COR6/COR6
Pierre Corneille
1634
La Place Royale
ou l'amoureux extravagant
COMÉDIE
PERSONNAGES
Alidor
amant d'Angélique
Cléandre
ami d'Alidor
Doraste
amoureux d'Angélique
Lysis
amoureux de Phylis
Angélique
maîtresse d'Alidor et de Doraste
Phylis
sœur de Doraste
Polymas
domestique d'Alidor
Lycante
domestique de Doraste
La scène est à Paris dans la place Royale
ACTE I
SCÈNE I
Angélique
         Ton frère, je l'avoue, a beaucoup de mérite ; 12
         Mais souffre qu'envers lui cet éloge m'acquitte, 12
         Et ne m'entretiens plus des feux qu'il a pour moi. 12
Phylis
         C'est me vouloir prescrire une trop dure loi. 12
5 Puis-je, sans étouffer la voix de la nature, 12
         Dénier mon secours aux tourments qu'il endure ? 12
         Quoi ! Tu m'aimes, il meurt, et tu peux le guérir, 12
         Et sans t'importuner je le verrais périr ! 12
         Ne me diras-tu point que j'ai tort de le plaindre ? 12
Angélique
10 C'est un mal bien léger qu'un feu qu'on peut éteindre. 12
Phylis
         Je sais qu'il le devrait, mais avec tant d'appas, 12
         Le moyen qu'il te voie et ne t'adore pas ? 12
         Ses yeux ne souffrent point que son cœur soit de glace ; 12
         On ne pourrait aussi m'y résoudre en sa place ; 12
15 Et tes regards, sur moi plus forts que tes mépris, 12
         Te sauraient conserver ce que tu m'aurais pris. 12
Angélique
         S'il veut garder encor cette humeur obstinée, 12
         Je puis bien m'empêcher d'en être importunée, 12
         Feindre un peu de migraine, ou me faire celer : 12
20 C'est un moyen bien court de ne lui plus parler ; 12
         Mais ce qui m'en déplaît et qui me désespère, 12
         C'est de perdre la sœur pour éviter le frère, 12
         Et me violenter à fuir ton entretien, 12
         Puisque te voir encor c'est m'exposer au sien. 12
25 Du moins, s'il faut quitter cette douce pratique, 12
         Ne mets point en oubli l'amitié d'Angélique, 12
         Et crois que ses effets auront leur premier cours 12
         Aussitôt que ton frère aura d'autres amours. 12
Phylis
         Tu vis d'un air étrange et presque insupportable. 12
Angélique
30 Que toi-même pourtant dois trouver équitable ; 12
         Mais la raison sur toi ne saurait l'emporter : 12
         Dans l'intérêt d'un frère on ne peut l'écouter. 12
Phylis
         Et par quelle raison négliger son martyre ? 12
Angélique
         Vois-tu, j'aime Alidor, et c'est assez te dire. 12
35 Le reste des mortels pourrait m'offrir des vœux, 12
         Je suis aveugle, sourde, insensible pour eux ; 12
         La pitié de leurs maux ne peut toucher mon âme 12
         Que par des sentiments dérobés à ma flamme. 12
         On ne doit point avoir des amants par quartier ; 12
40 Alidor a mon cœur et l'aura tout entier ; 12
         En aimer deux, c'est être à tous deux infidèle. 12
Phylis
         Qu'Alidor seul te rende à tout autre cruelle, 12
         C'est avoir pour le reste un cœur trop endurci. 12
Angélique
         Pour aimer comme il faut, il faut aimer ainsi. 12
Phylis
45 Dans l'obstination où je te vois réduite, 12
         J'admire ton amour et ris de ta conduite. 12
         Fasse état qui voudra de ta fidélité, 12
         Je ne me pique point de cette vanité, 12
         Et l'exemple d'autrui m'a trop fait reconnaître 12
50 Qu'au lieu d'un serviteur c'est accepter un maître. 12
         Quand on n'en souffre qu'un, qu'on ne pense qu'à lui, 12
         Tous autres entretiens nous donnent de l'ennui ; 12
         Il nous faut de tout point vivre à sa fantaisie, 12
         Souffrir de son humeur, craindre sa jalousie, 12
55 Et de peur que le temps n'emporte ses ferveurs, 12
         Le combler chaque jour de nouvelles faveurs ; 12
         Notre âme, s'il s'éloigne, est chagrine, abattue ; 12
         Sa mort nous désespère et son change nous tue, 12
         Et de quelque douceur que nos feux soient suivis, 12
60 On dispose de nous sans prendre notre avis ; 12
         C'est rarement qu'un père à nos goûts s'accommode, 12
         Et lors juge quels fruits on a de ta méthode. 12
         Pour moi, j'aime un chacun, et sans rien négliger, 12
         Le premier qui m'en conte a de quoi m'engager : 12
65 Ainsi tout contribue à ma bonne fortune ; 12
         Tout le monde me plaît, et rien ne m'importune. 12
         De mille que je rends l'un de l'autre jaloux, 12
         Mon cœur n'est à pas un, et se promet à tous : 12
         Ainsi tous à l'envi s'efforcent à me plaire ; 12
70 Tous vivent d'espérance, et briguent leur salaire ; 12
         L'éloignement d'aucun ne saurait m'affliger, 12
         Mille encore présents m'empêchent d'y songer. 12
         Je n'en crains point la mort, je n'en crains point le change ; 12
         Un monde m'en console aussitôt ou m'en venge. 12
75 Le moyen que de tant et de si différents 12
         Quelqu'un n'ait assez d'heur pour plaire à mes parents ? 12
         Et si quelque inconnu m'obtient d'eux pour maîtresse, 12
         Ne crois pas que j'en tombe en profonde tristesse : 12
         Il aura quelques traits de tant que je chéris, 12
80 Et je puis avec joie accepter tous maris. 12
Angélique
         Voilà fort plaisamment tailler cette matière, 12
         Et donner à ta langue une libre carrière. 12
         Ce grand flux de raisons dont tu viens m'attaquer 12
         Est bon à faire rire, et non à pratiquer. 12
85 Simple, tu ne sais pas ce que c'est que tu blâmes, 12
         Et ce qu'a de douceurs l'union de deux âmes ; 12
         Tu n'éprouvas jamais de quels contentements 12
         Se nourrissent les feux des fidèles amants. 12
         Qui peut en avoir mille en est plus estimée, 12
90 Mais qui les aime tous de pas un n'est aimée ; 12
         Elle voit leur amour soudain se dissiper : 12
         Qui veut tout retenir laisse tout échapper. 12
Phylis
         Défais-toi, défais-toi de tes fausses maximes ; 12
         Ou si ces vieux abus te semblent légitimes, 12
95 Si le seul Alidor te plaît dessous les cieux, 12
         Conserve-lui ton cœur, mais partage tes yeux : 12
         De mon frère par là soulage un peu les plaies ; 12
         Accorde un faux remède à des douleurs si vraies ; 12
         Feins, déguise avec lui, trompe-le par pitié, 12
100 Ou du moins par vengeance et par inimitié. 12
Angélique
         Le beau prix qu'il aurait de m'avoir tant chérie, 12
         Si je ne le payais que d'une tromperie ! 12
         Pour salaire des maux qu'il endure en m'aimant, 12
         Il aura qu'avec lui je vivrai franchement. 12
Phylis
105 Franchement, c'est-à-dire avec mille rudesses, 12
         Le mépriser, le fuir, et par quelques adresses 12
         Qu'il tâche d'adoucir… Quoi ! Me quitter ainsi ! 12
         Et sans me dire adieu ! Le sujet ?
SCÈNE II
Doraste
         Le voici.
         Ma sœur, ne cherche plus une chose trouvée : 12
110 Sa fuite n'est l'effet que de mon arrivée ; 12
         Ma présence la chasse, et son muet départ 12
         A presque devancé son dédaigneux regard. 12
Phylis
         Juge par là quels fruits produit mon entremise. 12
         Je m'acquitte des mieux de la charge commise ; 12
115 Je te fais plus parfait mille fois que tu n'es : 12
         Ton feu ne peut aller au point où je le mets ; 12
         J'invente des raisons à combattre sa haine ; 12
         Je blâme, flatte, prie, et perds toujours ma peine, 12
         En grand péril d'y perdre encor son amitié, 12
120 Et d'être en tes malheurs avec toi de moitié. 12
Doraste
         Ah ! Tu ris de mes maux.
Phylis
         Que veux-tu que je fasse ?
         Ris des miens, si jamais tu me vois en ta place. 12
         Que serviraient mes pleurs ? Veux-tu qu'à tes tourments 12
         J'ajoute la pitié de mes ressentiments ? 12
125 Après mille mépris qu'a reçus ta folie, 12
         Tu n'es que trop chargé de ta mélancolie ; 12
         Si j'y joignais la mienne, elle t'accablerait, 12
         Et de mon déplaisir le tien redoublerait ; 12
         Contraindre mon humeur me serait un supplice 12
130 Qui me rendrait moins propre à te faire service. 12
         Vois-tu ? Par tous moyens je te veux soulager ; 12
         Mais j'ai bien plus d'esprit que de m'en affliger. 12
         Il n'est point de douleur si forte en un courage 12
         Qui ne perde sa force auprès de mon visage ; 12
135 C'est toujours de tes maux autant de rabattu : 12
         Confesse, ont-ils encor le pouvoir qu'ils ont eu ? 12
         Ne sens-tu point déjà ton âme un peu plus gaie ? 12
Doraste
         Tu me forces à rire en dépit que j'en aie ; 12
         Je souffre tout de toi, mais à condition 12
140 D'employer tous tes soins à mon affection. 12
         Dis-moi par quelle ruse il faut…
Phylis
         Rentrons, mon frère :
         Un de mes amants vient, qui pourrait nous distraire. 12
SCÈNE III
Cléandre
         Que je dois bien faire pitié 8
         De souffrir les rigueurs d'un sort si tyrannique ! 12
145 J'aime Alidor, j'aime Angélique ; 8
         Mais l'amour cède à l'amitié, 8
         Et jamais on n'a vu sous les lois d'une belle 12
         D'amant si malheureux, ni d'ami si fidèle. 12
         Ma bouche ignore mes désirs, 8
150 Et de peur de se voir trahi par imprudence, 12
         Mon cœur n'a point de confidence 8
         Avec mes yeux ni mes soupirs : 8
         Tous mes vœux sont muets, et l'ardeur de ma flamme 12
         S'enferme toute entière au dedans de mon âme. 12
155 Je feins d'aimer en d'autres lieux, 8
         Et pour en quelque sorte alléger mon supplice, 12
         Je porte du moins mon service 8
         À celle qu'elle aime le mieux. 8
         Phylis, à qui j'en conte, a beau faire la fine ; 12
160 Son plus charmant appas, c'est d'être sa voisine. 12
         Esclave d'un œil si puissant, 8
         Jusque-là seulement me laisse aller ma chaîne, 12
         Trop récompensé, dans ma peine, 8
         D'un de ses regards en passant. 8
165 Je n'en veux à Phylis que pour voir Angélique, 12
         Et mon feu, qui vient d'elle, auprès d'elle s'explique. 12
         Ami, mieux aimé mille fois, 8
         Faut-il, pour m'accabler de douleurs infinies, 12
         Que nos volontés soient unies 8
170 Jusqu'à faire le même choix ? 8
         Viens quereller mon cœur d'avoir tant de faiblesse 12
         Que de se laisser prendre au même œil qui te blesse. 12
         Mais plutôt vois te préférer 8
         À celle que le tien préfère à tout le monde, 12
175 Et ton amitié sans seconde 8
         N'aura plus de quoi murmurer. 8
         Ainsi je veux punir ma flamme déloyale ; 12
         Ainsi…
SCÈNE IV
Alidor
         Te rencontrer dans la place Royale,
         Solitaire, et si près de ta douce prison, 12
180 Montre bien que Phylis n'est pas à la maison. 12
Cléandre
         Mais voir de ce côté ta démarche avancée 12
         Montre bien qu'Angélique est fort dans ta pensée. 12
Alidor
         Hélas ! C'est mon malheur : son objet trop charmant, 12
         Quoi que je puisse faire, y règne absolument. 12
Cléandre
185 De ce pouvoir peut-être elle use en inhumaine ? 12
Alidor
         Rien moins, et c'est par là que redouble ma peine : 12
         Ce n'est qu'en m'aimant trop qu'elle me fait mourir, 12
         Un moment de froideur, et je pourrais guérir ; 12
         Une mauvaise œillade, un peu de jalousie, 12
190 Et j'en aurais soudain passé ma fantaisie ; 12
         Mais las ! Elle est parfaite, et sa perfection 12
         N'approche point encor de son affection ; 12
         Point de refus pour moi, point d'heures inégales ; 12
         Accablé de faveurs à mon repos fatales, 12
195 Sitôt qu'elle voit jour à d'innocents plaisirs, 12
         Je vois qu'elle devine et prévient mes désirs ; 12
         Et si j'ai des rivaux, sa dédaigneuse vue 12
         Les désespère autant que son ardeur me tue. 12
Cléandre
         Vit-on jamais amant de la sorte enflammé, 12
200 Qui se tînt malheureux pour être trop aimé ? 12
Alidor
         Comptes-tu mon esprit entre les ordinaires ? 12
         Penses-tu qu'il s'arrête aux sentiments vulgaires ? 12
         Les règles que je suis ont un air tout divers : 12
         Je veux la liberté dans le milieu des fers. 12
205 Il ne faut point servir d'objet qui nous possède ; 12
         Il ne faut point nourrir d'amour qui ne nous cède : 12
         Je le hais, s'il me force ; et quand j'aime, je veux 12
         Que de ma volonté dépendent tous mes vœux, 12
         Que mon feu m'obéisse au lieu de me contraindre, 12
210 Que je puisse à mon gré l'enflammer et l'éteindre, 12
         Et toujours en état de disposer de moi, 12
         Donner quand il me plaît et retirer ma foi. 12
         Pour vivre de la sorte Angélique est trop belle : 12
         Mes pensers ne sauraient m'entretenir que d'elle ; 12
215 Je sens de ses regards mes plaisirs se borner ; 12
         Mes pas d'autre côté n'oseraient se tourner ; 12
         Et de tous mes soucis la liberté bannie 12
         Me soumet en esclave à trop de tyrannie. 12
         J'ai honte de souffrir les maux dont je me plains, 12
220 Et d'éprouver ses yeux plus forts que mes desseins. 12
         Je n'ai que trop langui sous de si rudes gênes : 12
         À tel prix que ce soit, il faut rompre mes chaînes, 12
         De crainte qu'un hymen, m'en ôtant le pouvoir, 12
         Fît d'un amour par force un amour par devoir. 12
Cléandre
225 Crains-tu de posséder un objet qui te charme ? 12
Alidor
         Ne parle point d'un nœud dont le seul nom m'alarme. 12
         J'idolâtre Angélique : elle est belle aujourd'hui, 12
         Mais sa beauté peut-elle autant durer que lui ? 12
         Et pour peu qu'elle dure, aucun me peut-il dire 12
230 Si je pourrai l'aimer jusqu'à ce qu'elle expire ? 12
         Du temps, qui change tout, les révolutions 12
         Ne changent-elles pas nos résolutions ? 12
         Est-ce une humeur égale et ferme que la nôtre ? 12
         N'a-t-on point d'autres goûts en un âge qu'en l'autre ? 12
235 Juge alors le tourment que c'est d'être attaché, 12
         Et de ne pouvoir rompre un si fâcheux marché. 12
         Cependant Angélique, à force de me plaire, 12
         Me flatte doucement de l'espoir du contraire ; 12
         Et si d'autre façon je ne me sais garder, 12
240 Je sens que ses attraits m'en vont persuader. 12
         Mais puisque son amour me donne tant de peine, 12
         Je la veux offenser pour acquérir sa haine, 12
         Et mériter enfin un doux commandement 12
         Qui prononce l'arrêt de mon bannissement. 12
245 Ce remède est cruel, mais pourtant nécessaire : 12
         Puisqu'elle me plaît trop, il me faut lui déplaire. 12
         Tant que j'aurai chez elle encor le moindre accès, 12
         Mes desseins de guérir n'auront point de succès. 12
Cléandre
         Étrange humeur d'amant !
Alidor
         Étrange, mais utile.
250 Je me procure un mal pour en éviter mille. 12
Cléandre
         Tu ne prévois donc pas ce qui t'attend de maux, 12
         Quand un rival aura le fruit de tes travaux ? 12
         Pour se venger de toi, cette belle offensée 12
         Sous les lois d'un mari sera bientôt passée ; 12
255 Et lors, que de soupirs et de pleurs répandus 12
         Ne te rendront aucun de tant de biens perdus ! 12
Alidor
         Dis mieux, que pour rentrer dans mon indifférence, 12
         Je perdrai mon amour avec mon espérance, 12
         Et qu'y trouvant alors sujet d'aversion, 12
260 Ma liberté naîtra de ma punition. 12
Cléandre
         Après cette assurance, ami, je me déclare. 12
         Amoureux dès longtemps d'une beauté si rare, 12
         Toi seul de la servir me pouvais empêcher ; 12
         Et je n'aimais Phylis que pour m'en approcher. 12
265 Souffre donc maintenant que pour mon allégeance 12
         Je prenne, si je puis, le temps de sa vengeance ; 12
         Que des ressentiments qu'elle aura contre toi 12
         Je tire un avantage en lui portant ma foi, 12
         Et que cette colère en son âme conçue 12
270 Puisse de mes désirs faciliter l'issue. 12
Alidor
         Si ce joug inhumain, ce passage trompeur, 12
         Ce supplice éternel, ne te fait point de peur, 12
         À moi ne tiendra pas que la beauté que j'aime 12
         Ne me quitte bientôt pour un autre moi-même. 12
275 Tu portes en bon lieu tes désirs amoureux ; 12
         Mais songe que l'hymen fait bien des malheureux. 12
Cléandre
         J'en veux bien faire essai ; mais d'ailleurs, quand j'y pense, 12
         Peut-être seulement le nom d'époux t'offense, 12
         Et tu voudrais qu'un autre…
Alidor
         Ami, que me dis-tu ?
280 Connais mieux Angélique et sa haute vertu ; 12
         Et sache qu'une fille a beau toucher mon âme, 12
         Je ne la connais plus dès l'heure qu'elle est femme. 12
         De mille qu'autrefois tu m'as vu caresser, 12
         En pas une un mari pouvait-il s'offenser ? 12
285 J'évite l'apparence autant comme le crime ; 12
         Je fuis un compliment qui semble illégitime ; 12
         Et le jeu m'en déplaît, quand on fait à tous coups 12
         Causer un médisant et rêver un jaloux. 12
         Encor que dans mon feu mon cœur ne s'intéresse, 12
290 Je veux pouvoir prétendre où ma bouche l'adresse, 12
         Et garder, si je puis, parmi ces fictions, 12
         Un renom aussi pur que mes intentions. 12
         Ami, soupçon à part, et sans plus de réplique, 12
         Si tu veux en ma place être aimé d'Angélique, 12
295 Allons tout de ce pas ensemble imaginer 12
         Les moyens de la perdre et de te la donner, 12
         Et quelle invention sera la plus aisée. 12
Cléandre
         Allons. Ce que j'ai dit n'était que par risée. 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
Angélique
         De cette trahison ton maître est donc l'auteur ? 12
Polymas
300 Assez imprudemment il m'en fait le porteur. 12
         Comme il se rend par là digne qu'on le prévienne, 12
         Je veux bien en faire une en haine de la sienne ; 12
         Et mon devoir, mal propre à de si lâches coups, 12
         Manque aussitôt vers lui que son amour vers vous. 12
Angélique
305 Contre ce que je vois le mien encor s'obstine. 12
         Qu'Alidor ait écrit cette lettre à Clarine, 12
         Et qu'ainsi d'Angélique il se voulût jouer ! 12
Polymas
         Il n'aura pas le front de le désavouer. 12
         Opposez-lui ces traits, battez-le de ses armes : 12
310 Pour s'en pouvoir défendre il lui faudrait des charmes. 12
         Mais surtout cachez-lui ce que je fais pour vous, 12
         Et ne m'exposez point aux traits de son courroux ; 12
         Que je vous puisse encor trahir son artifice, 12
         Et pour mieux vous servir, rester à son service. 12
Angélique
315 Rien ne m'échappera qui te puisse toucher : 12
         Je sais ce qu'il faut dire, et ce qu'il faut cacher. 12
Polymas
         Feignez d'avoir reçu ce billet de Clarine, 12
         Et que…
Angélique
         Ne m'instruis point, et va, qu'il ne devine.
Polymas
         Mais…
Angélique
         Ne réplique plus, et va-t'en.
Polymas
         J'obéis.
Angélique
320 Mes feux, il est donc vrai que l'on vous a trahis ? 12
         Et ceux dont Alidor montrait son âme atteinte 12
         Ne sont plus que fumée, ou n'étaient qu'une feinte ? 12
         Que la foi des amants est un gage pipeur ! 12
         Que leurs serments sont vains, et notre espoir trompeur ! 12
325 Qu'on est peu dans leur cœur pour être dans leur bouche ! 12
         Et que malaisément on sait ce qui les touche ! 12
         Mais voici l'infidèle. Ah ! Qu'il se contraint bien ! 12
SCÈNE II
Alidor
         Puis-je avoir un moment de ton cher entretien ? 12
         Mais j'appelle un moment, de même qu'une année 12
330 Passe entre deux amants pour moins qu'une journée. 12
Angélique
         Avec de tels discours oses-tu m'aborder, 12
         Perfide, et sans rougir peux-tu me regarder ? 12
         As-tu cru que le ciel consentît à ma perte, 12
         Jusqu'à souffrir encor ta lâcheté couverte ? 12
335 Apprends, perfide, apprends que je suis hors d'erreur : 12
         Tes yeux ne me sont plus que des objets d'horreur ; 12
         Je ne suis plus charmée, et mon âme plus saine 12
         N'eut jamais tant d'amour qu'elle a pour toi de haine. 12
Alidor
         Voilà me recevoir avec des compliments 12
340 Qui seraient pour tout autre un peu moins que charmants. 12
         Quel en est le sujet ?
Angélique
         Le sujet ? Lis, parjure ;
         Et puis accuse-moi de te faire une injure ! 12
Alidor
         Clarine, je suis tout à vous ; 8
         Ma liberté vous rend les armes : 8
345 Angélique n'a point de charmes 8
         Pour me défendre de vos coups ; 8
         Ce n'est qu'une idole mouvante ; 8
         Ses yeux sont sans vigueur, sa bouche sans appas : 12
         Alors que je l'aimai, je ne la connus pas ; 12
350 Et de quelques attraits que ce monde vous vante, 12
         Vous devez mes affections 8
         Autant à ses défauts qu'à vos perfections. 12
Angélique
         Eh bien ! Ta perfidie est-elle en évidence ? 12
Alidor
         Est-ce là tant de quoi ?
Angélique
         Tant de quoi ! L'impudence !
355 Après mille serments il me manque de foi, 12
         Et me demande encor si c'est là tant de quoi ! 12
         Change si tu le veux : je n'y perds qu'un volage ; 12
         Mais en m'abandonnant laisse en paix mon visage ; 12
         Oublie avec ta foi ce que j'ai de défauts ; 12
360 N'établis point tes feux sur le peu que je vaux ; 12
         Fais que, sans m'y mêler, ton compliment s'explique, 12
         Et ne le grossis point du mépris d'Angélique. 12
Alidor
         Deux mots de vérité vous mettent bien aux champs ! 12
Angélique
         Ciel, tu ne punis point des hommes si méchants ! 12
365 Ce traître vit encore, il me voit, il respire, 12
         Il m'affronte, il l'avoue, il rit quand je soupire. 12
Alidor
         Vraiment le ciel a tort de ne vous pas donner 12
         Lorsque vous tempêtez, sa foudre à gouverner ; 12
         Il devrait avec vous être d'intelligence. 12
370 Le digne et grand objet d'une haute vengeance ! 12
         Vous traitez du papier avec trop de rigueur. 12
Angélique
         Que n'en puis-je autant faire à ton perfide cœur ! 12
Alidor
         Qui ne vous flatte point puissamment vous irrite. 12
         Pour dire franchement votre peu de mérite, 12
375 Commet-on des forfaits si grands et si nouveaux 12
         Qu'on doive tout à l'heure être mis en morceaux ? 12
         Si ce crime autrement ne saurait se remettre, 12
         Cassez : ceci vous dit encor pis que ma lettre. 12
Angélique
         S'il me dit mes défauts autant ou plus que toi, 12
380 Déloyal, pour le moins il n'en dit rien qu'à moi : 12
         C'est dedans son cristal que je les étudie ; 12
         Mais après il s'en tait, et moi j'y remédie ; 12
         Il m'en donne un avis sans me les reprocher, 12
         Et me les découvrant, il m'aide à les cacher. 12
Alidor
385 Vous êtes en colère, et vous dites des pointes. 12
         Ne présumiez-vous point que j'irais, à mains jointes, 12
         Les yeux enflés de pleurs, et le cœur de soupirs, 12
         Vous faire offre à genoux de mille repentirs ? 12
         Que vous êtes à plaindre étant si fort déçue ! 12
Angélique
390 Insolent ! Ôte-toi pour jamais de ma vue. 12
Alidor
         Me défendre vos yeux après mon changement, 12
         Appelez-vous cela du nom de châtiment ? 12
         Ce n'est que me bannir du lieu de mon supplice ; 12
         Et ce commandement est si plein de justice, 12
395 Que bien que je renonce à vivre sous vos lois, 12
         Je vais vous obéir pour la dernière fois. 12
SCÈNE III
Angélique
         Commandement honteux, où ton obéissance 12
         N'est qu'un signe trop clair de mon peu de puissance, 12
         Où ton bannissement a pour toi des appas, 12
400 Et me devient cruel de ne te l'être pas ! 12
         À quoi se résoudra désormais ma colère, 12
         Si ta punition te tient lieu de salaire ? 12
         Que mon pouvoir me nuit ! Et qu'il m'est cher vendu ! 12
         Voilà ce que me vaut d'avoir trop attendu : 12
405 Je devais prévenir ton outrageux caprice ; 12
         Mon bonheur dépendait de te faire injustice. 12
         Je chasse un fugitif avec trop de raison, 12
         Et lui donne les champs quand il rompt sa prison. 12
         Ah ! Que n'ai-je eu des bras à suivre mon courage ! 12
410 Qu'il m'eût bien autrement réparé cet outrage ! 12
         Que j'eusse retranché de ses propos railleurs ! 12
         Le traître n'eût jamais porté son cœur ailleurs : 12
         Puisqu'il m'était donné, je m'en fusse saisie ; 12
         Et sans prendre conseil que de ma jalousie, 12
415 Puisqu'un autre portrait en efface le mien, 12
         Cent coups auraient chassé ce voleur de mon bien. 12
         Vains projets, vains discours, vaine et fausse allégeance ! 12
         Et mes bras et son cœur manquent à ma vengeance ! 12
         Ciel, qui m'en vois donner de si justes sujets, 12
420 Donne-m'en des moyens, donne-m'en des objets. 12
         Où me dois-je adresser ? Qui doit porter sa peine ? 12
         Qui doit à son défaut m'éprouver inhumaine ? 12
         De mille désespoirs mon cœur est assailli ; 12
         Je suis seule punie, et je n'ai point failli. 12
425 Mais j'ose faire au ciel une injuste querelle ; 12
         Je n'ai que trop failli d'aimer un infidèle, 12
         De recevoir un traître, un ingrat, sous ma loi, 12
         Et trouver du mérite en qui manquait de foi. 12
         Ciel, encore une fois, écoute mon envie : 12
430 Ôte-m'en la mémoire ou le prive de vie ; 12
         Fais que de mon esprit je puisse le bannir, 12
         Ou ne l'avoir que mort dedans mon souvenir. 12
         Que je m'anime en vain contre un objet aimable ! 12
         Tout criminel qu'il est, il me semble adorable ; 12
435 Et mes souhaits, qu'étouffe un soudain repentir, 12
         En demandant sa mort n'y sauraient consentir. 12
         Restes impertinents d'une flamme insensée, 12
         Ennemis de mon heur, sortez de ma pensée, 12
         Ou si vous m'en peignez encore quelques traits, 12
440 Laissez là ses vertus, peignez-moi ses forfaits. 12
SCÈNE IV
Angélique
         Le croirais-tu, Phylis ? Alidor m'abandonne. 12
Phylis
         Pourquoi non ? Je n'y vois rien du tout qui m'étonne, 12
         Rien qui ne soit possible, et de plus fort commun. 12
         La constance est un bien qu'on ne voit en pas un : 12
445 Tout change sous les cieux, mais partout bon remède. 12
Angélique
         Le ciel n'en a point fait au mal qui me possède. 12
Phylis
         Choisis de mes amants, sans t'affliger si fort, 12
         Et n'appréhende pas de me faire grand tort : 12
         J'en pourrais, au besoin, fournir toute la ville, 12
450 Qu'il m'en demeurerait encor plus de deux mille. 12
Angélique
         Tu me ferais mourir avec de tels propos ; 12
         Ah ! Laisse-moi plutôt soupirer en repos, 12
         Ma sœur.
Phylis
         Plût au bon Dieu que tu voulusses l'être !
Angélique
         Eh quoi, tu ris encor ! C'est bien faire paraître… 12
Phylis
455 Que je ne saurais voir d'un visage affligé 12
         Ta cruauté punie, et mon frère vengé. 12
         Après tout, je connais quelle est ta maladie : 12
         Tu vois comme Alidor est plein de perfidie ; 12
         Mais je mets dans deux jours ma tête à l'abandon, 12
460 Au cas qu'un repentir n'obtienne son pardon. 12
Angélique
         Après que cet ingrat me quitte pour Clarine ? 12
Phylis
         De le garder longtemps elle n'a pas la mine, 12
         Et j'estime si peu ces nouvelles amours, 12
         Que je te plége encor son retour dans deux jours ; 12
465 Et lors ne pense pas, quoi que tu te proposes, 12
         Que de tes volontés devant lui tu disposes. 12
         Prépare tes dédains, arme-toi de rigueur, 12
         Une larme, un soupir te percera le cœur ; 12
         Et je serai ravie alors de voir vos flammes 12
470 Brûler mieux que devant, et rejoindre vos âmes. 12
         Mais j'en crains un succès à ta confusion : 12
         Qui change une fois change à toute occasion ; 12
         Et nous verrons toujours, si Dieu le laisse vivre, 12
         Un change, un repentir, un pardon, s'entre-suivre. 12
475 Ce dernier est souvent l'amorce d'un forfait, 12
         Et l'on cesse de craindre un courroux sans effet. 12
Angélique
         Sa faute a trop d'excès pour être rémissible, 12
         Ma sœur ; je ne suis pas de la sorte insensible ; 12
         Et si je présumais que mon trop de bonté 12
480 Pût jamais se résoudre à cette lâcheté, 12
         Qu'un si honteux pardon pût suivre cette offense, 12
         J'en préviendrais le coup, m'en ôtant la puissance. 12
         Adieu : dans la colère où je suis aujourd'hui, 12
         J'accepterais plutôt un barbare que lui. 12
SCÈNE V
Phylis
485 Il faut donc se hâter qu'elle ne refroidisse. 12
         Frère, quelque inconnu t'a fait un bon office : 12
         Il ne tiendra qu'à toi d'être un second Médor ; 12
         On a fait qu'Angélique…
Doraste
         Eh bien ?
Phylis
         Hait Alidor.
Doraste
         Elle hait Alidor ! Angélique !
Phylis
         Angélique
Doraste
490 D'où lui vient cette humeur ? Qui les a mis en pique ? 12
Phylis
         Si tu prends bien ton temps, il y fait bon pour toi. 12
         Va, ne t'amuse point à savoir le pourquoi ; 12
         Parle au père d'abord : tu sais qu'il te souhaite ; 12
         Et s'il ne s'en dédit, tiens l'affaire pour faite. 12
Doraste
495 Bien qu'un si bon avis ne soit à mépriser, 12
         Je crains…
Phylis
         Lysis m'aborde, et tu me veux causer !
         Entre chez Angélique, et pousse ta fortune : 12
         Quand je vois un amant, un frère m'importune. 12
SCÈNE VI
Lysis
         Comme vous le chassez !
Phylis
         Qu'eût-il fait avec nous ?
500 Mon entretien sans lui te semblera plus doux : 12
         Tu pourras t'expliquer avec moins de contrainte, 12
         Me conter de quels feux tu te sens l'âme atteinte, 12
         Et ce que tu croiras propre à te soulager. 12
         Regarde maintenant si je sais t'obliger. 12
Lysis
505 Cette obligation serait bien plus extrême, 12
         Si vous vouliez traiter tous mes rivaux de même ; 12
         Et vous feriez bien plus pour mon contentement, 12
         De souffrir avec vous vingt frères qu'un amant. 12
Phylis
         Nous sommes donc, Lysis, d'une humeur bien contraire : 12
510 J'y souffrirais plutôt cinquante amants qu'un frère ; 12
         Et puisque nos esprits ont si peu de rapport, 12
         Je m'étonne comment nous nous aimons si fort. 12
Lysis
         Vous êtes ma maîtresse, et mes flammes discrètes 12
         Doivent un tel respect aux lois que vous me faites, 12
515 Que pour leur obéir mes sentiments domptés 12
         N'osent plus se régler que sur vos volontés. 12
Phylis
         J'aime des serviteurs qui pour une maîtresse 12
         Souffrent ce qui leur nuit, aiment ce qui les blesse. 12
         Si tu vois quelque jour tes feux récompensés, 12
520 Souviens-toi… Qu'est-ce-ci ? Cléandre, vous passez ? 12
SCÈNE VII
Cléandre
         Il me faut bien passer, puisque la place est prise. 12
Phylis
         Venez : cette raison est de mauvaise mise. 12
         D'un million d'amants je puis flatter les vœux, 12
         Et n'aurais pas l'esprit d'en entretenir deux ? 12
525 Sortez de cette erreur, et souffrant ce partage, 12
         Ne faites pas ici l'entendu davantage. 12
Cléandre
         Le moyen que je sois insensible à ce point ? 12
Phylis
         Quoi ! Pour l'entretenir, ne vous aimé-je point ? 12
Cléandre
         Encor que votre ardeur à la mienne réponde, 12
530 Je ne veux plus d'un bien commun à tout le monde. 12
Phylis
         Si vous nommez ma flamme un bien commun à tous, 12
         Je n'aime, pour le moins, personne plus que vous : 12
         Cela vous doit suffire.
Cléandre
         Oui bien, à des volages
         Qui peuvent en un jour adorer cent visages ; 12
535 Mais ceux dont un objet possède tous les soins, 12
         Se donnant tous entiers, n'en méritent pas moins. 12
Phylis
         De vrai, si vous valiez beaucoup plus que les autres, 12
         Je devrais dédaigner leurs vœux auprès des vôtres ; 12
         Mais mille aussi bien faits ne sont pas mieux traités, 12
540 Et ne murmurent point contre mes volontés. 12
         Est-ce à moi, s'il vous plaît, de vivre à votre mode ? 12
         Votre amour, en ce cas, serait fort incommode ; 12
         Loin de la recevoir, vous me feriez la loi : 12
         Qui m'aime de la sorte, il s'aime, et non pas moi. 12
Lysis
545 Persiste en ton humeur, je te prie, et conseille 12
         À tous nos concurrents d'en prendre une pareille. 12
Cléandre
         Tu seras bientôt seul, s'ils veulent m'imiter. 12
Phylis
         Quoi donc ! C'est tout de bon que tu me veux quitter ? 12
         Tu ne dis mot, rêveur, et pour toute réplique 12
550 Tu tournes tes regards du côté d'Angélique : 12
         Est-elle donc l'objet de tes légèretés ? 12
         Veux-tu faire d'un coup deux infidélités, 12
         Et que dans mon offense Alidor s'intéresse ? 12
         Cléandre, c'est assez de trahir ta maîtresse ; 12
555 Dans ta nouvelle flamme épargne tes amis, 12
         Et ne l'adresse point en lieu qui soit promis. 12
Cléandre
         De la part d'Alidor je vais voir cette belle : 12
         Laisse-m'en avec lui démêler la querelle, 12
         Et ne t'informe point de mes intentions. 12
Phylis
560 Puisqu'il me faut résoudre en mes afflictions, 12
         Et que pour te garder j'ai trop peu de mérite, 12
         Du moins, avant l'adieu, demeurons quitte à quitte ; 12
         Que ce que j'ai du tien je te le rende ici : 12
         Tu m'as offert des vœux, que je t'en offre aussi ; 12
565 Et faisons entre nous toutes choses égales. 12
Lysis
         Et moi, durant ce temps, je garderai les balles ? 12
Phylis
         Je te donne congé d'une heure, si tu veux. 12
Lysis
         Je l'accepte, au hasard de le prendre pour deux. 12
Phylis
         Pour deux, pour quatre, soit : ne crains pas qu'il m'ennuie. 12
SCÈNE VIII
Phylis
570 Mais je ne consens pas cependant qu'on me fuie ; 12
         Tu perds temps d'y tâcher, si tu n'as mon congé. 12
         Inhumain ! Est-ce ainsi que je t'ai négligé ? 12
         Quand tu m'offrais des vœux prenais-je ainsi la fuite, 12
         Et rends-tu la pareille à ma juste poursuite ? 12
575 Avec tant de douceur tu te vis écouter, 12
         Et tu tournes le dos quand je t'en veux conter ! 12
Cléandre
         Va te jouer d'un autre avec tes railleries ; 12
         J'ai l'oreille mal faite à ces galanteries : 12
         Ou cesse de m'aimer, ou n'aime plus que moi. 12
Phylis
580 Je ne t'impose pas une si dure loi : 12
         Avec moi, si tu veux, aime toute la terre, 12
         Sans craindre que jamais je t'en fasse la guerre. 12
         Je reconnais assez mes imperfections ; 12
         Et quelque part que j'aye en tes affections, 12
585 C'est encor trop pour moi ; seulement ne rejette 12
         La parfaite amitié d'une fille imparfaite. 12
Cléandre
         Qui te rend obstinée à me persécuter ? 12
Phylis
         Qui te rend si cruel que de me rebuter ? 12
Cléandre
         Il faut que de tes mains un adieu me délivre. 12
Phylis
590 Si tu sais t'en aller, je saurai bien te suivre ; 12
         Et quelque occasion qui t'amène en ces lieux, 12
         Tu ne lui diras pas grand secret à mes yeux. 12
         Je suis plus incommode encor qu'il ne te semble. 12
         Parlons plutôt d'accord, et composons ensemble. 12
595 Hier un peintre excellent m'apporta mon portrait : 12
         Tandis qu'il t'en demeure encore quelque trait, 12
         Qu'encor tu me connais, et que de ta pensée 12
         Mon image n'est pas tout à fait effacée, 12
         Ne m'en refuse point ton petit jugement. 12
Cléandre
         Je le tiens pour bien fait.
Phylis
600 Plains-tu tant un moment ?
         Et m'attachant à toi, si je te désespère, 12
         À ce prix trouves-tu ta liberté trop chère ? 12
Cléandre
         Allons, puisque autrement je ne te puis quitter, 12
         À tel prix que ce soit il me faut racheter. 12
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
Cléandre
605 En ce point il ressemble à ton humeur volage, 12
         Qu'il reçoit tout le monde avec même visage ; 12
         Mais d'ailleurs ce portrait ne te ressemble pas, 12
         En ce qu'il ne dit mot et ne suit point mes pas. 12
Phylis
         En quoi que désormais ma présence te nuise, 12
610 La civilité veut que je te reconduise. 12
Cléandre
         Mets enfin quelque borne à ta civilité, 12
         Et suivant notre accord me laisse en liberté. 12
SCÈNE II
Doraste
         Tout est gagné, ma sœur : la belle m'est acquise ; 12
         Jamais occasion ne se trouva mieux prise ; 12
         Je possède Angélique.
Cléandre
         Angélique ?
Doraste
615 Oui, tu peux
         Avertir Alidor du succès de mes vœux, 12
         Et qu'au sortir du bal, que je donne chez elle, 12
         Demain un sacré nœud m'unit à cette belle ; 12
         Dis-lui qu'il s'en console. Adieu : je vais pourvoir 12
620 À tout ce qu'il me faut préparer pour ce soir. 12
Phylis
         Ce soir j'ai bien la mine, en dépit de ta glace, 12
         D'en trouver là cinquante à qui donner ta place. 12
         Va-t'en, si bon te semble, ou demeure en ces lieux : 12
         Je ne t'arrêtais pas ici pour tes beaux yeux ; 12
625 Mais jusqu'à maintenant j'ai voulu te distraire, 12
         De peur que ton abord interrompît mon frère. 12
         Quelque fin que tu sois, tiens-toi pour affiné. 12
SCÈNE III
Cléandre
         Ciel ! À tant de malheurs m'aviez-vous destiné ? 12
         Faut-il que d'un dessein si juste que le nôtre 12
630 La peine soit pour nous, et les fruits pour un autre, 12
         Et que notre artifice ait si mal succédé, 12
         Qu'il me dérobe un bien qu'Alidor m'a cédé ? 12
         Officieux ami d'un amant déplorable, 12
         Que tu m'offres en vain cet objet adorable ! 12
635 Qu'en vain de m'en saisir ton adresse entreprend ! 12
         Ce que tu m'as donné, Doraste le surprend. 12
         Tandis qu'il me supplante, une sœur me cajole ; 12
         Elle me tient les mains cependant qu'il me vole. 12
         On me joue, on me brave, on me tue, on s'en rit : 12
640 L'un me vante son heur, l'autre son trait d'esprit ; 12
         L'un et l'autre à la fois me perd, me désespère, 12
         Et je puis épargner ou la sœur ou le frère ! 12
         Être sans Angélique, et sans ressentiment ! 12
         Avec si peu de cœur aimer si puissamment ! 12
645 Cléandre, est-ce un forfait que l'ardeur qui te presse ? 12
         Craignais-tu d'avouer une telle maîtresse ? 12
         Et cachais-tu l'excès de ton affection 12
         Par honte, par dépit, ou par discrétion ? 12
         Pouvais-tu désirer occasion plus belle 12
650 Que le nom d'Alidor à venger ta querelle ? 12
         Si pour tes feux cachés tu n'oses t'émouvoir, 12
         Laisse leurs intérêts, suis ceux de ton devoir. 12
         On supplante Alidor, du moins en apparence, 12
         Et sans ressentiment tu souffres cette offense ! 12
655 Ton courage est muet, et ton bras endormi ! 12
         Pour être amant discret, tu parois lâche ami ! 12
         C'est trop abandonner ta renommée au blâme : 12
         Il faut sauver d'un coup ton honneur et ta flamme, 12
         Et l'un et l'autre ici marchent d'un pas égal ; 12
660 Soutenant un ami, tu t'ôtes un rival. 12
         Ne diffère donc plus ce que l'honneur commande, 12
         Et lui gagne Angélique, afin qu'il te la rende. 12
         Il faut…
SCÈNE IV
Alidor
         Eh bien ! Cléandre, ai-je su t'obliger ?
Cléandre
         Pour m'avoir obligé, que je vais t'affliger ! 12
665 Doraste a pris le temps des dépits d'Angélique. 12
Alidor
         Après ?
Cléandre
         Après cela tu veux que je m'explique ?
Alidor
         Qu'en a-t-il obtenu ?
Cléandre
         Par delà son espoir :
         Il l'épouse demain, lui donne bal ce soir ; 12
         Juge, juge par là si mon mal est extrême. 12
Alidor
         En es-tu bien certain ?
Cléandre
670 J'ai tout su de lui-même.
Alidor
         Que je serais heureux si je ne t'aimais point ! 12
         Ton malheur aurait mis mon bonheur à son point ; 12
         La prison d'Angélique aurait rompu la mienne. 12
         Quelque empire sur moi que son visage obtienne, 12
675 Ma passion fût morte avec sa liberté ; 12
         Et trop vain pour souffrir qu'en sa captivité 12
         Les restes d'un rival m'eussent enchaîné l'âme, 12
         Les feux de son hymen auraient éteint ma flamme. 12
         Pour forcer sa colère à de si doux effets, 12
680 Quels efforts, cher ami, ne me suis-je point faits ! 12
         Malgré tout mon amour, prendre un orgueil farouche, 12
         L'adorer dans le cœur, et l'outrager de bouche ; 12
         J'ai souffert ce supplice, et me suis feint léger, 12
         De honte et de dépit de ne pouvoir changer. 12
685 Et je vois, près du but où je voulais prétendre, 12
         Les fruits de mon travail n'être pas pour Cléandre ! 12
         À ces conditions mon bonheur me déplaît : 12
         Je ne puis être heureux, si Cléandre ne l'est. 12
         Ce que je t'ai promis ne peut être à personne : 12
690 Il faut que je périsse ou que je te le donne. 12
         J'aurai trop de moyens de te garder ma foi ; 12
         Et malgré les destins Angélique est à toi. 12
Cléandre
         Ne trouble point pour moi le repos de ton âme : 12
         Il t'en coûterait trop pour avancer ma flamme. 12
695 Sans que ton amitié fasse un second effort, 12
         Voici de qui j'aurai ma maîtresse ou la mort : 12
         Si Doraste a du cœur, il faut qu'il la défende, 12
         Et que l'épée au poing il la gagne ou la rende. 12
Alidor
         Simple, par le chemin que tu penses tenir, 12
700 Tu la lui peux ôter, mais non pas l'obtenir. 12
         La suite des duels ne fut jamais plaisante : 12
         C'était ces jours passés ce que disait Théante. 12
         Je veux prendre un moyen et plus court et plus seur, 12
         Et sans aucun péril t'en rendre possesseur. 12
705 Va-t'en donc, et me laisse auprès de ta maîtresse 12
         De mon reste d'amour faire jouer l'adresse. 12
Cléandre
         Cher ami…
Alidor
         Va-t'en, dis-je, et par tes compliments
         Cesse de t'opposer à tes contentements : 12
         Désormais en ces lieux tu ne fais que me nuire. 12
Cléandre
710 Je vais donc te laisser ma fortune à conduire. 12
         Adieu : puissé-je avoir les moyens à mon tour 12
         De faire autant pour toi que toi pour mon amour ! 12
Alidor
         Que pour ton amitié je vais souffrir de peine ! 12
         Déjà presque échappé, je rentre dans ma chaîne. 12
715 Il faut encore un coup, m'exposant à ses yeux, 12
         Reprendre de l'amour, afin d'en donner mieux. 12
         Mais reprendre un amour dont je veux me défaire, 12
         Qu'est-ce qu'à mes desseins un chemin tout contraire ? 12
         Allons-y toutefois, puisque je l'ai promis, 12
720 Et que la peine est douce à qui sert ses amis. 12
SCÈNE V
Angélique
         Quel malheur partout m'accompagne ! 8
         Qu'un indiscret hymen me venge à mes dépens ! 12
         Que de pleurs en vain je répands, 8
         Moins pour ce que je perds que pour ce que je gagne ! 12
725 L'un m'est plus doux que l'autre, et j'ai moins de tourment 12
         Du crime d'Alidor que de son châtiment. 12
         Ce traître alluma donc ma flamme ! 8
         Je puis donc consentir à ces tristes accords ! 12
         Hélas ! Par quelques vains efforts 8
730 Que je me fasse jour jusqu'au fond de mon âme, 12
         J'y trouve seulement, afin de me punir, 12
         Le dépit du passé, l'horreur de l'avenir. 12
SCÈNE VI
Angélique
         Où viens-tu, déloyal ? Avec quelle impudence 12
         Oses-tu redoubler mes maux par ta présence ! 12
735 Qui te donne le front de surprendre mes pleurs ? 12
         Cherches-tu de la joie à même mes douleurs ? 12
         Et peux-tu conserver une âme assez hardie 12
         Pour voir ce qu'à mon cœur coûte ta perfidie ? 12
         Après que tu m'as fait un insolent aveu 12
740 De n'avoir plus pour moi ni de foi ni de feu, 12
         Tu te mets à genoux, et tu veux, misérable, 12
         Que ton feint repentir m'en donne un véritable ? 12
         Va, va, n'espère rien de tes submissions ; 12
         Porte-les à l'objet de tes affections ; 12
745 Ne me présente plus les traits qui m'ont déçue ; 12
         N'attaque point mon cœur en me blessant la vue. 12
         Penses-tu que je sois, après ton changement, 12
         Ou sans ressouvenir, ou sans ressentiment ? 12
         S'il te souvient encor de ton brutal caprice, 12
750 Dis-moi, que viens-tu faire au lieu de ton supplice ? 12
         Garde un exil si cher à tes légèretés : 12
         Je ne veux plus savoir de toi mes vérités. 12
         Quoi ? Tu ne me dis mot ! Crois-tu que ton silence 12
         Puisse de tes discours réparer l'insolence ? 12
755 Des pleurs effacent-ils un mépris si cuisant ? 12
         Et ne t'en dédis-tu, traître, qu'en te taisant ? 12
         Pour triompher de moi veux-tu, pour toutes armes, 12
         Employer des soupirs et de muettes larmes ? 12
         Sur notre amour passé c'est trop te confier ; 12
760 Du moins dis quelque chose à te justifier ; 12
         Demande le pardon que tes regards m'arrachent ; 12
         Explique leurs discours, dis-moi ce qu'ils me cachent. 12
         Que mon courroux est faible ! Et que leurs traits puissants 12
         Rendent des criminels aisément innocents ! 12
765 Je n'y puis résister, quelque effort que je fasse ; 12
         Et de peur de me rendre, il faut quitter la place. 12
Alidor
         Quoi ! Votre amour renaît, et vous m'abandonnez ! 12
         C'est bien là me punir quand vous me pardonnez. 12
         Je sais ce que j'ai fait, et qu'après tant d'audace 12
770 Je ne mérite pas de jouir de ma grâce ; 12
         Mais demeurez du moins, tant que vous ayez su 12
         Que par un feint mépris votre amour fut déçu, 12
         Que je vous fus fidèle en dépit de ma lettre ; 12
         Qu'en vos mains seulement on la devait remettre ; 12
775 Que mon dessein n'allait qu'à voir vos mouvements, 12
         Et juger de vos feux par vos ressentiments. 12
         Dites, quand je la vis entre vos mains remise, 12
         Changeai-je de couleur ? Eus-je quelque surprise ? 12
         Ma parole plus ferme et mon port assuré 12
780 Ne vous montraient-ils pas un esprit préparé ? 12
         Que Clarine vous die, à la première vue 12
         Si jamais de mon change elle s'est aperçue. 12
         Ce mauvais compliment flattait mal ses appas : 12
         Il vous faisait outrage, et ne l'obligeait pas ; 12
785 Et ses termes piquants, mal conçus pour lui plaire, 12
         Au lieu de son amour, cherchaient votre colère. 12
Angélique
         Cesse de m'éclaircir sur ce triste secret ; 12
         En te montrant fidèle, il accroît mon regret : 12
         Je perds moins, si je crois ne perdre qu'un volage, 12
790 Et je ne puis sortir d'erreur qu'à mon dommage. 12
         Que me sert de savoir que tes vœux sont constants ? 12
         Que te sert d'être aimé, quand il n'en est plus temps ? 12
Alidor
         Aussi je ne viens pas pour regagner votre âme : 12
         Préférez-moi Doraste, et devenez sa femme. 12
795 Je vous viens, par ma mort, en donner le pouvoir : 12
         Moi vivant, votre foi ne le peut recevoir ; 12
         Elle m'est engagée, et quoi que l'on vous die, 12
         Sans crime elle ne peut durer moins que ma vie. 12
         Mais voici qui vous rend l'une et l'autre à la fois. 12
Angélique
800 Ah ! Ce cruel discours me réduit aux abois. 12
         Ma colère a rendu ma perte inévitable, 12
         Et je déteste en vain ma faute irréparable. 12
Alidor
         Si vous avez du cœur, on la peut réparer. 12
Angélique
         On nous doit dès demain pour jamais séparer : 12
805 Que puis-je à de tels maux appliquer pour remède ? 12
Alidor
         Ce qu'ordonne l'amour aux âmes qu'il possède. 12
         Si vous m'aimez encor, vous saurez dès ce soir 12
         Rompre les noirs effets d'un juste désespoir. 12
         Quittez avec le bal vos malheurs pour me suivre, 12
810 Ou soudain à vos yeux je vais cesser de vivre. 12
         Mettrez-vous en ma mort votre contentement ? 12
Angélique
         Non, mais que dira-t-on d'un tel emportement ? 12
Alidor
         Est-ce là donc le prix de vous avoir servie ? 12
         Il y va de votre heur, il y va de ma vie, 12
815 Et vous vous arrêtez à ce qu'on en dira ! 12
         Mais faites désormais tout ce qu'il vous plaira : 12
         Puisque vous consentez plutôt à vos supplices 12
         Qu'à l'unique moyen de payer mes services, 12
         Ma mort va me venger de votre peu d'amour ; 12
820 Si vous n'êtes à moi, je ne veux plus du jour. 12
Angélique
         Retiens ce coup fatal ; me voilà résolue : 12
         Use sur tout mon cœur de puissance absolue : 12
         Puisqu'il est tout à toi, tu peux tout commander ; 12
         Et contre nos malheurs j'ose tout hasarder. 12
825 Cet éclat du dehors n'a rien qui m'embarrasse ; 12
         Mon honneur seulement te demande une grâce : 12
         Accorde à ma pudeur que deux mots de ta main 12
         Puissent justifier ma fuite et ton dessein ; 12
         Que mes parents surpris trouvent ici ce gage, 12
830 Qui les rende assurés d'un heureux mariage, 12
         Et que je sauve ainsi ma réputation 12
         Par la sincérité de ton intention. 12
         Ma faute en sera moindre, et mon trop de constance 12
         Paraîtra seulement fuir une violence. 12
Alidor
835 Enfin par ce dessein vous me ressuscitez : 12
         Agissez pleinement dessus mes volontés. 12
         J'avais pour votre honneur la même inquiétude, 12
         Et ne pourrais d'ailleurs qu'avec ingratitude, 12
         Voyant ce que pour moi votre flamme résout, 12
840 Dénier quelque chose à qui m'accorde tout. 12
         Donnez-moi : sur-le-champ je vous veux satisfaire. 12
Angélique
         Il vaut mieux que l'effet à tantôt se diffère. 12
         Je manque ici de tout, et j'ai le cœur transi 12
         De crainte que quelqu'un ne te découvre ici. 12
845 Mon dessein généreux fait naître cette crainte ; 12
         Depuis qu'il est formé, j'en ai senti l'atteinte. 12
         Quitte-moi, je te prie, et coule-toi sans bruit. 12
Alidor
         Puisque vous le voulez, adieu, jusqu'à minuit. 12
Angélique
         Que promets-tu, pauvre aveuglée ? 8
850 À quoi t'engage ici ta folle passion ? 12
         Et de quelle indiscrétion 8
         Ne s'accompagne point ton ardeur déréglée ? 12
         Tu cours à ta ruine, et vas tout hasarder 12
         Sur la foi d'un amant qui n'en saurait garder. 12
855 Je me trompe, il n'est point volage ; 8
         J'ai vu sa fermeté, j'en ai cru ses soupirs ; 12
         Et si je flatte mes désirs, 8
         Une si douce erreur n'est qu'à mon avantage. 12
         Me manquât-il de foi, je la lui dois garder, 12
860 Et pour perdre Doraste il faut tout hasarder. 12
Alidor
         Cléandre, elle est à toi ; j'ai fléchi son courage. 12
         Que ne peut l'artifice, et le fard du langage ? 12
         Et si pour un ami ces effets je produis, 12
         Lorsque j'agis pour moi, qu'est-ce que je ne puis ? 12
SCÈNE VII
Phylis
865 Alidor à mes yeux sort de chez Angélique, 12
         Comme s'il y gardait encor quelque pratique ; 12
         Et même, à son visage, il semble assez content. 12
         Aurait-il regagné cet esprit inconstant ? 12
         Oh ! Qu'il ferait bon voir que cette humeur volage 12
870 Deux fois en moins d'une heure eût changé de courage ! 12
         Que mon frère en tiendrait, s'ils s'étaient mis d'accord ! 12
         Il faut qu'à le savoir je fasse mon effort. 12
         Ce soir, je sonderai les secrets de son âme ; 12
         Et si son entretien ne me trahit sa flamme, 12
875 J'aurai l'œil de si près dessus ses actions, 12
         Que je m'éclaircirai de ses intentions. 12
SCÈNE VIII
Phylis
         Quoi ! Lysis, ta retraite est de peu de durée ! 12
Lysis
         L'heure de mon congé n'est qu'à peine expirée ; 12
         Mais vous voyant ici sans frère et sans amant… 12
Phylis
880 N'en présume pas mieux pour ton contentement. 12
Lysis
         Et d'où vient à Phylis une humeur si nouvelle ? 12
Phylis
         Vois-tu, je ne sais quoi me brouille la cervelle. 12
         Va, ne me conte rien de ton affection : 12
         Elle en aurait fort peu de satisfaction. 12
Lysis
885 Cependant sans parler il faut que je soupire ? 12
Phylis
         Réserve pour le bal ce que tu me veux dire. 12
Lysis
         Le bal, où le tient-on ?
Phylis
         Là dedans.
Lysis
         Il suffit ;
         De votre bon avis je ferai mon profit. 12
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
Alidor
         Attends, sans faire bruit, que je t'en avertisse. 12
890 Enfin la nuit s'avance, et son voile propice 12
         Me va faciliter le succès que j'attends 12
         Pour rendre heureux Cléandre, et mes désirs contents. 12
         Mon cœur, las de porter un joug si tyrannique, 12
         Ne sera plus qu'une heure esclave d'Angélique. 12
895 Je vais faire un ami possesseur de mon bien : 12
         Aussi dans son bonheur je rencontre le mien. 12
         C'est moins pour l'obliger que pour me satisfaire, 12
         Moins pour le lui donner qu'afin de m'en défaire. 12
         Ce trait paraîtra lâche et plein de trahison ; 12
900 Mais cette lâcheté m'ouvrira ma prison. 12
         Je veux bien à ce prix avoir l'âme traîtresse, 12
         Et que ma liberté me coûte une maîtresse. 12
         Que lui fais-je, après tout, qu'elle n'ait mérité, 12
         Pour avoir malgré moi fait ma captivité ? 12
905 Qu'on ne m'accuse point d'aucune ingratitude : 12
         Ce n'est que me venger d'un an de servitude, 12
         Que rompre son dessein, comme elle a fait le mien, 12
         Qu'user de mon pouvoir, comme elle a fait du sien, 12
         Et ne lui pas laisser un si grand avantage 12
910 De suivre son humeur, et forcer mon courage. 12
         Le forcer ! Mais, hélas ! Que mon consentement 12
         Par un si doux effort fut surpris aisément ! 12
         Quel excès de plaisirs goûta mon imprudence 12
         Avant que réfléchir sur cette violence ! 12
915 Examinant mon feu, qu'est-ce que je ne perds ? 12
         Et qu'il m'est cher vendu de connaître mes fers ! 12
         Je soupçonne déjà mon dessein d'injustice, 12
         Et je doute s'il est ou raison ou caprice. 12
         Je crains un pire mal après ma guérison, 12
920 Et d'aller au supplice en rompant ma prison. 12
         Alidor, tu consens qu'un autre la possède ! 12
         Tu t'exposes sans crainte à des maux sans remède ! 12
         Ne romps point les effets de son intention, 12
         Et laisse un libre cours à ton affection : 12
925 Fais ce beau coup pour toi ; suis l'ardeur qui te presse. 12
         Mais trahir ton ami ! Mais trahir ta maîtresse ! 12
         Je n'en veux obliger pas un à me haïr, 12
         Et ne sais qui des deux, ou servir, ou trahir. 12
         Quoi ! Je balance encor, je m'arrête, je doute ! 12
930 Mes résolutions, qui vous met en déroute ? 12
         Revenez, mes desseins, et ne permettez pas 12
         Qu'on triomphe de vous avec un peu d'appas. 12
         En vain pour Angélique ils prennent la querelle ; 12
         Cléandre, elle est à toi, nous sommes deux contre elle. 12
935 Ma liberté conspire avecque tes ardeurs ; 12
         Les miennes désormais vont tourner en froideurs ; 12
         Et lassé de souffrir un si rude servage, 12
         J'ai l'esprit assez fort pour combattre un visage. 12
         Ce coup n'est qu'un effet de générosité, 12
940 Et je ne suis honteux que d'en avoir douté. 12
         Amour, que ton pouvoir tâche en vain de paraître ! 12
         Fuis, petit insolent, je veux être le maître : 12
         Il ne sera pas dit qu'un homme tel que moi, 12
         En dépit qu'il en ait, obéisse à ta loi. 12
945 Je ne me résoudrai jamais à l'hyménée 12
         Que d'une volonté franche et déterminée, 12
         Et celle à qui ses nœuds m'uniront pour jamais 12
         M'en sera redevable, et non à ses attraits ; 12
         Et ma flamme…
SCÈNE II
Cléandre
         Alidor !
Alidor
         Qui m'appelle ?
Cléandre
         Cléandre
Alidor
         Tu t'avances trop tôt.
Cléandre
950 Je me lasse d'attendre.
Alidor
         Laisse-moi, cher ami, le soin de t'avertir 12
         En quel temps de ce coin il te faudra sortir. 12
Cléandre
         Minuit vient de sonner, et par expérience 12
         Tu sais comme l'amour est plein d'impatience. 12
Alidor
955 Va donc tenir tout prêt à faire un si beau coup : 12
         Ce que nous attendons ne peut tarder beaucoup. 12
         Je livre entre tes mains cette belle maîtresse, 12
         Sitôt que j'aurai pu lui rendre ta promesse : 12
         Sans lumière, et d'ailleurs s'assurant en ma foi, 12
960 Rien ne l'empêchera de la croire de moi. 12
         Après, achève seul ; je ne puis sans supplice 12
         Forcer ici mon bras à te faire service ; 12
         Et mon reste d'amour, en cet enlèvement, 12
         Ne peut contribuer que mon consentement. 12
Cléandre
         Ami, ce m'est assez.
Alidor
965 Va donc là-bas attendre
         Que je te donne avis du temps qu'il faudra prendre. 12
         Cléandre, encore un mot : pour de pareils exploits 12
         Nous nous ressemblons mal et de taille et de voix ; 12
         Angélique soudain pourra te reconnaître ; 12
970 Regarde après ses cris si tu serais le maître. 12
Cléandre
         Ma main dessus sa bouche y saura trop pourvoir. 12
Alidor
         Ami, séparons-nous, je pense l'entrevoir. 12
Cléandre
         Adieu. Fais promptement.
SCÈNE III
Angélique
         Que la nuit est obscure !
         Alidor n'est pas loin, j'entends quelque murmure. 12
Alidor
975 De peur d'être connu, je défends à mes gens 12
         De paraître en ces lieux avant qu'il en soit temps. 12
         Tenez.
Angélique
         Je prends sans lire ; et ta foi m'est si claire,
         Que je la prends bien moins pour moi que pour mon père ; 12
         Je la porte à ma chambre : épargnons les discours ; 12
         Fais avancer tes gens, et dépêche.
Alidor
980 J'y cours.
         Lorsque de son honneur je lui rends l'assurance, 12
         C'est quand je trompe mieux sa crédule espérance ; 12
         Mais puisqu'au lieu de moi je lui donne un ami, 12
         À tout prendre, ce n'est la tromper qu'à demi. 12
SCÈNE IV
Phylis
985 Angélique ! C'est fait, mon frère en a dans l'aile. 12
         La voyant échapper, je courais après elle ; 12
         Mais un maudit galant m'est venu brusquement 12
         Servir à la traverse un mauvais compliment, 12
         Et par ses vains discours m'embarrasser de sorte 12
990 Qu'Angélique à son aise a su gagner la porte. 12
         Sa perte est assurée, et le traître Alidor 12
         La posséda jadis, et la possède encor. 12
         Mais jusques à ce point serait-elle imprudente ? 12
         Il n'en faut point douter, sa perte est évidente ; 12
995 Le cœur me le disait, le voyant en sortir, 12
         Et mon frère dès lors se devait avertir. 12
         Je te trahis, mon frère, et par ma négligence, 12
         Étant sans y penser de leur intelligence… 12
SCÈNE V
Alidor
         On l'enlève, et mon cœur, surpris d'un vain regret, 12
1000 Fait à ma perfidie un reproche secret ; 12
         Il tient pour Angélique, il la suit, le rebelle ! 12
         Parmi mes trahisons il veut être fidèle ; 12
         Je le sens, malgré moi de nouveaux feux épris, 12
         Refuser de ma main sa franchise à ce prix, 12
1005 Désavouer mon crime, et pour mieux s'en défendre, 12
         Me demander son bien, que je cède à Cléandre. 12
         Hélas ! Qui me prescrit cette brutale loi 12
         De payer tant d'amour avec si peu de foi ? 12
         Qu'envers cette beauté ma flamme est inhumaine ! 12
1010 Si mon feu la trahit, que lui ferait ma haine ? 12
         Juge, juge, Alidor, en quelle extrémité 12
         La va précipiter ton infidélité. 12
         Écoute ses soupirs, considère ses larmes, 12
         Laisse-toi vaincre enfin à de si fortes armes, 12
1015 Et va voir si Cléandre, à qui tu sers d'appui, 12
         Pourra faire pour toi ce que tu fais pour lui. 12
         Mais mon esprit s'égare, et quoi qu'il se figure, 12
         Faut-il que je me rende à des pleurs en peinture, 12
         Et qu'Alidor, de nuit plus faible que de jour, 12
1020 Redonne à la pitié ce qu'il ôte à l'amour ? 12
         Ainsi donc mes desseins se tournent en fumée ! 12
         J'ai d'autres repentirs que de l'avoir aimée ! 12
         Suis-je encore Alidor après ces sentiments ? 12
         Et ne pourrai-je enfin régler mes mouvements ? 12
1025 Vaine compassion des douleurs d'Angélique, 12
         Qui penses triompher d'un cœur mélancolique, 12
         Téméraire avorton d'un impuissant remords, 12
         Va, va porter ailleurs tes débiles efforts. 12
         Après de tels appas, qui ne m'ont pu séduire, 12
1030 Qui te fait espérer ce qu'ils n'ont su produire ? 12
         Pour un méchant soupir que tu m'as dérobé, 12
         Ne me présume pas tout à fait succombé : 12
         Je sais trop maintenir ce que je me propose, 12
         Et souverain sur moi, rien que moi n'en dispose. 12
1035 En vain un peu d'amour me déguise en forfait 12
         Du bien que je me veux le généreux effet : 12
         De nouveau j'y consens, et prêt à l'entreprendre… 12
SCÈNE VI
Angélique
         Je demande pardon de t'avoir fait attendre, 12
         D'autant qu'en l'escalier on faisait quelque bruit, 12
1040 Et qu'un peu de lumière en effaçait la nuit : 12
         Je n'osais avancer, de peur d'être aperçue. 12
         Allons, tout est-il prêt ? Personne ne m'a vue : 12
         De grâce, dépêchons, c'est trop perdre de temps, 12
         Et les moments ici nous sont trop importants ; 12
1045 Fuyons vite, et craignons les yeux d'un domestique. 12
         Quoi ! Tu ne réponds point à la voix d'Angélique ? 12
Alidor
         Angélique ! Mes gens vous viennent d'enlever ; 12
         Qui vous a fait sitôt de leurs mains vous sauver ? 12
         Quel soudain repentir, quelle crainte de blâme, 12
1050 Et quelle ruse enfin vous dérobe à ma flamme ? 12
         Ne vous suffit-il point de me manquer de foi, 12
         Sans prendre encor plaisir à vous jouer de moi ? 12
Angélique
         Que tes gens cette nuit m'ayent vue ou saisie ! 12
         N'ouvre point ton esprit à cette fantaisie. 12
Alidor
1055 Autant que l'ont permis les ombres de la nuit, 12
         Je l'ai vu de mes yeux.
Angélique
         Tes yeux t'ont donc séduit ;
         Et quelque autre sans doute, après moi descendue, 12
         Se trouve entre les mains dont j'étais attendue. 12
         Mais, ingrat, pour toi seul j'abandonne ces lieux, 12
1060 Et tu n'accompagnais ma fuite que des yeux ! 12
         Pour marque d'un amour que je croyais extrême, 12
         Tu remets ma conduite à d'autres qu'à toi-même ! 12
         Je suis donc un larcin indigne de tes mains ? 12
Alidor
         Quand vous aurez appris le fond de mes desseins, 12
1065 Vous n'attribuerez plus, voyant mon innocence, 12
         À peu d'affection l'effet de ma prudence. 12
Angélique
         Pour ôter tout soupçon et tromper ton rival, 12
         Tu diras qu'il fallait te montrer dans le bal. 12
         Faible ruse !
Alidor
         Ajoutez et vaine, et sans adresse,
1070 Puisque je ne pouvais démentir ma promesse. 12
Angélique
         Quel était donc ton but ?
Alidor
         D'attendre ici le bruit
         Que les premiers soupçons auront bientôt produit, 12
         Et d'un autre côté me jetant à la fuite, 12
         Divertir de vos pas leur plus chaude poursuite. 12
Angélique
1075 Mais enfin, Alidor, tes gens se sont mépris ? 12
Alidor
         Dans ce coup de malheur, et confus, et surpris, 12
         Je vois tous mes desseins succéder à ma honte ; 12
         Mais il me faut donner quelque ordre à ce méconte : 12
         Permettez…
Angélique
         Cependant, à qui me laisses-tu ?
1080 Tu frustres donc mes vœux de l'espoir qu'ils ont eu, 12
         Et ton manque d'amour, de mes malheurs complice, 12
         M'abandonnant ici, me livre à mon supplice ! 12
         L'hymen (ah ! Ce mot seul me réduit aux abois ! ) 12
         D'un amant odieux me va soumettre aux lois ; 12
1085 Et tu peux m'exposer à cette tyrannie ! 12
         De l'erreur de tes gens je me verrai punie ! 12
Alidor
         Nous préserve le ciel d'un pareil désespoir ! 12
         Mais votre éloignement n'est plus en mon pouvoir. 12
         J'en ai manqué le coup ; et, ce que je regrette, 12
1090 Mon carrosse est parti, mes gens ont fait retraite. 12
         À Paris, et de nuit, une telle beauté, 12
         Suivant un homme seul, est mal en sûreté : 12
         Doraste, ou par malheur quelque rencontre pire, 12
         Me pourrait arracher le trésor où j'aspire : 12
1095 Évitons ces périls en différant d'un jour. 12
Angélique
         Tu manques de courage aussi bien que d'amour, 12
         Et tu me fais trop voir par ta bizarrerie 12
         Le chimérique effet de ta poltronnerie. 12
         Alidor (quel amant ! ) n'ose me posséder. 12
Alidor
1100 Un bien si précieux se doit-il hasarder ? 12
         Et ne pouvez-vous point d'une seule journée 12
         Retarder le malheur de ce triste hyménée ? 12
         Peut-être le désordre et la confusion 12
         Qui naîtront dans le bal de cette occasion 12
1105 Le remettront pour vous ; et l'autre nuit, je jure… 12
Angélique
         Que tu seras encore ou timide ou parjure. 12
         Quand tu m'as résolue à tes intentions, 12
         Lâche, t'ai-je opposé tant de précautions ? 12
         Tu m'adores, dis-tu ? Tu le fais bien paraître, 12
1110 Rejetant mon bonheur ainsi sur un peut-être. 12
Alidor
         Quoi qu'ose mon amour appréhender pour vous, 12
         Puisque vous le voulez, fuyons, je m'y résous ; 12
         Et malgré ces périls… Mais on ouvre la porte : 12
         C'est Doraste qui sort, et nous suit à main-forte. 12
SCÈNE VII
Doraste
1115 Quoi ! Ne m'attendre pas ? C'est trop me dédaigner ; 12
         Je ne viens qu'à dessein de vous accompagner ; 12
         Car vous n'entreprenez si matin ce voyage 12
         Que pour vous préparer à notre mariage. 12
         Encor que vous partiez beaucoup devant le jour, 12
1120 Vous ne serez jamais assez tôt de retour ; 12
         Vous vous éloignez trop, vu que l'heure nous presse. 12
         Infidèle ! Est-ce là me tenir ta promesse ? 12
Angélique
         Eh bien ! C'est te trahir. Penses-tu que mon feu 12
         D'un généreux dessein te fasse un désaveu ? 12
1125 Je t'acquis par dépit et perdrais avec joie. 12
         Mon désespoir à tous m'abandonnait en proie, 12
         Et lorsque d'Alidor je me vis outrager, 12
         Je fis armes de tout afin de me venger. 12
         Tu t'offris par hasard, je t'acceptai de rage ; 12
1130 Je te donnai son bien, et non pas mon courage. 12
         Ce change à mon courroux jetait un faux appas ; 12
         Je le nommais sa peine, et c'était mon trépas : 12
         Je prenais pour vengeance une telle injustice, 12
         Et dessous ses couleurs j'adorais mon supplice. 12
1135 Aveugle que j'étais ! Mon peu de jugement 12
         Ne se laissait guider qu'à mon ressentiment. 12
         Mais depuis, Alidor m'a fait voir que son âme, 12
         En feignant un mépris, n'avait pas moins de flamme. 12
         Il a repris mon cœur en me rendant les yeux ; 12
1140 Et soudain mon amour m'a fait haïr ces lieux. 12
Doraste
         Tu suivais Alidor !
Angélique
         Ta funeste arrivée,
         En arrêtant mes pas, de ce bien m'a privée ; 12
         Mais si…
Doraste
         Tu le suivais !
Angélique
         Oui : fais tous tes efforts ;
         Lui seul aura mon cœur, tu n'auras que le corps. 12
Doraste
1145 Impudente, effrontée autant comme traîtresse, 12
         De ce cher Alidor tiens-tu cette promesse ? 12
         Est-elle de sa main, parjure ? De bon cœur 12
         J'aurais cédé ma place à ce premier vainqueur ; 12
         Mais suivre un inconnu ! Me quitter pour Cléandre ! 12
Angélique
         Pour Cléandre !
Doraste
1150 J'ai tort ; je tâche à te surprendre.
         Vois ce qu'en te cherchant m'a donné le hasard ; 12
         C'est ce que dans ta chambre a laissé ton départ : 12
         C'est là qu'au lieu de toi j'ai trouvé sur ta table 12
         De ta fidélité la preuve indubitable. 12
1155 Lis, mais ne rougis point, et me soutiens encor 12
         Que tu ne fuis ces lieux que pour suivre Alidor. 12
         Angélique, reçois ce gage 8
         De la foi que je te promets, 8
         Qu'un prompt et sacré mariage 8
1160 Unira nos jours désormais. 8
         Quittons ces lieux, chère maîtresse ; 8
         Rien ne peut que ta fuite assurer mon bonheur ; 12
         Mais laisse aux tiens cette promesse 8
         Pour sûreté de ton honneur, 8
1165 Afin qu'ils en puissent apprendre 8
         Que tu suis ton mari lorsque tu suis Cléandre. 12
Angélique
         Que je suis mon mari lorsque je suis Cléandre ? 12
         Alidor est perfide, ou Doraste imposteur. 12
         Je vois la trahison, et doute de l'auteur. 12
1170 Mais, pour m'en éclaircir, ce billet doit suffire ; 12
         Je le pris d'Alidor, et le pris sans le lire ; 12
         Et puisqu'à m'enlever son bras se refusait, 12
         Il ne prétendait rien au larcin qu'il faisait. 12
         Le traître ! J'étais donc destinée à Cléandre ! 12
1175 Hélas ! Mais qu'à propos le ciel l'a fait méprendre, 12
         Et ne consentant point à ses lâches desseins, 12
         Met au lieu d'Angélique une autre entre ses mains ! 12
Doraste
         Que parles-tu d'une autre en ta place ravie ? 12
Angélique
         J'en ignore le nom, mais elle m'a suivie, 12
1180 Et ceux qui m'attendaient dans l'ombre de la nuit… 12
Doraste
         C'en est assez, mes yeux du reste m'ont instruit : 12
         Autre n'est que Phylis entre leurs mains tombée ; 12
         Après toi de la salle elle s'est dérobée. 12
         J'arrête une maîtresse, et je perds une sœur ; 12
1185 Mais allons promptement après le ravisseur. 12
SCÈNE VIII
Angélique
         Dure condition de mon malheur extrême ! 12
         Si j'aime, on me trahit ; je trahis, si l'on m'aime. 12
         Qu'accuserai-je ici d'Alidor ou de moi ? 12
         Nous manquons l'un et l'autre également de foi. 12
1190 Si j'ose l'appeler lâche, traître, parjure, 12
         Ma rougeur aussitôt prendra part à l'injure ; 12
         Et les mêmes couleurs qui peindront ses forfaits 12
         Des miens en même temps exprimeront les traits. 12
         Mais quel aveuglement nos deux crimes égale, 12
1195 Puisque c'est pour lui seul que je suis déloyale ? 12
         L'amour m'a fait trahir (qui n'en trahirait pas ? ), 12
         Et la trahison seule a pour lui des appas. 12
         Son crime est sans excuse, et le mien pardonnable : 12
         Il est deux fois, que dis-je ? Il est le seul coupable ; 12
1200 Il m'a prescrit la loi, je n'ai fait qu'obéir ; 12
         Il me trahit lui-même, et me force à trahir. 12
         Déplorable Angélique, en malheurs sans seconde, 12
         Que veux-tu désormais, que peux-tu faire au monde, 12
         Si ton ardeur sincère et ton peu de beauté 12
1205 N'ont pu te garantir d'une déloyauté ? 12
         Doraste tient ta foi ; mais si ta perfidie 12
         À jusqu'à te quitter son âme refroidie, 12
         Suis, suis dorénavant de plus saines raisons, 12
         Et sans plus t'exposer à tant de trahisons, 12
1210 Puisque de ton amour on fait si peu de conte, 12
         Va cacher dans un cloître et tes pleurs et ta honte. 12
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
Cléandre
         Accordez-moi ma grâce avant qu'entrer chez vous. 12
Phylis
         Vous voulez donc enfin d'un bien commun à tous ? 12
         Craignez-vous qu'à vos feux ma flamme ne réponde ? 12
1215 Et puis-je vous haïr, si j'aime tout le monde ? 12
Cléandre
         Votre bel esprit raille, et pour moi seul cruel, 12
         Du rang de vos amants sépare un criminel : 12
         Toutefois mon amour n'est pas moins légitime, 12
         Et mon erreur du moins me rend vers vous sans crime. 12
1220 Soyez, quoi qu'il en soit, d'un naturel plus doux : 12
         L'amour a pris le soin de me punir pour vous ; 12
         Les traits que cette nuit il trempait de vos larmes 12
         Ont triomphé d'un cœur invincible à vos charmes. 12
Phylis
         Puisque vous ne m'aimez que par punition, 12
1225 Vous m'obligez fort peu de cette affection. 12
Cléandre
         Après votre beauté sans raison négligée, 12
         Il me punit bien moins qu'il ne vous a vengée. 12
         Avez-vous jamais vu dessein plus renversé ? 12
         Quand j'ai la force en main, je me trouve forcé ; 12
1230 Je crois prendre une fille, et suis pris par une autre ; 12
         J'ai tout pouvoir sur vous, et me remets au vôtre ; 12
         Angélique me perd, quand je crois l'acquérir ; 12
         Je gagne un nouveau mal, quand je pense guérir. 12
         Dans un enlèvement je hais la violence ; 12
1235 Je suis respectueux après cette insolence ; 12
         Je commets un forfait, et n'en saurais user ; 12
         Je ne suis criminel que pour m'en accuser. 12
         Je m'expose à ma peine, et négligeant ma fuite, 12
         Aux vôtres offensés j'épargne la poursuite. 12
1240 Ce que j'ai pu ravir, je viens le demander ; 12
         Et pour vous devoir tout, je veux tout hasarder. 12
Phylis
         Vous ne me devrez rien, du moins si j'en suis crue ; 12
         Et si mes propres yeux vous donnent dans la vue, 12
         Si votre propre cœur soupire après ma main, 12
1245 Vous courez grand hasard de soupirer en vain. 12
         Toutefois après tout, mon humeur est si bonne 12
         Que je ne puis jamais désespérer personne. 12
         Sachez que mes désirs, toujours indifférents, 12
         Iront sans résistance au gré de mes parents ; 12
1250 Leur choix sera le mien : c'est vous parler sans feinte. 12
Cléandre
         Je vois de leur côté mêmes sujets de crainte : 12
         Si vous me refusez, m'écouteront-ils mieux ? 12
Phylis
         Le monde vous croit riche, et mes parents sont vieux. 12
Cléandre
         Puis-je sur cet espoir…
Phylis
         C'est assez vous en dire.
SCÈNE II
Alidor
1255 Cléandre a-t-il enfin ce que son cœur désire ? 12
         Et ses amours, changés par un heureux hasard, 12
         De celui de Phylis ont-ils pris quelque part ? 12
Cléandre
         Cette nuit tu l'as vue en un mépris extrême. 12
         Et maintenant, ami, c'est encore elle-même : 12
1260 Son orgueil se redouble étant en liberté, 12
         Et devient plus hardi d'agir en sûreté. 12
         J'espère toutefois, à quelque point qu'il monte, 12
         Qu'à la fin…
Phylis
         Cependant que vous lui rendrez conte,
         Je vais voir mes parents, que ce coup de malheur 12
1265 À mon occasion accable de douleur. 12
         Je n'ai tardé que trop à les tirer de peine. 12
Alidor
         Est-ce donc tout de bon qu'elle t'est inhumaine ? 12
Cléandre
         Il la faut suivre. Adieu. Je te puis assurer 12
         Que je n'ai pas sujet de me désespérer. 12
1270 Va voir ton Angélique, et la compte pour tienne, 12
         Si tu la vois d'humeur qui ressemble à la sienne, 12
Alidor
         Tu me la rends enfin ?
Cléandre
         Doraste tient sa foi ;
         Tu possèdes son cœur : qu'aurait-elle pour moi ? 12
         Quelques charmants appas qui soient sur son visage, 12
1275 Je n'y saurais avoir qu'un fort mauvais partage : 12
         Peut-être elle croirait qu'il lui serait permis 12
         De ne me rien garder, ne m'ayant rien promis ; 12
         Il vaut mieux que ma flamme à son tour te la cède. 12
         Mais derechef, adieu.
SCÈNE III
Alidor
         Ainsi tout me succède ;
1280 Ses plus ardents désirs se règlent sur mes vœux : 12
         Il accepte Angélique, et la rend quand je veux. 12
         Quand je tâche à la perdre il meurt de m'en défaire ; 12
         Quand je l'aime, elle cesse aussitôt de lui plaire. 12
         Mon cœur prêt à guérir, le sien se trouve atteint ; 12
1285 Et mon feu rallumé, le sien se trouve éteint : 12
         Il aime quand je quitte, il quitte alors que j'aime ; 12
         Et sans être rivaux, nous aimons en lieu même. 12
         C'en est fait, Angélique, et je ne saurais plus 12
         Rendre contre tes yeux des combats superflus. 12
1290 De ton affection cette preuve dernière 12
         Reprend sur tous mes sens une puissance entière. 12
         Les ombres de la nuit m'ont redonné le jour : 12
         Que j'eus de perfidie, et que je vis d'amour ! 12
         Quand je sus que Cléandre avait manqué sa proie, 12
1295 Que j'en eus de regret, et que j'en ai de joie ! 12
         Plus je t'étais ingrat, plus tu me chérissais ; 12
         Et ton ardeur croissait plus je te trahissais. 12
         Aussi j'en fus honteux, et confus dans mon âme, 12
         La honte et le remords rallumèrent ma flamme. 12
1300 Que l'amour pour nous vaincre a de chemins divers ! 12
         Et que malaisément on rompt de si beaux fers ! 12
         C'est en vain qu'on résiste aux traits d'un beau visage ; 12
         En vain, à son pouvoir refusant son courage, 12
         On veut éteindre un feu par ses yeux allumé, 12
1305 Et ne le point aimer quand on s'en voit aimé : 12
         Sous ce dernier appas l'amour a trop de force ; 12
         Il jette dans nos cœurs une trop douce amorce, 12
         Et ce tyran secret de nos affections 12
         Saisit trop puissamment nos inclinations. 12
1310 Aussi ma liberté n'a plus rien qui me flatte ; 12
         Le grand soin que j'en eus partait d'une âme ingrate ; 12
         Et mes desseins, d'accord avecque mes désirs, 12
         À servir Angélique ont mis tous mes plaisirs. 12
         Mais, hélas ! Ma raison est-elle assez hardie 12
1315 Pour croire qu'on me souffre après ma perfidie ? 12
         Quelque secret instinct, à mon bonheur fatal, 12
         Ne la porte-t-il point à me vouloir du mal ? 12
         Que de mes trahisons elle serait vengée, 12
         Si, comme mon humeur, la sienne était changée ! 12
1320 Mais qui la changerait, puisqu'elle ignore encor 12
         Tous les lâches complots du rebelle Alidor ? 12
         Que dis-je, malheureux ? Ah ! C'est trop me méprendre, 12
         Elle en a trop appris du billet de Cléandre : 12
         Son nom au lieu du mien en ce papier souscrit 12
1325 Ne lui montre que trop le fond de mon esprit. 12
         Sur ma foi toutefois elle le prit sans lire ; 12
         Et si le ciel vengeur contre moi ne conspire, 12
         Elle s'y fie assez pour n'en avoir rien lu. 12
         Entrons, quoi qu'il en soit, d'un esprit résolu ; 12
1330 Dérobons à ses yeux le témoin de mon crime ; 12
         Et si pour l'avoir lu sa colère s'anime, 12
         Et qu'elle veuille user d'une juste rigueur, 12
         Nous savons les moyens de regagner son cœur. 12
SCÈNE IV
Doraste
         Ne sollicite plus mon âme refroidie : 12
1335 Je méprise Angélique après sa perfidie ; 12
         Mon cœur s'est révolté contre ses lâches traits, 12
         Et qui n'a point de foi n'a point pour moi d'attraits. 12
         Veux-tu qu'on me trahisse, et que mon amour dure ? 12
         J'ai souffert sa rigueur, mais je hais son parjure, 12
1340 Et tiens sa trahison indigne à l'avenir 12
         D'occuper aucun lieu dedans mon souvenir. 12
         Qu'Alidor la possède ; il est traître comme elle : 12
         Jamais pour ce sujet nous n'aurons de querelle. 12
         Pourrais-je avec raison lui vouloir quelque mal 12
1345 De m'avoir délivré d'un esprit déloyal ? 12
         Ma colère l'épargne, et n'en veut qu'à Cléandre : 12
         Il verra que son pire était de se méprendre ; 12
         Et si je puis jamais trouver ce ravisseur, 12
         Il me rendra soudain et la vie et ma sœur. 12
Lycante
1350 Faites mieux : puisqu'à peine elle pourrait prétendre 12
         Une fortune égale à celle de Cléandre, 12
         En faveur de ses biens calmez votre courroux, 12
         Et de son ravisseur faites-en son époux. 12
         Bien qu'il eût fait dessein sur une autre personne, 12
1355 Faites-lui retenir ce qu'un hasard lui donne : 12
         Je crois que cet hymen pour satisfaction 12
         Plaira mieux à Phylis que sa punition. 12
Doraste
         Nous consultons en vain, ma poursuite étant vaine. 12
Lycante
         Nous le rencontrerons, n'en soyez point en peine : 12
1360 Où que soit sa retraite, il n'est pas toujours nuit ; 12
         Et ce qu'un jour nous cache, un autre le produit. 12
         Mais, dieux ! Voilà Phylis qu'il a déjà rendue. 12
SCÈNE V
Doraste
         Ma sœur, je te retrouve après t'avoir perdue ! 12
         Et de grâce, quel lieu me cache le voleur 12
1365 Qui, pour s'être mépris, a causé ton malheur ? 12
         Que son trépas…
Phylis
         Tout beau ; peut-être ta colère,
         Au lieu de ton rival, en veut à ton beau-frère. 12
         En un mot, tu sauras qu'en cet enlèvement 12
         Mes larmes m'ont acquis Cléandre pour amant : 12
1370 Son cœur m'est demeuré pour peine de son crime, 12
         Et veut changer un rapt en amour légitime. 12
         Il fait tous ses efforts pour gagner mes parents, 12
         Et s'il les peut fléchir, quant à moi, je me rends : 12
         Non, à dire le vrai, que son objet me tente, 12
1375 Mais mon père content, je dois être contente. 12
         Tandis, par la fenêtre ayant vu ton retour, 12
         Je t'ai voulu sur l'heure apprendre cet amour, 12
         Pour te tirer de peine et rompre ta colère. 12
Doraste
         Crois-tu que cet hymen puisse me satisfaire ? 12
Phylis
1380 Si tu n'es ennemi de mes contentements, 12
         Ne prends mes intérêts que dans mes sentiments ; 12
         Ne fais point le mauvais, si je ne suis mauvaise, 12
         Et ne condamne rien à moins qu'il me déplaise. 12
         En cette occasion, si tu me veux du bien, 12
1385 C'est à toi de régler ton esprit sur le mien. 12
         Je respecte mon père, et le tiens assez sage 12
         Pour ne résoudre rien à mon désavantage. 12
         Si Cléandre le gagne, et m'en peut obtenir, 12
         Je crois de mon devoir…
Lycante
         Je l'aperçois venir.
1390 Résolvez-vous, monsieur, à ce qu'elle désire. 12
SCÈNE VI
Cléandre
         Si vous n'êtes d'humeur, madame, à vous dédire, 12
         Tout me rit désormais, j'ai leur consentement. 12
         Mais excusez, monsieur, le transport d'un amant ; 12
         Et souffrez qu'un rival, confus de son offense, 12
1395 Pour en perdre le nom entre en votre alliance. 12
         Ne me refusez point un oubli du passé ; 12
         Et son ressouvenir à jamais effacé, 12
         Bannissant toute aigreur, recevez un beau-frère 12
         Que votre sœur accepte après l'aveu d'un père. 12
Doraste
1400 Quand j'aurais sur ce point des avis différents, 12
         Je ne puis contredire au choix de mes parents ; 12
         Mais outre leur pouvoir, votre âme généreuse, 12
         Et ce franc procédé qui rend ma sœur heureuse, 12
         Vous acquièrent les biens qu'ils vous ont accordés, 12
1405 Et me font souhaiter ce que vous demandez. 12
         Vous m'avez obligé de m'ôter Angélique ; 12
         Rien de ce qui la touche à présent ne me pique : 12
         Je n'y prends plus de part, après sa trahison. 12
         Je l'aimai par malheur, et la hais par raison. 12
1410 Mais la voici qui vient, de son amant suivie. 12
SCÈNE VII
Alidor
         Finissez vos mépris, ou m'arrachez la vie. 12
Angélique
         Ne m'importune plus, infidèle. Ah ! Ma sœur ! 12
         Comme as-tu pu sitôt tromper ton ravisseur ? 12
Phylis
         Il n'en a plus le nom, et son feu légitime, 12
1415 Autorisé des miens, en efface le crime ; 12
         Le hasard me le donne, et changeant ses desseins, 12
         Il m'a mise en son cœur aussi bien qu'en ses mains. 12
         Son erreur fut soudain de son amour suivie ; 12
         Et je ne l'ai ravi qu'après qu'il m'a ravie. 12
1420 Jusque-là tes beautés ont possédé ses vœux ; 12
         Mais l'amour d'Alidor faisait taire ses feux. 12
         De peur de l'offenser te cachant son martyre, 12
         Il me venait conter ce qu'il ne t'osait dire ; 12
         Mais nous changeons de sort par cet enlèvement : 12
1425 Tu perds un serviteur, et j'y gagne un amant. 12
Doraste
         Dis-lui qu'elle en perd deux ; mais qu'elle s'en console, 12
         Puisque avec Alidor je lui rends sa parole. 12
         Satisfaites sans crainte à vos intentions : 12
         Je ne mets plus d'obstacle à vos affections. 12
1430 Si vous faussez déjà la parole donnée, 12
         Que ne feriez-vous point après notre hyménée ? 12
         Pour moi, malaisément on me trompe deux fois : 12
         Vous l'aimez, j'y consens, et lui cède mes droits. 12
Alidor
         Puisque vous me pouvez accepter sans parjure, 12
1435 Pouvez-vous consentir que votre rigueur dure ? 12
         Vos yeux sont-ils changés, vos feux sont-ils éteints ? 12
         Et quand mon amour croît, produit-il vos dédains ? 12
         Voulez-vous…
Angélique
         Déloyal, cesse de me poursuivre :
         Si je t'aime jamais, je veux cesser de vivre. 12
1440 Quel espoir mal conçu te rapproche de moi ? 12
         Aurais-je de l'amour pour qui n'a point de foi ? 12
Doraste
         Quoi ! Le bannissez-vous parce qu'il vous ressemble ? 12
         Cette union d'humeurs vous doit unir ensemble. 12
         Pour ce manque de foi c'est trop le rejeter : 12
1445 Il ne l'a pratiqué que pour vous imiter. 12
Angélique
         Cessez de reprocher à mon âme troublée 12
         La faute où la porta son ardeur aveuglée. 12
         Vous seul avez ma foi, vous seul à l'avenir 12
         Pouvez à votre gré me la faire tenir : 12
1450 Si toutefois, après ce que j'ai pu commettre, 12
         Vous me pouvez haïr jusqu'à me la remettre, 12
         Un cloître désormais bornera mes desseins ; 12
         C'est là que je prendrai des mouvements plus sains ; 12
         C'est là que, loin du monde et de sa vaine pompe, 12
1455 Je n'aurai qui tromper, non plus que qui me trompe. 12
Alidor
         Mon souci !
Angélique
         Tes soucis doivent tourner ailleurs.
Phylis
         De grâce, prends pour lui des sentiments meilleurs. 12
Doraste
         Nous leur nuisons, ma sœur ; hors de notre présence 12
         Elle se porterait à plus de complaisance : 12
1460 L'amour seul, assez fort pour la persuader, 12
         Ne veut point d'autre tiers à les raccommoder. 12
Cléandre
         Mon amour, ennuyé des yeux de tant de monde, 12
         Adore la raison où votre avis se fonde. 12
         Adieu, belle Angélique, adieu : c'est justement 12
1465 Que votre ravisseur vous cède à votre amant. 12
Doraste
         Je vous eus par dépit, lui seul il vous mérite : 12
         Ne lui refusez point ma part que je lui quitte. 12
Phylis
         Si tu t'aimes, ma sœur, fais-en autant que moi, 12
         Et laisse à tes parents à disposer de toi. 12
1470 Ce sont des jugements imparfaits que les nôtres : 12
         Le cloître a ses douceurs, mais le monde en a d'autres, 12
         Qui pour avoir un peu moins de solidité, 12
         N'accommodent que mieux notre instabilité. 12
         Je crois qu'un bon dessein dans le cloître te porte ; 12
1475 Mais un dépit d'amour n'en est pas bien la porte, 12
         Et l'on court grand hasard d'un cuisant repentir 12
         De se voir en prison sans espoir d'en sortir. 12
Cléandre
         N'achèverez-vous point ?
Phylis
         J'ai fait, et vous vais suivre.
         Adieu : par mon exemple apprends comme il faut vivre, 12
1480 Et prends pour Alidor un naturel plus doux. 12
Angélique
         Rien ne rompra le coup à quoi je me résous : 12
         Je me veux exempter de ce honteux commerce 12
         Où la déloyauté si pleinement s'exerce ; 12
         Un cloître est désormais l'objet de mes désirs : 12
1485 L'âme ne goûte point ailleurs de vrais plaisirs. 12
         Ma foi qu'avait Doraste engageait ma franchise ; 12
         Et je ne vois plus rien, puisqu'il me l'a remise, 12
         Qui me retienne au monde, ou m'arrête en ce lieu : 12
         Cherche une autre à trahir ; et pour jamais, adieu. 12
SCÈNE VIII
Alidor
1490 Que par cette retraite elle me favorise ! 12
         Alors que mes desseins cèdent à mes amours, 12
         Et qu'ils ne sauraient plus défendre ma franchise, 12
         Sa haine et ses refus viennent à leur secours. 12
         J'avais beau la trahir, une secrète amorce 12
1495 Rallumait dans mon cœur l'amour par la pitié : 12
         Mes feux en recevaient une nouvelle force, 12
         Et toujours leur ardeur en croissait de moitié. 12
         Ce que cherchait par là mon âme peu rusée, 12
         De contraires moyens me l'ont fait obtenir : 12
1500 Je suis libre à présent qu'elle est désabusée, 12
         Et je ne l'abusais que pour le devenir. 12
         Impuissant ennemi de mon indifférence, 12
         Je brave, vain amour, ton débile pouvoir : 12
         Ta force ne venait que de mon espérance, 12
1505 Et c'est ce qu'aujourd'hui m'ôte son désespoir. 12
         Je cesse d'espérer et commence de vivre ; 12
         Je vis dorénavant, puisque je vis à moi ; 12
         Et quelques doux assauts qu'un autre objet me livre, 12
         C'est de moi seulement que je prendrai la loi. 12
1510 Beautés, ne pensez point à rallumer ma flamme : 12
         Vos regards ne sauraient asservir ma raison ; 12
         Et ce sera beaucoup emporté sur mon âme, 12
         S'ils me font curieux d'apprendre votre nom. 12
         Nous feindrons toutefois, pour nous donner carrière, 12
1515 Et pour mieux déguiser nous en prendrons un peu, 12
         Mais nous saurons toujours rebrousser en arrière, 12
         Et quand il nous plaira nous retirer du jeu. 12
         Cependant Angélique enfermant dans un cloître 12
         Ses yeux dont nous craignions la fatale clarté, 12
1520 Les murs qui garderont ces tyrans de paraître 12
         Serviront de remparts à notre liberté. 12
         Je suis hors de péril qu'après son mariage 12
         Le bonheur d'un jaloux augmente mon ennui ; 12
         Et ne serai jamais sujet à cette rage 12
1525 Qui naît de voir son bien entre les mains d'autrui. 12
         Ravi qu'aucun n'en ait ce que j'ai pu prétendre, 12
         Puisqu'elle dit au monde un éternel adieu, 12
         Comme je la donnais sans regret à Cléandre, 12
         Je verrai sans regret qu'elle se donne à Dieu. 12
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