COR8/COR8
Pierre Corneille
1636
L'Illusion comique
COMÉDIE
PERSONNAGES
Alcandre
magiciens
Pridamant
père de Clindor
Dorante
ami de Pridamant
Clindor
suivant du capitan et amant d'Isabelle
Adraste
gentilhomme amoureux d'Isabelle
Géronte
père d'Isabelle
Isabelle
fille de Géronte
Lise
servante d'Isabelle
Geôlier de Bordeaux
Page du Capitan
Rosine
princesse d'Angleterre, femme de Florilame
Éraste
écuyer de Florilame
Troupe de domestiques d'Adraste
Troupe de domestiques de Florilame
La scène est en Touraine, en une campagne proche de la grotte du magicien.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
Dorante
         Ce mage, qui d'un mot renverse la nature, 12
         N'a choisi pour palais que cette grotte obscure. 12
         La nuit qu'il entretient sur cet affreux séjour, 12
         N'ouvrant son voile épais qu'aux rayons d'un faux jour, 12
5 De leur éclat douteux n'admet en ces lieux sombres 12
         Que ce qu'en peut souffrir le commerce des ombres. 12
         N'avancez pas : son art au pied de ce rocher 12
         A mis de quoi punir qui s'en ose approcher ; 12
         Et cette large bouche est un mur invisible, 12
10 Où l'air en sa faveur devient inaccessible, 12
         Et lui fait un rempart, dont les funestes bords 12
         Sur un peu de poussière étalent mille morts. 12
         Jaloux de son repos plus que de sa défense, 12
         Il perd qui l'importune, ainsi que qui l'offense ; 12
15 Malgré l'empressement d'un curieux désir, 12
         Il faut, pour lui parler, attendre son loisir : 12
         Chaque jour il se montre, et nous touchons à l'heure 12
         Où pour se divertir il sort de sa demeure. 12
Pridamant
         J'en attends peu de chose, et brûle de le voir. 12
20 J'ai de l'impatience, et je manque d'espoir. 12
         Ce fils, ce cher objet de mes inquiétudes, 12
         Qu'ont éloigné de moi des traitements trop rudes, 12
         Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux, 12
         A caché pour jamais sa présence à mes yeux. 12
25 Sous ombre qu'il prenait un peu trop de licence, 12
         Contre ses libertés je roidis ma puissance ; 12
         Je croyais le dompter à force de punir, 12
         Et ma sévérité ne fit que le bannir. 12
         Mon âme vit l'erreur dont elle était séduite : 12
30 Je l'outrageais présent, et je pleurai sa fuite ; 12
         Et l'amour paternel me fit bientôt sentir 12
         D'une injuste rigueur un juste repentir. 12
         Il l'a fallu chercher : j'ai vu dans mon voyage 12
         Le Pô, le Rhin, la Meuse, et la Seine, et le Tage : 12
35 Toujours le même soin travaille mes esprits ; 12
         Et ces longues erreurs ne m'en ont rien appris. 12
         Enfin, au désespoir de perdre tant de peine, 12
         Et n'attendant plus rien de la prudence humaine, 12
         Pour trouver quelque borne à tant de maux soufferts, 12
40 J'ai déjà sur ce point consulté les enfers. 12
         J'ai vu les plus fameux en la haute science 12
         Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expérience : 12
         On m'en faisait l'état que vous faites de lui, 12
         Et pas un d'eux n'a pu soulager mon ennui. 12
45 L'enfer devient muet quand il me faut répondre, 12
         Ou ne me répond rien qu'afin de me confondre. 12
Dorante
         Ne traitez pas Alcandre en homme du commun ; 12
         Ce qu'il sait en son art n'est connu de pas un. 12
         Je ne vous dirai point qu'il commande au tonnerre, 12
50 Qu'il fait enfler les mers, qu'il fait trembler la terre ; 12
         Que de l'air, qu'il mutine en mille tourbillons, 12
         Contre ses ennemis il fait des bataillons ; 12
         Que de ses mots savants les forces inconnues 12
         Transportent les rochers, font descendre les nues, 12
55 Et briller dans la nuit l'éclat de deux soleils ; 12
         Vous n'avez pas besoin de miracles pareils : 12
         Il suffira pour vous qu'il lit dans les pensées, 12
         Qu'il connaît l'avenir et les choses passées ; 12
         Rien n'est secret pour lui dans tout cet univers, 12
60 Et pour lui nos destins sont des livres ouverts. 12
         Moi-même, ainsi que vous, je ne pouvais le croire : 12
         Mais sitôt qu'il me vit, il me dit mon histoire ; 12
         Et je fus étonné d'entendre le discours 12
         Des traits les plus cachés de toutes mes amours. 12
Pridamant
         Vous m'en dites beaucoup.
Dorante
65 J'en ai vu davantage.
Pridamant
         Vous essayez en vain de me donner courage ; 12
         Mes soins et mes travaux verront, sans aucun fruit, 12
         Clore mes tristes jours d'une éternelle nuit. 12
Dorante
         Depuis que j'ai quitté le séjour de Bretagne 12
70 Pour venir faire ici le noble de campagne, 12
         Et que deux ans d'amour, par une heureuse fin, 12
         M'ont acquis Sylvérie et ce château voisin, 12
         De pas un, que je sache, il n'a déçu l'attente : 12
         Quiconque le consulte en sort l'âme contente. 12
75 Croyez-moi, son secours n'est pas à négliger : 12
         D'ailleurs il est ravi quand il peut m'obliger, 12
         Et j'ose me vanter qu'un peu de mes prières 12
         Vous obtiendra de lui des faveurs singulières. 12
Pridamant
         Le sort m'est trop cruel pour devenir si doux. 12
Dorante
80 Espérez mieux : il sort, et s'avance vers nous. 12
         Regardez-le marcher ; ce visage si grave, 12
         Dont le rare savoir tient la nature esclave, 12
         N'a sauvé toutefois des ravages du temps 12
         Qu'un peu d'os et de nerfs qu'ont décharnés cent ans ; 12
85 Son corps, malgré son âge, a les forces robustes, 12
         Le mouvement facile, et les démarches justes : 12
         Des ressorts inconnus agitent le vieillard, 12
         Et font de tous ses pas des miracles de l'art. 12
SCÈNE II
Dorante
         Grand démon du savoir, de qui les doctes veilles 12
90 Produisent chaque jour de nouvelles merveilles, 12
         À qui rien n'est secret dans nos intentions, 12
         Et qui vois, sans nous voir, toutes nos actions : 12
         Si de ton art divin le pouvoir admirable 12
         Jamais en ma faveur se rendit secourable, 12
95 De ce père affligé soulage les douleurs ; 12
         Une vieille amitié prend part en ses malheurs. 12
         Rennes ainsi qu'à moi lui donna la naissance, 12
         Et presque entre ses bras j'ai passé mon enfance ; 12
         Là son fils, pareil d'âge et de condition, 12
100 S'unissant avec moi d'étroite affection… 12
Alcandre
         Dorante, c'est assez, je sais ce qui l'amène : 12
         Ce fils est aujourd'hui le sujet de sa peine. 12
         Vieillard, n'est-il pas vrai que son éloignement 12
         Par un juste remords te gêne incessamment ? 12
105 Qu'une obstination à te montrer sévère 12
         L'a banni de ta vue, et cause ta misère ? 12
         Qu'en vain, au repentir de ta sévérité, 12
         Tu cherches en tous lieux ce fils si maltraité ? 12
Pridamant
         Oracle de nos jours, qui connais toutes choses, 12
110 En vain de ma douleur je cacherais les causes ; 12
         Tu sais trop quelle fut mon injuste rigueur, 12
         Et vois trop clairement les secrets de mon cœur. 12
         Il est vrai, j'ai failli ; mais pour mes injustices 12
         Tant de travaux en vain sont d'assez grands supplices : 12
115 Donne enfin quelque borne à mes regrets cuisants, 12
         Rends-moi l'unique appui de mes débiles ans. 12
         Je le tiendrai rendu si j'en ai des nouvelles ; 12
         L'amour pour le trouver me fournira des ailes. 12
         Où fait-il sa retraite ? En quels lieux dois-je aller ? 12
120 Fût-il au bout du monde, on m'y verra voler. 12
Alcandre
         Commencez d'espérer : vous saurez par mes charmes 12
         Ce que le ciel vengeur refusait à vos larmes. 12
         Vous reverrez ce fils plein de vie et d'honneur : 12
         De son bannissement il tire son bonheur. 12
125 C'est peu de vous le dire : en faveur de Dorante 12
         Je vous veux faire voir sa fortune éclatante. 12
         Les novices de l'art, avec tous leurs encens, 12
         Et leurs mots inconnus, qu'ils feignent tout-puissants, 12
         Leurs herbes, leurs parfums et leurs cérémonies, 12
130 Apportent au métier des longueurs infinies, 12
         Qui ne sont, après tout, qu'un mystère pipeur 12
         Pour se faire valoir et pour vous faire peur : 12
         Ma baguette à la main, j'en ferai davantage. 12
         Jugez de votre fils par un tel équipage : 12
135 Eh bien ! Celui d'un prince a-t-il plus de splendeur ? 12
         Et pouvez-vous encor douter de sa grandeur ? 12
Pridamant
         D'un amour paternel vous flattez les tendresses ; 12
         Mon fils n'est point de rang à porter ces richesses, 12
         Et sa condition ne saurait consentir 12
140 Que d'une telle pompe il s'ose revêtir. 12
Alcandre
         Sous un meilleur destin sa fortune rangée, 12
         Et sa condition avec le temps changée, 12
         Personne maintenant n'a de quoi murmurer 12
         Qu'en public de la sorte il aime à se parer. 12
Pridamant
145 À cet espoir si doux j'abandonne mon âme ; 12
         Mais parmi ces habits je vois ceux d'une femme : 12
         Serait-il marié ?
Alcandre
         Je vais de ses amours
         Et de tous ses hasards vous faire le discours. 12
         Toutefois, si votre âme était assez hardie, 12
150 Sous une illusion vous pourriez voir sa vie, 12
         Et tous ses accidents devant vous exprimés 12
         Par des spectres pareils à des corps animés : 12
         Il ne leur manquera ni geste ni parole. 12
Pridamant
         Ne me soupçonnez point d'une crainte frivole : 12
155 Le portrait de celui que je cherche en tous lieux 12
         Pourrait-il par sa vue épouvanter mes yeux ? 12
Alcandre
         Mon cavalier, de grâce, il faut faire retraite, 12
         Et souffrir qu'entre nous l'histoire en soit secrète. 12
Pridamant
         Pour un si bon ami je n'ai point de secrets. 12
Dorante
160 Il nous faut sans réplique accepter ses arrêts ; 12
         Je vous attends chez moi.
Alcandre
         Ce soir, si bon lui semble.
         Il vous apprendra tout quand vous serez ensemble. 12
SCÈNE III
Alcandre
         Votre fils tout d'un coup ne fut pas grand seigneur ; 12
         Toutes ses actions ne vous font pas honneur, 12
165 Et je serais marri d'exposer sa misère 12
         En spectacle à des yeux autres que ceux d'un père. 12
         Il vous prit quelque argent, mais ce petit butin 12
         À peine lui dura du soir jusqu'au matin ; 12
         Et pour gagner Paris, il vendit par la plaine 12
170 Des brevets à chasser la fièvre et la migraine, 12
         Dit la bonne aventure, et s'y rendit ainsi. 12
         Là, comme on vit d'esprit, il en vécut aussi. 12
         Dedans Saint-Innocent il se fit secrétaire ; 12
         Après, montant d'état, il fut clerc d'un notaire. 12
175 Ennuyé de la plume, il la quitta soudain, 12
         Et fit danser un singe au faubourg Saint-Germain. 12
         Il se mit sur la rime, et l'essai de sa veine 12
         Enrichit les chanteurs de la Samaritaine. 12
         Son style prit après de plus beaux ornements ; 12
180 Il se hasarda même à faire des romans, 12
         Des chansons pour Gautier, des pointes pour Guillaume. 12
         Depuis, il trafiqua de chapelets de baume, 12
         Vendit du Mithridate en maître opérateur, 12
         Revint dans le Palais, et fut solliciteur. 12
185 Enfin, jamais Buscon, Lazarille de Tormes, 12
         Sayavèdre, et Gusman, ne prirent tant de formes : 12
         C'était là pour Dorante un honnête entretien ! 12
Pridamant
         Que je vous suis tenu de ce qu'il n'en sait rien ! 12
Alcandre
         Sans vous faire rien voir, je vous en fais un conte, 12
190 Dont le peu de longueur épargne votre honte. 12
         Las de tant de métiers sans honneur et sans fruit, 12
         Quelque meilleur destin à Bordeaux l'a conduit ; 12
         Et là, comme il pensait au choix d'un exercice, 12
         Un brave du pays l'a pris à son service. 12
195 Ce guerrier amoureux en a fait son agent : 12
         Cette commission l'a remeublé d'argent ; 12
         Il sait avec adresse, en portant les paroles, 12
         De la vaillante dupe attraper les pistoles ; 12
         Même de son agent il s'est fait son rival, 12
200 Et la beauté qu'il sert ne lui veut point de mal. 12
         Lorsque de ses amours vous aurez vu l'histoire, 12
         Je vous le veux montrer plein d'éclat et de gloire, 12
         Et la même action qu'il pratique aujourd'hui. 12
Pridamant
         Que déjà cet espoir soulage mon ennui ! 12
Alcandre
205 Il a caché son nom en battant la campagne, 12
         Et s'est fait de Clindor le sieur de la Montagne : 12
         C'est ainsi que tantôt vous l'entendrez nommer. 12
         Voyez tout sans rien dire et sans vous alarmer. 12
         Je tarde un peu beaucoup pour votre impatience ; 12
210 N'en concevez pourtant aucune défiance : 12
         C'est qu'un charme ordinaire a trop peu de pouvoir 12
         Sur les spectres parlants qu'il faut vous faire voir. 12
         Entrons dedans ma grotte, afin que j'y prépare 12
         Quelques charmes nouveaux pour un effet si rare. 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
Alcandre
215 Quoi qui s'offre à nos yeux, n'en ayez point d'effroi ; 12
         De ma grotte surtout ne sortez qu'après moi : 12
         Sinon, vous êtes mort. Voyez déjà paraître 12
         Sous deux fantômes vains votre fils et son maître. 12
Pridamant
         Ô dieux ! Je sens mon âme après lui s'envoler. 12
Alcandre
220 Faites-lui du silence, et l'écoutez parler. 12
SCÈNE II
Clindor
         Quoi ! Monsieur, vous rêvez ! Et cette âme hautaine, 12
         Après tant de beaux faits, semble être encore en peine ! 12
         N'êtes-vous point lassé d'abattre des guerriers, 12
         Et vous faut-il encor quelques nouveaux lauriers ? 12
Matamore
225 Il est vrai que je rêve, et ne saurais résoudre 12
         Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre, 12
         Du grand Sophi de Perse, ou bien du grand Mogor. 12
Clindor
         Eh ! De grâce, monsieur, laissez-les vivre encor : 12
         Qu'ajouterait leur perte à votre renommée ? 12
230 D'ailleurs quand auriez-vous rassemblé votre armée ? 12
Matamore
         Mon armée ? Ah, poltron ! Ah, traître ! Pour leur mort 12
         Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort ? 12
         Le seul bruit de mon nom renverse les murailles, 12
         Défait les escadrons, et gagne les batailles. 12
235 Mon courage invaincu contre les empereurs 12
         N'arme que la moitié de ses moindres fureurs ; 12
         D'un seul commandement que je fais aux trois parques, 12
         Je dépeuple l'état des plus heureux monarques ; 12
         Le foudre est mon canon, les destins mes soldats : 12
240 Je couche d'un revers mille ennemis à bas. 12
         D'un souffle je réduis leurs projets en fumée ; 12
         Et tu m'oses parler cependant d'une armée ! 12
         Tu n'auras plus l'honneur de voir un second Mars : 12
         Je vais t'assassiner d'un seul de mes regards, 12
245 Veillaque. Toutefois je songe à ma maîtresse : 12
         Ce penser m'adoucit : va, ma colère cesse, 12
         Et ce petit archer qui dompte tous les dieux 12
         Vient de chasser la mort qui logeait dans mes yeux. 12
         Regarde, j'ai quitté cette effroyable mine 12
250 Qui massacre, détruit, brise, brûle, extermine ; 12
         Et, pensant au bel œil qui tient ma liberté, 12
         Je ne suis plus qu'amour, que grâce, que beauté. 12
Clindor
         Ô dieux ! En un moment que tout vous est possible ! 12
         Je vous vois aussi beau que vous étiez terrible, 12
255 Et ne crois point d'objet si ferme en sa rigueur, 12
         Qu'il puisse constamment vous refuser son cœur. 12
Matamore
         Je te le dis encor, ne sois plus en alarme : 12
         Quand je veux, j'épouvante ; et quand je veux, je charme ; 12
         Et, selon qu'il me plaît, je remplis tour à tour 12
260 Les hommes de terreur, et les femmes d'amour. 12
         Du temps que ma beauté m'était inséparable, 12
         Leurs persécutions me rendaient misérable : 12
         Je ne pouvais sortir sans les faire pâmer. 12
         Mille mouraient par jour à force de m'aimer : 12
265 J'avais des rendez-vous de toutes les princesses ; 12
         Les reines à l'envi mendiaient mes caresses ; 12
         Celle d'Éthiopie, et celle du Japon, 12
         Dans leurs soupirs d'amour ne mêlaient que mon nom. 12
         De passion pour moi deux sultanes troublèrent ; 12
270 Deux autres, pour me voir, du sérail s'échappèrent : 12
         J'en fus mal quelque temps avec le grand seigneur. 12
Clindor
         Son mécontentement n'allait qu'à votre honneur. 12
Matamore
         Ces pratiques nuisaient à mes desseins de guerre, 12
         Et pouvaient m'empêcher de conquérir la terre. 12
275 D'ailleurs, j'en devins las ; et pour les arrêter, 12
         J'envoyai le Destin dire à son Jupiter 12
         Qu'il trouvât un moyen qui fît cesser les flammes 12
         Et l'importunité dont m'accablaient les dames : 12
         Qu'autrement ma colère irait dedans les cieux 12
280 Le dégrader soudain de l'empire des dieux, 12
         Et donnerait à Mars à gouverner sa foudre. 12
         La frayeur qu'il en eut le fit bientôt résoudre : 12
         Ce que je demandais fut prêt en un moment ; 12
         Et depuis, je suis beau quand je veux seulement. 12
Clindor
285 Que j'aurais, sans cela, de poulets à vous rendre ! 12
Matamore
         De quelle que ce soit, garde-toi bien d'en prendre, 12
         Sinon de… Tu m'entends ? Que dit-elle de moi ? 12
Clindor
         Que vous êtes des cœurs et le charme et l'effroi ; 12
         Et que si quelque effet peut suivre vos promesses, 12
290 Son sort est plus heureux que celui des déesses. 12
Matamore
         Écoute. En ce temps-là, dont tantôt je parlais, 12
         Les déesses aussi se rangeaient sous mes lois ; 12
         Et je te veux conter une étrange aventure 12
         Qui jeta du désordre en toute la nature, 12
295 Mais désordre aussi grand qu'on en voie arriver. 12
         Le Soleil fut un jour sans se pouvoir lever, 12
         Et ce visible dieu, que tant de monde adore, 12
         Pour marcher devant lui ne trouvait point d'Aurore : 12
         On la cherchait partout, au lit du vieux Tithon, 12
300 Dans les bois de Céphale, au palais de Memnon ; 12
         Et faute de trouver cette belle fourrière, 12
         Le jour jusqu'à midi se passa sans lumière. 12
Clindor
         Où pouvait être alors la reine des clartés ? 12
Matamore
         Au milieu de ma chambre, à m'offrir ses beautés. 12
305 Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larmes ; 12
         Mon cœur fut insensible à ses plus puissants charmes ; 12
         Et tout ce qu'elle obtint pour son frivole amour 12
         Fut un ordre précis d'aller rendre le jour. 12
Clindor
         Cet étrange accident me revient en mémoire ; 12
310 J'étais lors en Mexique, où j'en appris l'histoire, 12
         Et j'entendis conter que la Perse en courroux 12
         De l'affront de son dieu murmurait contre vous. 12
Matamore
         J'en ouïs quelque chose, et je l'eusse punie ; 12
         Mais j'étais engagé dans la Transylvanie, 12
315 Où ses ambassadeurs, qui vinrent l'excuser, 12
         À force de présents me surent apaiser. 12
Clindor
         Que la clémence est belle en un si grand courage ! 12
Matamore
         Contemple, mon ami, contemple ce visage : 12
         Tu vois un abrégé de toutes les vertus. 12
320 D'un monde d'ennemis sous mes pieds abattus, 12
         Dont la race est périe, et la terre déserte, 12
         Pas un qu'à son orgueil n'a jamais dû sa perte. 12
         Tous ceux qui font hommage à mes perfections 12
         Conservent leurs états par leurs submissions. 12
325 En Europe, où les rois sont d'une humeur civile, 12
         Je ne leur rase point de château ni de ville : 12
         Je les souffre régner, mais chez les Africains, 12
         Partout où j'ai trouvé des rois un peu trop vains, 12
         J'ai détruit les pays pour punir leurs monarques, 12
330 Et leurs vastes déserts en sont de bonnes marques : 12
         Ces grands sables qu'à peine on passe sans horreur 12
         Sont d'assez beaux effets de ma juste fureur. 12
Clindor
         Revenons à l'amour : voici votre maîtresse. 12
Matamore
         Ce diable de rival l'accompagne sans cesse. 12
Clindor
         Où vous retirez-vous ?
Matamore
335 Ce fat n'est pas vaillant ;
         Mais il a quelque humeur qui le rend insolent. 12
         Peut-être qu'orgueilleux d'être avec cette belle, 12
         Il serait assez vain pour me faire querelle. 12
Clindor
         Ce serait bien courir lui-même à son malheur. 12
Matamore
340 Lorsque j'ai ma beauté, je n'ai point de valeur. 12
Clindor
         Cessez d'être charmant, et faites-vous terrible. 12
Matamore
         Mais tu n'en prévois pas l'accident infaillible ; 12
         Je ne saurais me faire effroyable à demi : 12
         Je tuerais ma maîtresse avec mon ennemi. 12
345 Attendons en ce coin l'heure qui les sépare. 12
Clindor
         Comme votre valeur, votre prudence est rare. 12
SCÈNE III
Adraste
         Hélas ! S'il est ainsi, quel malheur est le mien ! 12
         Je soupire, j'endure, et je n'avance rien ; 12
         Et malgré les transports de mon amour extrême, 12
350 Vous ne voulez pas croire encor que je vous aime. 12
Isabelle
         Je ne sais pas, monsieur, de quoi vous me blâmez. 12
         Je me connais aimable, et crois que vous m'aimez : 12
         Dans vos soupirs ardents j'en vois trop d'apparence ; 12
         Et quand bien de leur part j'aurais moins d'assurance, 12
355 Pour peu qu'un honnête homme ait vers moi de crédit, 12
         Je lui fais la faveur de croire ce qu'il dit. 12
         Rendez-moi la pareille ; et puisqu'à votre flamme 12
         Je ne déguise rien de ce que j'ai dans l'âme, 12
         Faites-moi la faveur de croire sur ce point 12
360 Que bien que vous m'aimiez, je ne vous aime point. 12
Adraste
         Cruelle, est-ce là donc ce que vos injustices 12
         Ont réservé de prix à de si longs services ? 12
         Et mon fidèle amour est-il si criminel 12
         Qu'il doive être puni d'un mépris éternel ? 12
Isabelle
365 Nous donnons bien souvent de divers noms aux choses : 12
         Des épines pour moi, vous les nommez des roses ; 12
         Ce que vous appelez service, affection, 12
         Je l'appelle supplice et persécution. 12
         Chacun dans sa croyance également s'obstine. 12
370 Vous pensez m'obliger d'un feu qui m'assassine ; 12
         Et ce que vous jugez digne du plus haut prix 12
         Ne mérite, à mon gré, que haine et que mépris. 12
Adraste
         N'avoir que du mépris pour des flammes si saintes 12
         Dont j'ai reçu du ciel les premières atteintes ! 12
375 Oui, le ciel, au moment qu'il me fit respirer, 12
         Ne me donna de cœur que pour vous adorer. 12
         Mon âme vint au jour pleine de votre idée ; 12
         Avant que de vous voir vous l'avez possédée ; 12
         Et quand je me rendis à des regards si doux, 12
380 Je ne vous donnai rien qui ne fût tout à vous, 12
         Rien que l'ordre du ciel n'eût déjà fait tout vôtre. 12
Isabelle
         Le ciel m'eût fait plaisir d'en enrichir une autre ; 12
         Il vous fit pour m'aimer, et moi pour vous haïr : 12
         Gardons-nous bien tous deux de lui désobéir. 12
385 Vous avez, après tout, bonne part à sa haine, 12
         Ou d'un crime secret il vous livre à la peine ; 12
         Car je ne pense pas qu'il soit tourment égal 12
         Au supplice d'aimer qui vous traite si mal. 12
Adraste
         La grandeur de mes maux vous étant si connue, 12
390 Me refuserez-vous la pitié qui m'est due ? 12
Isabelle
         Certes j'en ai beaucoup, et vous plains d'autant plus 12
         Que je vois ces tourments tout à fait superflus, 12
         Et n'avoir pour tout fruit d'une longue souffrance 12
         Que l'incommode honneur d'une triste constance. 12
Adraste
395 Un père l'autorise, et mon feu maltraité 12
         Enfin aura recours à son autorité. 12
Isabelle
         Ce n'est pas le moyen de trouver votre conte ; 12
         Et d'un si beau dessein vous n'aurez que la honte. 12
Adraste
         J'espère voir pourtant, avant la fin du jour, 12
400 Ce que peut son vouloir au défaut de l'amour. 12
Isabelle
         Et moi, j'espère voir, avant que le jour passe, 12
         Un amant accablé de nouvelle disgrâce. 12
Adraste
         Eh quoi ! Cette rigueur ne cessera jamais ? 12
Isabelle
         Allez trouver mon père, et me laissez en paix. 12
Adraste
405 Votre âme, au repentir de sa froideur passée, 12
         Ne la veut point quitter sans être un peu forcée : 12
         J'y vais tout de ce pas, mais avec des serments 12
         Que c'est pour obéir à vos commandements. 12
Isabelle
         Allez continuer une vaine poursuite. 12
SCÈNE IV
Matamore
410 Eh bien ! Dès qu'il m'a vu, comme a-t-il pris la fuite ? 12
         M'a-t-il bien su quitter la place au même instant ? 12
Isabelle
         Ce n'est pas honte à lui, les rois en font autant, 12
         Du moins si ce grand bruit qui court de vos merveilles 12
         N'a trompé mon esprit en frappant mes oreilles. 12
Matamore
415 Vous le pouvez bien croire, et pour le témoigner, 12
         Choisissez en quels lieux il vous plaît de régner : 12
         Ce bras tout aussitôt vous conquête un empire ; 12
         J'en jure par lui-même, et cela c'est tout dire. 12
Isabelle
         Ne prodiguez pas tant ce bras toujours vainqueur ; 12
420 Je ne veux point régner que dessus votre cœur : 12
         Toute l'ambition que me donne ma flamme, 12
         C'est d'avoir pour sujets les désirs de votre âme. 12
Matamore
         Ils vous sont tous acquis, et pour vous faire voir 12
         Que vous avez sur eux un absolu pouvoir, 12
425 Je n'écouterai plus cette humeur de conquête ; 12
         Et laissant tous les rois leurs couronnes en tête, 12
         J'en prendrai seulement deux ou trois pour valets, 12
         Qui viendront à genoux vous rendre mes poulets. 12
Isabelle
         L'éclat de tels suivants attirerait l'envie 12
430 Sur le rare bonheur où je coule ma vie ; 12
         Le commerce discret de nos affections 12
         N'a besoin que de lui pour ces commissions. 12
Matamore
         Vous avez, Dieu me sauve ! Un esprit à ma mode ; 12
         Vous trouvez, comme moi, la grandeur incommode. 12
435 Les sceptres les plus beaux n'ont rien pour moi d'exquis : 12
         Je les rends aussitôt que je les ai conquis, 12
         Et me suis vu charmer quantité de princesses, 12
         Sans que jamais mon cœur les voulût pour maîtresses. 12
Isabelle
         Certes en ce point seul je manque un peu de foi. 12
440 Que vous ayez quitté des princesses pour moi ! 12
         Que vous leur refusiez un cœur dont je dispose ! 12
Matamore
         Je crois que la Montagne en saura quelque chose. 12
         Viens çà. Lorsqu'en la Chine, en ce fameux tournoi, 12
         Je donnai dans la vue aux deux filles du roi, 12
445 Que te dit-on en cour de cette jalousie 12
         Dont pour moi toutes deux eurent l'âme saisie ? 12
Clindor
         Par vos mépris enfin l'une et l'autre mourut. 12
         J'étais lors en Égypte, où le bruit en courut ; 12
         Et ce fut en ce temps que la peur de vos armes 12
450 Fit nager le grand Caire en un fleuve de larmes. 12
         Vous veniez d'assommer dix géants en un jour ; 12
         Vous aviez désolé les pays d'alentour, 12
         Rasé quinze châteaux, aplani deux montagnes, 12
         Fait passer par le feu villes, bourgs et campagnes, 12
455 Et défait, vers Damas, cent mille combattants. 12
Matamore
         Que tu remarques bien et les lieux et les temps ! 12
         Je l'avais oublié.
Isabelle
         Des faits si pleins de gloire
         Vous peuvent-ils ainsi sortir de la mémoire ? 12
Matamore
         Trop pleine de lauriers remportés sur les rois, 12
460 Je ne la charge point de ces menus exploits. 12
SCÈNE V
Page
         Monsieur.
Matamore
         Que veux-tu, page ?
Page
         Un courrier vous demande.
Matamore
         D'où vient-il ?
Page
         De la part de la reine d'Islande.
Matamore
         Ciel ! Qui sais comme quoi j'en suis persécuté, 12
         Un peu plus de repos avec moins de beauté ! 12
465 Fais qu'un si long mépris enfin la désabuse. 12
Clindor
         Voyez ce que pour vous ce grand guerrier refuse. 12
Isabelle
         Je n'en puis plus douter.
Clindor
         Il vous le disait bien.
Matamore
         Elle m'a beau prier : non, je n'en ferai rien. 12
         Et quoi qu'un fol espoir ose encor lui promettre, 12
470 Je lui vais envoyer sa mort dans une lettre. 12
         Trouvez-le bon, ma reine, et souffrez cependant 12
         Une heure d'entretien de ce cher confident, 12
         Qui, comme de ma vie il sait toute l'histoire, 12
         Vous fera voir sur qui vous avez la victoire. 12
Isabelle
475 Tardez encore moins, et par ce prompt retour 12
         Je jugerai quelle est envers moi votre amour. 12
SCÈNE VI
Clindor
         Jugez plutôt par là l'humeur du personnage : 12
         Ce page n'est chez lui que pour ce badinage, 12
         Et venir d'heure en heure avertir sa grandeur 12
480 D'un courrier, d'un agent, ou d'un ambassadeur. 12
Isabelle
         Ce message me plaît bien plus qu'il ne lui semble : 12
         Il me défait d'un fou pour nous laisser ensemble. 12
Clindor
         Ce discours favorable enhardira mes feux 12
         À bien user d'un temps si propice à mes vœux. 12
Isabelle
         Que m'allez-vous conter ?
Clindor
485 Que j'adore Isabelle,
         Que je n'ai plus de cœur ni d'âme que pour elle, 12
         Que ma vie…
Isabelle
         Épargnez ces propos superflus ;
         Je les sais, je les crois : que voulez-vous de plus ? 12
         Je néglige à vos yeux l'offre d'un diadème ; 12
490 Je dédaigne un rival : en un mot, je vous aime. 12
         C'est aux commencements des faibles passions 12
         À s'amuser encore aux protestations : 12
         Il suffit de nous voir au point où sont les nôtres ; 12
         Un coup d'œil vaut pour vous tous les discours des autres. 12
Clindor
495 Dieux ! Qui l'eût jamais cru, que mon sort rigoureux 12
         Se rendît si facile à mon cœur amoureux ! 12
         Banni de mon pays par la rigueur d'un père, 12
         Sans support, sans amis, accablé de misère, 12
         Et réduit à flatter le caprice arrogant 12
500 Et les vaines humeurs d'un maître extravagant : 12
         Ce pitoyable état de ma triste fortune 12
         N'a rien qui vous déplaise ou qui vous importune ; 12
         Et d'un rival puissant les biens et la grandeur 12
         Obtiennent moins sur vous que ma sincère ardeur. 12
Isabelle
505 C'est comme il faut choisir. Un amour véritable 12
         S'attache seulement à ce qu'il voit aimable. 12
         Qui regarde les biens ou la condition 12
         N'a qu'un amour avare, ou plein d'ambition, 12
         Et souille lâchement par ce mélange infâme 12
510 Les plus nobles désirs qu'enfante une belle âme. 12
         Je sais bien que mon père a d'autres sentiments, 12
         Et mettra de l'obstacle à nos contentements ; 12
         Mais l'amour sur mon cœur a pris trop de puissance 12
         Pour écouter encor les lois de la naissance. 12
515 Mon père peut beaucoup, mais bien moins que ma foi : 12
         Il a choisi pour lui, je veux choisir pour moi. 12
Clindor
         Confus de voir donner à mon peu de mérite… 12
Isabelle
         Voici mon importun, souffrez que je l'évite. 12
SCÈNE VII
Adraste
         Que vous êtes heureux, et quel malheur me suit ! 12
520 Ma maîtresse vous souffre, et l'ingrate me fuit. 12
         Quelque goût qu'elle prenne en votre compagnie, 12
         Sitôt que j'ai paru, mon abord l'a bannie. 12
Clindor
         Sans avoir vu vos pas s'adresser en ce lieu, 12
         Lasse de mes discours, elle m'a dit adieu. 12
Adraste
525 Lasse de vos discours ! Votre humeur est trop bonne, 12
         Et votre esprit trop beau pour ennuyer personne. 12
         Mais que lui contiez-vous qui pût l'importuner ? 12
Clindor
         Des choses qu'aisément vous pouvez deviner : 12
         Les amours de mon maître, ou plutôt ses sottises, 12
530 Ses conquêtes en l'air, ses hautes entreprises. 12
Adraste
         Voulez-vous m'obliger ? Votre maître, ni vous, 12
         N'êtes pas gens tous deux à me rendre jaloux ; 12
         Mais si vous ne pouvez arrêter ses saillies, 12
         Divertissez ailleurs le cours de ses folies. 12
Clindor
535 Que craignez-vous de lui, dont tous les compliments 12
         Ne parlent que de morts et de saccagements, 12
         Qu'il bat, terrasse, brise, étrangle, brûle, assomme ? 12
Adraste
         Pour être son valet, je vous trouve honnête homme : 12
         Vous n'êtes point de taille à servir sans dessein 12
540 Un fanfaron plus fou que son discours n'est vain. 12
         Quoi qu'il en soit, depuis que je vous vois chez elle, 12
         Toujours de plus en plus je l'éprouve cruelle : 12
         Ou vous servez quelque autre, ou votre qualité 12
         Laisse dans vos projets trop de témérité. 12
545 Je vous tiens fort suspect de quelque haute adresse. 12
         Que votre maître enfin fasse une autre maîtresse ; 12
         Ou s'il ne peut quitter un entretien si doux, 12
         Qu'il se serve du moins d'un autre que de vous. 12
         Ce n'est pas qu'après tout les volontés d'un père, 12
550 Qui sait ce que je suis, ne terminent l'affaire ; 12
         Mais purgez-moi l'esprit de ce petit souci, 12
         Et si vous vous aimez, bannissez-vous d'ici ; 12
         Car si je vous vois plus regarder cette porte, 12
         Je sais comme traiter les gens de votre sorte. 12
Clindor
555 Me prenez-vous pour homme à nuire à votre feu ? 12
Adraste
         Sans réplique, de grâce, ou nous verrons beau jeu. 12
         Allez : c'est assez dit.
Clindor
         Pour un léger ombrage,
         C'est trop indignement traiter un bon courage. 12
         Si le ciel en naissant ne m'a fait grand seigneur, 12
560 Il m'a fait le cœur ferme et sensible à l'honneur ; 12
         Et je pourrais bien rendre un jour ce qu'on me prête. 12
Adraste
         Quoi ! Vous me menacez !
Clindor
         Non, non, je fais retraite.
         D'un si cruel affront vous aurez peu de fruit ; 12
         Mais ce n'est pas ici qu'il faut faire du bruit. 12
SCÈNE VIII
Adraste
565 Ce bélître insolent me fait encor bravade. 12
Lyse
         À ce compte, monsieur, votre esprit est malade ? 12
Adraste
         Malade, mon esprit !
Lyse
         Oui, puisqu'il est jaloux
         Du malheureux agent de ce prince des foux. 12
Adraste
         Je sais ce que je suis et ce qu'est Isabelle, 12
570 Et crains peu qu'un valet me supplante auprès d'elle. 12
         Je ne puis toutefois souffrir sans quelque ennui 12
         Le plaisir qu'elle prend à causer avec lui. 12
Lyse
         C'est dénier ensemble et confesser la dette. 12
Adraste
         Nomme, si tu le veux, ma boutade indiscrète, 12
575 Et trouve mes soupçons bien ou mal à propos ; 12
         Je l'ai chassé d'ici pour me mettre en repos. 12
         En effet, qu'en est-il ?
Lyse
         Si j'ose vous le dire,
         Ce n'est plus que pour lui qu'Isabelle soupire. 12
Adraste
         Lyse, que me dis-tu ?
Lyse
         Qu'il possède son cœur,
580 Que jamais feux naissants n'eurent tant de vigueur, 12
         Qu'ils meurent l'un pour l'autre, et n'ont qu'une pensée. 12
Adraste
         Trop ingrate beauté, déloyale, insensée, 12
         Tu m'oses donc ainsi préférer un maraud ? 12
Lyse
         Ce rival orgueilleux le porte bien plus haut, 12
585 Et je vous en veux faire entière confidence : 12
         Il se dit gentilhomme, et riche.
Adraste
         Ah ! L'impudence !
Lyse
         D'un père rigoureux fuyant l'autorité, 12
         Il a couru longtemps d'un et d'autre côté ; 12
         Enfin, manque d'argent peut-être, ou par caprice, 12
590 De notre Fiérabras il s'est mis au service, 12
         Et sous ombre d'agir pour ses folles amours, 12
         Il a su pratiquer de si rusés détours, 12
         Et charmer tellement cette pauvre abusée, 12
         Que vous en avez vu votre ardeur méprisée ; 12
595 Mais parlez à son père, et bientôt son pouvoir 12
         Remettra son esprit aux termes du devoir. 12
Adraste
         Je viens tout maintenant d'en tirer assurance 12
         De recevoir les fruits de ma persévérance, 12
         Et devant qu'il soit peu nous en verrons l'effet ; 12
600 Mais, écoute, il me faut obliger tout à fait. 12
Lyse
         Où je vous puis servir j'ose tout entreprendre. 12
Adraste
         Peux-tu dans leurs amours me les faire surprendre ? 12
Lyse
         Il n'est rien plus aisé : peut-être dès ce soir. 12
Adraste
         Adieu donc. Souviens-toi de me les faire voir. 12
605 Cependant prends ceci seulement par avance. 12
Lyse
         Que le galant alors soit frotté d'importance ! 12
Adraste
         Crois-moi qu'il se verra, pour te mieux contenter, 12
         Chargé d'autant de bois qu'il en pourra porter. 12
SCÈNE IX
Lyse
         L'arrogant croit déjà tenir ville gagnée ; 12
610 Mais il sera puni de m'avoir dédaignée. 12
         Parce qu'il est aimable, il fait le petit dieu, 12
         Et ne veut s'adresser qu'aux filles de bon lieu. 12
         Je ne mérite pas l'honneur de ses caresses : 12
         Vraiment c'est pour son nez, il lui faut des maîtresses ; 12
615 Je ne suis que servante : et qu'est-il que valet ? 12
         Si son visage est beau, le mien n'est pas trop laid : 12
         Il se dit riche et noble, et cela me fait rire ; 12
         Si loin de son pays, qui n'en peut autant dire ? 12
         Qu'il le soit : nous verrons ce soir, si je le tiens, 12
620 Danser sous le cotret sa noblesse et ses biens. 12
SCÈNE X
Alcandre
         Le cœur vous bat un peu.
Pridamant
         Je crains cette menace.
Alcandre
         Lyse aime trop Clindor pour causer sa disgrâce. 12
Pridamant
         Elle en est méprisée, et cherche à se venger. 12
Alcandre
         Ne craignez point : l'amour la fera bien changer. 12
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
Géronte
625 Apaisez vos soupirs et tarissez vos larmes ; 12
         Contre ma volonté ce sont de faibles armes : 12
         Mon cœur, quoique sensible à toutes vos douleurs, 12
         Écoute la raison, et néglige vos pleurs. 12
         Je sais ce qu'il vous faut beaucoup mieux que vous-même. 12
630 Vous dédaignez Adraste à cause que je l'aime ; 12
         Et parce qu'il me plaît d'en faire votre époux, 12
         Votre orgueil n'y voit rien qui soit digne de vous. 12
         Quoi ! Manque-t-il de bien, de cœur ou de noblesse ? 12
         En est-ce le visage ou l'esprit qui vous blesse ? 12
         Il vous fait trop d'honneur.
Isabelle
635 Je sais qu'il est parfait,
         Et que je réponds mal à l'honneur qu'il me fait ; 12
         Mais si votre bonté me permet en ma cause, 12
         Pour me justifier, de dire quelque chose, 12
         Par un secret instinct, que je ne puis nommer, 12
640 J'en fais beaucoup d'état, et ne le puis aimer. 12
         Souvent je ne sais quoi que le ciel nous inspire 12
         Soulève tout le cœur contre ce qu'on désire, 12
         Et ne nous laisse pas en état d'obéir, 12
         Quand on choisit pour nous ce qu'il nous fait haïr. 12
645 Il attache ici-bas avec des sympathies 12
         Les âmes que son ordre a là-haut assorties : 12
         On n'en saurait unir sans ses avis secrets ; 12
         Et cette chaîne manque où manquent ses décrets. 12
         Aller contre les lois de cette providence, 12
650 C'est le prendre à partie, et blâmer sa prudence, 12
         L'attaquer en rebelle, et s'exposer aux coups 12
         Des plus âpres malheurs qui suivent son courroux. 12
Géronte
         Insolente, est-ce ainsi que l'on se justifie ? 12
         Quel maître vous apprend cette philosophie ? 12
655 Vous en savez beaucoup ; mais tout votre savoir 12
         Ne m'empêchera pas d'user de mon pouvoir. 12
         Si le ciel pour mon choix vous donne tant de haine, 12
         Vous a-t-il mise en feu pour ce grand capitaine ? 12
         Ce guerrier valeureux vous tient-il dans ses fers ? 12
660 Et vous a-t-il domptée avec tout l'univers ? 12
         Ce fanfaron doit-il relever ma famille ? 12
Isabelle
         Eh ! De grâce, monsieur, traitez mieux votre fille ! 12
Géronte
         Quel sujet donc vous porte à me désobéir ? 12
Isabelle
         Mon heur et mon repos, que je ne puis trahir. 12
665 Ce que vous appelez un heureux hyménée 12
         N'est pour moi qu'un enfer si j'y suis condamnée. 12
Géronte
         Ah ! Qu'il en est encor de mieux faites que vous 12
         Qui se voudraient bien voir dans un enfer si doux ! 12
         Après tout, je le veux ; cédez à ma puissance. 12
Isabelle
670 Faites un autre essai de mon obéissance. 12
Géronte
         Ne me répliquez plus quand j'ai dit : " je le veux. " 12
         Rentrez : c'est désormais trop contesté nous deux. 12
SCÈNE II
Géronte
         Qu'à présent la jeunesse a d'étranges manies ! 12
         Les règles du devoir lui sont des tyrannies, 12
675 Et les droits les plus saints deviennent impuissants 12
         Contre cette fierté qui l'attache à son sens. 12
         Telle est l'humeur du sexe : il aime à contredire, 12
         Rejette obstinément le joug de notre empire, 12
         Ne suit que son caprice en ses affections, 12
680 Et n'est jamais d'accord de nos élections. 12
         N'espère pas pourtant, aveugle et sans cervelle, 12
         Que ma prudence cède à ton esprit rebelle. 12
         Mais ce fou viendra-t-il toujours m'embarrasser ? 12
         Par force ou par adresse il me le faut chasser. 12
SCÈNE III
Matamore
685 Ne doit-on pas avoir pitié de ma fortune ? 12
         Le grand vizir encor de nouveau m'importune ; 12
         Le Tartare, d'ailleurs, m'appelle à son secours ; 12
         Narsingue et Calicut m'en pressent tous les jours : 12
         Si je ne les refuse, il me faut mettre en quatre. 12
Clindor
690 Pour moi, je suis d'avis que vous les laissiez battre : 12
         Vous emploieriez trop mal vos invincibles coups, 12
         Si pour en servir un vous faisiez trois jaloux. 12
Matamore
         Tu dis bien : c'est assez de telles courtoisies ; 12
         Je ne veux qu'en amour donner des jalousies. 12
695 Ah ! Monsieur, excusez, si, faute de vous voir, 12
         Bien que si près de vous, je manquais au devoir. 12
         Mais quelle émotion paraît sur ce visage ? 12
         Où sont vos ennemis, que j'en fasse carnage ? 12
Géronte
         Monsieur, grâces aux dieux, je n'ai point d'ennemis. 12
Matamore
700 Mais grâces à ce bras qui vous les a soumis. 12
Géronte
         C'est une grâce encor que j'avais ignorée. 12
Matamore
         Depuis que ma faveur pour vous s'est déclarée, 12
         Ils sont tous morts de peur, ou n'ont osé branler. 12
Géronte
         C'est ailleurs maintenant qu'il vous faut signaler : 12
705 Il fait beau voir ce bras, plus craint que le tonnerre, 12
         Demeurer si paisible en un temps plein de guerre ; 12
         Et c'est pour acquérir un nom bien relevé, 12
         D'être dans une ville à battre le pavé. 12
         Chacun croit votre gloire à faux titre usurpée, 12
710 Et vous ne passez plus que pour traîneur d'épée. 12
Matamore
         Ah, ventre ! Il est tout vrai que vous avez raison. 12
         Mais le moyen d'aller, si je suis en prison ? 12
         Isabelle m'arrête, et ses yeux pleins de charmes 12
         Ont captivé mon cœur et suspendu mes armes. 12
Géronte
715 Si rien que son sujet ne vous tient arrêté, 12
         Faites votre équipage en toute liberté : 12
         Elle n'est pas pour vous ; n'en soyez point en peine. 12
Matamore
         Ventre ! Que dites-vous ? Je la veux faire reine. 12
Géronte
         Je ne suis pas d'humeur à rire tant de fois 12
720 Du grotesque récit de vos rares exploits. 12
         La sottise ne plaît qu'alors qu'elle est nouvelle : 12
         En un mot, faites reine une autre qu'Isabelle. 12
         Si pour l'entretenir vous venez plus ici… 12
Matamore
         Il a perdu le sens, de me parler ainsi. 12
725 Pauvre homme, sais-tu bien que mon nom effroyable 12
         Met le grand Turc en fuite, et fait trembler le diable ; 12
         Que pour t'anéantir je ne veux qu'un moment ? 12
Géronte
         J'ai chez moi des valets à mon commandement, 12
         Qui n'ayant pas l'esprit de faire des bravades, 12
730 Répondraient de la main à vos rodomontades. 12
Matamore
         Dis-lui ce que j'ai fait en mille et mille lieux. 12
Géronte
         Adieu : modérez-vous ; il vous en prendra mieux ; 12
         Bien que je ne sois pas de ceux qui vous haïssent, 12
         J'ai le sang un peu chaud, et mes gens m'obéissent. 12
SCÈNE IV
Matamore
735 Respect de ma maîtresse, incommode vertu, 12
         Tyran de ma vaillance, à quoi me réduis-tu ? 12
         Que n'ai-je eu cent rivaux en la place d'un père, 12
         Sur qui, sans t'offenser, laisser choir ma colère ! 12
         Ah ! Visible démon, vieux spectre décharné, 12
740 Vrai suppôt de Satan, médaille de damné, 12
         Tu m'oses donc bannir, et même avec menaces, 12
         Moi de qui tous les rois briguent les bonnes grâces ? 12
Clindor
         Tandis qu'il est dehors, allez, dès aujourd'hui, 12
         Causer de vos amours, et vous moquer de lui. 12
Matamore
745 Cadédiou ! Ses valets feraient quelque insolence. 12
Clindor
         Ce fer a trop de quoi dompter leur violence. 12
Matamore
         Oui, mais les feux qu'il jette en sortant de prison 12
         Auraient en un moment embrasé la maison, 12
         Dévoré tout à l'heure ardoises et gouttières, 12
750 Faîtes, lattes, chevrons, montants, courbes, filières, 12
         Entretoises, sommiers, colonnes, soliveaux, 12
         Parnes, soles, appuis, jambages, traveteaux, 12
         Portes, grilles, verrous, serrures, tuiles, pierre, 12
         Plomb, fer, plâtre, ciment, peinture, marbre, verre, 12
755 Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, greniers, 12
         Offices, cabinets, terrasses, escaliers. 12
         Juge un peu quel désordre aux yeux de ma charmeuse ; 12
         Ces feux étoufferaient son ardeur amoureuse. 12
         Va lui parler pour moi, toi qui n'es pas vaillant : 12
760 Tu puniras à moins un valet insolent. 12
Clindor
         C'est m'exposer…
Matamore
         Adieu : je vois ouvrir la porte,
         Et crains que sans respect cette canaille sorte. 12
SCÈNE V
Clindor
         Le souverain poltron, à qui pour faire peur 12
         Il ne faut qu'une feuille, une ombre, une vapeur ! 12
765 Un vieillard le maltraite, il fuit pour une fille, 12
         Et tremble à tous moments de crainte qu'on l'étrille. 12
         Lyse, que ton abord doit être dangereux ! 12
         Il donne l'épouvante à ce cœur généreux, 12
         Cet unique vaillant, la fleur des capitaines, 12
770 Qui dompte autant de rois qu'il captive de reines ! 12
Lyse
         Mon visage est ainsi malheureux en attraits : 12
         D'autres charment de loin, le mien fait peur de près. 12
Clindor
         S'il fait peur à des fous, il charme les plus sages : 12
         Il n'est pas quantité de semblables visages. 12
775 Si l'on brûle pour toi, ce n'est pas sans sujet ; 12
         Je ne connus jamais un si gentil objet ; 12
         L'esprit beau, prompt, accort, l'humeur un peu railleuse, 12
         L'embonpoint ravissant, la taille avantageuse, 12
         Les yeux doux, le teint vif, et les traits délicats : 12
780 Qui serait le brutal qui ne t'aimerait pas ? 12
Lyse
         De grâce, et depuis quand me trouvez-vous si belle ? 12
         Voyez bien, je suis Lyse, et non pas Isabelle. 12
Clindor
         Vous partagez vous deux mes inclinations : 12
         J'adore sa fortune, et tes perfections. 12
Lyse
785 Vous en embrassez trop, c'est assez pour vous d'une, 12
         Et mes perfections cèdent à sa fortune. 12
Clindor
         Quelque effort que je fasse à lui donner ma foi, 12
         Penses-tu qu'en effet je l'aime plus que toi ? 12
         L'amour et l'hyménée ont diverse méthode : 12
790 L'un court au plus aimable, et l'autre au plus commode. 12
         Je suis dans la misère, et tu n'as point de bien : 12
         Un rien s'ajuste mal avec un autre rien ; 12
         Et malgré les douceurs que l'amour y déploie, 12
         Deux malheureux ensemble ont toujours courte joie. 12
795 Ainsi j'aspire ailleurs, pour vaincre mon malheur ; 12
         Mais je ne puis te voir sans un peu de douleur, 12
         Sans qu'un soupir échappe à ce cœur, qui murmure 12
         De ce qu'à mes désirs ma raison fait d'injure. 12
         À tes moindres coups d'œil je me laisse charmer. 12
800 Ah ! Que je t'aimerais, s'il ne fallait qu'aimer, 12
         Et que tu me plairais, s'il ne fallait que plaire ! 12
Lyse
         Que vous auriez d'esprit si vous saviez vous taire, 12
         Ou remettre du moins en quelque autre saison 12
         À montrer tant d'amour avec tant de raison ! 12
805 Le grand trésor pour moi qu'un amoureux si sage, 12
         Qui par compassion n'ose me rendre hommage, 12
         Et porte ses désirs à des partis meilleurs, 12
         De peur de m'accabler sous nos communs malheurs ! 12
         Je n'oublierai jamais de si rares mérites : 12
810 Allez continuer cependant vos visites. 12
Clindor
         Que j'aurais avec toi l'esprit bien plus content ! 12
Lyse
         Ma maîtresse là-haut est seule, et vous attend. 12
Clindor
         Tu me chasses ainsi !
Lyse
         Non, mais je vous envoie
         Aux lieux où vous aurez une plus longue joie. 12
Clindor
815 Que même tes dédains me semblent gracieux ! 12
Lyse
         Ah ! Que vous prodiguez un temps si précieux ! 12
         Allez.
Clindor
         Souviens-toi donc que si j'en aime une autre…
Lyse
         C'est de peur d'ajouter ma misère à la vôtre : 12
         Je vous l'ai déjà dit, je ne l'oublierai pas. 12
Clindor
820 Adieu : ta raillerie a pour moi tant d'appas, 12
         Que mon cœur à tes yeux de plus en plus s'engage, 12
         Et je t'aimerais trop à tarder davantage. 12
SCÈNE VI
Lyse
         L'ingrat ! Il trouve enfin mon visage charmant, 12
         Et pour se divertir il contrefait l'amant ! 12
825 Qui néglige mes feux m'aime par raillerie, 12
         Me prend pour le jouet de sa galanterie, 12
         Et par un libre aveu de me voler sa foi, 12
         Me jure qu'il m'adore, et ne veut point de moi. 12
         Aime en tous lieux, perfide, et partage ton âme ; 12
830 Choisis qui tu voudras pour maîtresse ou pour femme ; 12
         Donne à tes intérêts à ménager tes vœux ; 12
         Mais ne crois plus tromper aucune de nous deux. 12
         Isabelle vaut mieux qu'un amour politique, 12
         Et je vaux mieux qu'un cœur où cet amour s'applique. 12
835 J'ai raillé comme toi, mais c'était seulement 12
         Pour ne t'avertir pas de mon ressentiment. 12
         Qu'eût produit son éclat, que de la défiance ? 12
         Qui cache sa colère assure sa vengeance ; 12
         Et ma feinte douceur prépare beaucoup mieux 12
840 Ce piége où tu vas choir, et bientôt, à mes yeux. 12
         Toutefois qu'as-tu fait qui te rende coupable ? 12
         Pour chercher sa fortune est-on si punissable ? 12
         Tu m'aimes, mais le bien te fait être inconstant : 12
         Au siècle où nous vivons, qui n'en ferait autant ? 12
845 Oublions des mépris où par force il s'excite, 12
         Et laissons-le jouir du bonheur qu'il mérite. 12
         S'il m'aime, il se punit en m'osant dédaigner, 12
         Et si je l'aime encor, je le dois épargner. 12
         Dieux ! À quoi me réduit ma folle inquiétude, 12
850 De vouloir faire grâce à tant d'ingratitude ? 12
         Digne soif de vengeance, à quoi m'exposez-vous, 12
         De laisser affaiblir un si juste courroux ? 12
         Il m'aime, et de mes yeux je m'en vois méprisée ! 12
         Je l'aime, et ne lui sers que d'objet de risée ! 12
855 Silence, amour, silence : il est temps de punir ; 12
         J'en ai donné ma foi : laisse-moi la tenir. 12
         Puisque ton faux espoir ne fait qu'aigrir ma peine, 12
         Fais céder tes douceurs à celles de la haine : 12
         Il est temps qu'en mon cœur elle règne à son tour, 12
860 Et l'amour outragé ne doit plus être amour. 12
SCÈNE VII
Matamore
         Les voilà, sauvons-nous. Non, je ne vois personne. 12
         Avançons hardiment. Tout le corps me frissonne. 12
         Je les entends, fuyons. Le vent faisait ce bruit. 12
         Marchons sous la faveur des ombres de la nuit. 12
865 Vieux rêveur, malgré toi j'attends ici ma reine. 12
         Ces diables de valets me mettent bien en peine. 12
         De deux mille ans et plus, je ne tremblai si fort. 12
         C'est trop me hasarder : s'ils sortent, je suis mort ; 12
         Car j'aime mieux mourir que leur donner bataille, 12
870 Et profaner mon bras contre cette canaille. 12
         Que le courage expose à d'étranges dangers ! 12
         Toutefois, en tout cas, je suis des plus légers ; 12
         S'il ne faut que courir, leur attente est dupée : 12
         J'ai le pied pour le moins aussi bon que l'épée. 12
875 Tout de bon, je les vois : c'est fait, il faut mourir ; 12
         J'ai le corps si glacé, que je ne puis courir. 12
         Destin, qu'à ma valeur tu te montres contraire ! … 12
         C'est ma reine elle-même, avec mon secrétaire ! 12
         Tout mon corps se déglace : écoutons leurs discours, 12
880 Et voyons son adresse à traiter mes amours. 12
SCÈNE VIII
Isabelle
         Tout se prépare mal du côté de mon père ; 12
         Je ne le vis jamais d'une humeur si sévère : 12
         Il ne souffrira plus votre maître ni vous. 12
         Votre rival d'ailleurs est devenu jaloux : 12
885 C'est par cette raison que je vous fais descendre ; 12
         Dedans mon cabinet ils pourraient nous surprendre ; 12
         Ici nous parlerons en plus de sûreté : 12
         Vous pourrez vous couler d'un et d'autre côté ; 12
         Et si quelqu'un survient, ma retraite est ouverte. 12
Clindor
890 C'est trop prendre de soin pour empêcher ma perte. 12
Isabelle
         Je n'en puis prendre trop pour assurer un bien 12
         Sans qui tous autres biens à mes yeux ne sont rien : 12
         Un bien qui vaut pour moi la terre toute entière, 12
         Et pour qui seul enfin j'aime à voir la lumière. 12
895 Un rival par mon père attaque en vain ma foi ; 12
         Votre amour seul a droit de triompher de moi : 12
         Des discours de tous deux je suis persécutée ; 12
         Mais pour vous je me plais à me voir maltraitée, 12
         Et des plus grands malheurs je béninois les coups, 12
900 Si ma fidélité les endurait pour vous. 12
Clindor
         Vous me rendez confus, et mon âme ravie 12
         Ne vous peut, en revanche, offrir rien que ma vie : 12
         Mon sang est le seul bien qui me reste en ces lieux, 12
         Trop heureux de le perdre en servant vos beaux yeux ! 12
905 Mais si mon astre un jour, changeant son influence, 12
         Me donne un accès libre aux lieux de ma naissance, 12
         Vous verrez que ce choix n'est pas fort inégal, 12
         Et que, tout balancé, je vaux bien mon rival. 12
         Mais, avec ces douceurs, permettez-moi de craindre 12
910 Qu'un père et ce rival ne veuillent vous contraindre. 12
Isabelle
         N'en ayez point d'alarme, et croyez qu'en ce cas 12
         L'un aura moins d'effet que l'autre n'a d'appas. 12
         Je ne vous dirai point où je suis résolue : 12
         Il suffit que sur moi je me rends absolue. 12
915 Ainsi tous les projets sont des projets en l'air. 12
         Ainsi…
Matamore
         Je n'en puis plus : il est temps de parler.
Isabelle
         Dieux ! On nous écoutait.
Clindor
         C'est notre capitaine :
         Je vais bien l'apaiser ; n'en soyez pas en peine. 12
SCÈNE IX
Matamore
         Ah ! Traître !
Clindor
         Parlez bas ; ces valets…
Matamore
         Eh bien ! Quoi ?
Clindor
920 Ils fondront tout à l'heure et sur vous et sur moi. 12
Matamore
         Viens çà. Tu sais ton crime, et qu'à l'objet que j'aime, 12
         Loin de parler pour moi, tu parlais pour toi-même ? 12
Clindor
         Oui, pour me rendre heureux j'ai fait quelques efforts. 12
Matamore
         Je te donne le choix de trois ou quatre morts : 12
925 Je vais, d'un coup de poing, te briser comme verre, 12
         Ou t'enfoncer tout vif au centre de la terre, 12
         Ou te fendre en dix parts d'un seul coup de revers, 12
         Ou te jeter si haut au-dessus des éclairs, 12
         Que tu sois dévoré des feux élémentaires. 12
930 Choisis donc promptement, et pense à tes affaires. 12
Clindor
         Vous-même choisissez.
Matamore
         Quel choix proposes-tu ?
Clindor
         De fuir en diligence, ou d'être bien battu. 12
Matamore
         Me menacer encore ! Ah, ventre ! Quelle audace ! 12
         Au lieu d'être à genoux, et d'implorer ma grâce ! … 12
935 Il a donné le mot, ces valets vont sortir… 12
         Je m'en vais commander aux mers de t'engloutir. 12
Clindor
         Sans vous chercher si loin un si grand cimetière, 12
         Je vous vais, de ce pas, jeter dans la rivière. 12
Matamore
         Ils sont d'intelligence. Ah, tête !
Clindor
         Point de bruit :
940 J'ai déjà massacré dix hommes cette nuit ; 12
         Et si vous me fâchez, vous en croîtrez le nombre. 12
Matamore
         Cadédiou ! Ce coquin a marché dans mon ombre ; 12
         Il s'est fait tout vaillant d'avoir suivi mes pas : 12
         S'il avait du respect, j'en voudrais faire cas. 12
945 Écoute : je suis bon, et ce serait dommage 12
         De priver l'univers d'un homme de courage. 12
         Demande-moi pardon, et cesse par tes feux 12
         De profaner l'objet digne seul de mes vœux ; 12
         Tu connais ma valeur, éprouve ma clémence. 12
Clindor
950 Plutôt, si votre amour a tant de véhémence, 12
         Faisons deux coups d'épée au nom de sa beauté. 12
Matamore
         Parbieu, tu me ravis de générosité. 12
         Va, pour la conquérir n'use plus d'artifices ; 12
         Je te la veux donner pour prix de tes services : 12
955 Plains-toi dorénavant d'avoir un maître ingrat ! 12
Clindor
         À ce rare présent, d'aise le cœur me bat. 12
         Protecteur des grands rois, guerrier trop magnanime, 12
         Puisse tout l'univers bruire de votre estime ! 12
SCÈNE X
Isabelle
         Je rends grâces au ciel de ce qu'il a permis 12
960 Qu'à la fin, sans combat, je vous vois bons amis. 12
Matamore
         Ne pensez plus, ma reine, à l'honneur que ma flamme 12
         Vous devait faire un jour de vous prendre pour femme ; 12
         Pour quelque occasion j'ai changé de dessein : 12
         Mais je vous veux donner un homme de ma main ; 12
965 Faites-en de l'état ; il est vaillant lui-même ; 12
         Il commandait sous moi.
Isabelle
         Pour vous plaire, je l'aime.
Clindor
         Mais il faut du silence à notre affection. 12
Matamore
         Je vous promets silence, et ma protection. 12
         Avouez-vous de moi par tous les coins du monde : 12
970 Je suis craint à l'égal sur la terre et sur l'onde. 12
         Allez, vivez contents sous une même loi. 12
Isabelle
         Pour vous mieux obéir, je lui donne ma foi. 12
Clindor
         Commandez que sa foi de quelque effet suivie… 12
SCÈNE XI
Adraste
         Cet insolent discours te coûtera la vie, 12
         Suborneur.
Matamore
975 Ils ont pris mon courage en défaut :
         Cette porte est ouverte ; allons gagner le haut. 12
Clindor
         Traître ! Qui te fais fort d'une troupe brigande, 12
         Je te choisirai bien au milieu de la bande. 12
Géronte
         Dieux ! Adraste est blessé, courez au médecin. 12
980 Vous autres, cependant, arrêtez l'assassin. 12
Clindor
         Ah, ciel ! Je cède au nombre. Adieu, chère Isabelle : 12
         Je tombe au précipice où mon destin m'appelle. 12
Géronte
         C'en est fait, emportez ce corps à la maison ; 12
         Et vous, conduisez tôt ce traître à la prison. 12
SCÈNE XII
Pridamant
         Hélas ! Mon fils est mort.
Alcandre
985 Que vous avez d'alarmes !
Pridamant
         Ne lui refusez point le secours de vos charmes. 12
Alcandre
         Un peu de patience, et sans un tel secours 12
         Vous le verrez bientôt heureux en ses amours. 12
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
Isabelle
         Enfin le terme approche : un jugement inique 12
990 Doit abuser demain d'un pouvoir tyrannique, 12
         À son propre assassin immoler mon amant, 12
         Et faire une vengeance au lieu d'un châtiment. 12
         Par un décret injuste autant comme sévère, 12
         Demain doit triompher la haine de mon père, 12
995 La faveur du pays, la qualité du mort, 12
         Le malheur d'Isabelle, et la rigueur du sort. 12
         Hélas ! Que d'ennemis, et de quelle puissance, 12
         Contre le faible appui que donne l'innocence, 12
         Contre un pauvre inconnu, de qui tout le forfait 12
1000 Est de m'avoir aimée, et d'être trop parfait ! 12
         Oui, Clindor, tes vertus et ton feu légitime, 12
         T'ayant acquis mon cœur, ont fait aussi ton crime. 12
         Mais en vain après toi l'on me laisse le jour ; 12
         Je veux perdre la vie en perdant mon amour : 12
1005 Prononçant ton arrêt, c'est de moi qu'on dispose ; 12
         Je veux suivre ta mort, puisque j'en suis la cause, 12
         Et le même moment verra par deux trépas 12
         Nos esprits amoureux se rejoindre là-bas. 12
         Ainsi, père inhumain, ta cruauté déçue 12
1010 De nos saintes ardeurs verra l'heureuse issue ; 12
         Et si ma perte alors fait naître tes douleurs, 12
         Auprès de mon amant je rirai de tes pleurs. 12
         Ce qu'un remords cuisant te coûtera de larmes 12
         D'un si doux entretien augmentera les charmes ; 12
1015 Ou s'il n'a pas assez de quoi te tourmenter, 12
         Mon ombre chaque jour viendra t'épouvanter, 12
         S'attacher à tes pas dans l'horreur des ténèbres, 12
         Présenter à tes yeux mille images funèbres, 12
         Jeter dans ton esprit un éternel effroi, 12
1020 Te reprocher ma mort, t'appeler après moi, 12
         Accabler de malheurs ta languissante vie, 12
         Et te réduire au point de me porter envie. 12
         Enfin…
SCÈNE II
Lyse
         Quoi ! Chacun dort, et vous êtes ici ?
         Je vous jure, monsieur en est en grand souci. 12
Isabelle
1025 Quand on n'a plus d'espoir, Lyse, on n'a plus de crainte. 12
         Je trouve des douceurs à faire ici ma plainte : 12
         Ici je vis Clindor pour la dernière fois ; 12
         Ce lieu me redit mieux les accents de sa voix, 12
         Et remet plus avant en mon âme éperdue 12
1030 L'aimable souvenir d'une si chère vue. 12
Lyse
         Que vous prenez de peine à grossir vos ennuis ! 12
Isabelle
         Que veux-tu que je fasse en l'état où je suis ? 12
Lyse
         De deux amants parfaits dont vous étiez servie, 12
         L'un doit mourir demain, l'autre est déjà sans vie : 12
1035 Sans perdre plus de temps à soupirer pour eux, 12
         Il en faut trouver un qui les vaille tous deux. 12
Isabelle
         De quel front oses-tu me tenir ces paroles ? 12
Lyse
         Quel fruit espérez-vous de vos douleurs frivoles ? 12
         Pensez-vous, pour pleurer et ternir vos appas, 12
1040 Rappeler votre amant des portes du trépas ? 12
         Songez plutôt à faire une illustre conquête ; 12
         Je sais pour vos liens une âme toute prête, 12
         Un homme incomparable.
Isabelle
         Ôte-toi de mes yeux.
Lyse
         Le meilleur jugement ne choisirait pas mieux. 12
Isabelle
1045 Pour croître mes douleurs faut-il que je te voie ? 12
Lyse
         Et faut-il qu'à vos yeux je déguise ma joie ? 12
Isabelle
         D'où te vient cette joie ainsi hors de saison ? 12
Lyse
         Quand je vous l'aurai dit, jugez si j'ai raison. 12
Isabelle
         Ah ! Ne me conte rien.
Lyse
         Mais l'affaire vous touche.
Isabelle
1050 Parle-moi de Clindor, ou n'ouvre point la bouche. 12
Lyse
         Ma belle humeur, qui rit au milieu des malheurs, 12
         Fait plus en un moment qu'un siècle de vos pleurs : 12
         Elle a sauvé Clindor.
Isabelle
         Sauvé Clindor ?
Lyse
         Lui-même :
         Jugez après cela comme quoi je vous aime. 12
Isabelle
1055 Eh ! De grâce, où faut-il que je l'aille trouver ? 12
Lyse
         Je n'ai que commencé : c'est à vous d'achever. 12
Isabelle
         Ah ! Lyse !
Lyse
         Tout de bon, seriez-vous pour le suivre ?
Isabelle
         Si je suivrais celui sans qui je ne puis vivre ? 12
         Lyse, si ton esprit ne le tire des fers, 12
1060 Je l'accompagnerai jusque dans les enfers. 12
         Va, ne demande plus si je suivrais sa fuite. 12
Lyse
         Puisqu'à ce beau dessein l'amour vous a réduite, 12
         Écoutez où j'en suis, et secondez mes coups : 12
         Si votre amant n'échappe, il ne tiendra qu'à vous. 12
         La prison est tout proche.
Isabelle
         Eh bien ?
Lyse
1065 Ce voisinage
         Au frère du concierge a fait voir mon visage ; 12
         Et comme c'est tout un que me voir et m'aimer, 12
         Le pauvre malheureux s'en est laissé charmer. 12
Isabelle
         Je n'en avais rien su !
Lyse
         J'en avais tant de honte
1070 Que je mourais de peur qu'on vous en fît le conte ; 12
         Mais depuis quatre jours votre amant arrêté 12
         A fait que l'allant voir je l'ai mieux écouté. 12
         Des yeux et du discours flattant son espérance, 12
         D'un mutuel amour j'ai formé l'apparence. 12
1075 Quand on aime une fois, et qu'on se croit aimé, 12
         On fait tout pour l'objet dont on est enflammé. 12
         Par là j'ai sur son âme assuré mon empire, 12
         Et l'ai mis en état de ne m'oser dédire. 12
         Quand il n'a plus douté de mon affection, 12
1080 J'ai fondé mes refus sur sa condition ; 12
         Et lui, pour m'obliger, jurait de s'y déplaire, 12
         Mais que malaisément il s'en pouvait défaire ; 12
         Que les clefs des prisons qu'il gardait aujourd'hui 12
         Étaient le plus grand bien de son frère et de lui. 12
1085 Moi de dire soudain que sa bonne fortune 12
         Ne lui pouvait offrir d'heure plus opportune ; 12
         Que, pour se faire riche et pour me posséder, 12
         Il n'avait seulement qu'à s'en accommoder ; 12
         Qu'il tenait dans les fers un seigneur de Bretagne 12
1090 Déguisé sous le nom du sieur de la Montagne ; 12
         Qu'il fallait le sauver et le suivre chez lui ; 12
         Qu'il nous ferait du bien et serait notre appui. 12
         Il demeure étonné ; je le presse, il s'excuse ; 12
         Il me parle d'amour, et moi je le refuse ; 12
1095 Je le quitte en colère, il me suit tout confus, 12
         Me fait nouvelle excuse, et moi nouveau refus. 12
Isabelle
         Mais enfin ?
Lyse
         J'y retourne, et le trouve fort triste ;
         Je le juge ébranlé ; je l'attaque : il résiste. 12
         Ce matin : " en un mot, le péril est pressant, 12
1100 Ai-je dit ; tu peux tout, et ton frère est absent. 12
         — mais il faut de l'argent pour un si long voyage, 12
         M'a-t-il dit ; il en faut pour faire l'équipage : 12
         Ce cavalier en manque. "
Isabelle
         Ah ! Lyse, tu devais
         Lui faire offre aussitôt de tout ce que j'avais : 12
         Perles, bagues, habits.
Lyse
1105 J'ai bien fait davantage :
         J'ai dit qu'à vos beautés ce captif rend hommage, 12
         Que vous l'aimez de même et fuirez avec nous, 12
         Ce mot me l'a rendu si traitable et si doux, 12
         Que j'ai bien reconnu qu'un peu de jalousie 12
1110 Touchant votre Clindor brouillait sa fantaisie, 12
         Et que tous ces détours provenaient seulement 12
         D'une vaine frayeur qu'il ne fût mon amant. 12
         Il est parti soudain après votre amour sue, 12
         A trouvé tout aisé, m'en a promis l'issue, 12
1115 Et vous mande par moi qu'environ à minuit 12
         Vous soyez toute prête à déloger sans bruit. 12
Isabelle
         Que tu me rends heureuse !
Lyse
         Ajoutez-y, de grâce,
         Qu'accepter un mari pour qui je suis de glace, 12
         C'est me sacrifier à vos contentements. 12
Isabelle
         Aussi…
Lyse
1120 Je ne veux point de vos remercîments.
         Allez ployer bagage, et pour grossir la somme, 12
         Joignez à vos bijoux les écus du bonhomme. 12
         Je vous vends ses trésors, mais à fort bon marché ; 12
         J'ai dérobé ses clefs depuis qu'il est couché : 12
         Je vous les livre.
Isabelle
1125 Allons y travailler ensemble.
Lyse
         Passez-vous de mon aide.
Isabelle
         Eh quoi ! Le cœur te tremble ?
Lyse
         Non, mais c'est un secret tout propre à l'éveiller : 12
         Nous ne nous garderions jamais de babiller. 12
Isabelle
         Folle, tu ris toujours.
Lyse
         De peur d'une surprise,
1130 Je dois attendre ici le chef de l'entreprise ; 12
         S'il tardait à la rue, il serait reconnu ; 12
         Nous vous irons trouver dès qu'il sera venu. 12
         C'est là sans raillerie.
Isabelle
         Adieu donc : je te laisse,
         Et consens que tu sois aujourd'hui la maîtresse. 12
Lyse
         C'est du moins.
Isabelle
         Fais bon guet.
Lyse
1135 Vous, faites bon butin.
SCÈNE III
Lyse
         Ainsi, Clindor, je fais moi seule ton destin ; 12
         Des fers où je t'ai mis c'est moi qui te délivre, 12
         Et te puis, à mon choix, faire mourir ou vivre. 12
         On me vengeait de toi par delà mes désirs : 12
1140 Je n'avais de dessein que contre tes plaisirs. 12
         Ton sort trop rigoureux m'a fait changer d'envie ; 12
         Je te veux assurer tes plaisirs et ta vie ; 12
         Et mon amour éteint, te voyant en danger, 12
         Renaît pour m'avertir que c'est trop me venger. 12
1145 J'espère aussi, Clindor, que pour reconnaissance, 12
         De ton ingrat amour étouffant la licence… 12
SCÈNE IV
Isabelle
         Quoi ! Chez nous, et de nuit !
Matamore
         L'autre jour…
Isabelle
         Qu'est-ce-ci :
         " l'autre jour ? " est-il temps que je vous trouve ici ? 12
Lyse
         C'est ce grand capitaine. Où s'est-il laissé prendre ? 12
Isabelle
1150 En montant l'escalier je l'en ai vu descendre. 12
Matamore
         L'autre jour, au défaut de mon affection, 12
         J'assurai vos appas de ma protection. 12
Isabelle
         Après ?
Matamore
         On vint ici faire une brouillerie ;
         Vous rentrâtes voyant cette forfanterie ; 12
1155 Et pour vous protéger, je vous suivis soudain. 12
Isabelle
         Votre valeur prit lors un généreux dessein. 12
         Depuis ?
Matamore
         Pour conserver une dame si belle,
         Au plus haut du logis j'ai fait la sentinelle. 12
Isabelle
         Sans sortir ?
Matamore
         Sans sortir.
Lyse
         C'est-à-dire, en deux mots,
1160 Que la peur l'enfermait dans la chambre aux fagots. 12
Matamore
         La peur ?
Lyse
         Oui, vous tremblez : la vôtre est sans égale.
Matamore
         Parce qu'elle a bon pas, j'en fais mon Bucéphale ; 12
         Lorsque je la domptai, je lui fis cette loi ; 12
         Et depuis, quand je marche, elle tremble sous moi. 12
Lyse
1165 Votre caprice est rare à choisir des montures. 12
Matamore
         C'est pour aller plus vite aux grandes aventures. 12
Isabelle
         Vous en exploitez bien. Mais changeons de discours : 12
         Vous avez demeuré là dedans quatre jours ? 12
Matamore
         Quatre jours.
Isabelle
         Et vécu ?
Matamore
         De nectar, d'ambroisie.
Lyse
1170 Je crois que cette viande aisément rassasie ? 12
Matamore
         Aucunement.
Isabelle
         Enfin vous étiez descendu…
Matamore
         Pour faire qu'un amant en vos bras fût rendu, 12
         Pour rompre sa prison, en fracasser les portes, 12
         Et briser en morceaux ses chaînes les plus fortes. 12
Lyse
1175 Avouez franchement que, pressé de la faim, 12
         Vous veniez bien plutôt faire la guerre au pain. 12
Matamore
         L'un et l'autre, parbieu ! Cette ambroisie est fade : 12
         J'en eus au bout d'un jour l'estomac tout malade. 12
         C'est un mets délicat, et de peu de soutien : 12
1180 À moins que d'être un dieu l'on n'en vivrait pas bien ; 12
         Il cause mille maux, et dès l'heure qu'il entre, 12
         Il allonge les dents, et rétrécit le ventre. 12
Lyse
         Enfin c'est un ragoût qui ne vous plaisait pas ? 12
Matamore
         Quitte pour chaque nuit faire deux tours en bas, 12
1185 Et là, m'accommodant des reliefs de cuisine, 12
         Mêler la viande humaine avecque la divine. 12
Isabelle
         Vous aviez, après tout, dessein de nous voler. 12
Matamore
         Vous-mêmes, après tout, m'osez-vous quereller ? 12
         Si je laisse une fois échapper ma colère… 12
Isabelle
1190 Lyse, fais-moi sortir les valets de mon père. 12
Matamore
         Un sot les attendrait.
SCÈNE V
Lyse
         Vous ne le tenez pas.
Isabelle
         Il nous avait bien dit que la peur a bon pas. 12
Lyse
         Vous n'avez cependant rien fait, ou peu de chose. 12
Isabelle
         Rien du tout. Que veux-tu ? Sa rencontre en est cause. 12
Lyse
1195 Mais vous n'aviez alors qu'à le laisser aller. 12
Isabelle
         Mais il m'a reconnue, et m'est venu parler. 12
         Moi qui, seule et de nuit, craignais son insolence, 12
         Et beaucoup plus encor de troubler le silence, 12
         J'ai cru, pour m'en défaire et m'ôter de souci, 12
1200 Que le meilleur était de l'amener ici. 12
         Vois, quand j'ai ton secours, que je me tiens vaillante, 12
         Puisque j'ose affronter cette humeur violente. 12
Lyse
         J'en ai ri comme vous, mais non sans murmurer : 12
         C'est bien du temps perdu.
Isabelle
         Je vais le réparer.
Lyse
1205 Voici le conducteur de notre intelligence ; 12
         Sachez auparavant toute sa diligence. 12
SCÈNE VI
Isabelle
         Eh bien ! Mon grand ami, braverons-nous le sort ? 12
         Et viens-tu m'apporter ou la vie ou la mort ? 12
         Ce n'est plus qu'en toi seul que mon espoir se fonde. 12
Le geôlier
1210 Bannissez vos frayeurs : tout va le mieux du monde ; 12
         Il ne faut que partir, j'ai des chevaux tous prêts, 12
         Et vous pourrez bientôt vous moquer des arrêts. 12
Isabelle
         Je te dois regarder comme un dieu tutélaire, 12
         Et ne sais point pour toi d'assez digne salaire. 12
Le geôlier
1215 Voici le prix unique où tout mon cœur prétend. 12
Isabelle
         Lyse, il faut te résoudre à le rendre content. 12
Lyse
         Oui, mais tout son apprêt nous est fort inutile : 12
         Comment ouvrirons-nous les portes de la ville ? 12
Le geôlier
         On nous tient des chevaux en main sûre aux faubourgs ; 12
1220 Et je sais un vieux mur qui tombe tous les jours : 12
         Nous pourrons aisément sortir par ses ruines. 12
Isabelle
         Ah ! Que je me trouvais sur d'étranges épines ! 12
Le geôlier
         Mais il faut se hâter.
Isabelle
         Nous partirons soudain.
         Viens nous aider là-haut à faire notre main. 12
SCÈNE VII
Clindor
1225 Aimables souvenirs de mes chères délices, 12
         Qu'on va bientôt changer en d'infâmes supplices, 12
         Que malgré les horreurs de ce mortel effroi, 12
         Vos charmants entretiens ont de douceurs pour moi ! 12
         Ne m'abandonnez point, soyez-moi plus fidèles 12
1230 Que les rigueurs du sort ne se montrent cruelles ; 12
         Et lorsque du trépas les plus noires couleurs 12
         Viendront à mon esprit figurer mes malheurs, 12
         Figurez aussitôt à mon âme interdite 12
         Combien je fus heureux par delà mon mérite. 12
1235 Lorsque je me plaindrai de leur sévérité, 12
         Redites-moi l'excès de ma témérité : 12
         Que d'un si haut dessein ma fortune incapable 12
         Rendait ma flamme injuste, et mon espoir coupable ; 12
         Que je fus criminel quand je devins amant, 12
1240 Et que ma mort en est le juste châtiment. 12
         Quel bonheur m'accompagne à la fin de ma vie ! 12
         Isabelle, je meurs pour vous avoir servie ; 12
         Et de quelque tranchant que je souffre les coups, 12
         Je meurs trop glorieux, puisque je meurs pour vous. 12
1245 Hélas ! Que je me flatte, et que j'ai d'artifice 12
         À me dissimuler la honte d'un supplice ! 12
         En est-il de plus grand que de quitter ces yeux 12
         Dont le fatal amour me rend si glorieux ? 12
         L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine : 12
1250 Il succomba vivant, et mort il m'assassine ; 12
         Son nom fait contre moi ce que n'a pu son bras ; 12
         Mille assassins nouveaux naissent de son trépas ; 12
         Et je vois de son sang, fécond en perfidies, 12
         S'élever contre moi des âmes plus hardies, 12
1255 De qui les passions, s'armant d'autorité, 12
         Font un meurtre public avec impunité. 12
         Demain de mon courage on doit faire un grand crime, 12
         Donner au déloyal ma tête pour victime ; 12
         Et tous pour le pays prennent tant d'intérêt, 12
1260 Qu'il ne m'est pas permis de douter de l'arrêt. 12
         Ainsi de tous côtés ma perte était certaine : 12
         J'ai repoussé la mort, je la reçois pour peine. 12
         D'un péril évité je tombe en un nouveau, 12
         Et des mains d'un rival en celles d'un bourreau. 12
1265 Je frémis à penser à ma triste aventure ; 12
         Dans le sein du repos je suis à la torture : 12
         Au milieu de la nuit, et du temps du sommeil, 12
         Je vois de mon trépas le honteux appareil ; 12
         J'en ai devant les yeux les funestes ministres ; 12
1270 On me lit du sénat les mandements sinistres ; 12
         Je sors les fers aux pieds ; j'entends déjà le bruit 12
         De l'amas insolent d'un peuple qui me suit ; 12
         Je vois le lieu fatal où ma mort se prépare : 12
         Là mon esprit se trouble, et ma raison s'égare ; 12
1275 Je ne découvre rien qui m'ose secourir, 12
         Et la peur de la mort me fait déjà mourir. 12
         Isabelle, toi seule, en réveillant ma flamme, 12
         Dissipes ces terreurs et rassures mon âme ; 12
         Et sitôt que je pense à tes divins attraits, 12
1280 Je vois évanouir ces infâmes portraits. 12
         Quelques rudes assauts que le malheur me livre, 12
         Garde mon souvenir, et je croirai revivre. 12
         Mais d'où vient que de nuit on ouvre ma prison ? 12
         Ami, que viens-tu faire ici hors de saison ? 12
SCÈNE VIII
Le geôlier
1285 Les juges assemblés pour punir votre audace, 12
         Mus de compassion, enfin vous ont fait grâce. 12
Clindor
         M'ont fait grâce, bons dieux !
Le geôlier
         Oui, vous mourrez de nuit.
Clindor
         De leur compassion est-ce là tout le fruit ? 12
Le geôlier
         Que de cette faveur vous tenez peu de conte ! 12
1290 D'un supplice public c'est vous sauver la honte. 12
Clindor
         Quels encens puis-je offrir aux maîtres de mon sort, 12
         Dont l'arrêt me fait grâce, et m'envoie à la mort ? 12
Le geôlier
         Il la faut recevoir avec meilleur visage. 12
Clindor
         Fais ton office, ami, sans causer davantage. 12
Le geôlier
1295 Une troupe d'archers là dehors vous attend ; 12
         Peut-être en les voyant serez-vous plus content. 12
SCÈNE IX
Isabelle
         Lyse, nous l'allons voir.
Lyse
         Que vous êtes ravie !
Isabelle
         Ne le serais-je point de recevoir la vie ? 12
         Son destin et le mien prennent un même cours, 12
1300 Et je mourrais du coup qui trancherait ses jours. 12
Le geôlier
         Monsieur, connaissez-vous beaucoup d'archers semblables ? 12
Clindor
         Ah ! Madame, est-ce vous ? Surprises adorables ! 12
         Trompeur trop obligeant, tu disais bien vraiment 12
         Que je mourrais de nuit, mais de contentement. 12
Isabelle
         Clindor !
Le geôlier
1305 Ne perdons point le temps à ces caresses :
         Nous aurons tout loisir de flatter nos maîtresses. 12
Clindor
         Quoi ! Lyse est donc la sienne ?
Isabelle
         Écoutez le discours
         De votre liberté qu'ont produit leurs amours. 12
Le geôlier
         En lieu de sûreté le babil est de mise ; 12
1310 Mais ici ne songeons qu'à nous ôter de prise ; 12
Isabelle
         Sauvons-nous : mais avant, promettez-nous tous deux 12
         Jusqu'au jour d'un hymen de modérer vos feux : 12
         Autrement, nous rentrons.
Clindor
         Que cela ne vous tienne :
         Je vous donne ma foi.
Le geôlier
         Lyse, reçois la mienne.
Isabelle
1315 Sur un gage si beau j'ose tout hasarder. 12
Le geôlier
         Nous nous amusons trop, il est temps d'évader. 12
SCÈNE X
Alcandre
         Ne craignez plus pour eux ni périls ni disgrâces. 12
         Beaucoup les poursuivront, mais sans trouver leurs traces. 12
Pridamant
         À la fin je respire.
Alcandre
         Après un tel bonheur,
1320 Deux ans les ont montés en haut degré d'honneur. 12
         Je ne vous dirai point le cours de leurs voyages, 12
         S'ils ont trouvé le calme, ou vaincu les orages, 12
         Ni par quel art non plus ils se sont élevés : 12
         Il suffit d'avoir vu comme ils se sont sauvés, 12
1325 Et que, sans vous en faire une histoire importune, 12
         Je vous les vais montrer en leur haute fortune. 12
         Mais puisqu'il faut passer à des effets plus beaux, 12
         Rentrons pour évoquer des fantômes nouveaux. 12
         Ceux que vous avez vus représenter de suite 12
1330 À vos yeux étonnés leur amour et leur fuite, 12
         N'étant pas destinés aux hautes fonctions, 12
         N'ont point assez d'éclat pour leurs conditions. 12
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
Pridamant
         Qu'Isabelle est changée et qu'elle est éclatante ! 12
Alcandre
         Lyse marche après elle, et lui sert de suivante ; 12
1335 Mais derechef surtout n'ayez aucun effroi, 12
         Et de ce lieu fatal ne sortez qu'après moi : 12
         Je vous le dis encore, il y va de la vie. 12
Pridamant
         Cette condition m'en ôte assez l'envie. 12
SCÈNE II
Lyse
         Ce divertissement n'aura-t-il point de fin ? 12
1340 Et voulez-vous passer la nuit dans ce jardin ? 12
Isabelle
         Je ne puis plus cacher le sujet qui m'amène : 12
         C'est grossir mes douleurs que de taire ma peine. 12
         Le prince Florilame…
Lyse
         Eh bien ! Il est absent.
Isabelle
         C'est la source des maux que mon âme ressent ; 12
1345 Nous sommes ses voisins, et l'amour qu'il nous porte 12
         Dedans son grand jardin nous permet cette porte. 12
         La princesse Rosine, et mon perfide époux, 12
         Durant qu'il est absent en font leur rendez-vous : 12
         Je l'attends au passage, et lui ferai connaître 12
1350 Que je ne suis pas femme à rien souffrir d'un traître. 12
Lyse
         Madame, croyez-moi, loin de le quereller, 12
         Vous ferez beaucoup mieux de tout dissimuler : 12
         Il nous vient peu de fruit de telles jalousies ; 12
         Un homme en court plus tôt après ses fantaisies ; 12
1355 Il est toujours le maître, et tout notre discours, 12
         Par un contraire effet, l'obstine en ses amours. 12
Isabelle
         Je dissimulerai son adultère flamme ! 12
         Une autre aura son cœur, et moi le nom de femme ! 12
         Sans crime, d'un hymen peut-il rompre la loi ? 12
1360 Et ne rougit-il point d'avoir si peu de foi ? 12
Lyse
         Cela fut bon jadis ; mais au temps où nous sommes, 12
         Ni l'hymen ni la foi n'obligent plus les hommes : 12
         Leur gloire a son brillant et ses règles à part ; 12
         Où la nôtre se perd, la leur est sans hasard ; 12
1365 Elle croît aux dépens de nos lâches faiblesses ; 12
         L'honneur d'un galant homme est d'avoir des maîtresses. 12
Isabelle
         Ôte-moi cet honneur et cette vanité, 12
         De se mettre en crédit par l'infidélité. 12
         Si pour haïr le change et vivre sans amie 12
1370 Un homme tel que lui tombe dans l'infamie, 12
         Je le tiens glorieux d'être infâme à ce prix ; 12
         S'il en est méprisé, j'estime ce mépris. 12
         Le blâme qu'on reçoit d'aimer trop une femme 12
         Aux maris vertueux est un illustre blâme. 12
Lyse
1375 Madame, il vient d'entrer ; la porte a fait du bruit. 12
Isabelle
         Retirons-nous, qu'il passe.
Lyse
         Il vous voit et vous suit.
SCÈNE III
Clindor
         Vous fuyez, ma princesse, et cherchez des remises : 12
         Sont-ce là les douceurs que vous m'aviez promises ? 12
         Est-ce ainsi que l'amour ménage un entretien ? 12
1380 Ne fuyez plus, madame, et n'appréhendez rien : 12
         Florilame est absent, ma jalouse endormie. 12
Isabelle
         En êtes-vous bien sûr ?
Clindor
         Ah ! Fortune ennemie !
Isabelle
         Je veille, déloyal : ne crois plus m'aveugler ; 12
         Au milieu de la nuit je ne vois que trop clair : 12
1385 Je vois tous mes soupçons passer en certitudes, 12
         Et ne puis plus douter de tes ingratitudes : 12
         Toi-même, par ta bouche, as trahi ton secret. 12
         Ô l'esprit avisé pour un amant discret ! 12
         Et que c'est en amour une haute prudence 12
1390 D'en faire avec sa femme entière confidence ! 12
         Où sont tant de serments de n'aimer rien que moi ? 12
         Qu'as-tu fait de ton cœur ? Qu'as-tu fait de ta foi ? 12
         Lorsque je la reçus, ingrat, qu'il te souvienne 12
         De combien différaient ta fortune et la mienne, 12
1395 De combien de rivaux je dédaignai les vœux ; 12
         Ce qu'un simple soldat pouvait être auprès d'eux : 12
         Quelle tendre amitié je recevais d'un père ! 12
         Je le quittai pourtant pour suivre ta misère ; 12
         Et je tendis les bras à mon enlèvement, 12
1400 Pour soustraire ma main à son commandement. 12
         En quelle extrémité depuis ne m'ont réduite 12
         Les hasards dont le sort a traversé ta fuite ! 12
         Et que n'ai-je souffert avant que le bonheur 12
         Élevât ta bassesse à ce haut rang d'honneur ! 12
1405 Si pour te voir heureux ta foi s'est relâchée, 12
         Remets-moi dans le sein dont tu m'as arrachée. 12
         L'amour que j'ai pour toi m'a fait tout hasarder, 12
         Non pas pour des grandeurs, mais pour te posséder. 12
Clindor
         Ne me reproche plus ta fuite ni ta flamme : 12
1410 Que ne fait point l'amour quand il possède une âme ? 12
         Son pouvoir à ma vue attachait tes plaisirs, 12
         Et tu me suivais moins que tes propres désirs. 12
         J'étais lors peu de chose : oui, mais qu'il te souvienne 12
         Que ta fuite égala ta fortune à la mienne, 12
1415 Et que pour t'enlever c'était un faible appas 12
         Que l'éclat de tes biens qui ne te suivaient pas. 12
         Je n'eus, de mon côté, que l'épée en partage, 12
         Et ta flamme, du tien, fut mon seul avantage : 12
         Celle-là m'a fait grand en ces bords étrangers ; 12
1420 L'autre exposa ma tête à cent et cent dangers. 12
         Regrette maintenant ton père et ses richesses ; 12
         Fâche-toi de marcher à côté des princesses ; 12
         Retourne en ton pays chercher avec tes biens 12
         L'honneur d'un rang pareil à celui que tu tiens. 12
1425 De quel manque, après tout, as-tu lieu de te plaindre ? 12
         En quelle occasion m'as-tu vu te contraindre ? 12
         As-tu reçu de moi ni froideurs, ni mépris ? 12
         Les femmes, à vrai dire, ont d'étranges esprits ! 12
         Qu'un mari les adore, et qu'un amour extrême 12
1430 À leur bizarre humeur le soumette lui-même, 12
         Qu'il les comble d'honneurs et de bons traitements, 12
         Qu'il ne refuse rien à leurs contentements : 12
         S'il fait la moindre brèche à la foi conjugale, 12
         Il n'est point à leur gré de crime qui l'égale ; 12
1435 C'est vol, c'est perfidie, assassinat, poison, 12
         C'est massacrer son père et brûler sa maison : 12
         Et jadis des titans l'effroyable supplice 12
         Tomba sur Encelade avec moins de justice. 12
Isabelle
         Je te l'ai déjà dit, que toute ta grandeur 12
1440 Ne fut jamais l'objet de ma sincère ardeur. 12
         Je ne suivais que toi, quand je quittai mon père ; 12
         Mais puisque ces grandeurs t'ont fait l'âme légère, 12
         Laisse mon intérêt : songe à qui tu les dois. 12
         Florilame lui seul t'a mis où tu te vois : 12
1445 À peine il te connut qu'il te tira de peine ; 12
         De soldat vagabond il te fit capitaine ; 12
         Et le rare bonheur qui suivit cet emploi 12
         Joignit à ses faveurs les faveurs de son roi. 12
         Quelle forte amitié n'a-t-il point fait paraître 12
1450 À cultiver depuis ce qu'il avait fait naître ? 12
         Par ses soins redoublés n'es-tu pas aujourd'hui 12
         Un peu moindre de rang, mais plus puissant que lui ? 12
         Il eût gagné par là l'esprit le plus farouche, 12
         Et pour remercîment tu veux souiller sa couche ! 12
1455 Dans ta brutalité trouve quelques raisons, 12
         Et contre ses faveurs défends tes trahisons. 12
         Il t'a comblé de biens, tu lui voles son âme ! 12
         Il t'a fait grand seigneur, et tu le rends infâme ! 12
         Ingrat, c'est donc ainsi que tu rends les bienfaits ? 12
1460 Et ta reconnaissance a produit ces effets ? 12
Clindor
         Mon âme (car encor ce beau nom te demeure, 12
         Et te demeurera jusqu'à tant que je meure), 12
         Crois-tu qu'aucun respect ou crainte du trépas 12
         Puisse obtenir sur moi ce que tu n'obtiens pas ? 12
1465 Dis que je suis ingrat, appelle-moi parjure ; 12
         Mais à nos feux sacrés ne fais plus tant d'injure : 12
         Ils conservent encor leur première vigueur ; 12
         Et si le fol amour qui m'a surpris le cœur 12
         Avait pu s'étouffer au point de sa naissance, 12
1470 Celui que je te porte eût eu cette puissance ; 12
         Mais en vain mon devoir tâche à lui résister : 12
         Toi-même as éprouvé qu'on ne le peut dompter. 12
         Ce dieu qui te força d'abandonner ton père, 12
         Ton pays et tes biens, pour suivre ma misère, 12
1475 Ce dieu même aujourd'hui force tous mes désirs 12
         À te faire un larcin de deux ou trois soupirs. 12
         À mon égarement souffre cette échappée, 12
         Sans craindre que ta place en demeure usurpée. 12
         L'amour dont la vertu n'est point le fondement 12
1480 Se détruit de soi-même, et passe en un moment ; 12
         Mais celui qui nous joint est un amour solide, 12
         Où l'honneur a son lustre, où la vertu préside : 12
         Sa durée a toujours quelques nouveaux appas, 12
         Et ses fermes liens durent jusqu'au trépas. 12
1485 Mon âme, derechef pardonne à la surprise 12
         Que ce tyran des cœurs a faite à ma franchise ; 12
         Souffre une folle ardeur qui ne vivra qu'un jour, 12
         Et qui n'affaiblit point le conjugal amour. 12
Isabelle
         Hélas ! Que j'aide bien à m'abuser moi-même ! 12
1490 Je vois qu'on me trahit, et veux croire qu'on m'aime ; 12
         Je me laisse charmer à ce discours flatteur, 12
         Et j'excuse un forfait dont j'adore l'auteur. 12
         Pardonne, cher époux, au peu de retenue 12
         Où d'un premier transport la chaleur est venue : 12
1495 C'est en ces accidents manquer d'affection 12
         Que de les voir sans trouble et sans émotion. 12
         Puisque mon teint se fane et ma beauté se passe, 12
         Il est bien juste aussi que ton amour se lasse ; 12
         Et même je croirai que ce feu passager 12
1500 En l'amour conjugal ne pourra rien changer : 12
         Songe un peu toutefois à qui ce feu s'adresse, 12
         En quel péril te jette une telle maîtresse. 12
         Dissimule, déguise, et sois amant discret. 12
         Les grands en leur amour n'ont jamais de secret ; 12
1505 Ce grand train qu'à leurs pas leur grandeur propre attache 12
         N'est qu'un grand corps tout d'yeux à qui rien ne se cache, 12
         Et dont il n'est pas un qui ne fît son effort 12
         À se mettre en faveur par un mauvais rapport. 12
         Tôt ou tard Florilame apprendra tes pratiques, 12
1510 Ou de sa défiance, ou de ses domestiques ; 12
         Et lors (à ce penser je frissonne d'horreur) 12
         À quelle extrémité n'ira point sa fureur ! 12
         Puisqu'à ces passe-temps ton humeur te convie, 12
         Cours après tes plaisirs, mais assure ta vie. 12
1515 Sans aucun sentiment je te verrai changer, 12
         Lorsque tu changeras sans te mettre en danger. 12
Clindor
         Encore une fois donc tu veux que je te die 12
         Qu'auprès de mon amour je méprise ma vie ? 12
         Mon âme est trop atteinte, et mon cœur trop blessé, 12
1520 Pour craindre les périls dont je suis menacé. 12
         Ma passion m'aveugle, et pour cette conquête 12
         Croit hasarder trop peu de hasarder ma tête : 12
         C'est un feu que le temps pourra seul modérer : 12
         C'est un torrent qui passe et ne saurait durer. 12
Isabelle
1525 Eh bien ! Cours au trépas, puisqu'il a tant de charmes, 12
         Et néglige ta vie aussi bien que mes larmes. 12
         Penses-tu que ce prince, après un tel forfait, 12
         Par ta punition se tienne satisfait ? 12
         Qui sera mon appui lorsque ta mort infâme 12
1530 À sa juste vengeance exposera ta femme, 12
         Et que sur la moitié d'un perfide étranger 12
         Une seconde fois il croira se venger ? 12
         Non, je n'attendrai pas que ta perte certaine 12
         Puisse attirer sur moi les restes de ta peine, 12
1535 Et que de mon honneur, gardé si chèrement, 12
         Il fasse un sacrifice à son ressentiment. 12
         Je préviendrai la honte où ton malheur me livre, 12
         Et saurai bien mourir, si tu ne veux pas vivre. 12
         Ce corps, dont mon amour t'a fait le possesseur, 12
1540 Ne craindra plus bientôt l'effort d'un ravisseur. 12
         J'ai vécu pour t'aimer, mais non pour l'infamie 12
         De servir au mari de ton illustre amie. 12
         Adieu : je vais du moins, en mourant avant toi, 12
         Diminuer ton crime, et dégager ta foi. 12
Clindor
1545 Ne meurs pas, chère épouse, et dans un second change 12
         Vois l'effet merveilleux où ta vertu me range. 12
         M'aimer malgré mon crime, et vouloir par ta mort 12
         Éviter le hasard de quelque indigne effort ! 12
         Je ne sais qui je dois admirer davantage, 12
1550 Ou de ce grand amour, ou de ce grand courage ; 12
         Tous les deux m'ont vaincu : je reviens sous tes lois, 12
         Et ma brutale ardeur va rendre les abois ; 12
         C'en est fait, elle expire, et mon âme plus saine 12
         Vient de rompre les nœuds de sa honteuse chaîne. 12
1555 Mon cœur, quand il fut pris, s'était mal défendu : 12
         Perds-en le souvenir.
Isabelle
         Je l'ai déjà perdu.
Clindor
         Que les plus beaux objets qui soient dessus la terre 12
         Conspirent désormais à me faire la guerre ; 12
         Ce cœur, inexpugnable aux assauts de leurs yeux, 12
1560 N'aura plus que les tiens pour maîtres et pour dieux. 12
Lyse
         Madame, quelqu'un vient.
SCÈNE IV
Éraste
         Reçois, traître, avec joie
         Les faveurs que par nous ta maîtresse t'envoie. 12
Pridamant
         On l'assassine, ô dieux ! Daignez le secourir. 12
Éraste
         Puissent les suborneurs ainsi toujours périr ! 12
Isabelle
         Qu'avez-vous fait, bourreaux ?
Éraste
1565 Un juste et grand exemple,
         Qu'il faut qu'avec effroi tout l'avenir contemple, 12
         Pour apprendre aux ingrats, aux dépens de son sang, 12
         À n'attaquer jamais l'honneur d'un si haut rang. 12
         Notre main a vengé le prince Florilame, 12
1570 La princesse outragée, et vous-même, madame, 12
         Immolant à tous trois un déloyal époux, 12
         Qui ne méritait pas la gloire d'être à vous. 12
         D'un si lâche attentat souffrez le prompt supplice, 12
         Et ne vous plaignez point quand on vous rend justice. 12
         Adieu.
Isabelle
1575 Vous ne l'avez massacré qu'à demi :
         Il vit encore en moi ; soûlez son ennemi ; 12
         Achevez, assassins, de m'arracher la vie. 12
         Cher époux, en mes bras on te l'a donc ravie ! 12
         Et de mon cœur jaloux les secrets mouvements 12
1580 N'ont pu rompre ce coup par leurs pressentiments ! 12
         Ô clarté trop fidèle, hélas ! Et trop tardive, 12
         Qui ne fait voir le mal qu'au moment qu'il arrive ! 12
         Fallait-il… Mais j'étouffe, et, dans un tel malheur, 12
         Mes forces et ma voix cèdent à ma douleur ; 12
1585 Son vif excès me tue ensemble et me console, 12
         Et puisqu'il nous rejoint…
Lyse
         Elle perd la parole.
         Madame… Elle se meurt ; épargnons les discours, 12
         Et courons au logis appeler du secours. 12
SCÈNE V
Alcandre
         Ainsi de notre espoir la fortune se joue : 12
1590 Tout s'élève ou s'abaisse au branle de sa roue ; 12
         Et son ordre inégal, qui régit l'univers, 12
         Au milieu du bonheur a ses plus grands revers. 12
Pridamant
         Cette réflexion, mal propre pour un père, 12
         Consolerait peut-être une douleur légère ; 12
1595 Mais après avoir vu mon fils assassiné, 12
         Mes plaisirs foudroyés, mon espoir ruiné, 12
         J'aurais d'un si grand coup l'âme bien peu blessée, 12
         Si de pareils discours m'entraient dans la pensée. 12
         Hélas ! Dans sa misère il ne pouvait périr ; 12
1600 Et son bonheur fatal lui seul l'a fait mourir. 12
         N'attendez pas de moi des plaintes davantage : 12
         La douleur qui se plaint cherche qu'on la soulage ; 12
         La mienne court après son déplorable sort. 12
         Adieu ; je vais mourir, puisque mon fils est mort. 12
Alcandre
1605 D'un juste désespoir l'effort est légitime, 12
         Et de le détourner je croirais faire un crime. 12
         Oui, suivez ce cher fils sans attendre à demain ; 12
         Mais épargnez du moins ce coup à votre main ; 12
         Laissez faire aux douleurs qui rongent vos entrailles, 12
1610 Et pour les redoubler voyez ses funérailles. 12
Pridamant
         Que vois-je ? Chez les morts compte-t-on de l'argent ? 12
Alcandre
         Voyez si pas un d'eux s'y montre négligent. 12
Pridamant
         Je vois Clindor ! Ah dieux ! Quelle étrange surprise ! 12
         Je vois ses assassins, je vois sa femme et Lyse ! 12
1615 Quel charme en un moment étouffe leurs discords, 12
         Pour assembler ainsi les vivants et les morts ? 12
Alcandre
         Ainsi tous les acteurs d'une troupe comique, 12
         Leur poëme récité, partagent leur pratique : 12
         L'un tue, et l'autre meurt, l'autre vous fait pitié ; 12
1620 Mais la scène préside à leur inimitié. 12
         Leurs vers font leurs combats, leur mort suit leurs paroles, 12
         Et, sans prendre intérêt en pas un de leurs rôles, 12
         Le traître et le trahi, le mort et le vivant, 12
         Se trouvent à la fin amis comme devant. 12
1625 Votre fils et son train ont bien su, par leur fuite, 12
         D'un père et d'un prévôt éviter la poursuite ; 12
         Mais tombant dans les mains de la nécessité, 12
         Ils ont pris le théâtre en cette extrémité. 12
Pridamant
         Mon fils comédien !
Alcandre
         D'un art si difficile
1630 Tous les quatre, au besoin, ont fait un doux asile ; 12
         Et depuis sa prison, ce que vous avez vu, 12
         Son adultère amour, son trépas imprévu, 12
         N'est que la triste fin d'une pièce tragique 12
         Qu'il expose aujourd'hui sur la scène publique, 12
1635 Par où ses compagnons en ce noble métier 12
         Ravissent à Paris un peuple tout entier. 12
         Le gain leur en demeure, et ce grand équipage, 12
         Dont je vous ai fait voir le superbe étalage, 12
         Est bien à votre fils, mais non pour s'en parer 12
1640 Qu'alors que sur la scène il se fait admirer. 12
Pridamant
         J'ai pris sa mort pour vraie, et ce n'était que feinte ; 12
         Mais je trouve partout mêmes sujets de plainte. 12
         Est-ce là cette gloire, et ce haut rang d'honneur 12
         Où le devait monter l'excès de son bonheur ? 12
Alcandre
1645 Cessez de vous en plaindre. À présent le théâtre 12
         Est en un point si haut que chacun l'idolâtre, 12
         Et ce que votre temps voyait avec mépris 12
         Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits, 12
         L'entretien de Paris, le souhait des provinces, 12
1650 Le divertissement le plus doux de nos princes, 12
         Les délices du peuple, et le plaisir des grands : 12
         Il tient le premier rang parmi leurs passe-temps ; 12
         Et ceux dont nous voyons la sagesse profonde 12
         Par ses illustres soins conserver tout le monde, 12
1655 Trouvent dans les douceurs d'un spectacle si beau 12
         De quoi se délasser d'un si pesant fardeau. 12
         Même notre grand roi, ce foudre de la guerre, 12
         Dont le nom se fait craindre aux deux bouts de la terre, 12
         Le front ceint de lauriers, daigne bien quelquefois 12
1660 Prêter l'œil et l'oreille au théâtre françois : 12
         C'est là que le Parnasse étale ses merveilles ; 12
         Les plus rares esprits lui consacrent leurs veilles ; 12
         Et tous ceux qu'Apollon voit d'un meilleur regard 12
         De leurs doctes travaux lui donnent quelque part. 12
1665 D'ailleurs, si par les biens on prise les personnes, 12
         Le théâtre est un fief dont les rentes sont bonnes ; 12
         Et votre fils rencontre en un métier si doux 12
         Plus d'accommodement qu'il n'eût trouvé chez vous. 12
         Défaites-vous enfin de cette erreur commune, 12
1670 Et ne vous plaignez plus de sa bonne fortune. 12
Pridamant
         Je n'ose plus m'en plaindre, et vois trop de combien 12
         Le métier qu'il a pris est meilleur que le mien. 12
         Il est vrai que d'abord mon âme s'est émue : 12
         J'ai cru la comédie au point où je l'ai vue ; 12
1675 J'en ignorais l'éclat, l'utilité, l'appas, 12
         Et la blâmais ainsi, ne la connaissant pas ; 12
         Mais depuis vos discours mon cœur plein d'allégresse 12
         A banni cette erreur avecque sa tristesse. 12
         Clindor a trop bien fait.
Alcandre
         N'en croyez que vos yeux.
Pridamant
1680 Demain, pour ce sujet, j'abandonne ces lieux ; 12
         Je vole vers Paris. Cependant, grand Alcandre, 12
         Quelles grâces ici ne vous dois-je point rendre ? 12
Alcandre
         Servir les gens d'honneur est mon plus grand désir : 12
         J'ai pris ma récompense en vous faisant plaisir. 12
1685 Adieu : je suis content, puisque je vous vois l'être. 12
Pridamant
         Un si rare bienfait ne se peut reconnaître : 12
         Mais, grand mage, du moins croyez qu'à l'avenir 12
         Mon âme en gardera l'éternel souvenir. 12
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