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LES FEMMES SAVANTES
Comédie
ACTEURS
CHRYSALE
bon bourgeois
PHILAMINTE
femme de Chrysale
ARMANDE
fille de Chrysale et de Philaminte
HENRIETTE
fille de Chrysale et de Philaminte
ARISTE
frère de Chrysale
BÉLISE
sœur de Chrysale
CLITANDRE
amant d'Henriette
TRISSOTIN
bel esprit
VADIUS
savant
MARTINE
servante de cuisine
L'ÉPINE
laquais de Trissotin
JULIEN
valet de Vadius
LE NOTAIRE
ACTE I
SCÈNE I
ARMANDE
         Quoi, le beau nom de fille est un titre, ma sœur, 12
         Dont vous voulez quitter la charmante douceur ? 12
         Et de vous marier vous osez faire fête ? 12
         Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête ? 12
HENRIETTE
         Oui, ma sœur.
ARMANDE
5 Ah ce oui se peut-il supporter ?
         Et sans un mal de cœur saurait-on l'écouter ? 12
HENRIETTE
         Qu'a donc le mariage en soi qui vous oblige, 12
         Ma sœur … ?
ARMANDE
         Ah mon Dieu, fi !
HENRIETTE
         Comment ?
ARMANDE
         Ah fi, vous dis-je.
         Ne concevez-vous point ce que, dès qu'on l'entend, 12
10 Un tel mot à l'esprit offre de dégoûtant ? 12
         De quelle étrange image on est par lui blessée ? 12
         Sur quelle sale vue il traîne la pensée ? 12
         N'en frissonnez-vous point ? et pouvez-vous, ma sœur, 12
         Aux suites de ce mot résoudre votre cœur ? 12
HENRIETTE
15 Les suites de ce mot, quand je les envisage, 12
         Me font voir un mari, des enfants, un ménage ; 12
         Et je ne vois rien là, si j'en puis raisonner, 12
         Qui blesse la pensée et fasse frissonner. 12
ARMANDE
         De tels attachements, ô Ciel ! Sont pour vous plaire ? 12
HENRIETTE
20 Et qu'est-ce qu'à mon âge on a de mieux à faire, 12
         Que d'attacher à soi, par le titre d'époux, 12
         Un homme qui vous aime, et soit aimé de vous ; 12
         Et de cette union, de tendresse suivie, 12
         Se faire les douceurs d'une innocente vie ? 12
25 Ce nœud, bien assorti, n'a-t-il pas des appas ? 12
ARMANDE
         Mon Dieu, que votre esprit est d'un étage bas ! 12
         Que vous jouez au Monde un petit personnage, 12
         De vous claquemurer aux choses du ménage, 12
         Et de n'entrevoir point de plaisirs plus touchants, 12
30 Qu'un idole d'époux, et des marmots d'enfants ! 12
         Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires, 12
         Les bas amusements de ces sortes d'affaires. 12
         À de plus hauts objets élevez vos désirs, 12
         Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs, 12
35 Et traitant de mépris les sens et la matière, 12
         À l'esprit comme nous donnez-vous toute entière : 12
         Vous avez notre mère en exemple à vos yeux, 12
         Que du nom de savante on honore en tous lieux , 12
         Tâchez ainsi que moi de vous montrer sa fille, 12
40 Aspirez aux clartés qui sont dans la famille, 12
         Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs 12
         Que l'amour de l'étude épanche dans les cœurs : 12
         Loin d'être aux lois d'un homme en esclave asservie ; 12
         Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie, 12
45 Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain, 12
         Et donne à la raison l'empire souverain, 12
         Soumettant à ses lois la partie animale 12
         Dont l'appétit grossier aux bêtes nous ravale. 12
         Ce sont là les beaux feux, les doux attachements, 12
50 Qui doivent de la vie occuper les moments ; 12
         Et les soins où je vois tant de femmes sensibles, 12
         Me paraissent aux yeux des pauvretés horribles. 12
HENRIETTE
         Le Ciel, dont nous voyons que l'ordre est tout puissant, 12
         Pour différents emplois nous fabrique en naissant ; 12
55 Et tout esprit n'est pas composé d'une étoffe 12
         Qui se trouve taillée à faire un philosophe. 12
         Si le vôtre est né propre aux élévations 12
         Où montent des savants les spéculations, 12
         Le mien est fait, ma sœur, pour aller terre à terre, 12
60 Et dans les petits soins son faible se resserre. 12
         Ne troublons point du ciel les justes règlements, 12
         Et de nos deux instincts suivons les mouvements ; 12
         Habitez par l'essor d'un grand et beau génie, 12
         Les hautes régions de la philosophie, 12
65 Tandis que mon esprit se tenant ici-bas, 12
         Goûtera de l'hymen les terrestres appas. 12
         Ainsi, dans nos desseins l'une à l'autre contraire, 12
         Nous saurons toutes deux imiter notre mère ; 12
         Vous, du côté de l'âme et des nobles désirs, 12
70 Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs ; 12
         Vous, aux productions d'esprit et de lumière, 12
         Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière. 12
ARMANDE
         Quand sur une personne on prétend se régler, 12
         C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler ; 12
75 Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle, 12
         Ma sœur, que de tousser et de cracher comme elle. 12
HENRIETTE
         Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez, 12
         Si ma mère n'eût eu que de ces beaux côtés ; 12
         Et bien vous prend, ma sœur, que son noble génie 12
80 N'ait pas vaqué toujours à la philosophie. 12
         De grâce, souffrez-moi, par un peu de bonté 12
         Des bassesses à qui vous devez la clarté ; 12
         Et ne supprimez point, voulant qu'on vous seconde, 12
         Quelque petit savant qui veut venir au monde. 12
ARMANDE
85 Je vois que votre esprit ne peut être guéri 12
         Du fol entêtement de vous faire un mari : 12
         Mais sachons, s'il vous plaît, qui vous songez à prendre ? 12
         Votre visée au moins n'est pas mise à Clitandre. 12
HENRIETTE
         Et par quelle raison n'y serait-elle pas ? 12
90 Manque-t-il de mérite ? Est-ce un choix qui soit bas ? 12
ARMANDE
         Non, mais c'est un dessein qui serait malhonnête, 12
         Que de vouloir d'un autre enlever la conquête ; 12
         Et ce n'est pas un fait dans le monde ignoré, 12
         Que Clitandre ait pour moi hautement soupiré. 12
HENRIETTE
95 Oui, mais tous ces soupirs chez vous sont choses vaines, 12
         Et vous ne tombez point aux bassesses humaines ; 12
         Votre esprit à l'hymen renonce pour toujours, 12
         Et la philosophie a toutes vos amours : 12
         Ainsi n'ayant au cœur nul dessein pour Clitandre, 12
100 Que vous importe-t-il qu'on y puisse prétendre ? 12
ARMANDE
         Cet empire que tient la raison sur les sens 12
         Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens ; 12
         Et l'on peut pour époux refuser un mérite 12
         Que pour adorateur on veut bien à sa suite. 12
HENRIETTE
105 Je n'ai pas empêché qu'à vos perfections 12
         Il n'ait continué ses adorations ; 12
         Et je n'ai fait que prendre, au refus de votre âme, 12
         Ce qu'est venu m'offrir l'hommage de sa flamme. 12
ARMANDE
         Mais à l'offre des vœux d'un amant dépité, 12
110 Trouvez-vous, je vous prie, entière sûreté ? 12
         Croyez-vous pour vos yeux sa passion bien forte, 12
         Et qu'en son cœur pour moi toute flamme soit morte ? 12
HENRIETTE
         Il me le dit, ma sœur, et pour moi je le crois. 12
ARMANDE
         Ne soyez pas, ma sœur, d'une si bonne foi, 12
115 Et croyez, quand il dit qu'il me quitte et vous aime, 12
         Qu'il n'y songe pas bien et se trompe lui-même. 12
HENRIETTE
         Je ne sais ; mais enfin, si c'est votre plaisir, 12
         Il nous est bien aisé de nous en éclaircir. 12
         Je l'aperçois qui vient, et sur cette matière 12
120 Il pourra nous donner une pleine lumière. 12
SCÈNE II
HENRIETTE
         Pour me tirer d'un doute où me jette ma sœur, 12
         Entre elle et moi, Clitandre, expliquez votre cœur, 12
         Découvrez-en le fond, et nous daignez apprendre 12
         Qui de nous à vos vœux est en droit de prétendre. 12
ARMANDE
125 Non, non, je ne veux point à votre passion 12
         Imposer la rigueur d'une explication ; 12
         Je ménage les gens, et sais comme embarrasse 12
         Le contraignant effort de ces aveux en face. 12
CLITANDRE
         Non, Madame, mon cœur, qui dissimule peu, 12
130 Ne sent nulle contrainte à faire un libre aveu ; 12
         Dans aucun embarras un tel pas ne me jette, 12
         Et j'avouerai tout haut d'une âme franche et nette, 12
         Que les tendres liens où je suis arrêté, 12
         Mon amour et mes vœux, sont tout de ce côté. 12
135 Qu'à nulle émotion cet aveu ne vous porte ; 12
         Vous avez bien voulu les choses de la sorte, 12
         Vos attraits m'avaient pris, et mes tendres soupirs 12
         Vous ont assez prouvé l'ardeur de mes désirs : 12
         Mon cœur vous consacrait une flamme immortelle, 12
140 Mais vos yeux n'ont pas cru leur conquête assez belle ; 12
         J'ai souffert sous leur joug cent mépris différents, 12
         Ils régnaient sur mon âme en superbes tyrans, 12
         Et je me suis cherché, lassé de tant de peines, 12
         Des vainqueurs plus humains, et de moins rudes chaînes : 12
145 Je les ai rencontrés, Madame, dans ces yeux, 12
         Et leurs traits à jamais me seront précieux ; 12
         D'un regard pitoyable ils ont séché mes larmes, 12
         Et n'ont pas dédaigné le rebut de vos charmes ; 12
         De si rares bontés m'ont si bien su toucher, 12
150 Qu'il n'est rien qui me puisse à mes fers arracher ; 12
         Et j'ose maintenant vous conjurer, Madame, 12
         De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme, 12
         De ne point essayer à rappeler un cœur 12
         Résolu de mourir dans cette douce ardeur. 12
ARMANDE
155 Eh qui vous dit, Monsieur, que l'on ait cette envie, 12
         Et que de vous enfin si fort on se soucie ? 12
         Je vous trouve plaisant, de vous le figurer ; 12
         Et bien impertinent, de me le déclarer. 12
HENRIETTE
         Eh doucement, ma sœur. Où donc est la morale 12
160 Qui sait si bien régir la partie animale, 12
         Et retenir la bride aux efforts du courroux ? 12
ARMANDE
         Mais vous qui m'en parlez, où la pratiquez-vous, 12
         De répondre à l'amour que l'on vous fait paraître, 12
         Sans le congé de ceux qui vous ont donné l'être ? 12
165 Sachez que le devoir vous soumet à leurs lois, 12
         Qu'il ne vous est permis d'aimer que par leur choix, 12
         Qu'ils ont sur votre cœur l'autorité suprême, 12
         Et qu'il est criminel d'en disposer vous-même. 12
HENRIETTE
         Je rends grâce aux bontés que vous me faites voir, 12
170 De m'enseigner si bien les choses du devoir ; 12
         Mon cœur sur vos leçons veut régler sa conduite, 12
         Et pour vous faire voir, ma sœur, que j'en profite, 12
         Clitandre, prenez soin d'appuyer votre amour 12
         De l'agrément de ceux dont j'ai reçu le jour, 12
175 Faites-vous sur mes vœux un pouvoir légitime, 12
         Et me donnez moyen de vous aimer sans crime. 12
CLITANDRE
         J'y vais de tous mes soins travailler hautement, 12
         Et j'attendais de vous ce doux consentement. 12
ARMANDE
         Vous triomphez, ma sœur, et faites une mine 12
180 À vous imaginer que cela me chagrine. 12
HENRIETTE
         Moi, ma sœur, point du tout, je sais que sur vos sens 12
         Les droits de la raison sont toujours tout puissants, 12
         Et que par les leçons qu'on prend dans la sagesse, 12
         Vous êtes au-dessus d'une telle faiblesse. 12
185 Loin de vous soupçonner d'aucun chagrin, je crois 12
         Qu'ici vous daignerez vous employer pour moi, 12
         Appuyer sa demande, et de votre suffrage 12
         Presser l'heureux moment de notre mariage. 12
         Je vous en sollicite, et pour y travailler … 12
ARMANDE
190 Votre petit esprit se mêle de railler, 12
         Et d'un cœur qu'on vous jette on vous voit toute fière. 12
HENRIETTE
         Tout jeté qu'est ce cœur, il ne vous déplaît guère ; 12
         Et si vos yeux sur moi le pouvaient ramasser, 12
         Ils prendraient aisément le soin de se baisser. 12
ARMANDE
195 À répondre à cela je ne daigne descendre, 12
         Et ce sont sots discours qu'il ne faut pas entendre. 12
HENRIETTE
         C'est fort bien fait à vous, et vous nous faites voir 12
         Des modérations qu'on ne peut concevoir. 12
SCÈNE III
HENRIETTE
         Votre sincère aveu ne l'a pas peu surprise. 12
CLITANDRE
200 Elle mérite assez une telle franchise, 12
         Et toutes les hauteurs de sa folle fierté 12
         Sont dignes tout au moins de ma sincérité : 12
         Mais puisqu'il m'est permis, je vais à votre père, 12
         Madame …
HENRIETTE
         Le plus sûr est de gagner ma mère :
205 Mon père est d'une humeur à consentir à tout, 12
         Mais il met peu de poids aux choses qu'il résout ; 12
         Il a reçu du Ciel certaine bonté d'âme, 12
         Qui le soumet d'abord à ce que veut sa femme ; 12
         C'est elle qui gouverne, et d'un ton absolu 12
210 Elle dicte pour loi ce qu'elle a résolu. 12
         Je voudrais bien vous voir pour elle, et pour ma tante, 12
         Une âme, je l'avoue, un peu plus complaisante, 12
         Un esprit qui flattant les visions du leur, 12
         Vous pût de leur estime attirer la chaleur. 12
CLITANDRE
215 Mon cœur n'a jamais pu, tant il est né sincère, 12
         Même dans votre sœur flatter leur caractère, 12
         Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût. 12
         Je consens qu'une femme ait des clartés de tout, 12
         Mais je ne lui veux point la passion choquante 12
220 De se rendre savante afin d'être savante ; 12
         Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait, 12
         Elle sache ignorer les choses qu'elle sait ; 12
         De son étude enfin je veux qu'elle se cache, 12
         Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache, 12
225 Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots, 12
         Et clouer de l'esprit à ses moindres propos. 12
         Je respecte beaucoup Madame votre mère, 12
         Mais je ne puis du tout approuver sa chimère, 12
         Et me rendre l'écho des choses qu'elle dit, 12
230 Aux encens qu'elle donne à son héros d'esprit. 12
         Son Monsieur Trissotin me chagrine, m'assomme, 12
         Et j'enrage de voir qu'elle estime un tel homme, 12
         Qu'elle nous mette au rang des grands et beaux esprits 12
         Un benêt dont partout on siffle les écrits, 12
235 Un pédant dont on voit la plume libérale, 12
         D'officieux papiers fournir toute la halle. 12
HENRIETTE
         Ses écrits, ses discours, tout m'en semble ennuyeux, 12
         Et je me trouve assez votre goût et vos yeux : 12
         Mais comme sur ma mère il a grande puissance, 12
240 Vous devez vous forcer à quelque complaisance. 12
         Un amant fait sa cour où s'attache son cœur, 12
         Il veut de tout le monde y gagner la faveur ; 12
         Et, pour n'avoir personne à sa flamme contraire, 12
         Jusqu'au chien du logis il s'efforce de plaire. 12
CLITANDRE
245 Oui, vous avez raison ; mais Monsieur Trissotin 12
         M'inspire au fond de l'âme un dominant chagrin, 12
         Je ne puis consentir, pour gagner ses suffrages, 12
         À me déshonorer en prisant ses ouvrages ; 12
         C'est par eux qu'à mes yeux il a d'abord paru, 12
250 Et je le connaissais avant que l'avoir vu. 12
         Je vis dans le fatras des écrits qu'il nous donne, 12
         Ce qu'étale en tous lieux sa pédante personne, 12
         La constante hauteur de sa présomption ; 12
         Cette intrépidité de bonne opinion ; 12
255 Cet indolent état de confiance extrême, 12
         Qui le rend en tout temps si content de soi-même, 12
         Qui fait qu'à son mérite incessamment il rit ; 12
         Qu'il se sait si bon gré de tout ce qu'il écrit ; 12
         Et qu'il ne voudrait pas changer sa renommée 12
260 Contre tous les honneurs d'un général d'armée. 12
HENRIETTE
         C'est avoir de bons yeux que de voir tout cela. 12
CLITANDRE
         Jusques à sa figure encor la chose alla, 12
         Et je vis par les vers qu'à la tête il nous jette, 12
         De quel air il fallait que fût fait le poète ; 12
265 Et j'en avais si bien deviné tous les traits, 12
         Que rencontrant un homme un jour dans le Palais, 12
         Je gageai que c'était Trissotin en personne, 12
         Et je vis qu'en effet la gageure était bonne. 12
HENRIETTE
         Quel conte !
CLITANDRE
         Non, je dis la chose comme elle est :
270 Mais je vois votre tante. Agréez, s'il vous plaît, 12
         Que mon cœur lui déclare ici notre mystère, 12
         Et gagne sa faveur auprès de votre mère. 12
SCÈNE IV
CLITANDRE
         Souffrez, pour vous parler, Madame, qu'un amant 12
         Prenne l'occasion de cet heureux moment, 12
275 Et se découvre à vous de la sincère flamme … 12
BÉLISE
         Ah tout beau, gardez-vous de m'ouvrir trop votre âme : 12
         Si je vous ai su mettre au rang de mes amants, 12
         Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements, 12
         Et ne m'expliquez point par un autre langage 12
280 Des désirs qui chez moi passent pour un outrage ; 12
         Aimez-moi, soupirez, brûlez pour mes appas, 12
         Mais qu'il me soit permis de ne le savoir pas : 12
         Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes, 12
         Tant que vous vous tiendrez aux muets interprètes ; 12
285 Mais si la bouche vient à s'en vouloir mêler, 12
         Pour jamais de ma vue il vous faut exiler. 12
CLITANDRE
         Des projets de mon cœur ne prenez point d'alarme ; 12
         Henriette, Madame, est l'objet qui me charme, 12
         Et je viens ardemment conjurer vos bontés 12
290 De seconder l'amour que j'ai pour ses beautés. 12
BÉLISE
         Ah certes le détour est d'esprit, je l'avoue, 12
         Ce subtil faux-fuyant mérite qu'on le loue ; 12
         Et dans tous les romans où j'ai jeté les yeux, 12
         Je n'ai rien rencontré de plus ingénieux. 12
CLITANDRE
295 Ceci n'est point du tout un trait d'esprit, Madame, 12
         Et c'est un pur aveu de ce que j'ai dans l'âme. 12
         Les Cieux, par les liens d'une immuable ardeur, 12
         Aux beautés d'Henriette ont attaché mon cœur ; 12
         Henriette me tient sous son aimable empire, 12
300 Et l'hymen d'Henriette est le bien où j'aspire ; 12
         Vous y pouvez beaucoup, et tout ce que je veux, 12
         C'est que vous y daigniez favoriser mes vœux. 12
BÉLISE
         Je vois où doucement veut aller la demande, 12
         Et je sais sous ce nom ce qu'il faut que j'entende ; 12
305 La figure est adroite, et pour n'en point sortir, 12
         Aux choses que mon cœur m'offre à vous repartir, 12
         Je dirai qu'Henriette à l'hymen est rebelle, 12
         Et que sans rien prétendre, il faut brûler pour elle. 12
CLITANDRE
         Eh, Madame, à quoi bon un pareil embarras, 12
310 Et pourquoi voulez-vous penser ce qui n'est pas ? 12
BÉLISE
         Mon Dieu, point de façons ; cessez de vous défendre 12
         De ce que vos regards m'ont souvent fait entendre ; 12
         Il suffit que l'on est contente du détour 12
         Dont s'est adroitement avisé votre amour, 12
315 Et que, sous la figure où le respect l'engage, 12
         On veut bien se résoudre à souffrir son hommage, 12
         Pourvu que ses transports par l'honneur éclairés 12
         N'offrent à mes autels que des vœux épurés. 12
CLITANDRE
         Mais …
BÉLISE
         Adieu, pour ce coup ceci doit vous suffire,
320 Et je vous ai plus dit que je ne voulais dire. 12
CLITANDRE
         Mais votre erreur …
BÉLISE
         Laissez, je rougis maintenant,
         Et ma pudeur s'est fait un effort surprenant. 12
CLITANDRE
         Je veux être pendu, si je vous aime, et sage … 12
BÉLISE
         Non, non, je ne veux rien entendre davantage. 12
CLITANDRE
325 Diantre soit de la folle avec ses visions. 12
         A-t-on rien vu d'égal à ces préventions ? 12
         Allons commettre un autre au soin que l'on me donne, 12
         Et prenons le secours d'une sage personne. 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
ARISTE
         Oui, je vous porterai la réponse au plus tôt ; 12
330 J'appuierai, presserai, ferai tout ce qu'il faut. 12
         Qu'un amant, pour un mot, a de choses à dire ! 12
         Et qu'impatiemment il veut ce qu'il désire ! 12
         Jamais …
SCÈNE II
ARISTE
         Ah, Dieu vous gard', mon frère !
CHRYSALE
         Et vous aussi,
         Mon frère.
ARISTE
         Savez-vous ce qui m'amène ici ?
CHRYSALE
335 Non ; mais, si vous voulez, je suis prêt à l'apprendre. 12
ARISTE
         Depuis assez longtemps vous connaissez Clitandre ? 12
CHRYSALE
         Sans doute, et je le vois qui fréquente chez nous. 12
ARISTE
         En quelle estime est-il, mon frère, auprès de vous ? 12
CHRYSALE
         D'homme d'honneur, d'esprit, de cœur, et de conduite, 12
340 Et je vois peu de gens qui soient de son mérite. 12
ARISTE
         Certain désir qu'il a, conduit ici mes pas, 12
         Et je me réjouis que vous en fassiez cas. 12
CHRYSALE
         Je connus feu son père en mon voyage à Rome. 12
ARISTE
         Fort bien.
CHRYSALE
         C'était, mon frère, un fort bon gentilhomme.
ARISTE
         On le dit.
CHRYSALE
345 Nous n'avions alors que vingt-huit ans,
         Et nous étions, ma foi, tous deux de verts galants. 12
ARISTE
         Je le crois.
CHRYSALE
         Nous donnions chez les dames romaines,
         Et tout le monde là parlait de nos fredaines ; 12
         Nous faisions des jaloux.
ARISTE
         Voilà qui va des mieux.
350 Mais venons au sujet qui m'amène en ces lieux. 12
SCÈNE III
ARISTE
         Clitandre auprès de vous me fait son interprète, 12
         Et son cœur est épris des grâces d'Henriette. 12
CHRYSALE
         Quoi, de ma fille ?
ARISTE
         Oui, Clitandre en est charmé,
         Et je ne vis jamais amant plus enflammé. 12
BÉLISE
355 Non, non, je vous entends, vous ignorez l'histoire, 12
         Et l'affaire n'est pas ce que vous pouvez croire. 12
ARISTE
         Comment, ma sœur ?
BÉLISE
         Clitandre abuse vos esprits,
         Et c'est d'un autre objet que son cœur est épris. 12
ARISTE
         Vous raillez. Ce n'est pas Henriette qu'il aime ? 12
BÉLISE
         Non ; j'en suis assurée.
ARISTE
360 Il me l'a dit lui-même.
BÉLISE
         Eh oui.
ARISTE
         Vous me voyez, ma sœur, chargé par lui
         D'en faire la demande à son père aujourd'hui. 12
BÉLISE
         Fort bien.
ARISTE
         Et son amour même m'a fait instance
         De presser les moments d'une telle alliance. 12
BÉLISE
365 Encor mieux. On ne peut tromper plus galamment. 12
         Henriette, entre nous, est un amusement, 12
         Un voile ingénieux, un prétexte, mon frère, 12
         À couvrir d'autres feux dont je sais le mystère ; 12
         Et je veux bien tous deux vous mettre hors d'erreur. 12
ARISTE
370 Mais puisque vous savez tant de choses, ma sœur, 12
         Dites-nous, s'il vous plaît, cet autre objet qu'il aime ? 12
BÉLISE
         Vous le voulez savoir ?
ARISTE
         Oui. Quoi ?
BÉLISE
         Moi.
ARISTE
         Vous ?
BÉLISE
         Moi-même.
ARISTE
         Hay, ma sœur !
BÉLISE
         Qu'est-ce donc que veut dire ce Hay,
         Et qu'a de surprenant le discours que je fais ? 12
375 On est faite d'un air, je pense, à pouvoir dire 12
         Qu'on n'a pas pour un cœur soumis à son empire ; 12
         Et Dorante, Damis, Cléonte et Lycidas 12
         Peuvent bien faire voir qu'on a quelques appas. 12
ARISTE
         Ces gens vous aiment ?
BÉLISE
         Oui, de toute leur puissance.
ARISTE
         Ils vous l'ont dit ?
BÉLISE
380 Aucun n'a pris cette licence ;
         Ils m'ont su révérer si fort jusqu'à ce jour, 12
         Qu'ils ne m'ont jamais dit un mot de leur amour : 12
         Mais pour m'offrir leur cœur, et vouer leur service, 12
         Les muets truchements ont tous fait leur office. 12
ARISTE
385 On ne voit presque point céans venir Damis. 12
BÉLISE
         C'est pour me faire voir un respect plus soumis. 12
ARISTE
         De mots piquants partout Dorante vous outrage. 12
BÉLISE
         Ce sont emportements d'une jalouse rage. 12
ARISTE
         Cléonte et Lycidas ont pris femme tous deux. 12
BÉLISE
390 C'est par un désespoir où j'ai réduit leurs feux. 12
ARISTE
         Ma foi, ma chère sœur, vision toute claire. 12
CHRYSALE
         De ces chimères-là vous devez vous défaire. 12
BÉLISE
         Ah chimères ! Ce sont des chimères, dit-on ! 12
         Chimères, moi ! Vraiment chimères est fort bon ! 12
395 Je me réjouis fort de chimères, mes frères, 12
         Et je ne savais pas que j'eusse des chimères. 12
SCÈNE IV
CHRYSALE
         Notre sœur est folle oui.
ARISTE
         Cela croît tous les jours.
         Mais, encore une fois, reprenons le discours. 12
         Clitandre vous demande Henriette pour femme, 12
400 Voyez quelle réponse on doit faire à sa flamme ? 12
CHRYSALE
         Faut-il le demander ? J'y consens de bon cœur, 12
         Et tiens son alliance à singulier honneur. 12
ARISTE
         Vous savez que de bien il n'a pas l'abondance, 12
         Que …
CHRYSALE
         C'est un intérêt qui n'est pas d'importance ;
405 Il est riche en vertu, cela vaut des trésors, 12
         Et puis son père et moi n'étions qu'un en deux corps. 12
ARISTE
         Parlons à votre femme, et voyons à la rendre 12
         Favorable …
CHRYSALE
         Il suffit, je l'accepte pour gendre.
ARISTE
         Oui ; mais pour appuyer votre consentement, 12
410 Mon frère, il n'est pas mal d'avoir son agrément ; 12
         Allons …
CHRYSALE
         Vous moquez-vous ? Il n'est pas nécessaire,
         Je réponds de ma femme, et prends sur moi l'affaire. 12
ARISTE
         Mais …
CHRYSALE
         Laissez faire, dis-je, et n'appréhendez pas.
         Je la vais disposer aux choses de ce pas. 12
ARISTE
415 Soit. Je vais là-dessus sonder votre Henriette, 12
         Et reviendrai savoir …
CHRYSALE
         C'est une affaire faite,
         Et je vais à ma femme en parler sans délai. 12
SCÈNE V
MARTINE
         Me voilà bien chanceuse ! Hélas l'an dit bien vrai, 12
         Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage, 12
420 Et service d'autrui n'est pas un héritage. 12
CHRYSALE
         Qu'est-ce donc ? Qu'avez-vous, Martine ?
MARTINE
         Ce que j'ai ?
CHRYSALE
         Oui ?
MARTINE
         J'ai que l'an me donne aujourd'hui mon congé,
         Monsieur.
CHRYSALE
         Votre congé !
MARTINE
         Oui, Madame me chasse.
CHRYSALE
         Je n'entends pas cela. Comment ?
MARTINE
         On me menace,
425 Si je ne sors d'ici, de me bailler cent coups. 12
CHRYSALE
         Non, vous demeurerez, je suis content de vous. 12
         Ma femme bien souvent a la tête un peu chaude, 12
         Et je ne veux pas moi …
SCÈNE VI
PHILAMINTE
         Quoi, je vous vois, maraude ?
         Vite, sortez, friponne ; allons, quittez ces lieux, 12
430 Et ne vous présentez jamais devant mes yeux. 12
CHRYSALE
         Tout doux.
PHILAMINTE
         Non, c'en est fait.
CHRYSALE
         Eh !
PHILAMINTE
         Je veux qu'elle sorte.
CHRYSALE
         Mais qu'a-t-elle commis, pour vouloir de la sorte … 12
PHILAMINTE
         Quoi ? vous la soutenez ?
CHRYSALE
         En aucune façon.
PHILAMINTE
         Prenez-vous son parti contre moi ?
CHRYSALE
         Mon Dieu non ;
435 Je ne fais seulement que demander son crime. 12
PHILAMINTE
         Suis-je pour la chasser sans cause légitime ? 12
CHRYSALE
         Je ne dis pas cela, mais il faut de nos gens … 12
PHILAMINTE
         Non, elle sortira, vous dis-je, de céans. 12
CHRYSALE
         Hé bien oui. Vous dit-on quelque chose là-contre ? 12
PHILAMINTE
440 Je ne veux point d'obstacle aux désirs que je montre. 12
CHRYSALE
         D'accord.
PHILAMINTE
         Et vous devez en raisonnable époux,
         Être pour moi contre elle et prendre mon courroux. 12
CHRYSALE
         Aussi fais-je. Oui, ma femme avec raison vous chasse, 12
         Coquine, et votre crime est indigne de grâce. 12
MARTINE
         Qu'est-ce donc que j'ai fait ?
CHRYSALE
445 Ma foi je ne sais pas.
PHILAMINTE
         Elle est d'humeur encore à n'en faire aucun cas. 12
CHRYSALE
         A-t-elle, pour donner matière à votre haine, 12
         Cassé quelque miroir, ou quelque porcelaine ? 12
PHILAMINTE
         Voudrais-je la chasser, et vous figurez-vous 12
450 Que pour si peu de chose on se mette en courroux ? 12
CHRYSALE
         Qu'est-ce à dire ? L'affaire est donc considérable ? 12
PHILAMINTE
         Sans doute. Me voit-on femme déraisonnable ? 12
CHRYSALE
         Est-ce qu'elle a laissé, d'un esprit négligent, 12
         Dérober quelque aiguière ou quelque plat d'argent ? 12
PHILAMINTE
         Cela ne serait rien.
CHRYSALE
455 Oh, oh ! Peste, la belle !
         Quoi ? L'avez-vous surprise à n'être pas fidèle ? 12
PHILAMINTE
         C'est pis que tout cela.
CHRYSALE
         Pis que tout cela ?
PHILAMINTE
         Pis.
CHRYSALE
         Comment diantre, friponne ! Euh ? A-t-elle commis … 12
PHILAMINTE
         Elle a, d'une insolence à nulle autre pareille, 12
460 Après trente leçons, insulté mon oreille, 12
         Par l'impropriété d'un mot sauvage et bas, 12
         Qu'en termes décisifs condamne Vaugelas. 12
CHRYSALE
         Est-ce là …
PHILAMINTE
         Quoi, toujours, malgré nos remontrances,
         Heurter le fondement de toutes les sciences ; 12
465 La grammaire qui sait régenter jusqu'aux Rois, 12
         Et les fait la main haute obéir à ses lois ? 12
CHRYSALE
         Du plus grand des forfaits je la croyais coupable. 12
PHILAMINTE
         Quoi, vous ne trouvez pas ce crime impardonnable ? 12
CHRYSALE
         Si fait.
PHILAMINTE
         Je voudrais bien que vous l'excusassiez.
CHRYSALE
         Je n'ai garde.
BÉLISE
470 Il est vrai que ce sont des pitiés :
         Toute construction est par elle détruite, 12
         Et des lois du langage on l'a cent fois instruite. 12
MARTINE
         Tout ce que vous prêchez est je crois bel et bon ; 12
         Mais je ne saurais, moi, parler votre jargon. 12
PHILAMINTE
475 L'impudente ! Appeler un jargon le langage 12
         Fondé sur la raison et sur le bel usage ! 12
MARTINE
         Quand on se fait entendre, on parle toujours bien, 12
         Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien. 12
PHILAMINTE
         Hé bien, ne voilà pas encore de son style, 12
         Ne servent pas de rien !
BÉLISE
480 Ô cervelle indocile !
         Faut-il qu'avec les soins qu'on prend incessamment, 12
         On ne te puisse apprendre à parler congrûment ? 12
         De pas mis avec rien tu fais la récidive, 12
         Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative. 12
MARTINE
485 Mon Dieu, je n'avons pas étugué comme vous, 12
         Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous. 12
PHILAMINTE
         Ah peut-on y tenir !
BÉLISE
         Quel solécisme horrible !
PHILAMINTE
         En voilà pour tuer une oreille sensible. 12
BÉLISE
         Ton esprit, je l'avoue, est bien matériel. 12
490 Je, n'est qu'un singulier, avons est pluriel. 12
         Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire ? 12
MARTINE
         Qui parle d'offenser grand'mère, ni grand-père ? 12
PHILAMINTE
         Ô Ciel !
BÉLISE
         Grammaire est prise à contre-sens par toi,
         Et je t'ai dit déjà d'où vient ce mot.
MARTINE
         Ma foi,
495 Qu'il vienne de Chaillot, d'Auteuil, ou de Pontoise, 12
         Cela ne me fait rien.
BÉLISE
         Quelle âme villageoise !
         La grammaire, du verbe et du nominatif, 12
         Comme de l'adjectif avec le substantif, 12
         Nous enseigne les lois.
MARTINE
         J'ai, Madame, à vous dire
         Que je ne connais point ces gens-là.
PHILAMINTE
500 Quel martyre !
BÉLISE
         Ce sont les noms des mots, et l'on doit regarder 12
         En quoi c'est qu'il les faut faire ensemble accorder. 12
MARTINE
         Qu'ils s'accordent entr'eux, ou se gourment, qu'importe ? 12
PHILAMINTE, à sa sœur
         Eh, mon Dieu, finissez un discours de la sorte. 12
À son mari.
505 Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir ? 12
CHRYSALE
         Si fait. À son caprice il me faut consentir. 12
         Va, ne l'irrite point : retire-toi, Martine. 12
PHILAMINTE
         Comment ? Vous avez peur d'offenser la coquine ? 12
         Vous lui parlez d'un ton tout à fait obligeant ? 12
CHRYSALE, bas
510 Moi ? Point. Allons, sortez. Va-t'en, ma pauvre enfant. 12
SCÈNE VII
CHRYSALE
         Vous êtes satisfaite, et la voilà partie. 12
         Mais je n'approuve point une telle sortie ; 12
         C'est une fille propre aux choses qu'elle fait, 12
         Et vous me la chassez pour un maigre sujet. 12
PHILAMINTE
515 Vous voulez que toujours je l'aie à mon service, 12
         Pour mettre incessamment mon oreille au supplice ? 12
         Pour rompre toute loi d'usage et de raison, 12
         Par un barbare amas de vices d'oraison, 12
         De mots estropiés, cousus par intervalles, 12
520 De proverbes traînés dans les ruisseaux des Halles ? 12
BÉLISE
         Il est vrai que l'on sue à souffrir ses discours : 12
         Elle y met Vaugelas en pièces tous les jours ; 12
         Et les moindres défauts de ce grossier génie 12
         Sont ou le pléonasme, ou la cacophonie. 12
CHRYSALE
525 Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas, 12
         Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas ? 12
         J'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses herbes, 12
         Elle accommode mal les noms avec les verbes, 12
         Et redise cent fois un bas ou méchant mot, 12
530 Que de brûler ma viande, ou saler trop mon pot. 12
         Je vis de bonne soupe, et non de beau langage. 12
         Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage ; 12
         Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots, 12
         En cuisine peut-être auraient été des sots. 12
PHILAMINTE
535 Que ce discours grossier terriblement assomme ! 12
         Et quelle indignité pour ce qui s'appelle homme, 12
         D'être baissé sans cesse aux soins matériels, 12
         Au lieu de se hausser vers les spirituels ! 12
         Le corps, cette guenille, est-il d'une importance, 12
540 D'un prix à mériter seulement qu'on y pense, 12
         Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin ? 12
CHRYSALE
         Oui, mon corps est moi-même, et j'en veux prendre soin. 12
         Guenille si l'on veut, ma guenille m'est chère. 12
BÉLISE
         Le corps avec l'esprit fait figure, mon frère : 12
545 Mais si vous en croyez tout le monde savant, 12
         L'esprit doit sur le corps prendre le pas devant ; 12
         Et notre plus grand soin, notre première instance, 12
         Doit être à le nourrir du suc de la science. 12
CHRYSALE
         Ma foi si vous songez à nourrir votre esprit, 12
550 C'est de viande bien creuse, à ce que chacun dit, 12
         Et vous n'avez nul soin, nulle sollicitude 12
         Pour …
PHILAMINTE
         Ah ! Sollicitude à mon oreille est rude,
         Il pue étrangement son ancienneté. 12
BÉLISE
         Il est vrai que le mot est bien collet-monté. 12
CHRYSALE
555 Voulez-vous que je dise ? Il faut qu'enfin j'éclate, 12
         Que je lève le masque, et décharge ma rate. 12
         De folles on vous traite, et j'ai fort sur le cœur … 12
PHILAMINTE
         Comment donc ?
CHRYSALE
         C'est à vous que je parle, ma sœur,
         Le moindre solécisme en parlant vous irrite : 12
560 Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite. 12
         Vos livres éternels ne me contentent pas, 12
         Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats, 12
         Vous devriez brûler tout ce meuble inutile, 12
         Et laisser la science aux docteurs de la ville ; 12
565 M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans, 12
         Cette longue lunette à faire peur aux gens, 12
         Et cent brimborions dont l'aspect importune ; 12
         Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la Lune, 12
         Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous, 12
570 Où nous voyons aller tout sens dessus dessous. 12
         Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, 12
         Qu'une femme étudie, et sache tant de choses. 12
         Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants, 12
         Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens, 12
575 Et régler la dépense avec économie, 12
         Doit être son étude et sa philosophie. 12
         Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés, 12
         Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez, 12
         Quand la capacité de son esprit se hausse 12
580 À connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse. 12
         Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien ; 12
         Leurs ménages étaient tout leur docte entretien, 12
         Et leurs livres un dé, du fil et des aiguilles, 12
         Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles. 12
585 Les femmes d'à présent sont bien loin de ces mœurs, 12
         Elles veulent écrire, et devenir auteurs. 12
         Nulle science n'est pour elles trop profonde, 12
         Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde. 12
         Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir, 12
590 Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir. 12
         On y sait comme vont Lune, Étoile Polaire, 12
         Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire ; 12
         Et, dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin, 12
         On ne sait comme va mon pot dont j'ai besoin. 12
595 Mes gens à la science aspirent pour vous plaire, 12
         Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire ; 12
         Raisonner est l'emploi de toute ma maison, 12
         Et le raisonnement en bannit la raison ; 12
         L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire ; 12
600 L'autre rêve à des vers quand je demande à boire ; 12
         Enfin je vois par eux votre exemple suivi, 12
         Et j'ai des serviteurs, et ne suis point servi. 12
         Une pauvre servante au moins m'était restée, 12
         Qui de ce mauvais air n'était point infectée, 12
605 Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas, 12
         À cause qu'elle manque à parler Vaugelas. 12
         Je vous le dis, ma sœur, tout ce train-là me blesse, 12
         (Car c'est, comme j'ai dit, à vous que je m'adresse) 12
         Je n'aime point céans tous vos gens à latin, 12
610 Et principalement ce Monsieur Trissotin. 12
         C'est lui qui dans des vers vous a tympanisées, 12
         Tous les propos qu'il tient sont des billevesées, 12
         On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé, 12
         Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé. 12
PHILAMINTE
615 Quelle bassesse, ô Ciel, et d'âme, et de langage ! 12
BÉLISE
         Est-il de petits corps un plus lourd assemblage ! 12
         Un esprit composé d'atomes plus bourgeois ! 12
         Et de ce même sang se peut-il que je sois ! 12
         Je me veux mal de mort d'être de votre race, 12
620 Et de confusion j'abandonne la place. 12
SCÈNE VIII
PHILAMINTE
         Avez-vous à lâcher encore quelque trait ? 12
CHRYSALE
         Moi ? Non. Ne parlons plus de querelle, c'est fait ; 12
         Discourons d'autre affaire. À votre fille aînée 12
         On voit quelque dégoût pour les nœuds d'hyménée ; 12
625 C'est une philosophe enfin, je n'en dis rien, 12
         Elle est bien gouvernée, et vous faites fort bien. 12
         Mais de toute autre humeur se trouve sa cadette, 12
         Et je crois qu'il est bon de pourvoir Henriette, 12
         De choisir un mari …
PHILAMINTE
         C'est à quoi j'ai songé,
630 Et je veux vous ouvrir l'intention que j'ai. 12
         Ce Monsieur Trissotin dont on nous fait un crime, 12
         Et qui n'a pas l'honneur d'être dans votre estime, 12
         Est celui que je prends pour l'époux qu'il lui faut, 12
         Et je sais mieux que vous juger de ce qu'il vaut ; 12
635 La contestation est ici superflue, 12
         Et de tout point chez moi l'affaire est résolue. 12
         Au moins ne dites mot du choix de cet époux, 12
         Je veux à votre fille en parler avant vous. 12
         J'ai des raisons à faire approuver ma conduite, 12
640 Et je connaîtrai bien si vous l'aurez instruite. 12
SCÈNE IX
ARISTE
         Hé bien ? La femme sort, mon frère, et je vois bien 12
         Que vous venez d'avoir ensemble un entretien. 12
CHRYSALE
         Oui.
ARISTE
         Quel est le succès ? Aurons-nous Henriette ?
         A-t-elle consenti ? L'affaire est-elle faite ? 12
CHRYSALE
         Pas tout à fait encor.
ARISTE
         Refuse-t-elle ?
CHRYSALE
645 Non.
ARISTE
         Est-ce qu'elle balance ?
CHRYSALE
         En aucune façon.
ARISTE
         Quoi donc ?
CHRYSALE
         C'est que pour gendre elle m'offre un autre homme.
ARISTE
         Un autre homme pour gendre !
CHRYSALE
         Un autre.
ARISTE
         Qui se nomme ?
CHRYSALE
         Monsieur Trissotin.
ARISTE
         Quoi ? Ce Monsieur Trissotin …
CHRYSALE
650 Oui, qui parle toujours de vers et de latin. 12
ARISTE
         Vous l'avez accepté ?
CHRYSALE
         Moi, point, à Dieu ne plaise.
ARISTE
         Qu'avez-vous répondu ?
CHRYSALE
         Rien ; et je suis bien aise
         De n'avoir point parlé, pour ne m'engager pas ! 12
ARISTE
         La raison est fort belle, et c'est faire un grand pas. 12
655 Avez-vous su du moins lui proposer Clitandre ? 12
CHRYSALE
         Non : car comme j'ai vu qu'on parlait d'autre gendre, 12
         J'ai cru qu'il était mieux de ne m'avancer point. 12
ARISTE
         Certes votre prudence est rare au dernier point ! 12
         N'avez-vous point de honte avec votre mollesse ? 12
660 Et se peut-il qu'un homme ait assez de faiblesse 12
         Pour laisser à sa femme un pouvoir absolu, 12
         Et n'oser attaquer ce qu'elle a résolu ? 12
CHRYSALE
         Mon Dieu, vous en parlez, mon frère, bien à l'aise, 12
         Et vous ne savez pas comme le bruit me pèse. 12
665 J'aime fort le repos, la paix, et la douceur, 12
         Et ma femme est terrible avecque son humeur. 12
         Du nom de philosophe elle fait grand mystère, 12
         Mais elle n'en est pas pour cela moins colère ; 12
         Et sa morale, faite à mépriser le bien, 12
670 Sur l'aigreur de sa bile opère comme rien. 12
         Pour peu que l'on s'oppose à ce que veut sa tête, 12
         On en a pour huit jours d'effroyable tempête. 12
         Elle me fait trembler dès qu'elle prend son ton. 12
         Je ne sais où me mettre, et c'est un vrai dragon ; 12
675 Et cependant, avec toute sa diablerie, 12
         Il faut que je l'appelle, et mon cœur, et ma mie. 12
ARISTE
         Allez, c'est se moquer. Votre femme, entre nous, 12
         Est par vos lâchetés souveraine sur vous. 12
         Son pouvoir n'est fondé que sur votre faiblesse. 12
680 C'est de vous qu'elle prend le titre de maîtresse. 12
         Vous-même à ses hauteurs vous vous abandonnez, 12
         Et vous faites mener en bête par le nez. 12
         Quoi, vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme, 12
         Vous résoudre une fois à vouloir être un homme ? 12
685 À faire condescendre une femme à vos vœux, 12
         Et prendre assez de cœur pour dire un :Je le veux ? 12
         Vous laisserez sans honte immoler votre fille 12
         Aux folles visions qui tiennent la famille, 12
         Et de tout votre bien revêtir un nigaud, 12
690 Pour six mots de latin qu'il leur fait sonner haut ? 12
         Un pédant qu'à tous coups votre femme apostrophe 12
         Du nom de bel esprit, et de grand philosophe, 12
         D'homme qu'en vers galants jamais on n'égala, 12
         Et qui n'est, comme on sait, rien moins que tout cela ? 12
695 Allez, encore un coup, c'est une moquerie, 12
         Et votre lâcheté mérite qu'on en rie. 12
CHRYSALE
         Oui, vous avez raison, et je vois que j'ai tort. 12
         Allons, il faut enfin montrer un cœur plus fort, 12
         Mon frère.
ARISTE
         C'est bien dit.
CHRYSALE
         C'est une chose infâme,
700 Que d'être si soumis au pouvoir d'une femme. 12
ARISTE
         Fort bien.
CHRYSALE
         De ma douceur elle a trop profité.
ARISTE
         Il est vrai.
CHRYSALE
         Trop joui de ma facilité.
ARISTE
         Sans doute.
CHRYSALE
         Et je lui veux faire aujourd'hui connaître
         Que ma fille est ma fille, et que j'en suis le maître, 12
705 Pour lui prendre un mari qui soit selon mes vœux. 12
ARISTE
         Vous voilà raisonnable, et comme je vous veux. 12
CHRYSALE
         Vous êtes pour Clitandre, et savez sa demeure ; 12
         Faites-le-moi venir, mon frère, tout à l'heure. 12
ARISTE
         J'y cours tout de ce pas.
CHRYSALE
         C'est souffrir trop longtemps,
710 Et je m'en vais être homme à la barbe des gens. 12
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
PHILAMINTE
         Ah ! Mettons-nous ici, pour écouter à l'aise 12
         Ces vers que mot à mot il est besoin qu'on pèse. 12
ARMANDE
         Je brûle de les voir.
BÉLISE
         Et l'on s'en meurt chez nous.
PHILAMINTE
         Ce sont charmes pour moi que ce qui part de vous. 12
ARMANDE
715 Ce m'est une douceur à nulle autre pareille. 12
BÉLISE
         Ce sont repas friands qu'on donne à mon oreille. 12
PHILAMINTE
         Ne faites point languir de si pressants désirs. 12
ARMANDE
         Dépêchez.
BÉLISE
         Faites tôt, et hâtez nos plaisirs.
PHILAMINTE
         À notre impatience offrez votre épigramme. 12
TRISSOTIN
720 Hélas ! C'est un enfant tout nouveau-né, Madame. 12
         Son sort assurément a lieu de vous toucher, 12
         Et c'est dans votre cour, que j'en viens d'accoucher. 12
PHILAMINTE
         Pour me le rendre cher, il suffit de son père. 12
TRISSOTIN
         Votre approbation lui peut servir de mère. 12
BÉLISE
         Qu'il a d'esprit !
SCÈNE II
PHILAMINTE
725 Holà, pourquoi donc fuyez-vous ?
HENRIETTE
         C'est de peur de troubler un entretien si doux. 12
PHILAMINTE
         Approchez, et venez de toutes vos oreilles, 12
         Prendre part au plaisir d'entendre des merveilles. 12
HENRIETTE
         Je sais peu les beautés de tout ce qu'on écrit, 12
730 Et ce n'est pas mon fait que les choses d'esprit. 12
PHILAMINTE
         Il n'importe ; aussi bien ai-je à vous dire ensuite 12
         Un secret dont il faut que vous soyez instruite. 12
TRISSOTIN
         Les sciences n'ont rien qui vous puisse enflammer, 12
         Et vous ne vous piquez que de savoir charmer. 12
HENRIETTE
735 Aussi peu l'un que l'autre, et je n'ai nulle envie … 12
BÉLISE
         Ah songeons à l'enfant nouveau-né, je vous prie. 12
PHILAMINTE, à l'Épine
         Allons, petit garçon, vite, de quoi s'asseoir. 12
Le laquais tombe avec sa chaise.
         Voyez l'impertinent ! Est ce que l'on doit choir, 12
         Après avoir appris l'équilibre des choses ? 12
BÉLISE
740 De ta chute, Ignorant, ne vois-tu pas les causes, 12
         Et qu'elle vient d'avoir du point fixe écarté, 12
         Ce que nous appelons centre de gravité ? 12
L'ÉPINE
         Je m'en suis aperçu, Madame, étant par terre. 12
PHILAMINTE
         Le lourdaud !
TRISSOTIN
         Bien lui prend de n'être pas de verre.
ARMANDE
         Ah de l'esprit partout !
BÉLISE
745 Cela ne tarit pas.
PHILAMINTE
         Servez-nous promptement votre aimable repas. 12
TRISSOTIN
         Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose, 12
         Un plat seul de huit vers me semble peu de chose, 12
         Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal 12
750 De joindre à l'épigramme, ou bien au madrigal, 12
         Le ragoût d'un sonnet, qui chez une princesse 12
         A passé pour avoir quelque délicatesse. 12
         Il est de sel attique assaisonné partout, 12
         Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût. 12
ARMANDE
         Ah je n'en doute point.
PHILAMINTE
755 Donnons vite audience.
BÉLISE à chaque fois qu'il veut lire elle l'interrompt
         Je sens d'aise mon cœur tressaillir par avance. 12
         J'aime la poésie avec entêtement, 12
         Et surtout quand les vers sont tournés galamment. 12
PHILAMINTE
         Si nous parlons toujours, il ne pourra rien dire. 12
TRISSOTIN
         So …
BÉLISE
         Silence, ma nièce.
ARMANDE
760 Ah laissez-le donc lire.
TRISSOTIN
SONNET A LA PRINCESSE URANIE
Sur sa fièvre
         Votre prudence est endormie, 8
         De traiter magnifiquement, 8
         Et de loger superbement 8
         Votre plus cruelle ennemie. 8
BÉLISE
         Ah le joli début !
ARMANDE
765 Qu'il a le tour galant !
PHILAMINTE
         Lui seul des vers aisés possède le talent ! 12
ARMANDE
         À prudence endormie il faut rendre les armes. 12
BÉLISE
         Loger son ennemie est pour moi plein de charmes. 12
PHILAMINTE
         J'aime superbement et magnifiquement ; 12
770 Ces deux adverbes joints font admirablement. 12
BÉLISE
         Prêtons l'oreille au reste. 6
TRISSOTIN
         Votre prudence est endormie,
         De traiter magnifiquement,
         Et de loger superbement
         Votre plus cruelle ennemie.
ARMANDE
         Prudence endormie!
BÉLISE
         Loger son ennemie !
PHILAMINTE
         Superbement et magnifiquement !
TRISSOTIN
         Faites-la sortir, quoi qu'on die, 8
         De votre riche appartement, 8
         Où cette ingrate insolemment 8
775 Attaque votre belle vie. 8
BÉLISE
         Ah tout doux, laissez-moi, de grâce, respirer. 12
ARMANDE
         Donnez-nous, s'il vous plaît, le loisir d'admirer. 12
PHILAMINTE
         On se sent à ces vers, jusques au fond de l'âme, 12
         Couler je-ne-sais-quoi qui fait que l'on se pâme. 12
ARMANDE
         Faites-la sortir, quoi qu'on die,
         De votre riche appartement.
780 Que riche appartement est là joliment dit ! 12
         Et que la métaphore est mise avec esprit ! 12
PHILAMINTE
         Faites-la sortir, quoi qu'on die.
         Ah ! Que ce quoi qu'on die est d'un goût admirable ! 12
         C'est, à mon sentiment, un endroit impayable. 12
ARMANDE
         De quoi qu'on die aussi mon cœur est amoureux. 12
BÉLISE
785 Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux. 12
ARMANDE
         Je voudrais l'avoir fait.
BÉLISE
         Il vaut toute une pièce.
PHILAMINTE
         Mais en comprend-on bien, comme moi, la finesse ? 12
ARMANDE et BÉLISE
         Oh, oh !
PHILAMINTE
         Faites-la sortir, quoi qu'on die.
         Que de la fièvre, on prenne ici les intérêts, 12
         N'ayez aucun égard, moquez-vous des caquets. 12
         Faites-la sortir, quoi qu'on die.
         Quoi qu'on die, quoi qu'on die.
790 Ce quoi qu'on die en dit beaucoup plus qu'il ne semble. 12
         Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble ; 12
         Mais j'entends là-dessous un million de mots. 12
BÉLISE
         Il est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros. 12
PHILAMINTE
         Mais quand vous avez fait ce charmant quoi qu'on die, 12
795 Avez-vous compris, vous, toute son énergie ? 12
         Songiez-vous bien vous-même à tout ce qu'il nous dit, 12
         Et pensiez-vous alors y mettre tant d'esprit ? 12
TRISSOTIN
         Hay, hay.
ARMANDE
         J'ai fort aussi l'ingrate dans la tête,
         Cette ingrate de fièvre, injuste, malhonnête, 12
800 Qui traite mal les gens qui la logent chez eux. 12
PHILAMINTE
         Enfin les quatrains sont admirables tous deux. 12
         Venons-en promptement aux tiercets, je vous prie. 12
ARMANDE
         Ah, s'il vous plaît, encore une fois quoi qu'on die . 12
TRISSOTIN
         Faites-la sortir, quoi qu'on die,
PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
         Quoi qu'on die !
TRISSOTIN
         De votre riche appartement,
PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
         Riche appartement !
TRISSOTIN
         Où cette ingrate insolemment
PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
         Cette ingrate de fièvre ?
TRISSOTIN
         Attaque votre belle vie.
PHILAMINTE
         Votre belle vie !
ARMANDE et BÉLISE
         Ah !
TRISSOTIN
         Quoi ? Sans respecter votre rang, 8
805 Elle se prend à votre sang, 8
PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
         Ah !
TRISSOTIN
         Et nuit et jour vous fait outrage ? 8
         Si vous la conduisez aux bains, 8
         Sans la marchander davantage, 8
         Noyez-la de vos propres mains. 8
PHILAMINTE
         On n'en peut plus.
BÉLISE
         On pâme.
ARMANDE
810 On se meurt de plaisir.
PHILAMINTE
         De mille doux frissons vous vous sentez saisir. 12
ARMANDE
         Si vous la conduisez aux bains,
BÉLISE
         Sans la marchander davantage,
PHILAMINTE
         Noyez-la de vos propres mains :
         De vos propres mains, là, noyez-la dans les bains. 12
ARMANDE
         Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant. 12
BÉLISE
         Partout on s'y promène avec ravissement. 12
PHILAMINTE
815 On n'y saurait marcher que sur de belles choses. 12
ARMANDE
         Ce sont petits chemins tout parsemés de roses. 12
TRISSOTIN
         Le sonnet donc vous semble …
PHILAMINTE
         Admirable, nouveau,
         Et personne jamais n'a rien fait de si beau. 12
BÉLISE
         Quoi, sans émotion pendant cette lecture ? 12
820 Vous faites-là, ma nièce, une étrange figure ! 12
HENRIETTE
         Chacun fait ici-bas la figure qu'il peut, 12
         Ma tante ; et Bel-Esprit, il ne l'est pas qui veut. 12
TRISSOTIN
         Peut-être que mes vers importunent Madame. 12
HENRIETTE
         Point, je n'écoute pas.
PHILAMINTE
         Ah ? Voyons l'épigramme.
TRISSOTIN
SUR UN CARROSSE
de couleur amarante, donné
à une dame de ses amies.
PHILAMINTE
825 Ces titres ont toujours quelque chose de rare. 12
ARMANDE
         À cent beaux traits d'esprit leur nouveauté prépare. 12
TRISSOTIN
         L'Amour si chèrement m'a vendu son lien, 12
PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
         Ah !
TRISSOTIN
         Qu'il m'en coûte déjà la moitié de mon bien. 12
         Et quand tu vois ce beau carrosse 8
830 Où tant d'or se relève en bosse, 8
         Qu'il étonne tout le pays, 8
         Et fait pompeusement triompher ma Laïs, 12
PHILAMINTE
         Ah ma Laïs ! Voilà de l'érudition. 12
BÉLISE
         L'enveloppe est jolie, et vaut un million. 12
TRISSOTIN
         Et quand tu vois ce beau carrosse,
         Où tant d'or se relève en bosse,
         Qu'il étonne tout le pays,
         Et fait pompeusement triompher ma Laïs,
835 Ne dis plus qu'il est amarante : 8
         Dis plutôt qu'il est de ma rente. 8
ARMANDE
         Oh, oh, oh ! Celui-là ne s'attend point du tout. 12
PHILAMINTE
         On n'a que lui qui puisse écrire de ce goût. 12
BÉLISE
         Ne dis plus qu'il est amarante :
         Dis plutôt qu'il est de ma rente.
         Voilà qui se décline : ma rente, de ma rente, à ma rente.
PHILAMINTE
         Je ne sais, du moment que je vous ai connu, 12
840 Si sur votre sujet j'ai l'esprit prévenu, 12
         Mais j'admire partout vos vers et votre prose. 12
TRISSOTIN
         Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose, 12
         À notre tour aussi nous pourrions admirer. 12
PHILAMINTE
         Je n'ai rien fait en vers, mais j'ai lieu d'espérer 12
845 Que je pourrai bientôt vous montrer, en amie, 12
         Huit chapitres du plan de notre Académie. 12
         Platon s'est au projet simplement arrêté, 12
         Quand de sa République il a fait le traité ; 12
         Mais à l'effet entier je veux pousser l'idée 12
850 Que j'ai sur le papier en prose accommodée, 12
         Car enfin je me sens un étrange dépit 12
         Du tort que l'on nous fait du côté de l'esprit, 12
         Et je veux nous venger toutes tant que nous sommes 12
         De cette indigne classe où nous rangent les hommes ; 12
855 De borner nos talents à des futilités, 12
         Et nous fermer la porte aux sublimes clartés. 12
ARMANDE
         C'est faire à notre sexe une trop grande offense, 12
         De n'étendre l'effort de notre intelligence, 12
         Qu'à juger d'une jupe et de l'air d'un manteau, 12
860 Ou des beautés d'un point, ou d'un brocart nouveau. 12
BÉLISE
         Il faut se relever de ce honteux partage, 12
         Et mettre hautement notre esprit hors de page. 12
TRISSOTIN
         Pour les dames on sait mon respect en tous lieux, 12
         Et si je rends hommage aux brillants de leurs yeux, 12
865 De leur esprit aussi j'honore les lumières. 12
PHILAMINTE
         Le sexe aussi vous rend justice en ces matières ; 12
         Mais nous voulons montrer à de certains esprits, 12
         Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris, 12
         Que de science aussi les femmes sont meublées, 12
870 Qu'on peut faire comme eux de doctes assemblées, 12
         Conduites en cela par des ordres meilleurs, 12
         Qu'on y veut réunir ce qu'on sépare ailleurs, 12
         Mêler le beau langage et les hautes sciences ; 12
         Découvrir la nature en mille expériences ; 12
875 Et sur les questions qu'on pourra proposer, 12
         Faire entrer chaque secte, et n'en point épouser. 12
TRISSOTIN
         Je m'attache pour l'ordre au péripatétisme. 12
PHILAMINTE
         Pour les abstractions, j'aime le platonisme. 12
ARMANDE
         Épicure me plaît, et ses dogmes sont forts. 12
BÉLISE
880 Je m'accommode assez pour moi des petits corps ; 12
         Mais le vuide à souffrir me semble difficile, 12
         Et je goûte bien mieux la matière subtile. 12
TRISSOTIN
         Descartes pour l'aimant donne fort dans mon sens. 12
ARMANDE
         J'aime ses tourbillons.
PHILAMINTE
         Moi, ses mondes tombants.
ARMANDE
885 Il me tarde de voir notre assemblée ouverte, 12
         Et de nous signaler par quelque découverte. 12
TRISSOTIN
         On en attend beaucoup de vos vives clartés, 12
         Et pour vous la nature a peu d'obscurités. 12
PHILAMINTE
         Pour moi, sans me flatter, j'en ai déjà fait une, 12
890 Et j'ai vu clairement des hommes dans la Lune. 12
BÉLISE
         Je n'ai point encor vu d'hommes, comme je crois, 12
         Mais j'ai vu des clochers tout comme je vous vois. 12
ARMANDE
         Nous approfondirons ainsi que la physique, 12
         Grammaire, Histoire, Vers, Morale et Politique, 12
PHILAMINTE
895 La morale a des traits dont mon cœur est épris, 12
         Et c'était autrefois l'amour des grands esprits ; 12
         Mais aux Stoïciens je donne l'avantage, 12
         Et je ne trouve rien de si beau que leur Sage. 12
ARMANDE
         Pour la langue, on verra dans peu nos règlements, 12
900 Et nous y prétendons faire des remuements. 12
         Par une antipathie ou juste, ou naturelle, 12
         Nous avons pris chacune une haine mortelle 12
         Pour un nombre de mots, soit ou verbes ou noms, 12
         Que mutuellement nous nous abandonnons ; 12
905 Contre eux nous préparons de mortelles sentences, 12
         Et nous devons ouvrir nos doctes conférences 12
         Par les proscriptions de tous ces mots divers 12
         Dont nous voulons purger et la prose et les vers. 12
PHILAMINTE
         Mais le plus beau projet de notre académie, 12
910 Une entreprise noble, et dont je suis ravie ; 12
         Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté 12
         Chez tous les beaux esprits de la postérité, 12
         C'est le retranchement de ces syllabes sales, 12
         Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales ; 12
915 Ces jouets éternels des sots de tous les temps ; 12
         Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants ; 12
         Ces sources d'un amas d'équivoques infâmes, 12
         Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes. 12
TRISSOTIN
         Voilà certainement d'admirables projets ! 12
BÉLISE
920 Vous verrez nos statuts, quand ils seront tous faits. 12
TRISSOTIN
         Ils ne sauraient manquer d'être tous beaux et sages. 12
ARMANDE
         Nous serons par nos lois les juges des ouvrages. 12
         Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis, 12
         Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis ; 12
925 Nous chercherons partout à trouver à redire, 12
         Et ne verrons que nous qui sache bien écrire. 12
SCÈNE III
L'ÉPINE
         Monsieur, un homme est là qui veut parler à vous, 12
         Il est vêtu de noir, et parle d'un ton doux. 12
TRISSOTIN
         C'est cet ami savant qui m'a fait tant d'instance 12
930 De lui donner l'honneur de votre connaissance. 12
PHILAMINTE
         Pour le faire venir, vous avez tout crédit. 12
         Faisons bien les honneurs au moins de notre esprit. 12
         Holà. Je vous ai dit en paroles bien claires, 12
         Que j'ai besoin de vous.
HENRIETTE
         Mais pour quelles affaires ?
PHILAMINTE
935 Venez, on va dans peu vous les faire savoir. 12
TRISSOTIN
         Voici l'homme qui meurt du désir de vous voir. 12
         En vous le produisant, je ne crains point le blâme 12
         D'avoir admis chez vous un profane, Madame : 12
         Il peut tenir son coin parmi de beaux esprits. 12
PHILAMINTE
940 La main qui le présente, en dit assez le prix. 12
TRISSOTIN
         Il a des vieux auteurs la pleine intelligence, 12
         Et sait du Grec, Madame, autant qu'homme de France. 12
PHILAMINTE
         Du Grec, ô Ciel ! Du Grec ! Il sait du Grec, ma sœur ! 12
BÉLISE
         Ah, ma nièce, du Grec !
ARMANDE
         Du Grec ! Quelle douceur !
PHILAMINTE
945 Quoi, Monsieur sait du Grec ? Ah permettez, de grâce, 12
         Que pour l'amour du Grec, Monsieur, on vous embrasse, 12
Il les baise toutes, jusques à Henriette, qui le refuse.
HENRIETTE
         Excusez-moi, Monsieur, je n'entends pas le grec. 12
PHILAMINTE
         J'ai pour les livres grecs un merveilleux respect. 12
VADIUS
         Je crains d'être fâcheux, par l'ardeur qui m'engage 12
950 À vous rendre aujourd'hui, Madame, mon hommage, 12
         Et j'aurai pu troubler quelque docte entretien. 12
PHILAMINTE
         Monsieur, avec du Grec on ne peut gâter rien. 12
TRISSOTIN
         Au reste il fait merveille en vers ainsi qu'en prose, 12
         Et pourrait, s'il voulait, vous montrer quelque chose. 12
VADIUS
955 Le défaut des auteurs dans leurs productions, 12
         C'est d'en tyranniser les conversations ; 12
         D'être au Palais, au Cours, aux Ruelles, aux Tables, 12
         De leurs vers fatigants lecteurs infatigables. 12
         Pour moi, je ne vois rien de plus sot à mon sens, 12
960 Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens ; 12
         Qui des premiers-venus saisissant les oreilles, 12
         En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles. 12
         On ne m'a jamais vu ce fol entêtement, 12
         Et d'un Grec là-dessus je suis le sentiment, 12
965 Qui, par un dogme exprès défend à tous ses sages 12
         L'indigne empressement de lire leurs ouvrages. 12
         Voici de petits vers pour de jeunes amants, 12
         Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments. 12
TRISSOTIN
         Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les autres. 12
VADIUS
970 Les Grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres. 12
TRISSOTIN
         Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots. 12
VADIUS
         On voit partout chez vous l'ithos et le pathos. 12
TRISSOTIN
         Nous avons vu de vous des églogues d'un style 12
         Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile. 12
VADIUS
975 Vos odes ont un air noble, galant et doux, 12
         Qui laisse de bien loin votre Horace après vous. 12
TRISSOTIN
         Est-il rien d'amoureux comme vos chansonnettes ? 12
VADIUS
         Peut-on voir rien d'égal aux sonnets que vous faites ? 12
TRISSOTIN
         Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux ? 12
VADIUS
980 Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux ? 12
TRISSOTIN
         Aux ballades surtout vous êtes admirable. 12
VADIUS
         Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable. 12
TRISSOTIN
         Si la France pouvait connaître votre prix. 12
VADIUS
         Si le siècle rendait justice aux beaux esprits. 12
TRISSOTIN
985 En carrosse doré vous iriez par les rues. 12
VADIUS
         On verrait le public vous dresser des statues. 12
         Hom. C'est une ballade, et je veux que tout net 12
         Vous m'en …
TRISSOTIN
         Avez-vous vu certain petit sonnet
         Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie ? 12
VADIUS
990 Oui, hier il me fut lu dans une compagnie. 12
TRISSOTIN
         Vous en savez l'auteur ?
VADIUS
         Non ; mais je sais fort bien
         Qu'à ne le point flatter son sonnet ne vaut rien. 12
TRISSOTIN
         Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable. 12
VADIUS
         Cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable ; 12
995 Et si vous l'avez vu, vous serez de mon goût. 12
TRISSOTIN
         Je sais que là-dessus je n'en suis point du tout, 12
         Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables. 12
VADIUS
         Me préserve le ciel d'en faire de semblables ! 12
TRISSOTIN
         Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur ; 12
1000 Et ma grande raison, c'est que j'en suis l'auteur. 12
VADIUS
         Vous ?
TRISSOTIN
         Moi.
VADIUS
         Je ne sais donc comment se fit l'affaire.
TRISSOTIN
         C'est qu'on fut malheureux, de ne pouvoir vous plaire. 12
VADIUS
         Il faut qu'en écoutant j'aie eu l'esprit distrait, 12
         Ou bien que le lecteur m'ait gâté le sonnet. 12
1005 Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade. 12
TRISSOTIN
         La ballade, à mon goût, est une chose fade. 12
         Ce n'en est plus la mode ; elle sent son vieux temps. 12
VADIUS
         La ballade pourtant charme beaucoup de gens. 12
TRISSOTIN
         Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise. 12
VADIUS
1010 Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise. 12
TRISSOTIN
         Elle a pour les pédants de merveilleux appas. 12
VADIUS
         Cependant nous voyons qu'elle ne vous plaît pas. 12
TRISSOTIN
         Vous donnez sottement vos qualités aux autres. 12
VADIUS
         Fort impertinemment vous me jetez les vôtres. 12
TRISSOTIN
1015 Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier. 12
VADIUS
         Allez, rimeur de balle, opprobre du métier. 12
TRISSOTIN
         Allez, fripier d'écrits, impudent plagiaire. 12
VADIUS
         Allez, cuistre …
PHILAMINTE
         Eh, Messieurs, que prétendez-vous faire ?
TRISSOTIN
         Va, va restituer tous les honteux larcins 12
1020 Que réclament sur toi les Grecs et les Latins. 12
VADIUS
         Va, va-t'en faire amende honorable au Parnasse, 12
         D'avoir fait à tes vers estropier Horace. 12
TRISSOTIN
         Souviens-toi de ton livre, et de son peu de bruit. 12
VADIUS
         Et toi, de ton libraire à l'hôpital réduit. 12
TRISSOTIN
1025 Ma gloire est établie, en vain tu la déchires. 12
VADIUS
         Oui, oui, je te renvoie à l'auteur des Satires. 12
TRISSOTIN
         Je t'y renvoie aussi.
VADIUS
         J'ai le contentement,
         Qu'on voit qu'il m'a traité plus honorablement. 12
         Il me donne en passant une atteinte légère 12
1030 Parmi plusieurs auteurs qu'au Palais on révère ; 12
         Mais jamais dans ses vers il ne te laisse en paix, 12
         Et l'on t'y voit partout être en butte à ses traits. 12
TRISSOTIN
         C'est par là que j'y tiens un rang plus honorable. 12
         Il te met dans la foule ainsi qu'un misérable, 12
1035 Il croit que c'est assez d'un coup pour t'accabler, 12
         Et ne t'a jamais fait l'honneur de redoubler : 12
         Mais il m'attaque à part comme un noble adversaire 12
         Sur qui tout son effort lui semble nécessaire ; 12
         Et ses coups contre moi redoublés en tous lieux, 12
1040 Montrent qu'il ne se croit jamais victorieux. 12
VADIUS
         Ma plume t'apprendra quel homme je puis être. 12
TRISSOTIN
         Et la mienne saura te faire voir ton maître. 12
VADIUS
         Je te défie en vers, prose, Grec, et Latin. 12
TRISSOTIN
         Hé bien, nous nous verrons seul à seul chez Barbin. 12
SCÈNE IV
TRISSOTIN
1045 À mon emportement ne donnez aucun blâme ; 12
         C'est votre jugement que je défends, Madame, 12
         Dans le sonnet qu'il a l'audace d'attaquer. 12
PHILAMINTE
         À vous remettre bien je me veux appliquer. 12
         Mais parlons d'autre affaire. Approchez, Henriette. 12
1050 Depuis assez longtemps mon âme s'inquiète 12
         De ce qu'aucun esprit en vous ne se fait voir, 12
         Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir. 12
HENRIETTE
         C'est prendre un soin pour moi qui n'est pas nécessaire, 12
         Les doctes entretiens ne sont point mon affaire. 12
1055 J'aime à vivre aisément, et dans tout ce qu'on dit 12
         Il faut se trop peiner, pour avoir de l'esprit. 12
         C'est une ambition que je n'ai point en tête. 12
         Je me trouve fort bien, ma mère, d'être bête, 12
         Et j'aime mieux n'avoir que de communs propos, 12
1060 Que de me tourmenter pour dire de beaux mots. 12
PHILAMINTE
         Oui, mais j'y suis blessée, et ce n'est pas mon conte 12
         De souffrir dans mon sang une pareille honte. 12
         La beauté du visage est un frêle ornement, 12
         Une fleur passagère, un éclat d'un moment, 12
1065 Et qui n'est attaché qu'à la simple épiderme ; 12
         Mais celle de l'esprit est inhérente et ferme. 12
         J'ai donc cherché longtemps un biais de vous donner 12
         La beauté que les ans ne peuvent moissonner, 12
         De faire entrer chez vous le désir des sciences, 12
1070 De vous insinuer les belles connaissances ; 12
         Et la pensée enfin où mes vœux ont souscrit, 12
         C'est d'attacher à vous un homme plein d'esprit, 12
         Et cet homme est Monsieur que je vous détermine 12
         À voir comme l'époux que mon choix vous destine. 12
HENRIETTE
         Moi, ma mère ?
PHILAMINTE
1075 Oui, vous. Faites la sotte un peu.
BÉLISE
         Je vous entends. Vos yeux demandent mon aveu, 12
         Pour engager ailleurs un cœur que je possède. 12
         Allez, je le veux bien. À ce nœud je vous cède, 12
         C'est un hymen qui fait votre établissement. 12
TRISSOTIN
1080 Je ne sais que vous dire en mon ravissement, 12
         Madame, et cet hymen dont je vois qu'on m'honore 12
         Me met …
HENRIETTE
         Tout beau, Monsieur, il n'est pas fait encore
         Ne vous pressez pas tant.
PHILAMINTE
         Comme vous répondez !
         Savez-vous bien que si … Suffit, vous m'entendez. 12
1085 Elle se rendra sage ; allons, laissons-la faire. 12
SCÈNE V
ARMANDE
         On voit briller pour vous les soins de notre mère ; 12
         Et son choix ne pouvait d'un plus illustre époux … 12
HENRIETTE
         Si le choix est si beau, que ne le prenez-vous ? 12
ARMANDE
         C'est à vous, non à moi, que sa main est donnée. 12
HENRIETTE
1090 Je vous le cède tout, comme à ma sœur aînée. 12
ARMANDE
         Si l'hymen comme à vous, me paraissait charmant, 12
         J'accepterais votre offre avec ravissement. 12
HENRIETTE
         Si j'avais comme vous les pédants dans la tête, 12
         Je pourrais le trouver un parti fort honnête. 12
ARMANDE
1095 Cependant, bien qu'ici nos goûts soient différents, 12
         Nous devons obéir, ma sœur, à nos parents ; 12
         Une mère a sur nous une entière puissance, 12
         Et vous croyez en vain par votre résistance … 12
SCÈNE VI
CHRYSALE
         Allons, ma fille, il faut approuver mon dessein, 12
1100 Otez ce gant ; touchez à Monsieur dans la main, 12
         Et le considérez désormais dans votre âme 12
         En homme dont je veux que vous soyez la femme. 12
ARMANDE
         De ce côté, ma sœur, vos penchants sont fort grands. 12
HENRIETTE
         Il nous faut obéir, ma sœur, à nos parents ; 12
1105 Un père a sur nos vœux une entière puissance. 12
ARMANDE
         Une mère a sa part à notre obéissance. 12
CHRYSALE
         Qu'est-ce à dire ?
ARMANDE
         Je dis que j'appréhende fort
         Qu'ici ma mère et vous ne soyez pas d'accord, 12
         Et c'est un autre époux …
CHRYSALE
         Taisez-vous, péronnelle !
1110 Allez philosopher tout le soûl avec elle, 12
         Et de mes actions ne vous mêlez en rien. 12
         Dites-lui ma pensée, et l'avertissez bien 12
         Qu'elle ne vienne pas m'échauffer les oreilles ; 12
         Allons vite.
ARISTE
         Fort bien ; vous faites des merveilles.
CLITANDRE
1115 Quel transport ! Quelle joie ! Ah que mon sort est doux ! 12
CHRYSALE
         Allons, prenez sa main, et passez devant nous, 12
         Menez-là dans sa chambre. Ah les douces caresses ! 12
         Tenez, mon cœur s'émeut à toutes ces tendresses, 12
         Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours, 12
1120 Et je me ressouviens de mes jeunes amours. 12
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
ARMANDE
         Oui, rien n'a retenu son esprit en balance. 12
         Elle a fait vanité de son obéissance. 12
         Son cœur, pour se livrer, à peine devant moi 12
         S'est-il donné le temps d'en recevoir la loi, 12
1125 Et semblait suivre moins les volontés d'un père, 12
         Qu'affecter de braver les ordres d'une mère. 12
PHILAMINTE
         Je lui montrerai bien aux lois de qui des deux 12
         Les droits de la raison soumettent tous ses vœux. 12
         Et qui doit gouverner, ou sa mère ou son père, 12
1130 Ou l'esprit ou le corps ; la forme, ou la matière. 12
ARMANDE
         On vous en devait bien au moins un compliment, 12
         Et ce petit Monsieur en use étrangement, 12
         De vouloir malgré vous devenir votre gendre. 12
PHILAMINTE
         Il n'en est pas encore où son cœur peut prétendre. 12
1135 Je le trouvais bien fait, et j'aimais vos amours ; 12
         Mais dans ses procédés il m'a déplu toujours. 12
         Il sait que Dieu merci je me mêle d'écrire, 12
         Et jamais il ne m'a prié de lui rien lire. 12
SCÈNE II
ARMANDE
         Je ne souffrirais point, si j'étais que de vous, 12
1140 Que jamais d'Henriette il pût être l'époux. 12
         On me ferait grand tort d'avoir quelque pensée, 12
         Que là-dessus je parle en fille intéressée, 12
         Et que le lâche tour que l'on voit qu'il me fait, 12
         Jette au fond de mon cœur quelque dépit secret. 12
1145 Contre de pareils coups l'âme se fortifie 12
         Du solide secours de la philosophie, 12
         Et par elle on se peut mettre au-dessus de tout : 12
         Mais vous traiter ainsi, c'est vous pousser à bout. 12
         Il est de votre honneur d'être à ses vœux contraire, 12
1150 Et c'est un homme enfin qui ne doit point vous plaire. 12
         Jamais je n'ai connu, discourant entre nous, 12
         Qu'il eût au fond du cœur de l'estime pour vous. 12
PHILAMINTE
         Petit sot !
ARMANDE
         Quelque bruit que votre gloire fasse,
         Toujours à vous louer il a paru de glace. 12
PHILAMINTE
         Le brutal !
ARMANDE
1155 Et vingt fois, comme ouvrages nouveaux,
         J'ai lu des vers de vous qu'il n'a point trouvé beaux. 12
PHILAMINTE
         L'impertinent !
ARMANDE
         Souvent nous en étions aux prises ;
         Et vous ne croiriez point de combien de sottises … 12
CLITANDRE
         Eh doucement, de grâce : un peu de charité, 12
1160 Madame, ou tout au moins un peu d'honnêteté. 12
         Quel mal vous ai-je fait ? Et quelle est mon offense, 12
         Pour armer contre moi toute votre éloquence ? 12
         Pour vouloir me détruire, et prendre tant de soin 12
         De me rendre odieux aux gens dont j'ai besoin ? 12
1165 Parlez, dites, d'où vient ce courroux effroyable ? 12
         Je veux bien que Madame en soit juge équitable. 12
ARMANDE
         Si j'avais le courroux dont on veut m'accuser, 12
         Je trouverais assez de quoi l'autoriser ; 12
         Vous en seriez trop digne, et les premières flammes 12
1170 S'établissent des droits si sacrés sur les âmes. 12
         Qu'il faut perdre fortune, et renoncer au jour, 12
         Plutôt que de brûler des feux d'un autre amour ; 12
         Au changement de vœux nulle horreur ne s'égale, 12
         Et tout cœur infidèle est un monstre en morale. 12
CLITANDRE
1175 Appelez-vous, Madame, une infidélité 12
         Ce que m'a de votre âme ordonné la fierté ? 12
         Je ne fais qu'obéir aux lois qu'elle m'impose ; 12
         Et si je vous offense, elle seule en est cause. 12
         Vos charmes ont d'abord possédé tout mon cœur. 12
1180 Il a brûlé deux ans d'une constante ardeur ; 12
         Il n'est soins empressés, devoirs, respects, services, 12
         Dont il ne vous ait fait d'amoureux sacrifices. 12
         Tous mes feux, tous mes soins ne peuvent rien sur vous ; 12
         Je vous trouve contraire à mes vœux les plus doux ; 12
1185 Ce que vous refusez, je l'offre au choix d'une autre. 12
         Voyez. Est-ce, Madame, ou ma faute, ou la vôtre ? 12
         Mon cœur court-il au change, ou si vous l'y poussez ? 12
         Est-ce moi qui vous quitte, ou vous qui me chassez ? 12
ARMANDE
         Appelez-vous, Monsieur, être à vos vœux contraire, 12
1190 Que de leur arracher ce qu'ils ont de vulgaire, 12
         Et vouloir les réduire à cette pureté 12
         Où du parfait amour consiste la beauté ? 12
         Vous ne sauriez pour moi tenir votre pensée 12
         Du commerce des sens nette et débarrassée ? 12
1195 Et vous ne goûtez point, dans ses plus doux appas, 12
         Cette union des cœurs où les corps n'entrent pas ? 12
         Vous ne pouvez aimer que d'une amour grossière ? 12
         Qu'avec tout l'attirail des nœuds de la matière ? 12
         Et pour nourrir les feux que chez vous on produit, 12
1200 Il faut un mariage, et tout ce qui s'ensuit. 12
         Ah quel étrange amour ! Et que les belles âmes 12
         Sont bien loin de brûler de ces terrestres flammes ! 12
         Les sens n'ont point de part à toutes leurs ardeurs, 12
         Et ce beau feu ne veut marier que les cœurs ; 12
1205 Comme une chose indigne, il laisse là le reste. 12
         C'est un feu pur et net comme le feu céleste, 12
         On ne pousse, avec lui, que d'honnêtes soupirs, 12
         Et l'on ne penche point vers les sales désirs. 12
         Rien d'impur ne se mêle au but qu'on se propose. 12
1210 On aime pour aimer, et non pour autre chose. 12
         Ce n'est qu'à l'esprit seul que vont tous les transports, 12
         Et l'on ne s'aperçoit jamais qu'on ait un corps. 12
CLITANDRE
         Pour moi, par un malheur, je m'aperçois, Madame, 12
         Que j'ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme : 12
1215 Je sens qu'il y tient trop, pour le laisser à part ; 12
         De ces détachements je ne connais point l'art ; 12
         Le Ciel m'a dénié cette philosophie, 12
         Et mon âme et mon corps marchent de compagnie. 12
         Il n'est rien de plus beau, comme vous avez dit, 12
1220 Que ces vœux épurés qui ne vont qu'à l'esprit, 12
         Ces unions de cœurs, et ces tendres pensées, 12
         Du commerce des sens si bien débarrassées : 12
         Mais ces amours pour moi sont trop subtilisés, 12
         Je suis un peu grossier, comme vous m'accusez ; 12
1225 J'aime avec tout moi-même, et l'amour qu'on me donne, 12
         En veut, je le confesse, à toute la personne. 12
         Ce n'est pas là matière à de grands châtiments ; 12
         Et, sans faire de tort à vos beaux sentiments, 12
         Je vois que dans le monde on suit fort ma méthode, 12
1230 Et que le mariage est assez à la mode, 12
         Passe pour un lien assez honnête et doux, 12
         Pour avoir désiré de me voir votre époux, 12
         Sans que la liberté d'une telle pensée 12
         Ait dû vous donner lieu d'en paraître offensée. 12
ARMANDE
1235 Hé bien, Monsieur, hé bien, puisque sans m'écouter, 12
         Vos sentiments brutaux veulent se contenter ; 12
         Puisque pour vous réduire à des ardeurs fidèles, 12
         Il faut des nœuds de chair, des chaînes corporelles ; 12
         Si ma mère le veut, je résous mon esprit 12
1240 À consentir pour vous à ce dont il s'agit. 12
CLITANDRE
         Il n'est plus temps, Madame, une autre a pris la place ; 12
         Et par un tel retour j'aurais mauvaise grâce 12
         De maltraiter l'asile et blesser les bontés, 12
         Où je me suis sauvé de toutes vos fiertés. 12
PHILAMINTE
1245 Mais enfin comptez-vous, Monsieur, sur mon suffrage, 12
         Quand vous vous promettez cet autre mariage ? 12
         Et, dans vos visions, savez-vous, s'il vous plaît, 12
         Que j'ai pour Henriette un autre époux tout prêt ? 12
CLITANDRE
         Eh, Madame, voyez votre choix, je vous prie ; 12
1250 Exposez-moi, de grâce, à moins d'ignominie, 12
         Et ne me rangez pas à l'indigne destin 12
         De me voir le rival de Monsieur Trissotin. 12
         L'amour des beaux esprits qui chez vous m'est contraire 12
         Ne pouvait m'opposer un moins noble adversaire. 12
1255 Il en est, et plusieurs, que pour le bel esprit 12
         Le mauvais goût du siècle a su mettre en crédit : 12
         Mais Monsieur Trissotin n'a pu duper personne, 12
         Et chacun rend justice aux écrits qu'il nous donne. 12
         Hors céans, on le prise en tous lieux ce qu'il vaut ; 12
1260 Et ce qui m'a vingt fois fait tomber de mon haut, 12
         C'est de vous voir au ciel élever des sornettes 12
         Que vous désavoueriez, si vous les aviez faites. 12
PHILAMINTE
         Si vous jugez de lui tout autrement que nous, 12
         C'est que nous le voyons par d'autres yeux que vous. 12
SCÈNE III
TRISSOTIN
1265 Je viens vous annoncer une grande nouvelle. 12
         Nous l'avons en dormant, Madame, échappé belle : 12
         Un monde près de nous a passé tout du long, 12
         Est chu tout au travers de notre tourbillon ; 12
         Et s'il eût en chemin rencontré notre terre, 12
1270 Elle eût été brisée en morceaux comme verre. 12
PHILAMINTE
         Remettons ce discours pour une autre saison : 12
         Monsieur n'y trouverait ni rime, ni raison ; 12
         Il fait profession de chérir l'ignorance, 12
         Et de haïr surtout l'esprit et la science. 12
CLITANDRE
1275 Cette vérité veut quelque adoucissement. 12
         Je m'explique, Madame, et je hais seulement 12
         La science et l'esprit qui gâtent les personnes. 12
         Ce sont choses de soi qui sont belles et bonnes ; 12
         Mais j'aimerais mieux être au rang des ignorants, 12
1280 Que de me voir savant comme certaines gens. 12
TRISSOTIN
         Pour moi, je ne tiens pas, quelque effet qu'on suppose, 12
         Que la science soit pour gâter quelque chose. 12
CLITANDRE
         Et c'est mon sentiment qu'en faits, comme en propos, 12
         La science est sujette à faire de grands sots. 12
TRISSOTIN
         Le paradoxe est fort.
CLITANDRE
1285 Sans être fort habile,
         La preuve m'en serait, je pense, assez facile. 12
         Si les raisons manquaient, je suis sûr qu'en tout cas 12
         Les exemples fameux ne me manqueraient pas. 12
TRISSOTIN
         Vous en pourriez citer qui ne concluraient guère. 12
CLITANDRE
1290 Je n'irais pas bien loin pour trouver mon affaire. 12
TRISSOTIN
         Pour moi je ne vois pas ces exemples fameux. 12
CLITANDRE
         Moi, je les vois si bien, qu'ils me crèvent les yeux. 12
TRISSOTIN
         J'ai cru jusques ici que c'était l'ignorance 12
         Qui faisait les grands sots, et non pas la science. 12
CLITANDRE
1295 Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant, 12
         Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant. 12
TRISSOTIN
         Le sentiment commun est contre vos maximes, 12
         Puisqu'ignorant et sot sont termes synonymes. 12
CLITANDRE
         Si vous le voulez prendre aux usages du mot, 12
1300 L'alliance est plus grande entre pédant et sot. 12
TRISSOTIN
         La sottise dans l'un se fait voir toute pure. 12
CLITANDRE
         Et l'étude dans l'autre ajoute à la nature. 12
TRISSOTIN
         Le savoir garde en soi son mérite éminent. 12
CLITANDRE
         Le savoir dans un fat devient impertinent. 12
TRISSOTIN
1305 Il faut que l'ignorance ait pour vous de grands charmes, 12
         Puisque pour elle ainsi vous prenez tant les armes. 12
CLITANDRE
         Si pour moi l'ignorance a des charmes bien grands, 12
         C'est depuis qu'à mes yeux s'offrent certains savants. 12
TRISSOTIN
         Ces certains savants-là, peuvent à les connaître, 12
1310 Valoir certaines gens que nous voyons paraître. 12
CLITANDRE
         Oui, si l'on s'en rapporte à ces certains savants ; 12
         Mais on n'en convient pas chez ces certaines gens. 12
PHILAMINTE
         Il me semble, Monsieur …
CLITANDRE
         Eh, Madame, de grâce.
         Monsieur est assez fort, sans qu'à son aide on passe : 12
1315 Je n'ai déjà que trop d'un si rude assaillant ; 12
         Et si je me défends, ce n'est qu'en reculant. 12
ARMANDE
         Mais l'offensante aigreur de chaque repartie 12
         Dont vous …
CLITANDRE
         Autre second : je quitte la partie.
PHILAMINTE
         On souffre aux entretiens ces sortes de combats, 12
1320 Pourvu qu'à la personne on ne s'attaque pas. 12
CLITANDRE
         Eh, mon Dieu, tout cela n'a rien dont il s'offense ; 12
         Il entend raillerie autant qu'homme de France ; 12
         Et de bien d'autres traits il s'est senti piquer, 12
         Sans que jamais sa gloire ait fait que s'en moquer. 12
TRISSOTIN
1325 Je ne m'étonne pas au combat que j'essuie, 12
         De voir prendre à Monsieur la thèse qu'il appuie. 12
         Il est fort enfoncé dans la Cour, c'est tout dit : 12
         La Cour, comme l'on sait, ne tient pas pour l'esprit ; 12
         Elle a quelque intérêt d'appuyer l'ignorance, 12
1330 Et c'est en courtisan qu'il en prend la défense. 12
CLITANDRE
         Vous en voulez beaucoup à cette pauvre Cour, 12
         Et son malheur est grand de voir que chaque jour 12
         Vous autres beaux esprits, vous déclamiez contre elle, 12
         Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle ; 12
1335 Et sur son méchant goût lui faisant son procès, 12
         N'accusiez que lui seul de vos méchants succès. 12
         Permettez-moi, Monsieur Trissotin, de vous dire, 12
         Avec tout le respect que votre nom m'inspire, 12
         Que vous feriez fort bien, vos confrères, et vous, 12
1340 De parler de la Cour d'un ton un peu plus doux ; 12
         Qu'à le bien prendre au fond, elle n'est pas si bête 12
         Que vous autres Messieurs vous vous mettez en tête ; 12
         Qu'elle a du sens commun pour se connaître à tout ; 12
         Que chez elle on se peut former quelque bon goût ; 12
1345 Et que l'esprit du monde y vaut, sans flatterie, 12
         Tout le savoir obscur de la pédanterie. 12
TRISSOTIN
         De son bon goût, Monsieur, nous voyons des effets. 12
CLITANDRE
         Où voyez-vous, Monsieur, qu'elle l'ait si mauvais ? 12
TRISSOTIN
         Ce que je vois, Monsieur, c'est que pour la science 12
1350 Rasius et Baldus font honneur à la France, 12
         Et que tout leur mérite exposé fort au jour, 12
         N'attire point les yeux et les dons de la Cour. 12
CLITANDRE
         Je vois votre chagrin, et que par modestie 12
         Vous ne vous mettez point, Monsieur, de la partie : 12
1355 Et pour ne vous point mettre aussi dans le propos, 12
         Que font-ils pour l'État vos habiles héros ? 12
         Qu'est-ce que leurs écrits lui rendent de service, 12
         Pour accuser la Cour d'une horrible injustice, 12
         Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms 12
1360 Elle manque à verser la faveur de ses dons ? 12
         Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire, 12
         Et des livres qu'ils font la Cour a bien affaire. 12
         Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau, 12
         Que, pour être imprimés, et reliés en veau, 12
1365 Les voilà dans l'État d'importantes personnes ; 12
         Qu'avec leur plume ils font les destins des couronnes ; 12
         Qu'au moindre petit bruit de leurs productions, 12
         Ils doivent voir chez eux voler les pensions ; 12
         Que sur eux l'univers a la vue attachée ; 12
1370 Que partout de leur nom la gloire est épanchée, 12
         Et qu'en science ils sont des prodiges fameux, 12
         Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux, 12
         Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles, 12
         Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles 12
1375 À se bien barbouiller de Grec et de Latin, 12
         Et se charger l'esprit d'un ténébreux butin 12
         De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres ; 12
         Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres ; 12
         Riches pour tout mérite, en babil importun, 12
1380 Inhabiles à tout, vides de sens commun, 12
         Et pleins d'un ridicule, et d'une impertinence 12
         À décrier partout l'esprit et la science. 12
PHILAMINTE
         Votre chaleur est grande, et cet emportement 12
         De la nature en vous marque le mouvement. 12
1385 C'est le nom de rival qui dans votre âme excite … 12
SCÈNE IV
JULIEN
         Le savant qui tantôt vous a rendu visite, 12
         Et de qui j'ai l'honneur de me voir le valet, 12
         Madame, vous exhorte à lire ce billet. 12
PHILAMINTE
         Quelque important que soit ce qu'on veut que je lise, 12
1390 Apprenez, mon ami, que c'est une sottise 12
         De se venir jeter au travers d'un discours, 12
         Et qu'aux gens d'un logis il faut avoir recours, 12
         Afin de s'introduire en valet qui sait vivre. 12
JULIEN
         Je noterai cela, Madame, dans mon livre. 12
PHILAMINTE, lit
Trissotin s'est vanté, Madame, qu'il épouserait votre fille.Je vous donne avis que sa philosophie n'en veut qu'à vos richesses, et que vous ferez bien de ne point conclure ce mariage, que vous n'ayez vu le poème que je compose contre lui. En attendant cette peinture où je prétends vous le dépeindre de toutes ses couleurs, je vous envoie Horace, Virgile, Térence, et Catulle, où vous verrez notés en marge tous les endroits qu'il a pillés.
Philaminte poursuit.
1395 Voilà sur cet hymen que je me suis promis 12
         Un mérite attaqué de beaucoup d'ennemis ; 12
         Et ce déchaînement aujourd'hui me convie, 12
         À faire une action qui confonde l'envie, 12
         Qui lui fasse sentir que l'effort qu'elle fait, 12
1400 De ce qu'elle veut rompre, aura pressé l'effet. 12
         Reportez tout cela sur l'heure à votre maître ; 12
         Et lui dites, qu'afin de lui faire connaître 12
         Quel grand état je fais de ses nobles avis, 12
         Et comme je les crois dignes d'être suivis, 12
1405 Dès ce soir à Monsieur je marierai ma fille. 12
         Vous, Monsieur, comme ami de toute la famille, 12
         À signer leur contrat vous pourrez assister, 12
         Et je vous y veux bien de ma part inviter. 12
         Armande, prenez soin d'envoyer au notaire, 12
1410 Et d'aller avertir votre sœur de l'affaire. 12
ARMANDE
         Pour avertir ma sœur, il n'en est pas besoin, 12
         Et Monsieur que voilà saura prendre le soin 12
         De courir lui porter bientôt cette nouvelle, 12
         Et disposer son cœur à vous être rebelle. 12
PHILAMINTE
1415 Nous verrons qui sur elle aura plus de pouvoir, 12
         Et si je la saurai réduire à son devoir. 12
Elle s'en va.
ARMANDE
         J'ai grand regret, Monsieur, de voir qu'à vos visées, 12
         Les choses ne soient pas tout à fait disposées. 12
CLITANDRE
         Je m'en vais travailler, Madame, avec ardeur, 12
1420 À ne vous point laisser ce grand regret au cœur. 12
ARMANDE
         J'ai peur que votre effort n'ait pas trop bonne issue. 12
CLITANDRE
         Peut-être verrez-vous votre crainte déçue. 12
ARMANDE
         Je le souhaite ainsi.
CLITANDRE
         J'en suis persuadé.
         Et que de votre appui je serai secondé. 12
ARMANDE
1425 Oui, je vais vous servir de toute ma puissance. 12
CLITANDRE
         Et ce service est sûr de ma reconnaissance. 12
SCÈNE V
CLITANDRE
         Sans votre appui, Monsieur, je serai malheureux. 12
         Madame votre femme a rejeté mes vœux, 12
         Et son cœur prévenu veut Trissotin pour gendre. 12
CHRYSALE
1430 Mais quelle fantaisie a-t-elle donc pu prendre ? 12
         Pourquoi diantre vouloir ce Monsieur Trissotin ? 12
ARISTE
         C'est par l'honneur qu'il a de rimer à Latin 12
         Qu'il a sur son rival emporté l'avantage. 12
CLITANDRE
         Elle veut dès ce soir faire ce mariage. 12
CHRYSALE
         Dès ce soir ?
CLITANDRE
         Dès ce soir.
CHRYSALE
1435 Et dès ce soir je veux,
         Pour la contrecarrer, vous marier vous deux. 12
CLITANDRE
         Pour dresser le contrat, elle envoie au Notaire. 12
CHRYSALE
         Et je vais le quérir pour celui qu'il doit faire. 12
CLITANDRE
         Et Madame doit être instruite par sa sœur, 12
1440 De l'hymen où l'on veut qu'elle apprête son cœur. 12
CHRYSALE
         Et moi, je lui commande avec pleine puissance, 12
         De préparer sa main à cette autre alliance. 12
         Ah ! Je leur ferai voir, si pour donner la loi, 12
         Il est dans ma maison d'autre maître que moi. 12
1445 Nous allons revenir, songez à nous attendre. 12
         Allons, suivez mes pas, mon frère, et vous, mon gendre. 12
HENRIETTE
         Hélas ! Dans cette humeur conservez-le toujours. 12
ARISTE
         J'emploierai toute chose à servir vos amours. 12
CLITANDRE
         Quelque secours puissant qu'on promette à ma flamme, 12
1450 Mon plus solide espoir, c'est votre cœur, Madame. 12
HENRIETTE
         Pour mon cœur, vous pouvez vous assurer de lui. 12
CLITANDRE
         Je ne puis qu'être heureux, quand j'aurai son appui. 12
HENRIETTE
         Vous voyez à quels nœuds on prétend le contraindre. 12
CLITANDRE
         Tant qu'il sera pour moi je ne vois rien à craindre. 12
HENRIETTE
1455 Je vais tout essayer pour nos vœux les plus doux ; 12
         Et si tous mes efforts ne me donnent à vous, 12
         Il est une retraite où notre âme se donne, 12
         Qui m'empêchera d'être à toute autre personne. 12
CLITANDRE
         Veuille le juste Ciel me garder en ce jour, 12
1460 De recevoir de vous cette preuve d'amour. 12
ACTE V
SCÈNE I
HENRIETTE
         C'est sur le mariage où ma mère s'apprête, 12
         Que j'ai voulu, Monsieur, vous parler tête à tête ; 12
         Et j'ai cru, dans le trouble où je vois la maison, 12
         Que je pourrais vous faire écouter la raison. 12
1465 Je sais qu'avec mes vœux vous me jugez capable 12
         De vous porter en dot un bien considérable : 12
         Mais l'argent dont on voit tant de gens faire cas, 12
         Pour un vrai philosophe a d'indignes appas ; 12
         Et le mépris du bien et des grandeurs frivoles, 12
1470 Ne doit point éclater dans vos seules paroles. 12
TRISSOTIN
         Aussi n'est-ce point là ce qui me charme en vous ; 12
         Et vos brillants attraits, vos yeux perçants et doux, 12
         Votre grâce et votre air sont les biens, les richesses, 12
         Qui vous ont attiré mes vœux et mes tendresses ; 12
1475 C'est de ces seuls trésors que je suis amoureux. 12
HENRIETTE
         Je suis fort redevable à vos feux généreux ; 12
         Cet obligeant amour a de quoi me confondre, 12
         Et j'ai regret, Monsieur, de n'y pouvoir répondre. 12
         Je vous estime autant qu'on saurait estimer, 12
1480 Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer : 12
         Un cœur, vous le savez, à deux ne saurait être, 12
         Et je sens que du mien Clitandre s'est fait maître. 12
         Je sais qu'il a bien moins de mérite que vous, 12
         Que j'ai de méchants yeux pour le choix d'un époux, 12
1485 Que par cent beaux talents vous devriez me plaire. 12
         Je vois bien que j'ai tort, mais je n'y puis que faire ; 12
         Et tout ce que sur moi peut le raisonnement, 12
         C'est de me vouloir mal d'un tel aveuglement. 12
TRISSOTIN
         Le don de votre main où l'on me fait prétendre 12
1490 Me livrera ce cœur que possède Clitandre ; 12
         Et par mille doux soins j'ai lieu de présumer, 12
         Que je pourrai trouver l'art de me faire aimer. 12
HENRIETTE
         Non, à ses premiers vœux mon âme est attachée, 12
         Et ne peut de vos soins, Monsieur, être touchée. 12
1495 Avec vous librement j'ose ici m'expliquer, 12
         Et mon aveu n'a rien qui vous doive choquer. 12
         Cette amoureuse ardeur qui dans les cœurs s'excite, 12
         N'est point, comme l'on sait, un effet du mérite ; 12
         Le caprice y prend part, et quand quelqu'un nous plaît, 12
1500 Souvent nous avons peine à dire pourquoi c'est. 12
         Si l'on aimait, Monsieur, par choix et par sagesse, 12
         Vous auriez tout mon cœur et toute ma tendresse ; 12
         Mais on voit que l'amour se gouverne autrement. 12
         Laissez-moi je vous prie à mon aveuglement, 12
1505 Et ne vous servez point de cette violence 12
         Que pour vous on veut faire à mon obéissance. 12
         Quand on est honnête homme, on ne veut rien devoir 12
         À ce que des parents ont sur nous de pouvoir. 12
         On répugne à se faire immoler ce qu'on aime, 12
1510 Et l'on veut n'obtenir un cœur que de lui-même. 12
         Ne poussez point ma mère à vouloir par son choix, 12
         Exercer sur mes vœux la rigueur de ses droits. 12
         Otez-moi votre amour, et portez à quelque autre 12
         Les hommages d'un cœur aussi cher que le vôtre. 12
TRISSOTIN
1515 Le moyen que ce cœur puisse vous contenter ? 12
         Imposez-lui des lois qu'il puisse exécuter. 12
         De ne vous point aimer peut-il être capable, 12
         À moins que vous cessiez, Madame, d'être aimable, 12
         Et d'étaler aux yeux les célestes appas … 12
HENRIETTE
1520 Eh Monsieur, laissons-là ce galimatias. 12
         Vous avez tant d'Iris, de Philis, d'Amarantes, 12
         Que partout dans vos vers vous peignez si charmantes, 12
         Et pour qui vous jurez tant d'amoureuse ardeur … 12
TRISSOTIN
         C'est mon esprit qui parle, et ce n'est pas mon cœur. 12
1525 D'elles on ne me voit amoureux qu'en poète ; 12
         Mais j'aime tout de bon l'adorable Henriette. 12
HENRIETTE
         Eh de grâce, Monsieur …
TRISSOTIN
         Si c'est vous offenser,
         Mon offense envers vous n'est pas prête à cesser. 12
         Cette ardeur, jusqu'ici de vos yeux ignorée, 12
1530 Vous consacre des vœux d'éternelle durée. 12
         Rien n'en peut arrêter les aimables transports ; 12
         Et bien que vos beautés condamnent mes efforts, 12
         Je ne puis refuser le secours d'une mère 12
         Qui prétend couronner une flamme si chère ; 12
1535 Et pourvu que j'obtienne un bonheur si charmant, 12
         Pourvu que je vous aie, il n'importe comment. 12
HENRIETTE
         Mais savez-vous qu'on risque un peu plus qu'on ne pense, 12
         À vouloir sur un cœur user de violence. 12
         Qu'il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net, 12
1540 D'épouser une fille en dépit qu'elle en ait ; 12
         Et qu'elle peut aller en se voyant contraindre, 12
         À des ressentiments que le mari doit craindre ? 12
TRISSOTIN
         Un tel discours n'a rien dont je sois altéré. 12
         À tous événements le sage est préparé. 12
1545 Guéri par la raison des faiblesses vulgaires, 12
         Il se met au-dessus de ces sortes d'affaires, 12
         Et n'a garde de prendre aucune ombre d'ennui 12
         De tout ce qui n'est pas pour dépendre de lui. 12
HENRIETTE
         En vérité, Monsieur, je suis de vous ravie ; 12
1550 Et je ne pensais pas que la philosophie 12
         Fût si belle qu'elle est, d'instruire ainsi les gens 12
         À porter constamment de pareils accidents. 12
         Cette fermeté d'âme à vous si singulière, 12
         Mérite qu'on lui donne une illustre matière ; 12
1555 Est digne de trouver qui prenne avec amour, 12
         Les soins continuels de la mettre en son jour ; 12
         Et comme, à dire vrai, je n'oserais me croire 12
         Bien propre à lui donner tout l'éclat de sa gloire, 12
         Je le laisse à quelque autre, et vous jure entre nous, 12
1560 Que je renonce au bien de vous voir mon époux. 12
TRISSOTIN
         Nous allons voir bientôt comment ira l'affaire ; 12
         Et l'on a là-dedans fait venir le Notaire. 12
SCÈNE II
CHRYSALE
         Ah, ma fille ! Je suis bien aise de vous voir. 12
         Allons, venez-vous-en faire votre devoir, 12
1565 Et soumettre vos vœux aux volontés d'un père. 12
         Je veux, je veux apprendre à vivre à votre mère, 12
         Et, pour la mieux braver, voilà, malgré ses dents, 12
         Martine que j'amène, et rétablis céans. 12
HENRIETTE
         Vos résolutions sont dignes de louange. 12
1570 Gardez que cette humeur, mon père, ne vous change. 12
         Soyez ferme à vouloir ce que vous souhaitez, 12
         Et ne vous laissez point séduire à vos bontés. 12
         Ne vous relâchez pas, et faites bien en sorte 12
         D'empêcher que sur vous ma mère ne l'emporte. 12
CHRYSALE
1575 Comment ? Me prenez-vous ici pour un benêt ? 12
HENRIETTE
         M'en préserve le Ciel !
CHRYSALE
         Suis-je un fat, s'il vous plaît ?
HENRIETTE
         Je ne dis pas cela.
CHRYSALE
         Me croit-on incapable
         Des fermes sentiments d'un homme raisonnable ? 12
HENRIETTE
         Non, mon père.
CHRYSALE
         Est-ce donc qu'à l'âge où je me vois,
1580 Je n'aurais pas l'esprit d'être maître chez moi ? 12
HENRIETTE
         Si fait.
CHRYSALE
         Et que j'aurais cette faiblesse d'âme,
         De me laisser mener par le nez à ma femme ? 12
HENRIETTE
         Eh non, mon père.
CHRYSALE
         Ouais. Qu'est-ce donc que ceci ?
         Je vous trouve plaisante à me parler ainsi. 12
HENRIETTE
1585 Si je vous ai choqué, ce n'est pas mon envie. 12
CHRYSALE
         Ma volonté céans doit être en tout suivie. 12
HENRIETTE
         Fort bien, mon père.
CHRYSALE
         Aucun, hors moi, dans la maison,
         N'a droit de commander.
HENRIETTE
         Oui, vous avez raison.
CHRYSALE
         C'est moi qui tiens le rang de chef de la famille. 12
HENRIETTE
         D'accord.
CHRYSALE
1590 C'est moi qui dois disposer de ma fille.
HENRIETTE
         Eh oui.
CHRYSALE
         Le Ciel me donne un plein pouvoir sur vous.
HENRIETTE
         Qui vous dit le contraire ?
CHRYSALE
         Et pour prendre un époux,
         Je vous ferai bien voir que c'est à votre père 12
         Qu'il vous faut obéir, non pas à votre mère. 12
HENRIETTE
1595 Hélas ! Vous flattez là les plus doux de mes vœux ; 12
         Veuillez être obéi, c'est tout ce que je veux. 12
CHRYSALE
         Nous verrons si ma femme à mes désirs rebelle … 12
CLITANDRE
         La voici qui conduit le notaire avec elle. 12
CHRYSALE
         Secondez-moi bien tous.
MARTINE
         Laissez-moi, j'aurai soin
1600 De vous encourager, s'il en est de besoin. 12
SCÈNE III
PHILAMINTE
         Vous ne sauriez changer votre style sauvage, 12
         Et nous faire un contrat qui soit en beau langage ? 12
LE NOTAIRE
         Notre style est très bon, et je serais un sot, 12
         Madame, de vouloir y changer un seul mot. 12
BÉLISE
1605 Ah ! Quelle barbarie au milieu de la France ! 12
         Mais au moins en faveur, Monsieur, de la science, 12
         Veuillez au lieu d'écus, de livres et de francs, 12
         Nous exprimer la dot en mines et talents, 12
         Et dater par les mots d'ides et de calendes. 12
LE NOTAIRE
1610 Moi ? Si j'allais, Madame, accorder vos demandes, 12
         Je me ferais siffler de tous mes compagnons. 12
PHILAMINTE
         De cette barbarie en vain nous nous plaignons. 12
         Allons, Monsieur, prenez la table pour écrire. 12
         Ah, ah ! Cette impudente ose encor se produire ? 12
1615 Pourquoi donc, s'il vous plaît, la ramener chez moi ? 12
CHRYSALE
         Tantôt avec loisir on vous dira pourquoi. 12
         Nous avons maintenant autre chose à conclure. 12
LE NOTAIRE
         Procédons au contrat. Où donc est la future ? 12
PHILAMINTE
         Celle que je marie est la cadette.
LE NOTAIRE
         Bon.
CHRYSALE
1620 Oui. La voilà, Monsieur, Henriette est son nom. 12
LE NOTAIRE
         Fort bien. Et le futur ?
PHILAMINTE
         L'époux que je lui donne
         Est Monsieur.
CHRYSALE
         Et celui, moi, qu'en propre personne,
         Je prétends qu'elle épouse, est Monsieur.
LE NOTAIRE
         Deux époux !
         C'est trop pour la coutume.
PHILAMINTE
         Où vous arrêtez-vous ?
1625 Mettez, mettez, Monsieur, Trissotin pour mon gendre. 12
CHRYSALE
         Pour mon gendre, mettez, mettez, Monsieur, Clitandre. 12
LE NOTAIRE
         Mettez-vous donc d'accord et d'un jugement mûr 12
         Voyez à convenir entre vous du futur ? 12
PHILAMINTE
         Suivez, suivez, Monsieur, le choix où je m'arrête. 12
CHRYSALE
1630 Faites, faites, Monsieur, les choses à ma tête. 12
LE NOTAIRE
         Dites-moi donc à qui j'obéirai des deux ? 12
PHILAMINTE
         Quoi donc, vous combattrez les choses que je veux ? 12
CHRYSALE
         Je ne saurais souffrir qu'on ne cherche ma fille, 12
         Que pour l'amour du bien qu'on voit dans ma famille. 12
PHILAMINTE
1635 Vraiment à votre bien on songe bien ici, 12
         Et c'est là pour un sage, un fort digne souci ! 12
CHRYSALE
         Enfin pour son époux, j'ai fait choix de Clitandre. 12
PHILAMINTE
         Et moi, pour son époux, voici qui je veux prendre : 12
         Mon choix sera suivi, c'est un point résolu. 12
CHRYSALE
1640 Ouais ! Vous le prenez là d'un ton bien absolu ? 12
MARTINE
         Ce n'est point à la femme à prescrire, et je sommes 12
         Pour céder le dessus en toute chose aux hommes. 12
CHRYSALE
         C'est bien dit.
MARTINE
         Mon congé cent fois me fût-il hoc,
         La poule ne doit point chanter devant le coq. 12
CHRYSALE
         Sans doute.
MARTINE
1645 Et nous voyons que d'un homme on se gausse,
         Quand sa femme chez lui porte le haut-de-chausse. 12
CHRYSALE
         Il est vrai.
MARTINE
         Si j'avais un mari, je le dis,
         Je voudrais qu'il se fît le maître du logis. 12
         Je ne l'aimerais point, s'il faisait le Jocrisse. 12
1650 Et si je contestais contre lui par caprice, 12
         Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon, 12
         Qu'avec quelques soufflets il rabaissât mon ton. 12
CHRYSALE
         C'est parler comme il faut.
MARTINE
         Monsieur est raisonnable,
         De vouloir pour sa fille un mari convenable. 12
CHRYSALE
         Oui.
MARTINE
1655 Par quelle raison, jeune, et bien fait qu'il est,
         Lui refuser Clitandre ? Et pourquoi, s'il vous plaît, 12
         Lui bailler un savant, qui sans cesse épilogue ? 12
         Il lui faut un mari, non pas un pédagogue : 12
         Et ne voulant savoir le Grais, ni le latin, 12
1660 Elle n'a pas besoin de Monsieur Trissotin. 12
CHRYSALE
         Fort bien.
PHILAMINTE
         Il faut souffrir qu'elle jase à son aise.
MARTINE
         Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaise ; 12
         Et pour mon mari, moi, mille fois je l'ai dit, 12
         Je ne voudrais jamais prendre un homme d'esprit. 12
1665 L'esprit n'est point du tout ce qu'il faut en ménage ; 12
         Les livres cadrent mal avec le mariage ; 12
         Et je veux, si jamais on engage ma foi, 12
         Un mari qui n'ait point d'autre livre que moi ; 12
         Qui ne sache A, ne B é , n'en déplaise à Madame, 12
1670 Et ne soit en un mot docteur que pour sa femme. 12
PHILAMINTE
         Est-ce fait ? Et sans trouble ai-je assez écouté 12
         Votre digne interprète ?
CHRYSALE
         Elle a dit vérité.
PHILAMINTE
         Et moi, pour trancher court toute cette dispute, 12
         Il faut qu'absolument mon désir s'exécute. 12
1675 Henriette et Monsieur seront joints de ce pas : 12
         Je l'ai dit, je le veux : ne me répliquez pas ; 12
         Et si votre parole à Clitandre est donnée, 12
         Offrez-lui le parti d'épouser son aînée. 12
CHRYSALE
         Voilà dans cette affaire un accommodement. 12
1680 Voyez ? Y donnez-vous votre consentement ? 12
HENRIETTE
         Eh mon père !
CLITANDRE
         Eh Monsieur !
BÉLISE
         On pourrait bien lui faire
         Des propositions qui pourraient mieux lui plaire : 12
         Mais nous établissons une espèce d'amour 12
         Qui doit être épuré comme l'astre du jour ; 12
1685 La substance qui pense y peut être reçue, 12
         Mais nous en bannissons la substance étendue. 12
SCÈNE IV
ARISTE
         J'ai regret de troubler un mystère joyeux, 12
         Par le chagrin qu'il faut que j'apporte en ces lieux. 12
         Ces deux lettres me font porteur de deux nouvelles, 12
1690 Dont j'ai senti pour vous les atteintes cruelles : 12
         L'une pour vous, me vient de votre procureur ; 12
         L'autre pour vous, me vient de Lyon.
PHILAMINTE
         Quel malheur,
         Digne de nous troubler, pourrait-on nous écrire ? 12
ARISTE
         Cette lettre en contient un que vous pouvez lire. 12
PHILAMINTE
Madame, j'ai prié Monsieur votre frère de vous rendre cette lettre, qui vous dira ce que je n'ai osé vous aller dire. La grande négligence que vous avez pour vos affaires a été cause que le clerc de votre rapporteur ne m'a point averti, et vous avez perdu absolument votre procès que vous deviez gagner.
CHRYSALE
         Votre procès perdu !
PHILAMINTE
1695 Vous vous troublez beaucoup !
         Mon cœur n'est point du tout ébranlé de ce coup. 12
         Faites, faites paraître une âme moins commune 12
         À braver comme moi les traits de la fortune. 12
Le peu de soin que vous avez vous coûte quarante mille écus, et c'est à payer cette somme, avec les dépens, que vous êtes condamnée par arrêt de la Cour.
         Condamnée ! Ah ce mot est choquant, et n'est fait 12
         Que pour les criminels.
ARISTE
1700 Il a tort en effet,
         Et vous vous êtes là justement récriée. 12
         Il devait avoir mis que vous êtes priée, 12
         Par arrêt de la Cour, de payer au plus tôt 12
         Quarante mille écus, et les dépens qu'il faut. 12
PHILAMINTE
         Voyons l'autre.
CHRYSALE, lit
Monsieur, l'amitié qui me lie à Monsieur votre frère me fait prendre intérêt à tout ce qui vous touche. Je sais que vous avez mis votre bien entre les mains d'Argante et de Damon, et je vous donne avis qu'en même jour ils ont fait tous deux banqueroute.
1705 Ô Ciel ! Tout à la fois perdre ainsi tout mon bien ! 12
PHILAMINTE
         Ah quel honteux transport ! Fi, tout cela n'est rien ! 12
         Il n'est pour le vrai sage aucun revers funeste, 12
         Et perdant toute chose, à soi-même il se reste. 12
         Achevons notre affaire, et quittez votre ennui ; 12
1710 Son bien nous peut suffire, et pour nous, et pour lui. 12
TRISSOTIN
         Non, Madame, cessez de presser cette affaire. 12
         Je vois qu'à cet hymen tout le monde est contraire, 12
         Et mon dessein n'est point de contraindre les gens. 12
PHILAMINTE
         Cette réflexion vous vient en peu de temps ! 12
1715 Elle suit de bien près, Monsieur, notre disgrâce. 12
TRISSOTIN
         De tant de résistance à la fin je me lasse. 12
         J'aime mieux renoncer à tout cet embarras, 12
         Et ne veux point d'un cœur qui ne se donne pas. 12
PHILAMINTE
         Je vois, je vois de vous, non pas pour votre gloire, 12
1720 Ce que jusques ici j'ai refusé de croire. 12
TRISSOTIN
         Vous pouvez voir de moi tout ce que vous voudrez, 12
         Et je regarde peu comment vous le prendrez : 12
         Mais je ne suis point homme à souffrir l'infamie 12
         Des refus offensants qu'il faut qu'ici j'essuie ; 12
1725 Je vaux bien que de moi l'on fasse plus de cas, 12
         Et je baise les mains à qui ne me veut pas. 12
PHILAMINTE
         Qu'il a bien découvert son âme mercenaire ! 12
         Et que peu philosophe est ce qu'il vient de faire ! 12
CLITANDRE
         Je ne me vante point de l'être, mais enfin 12
1730 Je m'attache, Madame, à tout votre destin ; 12
         Et j'ose vous offrir, avecque ma personne 12
         Ce qu'on sait que de bien la Fortune me donne. 12
PHILAMINTE
         Vous me charmez, Monsieur, par ce trait généreux, 12
         Et je veux couronner vos désirs amoureux. 12
1735 Oui, j'accorde Henriette à l'ardeur empressée … 12
HENRIETTE
         Non, ma mère, je change à présent de pensée. 12
         Souffrez que je résiste à votre volonté. 12
CLITANDRE
         Quoi, vous vous opposez à ma félicité ? 12
         Et lorsqu'à mon amour je vois chacun se rendre … 12
HENRIETTE
1740 Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre, 12
         Et je vous ai toujours souhaité pour époux, 12
         Lorsqu'en satisfaisant à mes vœux les plus doux, 12
         J'ai vu que mon hymen ajustait vos affaires : 12
         Mais lorsque nous avons les destins si contraires, 12
1745 Je vous chéris assez dans cette extrémité, 12
         Pour ne vous charger point de notre adversité. 12
CLITANDRE
         Tout destin avec vous me peut être agréable ; 12
         Tout destin me serait sans vous insupportable. 12
HENRIETTE
         L'amour dans son transport parle toujours ainsi. 12
1750 Des retours importuns évitons le souci. 12
         Rien n'use tant l'ardeur de ce nœud qui nous lie, 12
         Que les fâcheux besoins des choses de la vie ; 12
         Et l'on en vient souvent à s'accuser tous deux, 12
         De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux. 12
ARISTE
1755 N'est-ce que le motif que nous venons d'entendre, 12
         Qui vous fait résister à l'hymen de Clitandre ? 12
HENRIETTE
         Sans cela, vous verriez tout mon cœur y courir ; 12
         Et je ne fuis sa main, que pour le trop chérir. 12
ARISTE
         Laissez-vous donc lier par des chaînes si belles. 12
1760 Je ne vous ai porté que de fausses nouvelles ; 12
         Et c'est un stratagème, un surprenant secours, 12
         Que j'ai voulu tenter pour servir vos amours ; 12
         Pour détromper ma sœur, et lui faire connaître 12
         Ce que son philosophe à l'essai pouvait être. 12
CHRYSALE
         Le Ciel en soit loué !
PHILAMINTE
1765 J'en ai la joie au cœur,
         Par le chagrin qu'aura ce lâche déserteur. 12
         Voilà le châtiment de sa basse avarice, 12
         De voir qu'avec éclat cet hymen s'accomplisse. 12
CHRYSALE
         Je le savais bien, moi, que vous l'épouseriez. 12
ARMANDE
1770 Ainsi donc à leurs vœux vous me sacrifiez ? 12
PHILAMINTE
         Ce ne sera point vous que je leur sacrifie, 12
         Et vous avez l'appui de la philosophie, 12
         Pour voir d'un œil content couronner leur ardeur. 12
BÉLISE
         Qu'il prenne garde au moins que je suis dans son cœur, 12
1775 Par un prompt désespoir souvent on se marie, 12
         Qu'on s'en repent après tout le temps de sa vie. 12
CHRYSALE
         Allons, Monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit, 12
         Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit. 12
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