Spitridate
         Perdriez-vous pour moi son trône sans ennui ? 12
Elpinice
305 Le voilà qui paraît. Quelque ardeur qui vous brûle, 12
         Mettez d'accord mon père, Agésilas et lui. 12
SCÈNE IV
Cotys
         Vous voyez de quel air Elpinice me traite, 12
         Comme elle disparaît, seigneur, à mon abord. 12
Spitridate
         Si votre âme, seigneur, en est mal satisfaite, 12
310 Mon sort est bien à plaindre autant que votre sort. 12
         Ah ! S'il n'était honteux de manquer de promesse ! 12
Spitridate
         Si la foi sans rougir pouvait se dégager ! 12
Cotys
         Qu'une autre de mon cœur serait bientôt maîtresse ! 12
Spitridate
         Que je serais ravi, comme vous, de changer ! 12
Cotys
315 Elpinice pour moi montre une telle glace, 12
         Que je me tiendrais sûr de son consentement. 12
Spitridate
         Aglatide verrait qu'une autre prît sa place 12
         Sans en murmurer un moment. 8
Cotys
         Que nous sert qu'en secret l'une et l'autre engagée 12
320 Peut-être ainsi que nous porte son cœur ailleurs ? 12
         Pour voir notre infortune entre elles partagée, 12
         Nos destins n'en sont pas meilleurs. 8
Spitridate
         Elles aiment ailleurs, ces belles dédaigneuses ; 12
         Et peut-être, en dépit du sort, 8
325 Il serait un moyen et de les rendre heureuses, 12
         Et de nous rendre heureux par un commun accord. 12
Cotys
         Souffrez donc qu'avec vous tout mon cœur se déploie. 12
         Ah ! Si vous le vouliez, que mon sort serait doux ! 12
         Vous seul me pouvez mettre au comble de ma joie. 12
Spitridate
330 Et ma félicité dépend toute de vous. 12
Cotys
         Vous me pouvez donner l'objet qui me possède. 12
Spitridate
         Vous me pouvez donner celui de tous mes vœux : 12
         Elpinice me charme.
Cotys
         Et si je vous la cède ?
Spitridate
         Je céderai de même Aglatide à vos feux. 12
Cotys
335 Aglatide seigneur ! Ce n'est pas là m'entendre, 12
         Et vous ne feriez rien pour moi. 8
Spitridate
         Ne vous devez-vous pas à Lysander pour gendre ? 12
Cotys
         Oui ; mais l'amour ici me fait une autre loi. 12
Spitridate
         L'amour ! Il n'en faut point écouter qui le blesse, 12
340 Et qui nous ôte son appui. 8
         L'échange des deux sœurs n'a rien qui l'intéresse, 12
         Nous n'en serons pas moins à lui ; 8
         Mais de porter ailleurs sa main, qui leur est due, 12
         Seigneur, au dernier point ce sera l'irriter, 12
345 Et sa protection perdue, 8
         N'avons-nous rien à redouter ? 8
Cotys
         Si je n'en juge mal, sa faveur n'est pas grande, 12
         Seigneur, auprès d'Agésilas ; 8
         Il n'obtient presque rien de quoi qu'il lui demande. 12
Spitridate
350 Je vois qu'assez souvent il ne l'écoute pas ; 12
         Mais pour un différend frivole, 8
         Dont nous ignorons le secret, 8
         Ce prince avouerait-il un amour indiscret, 12
         D'un tel manquement de parole ? 8
355 Lui qui lui doit son trône, et cet illustre rang 12
         D'unique général des troupes de la Grèce, 12
         Pourrait-il le haïr avec tant de bassesse, 12
         Qu'il pût autoriser ce mépris de son sang ? 12
         Si nous manquons de foi, qu'aura-t-il lieu de croire ? 12
360 En aurions-nous pour lui plus que pour Lysander ? 12
         Pensez-y bien, seigneur, avant qu'y hasarder 12
         Nos sûretés et votre gloire. 8
Cotys
         Et si ce différend, que vous craignez si peu, 12
         Lui fait pour notre hymen refuser un aveu ? 12
Spitridate
365 Ma sœur n'a qu'à parler, je m'en tiens sûr par elle. 12
Cotys
         Seigneur, l'aimerait-il ?
Spitridate
         Il la trouve assez belle,
         Il en parle avec joie, et se plaît à la voir. 12
         Je tâche d'affermir ces douces apparences ; 12
         Et si vous voulez tout savoir, 8
370 Je pense avoir de quoi flatter mes espérances. 12
         Prenez-y part, seigneur, pour l'intérêt commun. 12
         Quand nous aurons tous deux Lysander pour beau-père, 12
         Ce roi s'allie à vous, s'il devient mon beau-frère ; 12
         Et nous aurons ainsi deux appuis au lieu d'un. 12
Cotys
         Et Mandane y consent ?
Spitridate
375 Mandane est trop bien née
         Pour dédire un devoir qui la met sous ma loi. 12
Cotys
         Et vous avez donné pour elle votre foi ? 12
Spitridate
         Non ; mais à dire vrai, je la tiens pour donnée. 12
Cotys
         Ah ! Ne la donnez point, seigneur, si vous m'aimez, 12
380 Ou si vous aimez Elpinice. 8
         Mandane a tout mon cœur, mes yeux en sont charmés ; 12
         Et ce n'est qu'à ce prix que je vous rends justice. 12
Spitridate
         Elpinice ne rend votre foi qu'à sa sœur, 12
         Et ce n'est qu'à ce prix qu'elle-même se donne. 12
Cotys
385 Hélas ! Et si l'amour autrement en ordonne, 12
         Le moyen d'y forcer mon cœur ? 8
Spitridate
         Rendez-vous-en le maître.
Cotys
         Et l'êtes-vous du vôtre ?
Spitridate
         J'y ferai mon effort, si je vous parle en vain ; 12
         Et du moins, si ma sœur vous dérobe à toute autre, 12
390 Je serai maître de ma main. 8
Cotys
         Je ne le puis celer, qui que l'on me propose, 12
         Toute autre que Mandane est pour moi même chose. 12
Spitridate
         Il vous est donc facile, et doit même être doux, 12
         Puisqu'enfin Elpinice aime un autre que vous, 12
395 De lui préférer qui vous aime ; 8
         Et du moins vous auriez l'honneur, 8
         Par un peu d'effort sur vous-même, 8
         De faire le commun bonheur. 8
Cotys
         Je ferais trois heureux qui m'empêchent de l'être ! 12
400 J'ose, j'ose vous faire une plus juste loi : 12
         Ou faites mon bonheur dont vous êtes le maître, 12
         Ou demeurez tous trois malheureux comme moi. 12
Spitridate
         Eh bien ! Épousez Elpinice : 8
         Je renonce à tout mon bonheur, 8
405 Plutôt que de me voir complice 8
         D'un manquement de foi qui vous perdrait d'honneur. 12
Cotys
         Rendez-vous à votre Aglatide, 8
         Puisque votre cœur endurci 8
         Veut suivre obstinément un faux devoir pour guide : 12
410 Je serai malheureux, vous le serez aussi. 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
Spitridate
         Que nous avons, ma sœur, brisé de rudes chaînes ! 12
         En Perse il n'est point de sujets ; 8
         Ce ne sont qu'esclaves abjets, 8
         Qu'écrasent d'un coup d'œil les têtes souveraines : 12
415 Le monarque, ou plutôt le tyran général, 12
         N'y suit pour loi que son caprice, 8
         N'y veut point d'autre règle et point d'autre justice, 12
         Et souvent même impute à crime capital 12
         Le plus rare mérite et le plus grand service ; 12
420 Il abat à ses pieds les plus hautes vertus, 12
         S'immole insolemment les plus illustres vies, 12
         Et ne laisse aujourd'hui que les cœurs abattus 12
         À couvert de ses tyrannies. 8
         Vous autres, s'il vous daigne honorer de son lit, 12
425 Ce sont indignités égales : 8
         La gloire s'en partage entre tant de rivales, 12
         Qu'elle est moins un honneur qu'un sujet de dépit. 12
         Toutes n'ont pas le nom de reines, 8
         Mais toutes portent mêmes chaînes, 8
430 Et toutes, à parler sans fard, 8
         Servent à ses plaisirs sans part à son empire ; 12
         Et même en ses plaisirs elles n'ont autre part 12
         Que celle qu'à son cœur brutalement inspire 12
         Ou ce caprice, ou le hasard. 8
435 Voilà, ma sœur, à quoi vous avait destinée, 12
         À quel infâme honneur vous avait condamnée 12
         Pharnabaze, son lieutenant : 8
         Il aurait fait de vous un présent à son prince, 12
         Si pour nous affranchir mon soin le prévenant 12
440 N'eût à sa tyrannie arraché ma province. 12
         La Grèce a de plus saintes lois, 8
         Elle a des peuples et des rois 8
         Qui gouvernent avec justice : 8
         La raison y préside, et la sage équité ; 12
445 Le pouvoir souverain par elles limité, 12
         N'y laisse aucun droit de caprice. 8
         L'hymen de ses rois même y donne cœur pour cœur ; 12
         Et si vous aviez le bonheur 8
         Que l'un d'eux vous offrît son trône avec son âme, 12
450 Vous seriez, par ce nœud charmant, 8
         Et reine véritablement, 8
         Et véritablement sa femme. 8
Mandane
         Je veux bien l'espérer : tout est facile aux dieux ; 12
         Et peut-être que de bons yeux 8
455 En auraient déjà vu quelque flatteuse marque ; 12
         Mais il en faut de bons pour faire un si grand choix. 12
         Si le roi dans la Perse est un peu trop monarque, 12
         En Grèce il est des rois qui ne sont pas trop rois : 12
         Il en est dont le peuple est le suprême arbitre ; 12
460 Il en est d'attachés aux ordres d'un sénat ; 12
         Il en est qui ne sont enfin, sous ce grand titre, 12
         Que premiers sujets de l'état. 8
         Je ne sais si le ciel pour régner m'a fait naître, 12
         Et quoi qu'en ma faveur j'aye encor vu paraître, 12
465 Je doute si l'on m'aime ou non ; 8
         Mais je pourrais être assez vaine 8
         Pour dédaigner le nom de reine 8
         Que m'offrirait un roi qui n'en eût que le nom. 12
Spitridate
         Vous en savez beaucoup, ma sœur, et vos mérites 12
470 Vous ouvrent fort les yeux sur ce que vous valez. 12
Mandane
         Je réponds simplement à ce que vous me dites, 12
         Et parle en général comme vous me parlez. 12
Spitridate
         Cependant et des rois et de leur différence 12
         Je vous trouve en effet plus instruite que moi. 12
Mandane
475 Puisque vous m'ordonnez qu'ici j'espère un roi, 12
         Il est juste, seigneur, que quelquefois j'y pense. 12
Spitridate
         N'y pensez-vous point trop ?
Mandane
         Je sais que c'est à vous
         À régler mes désirs sur le choix d'un époux : 12
         Mon devoir n'en fera point d'autre ; 8
480 Mais quand vous daignerez choisir pour une sœur, 12
         Daignez songer, de grâce, à faire son bonheur 12
         Mieux que vous n'avez fait le vôtre. 8
         D'un choix que vous m'aviez vous-même tant loué, 12
         Votre cœur et vos yeux vous ont désavoué ; 12
485 Et si j'ai, comme vous, quelques pentes secrètes, 12
         Seigneur, si c'est ainsi que vous les rencontrez, 12
         Jugez, par le trouble où vous êtes, 8
         De l'état où vous me mettrez. 8
Spitridate
         Je le vois bien, ma sœur, il faut vous laisser faire : 12
490 Qui choisit mal pour soi choisit mal pour autrui ; 12
         Et votre cœur, instruit par le malheur d'un frère, 12
         A déjà fait son choix sans lui. 8
Mandane
         Peut-être ; mais enfin vous suis-je nécessaire ? 12
         Parlez : il n'est désirs ni tendres sentiments 12
495 Que je ne sacrifie à vos contentements. 12
         Faut-il donner ma main pour celle d'Elpinice ? 12
Spitridate
         Que sert de m'en offrir un entier sacrifice, 12
         Si je n'ose et ne puis même déterminer 12
         À qui pour mon bonheur vous devez la donner ? 12
500 Cotys me la demande, Agésilas l'espère. 12
Mandane
         Agésilas, seigneur ! Et le savez-vous bien ? 12
Spitridate
         Parler de vous sans cesse, aimer votre entretien, 12
         Vous donner tout crédit, ne chercher qu'à vous plaire… 12
Mandane
         Ce sont civilités envers une étrangère, 12
505 Qui font beaucoup d'éclat, et ne produisent rien. 12
         Il jette par là des amorces 8
         À ceux qui, comme nous, voudront grossir ses forces ; 12
         Mais quelque haut crédit qu'il me donne en sa cour, 12
         De toute sa conduite il est si bien le maître, 12
510 Qu'au simple nom d'hymen vous verriez disparaître 12
         Tout ce qu'en ses faveurs vous prenez pour amour. 12
Spitridate
         Vous penchez vers Cotys, et savez qu'Elpinice 12
         Ne veut point être à moi qu'il ne soit à sa sœur ! 12
Mandane
         Je vous réponds de tout, si vous avez son cœur. 12
Spitridate
515 Et Lysander pourra souffrir cette injustice ? 12
Mandane
         Lysander est si mal auprès d'Agésilas, 12
         Que ce sera beaucoup s'il en obtient un gendre ; 12
         Et peut-être sans moi ne l'obtiendra-t-il pas : 12
         Pour deux, il aurait tort, s'il osait y prétendre. 12
520 Mais, seigneur, le voici ; tâchez de pressentir 12
         Ce qu'en votre faveur il pourrait consentir. 12
Spitridate
         Ma sœur, vous êtes plus adroite ; 8
         Souffrez que je ménage un moment de retraite : 12
         J'aurais trop à rougir, pour peu que devant moi 12
525 Vous fissiez deviner de ce manque de foi. 12
SCÈNE II
Lysander
         Quoique en matière d'hyménées 8
         L'importune langueur des affaires traînées 12
         Attire assez souvent de fâcheux embarras, 12
         J'ai voulu qu'à loisir vous pussiez voir mes filles, 12
530 Avant que demander l'aveu d'Agésilas 12
         Sur l'union de nos familles. 8
         Dites-moi donc, seigneur, ce qu'en jugent vos yeux, 12
         S'ils laissent votre cœur d'accord de vos promesses, 12
         Et si vous y sentez plus d'aimables tendresses 12
535 Que de justes désirs de pouvoir choisir mieux. 12
         Parlez avec franchise, avant que je m'expose 12
         À des refus presque assurés, 8
         Que j'estimerai peu de chose 8
         Quand vous serez plus déclarés ; 8
540 Et n'appréhendez point l'emportement d'un père : 12
         Je sais trop que l'amour de ses droits est jaloux, 12
         Qu'il dispose de nous sans nous, 8
         Que les plus beaux objets ne sont pas sûrs de plaire. 12
         L'aveugle sympathie est ce qui fait agir 12
545 La plupart des feux qu'il excite ; 8
         Il ne l'attache pas toujours au vrai mérite : 12
         Et quand il la dénie, on n'a point à rougir. 12
Spitridate
         Puisque vous le voulez, je ne puis me défendre, 12
         Seigneur, de vous parler avec sincérité : 12
550 Ma seule ambition est d'être votre gendre ; 12
         Mais apprenez, de grâce, une autre vérité : 12
         Ce bonheur que j'attends, cette gloire où j'aspire, 12
         Et qui rendrait mon sort égal au sort des dieux, 12
         N'a pour objet… Seigneur, je tremble à vous le dire ; 12
555 Ma sœur vous l'expliquera mieux. 8
SCÈNE III
Lysander
         Que veut dire, madame, une telle retraite ? 12
         Se plaint-il d'Aglatide, et la jeune indiscrète 12
         Répondrait-elle mal aux honneurs qu'il lui fait ? 12
Mandane
         Elle y répond, seigneur, ainsi qu'il le souhaite, 12
560 Et je l'en vois fort satisfait ; 8
         Mais je ne vois pas bien que par les sympathies 12
         Dont vous venez de nous parler, 8
         Leurs âmes soient fort assorties, 8
         Ni que l'amour encore ait daigné s'en mêler. 12
565 Ce n'est pas qu'il n'aspire à se voir votre gendre, 12
         Qu'il n'y mette sa gloire, et borne ses plaisirs ; 12
         Mais puisque par son ordre il me faut vous l'apprendre, 12
         Elpinice est l'objet de ses plus chers désirs. 12
Lysander
         Elpinice ! Et sa main n'est plus en ma puissance ! 12
Mandane
570 Je sais qu'il n'est plus temps de vous la demander ; 12
         Mais je vous répondrais de son obéissance, 12
         Si Cotys la voulait céder. 8
         Que sait-on si l'amour, dont la bizarrerie 12
         Se joue assez souvent du fond de notre cœur, 12
575 N'aura point fait au sien même supercherie ? 12
         S'il n'y préfère point Aglatide à sa sœur ? 12
         Cet échange, seigneur, pourrait-il vous déplaire, 12
         S'il les rendait tous quatre heureux ? 8
Lysander
         Madame, doutez-vous de la bonté d'un père ? 12
Mandane
580 Voyez donc si Cotys sera plus rigoureux : 12
         Je vous laisse avec lui, de peur que ma présence 12
         N'empêche une sincère et pleine confiance. 12
         Seigneur, ne cachez plus le véritable amour 12
         Dont l'idée en secret vous flatte. 8
585 J'ai dit à Lysander celui de Spitridate ; 12
         Dites le vôtre à votre tour. 8
SCÈNE IV
Cotys
         Puisqu'elle vous l'a dit, pourrais-je vous le taire ? 12
         Jugez, seigneur, de mes ennuis : 8
         Une autre qu'Elpinice à mes yeux a su plaire ; 12
590 Et l'aimer est un crime en l'état où je suis. 12
Lysander
         Ne traitez point, seigneur, ce nouveau feu de crime : 12
         Le choix que font les yeux est le plus légitime ; 12
         Et comme un beau désir ne peut bien s'allumer 12
         S'ils n'instruisent le cœur de ce qu'il doit aimer, 12
595 C'est ôter à l'amour tout ce qu'il a d'aimable, 12
         Que les tenir captifs sous une aveugle foi ; 12
         Et le don le plus favorable 8
         Que ce cœur sans leur ordre ose faire de soi 12
         Ne fut jamais irrévocable. 8
Cotys
600 Seigneur, ce n'est point par mépris, 8
         Ce n'est point qu'Elpinice aux miens n'ait paru belle ; 12
         Mais enfin (le dirai-je ? ) oui, seigneur, on m'a pris, 12
         On m'a volé ce cœur que j'apportais pour elle : 12
         D'autres yeux, malgré moi, s'en sont faits les tyrans, 12
605 Et ma foi s'est armée en vain pour ma défense ; 12
         Ce lâche, qui s'est mis de leur intelligence, 12
         Les a soudain reçus en justes conquérants. 12
Lysander
         Laissez-leur garder leur conquête. 8
         Peut-être qu'Elpinice avec plaisir s'apprête 12
610 À vous laisser ailleurs trouver un sort plus doux, 12
         Quand un autre pour elle a d'autres yeux que vous, 12
         Qu'elle cède ce cœur à celle qui le vole, 12
         Et qu'en ce même instant qu'on vous le surprenait, 12
         Un pareil attentat sur sa propre parole 12
615 Lui dérobait celui qu'elle vous destinait. 12
         Surtout ne craignez rien du côté d'Aglatide : 12
         Je puis répondre d'elle, et quand j'aurai parlé, 12
         Vous verrez tout son cœur, où mon vouloir préside, 12
         Vous payer de celui qu'elle vous a volé. 12
Cotys
620 Ah ! Seigneur, pour ce vol je ne me plains pas d'elle. 12
Lysander
         Et de qui donc ?
Cotys
         L'amour s'y sert d'une autre main.
Lysander
         L'amour !
Cotys
         Oui, cet amour qui me rend infidèle…
Lysander
         Seigneur, du nom d'amour n'abusez point en vain, 12
         Dites d'Agésilas la haine insatiable : 12
625 C'est elle dont l'aigreur auprès de vous m'accable, 12
         Et qui de jour en jour s'animant contre moi, 12
         Pour me perdre d'honneur m'enlève votre foi. 12
Cotys
         Ah ! S'il y va de votre gloire, 8
         Ma parole est donnée, et dussé-je en mourir, 12
630 Je la tiendrai, seigneur, jusqu'au dernier soupir ; 12
         Mais quoi que la surprise ait pu vous faire croire, 12
         N'accusez point Agésilas 8
         D'un crime de mon cœur, que même il ne sait pas. 12
         Mandane, qui m'ordonne à vos yeux de le dire, 12
635 Vous montre assez par là quel souverain empire 12
         L'amour lui donne sur ce cœur. 8
         Ne considérez point si j'aime ou si l'on m'aime ; 12
         En matière d'honneur ne voyez que vous-même, 12
         Et disposez de moi comme veut cet honneur. 12
Lysander
640 L'amour le fera mieux ; ce que j'en viens d'apprendre 12
         M'offre un sujet de joie où j'en voyais d'ennui : 12
         Épouser la sœur de mon gendre, 8
         C'est le devenir comme lui. 8
         Aglatide d'ailleurs n'est pas si délaissée 12
645 Que votre exemple n'aide à lui trouver un roi ; 12
         Et pour peu que le ciel réponde à ma pensée, 12
         Ce sera plus de gloire et plus d'appui pour moi. 12
         Aussi ferai-je plus : je veux que de moi-même 12
         Vous teniez cet objet qui vous fait soupirer ; 12
650 Et Spitridate, à moins que de m'en assurer, 12
         N'obtiendra jamais ce qu'il aime. 8
         Je veux dès aujourd'hui savoir d'Agésilas 12
         S'il pourra consentir à ce double hyménée, 12
         Dont ma parole était donnée. 8
655 Sa haine apparemment ne m'en avouera pas : 12
         Si pourtant par bonheur il m'en laisse le maître, 12
         J'en userai, seigneur, comme je le promets ; 12
         Sinon, vous lui ferez connaître 8
         Vous-même quels sont vos souhaits. 8
Cotys
660 Ah ! Que Mandane et moi n'avons-nous mille vies, 12
         Seigneur, pour vous les immoler ! 8
         Car je ne saurais plus vous le dissimuler, 12
         Nos âmes en seront également ravies. 12
         Souffrez-lui donc sa part en ces ravissements ; 12
665 Et pardonnez, de grâce, à mon impatience… 12
Lysander
         Allez : on m'a vu jeune, et par expérience 12
         Je sais ce qui se passe au cœur des vrais amants. 12
SCÈNE V
Cléon
         Seigneur, n'êtes-vous point d'une humeur bien facile 12
         D'applaudir à Cotys sur son manque de foi ? 12
Lysander
670 Je prends pour l'attacher à moi 8
         Ce qui s'offre de plus utile. 8
         D'un emportement indiscret 8
         Je ne voyais rien à prétendre : 8
         Vouloir par force en faire un gendre, 8
675 Ce n'est qu'en vouloir faire un ennemi secret. 12
         Je veux me l'acquérir : je veux, s'il m'est possible, 12
         À force d'amitiés si bien le ménager, 12
         Que quand je voudrai me venger, 8
         J'en tire un secours infaillible. 8
680 Ainsi je flatte ses désirs, 8
         J'applaudis, je défère à ses nouveaux soupirs, 12
         Je me fais l'auteur de sa joie, 8
         Je sers sa passion, et sous cette couleur 12
         Je m'ouvre dans son âme une infaillible voie 12
685 À m'en faire à mon tour servir avec chaleur. 12
Cléon
         Oui, mais Agésilas, seigneur, aime Mandane : 12
         Du moins toute sa cour ose le deviner ; 12
         Et promettre à Cotys cette illustre Persane, 12
         C'est lui promettre tout pour ne lui rien donner. 12
Lysander
690 Qu'à ses vœux mon tyran l'accorde ou la refuse, 12
         De la manière dont j'en use, 8
         Il ne peut m'ôter son appui ; 8
         Et de quelque façon que la chose se passe, 12
         Ou je fais la première grâce, 8
695 Ou j'aigris puissamment ce rival contre lui. 12
         J'ai même à souhaiter que son feu se déclare. 12
         Comme de notre Sparte il choquera les lois, 12
         C'est une occasion que lui-même il prépare, 12
         Et qui peut la résoudre à mieux choisir ses rois. 12
700 Nous avons trop longtemps asservi sa couronne 12
         À la vaine splendeur du sang ; 8
         Il est juste à son tour que la vertu la donne, 12
         Et que le seul mérite ait droit à ce haut rang. 12
         Ma ligue est déjà forte, et ta harangue est prête 12
705 À faire éclater la tempête, 8
         Sitôt qu'il aura mis ma patience à bout. 12
         Si pourtant je voyais sa haine enfin bornée 12
         Ne mettre aucun obstacle à ce double hyménée, 12
         Je crois que je pourrais encore oublier tout. 12
710 En perdant cet ingrat, je détruis mon ouvrage ; 12
         Je vois dans sa grandeur le prix de mon courage, 12
         Le fruit de mes travaux, l'effet de mon crédit. 12
         Un reste d'amitié tient mon âme en balance : 12
         Quand je veux le haïr je me fais violence, 12
715 Et me force à regret à ce que je t'ai dit. 12
         Il faut, il faut enfin qu'avec lui je m'explique, 12
         Que j'en sache qui peut causer 8
         Cette haine si lâche, et qu'il rend si publique, 12
         Et fasse un digne effort à le désabuser. 12
Cléon
720 Il n'appartient qu'à vous de former ces pensées ; 12
         Mais vous ne songez point avec quels sentiments 12
         Vos deux filles intéressées 8
         Apprendront de tels changements. 8
Lysander
         Aglatide est d'humeur à rire de sa perte : 12
725 Son esprit enjoué ne s'ébranle de rien. 12
         Pour l'autre, elle a, de vrai, l'âme un peu moins ouverte, 12
         Mais elle n'eut jamais de vouloir que le mien. 12
         Ainsi je me tiens sûr de leur obéissance. 12
Cléon
         Quand cette obéissance a fait un digne choix, 12
730 Le cœur, tombé par là sous une autre puissance, 12
         N'obéit pas toujours une seconde fois. 12
Lysander
         Les voici : laisse-nous, afin qu'avec franchise 12
         Leurs âmes s'en ouvrent à moi. 8
SCÈNE VI
Lysander
         J'apprends avec quelque surprise, 8
735 Mes filles, qu'on vous manque à toutes deux de foi : 12
         Cotys aime en secret une autre qu'Elpinice, 12
         Spitridate n'en fait pas moins. 8
Elpinice
         Si l'on nous fait quelque injustice, 8
         Seigneur, notre devoir s'en remet à vos soins. 12
         Je ne sais qu'obéir.
Aglatide
740 J'en sais donc davantage :
         Je sais que Spitridate adore d'autres yeux ; 12
         Je sais que c'est ma sœur à qui va cet hommage, 12
         Et quelque chose encor qu'elle vous dirait mieux. 12
Elpinice
         Ma sœur, qu'aurais-je à dire ?
Aglatide
         À quoi bon ce mystère ?
745 Dites ce qu'à ce nom le cœur vous dit tout bas, 12
         Ou je dirai tout haut qu'il ne vous déplaît pas. 12
Elpinice
         Moi, je pourrais l'aimer, et sans l'ordre d'un père ! 12
Aglatide
         Vous ne savez que c'est d'aimer ou de haïr, 12
         Mais vous seriez pour lui fort aise d'obéir. 12
Elpinice
         Qu'il faut souffrir de vous, ma sœur !
Aglatide
750 Le grand supplice
         De voir qu'en dépit d'elle on lui rend du service ! 12
Lysander
         Rendez-lui la pareille. Aime-t-elle Cotys ? 12
         Et s'il fallait changer entre vous de partis… 12
Aglatide
         Je n'ai pas besoin d'interprète, 8
755 Et vous en dirai plus, seigneur, qu'elle n'en sait. 12
         Cotys pourrait me plaire, et plairait en effet, 12
         Si pour toucher son cœur j'étais assez bien faite ; 12
         Mais je suis fort trompée, ou cet illustre cœur 12
         N'est pas plus à moi qu'à ma sœur. 8
Lysander
760 Peut-être ce malheur d'assez près te menace. 12
Aglatide
         J'en connais plus de vingt qui mourraient en ma place, 12
         Ou qui sauraient du moins hautement quereller 12
         L'injustice de la fortune ; 8
         Mais pour moi, qui n'ai pas une âme si commune, 12
765 Je sais l'art de m'en consoler. 8
         Il est d'autres rois dans l'Asie 8
         Qui seront trop heureux de prendre votre appui ; 12
         Et déjà, je ne sais par quelle fantaisie, 12
         J'en crois voir à mes pieds de plus puissants que lui. 12
Lysander
770 Donc à moins que d'un roi tu ne veux plus te rendre ? 12
Aglatide
         Je crois pour Spitridate avoir déjà fait voir 12
         Que ma sœur n'a rien à m'apprendre 8
         Sur le chapitre du devoir. 8
         Elle sait obéir, et je le sais comme elle : 12
775 C'est l'ordre ; et je lui garde un cœur assez fidèle 12
         Pour en subir toutes les lois ; 8
         Mais pour régler ma destinée, 8
         Si vous vous abaissiez jusqu'à prendre ma voix, 12
         Vous arrêteriez votre choix 8
780 Sur une tête couronnée, 8
         Et ne m'offririez que des rois. 8
Lysander
         C'est mettre un peu haut ta conquête. 8
Aglatide
         La couronne, seigneur, orne bien une tête. 12
         Je me la figurais sur celle de ma sœur, 12
785 Lorsque Cotys devait l'y mettre ; 8
         Et quand j'en contemplais la gloire et la douceur, 12
         Que je ne pouvais me promettre, 8
         Un peu de jalousie et de confusion 12
         Mutinait mes désirs et me soulevait l'âme ; 12
790 Et comme en cette occasion 8
         Mon devoir pour agir n'attendait point ma flamme… 12
Elpinice
         La gloire d'obéir à votre grand regret 12
         Vous faisait pester en secret : 8
         C'est l'ordre ; et du devoir la scrupuleuse idée… 12
Aglatide
795 Que dites-vous, ma sœur ? Qu'osez-vous hasarder, 12
         Vous qui tantôt… ?
Elpinice
         Ma sœur, laissez-moi vous aider,
         Ainsi que vous m'avez aidée. 8
Aglatide
         Pour bien m'aider à dire ici mes sentiments, 12
         Vous vous prenez trop mal aux vôtres ; 8
800 Et si je suis jamais réduite aux truchements, 12
         Il m'en faudra bien chercher d'autres. 8
         Seigneur, quoi qu'il en soit, voilà quelle je suis. 12
         J'acceptais Spitridate avec quelques ennuis ; 12
         De ce petit chagrin le ciel m'a dégagée, 12
805 Sans que mon âme soit changée. 8
         Mon devoir règne encor sur mon ambition : 12
         Quoi que vous m'ordonniez, j'obéirai sans peine ; 12
         Mais de mon inclination, 8
         Je mourrai fille, ou vivrai reine. 8
Elpinice
810 Achevez donc, ma sœur : dites qu'Agésilas… 12
Aglatide
         Ah ! Seigneur, ne l'écoutez pas : 8
         Ce qu'elle vous veut dire est une bagatelle ; 12
         Et même, s'il le faut, je la dirai mieux qu'elle. 12
Lysander
         Dis donc. Agésilas…
Aglatide
         M'aimait jadis un peu.
815 Du moins lui-même à Sparte il m'en fit confidence ; 12
         Et s'il me disait vrai, sa noble impatience 12
         De vous en demander l'aveu 8
         N'attendait qu'après l'hyménée 8
         De cette aimable et chère aînée. 8
820 Mais s'il attendait là que mon tour arrivé 12
         Autorisât à ma conquête 8
         La flamme qu'en réserve il tenait toute prête, 12
         Son amour est encore ici plus réservé ; 12
         Et soit que dans Éphèse un autre objet me passe, 12
825 Soit que par complaisance il cède à son rival, 12
         Il me fait à présent la grâce 8
         De ne m'en dire bien ni mal. 8
Lysander
         D'un pareil changement ne cherche point la cause : 12
         Sa haine pour ton père à cet amour s'oppose ; 12
830 Mais n'importe, il est bon que j'en sois averti. 12
         J'agirai d'autre sorte avec cette lumière ; 12
         Et suivant qu'aujourd'hui nous l'aurons plus entière, 12
         Nous verrons à prendre parti. 8
SCÈNE VII
Elpinice
         Ma sœur, je vous admire, et ne saurais comprendre 12
835 Cet inépuisable enjouement, 8
         Qui d'un chagrin trop juste a de quoi vous défendre, 12
         Quand vous êtes si près de vous voir sans amant. 12
Aglatide
         Il est aisé pourtant d'en deviner les causes. 12
         Je sais comme il faut vivre, et m'en trouve fort bien. 12
840 La joie est bonne à mille choses, 8
         Mais le chagrin n'est bon à rien. 8
         Ne perds-je pas assez, sans doubler l'infortune, 12
         Et perdre encor le bien d'avoir l'esprit égal ? 12
         Perte sur perte est importune, 8
845 Et je m'aime un peu trop pour me traiter si mal. 12
         Soupirer quand le sort nous rend une injustice, 12
         C'est lui prêter une aide à nous faire un supplice. 12
         Pour moi, qui ne lui puis souffrir tant de pouvoir, 12
         Le bien que je me veux met sa haine à pis faire. 12
850 Mais allons rejoindre mon père : 8
         J'ai quelque chose encore à lui faire savoir. 12
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
Lysander
         Je ne suis point surpris qu'à ces deux hyménées 12
         Vous refusiez, seigneur, votre consentement : 12
         J'aurais eu tort d'attendre un meilleur traitement 12
855 Pour le sang odieux dont mes filles sont nées. 12
         Il est le sang d'Hercule en elles comme en vous, 12
         Et méritait par là quelque destin plus doux ; 12
         Mais s'il vous peut donner un titre légitime, 12
         Pour être leur maître et leur roi, 8
860 C'est pour l'une et pour l'autre une espèce de crime 12
         Que de l'avoir reçu de moi. 8
         J'avais cru toutefois que l'exil volontaire 12
         Où l'amour paternel près d'elles m'eût réduit, 12
         Moi qui de mes travaux ne vois plus autre fruit 12
865 Que le malheur de vous déplaire, 8
         Comme il délivrerait vos yeux 8
         D'une insupportable présence, 8
         À mes jours presque usés obtiendrait la licence 12
         D'aller finir sous d'autres cieux. 8
870 C'était là mon dessein ; mais cette même envie, 12
         Qui me fait près de vous un si malheureux sort, 12
         Ne saurait endurer ni l'éclat de ma vie, 12
         Ni l'obscurité de ma mort. 8
Agésilas
         Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'envie et la haine 12
875 Ont persécuté les héros. 8
         Hercule en sert d'exemple, et l'histoire en est pleine, 12
         Nous ne pouvons souffrir qu'ils meurent en repos. 12
         Cependant cet exil, ces retraites paisibles, 12
         Cet unique souhait d'y terminer leurs jours, 12
880 Sont des mots bien choisis à remplir leurs discours : 12
         Ils ont toujours leur grâce, ils sont toujours plausibles ; 12
         Mais ils ne sont pas vrais toujours ; 8
         Et souvent des périls, ou cachés ou visibles, 12
         Forcent notre prudence à nous mieux assurer 12
885 Qu'ils ne veulent se figurer. 8
         Je ne m'étonne point qu'avec tant de lumières 12
         Vous ayez prévu mes refus ; 8
         Mais je m'étonne fort que les ayant prévus, 12
         Vous n'en ayez pu voir les raisons bien entières. 12
890 Vous êtes un grand homme, et de plus mécontent : 12
         J'avouerai plus encor, vous avez lieu de l'être. 12
         Ainsi de ce repos où votre ennui prétend 12
         Je dois prévoir en roi quel désordre peut naître, 12
         Et regarde en quels lieux il vous plaît de porter 12
895 Des chagrins qu'en leur temps on peut voir éclater. 12
         Ceux que prend pour exil ou choisit pour asile 12
         Ce dessein d'une mort tranquille, 8
         Des Perses et des Grecs séparent les états. 12
         L'assiette en est heureuse, et l'accès difficile ; 12
900 Leurs maîtres ont du cœur, leurs peuples ont des bras ; 12
         Ils viennent de nous joindre avec une puissance 12
         À beaucoup espérer, à craindre beaucoup d'eux ; 12
         Et c'est mettre en leurs mains une étrange balance, 12
         Que de mettre à leur tête un guerrier si fameux. 12
905 C'est vous qui les donnez l'un et l'autre à la Grèce : 12
         L'un fut ami du Perse, et l'autre son sujet. 12
         Le service est bien grand, mais aussi je confesse 12
         Qu'on peut ne pas bien voir tout le fond du projet. 12
         Votre intérêt s'y mêle en les prenant pour gendres ; 12
910 Et si par des liens et si forts et si tendres 12
         Vous pouvez aujourd'hui les attacher à vous, 12
         Vous vous les donnez plus qu'à nous. 8
         Si malgré le secours, si malgré les services 12
         Qu'un ami doit à l'autre, un sujet à son roi, 12
915 Vous les avez tous deux arrachés à leur foi, 12
         Sans aucun droit sur eux, sans aucuns bons offices, 12
         Avec quelle facilité 8
         N'immoleront-ils point une amitié nouvelle 12
         À votre courage irrité, 8
920 Quand vous ferez agir toute l'autorité 12
         De l'amour conjugale et de la paternelle, 12
         Et que l'occasion aura d'heureux moments 12
         Qui flattent vos ressentiments ? 8
         Vous ne nous laissez aucun gage : 8
925 Votre sang tout entier passe avec vous chez eux. 12
         Voyez donc ce projet comme je l'envisage, 12
         Et dites si pour nous il n'a rien de douteux. 12
         Vous avez jusqu'ici fait paraître un vrai zèle, 12
         Un cœur si généreux, une âme si fidèle, 12
930 Que par toute la Grèce on vous loue à l'envi ; 12
         Mais le temps quelquefois inspire une autre envie. 12
         Comme vous, Thémistocle avait fort bien servi, 12
         Et dans la cour de Perse il a fini sa vie. 12
Lysander
         Si c'est avec raison que je suis mécontent, 12
935 Si vous-même avouez que j'ai lieu de me plaindre, 12
         Et si jusqu'à ce point on me croit important 12
         Que mes ressentiments puissent vous être à craindre, 12
         Oserais-je vous demander 8
         Ce que vous a fait Lysander 8
940 Pour leur donner ici chaque jour de quoi naître, 12
         Seigneur ? Et s'il est vrai qu'un homme tel que moi, 12
         Quand il est mécontent, peut desservir son roi, 12
         Pourquoi me forcez-vous à l'être ? 8
         Quelque avis que je donne, il n'est point écouté ; 12
945 Quelque emploi que j'embrasse, il m'est soudain ôté : 12
         Me choisir pour appui, c'est courir à sa perte. 12
         Vous changez en tous lieux les ordres que j'ai mis ; 12
         Et comme s'il fallait agir à guerre ouverte, 12
         Vous détruisez tous mes amis, 8
950 Ces amis dont pour vous je gagnai les suffrages 12
         Quand il fallut aux Grecs élire un général, 12
         Eux qui vous ont soumis les plus nobles courages, 12
         Et fait ce haut pouvoir qui leur est si fatal : 12
         Leur seul amour pour moi les livre à leur ruine ; 12
955 Il leur coûte l'honneur, l'autorité, le bien ; 12
         Cependant plus j'y songe, et plus je m'examine, 12
         Moins je trouve, seigneur, à me reprocher rien. 12
Agésilas
         Dites tout : vous avez la mémoire trop bonne 12
         Pour avoir oublié que vous me fîtes roi, 12
960 Lorsqu'on balança ma couronne 8
         Entre Léotychide et moi. 8
         Peut-être n'osez-vous me vanter un service 12
         Qui ne me rendit que justice, 8
         Puisque nos lois voulaient ce qu'il sut maintenir ; 12
965 Mais moi qui l'ai reçu, je veux m'en souvenir. 12
         Vous m'avez donc fait roi, vous m'avez de la Grèce 12
         Contre celui de Perse établi général ; 12
         Et quand je sens dans l'âme une ardeur qui me presse 12
         De ne m'en revancher pas mal, 8
970 À peine sommes-nous arrivés dans Éphèse, 12
         Où de nos alliés j'ai mis le rendez-vous, 12
         Que sans considérer si j'en serai jaloux, 12
         Ou s'il se peut que je m'en taise, 8
         Vous vous saisissez par vos mains 8
975 De plus que votre récompense ; 8
         Et tirant toute à vous la suprême puissance, 12
         Vous me laissez des titres vains. 8
         On s'empresse à vous voir, on s'efforce à vous plaire ; 12
         On croit lire en vos yeux ce qu'il faut qu'on espère ; 12
980 On pense avoir tout fait quand on vous a parlé. 12
         Mon palais près du vôtre est un lieu désolé ; 12
         Et le généralat comme le diadème 12
         M'érige sous votre ordre en fantôme éclatant, 12
         En colosse d'état qui de vous seul attend 12
985 L'âme qu'il n'a pas de lui-même, 8
         Et que vous seul faites aller 8
         Où pour vos intérêts il le faut étaler. 12
         Général en idée, et monarque en peinture, 12
         De ces illustres noms pourrais-je faire cas 12
990 S'il les fallait porter moins comme Agésilas 12
         Que comme votre créature, 8
         Et montrer avec pompe au reste des humains 12
         En ma propre grandeur l'ouvrage de vos mains ? 12
         Si vous m'avez fait roi, Lysander, je veux l'être. 12
995 Soyez-moi bon sujet, je vous serai bon maître ; 12
         Mais ne prétendez plus partager avec moi 12
         Ni la puissance ni l'emploi. 8
         Si vous croyez qu'un sceptre accable qui le porte, 12
         À moins qu'il prenne une aide à soutenir son poids, 12
1000 Laissez discerner à mon choix 8
         Quelle main à m'aider pourrait être assez forte. 12
         Vous aurez bonne part à des emplois si doux, 12
         Quand vous pourrez m'en laisser faire ; 8
         Mais soyez sûr aussi d'un succès tout contraire, 12
1005 Tant que vous ne voudrez les tenir que de vous. 12
         Je passe à vos amis qu'il m'a fallu détruire. 12
         Si dans votre vrai rang je voulais vous réduire, 12
         Et d'un pouvoir surpris saper les fondements, 12
         Ils étaient tout à vous ; et par reconnaissance 12
1010 D'en avoir reçu leur puissance, 8
         Ils ne considéraient que vos commandements. 12
         Vous seul les aviez faits souverains dans leurs villes, 12
         Et j'y verrais encor mes ordres inutiles, 12
         À moins que d'avoir mis leur tyrannie à bas, 12
1015 Et changé comme vous la face des états. 12
         Chez tous nos Grecs asiatiques 8
         Votre pouvoir naissant trouva des républiques, 12
         Que sous votre cabale il vous plut asservir : 12
         La vieille liberté, si chère à leurs ancêtres, 12
1020 Y fut partout forcée à recevoir dix maîtres ; 12
         Et dès qu'on murmurait de se la voir ravir, 12
         On voyait par votre ordre immoler les plus braves 12
         À l'empire de vos esclaves. 8
         J'ai tiré de ce joug les peuples opprimés : 12
1025 En leur premier état j'ai remis toutes choses ; 12
         Et la gloire d'agir par de plus justes causes 12
         A produit des effets plus doux et plus aimés. 12
         J'ai fait, à votre exemple, ici des créatures, 12
         Mais sans verser de sang, sans causer de murmures ; 12
1030 Et comme vos tyrans prenaient de vous la loi, 12
         Comme ils étaient à vous, les peuples sont à moi. 12
         Voilà quelles raisons ôtent à vos services 12
         Ce qu'ils vous semblent mériter, 8
         Et colorent ces injustices 8
1035 Dont vous avez raison de vous mécontenter. 12
         Si d'abord elles ont quelque chose d'étrange, 12
         Repassez-les deux fois au fond de votre cœur ; 12
         Changez, si vous pouvez, de conduite et d'humeur ; 12
         Mais n'espérez pas que je change. 8
Lysander
1040 S'il ne m'est pas permis d'espérer rien de tel, 12
         Du moins, grâces aux dieux, je ne vois dans vos plaintes 12
         Que des raisons d'état et de jalouses craintes, 12
         Qui me font malheureux, et non pas criminel. 12
         Non, seigneur, que je veuille être assez téméraire 12
1045 Pour oser d'injustice accuser mes malheurs : 12
         L'action la plus belle a diverses couleurs ; 12
         Et lorsqu'un roi prononce, un sujet doit se taire. 12
         Je voudrais seulement vous faire souvenir 12
         Que j'ai près de trente ans commandé nos armées 12
1050 Sans avoir amassé que ces nobles fumées 12
         Qui gardent les noms de finir. 8
         Sparte, pour qui j'allais de victoire en victoire, 12
         M'a toujours vu pour fruit n'en vouloir que la gloire, 12
         Et faire en son épargne entrer tous les trésors 12
1055 Des peuples subjugués par mes heureux efforts. 12
         Vous-même le savez, que quoi qu'on m'ait vu faire, 12
         Mes filles n'ont pour dot que le nom de leur père ; 12
         Tant il est vrai, seigneur, qu'en un si long emploi 12
         J'ai tout fait pour l'état, et n'ai rien fait pour moi. 12
1060 Dans ce manque de bien Cotys et Spitridate, 12
         L'un roi, l'autre en pouvoir égal peut-être aux rois, 12
         M'ont assez estimé pour y borner leur choix ; 12
         Et quand de les pourvoir un doux espoir me flatte, 12
         Vous semblez m'envier un bien 8
1065 Qui fait ma récompense, et ne vous coûte rien. 12
Agésilas
         Il nous serait honteux que des mains étrangères 12
         Vous payassent pour nous de ce qui vous est dû. 12
         Tôt ou tard le mérite a ses justes salaires, 12
         Et son prix croît souvent, plus il est attendu. 12
1070 D'ailleurs n'aurait-on pas quelque lieu de vous dire, 12
         Si je vous permettais d'accepter ces partis, 12
         Qu'amenant avec nous Spitridate et Cotys, 12
         Vous auriez fait pour vous plus que pour notre empire ? 12
         Que vos seuls intérêts vous auraient fait agir ? 12
1075 Et pourriez-vous enfin l'entendre sans rougir ? 12
         Vos filles sont d'un sang que Sparte aime et révère 12
         Assez pour les payer des services d'un père. 12
         Je veux bien en répondre, et moi-même au besoin 12
         J'en ferai mon affaire, et prendrai tout le soin. 12
Lysander
1080 Je n'attendais, seigneur, qu'un mot si favorable 12
         Pour finir envers vous mes importunités ; 12
         Et je ne craindrai plus qu'aucun malheur m'accable, 12
         Puisque vous avez ces bontés. 8
         Aglatide surtout aura l'âme ravie 12
1085 De perdre un époux à ce prix ; 8
         Et moi, pour me venger de vos plus durs mépris, 12
         Je veux tout de nouveau vous consacrer ma vie. 12
SCÈNE II
Agésilas
         D'un peu d'amour que j'eus Aglatide a parlé : 12
         Son père qui l'a su dans son âme s'en flatte ; 12
1090 Et sur ce vain espoir il part tout consolé 12
         Du refus que j'en fais aux vœux de Spitridate : 12
         Tu l'as vu, Xénoclès, tout d'un coup s'adoucir. 12
Xénoclès
         Oui ; mais enfin, seigneur, il est temps de le dire, 12
         Tout soumis qu'il paraît, apprenez qu'il conspire, 12
1095 Et par où sa vengeance espère y réussir. 12
         Ce confident choisi, Cléon d'Halicarnasse, 12
         Dont l'éloquence a tant d'éclat, 8
         Lui vend une harangue à renverser l'état, 12
         Et le mettre bientôt lui-même en votre place. 12
1100 En voici la copie, et je la viens d'avoir 12
         D'un des siens sur qui l'or me donne tout pouvoir, 12
         De l'esclave Damis, qui sert de secrétaire 12
         À cet orateur mercenaire, 8
         Et plus mercenaire que lui, 8
1105 Pour être mieux payé vous les livre aujourd'hui. 12
         On y soutient, seigneur, que notre république 12
         Va bientôt voir ses rois devenir ses tyrans, 12
         À moins que d'en choisir de trois ans en trois ans, 12
         Et non plus suivant l'ordre antique 8
1110 Qui règle ce choix par le sang ; 8
         Mais qu'indifféremment elle doit à ce rang 12
         Élever le mérite et les rares services. 12
         J'ignore quels sont les complices ; 8
         Mais il pourra d'Éphèse écrire à ses amis ; 12
1115 Et soudain le paquet entre vos mains remis 12
         Vous instruira de toutes choses. 8
         Cependant j'ai fait mon devoir. 8
         Vous voyez le dessein, vous en savez les causes ; 12
         Votre perte en dépend : c'est à vous d'y pourvoir. 12
Agésilas
1120 À te dire le vrai, l'affaire m'embarrasse ; 12
         J'ai peine à démêler ce qu'il faut que je fasse, 12
         Tant la confusion de mes raisonnements 12
         Étonne mes ressentiments. 8
         Lysander m'a servi : j'aurais une âme ingrate 12
1125 Si je méconnoissais ce que je tiens de lui ; 12
         Il a servi l'état, et si son crime éclate, 12
         Il y trouvera de l'appui. 8
         Je sens que ma reconnaissance 8
         Ne cherche qu'un moyen de le mettre à couvert ; 12
1130 Mais enfin il y va de toute ma puissance : 12
         Si je ne le perds, il me perd. 8
         Ce que veut l'intérêt, la prudence ne l'ose ; 12
         Tu peux juger par là du désordre où je suis. 12
         Je vois qu'il faut le perdre ; et plus je m'y dispose, 12
1135 Plus je doute si je le puis. 8
         Sparte est un état populaire, 8
         Qui ne donne à ses rois qu'un pouvoir limité : 12
         On peut y tout dire et tout faire 8
         Sous ce grand nom de liberté. 8
1140 Si je suis souverain en tête d'une armée, 12
         Je n'ai que ma voix au sénat ; 8
         Il faut y rendre compte ; et tant de renommée 12
         Y peut avoir déjà quelque ligue formée 12
         Pour autoriser l'attentat. 8
1145 Ce prétexte flatteur de la cause publique, 12
         Dont il le couvrira, si je le mets au jour, 12
         Tournera bien des yeux vers cette politique 12
         Qui met chacun en droit de régner à son tour. 12
         Cet espoir y pourra toucher plus d'un courage ; 12
1150 Et quand sur Lysander j'aurai fait choir l'orage, 12
         Mille autres, comme lui jaloux ou mécontents, 12
         Se promettront plus d'heur à mieux choisir leur temps. 12
         Ainsi de toutes parts le péril m'environne : 12
         Si je veux le punir, j'expose ma couronne ; 12
1155 Et si je lui fais grâce, ou veux dissimuler, 12
         Je dois craindre…
Xénoclès
         Cotys, seigneur, vous veut parler.
Agésilas
         Voyons quelle est sa flamme, avant que de résoudre 12
         S'il nous faudra lancer ou retenir la foudre. 12
SCÈNE III
Agésilas
         Si vous n'êtes, seigneur, plus mon ami qu'amant, 12
1160 Vous me voudrez du mal avec quelque justice ; 12
         Mais vous m'êtes trop cher, pour souffrir aisément 12
         Que vous vous attachiez au père d'Elpinice : 12
         Non qu'entre un si grand homme et moi 8
         Ce qu'on voit de froideur prépare aucune haine ; 12
1165 Mais c'est assez pour voir cet hymen avec peine 12
         Qu'un sujet déplaise à son roi. 8
         D'ailleurs je n'ai pas cru votre âme fort éprise : 12
         Sans l'avoir jamais vue, elle vous fut promise ; 12
         Et la foi qui ne tient qu'à la raison d'état 12
1170 Souvent n'est qu'un devoir qui gêne, tyrannise, 12
         Et fait sur tout le cœur un secret attentat. 12
Cotys
         Seigneur, la personne est aimable : 8
         Je promis de l'aimer avant que de la voir, 12
         Et sentis à sa vue un accord agréable 12
1175 Entre mon cœur et mon devoir. 8
         La froideur toutefois que vous montrez au père 12
         M'en donne un peu pour elle, et me la rend moins chère : 12
         Non que j'ose après vos refus 8
         Vous assurer encor que je ne l'aime plus. 12
1180 Comme avec ma parole il nous fallait la vôtre, 12
         Vous dégagez ma foi, mon devoir, mon honneur ; 12
         Mais si vous en voulez dégager tout mon cœur, 12
         Il faut l'engager à quelque autre. 8
Agésilas
         Choisissez, choisissez, et s'il est quelque objet 12
1185 À Sparte, ou dans toute la Grèce, 8
         Qui puisse de ce cœur mériter la tendresse, 12
         Tenez-vous sûr d'un prompt effet. 8
         En est-il qui vous touche ? En est-il qui vous plaise ? 12
Cotys
         Il en est, oui, seigneur, il en est dans Éphèse ; 12
1190 Et pour faire en ce cœur naître un nouvel amour, 12
         Il ne faut point aller plus loin que votre cour : 12
         L'éclat et les vertus de l'illustre Mandane… 12
Agésilas
         Que dites-vous, seigneur ? Et quel est ce désir ? 12
         Quand par toute la Grèce on vous donne à choisir, 12
1195 Vous choisissez une Persane ! 8
         Pensez-y bien, de grâce, et ne nous forcez pas, 12
         Nous qui vous aimons, à connaître 8
         Que pressé d'un amour, qui ne vient pas de naître, 12
         Vous ne venez à moi que pour suivre ses pas. 12
Cotys
1200 Mon amour en ces lieux ne cherchait qu'Elpinice ; 12
         Mes yeux ont rencontré Mandane par hasard ; 12
         Et quand ce même amour, de vos froideurs complice, 12
         S'est voulu pour vous plaire attacher autre part, 12
         Les siens ont attiré toute la déférence 12
1205 Que j'ai cru devoir rendre à votre aversion ; 12
         Et je l'ai regardée, après votre alliance, 12
         Bien moins Persane de naissance 8
         Que Grecque par adoption. 8
Agésilas
         Ce sont subtilités que l'amour vous suggère, 12
1210 Dont nous voyons pour nous les succès incertains. 12
         Ne pourriez-vous, seigneur, d'une amitié si chère 12
         Mettre le grand dépôt en de plus sûres mains ? 12
         Pausanias et moi nous avons des parentes ; 12
         Et jamais un vrai roi ne fait un digne choix 12
1215 S'il ne s'allie au sang des rois. 8
Cotys
         Quand on aime, on se fait des règles différentes. 12
         Spitridate a du nom et de la qualité ; 12
         Sans trône, il a d'un roi le pouvoir en partage ; 12
         Votre Grèce en reçoit un pareil avantage ; 12
1220 Et le sang n'y met pas tant d'inégalité, 12
         Que l'amour où sa sœur m'engage 8
         Ravale fort ma dignité. 8
         Se peut-il qu'en l'aimant ma gloire se hasarde 12
         Après l'exemple d'un grand roi, 8
1225 Qui, tout grand roi qu'il est, l'estime et la regarde 12
         Avec les mêmes yeux que moi ? 8
         Si ce bruit n'est point faux, mon mal est sans remède ; 12
         Car enfin c'est un roi dont il me faut l'appui. 12
         Adieu, seigneur : je la lui cède, 8
1230 Mais je ne la cède qu'à lui. 8
SCÈNE IV
Agésilas
         D'où sait-il, Xénoclès, d'où sait-il que je l'aime ? 12
         Je ne l'ai dit qu'à toi : m'aurais-tu découvert ? 12
Xénoclès
         Si j'ose vous parler, seigneur, à cœur ouvert, 12
         Il ne le sait que de vous-même. 8
1235 L'éclat de ces faveurs dont vous enveloppez 12
         De votre faux secret le chatouilleux mystère, 12
         Dit si haut, malgré vous, ce que vous pensez taire, 12
         Que vous êtes ici le seul que vous trompez. 12
         De si brillants dehors font un grand jour dans l'âme ; 12
1240 Et quelque illusion qui puisse vous flatter, 12
         Plus ils déguisent votre flamme, 8
         Plus au travers du voile ils la font éclater. 12
Agésilas
         Quoi ? La civilité, l'accueil, la déférence, 12
         Ce que pour le beau sexe on a de complaisance, 12
1245 Ce qu'on lui rend d'honneur, tout passe pour amour ? 12
Xénoclès
         Il est bien malaisé qu'aux yeux de votre cour 12
         Il passe pour indifférence ; 8
         Et c'est l'en avouer assez ouvertement 12
         Que refuser Mandane aux vœux d'un autre amant. 12
1250 Mais qu'importe après tout ? Si du plus grand courage 12
         Le vrai mérite a droit d'attendre un plein hommage, 12
         Serait-il honteux de l'aimer ? 8
Agésilas
         Non, et même avec gloire on s'en laisse charmer ; 12
         Mais un roi, que son trône à d'autres soins engage, 12
1255 Doit n'aimer qu'autant qu'il lui plaît 8
         Et que de sa grandeur y consent l'intérêt. 12
         Vois donc si ma peine est légère : 8
         Sparte ne permet point aux fils d'une étrangère 12
         De porter son sceptre en leur main ; 8
1260 Cependant à mes yeux Mandane a su trop plaire ; 12
         Je veux cacher ma flamme, et je le veux en vain. 12
         Empêcher son hymen, c'est lui faire injustice ; 12
         L'épouser, c'est blesser nos lois ; 8
         Et même il n'est pas sûr que j'emporte son choix. 12
1265 La donner à Cotys, c'est me faire un supplice ; 12
         M'opposer à ses vœux, c'est le joindre au parti 12
         Que déjà contre moi Lysander a pu faire ; 12
         Et s'il a le bonheur de ne lui pas déplaire, 12
         J'en recevrai peut-être un honteux démenti. 12
1270 Que ma confusion, que mon trouble est extrême ! 12
         Je me défends d'aimer, et j'aime ; 8
         Et je sens tout mon cœur balancé nuit et jour 12
         Entre l'orgueil du diadème 8
         Et les doux espoirs de l'amour. 8
1275 En qualité de roi, j'ai pour ma gloire à craindre ; 12
         En qualité d'amant, je vois mon sort à plaindre : 12
         Mon trône avec mes vœux ne souffre aucun accord, 12
         Et ce que je me dois me reproche sans cesse 12
         Que je ne suis pas assez fort 8
1280 Pour triompher de ma faiblesse. 8
Xénoclès
         Toutefois il est temps ou de vous déclarer, 12
         Ou de céder l'objet qui vous fait soupirer. 12
Agésilas
         Le plus sûr, Xénoclès, n'est pas le plus facile. 12
         Cherche-moi Spitridate, et l'amène en ce lieu ; 12
1285 Et nous verrons après s'il n'est point de milieu 12
         Entre le charmant et l'utile. 8
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
Spitridate
         Agésilas me mande ; il est temps d'éclater. 12
         Que me permettez-vous, madame, de lui dire ? 12
         M'en désavouerez-vous si j'ose me vanter 12
1290 Que c'est pour vous que je soupire, 8
         Que je crois mes soupirs assez bien écoutés 12
         Pour vous fermer le cœur et l'oreille à tous autres, 12
         Et que dans vos regards je vois quelques bontés 12
         Qui semblent m'assurer des vôtres ? 8
Elpinice
1295 Que servirait, seigneur, de vous y hasarder ? 12
         Suis-je moins que ma sœur fille de Lysander ? 12
         Et la raison d'état qui rompt votre hyménée 12
         Regarde-t-elle plus la jeune que l'aînée ? 12
         S'il n'eût point à Cotys refusé votre sœur, 12
1300 J'eusse osé présumer qu'il eût aimé la mienne ; 12
         Et m'aurais dit moi-même, avec quelque douceur : 12
         " il se l'est réservée, et veut bien qu'on m'obtienne. " 12
         Mais il aime Mandane ; et ce prince, jaloux 12
         De ce que peut ici le grand nom de mon père, 12
1305 N'a pour lui qu'une haine obstinée et sévère 12
         Qui ne lui peut souffrir de gendres tels que vous. 12
Spitridate
         Puisqu'il aime ma sœur, cet amour est un gage 12
         Qui me répond de son suffrage : 8
         Ses désirs prendront loi de mes propres désirs ; 12
1310 Et son feu pour les satisfaire 8
         N'a pas moins besoin de me plaire, 8
         Que j'en ai de lui voir approuver mes soupirs. 12
         Madame, on est bien fort quand on parle soi-même, 12
         Et qu'on peut dire au souverain : 8
1315 " j'aime et je suis aimé, vous aimez comme j'aime ; 12
         Achevez mon bonheur, j'ai le vôtre en ma main. " 12
Elpinice
         Vous ne songez qu'à vous, et dans votre âme éprise 12
         Vos vœux se tiennent sûrs d'un prompt et plein effet. 12
         Mais que fera Cotys, à qui je suis promise ? 12
1320 Me rendra-t-il ma foi s'il n'est point satisfait ? 12
Spitridate
         La perte de ma sœur lui servira de guide 12
         À tourner ses désirs du côté d'Aglatide. 12
         D'ailleurs que pourra-t-il, si contre Agésilas 12
         Ce grand homme ni moi nous ne le servons pas ? 12
Elpinice
1325 Il a parole de mon père 8
         Que vous n'obtiendrez rien à moins qu'il soit content ; 12
         Et mon père n'est pas un esprit inconstant 12
         Qui donne une parole incertaine et légère. 12
         Je vous le dis encor, seigneur, pensez-y bien : 12
1330 Cotys aura Mandane, ou vous n'obtiendrez rien. 12
Spitridate
         Dites, dites un mot, et ma flamme enhardie… 12
Elpinice
         Que voulez-vous que je vous die ? 8
         Je suis sujette et fille, et j'ai promis ma foi ; 12
         Je dépends d'un amant, et d'un père, et d'un roi. 12
Spitridate
1335 N'importe, ce grand mot produirait des miracles. 12
         Un amant avoué renverse tous obstacles : 12
         Tout lui devient possible, il fléchit les parents, 12
         Triomphe des rivaux, et brave les tyrans. 12
         Dites donc, m'aimez-vous ?
Elpinice
         Que ma sœur est heureuse.
Spitridate
1340 Quand mon amour pour vous la laisse sans amant. 12
         Son destin est-il si charmant 8
         Que vous en soyez envieuse ? 8
Elpinice
         Elle est indifférente, et ne s'attache à rien. 12
Spitridate
         Et vous ?
Elpinice
         Que n'ai-je un cœur qui soit comme le sien !
Spitridate
1345 Le vôtre est-il moins insensible ? 8
Elpinice
         S'il ne tenait qu'à lui que tout vous fût possible, 12
         Le devoir et l'amour…
Spitridate
         Ah ! Madame, achevez :
         Le devoir et l'amour, que vous feraient-ils faire ? 12
Elpinice
         Voyez le roi, voyez Cotys, voyez mon père : 12
1350 Fléchissez, triomphez, bravez, 8
         Seigneur, mais laissez-moi me taire. 8
Spitridate
         Venez, ma sœur, venez aider mes tristes feux 12
         À combattre un injuste et rigoureux silence. 12
Elpinice
         Hélas ! Il est si bien de leur intelligence, 12
1355 Qu'il vous dit plus que je ne veux. 8
         J'en dois rougir. Adieu : voyez avec madame 12
         Le moyen le plus propre à servir votre flamme. 12
         Des trois dont je dépens elle peut tout sur deux : 12
         L'un hautement l'adore, et l'autre au fond de l'âme ; 12
1360 Et son destin lui-même, ainsi que notre sort, 12
         Dépend de les mettre d'accord. 8
SCÈNE II
Spitridate
         Il est temps de résoudre avec quel artifice 12
         Vous pourrez en venir à bout, 8
         Vous, ma sœur, qui tantôt me répondiez de tout, 12
1365 Si j'avais le cœur d'Elpinice. 8
         Il est à moi ce cœur, son silence le dit, 12
         Son adieu le fait voir, sa fuite le proteste ; 12
         Et si je n'obtiens pas le reste, 8
         Vous manquez de parole, ou du moins de crédit. 12
Mandane
1370 Si le don de ma main vous peut donner la sienne, 12
         Je vous sacrifierai tout ce que j'ai promis ; 12
         Mais vous, répondez-vous que ce don vous l'obtienne, 12
         Et qu'il mette d'accord de si fiers ennemis ? 12
         Le roi, qui vous refuse à Lysander pour gendre, 12
1375 Y consentira-t-il si vous m'offrez à lui ? 12
         Et s'il peut à ce prix le permettre aujourd'hui, 12
         Lysander voudra-t-il se rendre ? 8
         Lui qui ne vous remet votre première foi 12
         Qu'en faveur de l'amour que Cotys fait paraître, 12
1380 Ne vous fait-il pas cette loi 8
         Que sans le rendre heureux vous ne le sauriez être ? 12
Spitridate
         Cotys de cet espoir ose en vain se flatter : 12
         L'amour d'Agésilas à son amour s'oppose. 12
Mandane
         Et si vous ne pensez à le mieux écouter, 12
1385 Lysander d'Elpinice en sa faveur dispose. 12
Spitridate
         Ne me cachez rien, vous l'aimez. 8
Mandane
         Comme vous aimez Elpinice. 8
Spitridate
         Mais vous m'avez promis un entier sacrifice. 12
Mandane
         Oui, s'il peut être utile aux vœux que vous formez. 12
Spitridate
         Que ne peut point un roi ?
Mandane
1390 Quels droits n'a point un père ?
Spitridate
         Inexorable sœur !
Mandane
         Impitoyable frère,
         Qui voulez que j'éteigne un feu digne de moi, 12
         Et ne sauriez vous faire une pareille loi ! 12
Spitridate
         Hélas ! Considérez…
Mandane
         Considérez vous-même…
Spitridate
1395 Que j'aime, et que je suis aimé. 8
Mandane
         Que je suis aimée, et que j'aime. 8
Spitridate
         N'égalez point au mien un feu mal allumé : 12
         Le sexe vous apprend à régner sur vos âmes. 12
Mandane
         Dites qu'il nous apprend à renfermer nos flammes ; 12
1400 Dites que votre ardeur, à force d'éclater, 12
         S'exhale, se dissipe, ou du moins s'exténue, 12
         Quand la nôtre grossit sous cette retenue, 12
         Dont le joug odieux ne sert qu'à l'irriter. 12
         Je vous parle, seigneur, avec une âme ouverte ; 12
1405 Et si je vous voyais capable de raison, 12
         Si quand l'amour domine, elle était de saison… 12
Spitridate
         Ah ! Si quelque lumière enfin vous est offerte, 12
         Expliquez-vous, de grâce, et pour le commun bien, 12
         Vous ni moi ne négligeons rien. 8
Mandane
1410 Notre amour à tous deux ne rencontre qu'obstacles 12
         Presque impossibles à forcer ; 8
         Et si pour nous le ciel n'est prodigue en miracles, 12
         Nous espérons en vain nous en débarrasser. 12
         Tirons-nous une fois de cette servitude 12
1415 Qui nous fait un destin si rude. 8
         Bravons Agésilas, Cotys et Lysander : 12
         Qu'ils s'accordent sans nous, s'ils peuvent s'accorder. 12
         Dirai-je tout ? Cessons d'aimer et de prétendre, 12
         Et nous cesserons d'en dépendre. 8
Spitridate
         N'aimer plus ! Ah ! Ma sœur !
Mandane
1420 J'en soupire à mon tour ;
         Mais un grand cœur doit être au-dessus de l'amour. 12
         Quel qu'en soit le pouvoir, quelle qu'en soit l'atteinte, 12
         Deux ou trois soupirs étouffés, 8
         Un moment de murmure, une heure de contrainte, 12
1425 Un orgueil noble et ferme, et vous en triomphez. 12
         N'avons-nous secoué le joug de notre prince 12
         Que pour choisir des fers dans une autre province ? 12
         Ne cherchons-nous ici que d'illustres tyrans, 12
         Dont les chaînes plus glorieuses 8
1430 Soumettent nos destins aux obscurs différends 12
         De leurs haines mystérieuses ? 8
         Ne cherchons-nous ici que les occasions 12
         De fournir de matière à leurs divisions, 12
         Et de nous imposer un plus rude esclavage 12
1435 Par la nécessité d'obtenir leur suffrage ? 12
         Puisque nous y cherchons tous deux la liberté, 12
         Tâchons de la goûter, seigneur, en sûreté : 12
         Réduisons nos souhaits à la cause publique, 12
         N'aimons plus que par politique, 8
1440 Et dans la conjoncture où le ciel nous a mis, 12
         Faisons des protecteurs, sans faire d'ennemis. 12
         À quel propos aimer, quand ce n'est que déplaire 12
         À qui nous peut nuire ou servir ? 8
         S'il nous en faut l'appui, pourquoi nous le ravir ? 12
1445 Pourquoi nous attirer sa haine et sa colère ? 12
Spitridate
         Oui, ma sœur, et j'en suis d'accord : 8
         Agésilas, ici maître de notre sort, 12
         Peut nous abandonner à la Perse irritée, 12
         Et nous laisser rentrer, malgré tout notre effort, 12
1450 Sous la captivité que nous avons quittée. 12
         Cotys ni Lysander ne nous soutiendront pas, 12
         S'il faut que sa colère à nous perdre s'applique. 12
         Aimez, aimez-le donc, du moins par politique, 12
         Ce redoutable Agésilas. 8
Mandane
1455 Voulez-vous que je le prévienne, 8
         Et qu'en dépit de la pudeur 8
         D'un amour commandé l'obéissante ardeur 12
         Fasse éclater ma flamme auparavant la sienne ? 12
         On dit que je lui plais, qu'il soupire en secret, 12
1460 Qu'il retient, qu'il combat ses désirs à regret ; 12
         Et cette vanité qui nous est naturelle 12
         Veut croire ainsi que vous qu'on en juge assez bien ; 12
         Mais enfin c'est un feu sans aucune étincelle : 12
         J'en crois ce qu'on en dit, et n'en sais encor rien. 12
1465 S'il m'aime, un tel silence est la marque certaine 12
         Qu'il craint Sparte et ses dures lois ; 8
         Qu'il voit qu'en m'épousant, s'il peut m'y faire reine, 12
         Il ne peut lui donner des rois ; 8
         Que sa gloire…
Spitridate
         Ma sœur, l'amour vaincra sans doute :
1470 Ce héros est à vous, quelques lois qu'il redoute ; 12
         Et si par la prière il ne les peut fléchir, 12
         Ses victoires auront de quoi l'en affranchir. 12
         Ces lois, ces mêmes lois s'imposeront silence 12
         À l'aspect de tant de vertus ; 8
1475 Ou Sparte l'avouera d'un peu de violence, 12
         Après tant d'ennemis à ses pieds abattus. 12
Mandane
         C'est vous flatter beaucoup en faveur d'Elpinice, 12
         Que ce prince après tout ne vous peut accorder 12
         Sans une éclatante injustice, 8
1480 À moins que vous ayez l'aveu de Lysander. 12
         D'ailleurs en exiger un hymen qui le gêne, 12
         Et lui faire des lois au milieu de sa cour, 12
         N'est-ce point hautement lui demander sa haine, 12
         Quand vous lui promettez l'objet de son amour ? 12
Spitridate
1485 Si vous saviez, ma sœur, aimer autant que j'aime… 12
Mandane
         Si vous saviez, mon frère, aimer comme je fais, 12
         Vous sauriez ce que c'est que s'immoler soi-même, 12
         Et faire violence à de si doux souhaits. 12
         Je vous en parle en vain. Allez, frère barbare, 12
1490 Voir à quoi Lysander se résoudra pour vous ; 12
         Et si d'Agésilas la flamme se déclare, 12
         J'en mourrai, mais je m'y résous. 8
SCÈNE III
Aglatide
         Vous me quittez, seigneur ; mais vous croyez-vous quitte, 12
         Et que ce soit assez que de me rendre à moi ? 12
Spitridate
1495 Après tant de froideurs pour mon peu de mérite, 12
         Est-ce vous mal servir que reprendre ma foi ? 12
Aglatide
         Non ; mais le pouvez-vous, à moins que je la rende ? 12
         Et si je vous la rends, savez-vous à quel prix ? 12
Spitridate
         Je ne crois pas pour vous cette perte si grande, 12
1500 Que vous en souhaitiez d'autre que vos mépris. 12
Aglatide
         Moi, des mépris pour vous !
Spitridate
         C'est ainsi que j'appelle
         Un feu si bien promis, et si mal allumé. 12
Aglatide
         Si je ne vous aimais, je vous aurais aimé, 12
         Mon devoir m'en était un garant trop fidèle. 12
Spitridate
1505 Il ne vous répondait que d'agir un peu tard, 12
         Et laissait beaucoup au hasard. 8
         Votre ordre cependant vers une autre me chasse, 12
         Et vous avez quitté la place à votre sœur. 12
Aglatide
         Si je vous ai donné de quoi remplir la place, 12
1510 Ne me devez-vous point de quoi remplir mon cœur ? 12
Spitridate
         J'en suis au désespoir ; mais je n'ai point de frère 12
         Que je puisse à mon tour vous prier d'accepter. 12
Aglatide
         Si vous n'en avez point par qui me satisfaire, 12
         Vous avez une sœur qui vous peut acquitter : 12
1515 Elle a trop d'un amant ; et si sa flamme heureuse 12
         Me renvoyait celui dont elle ne veut plus, 12
         Je ne suis point d'humeur fâcheuse, 8
         Et m'accommoderais bientôt de ses refus. 12
Spitridate
         De tout mon cœur je l'en conjure : 8
1520 Envoyez-lui Cotys, ou même Agésilas, 12
         Ma sœur, et prenez soin d'apaiser ce murmure, 12
         Qui cherche à m'imputer des sentiments ingrats. 12
         Je vous laisse entre vous faire ce grand partage, 12
         Et vais chez Lysander voir quel sera le mien. 12
1525 Madame, vous voyez, je ne puis davantage ; 12
         Et qui fait ce qu'il peut n'est plus garant de rien. 12
SCÈNE IV
Aglatide
         Vous pourrez-vous résoudre à payer pour ce frère, 12
         Madame, et de deux rois daignant en choisir un, 12
         Me donner en sa place, ou le plus importun, 12
1530 Ou le moins digne de vous plaire ? 8
Mandane
         Hélas !
Aglatide
         Je n'entends pas des mieux
         Comme il faut qu'un hélas s'explique ; 8
         Et lorsqu'on se retranche au langage des yeux, 12
         Je suis muette à la réplique. 8
Mandane
1535 Pourquoi mieux expliquer quel est mon déplaisir ? 12
         Il ne se fait que trop entendre. 8
Aglatide
         Si j'avais comme vous de deux rois à choisir, 12
         Mes déplaisirs auraient peu de chose à prétendre. 12
         Parlez donc, et de bonne foi : 8
1540 Acquittez par ce choix Spitridate envers moi. 12
         Ils sont tous deux à vous.
Mandane
         Je n'y suis pas moi-même.
Aglatide
         Qui des deux est l'aimé ?
Mandane
         Qu'importe lequel j'aime,
         Si le plus digne amour, de quoi qu'il soit d'accord, 12
         Ne peut décider de mon sort ? 8
Aglatide
1545 Ainsi je dois perdre espérance 8
         D'obtenir de vous aucun d'eux ? 8
Mandane
         Donnez-moi votre indifférence, 8
         Et je vous les donne tous deux. 8
Aglatide
         C'en serait un peu trop : leur mérite est si rare, 12
1550 Qu'il en faut être plus avare. 8
Mandane
         Il est grand, mais bien moins que la félicité 12
         De votre insensibilité. 8
Aglatide
         Ne me prenez point tant pour une âme insensible : 12
         Je l'ai tendre, et qui souffre aisément de beaux feux ; 12
1555 Mais je sais ne vouloir que ce qui m'est possible, 12
         Quand je ne puis ce que je veux. 8
Mandane
         Laissez donc faire au ciel, au temps, à la fortune : 12
         Ne voulez que ce qu'ils voudront ; 8
         Et sans prendre d'attache, ou d'idée importune, 12
1560 Attendez en repos les cœurs qui se rendront. 12
Aglatide
         Il m'en pourrait coûter mes plus belles années 12
         Avant qu'ainsi deux rois en devinssent le prix ; 12
         Et j'aime mieux borner mes bonnes destinées 12
         Au plus digne de vos mépris. 8
Mandane
1565 Donnez-moi donc, madame, un cœur comme le vôtre, 12
         Et je vous les redonne une seconde fois ; 12
         Ou si c'est trop de l'un et l'autre, 8
         Laissez-m'en le rebut, et prenez-en le choix. 12
Aglatide
         Si vous leur ordonniez à tous deux de m'en croire, 12
1570 Et que l'obéissance eût pour eux quelque appas, 12
         Peut-être que mon choix satisferait ma gloire, 12
         Et qu'enfin mon rebut ne vous déplairait pas. 12
Mandane
         Qui peut vous assurer de cette obéissance ? 12
         Les rois, même en amour, savent mal obéir ; 12
1575 Et les plus enflammés s'efforcent de haïr 12
         Sitôt qu'on prend sur eux un peu trop de puissance. 12
Aglatide
         Je vois bien ce que c'est, vous voulez tout garder : 12
         Il est honteux de rendre une de vos conquêtes, 12
         Et quoi qu'au plus heureux le cœur veuille accorder, 12
1580 L'œil règne avec plaisir sur deux si grandes têtes ; 12
         Mais craignez que je n'use aussi de tous mes droits. 12
         Peut-être en ai-je encor de garder quelque empire 12
         Sur l'un et l'autre de ces rois, 8
         Bien qu'à l'envi pour vous l'un et l'autre soupire, 12
1585 Et si j'en laisse faire à mon esprit jaloux, 12
         Quoique la jalousie assez peu m'inquiète, 12
         Je ne sais s'ils pourront l'un ni l'autre pour vous 12
         Tout ce que votre cœur souhaite. 8
         Seigneur, vous le savez, ma sœur a votre foi, 12
1590 Et ne vous la rend que pour moi. 8
         Usez-en comme bon vous semble ; 8
         Mais sachez que je me promets 8
         De ne vous la rendre jamais, 8
         À moins d'un roi qui vous ressemble. 8
SCÈNE V
Mandane
1595 L'étrange contre-temps que prend sa belle humeur ! 12
         Et la froide galanterie 8
         D'affecter par bravade à tourner son malheur 12
         En importune raillerie ! 8
         Son cœur l'en désavoue, et murmurant tout bas… 12
Cotys
1600 Que cette belle humeur soit véritable ou feinte, 12
         Tout ce qu'elle en prétend ne m'alarmerait pas, 12
         Si le pouvoir d'Agésilas 8
         Ne me portait dans l'âme une plus juste crainte. 12
         Pourrez-vous l'aimer ?
Mandane
         Non.
Cotys
         Pourrez-vous l'épouser ?
Mandane
1605 Vous-même, dites-moi, puis-je m'en excuser ? 12
         Et quel bras, quel secours appeler à mon aide, 12
         Lorsqu'un frère me donne, et qu'un amant me cède ? 12
Cotys
         N'imputez point à crime une civilité 12
         Qu'ici de général voulait l'autorité. 12
Mandane
1610 Souffrez-moi donc, seigneur, la même déférence 12
         Qu'ici de nos destins demande l'assurance. 12
Cotys
         Vous céder par dépit, et d'un ton menaçant 12
         Faire voir qu'on pénètre au cœur du plus puissant, 12
         Qu'on sait de ses refus la plus secrète cause, 12
1615 Ce n'est pas tant céder l'objet de son amour, 12
         Que presser un rival de paraître en plein jour, 12
         Et montrer qu'à ses vœux hautement on s'oppose. 12
Mandane
         Que sert de s'opposer aux vœux d'un tel rival, 12
         Qui n'a qu'à nous protéger mal 8
1620 Pour nous livrer à notre perte ? 8
         Serait-il d'un grand cœur de chercher à périr, 12
         Quand il voit une porte ouverte 8
         À régner avec gloire aux dépens d'un soupir ? 12
Cotys
         Ah ! Le change vous plaît.
Mandane
         Non, seigneur, je vous aime ;
1625 Mais je dois à mon frère, à ma gloire, à vous-même. 12
         D'un rival si puissant si nous perdons l'appui, 12
         Pourrons-nous du Persan nous défendre sans lui ? 12
         L'espoir d'un renouement de la vieille alliance 12
         Flatte en vain votre amour et vos nouveaux desseins. 12
1630 Si vous ne remettez sa proie entre ses mains, 12
         Oserez-vous y prendre aucune confiance ? 12
         Quant à mon frère et moi, si les dieux irrités 12
         Nous font jamais rentrer dessous sa tyrannie, 12
         Comme il nous traitera d'esclaves révoltés, 12
1635 Le supplice l'attend, et moi l'ignominie. 12
         C'est ce que je saurai prévenir par ma mort ; 12
         Mais jusque-là, seigneur, permettez-moi de vivre, 12
         Et que par un illustre et rigoureux effort, 12
         Acceptant les malheurs où mon destin me livre, 12
1640 Un sacrifice entier de mes vœux les plus doux 12
         Fasse la sûreté de mon frère et de vous. 12
Cotys
         Cette sûreté malheureuse 8
         À qui vous immolez votre amour et le mien 12
         Peut-elle être si précieuse 8
1645 Qu'il faille l'acheter de mon unique bien ? 12
         Et faut-il que l'amour garde tant de mesure 12
         Avec des intérêts qui lui font tant d'injure ? 12
         Laissez, laissez périr ce déplorable roi, 12
         À qui ces intérêts dérobent votre foi. 12
1650 Que sert que vous l'aimiez ? Et que fait votre flamme 12
         Qu'augmenter son ardeur pour croître ses malheurs, 12
         Si malgré le don de votre âme 8
         Votre raison vous livre ailleurs ? 8
         Armez-vous de dédains ; rendez, s'il est possible, 12
1655 Votre perte pour lui moins grande ou moins sensible ; 12
         Et par pitié d'un cœur trop ardemment épris, 12
         Éteignez-en la flamme à force de mépris. 12
Mandane
         L'éteindre ! Ah ! Se peut-il que vous m'ayez aimée ? 12
Cotys
         Jamais si digne flamme en un cœur allumée… 12
Mandane
1660 Non, non ; vous m'en feriez des serments superflus : 12
         Vouloir ne plus aimer, c'est déjà n'aimer plus ; 12
         Et qui peut n'aimer plus ne fut jamais capable 12
         D'une passion véritable. 8
Cotys
         L'amour au désespoir peut-il encor charmer ? 12
Mandane
1665 L'amour au désespoir fait gloire encor d'aimer ; 12
         Il en fait de souffrir et souffre avec constance, 12
         Voyant l'objet aimé partager la souffrance ; 12
         Il regarde ses maux comme un doux souvenir 12
         De l'union des cœurs qui ne saurait finir ; 12
1670 Et comme n'aimer plus quand l'espoir abandonne, 12
         C'est aimer ses plaisirs et non pas la personne, 12
         Il fuit cette bassesse, et s'affermit si bien, 12
         Que toute sa douleur ne se reproche rien. 12
Cotys
         Quel indigne tourment, quel injuste supplice 12
1675 Succède au doux espoir qui m'osait tout offrir ! 12
Mandane
         Et moi, seigneur, et moi, n'ai-je rien à souffrir ? 12
         Ou m'y condamne-t-on avec plus de justice ? 12
         Si vous perdez l'objet de votre passion, 12
         Épousez-vous celui de votre aversion ? 12
1680 Attache-t-on vos jours à d'aussi rudes chaînes ? 12
         Et souffrez-vous enfin la moitié de mes peines ? 12
         Cependant mon amour aura tout son éclat 12
         En dépit du supplice où je suis condamnée ; 12
         Et si notre tyran par maxime d'état 12
1685 Ne s'interdit mon hyménée, 8
         Je veux qu'il ait la joie, en recevant ma main, 12
         D'entendre que du cœur vous êtes souverain, 12
         Et que les déplaisirs dont ma flamme est suivie 12
         Ne cesseront qu'avec ma vie. 8
1690 Allez, seigneur, défendre aux vôtres de durer : 12
         Ennuyez-vous de soupirer, 8
         Craignez de trop souffrir, et trouvez en vous-même 12
         L'art de ne plus aimer dès qu'on perd ce qu'on aime. 12
         Je souffrirai pour vous, et ce nouveau malheur, 12
1695 De tous mes maux le plus funeste, 8
         D'un trait assez perçant armera ma douleur 12
         Pour trancher de mes jours le déplorable reste. 12
Cotys
         Que dites-vous, madame ? Et par quel sentiment… 12
Cléon
         Spitridate seigneur, et Lysander vous prient 12
1700 De vouloir avec eux conférer un moment. 12
Mandane
         Allez, seigneur, allez, puisqu'ils vous en convient. 12
         Aimez, cédez, souffrez, ou voyez si les dieux 12
         Voudront vous inspirer quelque chose de mieux. 12
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
Xénoclès
         Je remets en vos mains et l'une et l'autre lettre 12
1705 Que l'esclave Damis aux miennes vient de mettre. 12
         Vous y verrez, seigneur, quels sont les attentats… 12
Agésilas
         Au sénateur Cratès, à l'éphore Arsidas. 12
         Spitridate et Cotys sont de l'intelligence ? 12
Xénoclès
         Non ; il s'est caché d'eux en cette conférence ; 12
1710 Il a plaint leur malheur, et de tout son pouvoir ; 12
         Mais sa prudence enfin tous deux vous les renvoie, 12
         Sans leur donner aucun espoir 8
         D'obtenir que de vous ce qui ferait leur joie. 12
Agésilas
         Par cette déférence il croit les mieux aigrir ; 12
1715 Et rejetant sur moi ce qu'ils ont à souffrir… 12
Xénoclès
         Vous avez mandé Spitridate, 8
         Il entre ici.
Agésilas
         Gardons qu'à ses yeux rien n'éclate.
SCÈNE II
Agésilas
         Aglatide seigneur, a-t-elle encor vos vœux ? 12
Spitridate
         Non, seigneur ; mais enfin ils ne vont pas loin d'elle, 12
1720 Et sa sœur a fait naître une flamme nouvelle 12
         En la place des premiers feux. 8
Agésilas
         Elpinice ?
Spitridate
         Elle-même.
Agésilas
         Ainsi toujours pour gendre
         Vous vous donnez à Lysander ? 8
Spitridate
         Seigneur, contre l'amour peut-on bien se défendre ? 12
1725 À peine attaque-t-il qu'on brûle de se rendre : 12
         Le plus ferme courage est ravi de céder ; 12
         Et j'ai trouvé ma foi plus facile à reprendre 12
         Que mon cœur à redemander. 8
Agésilas
         Si vous considériez…
Spitridate
         Seigneur, que considère
1730 Un cœur d'un vrai mérite heureusement charmé ? 12
         L'amour n'est plus amour sitôt qu'il délibère, 12
         Et vous le sauriez trop si vous aviez aimé. 12
Agésilas
         Seigneur, j'aimais à Sparte et j'aime dans Éphèse. 12
         L'un et l'autre objet est charmant ; 8
1735 Mais bien que l'un m'ait plu, bien que l'autre me plaise, 12
         Ma raison m'en a su défendre également. 12
Spitridate
         La mienne suivrait mieux un plus commun exemple. 12
         Si vous aimez, seigneur, ne vous refusez rien, 12
         Ou souffrez que je vous contemple 8
1740 Comme un cœur au-dessus du mien. 8
         Des climats différents la nature est diverse : 12
         La Grèce a des vertus qu'on ne voit point en Perse. 12
         Permettez qu'un Persan n'ose vous imiter, 12
         Que sur votre partage il craigne d'attenter, 12
1745 Qu'il se contente à moins de gloire, 8
         Et trouve en sa faiblesse un destin assez doux 12
         Pour ne point envier cette haute victoire, 12
         Que vous seul avez droit de remporter sur vous. 12
Agésilas
         Mais de mon ennemi rechercher l'alliance ! 12
Spitridate
         De votre ennemi !
Agésilas
1750 Non, Lysander ne l'est pas ;
         Mais s'il faut vous le dire, il y court à grands pas. 12
Spitridate
         C'en est assez : je dois me faire violence 12
         Et renonce à plus croire ou mes yeux, ou mon cœur. 12
         Ne m'ordonnez-vous rien sur l'hymen de ma sœur ? 12
         Cotys l'aime.
Agésilas
1755 Il est roi, je ne suis pas son maître ;
         Et Mandane ni vous n'êtes pas mes sujets. 12
         L'aime-t-elle ?
Spitridate
         Il se peut. Lui ferai-je connaître
         Que vous auriez d'autres projets ? 8
Agésilas
         C'est me connaître mal ; je ne contrains personne. 12
Spitridate
1760 Peut-être qu'elle n'aime encor que sa couronne ; 12
         Et je ne sais pas bien où pencherait son choix, 12
         Si le ciel lui donnait à choisir de deux rois. 12
         Vous l'avez jusqu'ici de tant d'honneurs comblée, 12
         De tant de faveurs accablée, 8
1765 Qu'à vos ordres ses vœux sans peine assujettis… 12
Agésilas
         L'ingrate !
Spitridate
         Je réponds de sa reconnaissance,
         Et qu'elle ne consent à l'espoir de Cotys 12
         Que pour le maintenir dans votre dépendance. 12
         Pourrait-elle, seigneur, davantage pour vous ? 12
Agésilas
1770 Non ; mais qui la pressait de choisir un époux ? 12
Spitridate
         L'occasion d'un roi, seigneur, est bien pressante. 12
         Les plus dignes objets ne l'ont pas chaque jour ; 12
         Elle échappe à la moindre attente 8
         Dont on veut éprouver l'amour. 8
1775 À moins que de la prendre au moment qu'elle arrive, 12
         On s'expose aux périls de l'accepter trop tard, 12
         Et l'asile est si beau pour une fugitive, 12
         Qu'elle ne peut sans crime en rien mettre au hasard. 12
Agésilas
         Elle eût peu hasardé peut-être pour attendre. 12
Spitridate
1780 Voyait-elle en ces lieux un plus illustre espoir ? 12
Agésilas
         Comme l'amour n'entend que ce qu'il veut entendre, 12
         Il ne voit que ce qu'il veut voir. 8
         Si je l'ai jusqu'ici de tant d'honneurs comblée, 12
         De tant de faveurs accablée, 8
1785 Ces faveurs, ces honneurs ne lui disaient-ils rien ? 12
         Elle les entendait trop bien en dépit d'elle : 12
         Mais l'ingrate ! Mais la cruelle ! … 8
         Seigneur, à votre tour vous m'entendez trop bien. 12
         Qu'elle aille chez Cotys partager sa couronne ; 12
1790 Je n'y mets point d'obstacle, et n'en veux rien savoir : 12
         Soit que l'ambition, soit que l'amour la donne, 12
         Vous avez tous deux tout pouvoir. 8
         Si pourtant vous m'aimiez…
Spitridate
         Soyez sûr de mon zèle.
         Ma parole à Cotys est encore à donner. 12
1795 Mais si cet hyménée a de quoi vous gêner, 12
         Mandane que deviendra-t-elle ? 8
Agésilas
         Allez, encore un coup, allez en d'autres lieux 12
         Épargner par pitié cette gêne à mes yeux ; 12
         Sauvez-moi du chagrin de montrer que je l'aime. 12
Spitridate
1800 Elle vient recevoir vos ordres elle-même. 12
SCÈNE III
Agésilas
         Ô vue ! Ô sur mon cœur regards trop absolus ! 12
         Que vous allez troubler mes vœux irrésolus ! 12
         Ne partez pas, madame. Ô ciel ! J'en vais trop dire. 12
Mandane
         Je conçois mal, seigneur, de quoi vous me parlez. 12
         Moi partir ?
Agésilas
1805 Oui, partez, encor que j'en soupire.
         Que ce mot ne peut-il suffire ! 8
Mandane
         Je conçois encor moins pourquoi vous m'exilez. 12
Agésilas
         J'aime trop à vous voir et je vous ai trop vue : 12
         C'est, madame, ce qui me tue. 8
         Partez, partez, de grâce.
Mandane
1810 Où me bannissez-vous ?
Agésilas
         Nommez-vous un exil le trône d'un époux ? 12
Mandane
         Quel trône, et quel époux ?
Agésilas
         Cotys…
Mandane
         Je crois qu'il m'aime ;
         Mais si je vous regarde ici comme mon roi 12
         Et comme un protecteur que j'ai choisi moi-même, 12
1815 Puis-je sans votre aveu l'assurer de ma foi ? 12
         Après tant de bontés et de marques d'estime, 12
         À vous moins déférer je croirais faire un crime ; 12
         Et mon âme…
Agésilas
         Ah ! C'est trop déférer, et trop peu.
         Quoi ? Pour cet hyménée exiger mon aveu ! 12
Mandane
1820 Jusque-là mon bonheur n'aura qu'incertitude ; 12
         Et bien qu'une couronne éblouisse aisément… 12
Spitridate
         Ma sœur, il faut parler un peu plus clairement : 12
         Le roi s'est plaint à moi de votre ingratitude. 12
Mandane
         Et je me plains à lui des inégalités 12
1825 Qu'il me force de voir lui-même en ses bontés. 12
         Tout ce que pour un autre a voulu ma prière, 12
         Vous me l'avez, seigneur, et sur l'heure accordé ; 12
         Et pour mes intérêts ce qu'on a demandé 12
         Prête à de prompts refus une digne matière ! 12
Agésilas
1830 Si vous vouliez avoir des yeux 8
         Pour voir de ces refus la véritable cause… 12
Spitridate
         N'est-ce pas assez dire, et faut-il autre chose ? 12
         Voyez mieux sa pensée, ou répondez-y mieux. 12
         Ces refus obligeants veulent qu'on les entende : 12
1835 Ils sont de ses faveurs le comble, et la plus grande. 12
         Tout roi qu'est votre amant, perdez-le sans ennui, 12
         Lorsqu'on vous en destine un plus puissant que lui. 12
         M'en désavouerez-vous, seigneur ?
Agésilas
         Non, Spitridate.
         C'est inutilement que ma raison me flatte : 12
1840 Comme vous j'ai mon faible ; et j'avoue à mon tour 12
         Qu'un si triste secours défend mal de l'amour. 12
         Je vois par mon épreuve avec quelle injustice 12
         Je vous refusais Elpinice : 8
         Je cesse de vous faire une si dure loi. 12
1845 Allez ; elle est à vous, si Mandane est à moi. 12
         Ce que pour Lysander je semble avoir de haine 12
         Fera place aux douceurs de cette double chaîne, 12
         Dont vous serez le nœud commun ; 8
         Et cet heureux hymen, accompagné du vôtre, 12
1850 Nous rendant entre nous garant de l'un vers l'autre, 12
         Réduira nos trois cœurs en un. 8
         Madame, parlez donc.
Spitridate
         Seigneur, l'obéissance
         S'exprime assez par le silence. 8
         Trouvez bon que je puisse apprendre à Lysander 12
1855 La grâce qu'à ma flamme il vous plaît d'accorder. 12
SCÈNE IV
Agésilas
         En puis-je pour la mienne espérer une égale, 12
         Madame ? Ou ne sera-ce en effet qu'obéir ? 12
Mandane
         Seigneur, je croirais vous trahir 8
         Et n'avoir pas pour vous une âme assez royale, 12
1860 Si je vous cachais rien des justes sentiments 12
         Que m'inspire le ciel pour deux rois mes amants. 12
         J'ai vu que vous m'aimiez ; et sans autre interprète 12
         J'en ai cru vos faveurs qui m'ont si peu coûté ; 12
         J'en ai cru vos bontés, et l'assiduité 12
1865 Qu'apporte à me chercher votre ardeur inquiète. 12
         Ma gloire y voulait consentir ; 8
         Mais ma reconnaissance a pris soin de la vôtre. 12
         Vos feux la hasardaient, et pour les amortir 12
         J'ai réduit mes désirs à pencher vers un autre. 12
1870 Pour m'épouser, vous le pouvez, 8
         Je ne saurais former de vœux plus élevés ; 12
         Mais avant que juger ma conquête assez haute, 12
         De l'œil dont il faut voir ce que vous vous devez, 12
         Voyez ce qu'elle donne, ou plutôt ce qu'elle ôte. 12
1875 Votre Sparte si haut porte sa royauté, 12
         Que tout sang étranger la souille et la profane : 12
         Jalouse de ce trône où vous êtes monté, 12
         Y faire seoir une Persane, 8
         C'est pour elle une étrange et dure nouveauté ; 12
1880 Et tout votre pouvoir ne peut m'y donner place, 12
         Que vous n'y renonciez pour toute votre race. 12
         Vos éphores peut-être oseront encor plus ; 12
         Et si votre sénat avec eux se soulève, 12
         Si de me voir leur reine indignés et confus, 12
1885 Ils m'arrachent d'un trône où votre choix m'élève… 12
         Pensez bien à la suite avant que d'achever, 12
         Et si ce sont périls que vous deviez braver. 12
         Vous les voyez si bien que j'ai mauvaise grâce 12
         De vous en faire souvenir ; 8
1890 Mais mon zèle a voulu cette indiscrète audace, 12
         Et moi je n'ai pas cru devoir la retenir. 12
         Que la suite, après tout, vous flatte ou vous traverse, 12
         Ma gloire est sans pareille aux yeux de l'univers, 12
         S'il voit qu'une Persane au vainqueur de la Perse 12
1895 Donne à son tour des lois, et l'arrête en ses fers. 12
         Comme votre intérêt m'est plus considérable, 12
         Je tâche de vous rendre à des destins meilleurs. 12
         Mon amour peut vous perdre, et je m'attache ailleurs, 12
         Pour être pour vous moins aimable. 8
1900 Voilà ce que devait un cœur reconnaissant. 12
         Quant au reste, parlez en maître, 8
         Vous êtes ici tout-puissant. 8
Agésilas
         Quand peut-on être ingrat, si c'est là reconnaître ? 12
         Et que puis-je sur vous si le cœur n'y consent ? 12
Mandane
1905 Seigneur, il est donné ; la main n'est pas donnée ; 12
         Et l'inclination ne fait pas l'hyménée. 12
         Au défaut de ce cœur, je vous offre une foi 12
         Sincère, inviolable, et digne enfin de moi. 12
         Voyez si ce partage aura pour vous des charmes. 12
1910 Contre l'amour d'un roi c'est assez raisonner. 12
         J'aime, et vais toutefois attendre sans alarmes 12
         Ce qu'il lui plaira m'ordonner. 8
         Je fais un sacrifice assez noble, assez ample, 12
         S'il en veut un en ce grand jour ; 8
1915 Et s'il peut se résoudre à vaincre son amour, 12
         J'en donne à son grand cœur un assez haut exemple. 12
         Qu'il écoute sa gloire ou suive son désir, 12
         Qu'il se fasse grâce ou justice, 8
         Je me tiens prête à tout, et lui laisse à choisir 12
1920 De l'exemple ou du sacrifice. 8
SCÈNE V
Agésilas
         Qu'une Persane m'ose offrir un si grand choix ! 12
         Parmi nous qui traitons la Perse de barbare, 12
         Et méprisons jusqu'à ses rois, 8
         Est-il plus haut mérite ? Est-il vertu plus rare ? 12
1925 Cependant mon destin à ce point est amer, 12
         Que plus elle mérite, et moins je dois l'aimer ; 12
         Et que plus ses vertus sont dignes de l'hommage 12
         Que rend toute mon âme à cet illustre objet, 12
         Plus je la dois fermer à tout autre projet 12
1930 Qu'à celui d'égaler sa grandeur de courage. 12
Xénoclès
         Du moins vous rendre heureux, ce n'est plus hasarder. 12
         Puisqu'un si digne amour fait grâce à Lysander, 12
         Il n'a plus lieu de se contraindre : 8
         Vous devenez par là maître de tout l'état ; 12
1935 Et ce grand homme à vous, vous n'avez plus à craindre 12
         Ni d'éphores ni de sénat. 8
Agésilas
         Je n'en suis pas encor d'accord avec moi-même. 12
         J'aime ; mais, après tout, je hais autant que j'aime ; 12
         Et ces deux passions qui règnent tour à tour 12
1940 Ont au fond de mon cœur si peu d'intelligence, 12
         Qu'à peine immole-t-il la vengeance à l'amour, 12
         Qu'il voudrait immoler l'amour à la vengeance. 12
         Entre ce digne objet et ce digne ennemi, 12
         Mon âme incertaine et flottante, 8
1945 Quoi que l'un me promette, et quoi que l'autre attente, 12
         Ne se peut ni dompter, ni croire qu'à demi : 12
         Et plus des deux côtés je la sens balancée, 12
         Plus je vois clairement que si je veux régner, 12
         Moi qui de Lysander vois toute la pensée, 12
1950 Il le faut tout à fait ou perdre ou regagner ; 12
         Qu'il est temps de choisir.
Xénoclès
         Qu'il serait magnanime
         De vaincre et la vengeance et l'amour à la fois ! 12
Agésilas
         Il faudrait, Xénoclès, une âme plus sublime. 12
Xénoclès
         Il ne faut que vouloir : tout est possible aux rois. 12
Agésilas
1955 Ah ! Si je pouvais tout, dans l'ardeur qui me presse 12
         Pour ces deux passions qui partagent mes vœux, 12
         Peut-être aurais-je la faiblesse 8
         D'obéir à toutes les deux. 8
SCÈNE VI
Lysander
         Seigneur, il vous a plu disposer d'Elpinice ; 12
1960 Nous devons, elle et moi, beaucoup à vos bontés ; 12
         Et je serai ravi qu'elle vous obéisse, 12
         Pourvu que de Cotys les vœux soient acceptés. 12
         J'en ai donné parole, il y va de ma gloire. 12
         Spitridate sans lui, ne saurait être heureux ; 12
1965 Et donner mon aveu, s'ils ne le sont tous deux, 12
         C'est faire à mon honneur une tache trop noire. 12
         Vous pouvez nous parler en roi. 8
         Ma fille vous doit plus qu'à moi : 8
         Commandez, elle est prête, et je saurai me taire. 12
1970 N'exigez rien de plus d'un père. 8
         Il a tenu toujours vos ordres à bonheur ; 12
         Mais rendez-lui cette justice 8
         De souffrir qu'il emporte au tombeau cet honneur, 12
         Qui fait l'unique prix de trente ans de service. 12
Agésilas
1975 Oui, vous l'y porterez, et du moins de ma part 12
         Ce précieux honneur ne court aucun hasard. 12
         On a votre parole, et j'ai donné la mienne ; 12
         Et pour faire aujourd'hui que l'une et l'autre tienne, 12
         Il faut vaincre un amour qui m'était aussi doux 12
1980 Que votre gloire l'est pour vous, 8
         Un amour dont l'espoir ne voyait plus d'obstacle. 12
         Mais enfin il est beau de triompher de soi, 12
         Et de s'accorder ce miracle, 8
         Quand on peut hautement donner à tous la loi, 12
1985 Et que le juste soin de combler notre gloire 12
         Demande notre cœur pour dernière victoire. 12
         Un roi né pour l'éclat des grandes actions 12
         Dompte jusqu'à ses passions, 8
         Et ne se croit point roi, s'il ne fait sur lui-même 12
1990 Le plus illustre essai de son pouvoir suprême. 12
         Allez dire à Cotys que Mandane est à lui ; 12
         Que si mes feux aux siens ne l'ont pas accordée, 12
         Pour venger son amour de ce moment d'ennui, 12
         Je veux la lui céder comme il me l'a cédée. 12
         Oyez de plus.
SCÈNE VII
Agésilas
1995 Eh bien ! Vos mécontentements
         Me seront-ils encore à craindre ? 8
         Et vous souviendrez-vous des mauvais traitements 12
         Qui vous avoient donné tant de lieu de vous plaindre ? 12
Lysander
         Je vous ai dit, seigneur, que j'étais tout à vous ; 12
2000 Et j'y suis d'autant plus, que malgré l'apparence, 12
         Je trouve des bontés qui passent l'espérance, 12
         Où je n'avais cru voir que des soupçons jaloux. 12
Agésilas
         Et que va devenir cette docte harangue 12
         Qui du fameux Cléon doit ennoblir la langue ? 12
Lysander
         Seigneur…
Agésilas
2005 Nous sommes seuls, j'ai chassé Xénoclès :
         Parlons confidemment. Que venez-vous d'écrire 12
         À l'éphore Arsidas, au sénateur Cratès ? 12
         Je vous défère assez pour n'en vouloir rien lire ; 12
         Tout est encor fermé. Voyez.
Lysander
         Je suis coupable,
2010 Parce qu'on me trahit, que l'on vous sert trop bien, 12
         Et que par un effort de prudence admirable, 12
         Vous avez su prévoir de quoi serait capable, 12
         Après tant de mépris, un cœur comme le mien. 12
         Ce dessein toutefois ne passera pour crime 12
2015 Que parce qu'il est sans effet ; 8
         Et ce qu'on va nommer forfait 8
         N'a rien qu'un plein succès n'eût rendu légitime. 12
         Tout devient glorieux pour qui peut l'obtenir, 12
         Et qui le manque est à punir. 8
Agésilas
2020 Non, non ; j'aurais plus fait peut-être en votre place : 12
         Il est naturel aux grands cœurs 8
         De sentir vivement de pareilles rigueurs ; 12
         Et vous m'offenseriez de douter de ma grâce. 12
         Comme roi, je la donne, et comme ami discret 12
2025 Je vous assure du secret. 8
         Je remets en vos mains tout ce qui vous peut nuire. 12
         Vous m'avez trop servi pour m'en trouver ingrat ; 12
         Et d'un trop grand soutien je priverais l'état 12
         Pour des ressentiments où j'ai su vous réduire. 12
2030 Ma puissance établie et mes droits conservés 12
         Ne me laissent point d'yeux pour voir votre entreprise. 12
         Dites-moi seulement avec même franchise, 12
         Vous dois-je encor bien plus que vous ne me devez ? 12
Lysander
         Avez-vous pu, seigneur, me devoir quelque chose ? 12
2035 Qui sert le mieux son roi ne fait que son devoir. 12
         En vous de tout l'état j'ai défendu la cause, 12
         Quand je l'ai fait tomber dessous votre pouvoir. 12
         Le zèle est tout de feu quand ce grand devoir presse ; 12
         Et comme à le moins suivre on s'en acquitte mal, 12
2040 Le mien vous servit moins qu'il ne servit la Grèce, 12
         Quand j'en sus ménager les cœurs avec adresse 12
         Pour vous en faire général. 8
         Je vous dois cependant et la vie et ma gloire ; 12
         Et lorsqu'un dessein malheureux 8
2045 Peut me coûter le jour et souiller ma mémoire, 12
         La magnanimité de ce cœur généreux… 12
Agésilas
         Reprochez-moi plutôt toutes mes injustices, 12
         Que de plus ravaler de si rares services. 12
         Elles ont fait le crime, et j'en tire ce bien, 12
2050 Que j'ai pu m'acquitter et ne vous dois plus rien. 12
         À présent que la gratitude 8
         Ne peut passer pour dette en qui s'est acquitté, 12
         Vos services, payés d'un traitement si rude, 12
         Vont recevoir de moi ce qu'ils ont mérité. 12
2055 S'ils ont su conserver un trône en ma famille, 12
         J'y veux par mon hymen faire seoir votre fille : 12
         C'est ainsi qu'avec vous je puis le partager. 12
Lysander
         Seigneur, à ces bontés, que je n'osais attendre, 12
         Que puis-je…
Agésilas
         Jugez-en comme il en faut juger,
2060 Et surtout commencez d'apprendre 8
         Que les rois sont jaloux du souverain pouvoir, 12
         Qu'ils aiment qu'on leur doive, et ne peuvent devoir, 12
         Que rien à leurs sujets n'acquiert l'indépendance, 12
         Qu'ils règlent à leur choix l'emploi des plus grands cœurs ; 12
2065 Qu'ils ont pour qui les sert des grâces, des faveurs, 12
         Et qu'on n'a jamais droit sur leur reconnaissance. 12
         Prenons dorénavant, vous et moi, pour objet, 12
         Les devoirs qu'il faudra l'un à l'autre nous rendre : 12
         N'oubliez pas ceux d'un sujet, 8
2070 Et j'aurai soin de ceux d'un gendre. 8
SCÈNE VIII
Aglatide
         Sur un ordre, seigneur, reçu de votre part, 12
         Je viens, étonnée et surprise 8
         De voir que tout d'un coup un roi m'en favorise, 12
         Qui me daignait à peine honorer d'un regard. 12
Agésilas
2075 Sortez d'étonnement. Les temps changent, madame, 12
         Et l'on n'a pas toujours mêmes yeux ni même âme. 12
         Pourriez-vous de ma main accepter un époux ? 12
Aglatide
         Si mon père y consent, mon devoir me l'ordonne ; 12
         Ce me sera trop d'heur de le tenir de vous. 12
2080 Mais avant que savoir quelle en est la personne, 12
         Pourrais-je vous parler avec la liberté 12
         Que me souffrait à Sparte un feu trop écouté, 12
         Alors qu'il vous plaisait, ou m'aimer, ou me dire 12
         Qu'en votre cœur mes yeux s'étaient fait un empire ? 12
2085 Non que j'y pense encor ; j'apprends de vous, seigneur, 12
         Qu'on change avec le temps, d'âme, d'yeux et de cœur. 12
Agésilas
         Rappelez ces beaux jours pour me parler sans feindre ; 12
         Mais si vous le pouvez, madame, épargnez-moi. 12
Aglatide
         Ce serait sans raison que j'oserais m'en plaindre : 12
2090 L'amour doit être libre, et vous êtes mon roi. 12
         Mais puisque jusqu'à vous vous m'avez fait prétendre, 12
         N'obligez point, seigneur, cet espoir à descendre, 12
         Et ne me faites point de lois 8
         Qui profanent l'honneur de votre premier choix. 12
2095 J'y trouvais pour moi tant de gloire, 8
         J'en chéris à tel point la flatteuse mémoire, 12
         Que je regarderais comme un indigne époux 12
         Quiconque m'offrirait un moindre rang que vous. 12
         Si cet orgueil a quelque crime, 8
2100 Il n'en faut accuser que votre trop d'estime : 12
         Ce sont des sentiments que je ne puis trahir. 12
         Après cela, parlez ; c'est à moi d'obéir. 12
Agésilas
         Je parlerai, madame, avec même franchise. 12
         J'aime à voir cet orgueil que mon choix autorise 12
2105 À dédaigner les vœux de tout autre qu'un roi : 12
         J'aime cette hauteur en un jeune courage ; 12
         Et vous n'aurez point lieu de vous plaindre de moi, 12
         Si votre heureux destin dépend de mon suffrage. 12
SCÈNE IX
Cotys
         Seigneur, à vos bontés nous venons consacrer, 12
2110 Et Mandane et moi, notre vie. 8
Spitridate
         De pareilles faveurs, seigneur, nous font rentrer 12
         Pour vous faire voir même envie. 8
Agésilas
         Je vous ai fait justice à tous, 8
         Et je crois que ce jour vous doit être assez doux, 12
2115 Qui de tous vos souhaits à votre gré décide ; 12
         Mais pour le rendre encor plus doux et plus charmant, 12
         Sachez que Sparte voit sa reine en Aglatide, 12
         À qui le ciel en moi rend son premier amant. 12
Aglatide
         C'est me faire, seigneur, des surprises nouvelles. 12
Agésilas
2120 Rendons nos cœurs, madame, à des flammes si belles ; 12
         Et tous ensemble allons préparer ce beau jour 12
         Qui par un triple hymen couronnera l'amour ! 12
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