COR4/COR4
Pierre Corneille
1633
La Galerie du Palais
Ou l'amie rivale
COMÉDIE
PERSONNAGES
Pleirante
père de Célidée
Lysandre
amant de Célidée
Dorimant
amoureux d'Hippolyte
Chrysante
mère d'Hippolyte
Célidée
fille de Pleirante
Hippolyte
fille de Chrysante
Aronte
écuyer de Lysandre
Cléante
écuyer de Dorimant
Florice
suivante d'Hippolyte
Le Libraire
du Palais
Le Mercier
du Palais
La Lingère
du Palais
La scène est à Paris.
ACTE I
SCÈNE I
Aronte, Florice
Aronte
         Enfin je ne le puis : que veux-tu que j'y fasse ? 12
         Pour tout autre sujet mon maître n'est que glace ; 12
         Elle est trop dans son cœur ; on ne l'en peut chasser, 12
         Et c'est folie à nous que de plus y penser. 12
5 J'ai beau devant les yeux lui remettre Hippolyte, 12
         Parler de ses attraits, élever son mérite, 12
         Sa grâce, son esprit, sa naissance, son bien ; 12
         Je n'avance non plus qu'à ne lui dire rien : 12
         L'amour, dont malgré moi son âme est possédée, 12
10 Fait qu'il en voit autant, ou plus, en Célidée. 12
Florice
         Ne quittons pas pourtant : à la longue on fait tout. 12
         La gloire suit la peine : espérons jusqu'au bout. 12
         Je veux que Célidée ait charmé son courage, 12
         L'amour le plus parfait n'est pas un mariage ; 12
15 Fort souvent moins que rien cause un grand changement, 12
         Et les occasions naissent en un moment. 12
Aronte
         Je les prendrai toujours quand je les verrai naître. 12
Florice
         Hippolyte, en ce cas, saura le reconnaître. 12
Aronte
         Tout ce que j'en prétends, c'est un entier secret. 12
20 Adieu : je vais trouver Célidée à regret. 12
Florice
         De la part de ton maître ?
Aronte
         Oui.
Florice
         Si j'ai bonne vue,
         La voilà que son père amène vers la rue. 12
         Tirons-nous à quartier ; nous jouerons mieux nos jeux, 12
         S'ils n'aperçoivent point que nous parlions nous deux. 12
SCÈNE II
Pleirante, Célidée
Pleirante
25 Ne pense plus, ma fille, à me cacher ta flamme ; 12
         N'en conçois point de honte, et n'en crains point de blâme : 12
         Le sujet qui l'allume a des perfections 12
         Dignes de posséder tes inclinations ; 12
         Et pour mieux te montrer le fond de mon courage, 12
30 J'aime autant son esprit que tu fais son visage. 12
         Confesse donc, ma fille, et crois qu'un si beau feu 12
         Veut être mieux traité que par un désaveu. 12
Célidée
         Monsieur, il est tout vrai, son ardeur légitime 12
         A tant gagné sur moi que j'en fais de l'estime : 12
35 J'honore son mérite, et n'ai pu m'empêcher 12
         De prendre du plaisir à m'en voir rechercher ; 12
         J'aime son entretien, je chéris sa présence ; 12
         Mais cela n'est enfin qu'un peu de complaisance, 12
         Qu'un mouvement léger qui passe en moins d'un jour. 12
40 Vos seuls commandements produiront mon amour, 12
         Et votre volonté, de la mienne suivie… 12
Pleirante
         Favorisant ses vœux, seconde ton envie. 12
         Aime, aime ton Lysandre ; et puisque je consens 12
         Et que je t'autorise à ces feux innocents, 12
45 Donne-lui hardiment une entière assurance 12
         Qu'un mariage heureux suivra son espérance : 12
         Engage-lui ta foi. Mais j'aperçois venir 12
         Quelqu'un qui de sa part te vient entretenir. 12
         Ma fille, adieu : les yeux d'un homme de mon âge 12
50 Peut-être empêcheraient la moitié du message. 12
Célidée
         Il ne vient rien de lui qu'il faille vous celer. 12
Pleirante
         Mais tu seras sans moi plus libre à lui parler ; 12
         Et ta civilité, sans doute un peu forcée, 12
         Me fait un compliment qui trahit ta pensée. 12
SCÈNE III
Célidée, Aronte
Célidée
         Que fait ton maître, Aronte ?
Aronte
55 Il m'envoie aujourd'hui
         Voir ce que sa maîtresse a résolu de lui, 12
         Et comment vous voulez qu'il passe la journée. 12
Célidée
         Je serai chez Daphnis toute l'après-dînée, 12
         Et s'il m'aime, je crois que nous l'y pourrons voir. 12
         Autrement…
Aronte
60 Ne pensez qu'à l'y bien recevoir.
Célidée
         S'il y manque, il verra sa paresse punie. 12
         Nous y devons dîner fort bonne compagnie : 12
         J'y mène, du quartier, Hippolyte et Cloris. 12
Aronte
         Après elles et vous il n'est rien dans Paris, 12
65 Et je n'en sache point, pour belles qu'on les nomme, 12
         Qui puissent attirer les yeux d'un honnête homme. 12
Célidée
         Je ne suis pas d'humeur bien propre à t'écouter, 12
         Et ne prends pas plaisir à m'entendre flatter. 12
         Sans que ton bel esprit tâche plus d'y paraître, 12
70 Mêle-toi de porter ma réponse à ton maître. 12
Aronte, Seul
         Quelle superbe humeur ! Quel arrogant maintien ! 12
         Si mon maître me croit, vous ne tenez plus rien ; 12
         Il changera d'objet, ou j'y perdrai ma peine : 12
         Aussi bien son amour ne vous rend que trop vaine. 12
SCÈNE IV
La lingère, Le libraire.
On tire le rideau et l'on voit le Libraire, la Lingère et le Mercier, chacun dans sa boutique.
La lingère
75 Vous avez fort la presse à ce livre nouveau ; 12
         C'est pour vous faire riche.
Le libraire
         On le trouve si beau,
         Que c'est pour mon profit le meilleur qui se voie. 12
         Mais vous, que vous vendez de ces toiles de soie ! 12
La lingère
         De vrai, bien que d'abord on en vendît fort peu, 12
80 À présent Dieu nous aime, on y court comme au feu ; 12
         Je n'en saurais fournir autant qu'on m'en demande : 12
         Elle sied mieux aussi que celle de Hollande, 12
         Découvre moins le fard dont un visage est peint, 12
         Et donne, ce me semble, un plus grand lustre au teint. 12
85 Je perds bien à gagner, de ce que ma boutique, 12
         Pour être trop étroite, empêche ma pratique ; 12
         À peine y puis-je avoir deux chalands à la fois : 12
         Je veux changer de place avant qu'il soit un mois ; 12
         J'aime mieux en payer le double et davantage, 12
90 Et voir ma marchandise en un bel étalage. 12
Le libraire
         Vous avez bien raison ; mais à ce que j'entends… 12
         Monsieur, vous plaît-il voir quelques livres du temps ? 12
SCÈNE V
Dorimant, Cléante, Le libraire
Dorimant
         Montrez-m'en quelques-uns.
Le libraire
         Voici ceux de la mode.
Dorimant
         Ôtez-moi cet auteur, son nom seul m'incommode ; 12
95 C'est un impertinent, ou je n'y connais rien. 12
Le libraire
         Ses œuvres toutefois se vendent assez bien. 12
Dorimant
         Quantité d'ignorants ne songent qu'à la rime. 12
Le libraire
         Monsieur, en voici deux dont on fait grande estime : 12
         Considérez ce trait, on le trouve divin. 12
Dorimant
100 Il n'est que mal traduit du cavalier Marin ; 12
         Sa veine, au demeurant, me semble assez hardie. 12
Le libraire
         Ce fut son coup d'essai que cette comédie. 12
Dorimant
         Cela n'est pas tant mal pour un commencement ; 12
         La plupart de ses vers coulent fort doucement : 12
105 Qu'il a de mignardise à décrire un visage ! 12
SCÈNE VI
Hippolyte, Florice, Dorimant, Cléante, Le libraire, La lingère
Hippolyte
         Madame, montrez-nous quelques collets d'ouvrage. 12
La lingère
         Je vous en vais montrer de toutes les façons. 12
Dorimant, au Libraire.
         Ce visage vaut mieux que toutes vos chansons. 12
La lingère, à Hippolyte.
         Voilà du point d'esprit, de Gênes, et d'Espagne. 12
Hippolyte
110 Ceci n'est guère bon qu'à des gens de campagne. 12
La lingère
         Voyez bien : s'il en est deux pareils dans Paris… 12
Hippolyte
         Ne les vantez point tant, et dites-nous le prix. 12
La lingère
         Quand vous aurez choisi.
Hippolyte
         Que t'en semble, Florice ?
Florice
         Ceux-là sont assez beaux, mais de mauvais service ; 12
115 En moins de trois savons on ne les connaît plus. 12
Hippolyte
         Celui-ci, qu'en dis-tu ?
Florice
         L'ouvrage en est confus,
         Bien que l'invention de près soit assez belle. 12
         Voici bien votre fait, n'était que la dentelle 12
         Est fort mal assortie avec le passement ; 12
120 Cet autre n'a de beau que le couronnement. 12
La lingère
         Si vous pouviez avoir deux jours de patience, 12
         Il m'en vient, mais qui sont dans la même excellence. 12
Dorimant parle au Libraire à l'oreille.
Florice
         Il vaudrait mieux attendre.
Hippolyte
         Eh bien ! Nous attendrons ;
         Dites-nous au plus tard quel jour nous reviendrons. 12
La lingère
125 Mercredi j'en attends de certaines nouvelles. 12
         Cependant vous faut-il quelques autres dentelles ? 12
Hippolyte
         J'en ai ce qu'il m'en faut pour ma provision. 12
Le libraire, à Dorimant.
         J'en vais subtilement prendre l'occasion. 12
         La connais-tu, voisine ?
La lingère
         Oui, quelque peu de vue :
130 Quant au reste, elle m'est tout à fait inconnue. 12
Dorimant tire Cléante au milieu du théâtre et lui parle à l'oreille.
         Ce cavalier sans doute y trouve plus d'appas 12
         Que dans tous vos auteurs ?
Cléante, à Dorimant.
         Je n'y manquerai pas.
Dorimant
         Si tu ne me vois là, je serai dans la salle. 12
Il prend un livre sur la boutique du Libraire.
         Je connais celui-ci ; sa veine est fort égale ; 12
135 Il ne fait point de vers qu'on ne trouve charmants. 12
         Mais on ne parle plus qu'on fasse de romans ; 12
         J'ai vu que notre peuple en était idolâtre. 12
Le libraire
         La mode est à présent des pièces de théâtre. 12
Dorimant
         De vrai, chacun s'en pique ; et tel y met la main, 12
140 Qui n'eut jamais l'esprit d'ajuster un quatrain. 12
SCÈNE VII
Lysandre, Dorimant, Le libraire, Le mercier
Lysandre
         Je te prends sur le livre.
Dorimant
         Eh bien ! Qu'en veux-tu dire ?
         Tant d'excellents esprits, qui se mêlent d'écrire, 12
         Valent bien qu'on leur donne une heure de loisir. 12
Lysandre
         Y trouves-tu toujours une heure de plaisir ? 12
145 Beaucoup font bien des vers, et peu la comédie. 12
Dorimant
         Ton goût, je m'en assure, est pour la Normandie ? 12
Lysandre
         Sans rien spécifier, peu méritent de voir ; 12
         Souvent leur entreprise excède leur pouvoir, 12
         Et tel parle d'amour sans aucune pratique. 12
Dorimant
150 On n'y sait guère alors que la vieille rubrique : 12
         Faute de le connaître, on l'habille en fureur ; 12
         Et loin d'en faire envie, on nous en fait horreur. 12
         Lui seul de ses effets a droit de nous instruire ; 12
         Notre plume à lui seul doit se laisser conduire : 12
155 Pour en bien discourir, il faut l'avoir bien fait ; 12
         Un bon poëte ne vient que d'un amant parfait. 12
Lysandre
         Il n'en faut point douter, l'amour a des tendresses 12
         Que nous n'apprenons point qu'auprès de nos maîtresses. 12
         Tant de sorte d'appas, de doux saisissements, 12
160 D'agréables langueurs et de ravissements, 12
         Jusques où d'un bel œil peut s'étendre l'empire, 12
         Et mille autres secrets que l'on ne saurait dire 12
         (Quoi que tous nos rimeurs en mettent par écrit), 12
         Ne se surent jamais par un effort d'esprit ; 12
165 Et je n'ai jamais vu de cervelles bien faites 12
         Qui traitassent l'amour à la façon des poëtes. 12
         C'est tout un autre jeu. Le style d'un sonnet 12
         Est fort extravagant dedans un cabinet ; 12
         Il y faut bien louer la beauté qu'on adore, 12
170 Sans mépriser Vénus, sans médire de Flore, 12
         Sans que l'éclat des lis, des roses, d'un beau jour, 12
         Ait rien à démêler avecque notre amour. 12
         Ô pauvre comédie, objet de tant de veines, 12
         Si tu n'es qu'un portrait des actions humaines, 12
175 On te tire souvent sur un original 12
         À qui, pour dire vrai, tu ressembles fort mal ! 12
Dorimant
         Laissons la muse en paix, de grâce, à la pareille. 12
         Chacun fait ce qu'il peut, et ce n'est pas merveille 12
         Si, comme avec bon droit on perd bien un procès, 12
180 Souvent un bon ouvrage a de faibles succès. 12
         Le jugement de l'homme ou plutôt son caprice 12
         Pour quantité d'esprits n'a que de l'injustice. 12
         J'en admire beaucoup dont on fait peu d'état ; 12
         Leurs fautes, tout au pis, ne sont pas coups d'état : 12
185 La plus grande est toujours de peu de conséquence. 12
Le libraire
         Vous plairait-il de voir des pièces d'éloquence ? 12
Lysandre, ayant regardé le titre d'un livre que le libraire lui présente.
         J'en lus hier la moitié ; mais son vol est si haut, 12
         Que presque à tous moments je me trouve en défaut. 12
Dorimant
         Voici quelques auteurs dont j'aime l'industrie. 12
190 Mettez ces trois à part, mon maître, je vous prie ; 12
         Tantôt un de mes gens vous les viendra payer. 12
Lysandre, se retirant d'auprès des boutiques.
         Le reste du matin, où veux-tu l'employer ? 12
Le mercier
         Voyez deçà, messieurs ; vous plaît-il rien du nôtre ? 12
         Voyez, je vous ferai meilleur marché qu'un autre, 12
195 Des gants, des baudriers, des rubans, des castors. 12
SCÈNE VIII
Dorimant, Lysandre
Dorimant
         Je ne saurais encor te suivre, si tu sors : 12
         Faisons un tour de salle, attendant mon Cléante. 12
Lysandre
         Qui te retient ici ?
Dorimant
         L'histoire en est plaisante :
         Tantôt, comme j'étais sur le livre occupé, 12
200 Tout proche on est venu choisir du point coupé. 12
Lysandre
         Qui ?
Dorimant
         C'est la question ; mais il faut s'en remettre
         À ce qu'à mes regards sa coiffe a pu permettre. 12
         Je n'ai rien vu d'égal : mon Cléante la suit, 12
         Et ne reviendra point qu'il n'en soit bien instruit, 12
205 Qu'il n'en sache le nom, le rang et la demeure. 12
Lysandre
         Ami, le cœur t'en dit.
Dorimant
         Nullement, ou je meure ;
         Voyant je ne sais quoi de rare en sa beauté, 12
         J'ai voulu contenter ma curiosité. 12
Lysandre
         Ta curiosité deviendra bientôt flamme : 12
210 C'est par là que l'amour se glisse dans une âme. 12
         À la première vue, un objet qui nous plaît 12
         N'inspire qu'un désir de savoir quel il est ; 12
         On en veut aussitôt apprendre davantage, 12
         Voir si son entretien répond à son visage, 12
215 S'il est civil ou rude, importun ou charmeur, 12
         Éprouver son esprit, connaître son humeur : 12
         De là cet examen se tourne en complaisance ; 12
         On cherche si souvent le bien de sa présence, 12
         Qu'on en fait habitude, et qu'au point d'en sortir 12
220 Quelque regret commence à se faire sentir : 12
         On revient tout rêveur ; et notre âme blessée, 12
         Sans prendre garde à rien, cajole sa pensée. 12
         Ayant rêvé le jour, la nuit à tous propos 12
         On sent je ne sais quoi qui trouble le repos ; 12
225 Un sommeil inquiet, sur de confus nuages 12
         Élève incessamment de flatteuses images, 12
         Et sur leur vain rapport fait naître des souhaits 12
         Que le réveil admire et ne dédit jamais : 12
         Tout le cœur court en hâte après de si doux guides ; 12
230 Et le moindre larcin que font ses vœux timides 12
         Arrête le larron et le met dans les fers. 12
Dorimant
         Ainsi tu fus épris de celle que tu sers ? 12
Lysandre
         C'est un autre discours ; à présent je ne touche 12
         Qu'aux ruses de l'amour contre un esprit farouche, 12
235 Qu'il faut apprivoiser presque insensiblement, 12
         Et contre ses froideurs combattre finement. 12
         Des naturels plus doux…
SCÈNE IX
Dorimant, Lysandre, Cléante
Dorimant
         Eh bien ! Elle s'appelle ?
Cléante
         Ne m'informez de rien qui touche cette belle. 12
         Trois filous rencontrés vers le milieu du pont 12
240 Chacun l'épée au poing, m'ont voulu faire affront, 12
         Et sans quelques amis qui m'ont tiré de peine, 12
         Contre eux ma résistance eût peut-être été vaine. 12
         Ils ont tourné le dos, me voyant secouru ; 12
         Mais ce que je suivais tandis est disparu. 12
Dorimant
245 Les traîtres ! Trois contre un ! T'attaquer ! Te surprendre ! 12
         Quels insolents vers moi s'osent ainsi méprendre ? 12
Cléante
         Je ne connais qu'un d'eux, et c'est là le retour 12
         De quelques tours de main qu'il reçut l'autre jour, 12
         Lorsque, m'ayant tenu quelques propos d'ivrogne, 12
250 Nous eûmes prise ensemble à l'hôtel de Bourgogne. 12
Dorimant
         Qu'on le trouve où qu'il soit ; qu'une grêle de bois 12
         Assemble sur lui seul le châtiment des trois ; 12
         Et que sous l'étrivière il puisse tôt connaître, 12
         Quand on se prend aux miens, qu'on s'attaque à leur maître ! 12
Lysandre
255 J'aime à te voir ainsi décharger ton courroux ; 12
         Mais voudrais-tu parler franchement entre nous ? 12
Dorimant
         Quoi ! Tu doutes encor de ma juste colère ? 12
Lysandre
         En ce qui le regarde, elle n'est que légère : 12
         En vain pour son sujet tu fais l'intéressé, 12
260 Il a paré des coups dont ton cœur est blessé. 12
         Cet accident fâcheux te vole une maîtresse : 12
         Confesse ingénument, c'est là ce qui te presse. 12
Dorimant
         Pourquoi te confesser ce que tu vois assez ? 12
         Au point de se former, mes desseins renversés, 12
265 Et mon désir trompé, poussent dans ces contraintes, 12
         Sous de faux mouvements, de véritables plaintes. 12
Lysandre
         Ce désir, à vrai dire, est un amour naissant 12
         Qui ne sait où se prendre, et demeure impuissant ; 12
         Il s'égare et se perd dans cette incertitude ; 12
270 Et renaissant toujours de ton inquiétude, 12
         Il te montre un objet d'autant plus souhaité, 12
         Que plus sa connaissance a de difficulté. 12
         C'est par là que ton feu davantage s'allume : 12
         Moins on l'a pu connaître, et plus on en présume ; 12
275 Notre ardeur curieuse en augmente le prix. 12
Dorimant
         Que tu sais, cher ami, lire dans les esprits ! 12
         Et que pour bien juger d'une secrète flamme, 12
         Tu pénètres avant dans les ressorts d'une âme ! 12
Lysandre
         Ce n'est pas encor tout, je veux te secourir. 12
Dorimant
280 Oh ! Que je ne suis pas en état de guérir ! 12
         L'amour use sur moi de trop de tyrannie. 12
Lysandre
         Souffre que je te mène en une compagnie 12
         Où l'objet de mes vœux m'a donné rendez-vous ; 12
         Les divertissements t'y sembleront si doux, 12
285 Ton âme en un moment en sera si charmée, 12
         Que, tous ses déplaisirs dissipés en fumée, 12
         On gagnera sur toi fort aisément ce point 12
         D'oublier un objet que tu ne connais point. 12
         Mais garde-toi surtout d'une jeune voisine 12
290 Que ma maîtresse y mène ; elle est et belle et fine, 12
         Et sait si dextrement ménager ses attraits, 12
         Qu'il n'est pas bien aisé d'en éviter les traits. 12
Dorimant
         Au hasard, fais de moi tout ce que bon te semble. 12
Lysandre
         Donc, en attendant l'heure, allons dîner ensemble. 12
SCÈNE X
Hippolyte, Florice
Hippolyte
         Tu me railles toujours.
Florice
295 S'il ne vous veut du bien,
         Dites assurément que je n'y connais rien. 12
         Je le considérais tantôt chez ce libraire ; 12
         Ses regards de sur vous ne pouvaient se distraire, 12
         Et son maintien était dans une émotion 12
300 Qui m'instruisait assez de son affection. 12
         Il voulait vous parler, et n'osait l'entreprendre. 12
Hippolyte
         Toi, ne me parle point, ou parle de Lysandre. 12
         C'est le seul dont la vue excita mon ardeur. 12
Florice
         Et le seul qui pour vous n'a que de la froideur. 12
305 Célidée est son âme, et tout autre visage 12
         N'a point d'assez beaux traits pour toucher son courage ; 12
         Son brasier est trop grand, rien ne peut l'amortir. 12
         En vain son écuyer tâche à l'en divertir, 12
         En vain, jusques aux cieux portant votre louange, 12
310 Il tâche à lui jeter quelque amorce du change, 12
         Et lui dit jusque-là que dans votre entretien 12
         Vous témoignez souvent de lui vouloir du bien : 12
         Tout cela n'est qu'autant de paroles perdues. 12
Hippolyte
         Faute d'être sans doute assez bien entendues ! 12
Florice
315 Ne le présumez pas, il faut avoir recours 12
         À de plus hauts secrets qu'à ces faibles discours. 12
         Je fus fine autrefois, et depuis mon veuvage 12
         Ma ruse chaque jour s'est accrue avec l'âge ; 12
         Je me connais en monde, et sais mille ressorts 12
320 Pour débaucher une âme et brouiller des accords. 12
Hippolyte
         Dis promptement, de grâce.
Florice
         À présent l'heure presse,
         Et je ne vous saurais donner qu'un mot d'adresse : 12
         Cette voisine et vous… Mais déjà la voici. 12
SCÈNE XI
Célidée, Hippolyte, Florice
Célidée
         À force de tarder, tu m'as mise en souci : 12
325 Il est temps, et Daphnis par un page me mande 12
         Que pour faire servir on n'attend que ma bande ; 12
         Le carrosse est tout prêt : allons, veux-tu venir ? 12
Hippolyte
         Lysandre après dîner t'y vient entretenir ? 12
Célidée
         S'il osait y manquer, je te donne promesse 12
330 Qu'il pourrait bien ailleurs chercher une maîtresse. 12
ACTE II
SCÈNE I
Hippolyte, Dorimant
Hippolyte
         Ne me contez point tant que mon visage est beau : 12
         Ces discours n'ont pour moi rien du tout de nouveau ; 12
         Je le sais bien sans vous, et j'ai cet avantage, 12
         Quelques perfections qui soient sur mon visage, 12
335 Que je suis la première à m'en apercevoir : 12
         Pour me les bien apprendre, il ne faut qu'un miroir ; 12
         J'y vois en un moment tout ce que vous me dites. 12
Dorimant
         Mais vous n'y voyez pas tous vos rares mérites : 12
         Cet esprit tout divin et ce doux entretien 12
340 Ont des charmes puissants dont il ne montre rien. 12
Hippolyte
         Vous les montrez assez par cette après-dînée 12
         Qu'à causer avec moi vous vous êtes donnée ; 12
         Si mon discours n'avait quelque charme caché, 12
         Il ne vous tiendrait pas si longtemps attaché. 12
345 Je vous juge plus sage, et plus aimer votre aise, 12
         Que d'y tarder ainsi sans que rien vous y plaise ; 12
         Et si je présumais qu'il vous plût sans raison, 12
         Je me ferais moi-même un peu de trahison ; 12
         Et par ce trait badin qui sentirait l'enfance, 12
350 Votre beau jugement recevrait trop d'offense. 12
         Je suis un peu timide, et dût-on me jouer, 12
         Je n'ose démentir ceux qui m'osent louer. 12
Dorimant
         Aussi vous n'avez pas le moindre lieu de craindre 12
         Qu'on puisse en vous louant ni vous flatter ni feindre : 12
355 On voit un tel éclat en vos brillants appas, 12
         Qu'on ne peut l'exprimer, ni ne l'adorer pas. 12
Hippolyte
         Ni ne l'adorer pas ! Par là vous voulez dire… 12
Dorimant
         Que mon cœur désormais vit dessous votre empire, 12
         Et que tous mes desseins de vivre en liberté 12
360 N'ont rien eu d'assez fort contre votre beauté. 12
Hippolyte
         Quoi ! Mes perfections vous donnent dans la vue ? 12
Dorimant
         Les rares qualités dont vous êtes pourvue 12
         Vous ôtent tout sujet de vous en étonner. 12
Hippolyte
         Cessez aussi, monsieur, de vous l'imaginer. 12
365 Si vous brûlez pour moi, ce ne sont pas merveilles : 12
         J'ai de pareils discours chaque jour aux oreilles, 12
         Et tous les gens d'esprit en font autant que vous. 12
Dorimant
         En amour toutefois je les surpasse tous. 12
         Je n'ai point consulté pour vous donner mon âme ; 12
370 Votre premier aspect sut allumer ma flamme, 12
         Et je sentis mon cœur, par un secret pouvoir, 12
         Aussi prompt à brûler que mes yeux à vous voir. 12
Hippolyte
         Avoir connu d'abord combien je suis aimable, 12
         Encor qu'à votre avis il soit inexprimable, 12
375 Ce grand et prompt effet m'assure puissamment 12
         De la vivacité de votre jugement. 12
         Pour moi, que la nature a faite un peu grossière, 12
         Mon esprit, qui n'a pas cette vive lumière, 12
         Conduit trop pesamment toutes ses fonctions 12
380 Pour m'avertir sitôt de vos perfections. 12
         Je vois bien que vos feux méritent récompense ; 12
         Mais de les seconder ce défaut me dispense. 12
Dorimant
         Railleuse !
Hippolyte
         Excusez-moi, je parle tout de bon.
Dorimant
         Le temps de cet orgueil me fera la raison ; 12
385 Et nous verrons un jour, à force de services, 12
         Adoucir vos rigueurs et finir mes supplices. 12
SCÈNE II
Dorimant, Lysandre, Hippolyte, Florice.
Lysandre sort de chez Célidée et passe sans s'arrêter, leur donnant seulement un coup de chapeau.
Hippolyte
         Peut-être l'avenir… Tout beau, coureur, tout beau ! 12
         On n'est pas quitte ainsi pour un coup de chapeau : 12
         Vous aimez l'entretien de votre fantaisie ; 12
390 Mais pour un cavalier c'est peu de courtoisie, 12
         Et cela messied fort à des hommes de cour, 12
         De n'accompagner pas leur salut d'un bonjour. 12
Lysandre
         Puisque auprès d'un sujet capable de nous plaire 12
         La présence d'un tiers n'est jamais nécessaire, 12
395 De peur qu'il en reçût quelque importunité, 12
         J'ai mieux aimé manquer à la civilité. 12
Hippolyte
         Voilà parer mon coup d'un galant artifice, 12
         Comme si je pouvais… Que me veux-tu, Florice ? 12
Florice sort et parle à Hippolyte à l'oreille.
         Dis-lui que je m'en vais. Messieurs, pardonnez-moi : 12
400 On me vient d'apporter une fâcheuse loi ; 12
         Incivile à mon tour, il faut que je vous quitte. 12
         Une mère m'appelle.
Dorimant
         Adieu, belle Hippolyte,
         Adieu, souvenez-vous…
Hippolyte
         Mais vous, n'y songez plus.
SCÈNE III
Lysandre, Dorimant
Lysandre
         Quoi, Dorimant, ce mot t'a rendu tout confus ! 12
Dorimant
405 Ce mot à mes désirs laisse peu d'espérance. 12
Lysandre
         Tu ne la vois encor qu'avec indifférence ? 12
Dorimant
         Comme toi Célidée.
Lysandre
         Elle eut donc chez Daphnis
         Hier dans son entretien des charmes infinis ? 12
         Je te l'avais bien dit que ton âme à sa vue 12
410 Demeurerait ou prise ou puissamment émue ; 12
         Mais tu n'as pas sitôt oublié la beauté 12
         Qui fit naître au palais ta curiosité ? 12
         Du moins ces deux objets balancent ton courage ? 12
Dorimant
         Sais-tu bien que c'est là justement mon visage, 12
415 Celui que j'avais vu le matin au palais ? 12
Lysandre
         À ce compte…
Dorimant
         J'en tiens, ou l'on n'en tint jamais.
Lysandre
         C'est consentir bientôt à perdre ta franchise. 12
Dorimant
         C'est rendre un prompt hommage aux yeux qui me l'ont prise. 12
Lysandre
         Puisque tu les connais, je ne plains plus ton mal. 12
Dorimant
420 Leur coup, pour les connaître, en est-il moins fatal ? 12
Lysandre
         Non, mais du moins ton cœur n'est plus à la torture 12
         De voir tes vœux forcés d'aller à l'aventure ; 12
         Et cette belle humeur de l'objet qui t'a pris… 12
Dorimant
         Sous un accueil riant cache un subtil mépris. 12
425 Ah ! Que tu ne sais pas de quel air on me traite ! 12
Lysandre
         Je t'en avais jugé l'âme fort satisfaite ; 12
         Et cette gaie humeur, qui brillait dans ses yeux, 12
         M'en promettait pour toi quelque chose de mieux. 12
Dorimant
         Cette belle, de vrai, quoique toute de glace, 12
430 Mêle dans ses froideurs je ne sais quelle grâce, 12
         Par où tout de nouveau je me laisse gagner, 12
         Et consens, peu s'en faut, à m'en voir dédaigner. 12
         Loin de s'en affaiblir, mon amour s'en augmente ; 12
         Je demeure charmé de ce qui me tourmente. 12
435 Je pourrais de toute autre être le possesseur, 12
         Que sa possession aurait moins de douceur. 12
         Je ne suis plus à moi quand je vois Hippolyte 12
         Rejeter ma louange et vanter son mérite, 12
         Négliger mon amour ensemble et l'approuver, 12
440 Me remplir tout d'un temps d'espoir et m'en priver, 12
         Me refuser son cœur en acceptant mon âme, 12
         Faire état de mon choix en méprisant ma flamme. 12
         Hélas ! En voilà trop : le moindre de ces traits 12
         A pour me retenir de trop puissants attraits : 12
445 Trop heureux d'avoir vu sa froideur enjouée 12
         Ne se point offenser d'une ardeur avouée ! 12
Lysandre
         Son adieu toutefois te défend d'y songer, 12
         Et ce commandement t'en devrait dégager. 12
Dorimant
         Qu'un plus capricieux d'un tel adieu s'offense ; 12
450 Il me donne un conseil plutôt qu'une défense, 12
         Et par ce mot d'avis, son cœur sans amitié 12
         Du temps que j'y perdrai montre quelque pitié. 12
Lysandre
         Soit défense ou conseil, de rien ne désespère ; 12
         Je te réponds déjà de l'esprit de sa mère. 12
455 Pleirante son voisin lui parlera pour toi ; 12
         Il peut beaucoup sur elle, et fera tout pour moi. 12
         Tu sais qu'il m'a donné sa fille pour maîtresse. 12
         Tâche à vaincre Hippolyte avec un peu d'adresse, 12
         Et n'appréhende pas qu'il en faille beaucoup : 12
460 Tu verras sa froideur se perdre tout d'un coup. 12
         Elle ne se contraint à cette indifférence 12
         Que pour rendre une entière et pleine déférence, 12
         Et cherche, en déguisant son propre sentiment, 12
         La gloire de n'aimer que par commandement. 12
Dorimant
465 Tu me flattes, ami, d'une attente frivole. 12
Lysandre
         L'effet suivra de près.
Dorimant
         Mon cœur, sur ta parole,
         Ne se résout qu'à peine à vivre plus content. 12
Lysandre
         Il se peut assurer du bonheur qu'il prétend : 12
         J'y donnerai bon ordre. Adieu, le temps me presse, 12
470 Et je viens de sortir d'auprès de ma maîtresse ; 12
         Quelques commissions dont elle m'a chargé 12
         M'obligent maintenant à prendre ce congé. 12
SCÈNE IV
Dorimant, Florice
Dorimant, seul.
         Dieux ! Qu'il est malaisé qu'une âme bien atteinte 12
         Conçoive de l'espoir qu'avec un peu de crainte ! 12
475 Je dois toute croyance à la foi d'un ami, 12
         Et n'ose cependant m'y fier qu'à demi. 12
         Hippolyte, d'un mot, chasserait ce caprice. 12
         Est-elle encore en haut ?
Florice
         Encore.
Dorimant
         Adieu, Florice.
         Nous la verrons demain.
SCÈNE V
Hippolyte, Florice
Florice
         Il vient de s'en aller.
         Sortez.
Hippolyte
480 Mais fallait-il ainsi me rappeler,
         Me supposer ainsi des ordres d'une mère ? 12
         Sans mentir, contre toi j'en suis toute en colère : 12
         À peine ai-je attiré Lysandre en nos discours, 12
         Que tu viens par plaisir en arrêter le cours. 12
Florice
485 Eh bien ! Prenez-vous-en à mon impatience 12
         De vous communiquer un trait de ma science : 12
         Cet avis important, tombé dans mon esprit, 12
         Méritait qu'aussitôt Hippolyte l'apprît ; 12
         Je vais sans perdre temps y disposer Aronte. 12
Hippolyte
490 J'ai la mine après tout d'y trouver mal mon conte. 12
Florice
         Je sais ce que je fais, et ne perds point mes pas ; 12
         Mais de votre côté ne vous épargnez pas ; 12
         Mettez tout votre esprit à bien mener la ruse. 12
Hippolyte
         Il ne faut point par là te préparer d'excuse. 12
495 Va, suivant le succès, je veux à l'avenir 12
         Du mal que tu m'as fait perdre le souvenir. 12
SCÈNE VI
Hippolyte, Célidée
Hippolyte, frappant à la porte de Célidée.
         Célidée, es-tu là ?
Célidée
         Que me veut Hippolyte ?
Hippolyte
         Délasser mon esprit une heure en ta visite. 12
         Que j'ai depuis un jour un importun amant, 12
500 Et que, pour mon malheur, je plais à Dorimant ! 12
Célidée
         Ma sœur, que me dis-tu ? Dorimant t'importune ! 12
         Quoi ! J'enviais déjà ton heureuse fortune, 12
         Et déjà dans l'esprit je sentais quelque ennui 12
         D'avoir connu Lysandre auparavant que lui. 12
Hippolyte
505 Ah ! Ne me raille point : Lysandre, qui t'engage, 12
         Est le plus accompli des hommes de son âge. 12
Célidée
         Je te jure, à mes yeux l'autre l'est bien autant. 12
         Mon cœur a de la peine à demeurer constant ; 12
         Et pour te découvrir jusqu'au fond de mon âme, 12
510 Ce n'est plus que ma foi qui conserve ma flamme : 12
         Lysandre me déplaît de me vouloir du bien. 12
         Plût aux dieux que son change autorisât le mien, 12
         Ou qu'il usât vers moi de tant de négligence, 12
         Que ma légèreté se pût nommer vengeance ! 12
515 Si j'avais un prétexte à me mécontenter, 12
         Tu me verrais bientôt résoudre à le quitter. 12
Hippolyte
         Simple, présumes-tu qu'il devienne volage 12
         Tant qu'il verra l'amour régner sur ton visage ? 12
         Ta flamme trop visible entretient ses ferveurs, 12
520 Et ses feux dureront autant que tes faveurs. 12
Célidée
         Il semble, à t'écouter, que rien ne le retienne 12
         Que parce que sa flamme a l'aveu de la mienne. 12
Hippolyte
         Que sais-je ? Il n'a jamais éprouvé tes rigueurs ; 12
         L'amour en même temps sut embraser vos cœurs ; 12
525 Et même j'ose dire, après beaucoup de monde, 12
         Que sa flamme vers toi ne fut que la seconde. 12
         Il se vit accepter avant que de s'offrir ; 12
         Il ne vit rien à craindre, il n'eut rien à souffrir ; 12
         Il vit sa récompense acquise avant la peine, 12
530 Et devant le combat sa victoire certaine. 12
         Un homme est bien cruel quand il ne donne pas 12
         Un cœur qu'on lui demande avecque tant d'appas. 12
         Qu'à ce prix la constance est une chose aisée, 12
         Et qu'autrefois par là je me vis abusée ! 12
535 Alcidor, que mes yeux avoient si fort épris, 12
         Courut au changement dès le premier mépris. 12
         La force de l'amour paraît dans la souffrance. 12
         Je le tiens fort douteux, s'il a tant d'assurance. 12
         Qu'on en voit s'affaiblir pour un peu de longueur, 12
540 Et qu'on en voit céder à la moindre rigueur ! 12
Célidée
         Je connais mon Lysandre, et sa flamme est trop forte 12
         Pour tomber en soupçon qu'il m'aime de la sorte. 12
         Toutefois un dédain éprouvera ses feux : 12
         Ainsi, quoi qu'il en soit, j'aurai ce que je veux ; 12
545 Il me rendra constante, ou me fera volage : 12
         S'il m'aime, il me retient ; s'il change, il me dégage. 12
         Suivant ce qu'il aura d'amour ou de froideur, 12
         Je suivrai ma nouvelle ou ma première ardeur. 12
Hippolyte
         En vain tu t'y résous : ton âme un peu contrainte 12
550 Au travers de tes yeux lui trahira ta feinte. 12
         L'un d'eux dédira l'autre, et toujours un souris 12
         Lui fera voir assez combien tu le chéris. 12
Célidée
         Ce n'est qu'un faux soupçon qui te le persuade ; 12
         J'armerai de rigueurs jusqu'à la moindre œillade, 12
555 Et réglerai si bien toutes mes actions, 12
         Qu'il ne pourra juger de mes intentions. 12
Hippolyte
         Pour le moins, aussitôt que par cette conduite 12
         Tu seras de son cœur suffisamment instruite, 12
         S'il demeure constant, l'amour et la pitié, 12
560 Avant que dire adieu, renoueront l'amitié. 12
Célidée
         Il va bientôt venir : va-t'en, et sois certaine 12
         De ne voir d'aujourd'hui Lysandre hors de peine. 12
Hippolyte
         Et demain ?
Célidée
         Je t'irai conter ses mouvements,
         Et touchant l'avenir prendre tes sentiments. 12
565 Ô dieux ! Si je pouvais changer sans infamie ! 12
Hippolyte
         Adieu. N'épargne en rien ta plus fidèle amie. 12
SCÈNE VII
Célidée
         Quel étrange combat ! Je meurs de le quitter, 12
         Et mon reste d'amour ne le peut maltraiter. 12
         Mon âme veut et n'ose, et bien que refroidie, 12
570 N'aura trait de mépris si je ne l'étudie. 12
         Tout ce que mon Lysandre a de perfections 12
         Se vient offrir en foule à mes affections. 12
         Je vois mieux ce qu'il vaut lorsque je l'abandonne, 12
         Et déjà la grandeur de ma perte m'étonne. 12
575 Pour régler sur ce point mon esprit balancé, 12
         J'attends ses mouvements sur mon dédain forcé ; 12
         Ma feinte éprouvera si son amour est vraie. 12
         Hélas ! Ses yeux me font une nouvelle plaie. 12
         Prépare-toi, mon cœur, et laisse à mes discours 12
580 Assez de liberté pour trahir mes amours. 12
SCÈNE VIII
Lysandre, Célidée
Célidée
         Quoi ? J'aurai donc de vous encore une visite ? 12
         Vraiment, pour aujourd'hui je m'en estimais quitte. 12
Lysandre
         Une par jour suffit, si tu veux endurer 12
         Qu'autant comme le jour je la fasse durer. 12
Célidée
585 Pour douce que nous soit l'ardeur qui nous consume, 12
         Tant d'importunité n'est point sans amertume. 12
Lysandre
         Au lieu de me donner ces appréhensions, 12
         Apprends ce que j'ai fait sur tes commissions. 12
Célidée
         Je ne vous en chargeai qu'afin de me défaire 12
590 D'un entretien chargeant et qui m'allait déplaire. 12
Lysandre
         Depuis quand donnez-vous ces qualités aux miens ? 12
Célidée
         Depuis que mon esprit n'est plus dans vos liens. 12
Lysandre
         Est-ce donc par gageure ou par galanterie ? 12
Célidée
         Ne vous flattez point tant que ce soit raillerie. 12
595 Ce que j'ai dans l'esprit, je ne le puis celer, 12
         Et ne suis pas d'humeur à rien dissimuler. 12
Lysandre
         Quoi ? Que vous ai-je fait ? D'où provient ma disgrâce ? 12
         Quel sujet avez-vous d'être pour moi de glace ? 12
         Ai-je manqué de soins ? Ai-je manqué de feux ? 12
600 Vous ai-je dérobé le moindre de mes vœux ? 12
         Ai-je trop peu cherché l'heur de votre présence ? 12
         Ai-je eu pour d'autres yeux la moindre complaisance ? 12
Célidée
         Tout cela n'est qu'autant de propos superflus. 12
         Je voulus vous aimer, et je ne le veux plus ; 12
605 Mon feu fut sans raison, ma glace l'est de même ; 12
         Si l'un eut quelque excès, je rendrai l'autre extrême. 12
Lysandre
         Par cette extrémité vous avancez ma mort. 12
Célidée
         Il m'importe fort peu quel sera votre sort. 12
Lysandre
         Quelle nouvelle amour ou plutôt quel caprice 12
610 Vous porte à me traiter avec cette injustice, 12
         Vous de qui le serment m'a reçu pour époux ? 12
Célidée
         J'en perds le souvenir aussi bien que de vous. 12
Lysandre
         Évitez-en la honte et fuyez-en le blâme. 12
Célidée
         Je les veux accepter pour peines de ma flamme. 12
Lysandre
615 Un reproche éternel suit ce tour inconstant. 12
Célidée
         Si vous me voulez plaire, il en faut faire autant. 12
Lysandre
         Est-ce là donc le prix de vous avoir servie ? 12
         Ah ! Cessez vos mépris, ou me privez de vie. 12
Célidée
         Eh bien ! Soit, un adieu les va faire cesser ; 12
620 Aussi bien ce discours ne fait que me lasser. 12
Lysandre
         Ah ! Redouble plutôt ce dédain qui me tue, 12
         Et laisse-moi le bien d'expirer à ta vue ; 12
         Que j'adore tes yeux, tout cruels qu'ils me sont ; 12
         Qu'ils reçoivent mes vœux pour le mal qu'ils me font. 12
625 Invente à me gêner quelque rigueur nouvelle : 12
         Traite, si tu le veux, mon âme en criminelle, 12
         Dis que je suis ingrat, appelle-moi léger, 12
         Impute à mes amours la honte de changer, 12
         Dedans mon désespoir fais éclater ta joie : 12
630 Et tout me sera doux, pourvu que je te voie. 12
         Tu verras tes mépris n'ébranler point ma foi, 12
         Et mes derniers soupirs ne voler qu'après toi. 12
         Ne crains point de ma part de reproche ou d'injure : 12
         Je ne t'appellerai ni lâche, ni parjure ; 12
635 Mon feu supprimera ces titres odieux ; 12
         Mes douleurs céderont au pouvoir de tes yeux ; 12
         Et mon fidèle amour, malgré leur vive atteinte, 12
         Pour t'adorer encore étouffera ma plainte. 12
Célidée
         Adieu : quelques encens que tu veuilles m'offrir, 12
640 Je ne me saurais plus résoudre à les souffrir. 12
SCÈNE IX
Lysandre
         Célidée, ah tu fuis ! Tu fuis donc, et tu n'oses 12
         Faire tes yeux témoins d'un trépas que tu causes ! 12
         Ton esprit, insensible à mes feux innocents, 12
         Craint de ne l'être pas aux douleurs que je sens : 12
645 Tu crains que la pitié qui se glisse en ton âme 12
         N'y rejette un rayon de ta première flamme, 12
         Et qu'elle ne t'arrache un soudain repentir, 12
         Malgré tout cet orgueil qui n'y peut consentir. 12
         Tu vois qu'un désespoir dessus mon front exprime 12
650 En mille traits de feu mon ardeur et ton crime ; 12
         Mon visage t'accuse, et tu vois dans mes yeux 12
         Un portrait que mon cœur conserve beaucoup mieux. 12
         Tous mes soins, tu le sais, furent pour Célidée ; 12
         La nuit ne m'a jamais retracé d'autre idée, 12
655 Et tout ce que Paris a d'objets ravissants 12
         N'a jamais ébranlé le moindre de mes sens. 12
         Ton exemple à changer en vain me sollicite : 12
         Dans ta volage humeur j'adore ton mérite, 12
         Et mon amour, plus fort que mes ressentiments, 12
660 Conserve sa vigueur au milieu des tourments. 12
         Reviens, mon cher souci, puisqu'après tes défenses 12
         Mes plus vives ardeurs sont pour toi des offenses. 12
         Vois comme je persiste à te désobéir, 12
         Et par là, si tu peux, prends droit de me haïr. 12
665 Fol, je présume ainsi rappeler l'inhumaine, 12
         Qui ne veut pas avoir de raisons à sa haine. 12
         Puisqu'elle a sur mon cœur un pouvoir absolu, 12
         Il lui suffit de dire : " ainsi je l'ai voulu. " 12
         Cruelle, tu le veux ! C'est donc ainsi qu'on traite 12
670 Les sincères ardeurs d'une amour si parfaite ? 12
         Tu me veux donc trahir ? Tu le veux, et ta foi 12
         N'est qu'un gage frivole à qui vit sous ta loi ? 12
         Mais je veux l'endurer, sans bruit, sans résistance ; 12
         Tu verras ma langueur, et non mon inconstance ; 12
675 Et de peur de t'ôter un captif par ma mort, 12
         J'attendrai ce bonheur de mon funeste sort. 12
         Jusque-là mes douleurs, publiant ta victoire, 12
         Sur mon front pâlissant élèveront ta gloire, 12
         Et sauront en tous lieux hautement témoigner 12
680 Que sans me refroidir tu m'as pu dédaigner. 12
ACTE III
SCÈNE I
Lysandre, Aronte
Lysandre
         Tu me donnes, Aronte, un étrange remède. 12
Aronte
         Souverain toutefois au mal qui vous possède. 12
         Croyez-moi, j'en ai vu des succès merveilleux 12
         À remettre au devoir ces esprits orgueilleux : 12
685 Quand on leur sait donner un peu de jalousie, 12
         Ils ont bientôt quitté ces traits de fantaisie ; 12
         Car enfin tout l'éclat de ces emportements 12
         Ne peut avoir pour but de perdre leurs amants. 12
Lysandre
         Que voudrait donc par là mon ingrate maîtresse ? 12
Aronte
690 Elle vous joue un tour de la plus haute adresse. 12
         Avez-vous bien pris garde au temps de ses mépris ? 12
         Tant qu'elle vous a cru légèrement épris, 12
         Que votre chaîne encor n'était pas assez forte, 12
         Vous a-t-elle jamais gouverné de la sorte ? 12
695 Vous ignoriez alors l'usage des soupirs ; 12
         Ce n'étaient que douceurs, ce n'étaient que plaisirs : 12
         Son esprit avisé voulait par cette ruse 12
         Établir un pouvoir dont maintenant elle use. 12
         Remarquez-en l'adresse : elle fait vanité 12
700 De voir dans ses dédains votre fidélité. 12
         Votre humeur endurante à ces rigueurs l'invite. 12
         On voit par là vos feux, par vos feux son mérite ; 12
         Et cette fermeté de vos affections 12
         Montre un effet puissant de ses perfections. 12
705 Osez-vous espérer qu'elle soit plus humaine, 12
         Puisque sa gloire augmente, augmentant votre peine ? 12
         Rabattez cet orgueil, faites-lui soupçonner 12
         Que vous vous en piquez jusqu'à l'abandonner. 12
         La crainte d'en voir naître une si juste suite 12
710 À vivre comme il faut l'aura bientôt réduite ; 12
         Elle en fuira la honte, et ne souffrira pas 12
         Que ce change s'impute à son manque d'appas. 12
         Il est de son honneur d'empêcher qu'on présume 12
         Qu'on éteigne aisément les flammes qu'elle allume. 12
715 Feignez d'aimer quelque autre, et vous verrez alors 12
         Combien à vous reprendre elle fera d'efforts. 12
Lysandre
         Mais peux-tu me juger capable d'une feinte ? 12
Aronte
         Pouvez-vous trouver rude un moment de contrainte ? 12
Lysandre
         Je trouve ses mépris plus doux à supporter. 12
Aronte
720 Pour les faire finir, il faut les imiter. 12
Lysandre
         Faut-il être inconstant pour la rendre fidèle ? 12
Aronte
         Il faut souffrir toujours, ou déguiser comme elle. 12
Lysandre
         Que de raisons, Aronte, à combattre mon cœur, 12
         Qui ne peut adorer que son premier vainqueur ! 12
725 Du moins auparavant que l'effet en éclate, 12
         Fais un effort pour moi, va trouver mon ingrate : 12
         Mets-lui devant les yeux mes services passés, 12
         Mes feux si bien reçus, si mal récompensés, 12
         L'excès de mes tourments et de ses injustices ; 12
730 Emploie à la gagner tes meilleurs artifices : 12
         Que n'obtiendras-tu point par ta dextérité, 12
         Puisque tu viens à bout de ma fidélité ? 12
Aronte
         Mais, mon possible fait, si cela ne succède ? 12
Lysandre
         Je feindrai dès demain qu'Aminte me possède. 12
Aronte
735 Aminte ? Ah ! Commencez la feinte dès demain ; 12
         Mais n'allez point courir au faubourg Saint-Germain. 12
         Et quand penseriez-vous que cette âme cruelle 12
         Dans le fond du Marais en reçût la nouvelle ? 12
         Vous seriez tout un siècle à lui vouloir du bien, 12
740 Sans que votre arrogante en apprît jamais rien. 12
         Puisque vous voulez feindre, il faut feindre à sa vue ; 12
         Qu'aussitôt votre feinte en puisse être aperçue, 12
         Qu'elle blesse les yeux de son esprit jaloux, 12
         Et porte jusqu'au cœur d'inévitables coups. 12
745 Ce sera faire au vôtre un peu de violence ; 12
         Mais tout le fruit consiste à feindre en sa présence. 12
Lysandre
         Hippolyte en ce cas serait fort à propos ; 12
         Mais je crains qu'un ami n'en perdît le repos. 12
         Dorimant, dont ses yeux ont charmé le courage, 12
750 Autant que Célidée en aurait de l'ombrage. 12
Aronte
         Vous verrez si soudain rallumer son amour, 12
         Que la feinte n'est pas pour durer plus d'un jour ; 12
         Et vous aurez après un sujet de risée 12
         Des soupçons mal fondés de son âme abusée. 12
Lysandre
755 Va trouver Célidée, et puis nous résoudrons 12
         En ces extrémités quel avis nous prendrons. 12
SCÈNE II
Aronte, Florice
Aronte, seul.
         Sans que pour l'apaiser je me rompe la tête, 12
         Mon message est tout fait, et sa réponse prête. 12
         Bien loin que mon discours pût la persuader, 12
760 Elle n'aura jamais voulu me regarder. 12
         Une prompte retraite au seul nom de Lysandre, 12
         C'est par où ses dédains se seront fait entendre. 12
         Mes amours du passé ne m'ont que trop appris 12
         Avec quelles couleurs il faut peindre un mépris. 12
765 À peine faisait-on semblant de me connaître, 12
         De sorte…
Florice
         Aronte, eh bien ! Qu'as-tu fait vers ton maître ?
         Le verrons-nous bientôt ?
Aronte
         N'en sois plus en souci ;
         Dans une heure au plus tard je te le rends ici. 12
Florice
         Prêt à lui témoigner…
Aronte
         Tout prêt. Adieu : je tremble
770 Que de chez Célidée on ne nous voie ensemble. 12
SCÈNE III
Hippolyte, Florice
Hippolyte
         D'où vient que mon abord l'oblige à te quitter ? 12
Florice
         Tant s'en faut qu'il vous fuie, il vient de me conter… 12
         Toutefois je ne sais si je vous le dois dire. 12
Hippolyte
         Que tu te plais, Florice, à me mettre en martyre ! 12
Florice
775 Il faut vous préparer à des ravissements… 12
Hippolyte
         Ta longueur m'y prépare avec bien des tourments : 12
         Dépêche, ces discours font mourir Hippolyte. 12
Florice
         Mourez donc promptement, que je vous ressuscite. 12
Hippolyte
         L'insupportable femme ! Enfin diras-tu rien ? 12
Florice
780 L'impatiente fille ! Enfin tout ira bien. 12
Hippolyte
         Enfin tout ira bien ? Ne saurai-je autre chose ? 12
Florice
         Il faut que votre esprit là-dessus se repose. 12
         Vous ne pouviez tantôt souffrir de longs propos, 12
         Et pour vous obliger, j'ai tout dit en trois mots ; 12
785 Mais ce que maintenant vous n'en pouvez apprendre, 12
         Vous l'apprendrez bientôt plus au long de Lysandre. 12
Hippolyte
         Tu ne flattes mon cœur que d'un espoir confus. 12
Florice
         Parlez à votre amie, et ne vous fâchez plus. 12
SCÈNE IV
Célidée, Hippolyte, Florice
Célidée
         Mon abord importun rompt votre conférence : 12
         Tu m'en voudras du mal.
Hippolyte
790 Du mal ? Et l'apparence ?
         Je ne sais pas aimer de si mauvaise foi ; 12
         Et tout à l'heure encor je lui parlais de toi. 12
Célidée
         Je me retire donc, afin que sans contrainte… 12
Hippolyte
         Quitte cette grimace, et mets à part la feinte. 12
795 Tu fais la réservée en ces occasions, 12
         Mais tu meurs de savoir ce que nous en disions. 12
Célidée
         Tu meurs de le conter plus que moi de l'apprendre, 12
         Et tu prendrais pour crime un refus de l'entendre. 12
         Puis donc que tu le veux, ma curiosité… 12
Hippolyte
800 Vraiment, tu me confonds de ta civilité. 12
Célidée
         Voilà de tes détours, et comme tu diffères 12
         À me dire en quel point vous teniez mes affaires. 12
Hippolyte
         Nous parlions du dessein d'éprouver ton amant : 12
         Tu l'as vu réussir à ton contentement ? 12
Célidée
805 Je viens te voir exprès pour t'en dire l'issue : 12
         Que je m'en suis trouvée heureusement déçue ! 12
         Je présumais beaucoup de ses affections, 12
         Mais je n'attendais pas tant de submissions. 12
         Jamais le désespoir qui saisit son courage 12
810 N'en put tirer un mot à mon désavantage ; 12
         Il tenait mes dédains encor trop précieux, 12
         Et ses reproches même étaient officieux. 12
         Aussi ce grand amour a rallumé ma flamme : 12
         Le change n'a plus rien qui chatouille mon âme ; 12
815 Il n'a plus de douceurs pour mon esprit flottant, 12
         Aussi ferme à présent qu'il le croit inconstant. 12
Florice
         Quoi que vous ayez vu de sa persévérance, 12
         N'en prenez pas encore une entière assurance. 12
         L'espoir de vous fléchir a pu le premier jour 12
820 Jeter sur son dépit ces beaux dehors d'amour ; 12
         Mais vous verrez bientôt que pour qui le méprise 12
         Toute légèreté lui semblera permise. 12
         J'ai vu des amoureux de toutes les façons. 12
Hippolyte
         Cette bizarre humeur n'est jamais sans soupçons : 12
825 L'avantage qu'elle a d'un peu d'expérience 12
         Tient éternellement son âme en défiance ; 12
         Mais ce qu'elle te dit ne vaut pas l'écouter. 12
Célidée
         Et je ne suis pas fille à m'en épouvanter. 12
         Je veux que ma rigueur à tes yeux continue, 12
830 Et lors sa fermeté te sera mieux connue ; 12
         Tu ne verras des traits que d'un amour si fort, 12
         Que Florice elle-même avouera qu'elle a tort. 12
Hippolyte
         Ce sera trop longtemps lui paraître cruelle. 12
Célidée
         Tu connaîtras par là combien il m'est fidèle. 12
835 Le ciel à ce dessein nous l'envoie à propos. 12
Hippolyte
         Et quand te résous-tu de le mettre en repos ? 12
Célidée
         Trouve bon, je te prie, après un peu de feinte, 12
         Que mes feux violents s'expliquent sans contrainte ; 12
         Et pour le rappeler des portes du trépas, 12
840 Si j'en dis un peu trop, ne t'en offense pas. 12
SCÈNE V
Lysandre, Célidée, Hippolyte, Florice
Lysandre
         Merveille des beautés, seul objet qui m'engage… 12
Célidée
         N'oublierez-vous jamais cet importun langage ? 12
         Vous obstiner encore à me persécuter, 12
         C'est prendre du plaisir à vous voir maltraiter. 12
845 Perdez mon souvenir avec votre espérance, 12
         Et ne m'accablez plus de cette déférence. 12
         Il faut, pour m'arrêter, des entretiens meilleurs. 12
Lysandre
         Quoi ? Vous prenez pour vous ce que j'adresse ailleurs ? 12
         Adore qui voudra votre rare mérite, 12
850 Un change heureux me donne à la belle Hippolyte : 12
         Mon sort en cela seul a voulu me trahir, 12
         Qu'en ce change mon cœur semble vous obéir, 12
         Et que mon feu passé vous va rendre si vaine 12
         Que vous imputerez ma flamme à votre haine, 12
855 À votre orgueil nouveau mes nouveaux sentiments, 12
         L'effet de ma raison à vos commandements. 12
Célidée
         Tant s'en faut que je prenne une si triste gloire, 12
         Je chasse mes dédains même de ma mémoire, 12
         Et dans leur souvenir rien ne me semble doux, 12
860 Puisqu'en le conservant je penserais à vous. 12
Lysandre, à Hippolyte.
         Beauté de qui les yeux, nouveaux rois de mon âme, 12
         Me font être léger sans en craindre le blâme… 12
Hippolyte
         Ne vous emportez point à ces propos perdus, 12
         Et cessez de m'offrir des vœux qui lui sont dus ; 12
865 Je pense mieux valoir que le refus d'une autre. 12
         Si vous voulez venger son mépris par le vôtre, 12
         Ne venez point du moins m'enrichir de son bien. 12
         Elle vous traite mal, mais elle n'aime rien. 12
         Vous, faites-en autant, sans chercher de retraite 12
870 Aux importunités dont elle s'est défaite. 12
Lysandre
         Que son exemple encor réglât mes actions ! 12
         Cela fut bon du temps de mes affections : 12
         À présent que mon cœur adore une autre reine, 12
         À présent qu'Hippolyte en est la souveraine… 12
Hippolyte
875 C'est elle seulement que vous voulez flatter. 12
Lysandre
         C'est elle seulement que je dois imiter. 12
Hippolyte
         Savez-vous donc à quoi la raison vous oblige ? 12
         C'est à me négliger, comme je vous néglige. 12
Lysandre
         Je ne puis imiter ce mépris de mes feux, 12
880 À moins qu'à votre tour vous m'offriez des vœux ; 12
         Donnez-m'en les moyens, vous en verrez l'issue. 12
Hippolyte
         J'appréhenderais fort d'être trop bien reçue, 12
         Et qu'au lieu du plaisir de me voir imiter, 12
         Je n'eusse que l'honneur de me faire écouter, 12
885 Pour n'avoir que la honte après de me dédire. 12
Lysandre
         Souffrez donc que mon cœur sans exemple soupire, 12
         Qu'il aime sans exemple, et que mes passions 12
         S'égalent seulement à vos perfections. 12
         Je vaincrai vos rigueurs par mon humble service, 12
         Et ma fidélité…
Célidée
890 Viens avec moi, Florice :
         J'ai des nippes en haut que je veux te montrer. 12
SCÈNE VI
Hippolyte, Lysandre
Hippolyte
         Quoi ? Sans la retenir, vous la laissez rentrer ? 12
         Allez, Lysandre, allez : c'est assez de contraintes ; 12
         J'ai pitié du tourment que vous donnent ces feintes. 12
895 Suivez ce bel objet dont les charmes puissants 12
         Sont et seront toujours absolus sur vos sens. 12
         Quoi qu'après ses dédains un peu d'orgueil publie, 12
         Son mérite est trop grand pour souffrir qu'on l'oublie : 12
         Elle a des qualités et de corps et d'esprit 12
900 Dont pas un cœur donné jamais ne se reprit. 12
Lysandre
         Mon change fera voir l'avantage des vôtres, 12
         Qu'en la comparaison des unes et des autres 12
         Les siennes désormais n'ont qu'un éclat terni, 12
         Que son mérite est grand, et le vôtre infini. 12
Hippolyte
905 Que j'emporte sur elle aucune préférence ! 12
         Vous tenez des discours qui sont hors d'apparence ; 12
         Elle me passe en tout, et dans ce changement 12
         Chacun vous blâmerait de peu de jugement. 12
Lysandre
         M'en blâmer en ce cas, c'est en manquer soi-même, 12
910 Et choquer la raison, qui veut que je vous aime. 12
         Nous sommes hors du temps de cette vieille erreur 12
         Qui faisait de l'amour une aveugle fureur, 12
         Et l'ayant aveuglé, lui donnait pour conduite 12
         Le mouvement d'une âme et surprise et séduite. 12
915 Ceux qui l'ont peint sans yeux ne le connaissaient pas ; 12
         C'est par les yeux qu'il entre et nous dit vos appas : 12
         Lors notre esprit en juge ; et suivant le mérite, 12
         Il fait croître une ardeur que cette vue excite. 12
         Si la mienne pour vous se relâche un moment, 12
920 C'est lors que je croirai manquer de jugement ; 12
         Et la même raison qui vous rend admirable 12
         Doit rendre comme vous ma flamme incomparable. 12
Hippolyte
         Épargnez avec moi ces propos affétés. 12
         Encore hier Célidée avait ces qualités ; 12
925 Encore hier en mérite elle était sans pareille. 12
         Si je suis aujourd'hui cette unique merveille, 12
         Demain quelque autre objet, dont vous suivrez la loi, 12
         Gagnera votre cœur et ce titre sur moi. 12
         Un esprit inconstant a toujours cette adresse. 12
SCÈNE VII
Chrysante, Pleirante, Hippolyte, Lysandre
Chrysante
930 Monsieur, j'aime ma fille avec trop de tendresse 12
         Pour la vouloir contraindre en ses affections. 12
Pleirante
         Madame, vous saurez ses inclinations ; 12
         Elle voudra vous plaire, et je l'en vois sourire. 12
         Allons, mon cavalier, j'ai deux mots à vous dire. 12
Chrysante
935 Vous en aurez réponse avant qu'il soit trois jours. 12
SCÈNE VIII
Chrysante, Hippolyte
Chrysante
         Devinerais-tu bien quels étaient nos discours ? 12
Hippolyte
         Il vous parlait d'amour peut-être ?
Chrysante
         Oui : que t'en semble ?
Hippolyte
         D'âge presque pareils, vous seriez bien ensemble. 12
Chrysante
         Tu me donnes vraiment un gracieux détour ; 12
940 C'était pour ton sujet qu'il me parlait d'amour. 12
Hippolyte
         Pour moi ? Ces jours passés, un poëte qui m'adore 12
         (Du moins à ce qu'il dit) m'égalait à l'aurore ; 12
         Je me raillais alors de sa comparaison : 12
         Mais si cela se fait, il avait bien raison. 12
Chrysante
945 Avec tout ce babil, tu n'es qu'une étourdie. 12
         Le bonhomme est bien loin de cette maladie ; 12
         Il veut te marier, mais c'est à Dorimant : 12
         Vois si tu te résous d'accepter cet amant. 12
Hippolyte
         Dessus tous mes désirs vous êtes absolue, 12
950 Et si vous le voulez, m'y voilà résolue. 12
         Dorimant vaut beaucoup, je vous le dis sans fard ; 12
         Mais remarquez un peu le trait de ce vieillard : 12
         Lysandre si longtemps a brûlé pour sa fille, 12
         Qu'il en faisait déjà l'appui de sa famille ; 12
955 À présent que ses feux ne sont plus que pour moi, 12
         Il voudrait bien qu'un autre eût engagé ma foi, 12
         Afin que sans espoir dans cette amour nouvelle, 12
         Un nouveau changement le ramenât vers elle. 12
         N'avez-vous point pris garde, en vous disant adieu, 12
960 Qu'il a presque arraché Lysandre de ce lieu ? 12
Chrysante
         Simple, ce qu'il en fait, ce n'est qu'à sa prière ; 12
         Et Lysandre tient même à faveur singulière… 12
Hippolyte
         Je sais que Dorimant est un de ses amis ; 12
         Mais vous voyez d'ailleurs que le ciel a permis 12
965 Que pour mieux vous montrer que tout n'est qu'artifice, 12
         Lysandre me faisait ses offres de service. 12
Chrysante
         Aucun des deux n'est homme à se jouer de nous : 12
         Quelque secret mystère est caché là-dessous. 12
         Allons, pour en tirer la vérité plus claire, 12
970 Seules dedans ma chambre examiner l'affaire ; 12
         Ici quelque importun pourrait nous aborder. 12
SCÈNE IX
Hippolyte, Florice
Hippolyte
         J'aurai bien de la peine à la persuader : 12
         Ah ! Florice, en quel point laisses-tu Célidée ? 12
Florice
         De honte et de dépit tout à fait possédée. 12
Hippolyte
         Que t'a-t-elle montré ?
Florice
975 Cent choses à la fois,
         Selon que le hasard les mettait sous ses doigts : 12
         Ce n'était qu'un prétexte à faire sa retraite. 12
Hippolyte
         Elle t'a témoigné d'être fort satisfaite ? 12
Florice
         Sans que je vous amuse en discours superflus, 12
980 Son visage suffit pour juger du surplus. 12
Hippolyte, regarde Célidée.
         Ses pleurs ne se sauraient empêcher de descendre ; 12
         Et j'en aurais pitié si je n'aimais Lysandre. 12
SCÈNE X
Célidée
         Infidèles témoins d'un feu mal allumé, 12
         Soyez-les de ma honte, et vous fondant en larmes, 12
985 Punissez-vous, mes yeux, d'avoir trop présumé 12
         Du pouvoir de vos charmes. 6
         De quoi vous a servi d'avoir su me flatter, 12
         D'avoir pris le parti d'un ingrat qui me trompe, 12
         S'il ne fit le constant qu'afin de me quitter 12
990 Avecque plus de pompe ? 6
         Quand je m'en veux défaire, il est parfait amant ; 12
         Quand je veux le garder, il n'en fait plus de conte ; 12
         Et n'ayant pu le perdre avec contentement, 12
         Je le perds avec honte. 6
995 Ce que j'eus lors de joie augmente mon regret ; 12
         Par là mon désespoir davantage se pique. 12
         Quand je le crus constant, mon plaisir fut secret, 12
         Et ma honte est publique. 6
         Le traître avait senti qu'alors me négliger, 12
1000 C'était à Dorimant livrer toute mon âme ; 12
         Et la constance plut à cet esprit léger 12
         Pour amortir ma flamme. 6
         Autant que j'eus de peine à l'éteindre en naissant, 12
         Autant m'en faudra-t-il à la faire renaître : 12
1005 De peur qu'a cet amour d'être encore impuissant, 12
         Il n'ose plus paraître ; 6
         Outre que de mon cœur pleinement exilé, 12
         Et n'y conservant plus aucune intelligence, 12
         Il est trop glorieux pour n'être rappelé 12
1010 Qu'à servir ma vengeance. 6
         Mais j'aperçois celui qui le porte en ses yeux. 12
         Courage donc, mon cœur ; espérons un peu mieux. 12
         Je sens bien que déjà devers lui tu t'envoles ; 12
         Mais pour t'accompagner je n'ai point de paroles : 12
1015 Ma honte et ma douleur, surmontant mes désirs, 12
         N'en laissent le passage ouvert qu'à mes soupirs. 12
SCÈNE XI
Dorimant, Célidée, Cléante
Dorimant
         Dans ce profond penser, pâle, triste, abattue, 12
         Ou quelque grand malheur de Lysandre vous tue, 12
         Ou bientôt vos douleurs l'accableront d'ennuis. 12
Célidée
1020 Il est cause en effet de l'état où je suis, 12
         Non pas en la façon qu'un ami s'imagine, 12
         Mais…
Dorimant
         Vous n'achevez point, faut-il que je devine ?
Célidée
         Permettez que je cède à la confusion 12
         Qui m'étouffe la voix en cette occasion. 12
1025 J'ai d'incroyables traits de Lysandre à vous dire ; 12
         Mais ce reste du jour souffrez que je respire, 12
         Et m'obligez demain que je vous puisse voir. 12
Dorimant
         De sorte qu'à présent on n'en peut rien savoir ? 12
         Dieux ! Elle se dérobe, et me laisse en un doute… 12
1030 Poursuivons toutefois notre première route ; 12
         Peut-être ces beaux yeux, dont l'éclat me surprit, 12
         De ce fâcheux soupçon purgeront mon esprit. 12
         Frappe.
SCÈNE XII
Dorimant, Florice, Cléante
Florice
         Que vous plaît-il ?
Dorimant
         Peut-on voir Hippolyte ?
Florice
         Elle vient de sortir pour faire une visite. 12
Dorimant
1035 Ainsi tout aujourd'hui mes pas ont été vains. 12
         Florice, à ce défaut, fais-lui mes baisemains. 12
Florice, seule.
         Ce sont des compliments qu'il fait mauvais lui faire. 12
         Depuis que ce Lysandre a tâché de lui plaire, 12
         Elle ne veut plus être au logis que pour lui, 12
1040 Et tous autres devoirs lui donnent de l'ennui. 12
ACTE IV
SCÈNE I
Hippolyte, Aronte
Hippolyte
         À cet excès d'amour qu'il me faisait paraître, 12
         Je me croyais déjà maîtresse de ton maître ; 12
         Tu m'as fais grand dépit de me désabuser. 12
         Qu'il a l'esprit adroit quand il veut déguiser ! 12
1045 Et que pour mettre en jour ces compliments frivoles, 12
         Il sait bien ajuster ses yeux à ses paroles ! 12
         Mais je me promets tant de ta dextérité, 12
         Qu'il tournera bientôt la feinte en vérité. 12
Aronte
         Je n'ose l'espérer : sa passion trop forte 12
1050 Déjà vers son objet malgré moi le remporte ; 12
         Et comme s'il avait reconnu son erreur, 12
         Vos yeux lui sont à charge et sa feinte en horreur : 12
         Même il m'a commandé d'aller vers sa cruelle 12
         Lui jurer que son cœur n'a brûlé que pour elle, 12
1055 Attaquer son orgueil par des submissions… 12
Hippolyte
         J'entends assez le but de tes commissions. 12
         Tu vas tâcher pour lui d'amollir son courage ? 12
Aronte
         J'emploie auprès de vous le temps de ce message, 12
         Et la ferai parler tantôt à mon retour 12
1060 D'une façon mal propre à donner de l'amour ; 12
         Mais après mon rapport, si son ardeur extrême 12
         Le résout à porter son message lui-même, 12
         Je ne réponds de rien. L'amour qu'ils ont tous deux 12
         Vaincra notre artifice et parlera pour eux. 12
Hippolyte
1065 Sa maîtresse éblouie ignore encor ma flamme, 12
         Et laisse à mes conseils tout pouvoir sur son âme. 12
         Ainsi tout est à nous, s'il ne faut qu'empêcher 12
         Qu'un si fidèle amant n'en puisse rapprocher. 12
Aronte
         Qui pourrait toutefois en détourner Lysandre, 12
         Ce serait le plus sûr.
Hippolyte
1070 N'oses-tu l'entreprendre ?
Aronte
         Donnez-moi les moyens de le rendre jaloux, 12
         Et vous verrez après frapper d'étranges coups. 12
Hippolyte
         L'autre jour Dorimant toucha fort ma rivale, 12
         Jusque-là qu'entre eux deux son âme était égale ; 12
1075 Mais Lysandre depuis, endurant sa rigueur, 12
         Lui montra tant d'amour qu'il regagna son cœur. 12
Aronte
         Donc à voir Célidée et Dorimant ensemble, 12
         Quelque dieu qui vous aime aujourd'hui les assemble. 12
Hippolyte
         Fais-les voir à ton maître, et ne perds point ce temps, 12
1080 Puisque de là dépend le bonheur que j'attends. 12
SCÈNE II
Dorimant, Célidée, Aronte
Dorimant
         Aronte, un mot. Tu fuis ? Crains-tu que je te voie ? 12
Aronte
         Non ; mais pressé d'aller où mon maître m'envoie, 12
         J'avais doublé le pas sans vous apercevoir. 12
Dorimant
         D'où viens-tu ?
Aronte
         D'un logis vers la Croix-du-Tiroir.
Dorimant
1085 C'est donc en ce Marais que finit ton voyage ? 12
Aronte
         Non, je cours au palais faire encore un message. 12
Dorimant
         Et c'en est le chemin de passer par ici ? 12
Aronte
         Souffrez que j'aille ôter mon maître de souci : 12
         Il meurt d'impatience à force de m'attendre. 12
Dorimant
1090 Et touchant mes amours ne peux-tu rien m'apprendre ? 12
         As-tu vu depuis peu l'objet que je chéris ? 12
Aronte
         Oui, tantôt en passant j'ai rencontré Cloris. 12
Dorimant
         Tu cherches des détours : je parle d'Hippolyte. 12
Célidée
         Et c'est là seulement le discours qu'il évite. 12
1095 Tu t'enferres, Aronte, et pris au dépourvu, 12
         En vain tu veux cacher ce que nous avons vu. 12
         Va, ne sois point honteux des crimes de ton maître : 12
         Pourquoi désavouer ce qu'il fait trop paraître ? 12
         Il la sert à mes yeux, cet infidèle amant, 12
1100 Et te vient d'envoyer lui faire un compliment. 12
Aronte rentre.
SCÈNE III
Dorimant, Célidée
Célidée
         Après cette retraite et ce morne silence, 12
         Pouvez-vous bien encor demeurer en balance ? 12
Dorimant
         Je n'en ai que trop vu, mes yeux m'en ont trop dit : 12
         Aronte en me parlant était tout interdit, 12
1105 Et sa confusion portait sur son visage 12
         Assez et trop de jour pour lire son message. 12
         Traître, traître Lysandre, est-ce là donc le fruit 12
         Qu'en faveur de mes feux ton amitié produit ? 12
Célidée
         Connaissez tout à fait l'humeur de l'infidèle : 12
1110 Votre amour seulement la lui fait trouver belle. 12
         Cet objet, tout aimable et tout parfait qu'il est, 12
         N'a des charmes pour lui que depuis qu'il vous plaît ; 12
         Et votre affection, de la sienne suivie, 12
         Montre que c'est par là qu'il en a pris envie, 12
1115 Qu'il veut moins l'acquérir que vous le dérober. 12
Dorimant
         Voici, dans ce larcin, qui le fait succomber. 12
         En ce dessein commun de servir Hippolyte, 12
         Il faut voir seul à seul qui des deux la mérite : 12
         Son sang me répondra de son manque de foi, 12
1120 Et me fera raison et pour vous et pour moi. 12
         Notre vieille union ne fait qu'aigrir mon âme, 12
         Et mon amitié meurt voyant naître sa flamme. 12
Célidée
         Vouloir quelque mesure entre un perfide et vous, 12
         Est-ce faire justice à ce juste courroux ? 12
1125 Pouvez-vous présumer, après sa tromperie, 12
         Qu'il ait dans les combats moins de supercherie ? 12
         Certes pour le punir c'est trop vous négliger, 12
         Et chercher à vous perdre au lieu de vous venger. 12
Dorimant
         Pourriez-vous approuver que je prisse avantage 12
1130 Pour immoler ce traître à mon peu de courage ? 12
         J'achèterais trop cher la mort du suborneur, 12
         Si pour avoir sa vie il m'en coûtait l'honneur, 12
         Et montrerais une âme et trop basse et trop noire 12
         De ménager mon sang aux dépens de ma gloire. 12
Célidée
1135 Sans les voir l'un ni l'autre en péril exposés, 12
         Il est pour vous venger des moyens plus aisés. 12
         Pour peu que vous fussiez de mon intelligence, 12
         Vous auriez bientôt pris une juste vengeance ; 12
         Et vous pourriez sans bruit ôter à l'inconstant… 12
Dorimant
         Quoi ? Ce qu'il m'a volé ?
Célidée
1140 Non, mais du moins autant.
Dorimant
         La faiblesse du sexe en ce point vous conseille : 12
         Il se croit trop vengé, quand il rend la pareille ; 12
         Mais suivre le chemin que vous voulez tenir, 12
         C'est imiter son crime au lieu de le punir ; 12
1145 Au lieu de lui ravir une belle maîtresse, 12
         C'est prendre à son refus une beauté qu'il laisse. 12
Lysandre vient avec Aronte, qui fait voir Dorimant avec Célidée.
         C'est lui faire plaisir, au lieu de l'affliger ; 12
         C'est souffrir un affront, et non pas se venger. 12
         J'en perds ici le temps. Adieu : je me retire ; 12
1150 Mais avant qu'il soit peu, si vous entendez dire 12
         Qu'un coup fatal et juste ait puni l'imposteur, 12
         Vous pourrez aisément en deviner l'auteur. 12
Célidée
         De grâce, encore un mot. Hélas ! Il m'abandonne 12
         Aux cuisants déplaisirs que ma douleur me donne. 12
1155 Rentre, pauvre abusée, et dedans tes malheurs, 12
         Si tu ne les retiens, cache du moins tes pleurs ! 12
SCÈNE IV
Lysandre, Aronte
Aronte
         Eh bien ! Qu'en dites-vous ? Et que vous semble d'elle ? 12
Lysandre
         Hélas ! Pour mon malheur, tu n'es que trop fidèle. 12
         N'exerce plus tes soins à me faire endurer ; 12
1160 Ma plus douce fortune est de tout ignorer : 12
         Je serais trop heureux sans le rapport d'Aronte. 12
Aronte
         Encor pour Dorimant, il en a quelque honte : 12
         Vous voyant, il a fui.
Lysandre
         Mais mon ingrate alors
         Pour empêcher sa fuite a fait tous ses efforts, 12
1165 Aronte, et tu prenais ses dédains pour des feintes ! 12
         Tu croyais que son cœur n'eût point d'autres atteintes, 12
         Que son esprit entier se conservait à moi, 12
         Et parmi ses rigueurs n'oubliait point sa foi ! 12
Aronte
         À vous dire le vrai, j'en suis trompé moi-même. 12
1170 Après deux ans passés dans un amour extrême, 12
         Que sans occasion elle vînt à changer, 12
         Je me fusse tenu coupable d'y songer ; 12
         Mais puisque sans raison la volage vous change, 12
         Faites qu'avec raison un changement vous venge. 12
1175 Pour punir comme il faut son infidélité, 12
         Vous n'avez qu'à tourner la feinte en vérité. 12
Lysandre
         Misérable ! Est-ce ainsi qu'il faut qu'on me soulage ? 12
         Ai-je trop peu souffert sous cette humeur volage ? 12
         Et veux-tu désormais que par un second choix 12
1180 Je m'engage à souffrir encore une autre fois ? 12
         Qui t'a dit qu'Hippolyte à cette amour nouvelle 12
         Se rendrait plus sensible ou serait plus fidèle ? 12
Aronte
         Vous en devez, monsieur, présumer beaucoup mieux. 12
Lysandre
         Conseiller importun, ôte-toi de mes yeux. 12
Aronte
         Son âme…
Lysandre
1185 Ôte-toi, dis-je, et dérobe ta tête
         Aux violents effets que ma colère apprête : 12
         Ma bouillante fureur ne cherche qu'un objet ; 12
         Va, tu l'attirerais sur un sang trop abjet. 12
SCÈNE V
Lysandre
         Il faut à mon courroux de plus nobles victimes : 12
1190 Il faut qu'un même coup me venge de deux crimes ; 12
         Qu'après les trahisons de ce couple indiscret, 12
         L'un meure de ma main, et l'autre de regret. 12
         Oui, la mort de l'amant punira la maîtresse ; 12
         Et mes plaisirs alors naîtront de sa tristesse. 12
1195 Mon cœur, à qui mes yeux apprendront ses tourments, 12
         Permettra le retour à mes contentements ; 12
         Ce visage si beau, si bien pourvu de charmes, 12
         N'en aura plus pour moi, s'il n'est couvert de larmes. 12
         Ses douleurs seulement ont droit de me guérir ; 12
1200 Pour me résoudre à vivre il faut la voir mourir. 12
         Frénétiques transports, avec quelle insolence 12
         Portez-vous mon esprit à tant de violence ? 12
         Allez, vous avez pris trop d'empire sur moi ; 12
         Dois-je être sans raison, parce qu'ils sont sans foi ? 12
1205 Dorimant, Célidée, ami, chère maîtresse, 12
         Suivrais-je contre vous la fureur qui me presse ? 12
         Quoi ? Vous ayant aimés, pourrais-je vous haïr ? 12
         Mais vous pourrais-je aimer, quand vous m'osez trahir ? 12
         Qu'un rigoureux combat déchire mon courage ! 12
1210 Ma jalousie augmente et redouble ma rage ; 12
         Mais quelques fiers projets qu'elle jette en mon cœur, 12
         L'amour… Ah ! Ce mot seul me range à la douceur. 12
         Celle que nous aimons jamais ne nous offense ; 12
         Un mouvement secret prend toujours sa défense : 12
1215 L'amant souffre tout d'elle, et dans son changement, 12
         Quelque irrité qu'il soit, il est toujours amant. 12
         Toutefois, si l'amour contre elle m'intimide, 12
         Revenez, mes fureurs, pour punir le perfide ; 12
         Arrachez-lui mon bien : une telle beauté 12
1220 N'est pas le juste prix d'une déloyauté. 12
         Souffrirais-je, à mes yeux, que par ses artifices 12
         Il recueillît les fruits dus à mes longs services ? 12
         S'il vous faut épargner le sujet de mes feux, 12
         Que ce traître du moins réponde pour tous deux. 12
1225 Vous me devez son sang pour expier son crime : 12
         Contre sa lâcheté tout vous est légitime ; 12
         Et quelques châtiments… Mais, dieux ! Que vois-je ici ? 12
SCÈNE VI
Hippolyte, Lysandre
Hippolyte
         Vous avez dans l'esprit quelque pesant souci ; 12
         Ce visage enflammé, ces yeux pleins de colère, 12
1230 En font voir au dehors une marque trop claire. 12
         Je prends assez de part en tous vos intérêts 12
         Pour vouloir en aveugle y mêler mes regrets ; 12
         Mais si vous me disiez ce qui cause vos peines… 12
Lysandre
         Ah ! Ne m'imposez point de si cruelles gênes ; 12
1235 C'est irriter mes maux que de me secourir ; 12
         La mort, la seule mort a droit de me guérir. 12
Hippolyte
         Si vous vous obstinez à m'en taire la cause, 12
         Tout mon pouvoir sur vous n'est que fort peu de chose. 12
Lysandre
         Vous l'avez souverain, hormis en ce seul point. 12
Hippolyte
1240 Laissez-le-moi partout, ou ne m'en laissez point. 12
         C'est n'aimer qu'à demi qu'aimer avec réserve, 12
         Et ce n'est pas ainsi que je veux qu'on me serve : 12
         Il faut m'apprendre tout, et lorsque je vous voi, 12
         Être de belle humeur, ou n'être plus à moi. 12
Lysandre
1245 Ne perdez point d'efforts à vaincre mon silence ; 12
         Vous useriez sur moi de trop de violence. 12
         Adieu : je vous ennuie, et les grands déplaisirs 12
         Veulent en liberté s'exhaler en soupirs. 12
SCÈNE VII
Hippolyte
         C'est donc là tout l'état que tu fais d'Hippolyte ? 12
1250 Après des vœux offerts, c'est ainsi qu'on me quitte ! 12
         Qu'Aronte jugeait bien que ses feintes amours, 12
         Avant qu'il fût longtemps, interrompraient leur cours ! 12
         Dans ce peu de succès des ruses de Florice, 12
         J'ai manqué de bonheur, mais non pas de malice ; 12
1255 Et si j'en puis jamais trouver l'occasion, 12
         J'y mettrai bien encor de la division. 12
         Si notre pauvre amant est plein de jalousie, 12
         Ma rivale, qui sort, n'en est pas moins saisie. 12
SCÈNE VIII
Hippolyte, Célidée
Célidée
         N'ai-je pas tantôt vu mon perfide avec vous ? 12
1260 Il a bientôt quitté des entretiens si doux. 12
Hippolyte
         Qu'y ferait-il, ma sœur ? Ta fidèle Hippolyte 12
         Traite cet inconstant ainsi qu'il le mérite 12
         Il a beau m'en conter de toutes les façons, 12
         Je le renvoie ailleurs pratiquer ses leçons. 12
Célidée
1265 Le parjure à présent est fort sur ta louange ? 12
Hippolyte
         Il ne tient pas à lui que je ne sois un ange ; 12
         Et quand il vient ensuite à parler de ses feux, 12
         Aucune passion jamais n'approcha d'eux. 12
         Par tous ces vains discours il croit fort qu'il m'oblige, 12
1270 Mais non la moitié tant qu'alors qu'il te néglige : 12
         C'est par là qu'il me pense acquérir puissamment ; 12
         Et moi, qui t'ai toujours chérie uniquement, 12
         Je te laisse à juger alors si je l'endure. 12
Célidée
         C'est trop prendre, ma sœur, de part en mon injure : 12
1275 Laisse-le mépriser celle dont les mépris 12
         Sont cause maintenant que d'autres yeux l'ont pris. 12
         Si Lysandre te plaît, possède le volage, 12
         Mais ne me traite point avec désavantage ; 12
         Et si tu te résous d'accepter mon amant, 12
1280 Relâche-moi du moins le cœur de Dorimant. 12
Hippolyte
         Pourvu que leur vouloir se range sous le nôtre, 12
         Je te donne le choix et de l'un et de l'autre ; 12
         Ou si l'un ne suffit à ton jeune désir, 12
         Défais-moi de tous deux, tu me feras plaisir. 12
1285 J'estimai fort Lysandre avant que le connaître ; 12
         Mais depuis cet amour que mes yeux ont fait naître, 12
         Je te répute heureuse après l'avoir perdu. 12
         Que son humeur est vaine, et qu'il fait l'entendu ! 12
         Que son discours est fade avec ses flatteries ! 12
1290 Qu'on est importuné de ses afféteries ! 12
         Vraiment, si tout le monde était fait comme lui, 12
         Je crois qu'avant deux jours je sécherais d'ennui. 12
Célidée
         Qu'en cela du destin l'ordonnance fatale 12
         A pris pour nos malheurs une route inégale ! 12
1295 L'un et l'autre me fuit, et je brûle pour eux ; 12
         L'un et l'autre t'adore, et tu les fuis tous deux. 12
Hippolyte
         Si nous changions de sort, que nous serions contentes ! 12
Célidée
         Outre, hélas ! Que le ciel s'oppose à nos attentes, 12
         Lysandre n'a plus rien à rengager ma foi. 12
Hippolyte
         Mais l'autre, tu voudrais…
SCÈNE IX
Pleirante, Hippolyte, Célidée
Pleirante
1300 Ne rompez pas pour moi ;
         Craignez-vous qu'un ami sache de vos nouvelles ? 12
Hippolyte
         Nous causions de mouchoirs, de rabats, de dentelles, 12
         De ménages de fille.
Pleirante
         Et parmi ces discours,
         Vous confériez ensemble un peu de vos amours : 12
1305 Eh bien, ce serviteur, l'aura-t-on agréable ? 12
Hippolyte
         Vous m'attaquez toujours par quelque trait semblable. 12
         Des hommes comme vous ne sont que des conteurs. 12
         Vraiment c'est bien à moi d'avoir des serviteurs ! 12
Pleirante
         Parlons, parlons françois. Enfin, pour cette affaire, 12
1310 Nous en remettrons-nous à l'avis d'une mère ? 12
Hippolyte
         J'obéirai toujours à son commandement ; 12
         Mais de grâce, monsieur, parlez plus clairement : 12
         Je ne puis deviner ce que vous voulez dire. 12
Pleirante
         Un certain cavalier pour vos beaux yeux soupire… 12
Hippolyte
         Vous en voulez par là…
Pleirante
1315 Ce n'est point fiction
         Que ce que je vous dis de son affection. 12
         Votre mère sut hier à quel point il vous aime, 12
         Et veut que ce soit vous qui vous donniez vous-même. 12
Hippolyte
         Et c'est ce que ma mère, afin de m'expliquer, 12
1320 Ne m'a point fait l'honneur de me communiquer ; 12
         Mais pour l'amour de vous, je vais le savoir d'elle. 12
SCÈNE X
Pleirante, Célidée
Pleirante
         Ta compagne est du moins aussi fine que belle. 12
Célidée
         Elle a bien su, de vrai, se défaire de vous. 12
Pleirante
         Et fort habilement se parer de mes coups. 12
Célidée
1325 Peut-être innocemment, faute d'y rien comprendre. 12
Pleirante
         Mais faute, bien plutôt, d'y vouloir rien entendre. 12
         Je suis des plus trompés si Dorimant lui plaît. 12
Célidée
         Y prenez-vous, monsieur, pour lui quelque intérêt ? 12
Pleirante
         Lysandre m'a prié d'en porter la parole. 12
Célidée
         Lysandre !
Pleirante
         Oui, ton Lysandre.
Célidée
1330 Et lui-même cajole…
Pleirante
         Quoi ? Que cajole-t-il ?
Célidée
         Hippolyte, à mes yeux.
Pleirante
         Folle, il n'aima jamais que toi dessous les cieux ; 12
         Et nous sommes tous prêts de choisir la journée 12
         Qui bientôt de vous deux termine l'hyménée. 12
1335 Il se plaint toutefois un peu de ta froideur ; 12
         Mais pour l'amour de moi, montre-lui plus d'ardeur. 12
         Parle : ma volonté sera-t-elle obéie ? 12
Célidée
         Hélas ! Qu'on vous abuse après m'avoir trahie ! 12
         Il vous fait, cet ingrat, parler pour Dorimant, 12
1340 Tandis qu'au même objet il s'offre pour amant, 12
         Et traverse par là tout ce qu'à sa prière 12
         Votre vaine entremise avance vers la mère. 12
         Cela qu'est-ce, monsieur, que se jouer de vous ? 12
Pleirante
         Qu'il est peu de raison dans ces esprits jaloux ! 12
1345 Et quoi ? Pour un ami s'il rend une visite, 12
         Faut-il s'imaginer qu'il cajole Hippolyte ? 12
Célidée
         Je sais ce que j'ai vu.
Pleirante
         Je sais ce qu'il m'a dit,
         Et ne veux plus du tout souffrir de contredit. 12
         Mon choix de votre hymen en sa faveur dispose. 12
Célidée
1350 Commandez-moi plutôt, monsieur, toute autre chose. 12
Pleirante
         Quelle bizarre humeur ! Quelle inégalité 12
         De rejeter un bien qu'on a tant souhaité ! 12
         La belle, voyez-vous ? Qu'on perde ces caprices : 12
         Il faut pour m'éblouir de meilleurs artifices. 12
1355 Quelque nouveau venu vous donne dans les yeux, 12
         Quelque jeune étourdi qui vous flatte un peu mieux ; 12
         Et parce qu'il vous fait quelque feinte caresse, 12
         Il faut que nous manquions, vous et moi, de promesse ? 12
         Quittez, pour votre bien, ces fantasques refus. 12
Célidée
         Monsieur…
Pleirante
1360 Quittez-les, dis-je, et ne contestez plus.
SCÈNE XI
Célidée
         Fâcheux commandement d'un incrédule père ! 12
         Qu'il me fut doux jadis, et qu'il me désespère ! 12
         J'avais, auparavant qu'on m'eût manqué de foi, 12
         Le devoir et l'amour tout d'un parti chez moi, 12
1365 Et ma flamme, d'accord avecque sa puissance, 12
         Unissait mes désirs à mon obéissance ; 12
         Mais, hélas ! Que depuis cette infidélité 12
         Je trouve d'injustice en son autorité ! 12
         Mon esprit s'en révolte, et ma flamme bannie 12
1370 Fait qu'un pouvoir si saint m'est une tyrannie. 12
         Dures extrémités où mon sort est réduit ! 12
         On donne mes faveurs à celui qui les fuit ; 12
         Nous avons l'un pour l'autre une pareille haine, 12
         Et l'on m'attache à lui d'une éternelle chaîne. 12
1375 Mais s'il ne m'aimait plus, parlerait-il d'amour 12
         À celui dont je tiens la lumière du jour ? 12
         Mais s'il m'aimait encor, verrait-il Hippolyte ? 12
         Mon cœur en même temps se retient et s'excite. 12
         Je ne sais quoi me flatte, et je sens déjà bien 12
1380 Que mon feu ne dépend que de croire le sien. 12
         Tout beau, ma passion, c'est déjà trop paraître : 12
         Attends, attends du moins la sienne pour renaître. 12
         À quelle folle erreur me laissé-je emporter ! 12
         Il fait tout à dessein de me persécuter. 12
1385 L'ingrat cherche ma peine, et veut par sa malice 12
         Que l'ordre qu'on me donne augmente mon supplice. 12
         Rentrons, que son objet présenté par hasard 12
         De mon cœur ébranlé ne reprenne une part : 12
         C'est bien assez qu'un père à souffrir me destine, 12
1390 Sans que mes yeux encore aident à ma ruine. 12
SCÈNE XII
La lingère. Le mercier,
après qu'ils se sont entre-poussé une boîte qui est entre leurs boutiques.
La lingère
         J'envoierai tout à bas, puis après on verra. 12
         Ardez, vraiment c'est-mon, on vous l'endurera ! 12
         Vous êtes un bel homme, et je dois fort vous craindre ! 12
Le mercier
         Tout est sur mon tapis : qu'avez-vous à vous plaindre ? 12
La lingère
1395 Aussi votre tapis est tout sur mon battant ; 12
         Je ne m'étonne plus de quoi je gagne tant. 12
Le mercier
         Là, là, criez bien haut, faites bien l'étourdie, 12
         Et puis on vous jouera dedans la comédie. 12
La lingère
         Je voudrais l'avoir vu que quelqu'un s'y fût mis ; 12
1400 Pour en avoir raison nous manquerions d'amis ! 12
         On joue ainsi le monde.
Le mercier
         Après tout ce langage,
         Ne me repoussez pas mes boîtes davantage. 12
         Votre caquet m'enlève à tous coups mes chalands ; 12
         Vous vendez dix rabats contre moi deux galands. 12
1405 Pour conserver la paix, depuis six mois j'endure, 12
         Sans vous en dire mot, sans le moindre murmure ; 12
         Et vous me harcelez et sans cause et sans fin. 12
         Qu'une femme hargneuse est un mauvais voisin ! 12
         Nous n'apaiserons point cette humeur qui vous pique 12
1410 Que par un entre-deux mis à votre boutique ; 12
         Alors, n'ayant plus rien ensemble à démêler, 12
         Vous n'aurez plus aussi sur quoi me quereller. 12
La lingère
         Justement.
SCÈNE XIII
La lingère, Florice, Le mercier, Le libraire, Cléante
La lingère
         De tout loin je vous ai reconnue.
Florice
         Vous vous doutez donc bien pourquoi je suis venue ? 12
1415 Les avez-vous reçus, ces points coupés nouveaux ? 12
La lingère
         Ils viennent d'arriver.
Florice
         Voyons donc les plus beaux.
Le mercier, à Cléante qui passe.
         Ne vous vendrai-je rien, monsieur ? Des bas de soie, 12
         Des gants en broderie, ou quelque petite oie ? 12
Cléante, au Libraire.
         Ces livres que mon maître avait fait mettre à part, 12
         Les avez-vous encore ?
Le libraire, empaquetant ses livres.
1420 Ah ! Que vous venez tard !
         Encore un peu, ma foi, je m'en allais les vendre. 12
         Trois jours sans revenir ! Je m'ennuyais d'attendre. 12
Cléante
         Je l'avais oublié. Le prix ?
Le libraire
         Chacun le sait :
         Autant de quarts d'écus, c'est un marché tout fait. 12
La lingère, à Florice.
         Eh bien, qu'en dites-vous ?
Florice
1425 J'en suis toute ravie,
         Et n'ai rien encor vu de pareil en ma vie. 12
         Vous aurez notre argent, si l'on croit mon rapport. 12
         Que celui-ci me semble et délicat et fort ! 12
         Que cet autre me plaît ! Que j'en aime l'ouvrage ! 12
1430 Montrez-m'en cependant quelqu'un à mon usage. 12
La lingère
         Voici de quoi vous faire un assez beau collet. 12
Florice
         Je pense, en vérité, qu'il ne serait pas laid ; 12
         Que me coûtera-t-il ?
La lingère
         Allez, faites-moi vendre,
         Et pour l'amour de vous, je n'en voudrai rien prendre. 12
1435 Mais avisez alors à me récompenser. 12
Florice
         L'offre n'est pas mauvaise, et vaut bien y penser : 12
         Vous me verrez demain avecque ma maîtresse. 12
SCÈNE XIV
Florice, Aronte, Le mercier, La lingère
Florice
         Aronte, eh bien, quels fruits produira notre adresse ? 12
Aronte
         De fort mauvais pour moi. Mon maître, au désespoir, 12
1440 Fuit les yeux d'Hippolyte, et ne veut plus me voir. 12
Florice
         Nous sommes donc ainsi bien loin de notre conte ? 12
Aronte
         Oui, mais tout le malheur en tombe sur Aronte. 12
Florice
         Ne te débauche point, je veux faire ta paix. 12
Aronte
         Son courroux est trop grand pour s'apaiser jamais. 12
Florice
1445 S'il vient encor chez nous ou chez sa Célidée, 12
         Je te rends aussitôt l'affaire accommodée. 12
Aronte
         Si tu fais ce coup-là, que ton pouvoir est grand ! 12
         Viens, je te veux donner tout à l'heure un galand. 12
Le mercier
         Voyez, monsieur ; j'en ai des plus beaux de la terre : 12
1450 En voilà de Paris, d'Avignon, d'Angleterre. 12
Aronte, après avoir regardé une boîte de galands.
         Tous vos rubans n'ont point d'assez vives couleurs. 12
         Allons, Florice, allons, il en faut voir ailleurs. 12
La lingère
         Ainsi, faute d'avoir de bonne marchandise, 12
         Des hommes comme vous perdent leur chalandise. 12
Le mercier
1455 Vous ne la perdez pas, vous, mais Dieu sait comment. 12
         Du moins, si je vends peu, je vends loyalement, 12
         Et je n'attire point avec une promesse 12
         De suivante qui m'aide à tromper sa maîtresse. 12
La lingère
         Quand il faut dire tout, on s'entre-connoît bien ; 12
1460 Chacun sait son métier, et… Mais je ne dis rien. 12
Le mercier
         Vous ferez un grand coup si vous pouvez vous taire. 12
La lingère
         Je ne réplique point à des gens en colère. 12
ACTE V
SCÈNE I
Lysandre
         Indiscrète vengeance, imprudentes chaleurs, 12
         Dont l'impuissance ajoute un comble à mes malheurs, 12
1465 Ne me conseillez plus la mort de ce faussaire. 12
         J'aime encor Célidée, et n'ose lui déplaire : 12
         Priver de la clarté ce qu'elle aime le mieux, 12
         Ce n'est pas le moyen d'agréer à ses yeux. 12
         L'amour, en la perdant, me retient en balance ; 12
1470 Il produit ma fureur et rompt sa violence, 12
         Et me laissant trahi, confus et méprisé, 12
         Ne veut que triompher de mon cœur divisé. 12
         Amour, cruel auteur de ma longue misère, 12
         Ou permets à la fin d'agir à ma colère, 12
1475 Ou sans m'embarrasser d'inutiles transports, 12
         Auprès de ce bel œil fais tes derniers efforts. 12
         Viens, accompagne-moi chez ma belle inhumaine, 12
         Et comme de mon cœur triomphe de sa haine. 12
         Contre toi ma vengeance a mis les armes bas, 12
1480 Contre ses cruautés rends les mêmes combats ; 12
         Exerce ta puissance à fléchir la farouche ; 12
         Montre-toi dans mes yeux, et parle par ma bouche : 12
         Si tu te sens trop faible, appelle à ton secours 12
         Le souvenir de mille et de mille heureux jours, 12
1485 Où ses désirs, d'accord avec mon espérance, 12
         Ne laissaient à nos vœux aucune différence. 12
         Je pense avoir encor ce qui la sut charmer, 12
         Les mêmes qualités qu'elle voulut aimer. 12
         Peut-être mes douleurs ont changé mon visage ; 12
1490 Mais en revanche aussi je l'aime davantage ; 12
         Mon respect s'est accru pour un objet si cher ; 12
         Je ne me venge point, de peur de la fâcher. 12
         Un infidèle ami tient son âme captive, 12
         Je le sais, je le vois, et je souffre qu'il vive. 12
1495 Je tarde trop : allons, ou vaincre ses refus, 12
         Ou me venger sur moi de ne lui plaire plus, 12
         Et tirons de son cœur, malgré sa flamme éteinte, 12
         La pitié par ma mort, ou l'amour par ma plainte : 12
         Ses rigueurs par ce fer me perceront le sein. 12
SCÈNE II
Dorimant, Lysandre
Dorimant
1500 Eh quoi ? Pour m'avoir vu, vous changez de dessein ! 12
         Ne craignez point pour moi d'entrer chez Hippolyte ; 12
         Vous ne m'apprendrez rien en lui faisant visite : 12
         Mes yeux, mes propres yeux n'ont que trop découvert 12
         Comme un ami si rare auprès d'elle me sert. 12
Lysandre
1505 Parlez plus franchement : ma rencontre importune 12
         Auprès d'un autre objet trouble votre fortune ; 12
         Et vous montrez assez, par ces faibles détours, 12
         Qu'un témoin comme moi déplaît à vos amours. 12
         Vous voulez seul à seul cajoler Célidée ; 12
1510 La querelle entre nous sera bientôt vidée : 12
         Ma mort vous donnera chez elle un libre accès, 12
         Ou ma juste vengeance un funeste succès. 12
Dorimant
         Qu'est-ce-ci, déloyal ? Quelle fourbe est la vôtre ? 12
         Vous m'en disputez une, afin d'acquérir l'autre ! 12
1515 Après ce que chacun a vu de votre feu, 12
         C'est une lâcheté d'en faire un désaveu. 12
Lysandre
         Je ne me connais point à combattre d'injures. 12
Dorimant
         Aussi veux-je punir autrement tes parjures : 12
         Le ciel, le juste ciel, ennemi des ingrats, 12
1520 Qui pour ton châtiment a destiné mon bras, 12
         T'apprendra qu'à moi seul Hippolyte est gardée. 12
Lysandre
         Garde ton Hippolyte.
Dorimant
         Et toi, ta Célidée.
Lysandre
         Voilà faire le fin, de crainte d'un combat. 12
Dorimant
         Tu m'imputes la crainte, et ton cœur s'en abat. 12
Lysandre
1525 Laissons à part les noms ; disputons la maîtresse, 12
         Et pour qui que ce soit montre ici ton adresse. 12
Dorimant
         C'est comme je l'entends.
SCÈNE III
Célidée, Dorimant, Lysandre
Célidée
         Ô dieux ! Ils sont aux coups !
         Ah ! Perfide, sur moi détourne ton courroux : 12
         La mort de Dorimant me serait trop funeste. 12
Dorimant
1530 Lysandre, une autre fois nous viderons le reste. 12
Célidée, à Dorimant.
         Arrête, cher ingrat !
Lysandre
         Tu recules, voleur !
Dorimant
         Je fuis cette importune, et non pas ta valeur. 12
SCÈNE IV
Lysandre, Célidée
Lysandre
         Ne suivez pas du moins ce perfide à ma vue : 12
         Avez-vous résolu que sa fuite me tue, 12
1535 Et qu'ayant su braver son plus vaillant effort, 12
         Par sa retraite infâme il me donne la mort ? 12
         Pour en frapper le coup, vous n'avez qu'à le suivre. 12
Célidée
         Je tiens des gens sans foi si peu dignes de vivre, 12
         Qu'on ne verra jamais que je recule un pas 12
1540 De crainte de causer un si juste trépas. 12
Lysandre
         Eh bien, voyez-le donc : ma lame toute prête 12
         N'attendait que vos yeux pour immoler ma tête. 12
         Vous lirez dans mon sang, à vos pieds répandu, 12
         Ce que valait l'amant que vous aurez perdu ; 12
1545 Et sans vous reprocher un si cruel outrage, 12
         Ma main de vos rigueurs achèvera l'ouvrage : 12
         Trop heureux mille fois si je plais en mourant 12
         À celle à qui j'ai pu déplaire en l'adorant, 12
         Et si ma prompte mort, secondant son envie, 12
1550 L'assure du pouvoir qu'elle avait sur ma vie ! 12
Célidée
         Moi, du pouvoir sur vous ! Vos yeux se sont mépris ; 12
         Et quelque illusion qui trouble vos esprits 12
         Vous fait imaginer d'être auprès d'Hippolyte. 12
         Allez, volage, allez où l'amour vous invite : 12
1555 Dans ces doux entretiens recherchez vos plaisirs, 12
         Et ne m'empêchez plus de suivre mes désirs. 12
Lysandre
         Ce n'est pas sans raison que ma feinte passée 12
         A jeté cette erreur dedans votre pensée. 12
         Il est vrai, devant vous forçant mes sentiments, 12
1560 J'ai présenté des vœux, j'ai fait des compliments ; 12
         Mais c'étaient compliments qui partaient d'une souche : 12
         Mon cœur, que vous teniez, désavouait ma bouche. 12
         Pleirante, qui rompit ces ennuyeux discours, 12
         Sait bien que mon amour n'en changea point de cours : 12
1565 Contre votre froideur une modeste plainte 12
         Fut tout notre entretien au sortir de la feinte ; 12
         Et je le priai lors…
Célidée
         D'user de son pouvoir ?
         Ce n'était pas par là qu'il me fallait avoir. 12
         Les mauvais traitements ne font qu'aigrir les âmes. 12
Lysandre
1570 Confus, désespéré du mépris de mes flammes, 12
         Sans conseil, sans raison, pareil aux matelots 12
         Qu'un naufrage abandonne à la merci des flots, 12
         Je me suis pris à tout, ne sachant où me prendre. 12
         Ma douleur par mes cris d'abord s'est fait entendre ; 12
1575 J'ai cru que vous seriez d'un naturel plus doux, 12
         Pourvu que votre esprit devînt un peu jaloux ; 12
         J'ai fait agir pour moi l'autorité d'un père ; 12
         J'ai fait venir aux mains celui qu'on me préfère ; 12
         Et puisque ces efforts n'ont réussi qu'en vain, 12
1580 J'aurai de vous ma grâce, ou la mort de ma main. 12
         Choisissez, l'une ou l'autre achèvera mes peines ; 12
         Mon sang brûle déjà de sortir de mes veines : 12
         Il faut pour l'arrêter me rendre votre amour ; 12
         Je n'ai plus rien sans lui qui me retienne au jour. 12
Célidée
1585 Volage, fallait-il, pour un peu de rudesse, 12
         Vous porter si soudain à changer de maîtresse ? 12
         Que je vous croyais bien d'un jugement plus meur ! 12
         Ne pouviez-vous souffrir de ma mauvaise humeur ? 12
         Ne pouviez-vous juger que c'était une feinte 12
1590 À dessein d'éprouver quelle était votre atteinte ? 12
         Les dieux m'en soient témoins, et ce nouveau sujet 12
         Que vos feux inconstants ont choisi pour objet, 12
         Si jamais j'eus pour vous de dédain véritable, 12
         Avant que votre amour parût si peu durable ! 12
1595 Qu'Hippolyte vous die avec quels sentiments 12
         Je lui fus raconter vos premiers mouvements, 12
         Avec quelles douceurs je m'étais préparée 12
         À redonner la joie à votre âme éplorée ! 12
         Dieux ! Que je fus surprise, et mes sens éperdus, 12
1600 Quand je vis vos devoirs à sa beauté rendus ! 12
         Votre légèreté fut soudain imitée : 12
         Non pas que Dorimant m'en eût sollicitée ; 12
         Au contraire, il me fuit, et l'ingrat ne veut pas 12
         Que sa franchise cède au peu que j'ai d'appas ; 12
1605 Mais, hélas ! Plus il fuit, plus son portrait s'efface ; 12
         Je vous sens, malgré moi, reprendre votre place ; 12
         L'aveu de votre erreur désarme mon courroux : 12
         Ne redoutez plus rien, l'amour combat pour vous. 12
         Si nous avons failli de feindre l'un et l'autre, 12
1610 Pardonnez à ma feinte, et j'oublierai la vôtre. 12
         Moi-même je l'avoue à ma confusion, 12
         Mon imprudence a fait notre division. 12
         Tu ne méritais pas de si rudes alarmes : 12
         Accepte un repentir accompagné de larmes ; 12
1615 Et souffre que le tien nous fasse tour à tour 12
         Par ce petit divorce augmenter notre amour. 12
Lysandre
         Que vous me surprenez ! Ô ciel ! Est-il possible 12
         Que je vous trouve encor à mes désirs sensible ? 12
         Que j'aime ces dédains qui finissent ainsi ! 12
Célidée
1620 Et pour l'amour de toi, que je les aime aussi ! 12
Lysandre
         Que ce soit toutefois sans qu'il vous prenne envie 12
         De les plus essayer au péril de ma vie. 12
Célidée
         J'aime trop désormais ton repos et le mien : 12
         Tous mes soins n'iront plus qu'à notre commun bien. 12
1625 Voudrais-je, après ma faute, une plus douce amende 12
         Que l'effet d'un hymen qu'un père me commande ? 12
         Je t'accusais en vain d'une infidélité : 12
         Il agissait pour toi de pleine autorité, 12
         Me traitait de parjure et de fille rebelle. 12
1630 Mais allons lui porter cette heureuse nouvelle ; 12
         Ce que pour mes froideurs il témoigne d'horreur 12
         Mérite bien qu'en hâte on le tire d'erreur. 12
Lysandre
         Vous craignez qu'à vos yeux cette belle Hippolyte 12
         N'ait encor de ma bouche une hommage hypocrite ? 12
Célidée
1635 Non : je fuis Dorimant qu'ensemble j'aperçoi ; 12
         Je ne veux plus le voir, puisque je suis à toi. 12
SCÈNE V
Dorimant, Hippolyte
Dorimant
         Autant que mon esprit adore vos mérites, 12
         Autant veux-je de mal à vos longues visites. 12
Hippolyte
         Que vous ont-elles fait pour vous mettre en courroux ? 12
Dorimant
1640 Elles m'ôtent le bien de vous trouver chez vous. 12
         J'y fais à tous moments une course inutile ; 12
         J'apprends cent fois le jour que vous êtes en ville. 12
         En voici presque trois que je n'ai pu vous voir, 12
         Pour rendre à vos beautés ce que je sais devoir ; 12
1645 Et n'était qu'aujourd'hui cette heureuse rencontre, 12
         Sur le point de rentrer, par hasard me les montre, 12
         Je crois que ce jour même aurait encor passé 12
         Sans moyen de m'en plaindre aux yeux qui m'ont blessé. 12
Hippolyte
         Ma libre et gaie humeur hait le ton de la plainte ; 12
1650 Je n'en puis écouter qu'avec de la contrainte : 12
         Si vous prenez plaisir dedans mon entretien, 12
         Pour le faire durer ne vous plaignez de rien. 12
Dorimant
         Vous me pouvez ôter tout sujet de me plaindre. 12
Hippolyte
         Et vous pouvez aussi vous empêcher d'en feindre. 12
Dorimant
1655 Est-ce en feindre un sujet qu'accuser vos rigueurs ? 12
Hippolyte
         Pour vous en plaindre à faux, vous feignez des langueurs. 12
Dorimant
         Verrais-je sans languir ma flamme qu'on néglige ? 12
Hippolyte
         Éteignez cette flamme où rien ne vous oblige. 12
Dorimant
         Vos charmes trop puissants me forcent à ces feux. 12
Hippolyte
1660 Oui, mais rien ne vous force à vous approcher d'eux. 12
Dorimant
         Ma présence vous fâche et vous est odieuse. 12
Hippolyte
         Non, mais tout ce discours la peut rendre ennuyeuse. 12
Dorimant
         Je vois bien ce que c'est ; je lis dans votre cœur : 12
         Il a reçu les traits d'un plus heureux vainqueur ; 12
1665 Un autre, regardé d'un œil plus favorable, 12
         À mes submissions vous fait inexorable : 12
         C'est pour lui seulement que vous voulez brûler. 12
Hippolyte
         Il est vrai : je ne puis vous le dissimuler ; 12
         Il faut que je vous traite avec toute franchise. 12
1670 Alors que je vous pris, un autre m'avait prise, 12
         Un autre captivait mes inclinations. 12
         Vous devez présumer de vos perfections 12
         Que si vous attaquiez un cœur qui fût à prendre, 12
         Il serait malaisé qu'il s'en pût bien défendre. 12
1675 Vous auriez eu le mien, s'il n'eût été donné ; 12
         Mais puisque les destins ainsi l'ont ordonné, 12
         Tant que ma passion aura quelque espérance, 12
         N'attendez rien de moi que de l'indifférence. 12
Dorimant
         Vous ne m'apprenez point le nom de cet amant : 12
1680 Sans doute que Lysandre est cet objet charmant 12
         Dont les discours flatteurs vous ont préoccupée. 12
Hippolyte
         Cela ne se dit point à des hommes d'épée : 12
         Vous exposer aux coups d'un duel hasardeux, 12
         Ce serait le moyen de vous perdre tous deux. 12
1685 Je vous veux, si je puis, conserver l'un et l'autre ; 12
         Je chéris sa personne, et hais si peu la vôtre, 12
         Qu'ayant perdu l'espoir de le voir mon époux, 12
         Si ma mère y consent, Hippolyte est à vous ; 12
         Mais aussi jusque-là plaignez votre infortune. 12
Dorimant
1690 Permettez pour ce nom que je vous importune ; 12
         Ne me refusez plus de me le déclarer : 12
         Que je sache en quel temps j'aurai droit d'espérer. 12
         Un mot me suffira pour me tirer de peine ; 12
         Et lors j'étoufferai si bien toute ma haine, 12
1695 Que vous me trouverez vous-même trop remis. 12
SCÈNE VI
Pleirante, Lysandre, Célidée, Dorimant, Hippolyte
Pleirante
         Souffrez, mon cavalier, que je vous rende amis. 12
         Vous ne lui voulez pas quereller Célidée ? 12
Dorimant
         L'affaire à cela près peut être décidée. 12
         Voici le seul objet de nos affections, 12
1700 Et l'unique motif de nos dissensions. 12
Lysandre
         Dissipe, cher ami, cette jalouse atteinte : 12
         C'est l'objet de tes feux, et celui de ma feinte. 12
         Mon cœur fut toujours ferme, et moi je me dédis 12
         Des vœux que de ma bouche elle reçut jadis. 12
1705 Piqué d'un faux dédain, j'avais pris fantaisie 12
         De mettre Célidée en quelque jalousie ; 12
         Mais au lieu d'un esprit, j'en ai fait deux jaloux. 12
Pleirante
         Vous pouvez désormais achever entre vous : 12
         Je vais dans ce logis dire un mot à madame. 12
SCÈNE VII
Lysandre, Célidée, Dorimant, Hippolyte
Dorimant
1710 Ainsi, loin de m'aider, tu traversais ma flamme ! 12
Lysandre
         Les efforts que Pleirante à ma prière a faits 12
         T'auraient acquis déjà le but de tes souhaits ; 12
         Mais tu dois accuser les glaces d'Hippolyte, 12
         Si ton bonheur n'est pas égal à ton mérite. 12
Hippolyte
1715 Qu'aurai-je cependant pour satisfaction 12
         D'avoir servi d'objet à votre fiction ? 12
         Dans votre différend je suis la plus blessée, 12
         Et me trouve, à l'accord, entièrement laissée. 12
Célidée
         N'y songe plus, de grâce, et pour l'amour de moi, 12
1720 Trouve bon qu'il ait feint de vivre sous ta loi. 12
         Veux-tu le quereller lorsque je lui pardonne ? 12
         Le droit de l'amitié tout autrement ordonne. 12
         Tous prêts d'être assemblés d'un lien conjugal, 12
         Tu ne peux le haïr sans me vouloir du mal. 12
1725 J'ai feint par ton conseil ; lui, par celui d'un autre ; 12
         Et bien qu'amour jamais ne fut égal au nôtre, 12
         Je m'étonne comment cette confusion 12
         Laisse finir sitôt notre division. 12
Hippolyte
         De sorte qu'à présent le ciel y remédie ? 12
Célidée
1730 Tu vois ; mais après tout, s'il faut que je le die, 12
         Ton conseil est fort bon, mais un peu dangereux. 12
Hippolyte
         Excuse, chère amie, un esprit amoureux : 12
         Lysandre me plaisait, et tout mon artifice 12
         N'allait qu'à détourner son cœur de ton service. 12
1735 J'ai fait ce que j'ai pu pour brouiller vos esprits ; 12
         J'ai, pour me l'attirer, pratiqué tes mépris ; 12
         Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint votre hyménée… 12
Dorimant
         Votre rigueur vers moi doit être terminée. 12
         Sans chercher de raisons pour vous persuader, 12
1740 Votre amour hors d'espoir fait qu'il me faut céder ; 12
         Vous savez trop à quoi la parole vous lie. 12
Hippolyte
         À vous dire le vrai, j'ai fait une folie : 12
         Je les croyais encor loin de se réunir, 12
         Et moi, par conséquent, loin de vous la tenir. 12
Dorimant
1745 Auriez-vous pour la rompre une âme assez légère ? 12
Hippolyte
         Puisque je l'ai promis, vous pouvez voir ma mère. 12
Lysandre
         Si tu juges Pleirante à cela suffisant, 12
         Je crois qu'eux deux ensemble en parlent à présent. 12
Dorimant
         Après cette faveur qu'on me vient de promettre, 12
1750 Je crois que mes devoirs ne se peuvent remettre : 12
         J'espère tout de lui ; mais pour un bien si doux 12
         Je ne saurais…
Lysandre
         Arrête : ils s'avancent vers nous.
SCÈNE VIII
Pleirante, Chrysante, Lysandre, Célidée, Dorimant, Hippolyte, Florice
Dorimant, à Chrysante.
         Madame, un pauvre amant, captif de cette belle, 12
         Implore le pouvoir que vous avez sur elle : 12
1755 Tenant ses volontés, vous gouvernez mon sort ; 12
         J'attends de votre bouche ou la vie ou la mort. 12
Chrysante, à Dorimant.
         Un homme tel que vous, et de votre naissance, 12
         Ne peut avoir besoin d'implorer ma puissance. 12
         Si vous avez gagné ses inclinations, 12
1760 Soyez sûr du succès de vos affections ; 12
         Mais je ne suis pas femme à forcer son courage ; 12
         Je sais ce que la force est en un mariage. 12
         Il me souvient encor de tous mes déplaisirs 12
         Lorsqu'un premier hymen contraignit mes désirs ; 12
1765 Et sage à mes dépens, je veux bien qu'Hippolyte 12
         Prenne ou laisse, à son choix, un homme de mérite. 12
         Ainsi présumez tout de mon consentement, 12
         Mais ne prétendez rien de mon commandement. 12
Dorimant, à Hippolyte.
         Après un tel aveu serez-vous inhumaine ? 12
Hippolyte, à Chrysante.
1770 Madame, un mot de vous me mettrait hors de peine. 12
         Ce que vous remettez à mon choix d'accorder, 12
         Vous feriez beaucoup mieux de me le commander. 12
Pleirante, à Chrysante.
         Elle vous montre assez où son désir se porte. 12
Chrysante
         Puisqu'elle s'y résout, le reste ne m'importe. 12
Dorimant
1775 Ce favorable mot me rend le plus heureux 12
         De tout ce que jamais on a vu d'amoureux. 12
Lysandre
         J'en sens croître la joie au milieu de mon âme, 12
         Comme si de nouveau l'on acceptait ma flamme. 12
Hippolyte, à Lysandre.
         Ferez-vous donc enfin quelque chose pour moi ? 12
Lysandre
1780 Tout, hormis ce seul point, de lui manquer de foi. 12
Hippolyte
         Pardonnez donc à ceux qui, gagnés par Florice, 12
         Lorsque je vous aimais, m'ont fait quelque service. 12
Lysandre
         Je vous entends assez : soit, Aronte impuni 12
         Pour ses mauvais conseils ne sera point banni ; 12
1785 Tu le souffriras bien, puisqu'elle m'en supplie. 12
Célidée
         Il n'est rien que pour elle et pour toi je n'oublie. 12
Pleirante
         Attendant que demain ces deux couples d'amants 12
         Soient mis au plus haut point de leurs contentements, 12
         Allons chez moi, madame, achever la journée. 12
Chrysante
1790 Mon cœur est tout ravi de ce double hyménée. 12
Florice
         Mais afin que la joie en soit égale à tous, 12
         Faites encor celui de monsieur et de vous. 12
Chrysante
         Outre l'âge en tous deux un peu trop refroidie, 12
         Cela sentirait trop sa fin de comédie. 12
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