MOL12/MOL12
1664
Tartuffe
Comédie
Acteurs
Mme Pernelle
mère d'Orgon.
Orgon
mari d'Elmire.
Elmire
femme d'Orgon.
Damis
fils d'Orgon.
Mariane
fille d'Orgon et amante de Valère.
Valère
amant de Mariane.
Cléante
beau-frère d'Orgon.
Tartuffe
faux dévot.
Dorine
suivante de Mariane.
M. Loyal
sergent.
Un Exempt.
Flipote
servante de Mme Pernelle.
La scène est à Paris
Acte premier
Scène première
Madame Pernelle
         Allons, Flipote, allons, que d'eux je me délivre. 12
Elmire
         Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre. 12
Madame Pernelle
         Laissez, ma bru, laissez, ne venez pas plus loin : 12
         Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin. 12
Elmire
5 De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte. 12
         Mais, ma mère, d'où vient que vous sortez si vite ? 12
Madame Pernelle
         C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci, 12
         Et que de me complaire on ne prend nul souci. 12
         Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée : 12
10 Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée, 12
         On n'y respecte rien, chacun y parle haut, 12
         Et c'est tout justement la cour du roi Pétaut. 12
Dorine
         Si…
Madame Pernelle
         Vous êtes, mamie, une fille suivante
         Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente : 12
15 Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis. 12
Damis
         Mais…
Madame Pernelle
         Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils ;
         C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère ; 12
         Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père, 12
         Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement, 12
20 Et ne lui donneriez jamais que du tourment. 12
Mariane
         Je crois…
Madame Pernelle
         Mon Dieu, sa sœur, vous faites la discrette,
         Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette ; 12
         Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort, 12
         Et vous menez sous chape un train que je hais fort. 12
Elmire
         Mais, ma mère,…
Madame Pernelle
25 Ma bru, qu'il ne vous en déplaise,
         Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise ; 12
         Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux, 12
         Et leur défunte mère en usoit beaucoup mieux. 12
         Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse, 12
30 Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse. 12
         Quiconque à son mari veut plaire seulement, 12
         Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement. 12
Cléante
         Mais, Madame, après tout…
Madame Pernelle
         Pour vous, Monsieur son frère,
         Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ; 12
35 Mais enfin, si j'étois de mon fils, son époux, 12
         Je vous prierois bien fort de n'entrer point chez nous. 12
         Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre 12
         Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre. 12
         Je vous parle un peu franc ; mais c'est là mon humeur, 12
40 Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœur. 12
Damis
         Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute… 12
Madame Pernelle
         C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute ; 12
         Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux 12
         De le voir querellé par un fou comme vous. 12
Damis
45 Quoi ? je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique 12
         Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique, 12
         Et que nous ne puissions à rien nous divertir, 12
         Si ce beau Monsieur-là n'y daigne consentir ? 12
Dorine
         S'il le faut écouter et croire à ses maximes, 12
50 On ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes ; 12
         Car il contrôle tout, ce critique zélé. 12
Madame Pernelle
         Et tout ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé. 12
         C'est au chemin du Ciel qu'il prétend vous conduire, 12
         Et mon fils à l'aimer vous devroit tous induire. 12
Damis
55 Non, voyez-vous, ma mère, il n'est père ni rien 12
         Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien : 12
         Je trahirois mon cœur de parler d'autre sorte ; 12
         Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte ; 12
         J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied plat 12
60 Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat. 12
Dorine
         Certes, c'est une chose aussi qui scandalise, 12
         De voir qu'un inconnu céans s'impatronise, 12
         Qu'un gueux qui, quand il vint, n'avoit pas de souliers 12
         Et dont l'habit entier valoit bien six deniers, 12
65 En vienne jusque-là que de se méconnaître, 12
         De contrarier tout, et de faire le maître. 12
Madame Pernelle
         Hé ! merci de ma vie ? il en iroit bien mieux, 12
         Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux. 12
Dorine
         Il passe pour un saint dans votre fantaisie : 12
70 Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie. 12
Madame Pernelle
         Voyez la langue !
Dorine
         A lui, non plus qu'à son Laurent,
         Je ne me fierois, moi, que sur un bon garant. 12
Madame Pernelle
         J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut être ; 12
         Mais pour homme de bien, je garantis le maître. 12
75 Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez 12
         Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités. 12
         C'est contre le péché que son cœur se courrouce, 12
         Et l'intérêt du Ciel est tout ce qui le pousse. 12
Dorine
         Oui ; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps, 12
80 Ne sauroit-il souffrir qu'aucun hante céans ? 12
         En quoi blesse le Ciel une visite honnête, 12
         Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête ? 12
         Veut-on que là-dessus je m'explique entre nous ? 12
         Je crois que de Madame il est, ma foi, jaloux. 12
Madame Pernelle
85 Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites. 12
         Ce n'est pas lui tout seul qui blâme ces visites. 12
         Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez, 12
         Ces carrosses sans cesse à la porte plantés, 12
         Et de tant de laquais le bruyant assemblage 12
90 Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage. 12
         Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien ; 12
         Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien. 12
Cléante
         Hé ! voulez-vous, Madame, empêcher qu'on ne cause ? 12
         Ce seroit dans la vie une fâcheuse chose, 12
95 Si pour les sots discours où l'on peut être mis, 12
         Il falloit renoncer à ses meilleurs amis. 12
         Et quand même on pourroit se résoudre à le faire, 12
         Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ? 12
         Contre la médisance il n'est point de rempart. 12
100 A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard ; 12
         Efforçons-nous de vivre avec toute innocence, 12
         Et laissons aux causeurs une pleine licence. 12
Dorine
         Daphné, notre voisine, et son petit époux 12
         Ne seroient-ils point ceux qui parlent mal de nous ? 12
105 Ceux de qui la conduite offre le plus à rire 12
         Sont toujours sur autrui les premiers à médire ; 12
         Ils ne manquent jamais de saisir promptement 12
         L'apparente lueur du moindre attachement, 12
         D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie, 12
110 Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie : 12
         Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs, 12
         Ils pensent dans le monde autoriser les leurs, 12
         Et sous le faux espoir de quelque ressemblance, 12
         Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence, 12
115 Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés 12
         De ce blâme public dont ils sont trop chargés. 12
Madame Pernelle
         Tous ces raisonnements ne font rien à l'affaire. 12
         On sait qu'Orante mène une vie exemplaire : 12
         Tous ses soins vont au Ciel ; et j'ai su par des gens 12
120 Qu'elle condamne fort le train qui vient céans. 12
Dorine
         L'exemple est admirable, et cette dame est bonne ! 12
         Il est vrai qu'elle vit en austère personne ; 12
         Mais l'âge dans son âme a mis ce zèle ardent, 12
         Et l'on sait qu'elle est prude à son corps défendant. 12
125 Tant qu'elle a pu des cœurs attirer les hommages, 12
         Elle a fort bien joui de tous ses avantages ; 12
         Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser, 12
         Au monde, qui la quitte, elle veut renoncer, 12
         Et du voile pompeux d'une haute sagesse 12
130 De ses attraits usés déguiser la foiblesse. 12
         Ce sont là les retours des coquettes du temps. 12
         Il leur est dur de voir déserter les galants. 12
         Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude 12
         Ne voit d'autre recours que le métier de prude ; 12
135 Et la sévérité de ces femmes de bien 12
         Censure toute chose, et ne pardonne à rien ; 12
         Hautement d'un chacun elles blâment la vie, 12
         Non point par charité, mais par un trait d'envie, 12
         Qui ne sauroit souffrir qu'une autre ait les plaisirs 12
140 Dont le penchant de l'âge a sevré leurs desirs. 12
Madame Pernelle
         Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire. 12
         Ma bru, l'on est chez vous contrainte de se taire, 12
         Car Madame à jaser tient le dé tout le jour. 12
         Mais enfin je prétends discourir à mon tour : 12
145 Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage 12
         Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage ; 12
         Que le Ciel au besoin l'a céans envoyé 12
         Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ; 12
         Que pour votre salut vous le devez entendre, 12
150 Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre. 12
         Ces visites, ces bals, ces conversations 12
         Sont du malin esprit toutes inventions. 12
         Là jamais on n'entend de pieuses paroles : 12
         Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles ; 12
155 Bien souvent le prochain en a sa bonne part, 12
         Et l'on y sait médire et du tiers et du quart. 12
         Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées 12
         De la confusion de telles assemblées : 12
         Mille caquets divers s'y font en moins de rien ; 12
160 Et comme l'autre jour un docteur dit fort bien, 12
         C'est véritablement la tour de Babylone, 12
         Car chacun y babille, et tout du long de l'aune ; 12
         Et pour conter l'histoire où ce point l'engagea… 12
         Voilà-t-il pas Monsieur qui ricane déjà ! 12
165 Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire, 12
         Et sans… Adieu, ma bru : je ne veux plus rien dire. 12
         Sachez que pour céans j'en rabats de moitié, 12
         Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied. 12
(Donnant un soufflet à Flipote.)
         Allons, vous, vous rêvez, et bayez aux corneilles. 12
170 Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles. 12
         Marchons, gaupe, marchons.
Scène II
Cléante
         Je n'y veux point aller,
         De peur qu'elle ne vînt encor me quereller, 12
         Que cette bonne femme…
Dorine
         Ah ! certes, c'est dommage
         Qu'elle ne vous ouît tenir un tel langage : 12
175 Elle vous diroit bien qu'elle vous trouve bon, 12
         Et qu'elle n'est point d'âge à lui donner ce nom. 12
Cléante
         Comme elle s'est pour rien contre nous échauffée ! 12
         Et que de son Tartuffe elle paroît coiffée ! 12
Dorine
         Oh ! vraiment tout cela n'est rien au prix du fils, 12
180 Et si vous l'aviez vu, vous diriez : C'est bien pis ! 12
         Nos troubles l'avoient mis sur le pied d'homme sage, 12
         Et pour servir son prince il montra du courage ; 12
         Mais il est devenu comme un homme hébété, 12
         Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ; 12
185 Il l'appelle son frère, et l'aime dans son âme 12
         Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, fille, et femme. 12
         C'est de tous ses secrets l'unique confident, 12
         Et de ses actions le directeur prudent ; 12
         Il le choie, il l'embrasse, et pour une maîtresse 12
190 On ne sauroit, je pense, avoir plus de tendresse ; 12
         A table, au plus haut bout il veut qu'il soit assis ; 12
         Avec joie il l'y voit manger autant que six ; 12
         Les bons morceaux de tout, il fait qu'on les lui cède ; 12
         Et s'il vient à roter, il lui dit : "Dieu vous aide !". 12
(C'est une servante qui parle.)
195 Enfin il en est fou ; c'est son tout, son héros ; 12
         Il l'admire à tous coups, le cite à tout propos ; 12
         Ses moindres actions lui semblent des miracles, 12
         Et tous les mots qu'il dit sont pour lui de oracles. 12
         Lui, qui connoît sa dupe et qui veut en jouir, 12
200 Par cent dehors fardés a l'art de l'éblouir ; 12
         Son cagotisme en tire à toute heure des sommes, 12
         Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes. 12
         Il n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garçon 12
         Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon ; 12
205 Il vient nous sermonner avec des yeux farouches, 12
         Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches. 12
         Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains 12
         Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints, 12
         Disant que nous mêlions, par un crime effroyable, 12
210 Avec la sainteté les parures du diable. 12
Scène III
Elmire
         Vous êtes bien heureux de n'être point venu 12
         Au discours qu'à la porte elle nous a tenu. 12
         Mais j'ai vu mon mari ! comme il ne m'a point vue, 12
         Je veux aller là-haut attendre sa venue. 12
Cléante
215 Moi, je l'attends ici pour moins d'amusement, 12
         Et je vais lui donner le bonjour seulement. 12
Damis
         De l'hymen de ma sœur touchez-lui quelque chose. 12
         J'ai soupçon que Tartuffe à son effet s'oppose, 12
         Qu'il oblige mon père à des détours si grands ; 12
220 Et vous n'ignorez pas quel intérêt j'y prends. 12
         Si même ardeur enflamme et ma sœur et Valère, 12
         La sœur de cet ami, vous le savez, m'est chère ; 12
         Et s'il falloit…
Dorine
         Il entre.
Scène IV
Orgon
         Ah ! mon frère, bonjour.
Cléante
         Je sortois, et j'ai joie à vous voir de retour. 12
225 La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie. 12
Orgon
         Dorine… Mon beau-frère, attendez, je vous prie : 12
         Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci, 12
         Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici. 12
         Tout s'est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte ? 12
230 Qu'est-ce qu'on fait céans ? comme est-ce qu'on s'y porte ? 12
Dorine
         Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir, 12
         Avec un mal de tête étrange à concevoir. 12
Orgon
         Et Tartuffe ?
Dorine
         Tartuffe ? Il se porte à merveille.
         Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille. 12
Orgon
         Le pauvre homme !
Dorine
235 Le soir, elle eut un grand dégoût,
         Et ne put au souper toucher à rien du tout, 12
         Tant sa douleur de tête étoit encor cruelle ! 12
Orgon
         Et Tartuffe ?
Dorine
         Il soupa, lui tout seul, devant elle,
         Et fort dévotement il mangea deux perdrix, 12
240 Avec une moitié de gigot en hachis. 12
Orgon
         Le pauvre homme !
Dorine
         La nuit se passa toute entière
         Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière ; 12
         Des chaleurs l'empêchoient de pouvoir sommeiller, 12
         Et jusqu'au jour près d'elle il nous fallut veiller. 12
Orgon
         Et Tartuffe ?
Dorine
245 Pressé d'un sommeil agréable,
         Il passa dans sa chambre au sortir de la table, 12
         Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain, 12
         Où sans trouble il dormit jusques au lendemain. 12
Orgon
         Le pauvre homme !
Dorine
         A la fin, par nos raisons gagnée,
250 Elle se résolut à souffrir la saignée, 12
         Et le soulagement suivit tout aussitôt. 12
Orgon
         Et Tartuffe ?
Dorine
         Il reprit courage comme il faut,
         Et contre tous les maux fortifiant son âme, 12
         Pour réparer le sang qu'avoit perdu Madame, 12
255 But à son déjeuner quatre grands coups de vin. 12
Orgon
         Le pauvre homme !
Dorine
         Tous deux se portent bien enfin ;
         Et je vais à Madame annoncer par avance 12
         La part que vous prenez à sa convalescence. 12
Scène V
Cléante
         A votre nez, mon frère, elle se rit de vous ; 12
260 Et sans avoir dessein de vous mettre en courroux, 12
         Je vous dirai tout franc que c'est avec justice. 12
         A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice ? 12
         Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui 12
         A vous faire oublier toutes choses pour lui, 12
265 Qu'après avoir chez vous réparé sa misère, 12
         Vous en veniez au point ?…
Orgon
         Alte-là, mon beau-frère :
         Vous ne connoissez pas celui dont vous parlez. 12
Cléante
         Je ne le connois pas, puisque vous le voulez ; 12
         Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être… 12
Orgon
270 Mon frère, vous seriez charmé de le connaître, 12
         Et vos ravissements ne prendroient point de fin. 12
         C'est un homme… qui,… ha ! un homme… un homme enfin. 12
         Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde, 12
         Et comme du fumier regarde tout le monde. 12
275 Oui, je deviens tout autre avec son entretien ; 12
         Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien, 12
         De toutes amitiés il détache mon âme ; 12
         Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme, 12
         Que je m'en soucierois autant que de cela. 12
Cléante
280 Les sentiments humains, mon frère, que voilà ! 12
Orgon
         Ha ! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre, 12
         Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre. 12
         Chaque jour à l'église il venoit, d'un air doux, 12
         Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux. 12
285 Il attiroit les yeux de l'assemblée entière 12
         Par l'ardeur dont au Ciel il poussoit sa prière ; 12
         Il faisoit des soupirs, de grands élancements, 12
         Et baisoit humblement la terre à tous moments ; 12
         Et lorsque je sortois, il me devançoit vite, 12
290 Pour m'aller à la porte offrir de l'eau bénite. 12
         Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitoit, 12
         Et de son indigence, et de ce qu'il étoit, 12
         Je lui faisois des dons ; mais avec modestie 12
         Il me vouloit toujours en rendre une partie. 12
295 "C'est trop, me disoit-il, c'est trop de la moitié ; 12
         Je ne mérite pas de vous faire pitié" ; 12
         Et quand je refusois de le vouloir reprendre, 12
         Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre. 12
         Enfin le Ciel chez moi me le fit retirer, 12
300 Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer. 12
         Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même 12
         Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ; 12
         Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux, 12
         Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux. 12
305 Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle : 12
         Il s'impute à péché la moindre bagatelle ; 12
         Un rien presque suffit pour le scandaliser ; 12
         Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser 12
         D'avoir pris une puce en faisant sa prière, 12
310 Et de l'avoir tuée avec trop de colère. 12
Cléante
         Parbleu ! vous êtes fou, mon frère, que je croi. 12
         Avec de tels discours vous moquez-vous de moi ? 12
         Et que prétendez-vous que tout ce badinage ?… 12
Orgon
         Mon frère, ce discours sent le libertinage : 12
315 Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ; 12
         Et comme je vous l'ai plus de dix fois prêché, 12
         Vous vous attirerez quelque méchante affaire. 12
Cléante
         Voilà de vos pareils le discours ordinaire : 12
         Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux. 12
320 C'est être libertin que d'avoir de bons yeux, 12
         Et qui n'adore pas de vaines simagrées 12
         N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées. 12
         Allez, tous vos discours ne me font point de peur : 12
         Je sais comme je parle, et le Ciel voit mon cœur, 12
325 De tous vos façonniers on n'est point les esclaves. 12
         Il est de faux dévots ainsi que de faux braves ; 12
         Et comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit 12
         Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit, 12
         Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace, 12
330 Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace. 12
         Hé quoi ? vous ne ferez nulle distinction 12
         Entre l'hypocrisie et la dévotion ? 12
         Vous les voulez traiter d'un semblable langage, 12
         Et rendre même honneur au masque qu'au visage, 12
335 Égaler l'artifice à la sincérité, 12
         Confondre l'apparence avec la vérité, 12
         Estimer le fantôme autant que la personne, 12
         Et la fausse monnoie à l'égal de la bonne ? 12
         Les hommes la plupart sont étrangement faits ! 12
340 Dans la juste nature on ne les voit jamais ; 12
         La raison a pour eux des bornes trop petites ; 12
         En chaque caractère ils passent ses limites ; 12
         Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent 12
         Pour la vouloir outrer et pousser trop avant. 12
345 Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère. 12
Orgon
         Oui, vous êtes sans doute un docteur qu'on révère ; 12
         Tout le savoir du monde est chez vous retiré ; 12
         Vous êtes le seul sage et le seul éclairé, 12
         Un oracle, un Caton dans le siècle où nous sommes ; 12
350 Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes. 12
Cléante
         Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré, 12
         Et le savoir chez moi n'est pas tout retiré. 12
         Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science, 12
         Du faux avec le vrai faire la différence. 12
355 Et comme je ne vois nul genre de héros 12
         Qui soient plus à priser que les parfaits dévots, 12
         Aucune chose au monde et plus noble et plus belle 12
         Que la sainte ferveur d'un véritable zèle, 12
         Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux 12
360 Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux, 12
         Que ces francs charlatans, que ces dévots de place, 12
         De qui la sacrilège et trompeuse grimace 12
         Abuse impunément et se joue à leur gré 12
         De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré, 12
365 Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise, 12
         Font de dévotion métier et marchandise, 12
         Et veulent acheter crédit et dignités 12
         A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés, 12
         Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune 12
370 Par le chemin du Ciel courir à leur fortune, 12
         Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour, 12
         Et prêchent la retraite au milieu de la cour, 12
         Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices, 12
         Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices, 12
375 Et pour perdre quelqu'un couvrent insolemment 12
         De l'intérêt du Ciel leur fier ressentiment, 12
         D'autant plus dangereux dans leur âpre colère, 12
         Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère, 12
         Et que leur passion, dont on leur sait bon gré, 12
380 Veut nous assassiner avec un fer sacré. 12
         De ce faux caractère on en voit trop paroître ; 12
         Mais les dévots de cœur sont aisés à connoître. 12
         Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux 12
         Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux : 12
385 Regardez Ariston, regardez Périandre, 12
         Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre ; 12
         Ce titre par aucun ne leur est débattu ; 12
         Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu ; 12
         On ne voit point en eux ce faste insupportable, 12
390 Et leur dévotion est humaine, est traitable ; 12
         Ils ne censurent point toutes nos actions : 12
         Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections ; 12
         Et laissant la fierté des paroles aux autres, 12
         C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres. 12
395 L'apparence du mal a chez eux peu d'appui, 12
         Et leur âme est portée à juger bien d'autrui. 12
         Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre ; 12
         On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre ; 12
         Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement ; 12
400 Ils attachent leur haine au péché seulement, 12
         Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême, 12
         Les intérêts du Ciel plus qu'il ne veut lui-même. 12
         Voilà mes gens, voilà comme il en faut user, 12
         Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer. 12
405 Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle : 12
         C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle : 12
         Mais par un faux éclat je vous crois ébloui. 12
Orgon
         Monsieur mon cher beau-frère, avez-vous tout dit ?
Cléante
         Oui.
Orgon
         Je suis votre valet.
(Il veut s'en aller.)
Cléante
         De grâce, un mot, mon frère.
410 Laissons là ce discours. Vous savez que Valère 12
         Pour être votre gendre a parole de vous ? 12
Orgon
         Oui.
Cléante
         Vous aviez pris jour pour un lien si doux.
Orgon
         Il est vrai.
Cléante
         Pourquoi donc en différer la fête
Orgon
         Je ne sais.
Cléante
         Auriez-vous autre pensée en tête ?
Orgon
         Peut-être.
Cléante
415 Vous voulez manquer à votre foi ?
Orgon
         Je ne dis pas cela.
Cléante
         Nul obstacle, je croi,
         Ne vous peut empêcher d'accomplir vos promesses. 12
Orgon
         Selon.
Cléante
         Pour dire un mot faut-il tant de finesses ?
         Valère sur ce point me fait vous visiter. 12
Orgon
         Le Ciel en soit loué !
Cléante
420 Mais que lui reporter ?
Orgon
         Tout ce qu'il vous plaira.
Cléante
         Mais il est nécessaire
         De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc ?
Orgon
         De faire
         Ce que le Ciel voudra.
Cléante
         Mais parlons tout de bon.
         Valère a votre foi : la tiendrez-vous, ou non ? 12
Orgon
         Adieu.
Cléante
425 Pour son amour je crains une disgrâce,
         Et je dois l'avertir de tout ce qui se passe. 12
Acte II
Scène première
Orgon
         Mariane.
Mariane
         Mon père.
Orgon
         Approchez, j'ai de quoi
         Vous parler en secret.
Mariane
         Que cherchez-vous ?
Orgon Il regarde dans un petit cabinet.
         Je voi
         Si quelqu'un n'est point là qui pourroit nous entendre ; 12
430 Car ce petit endroit est propre pour surprendre. 12
         Or sus, nous voilà bien. J'ai, Mariane, en vous 12
         Reconnu de tout temps un esprit assez doux, 12
         Et de tout temps aussi vous m'avez été chère. 12
Mariane
         Je suis fort redevable à cet amour de père. 12
Orgon
435 C'est fort bien dit, ma fille ; et pour le mériter, 12
         Vous devez n'avoir soin que de me contenter. 12
Mariane
         C'est où je mets aussi ma gloire la plus haute. 12
Orgon
         Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte ? 12
Mariane
         Qui, moi ?
Orgon
         Vous. Voyez bien comme vous répondrez.
Mariane
440 Hélas ! j'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez. 12
Orgon
         C'est parler sagement. Dites-moi donc, ma fille, 12
         Qu'en toute sa personne un haut mérite brille, 12
         Qu'il touche votre cœur, et qu'il vous seroit doux 12
         De le voir par mon choix devenir votre époux. 12
         Eh ?
(Mariane se recule avec surprise.)
Mariane
         Eh ?
Orgon
         Qu'est-ce ?
Mariane
         Plaît-il ?
Orgon
         Quoi ?
Mariane
445 Me suis-je méprise ?
Orgon
         Comment ?
Mariane
         Qui voulez-vous, mon père, que je dise
         Qui me touche le cœur, et qu'il me seroit doux 12
         De voir par votre choix devenir mon époux ? 12
Orgon
         Tartuffe.
Mariane
         Il n'en est rien, mon père, je vous jure.
450 Pourquoi me faire dire une telle imposture ? 12
Orgon
         Mais je veux que cela soit une vérité ; 12
         Et c'est assez pour vous que je l'aie arrêté. 12
Mariane
         Quoi ? vous voulez, mon père ?…
Orgon
         Oui, je prétends, ma fille,
         Unir par votre hymen Tartuffe à ma famille. 12
455 Il sera votre époux, j'ai résolu cela ; 12
         Et comme sur vos vœux je…
Scène II
Orgon
         Que faites-vous là ?
         La curiosité qui vous presse est bien forte, 12
         Mamie, à nous venir écouter de la sorte. 12
Dorine
         Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part 12
460 De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard 12
         Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle, 12
         Et j'ai traité cela de pure bagatelle. 12
Orgon
         Quoi donc ? la chose est-elle incroyable ?
Dorine
         A tel point,
         Que vous-même, Monsieur, je ne vous en crois point. 12
Orgon
465 Je sais bien le moyen de vous le faire croire. 12
Dorine
         Oui, oui, vous nous contez une plaisante histoire. 12
Orgon
         Je conte justement ce qu'on verra dans peu. 12
Dorine
         Chansons !
Orgon
         Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu.
Dorine
         Allez, ne croyez point à Monsieur votre père : 12
         Il raille.
Orgon
         Je vous dis…
Dorine
470 Non, vous avez beau faire,
         On ne vous croira point.
Orgon
         A la fin mon courroux…
Dorine
         Hé bien ! on vous croit donc, et c'est tant pis pour vous. 12
         Quoi ? se peut-il, Monsieur, qu'avec l'air d'homme sage 12
         Et cette large barbe au milieu du visage, 12
         Vous soyez assez fou pour vouloir ?…
Orgon
475 Écoutez :
         Vous avez pris céans certaines privautés 12
         Qui ne me plaisent point ; je vous le dis, mamie. 12
Dorine
         Parlons sans nous fâcher, Monsieur, je vous supplie. 12
         Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot ? 12
480 Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot : 12
         Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense. 12
         Et puis, que vous apporte une telle alliance ? 12
         A quel sujet aller, avec tout votre bien, 12
         Choisir un gendre gueux ?…
Orgon
         Taisez-vous. S'il n'a rien,
485 Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère. 12
         Sa misère est sans doute une honnête misère ; 12
         Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever, 12
         Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver 12
         Par son trop peu de soin des choses temporelles, 12
490 Et sa puissante attache aux choses éternelles. 12
         Mais mon secours pourra lui donner les moyens 12
         De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens : 12
         Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme ; 12
         Et tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme. 12
Dorine
495 Oui, c'est lui qui le dit ; et cette vanité, 12
         Monsieur, ne sied pas bien avec la piété. 12
         Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence 12
         Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance, 12
         Et l'humble procédé de la dévotion 12
500 Souffre mal les éclats de cette ambition. 12
         A quoi bon cet orgueil ?… Mais ce discours vous blesse : 12
         Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse. 12
         Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui, 12
         D'une fille comme elle un homme comme lui ? 12
505 Et ne devez-vous pas songer aux bienséances, 12
         Et de cette union prévoir les conséquences ? 12
         Sachez que d'une fille on risque la vertu, 12
         Lorsque dans son hymen son goût est combattu, 12
         Que le dessein d'y vivre en honnête personne 12
510 Dépend des qualités du mari qu'on lui donne, 12
         Et que ceux dont partout on montre au doigt le front 12
         Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont. 12
         Il est bien difficile enfin d'être fidèle 12
         A de certains maris faits d'un certain modèle ; 12
515 Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait 12
         Est responsable au Ciel des fautes qu'elle fait. 12
         Songez à quels périls votre dessein vous livre. 12
Orgon
         Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre. 12
Dorine
         Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons. 12
Orgon
520 Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons : 12
         Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre père. 12
         J'avois donné pour vous ma parole à Valère ; 12
         Mais outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin, 12
         Je le soupçonne encor d'être un peu libertin : 12
525 Je ne remarque point qu'il hante les églises. 12
Dorine
         Voulez-vous qu'il y coure à vos heures précises, 12
         Comme ceux qui n'y vont que pour être aperçus ? 12
Orgon
         Je ne demande pas votre avis là-dessus. 12
         Enfin avec le Ciel l'autre est le mieux du monde, 12
530 Et c'est une richesse à nulle autre seconde. 12
         Cet hymen de tous biens comblera vos desirs, 12
         Il sera tout confit en douceurs et plaisirs. 12
         Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles, 12
         Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles ; 12
535 A nul fâcheux débat jamais vous n'en viendrez, 12
         Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez. 12
Dorine
         Elle ? elle n'en fera qu'un sot, je vous assure. 12
Orgon
         Ouais ! quels discours !
Dorine
         Je dis qu'il en a l'encolure,
         Et que son ascendant, Monsieur, l'emportera 12
540 Sur toute la vertu que votre fille aura. 12
Orgon
         Cessez de m'interrompre, et songez à vous taire, 12
         Sans mettre votre nez où vous n'avez que faire. 12
Dorine
         Je n'en parle, Monsieur, que pour votre intérêt. 12
(Elle l'interrompt toujours au moment qu'il se retourne pour parler à sa fille.)
Orgon
         C'est prendre trop de soin : taisez-vous, s'il vous plaît. 12
Dorine
         Si l'on ne vous aimoit…
Orgon
545 Je ne veux pas qu'on m'aime.
Dorine
         Et je veux vous aimer, Monsieur, malgré vous-même. 12
Orgon
         Ah !
Dorine
         Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir
         Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir. 12
Orgon
         Vous ne vous tairez point ?
Dorine
         C'est une conscience
550 Que de vous laisser faire une telle alliance. 12
Orgon
         Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés… ? 12
Dorine
         Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ? 12
Orgon
         Oui, ma bile s'échauffe à toutes ces fadaises, 12
         Et tout résolûment je veux que tu te taises. 12
Dorine
555 Soit. Mais, ne disant mot, je n'en pense pas moins. 12
Orgon
         Pense, si tu le veux ; mais applique tes soins. 12
         A ne m'en point parler, ou… : suffit.
(Se retournant vers sa fille.)
         Comme sage,
         J'ai pesé mûrement toutes choses.
Dorine
         J'enrage
         De ne pouvoir parler.
(Elle se tait lorsqu'il tourne la tête.)
Orgon
         Sans être damoiseau,
         Tartuffe est fait de sorte…
Dorine
560 Oui, c'est un beau museau.
Orgon
         Que quand tu n'aurois même aucune sympathie 12
         Pour tous les autres dons…
(Il se retourne devant elle, et la regarde les bras croisés.)
Dorine
         La voilà bien lotie !
         Si j'étois en sa place, un homme assurément 12
         Ne m'épouseroit pas de force impunément ; 12
565 Et je lui ferois voir bientôt après la fête 12
         Qu'une femme a toujours une vengeance prête. 12
Orgon
         Donc de ce que je dis on ne fera nul cas ? 12
Dorine
         De quoi vous plaignez-vous ? Je ne vous parle pas. 12
Orgon
         Qu'est-ce que tu fais donc ?
Dorine
         Je me parle à moi-même.
Orgon
570 Fort bien. Pour châtier son insolence extrême, 12
         Il faut que je lui donne un revers de ma main. 12
(Il se met en posture de lui donner un soufflet ;
(et Dorine, à chaque coup d'œil qu'il jette, se tient droite sans parler.)
         Ma fille, vous devez approuver mon dessein… 12
         Croire que le mari… que j'ai su vous élire… 12
         Que ne te parles-tu ?
Dorine
         Je n'ai rien à me dire.
Orgon
         Encore un petit mot.
Dorine
575 Il ne me plaît pas, moi.
Orgon
         Certes, je t'y guettois.
Dorine
         Quelque sotte, ma foi !
Orgon
         Enfin, ma fille, il faut payer d'obéissance, 12
         Et montrer pour mon choix entière déférence. 12
Dorine en s'enfuyant
         Je me moquerois fort de prendre un tel époux. 12
(Il lui veut donner un soufflet et la manque.)
Orgon
580 Vous avez là, ma fille, une peste avec vous, 12
         Avec qui sans péché je ne saurois plus vivre. 12
         Je me sens hors d'état maintenant de poursuivre : 12
         Ses discours insolents m'ont mis l'esprit en feu, 12
         Et je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu. 12
Scène III
Dorine
585 Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole, 12
         Et faut-il qu'en ceci je fasse votre rôle ? 12
         Souffrir qu'on vous propose un projet insensé, 12
         Sans que du moindre mot vous l'ayez repoussé ! 12
Mariane
         Contre un père absolu que veux-tu que je fasse ? 12
Dorine
590 Ce qu'il faut pour parer une telle menace. 12
Mariane
         Quoi ?
Dorine
         Lui dire qu'un cœur n'aime point par autrui,
         Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui, 12
         Qu'étant celle pour qui se fait toute l'affaire, 12
         C'est à vous, non à lui, que le mari doit plaire, 12
595 Et que si son Tartuffe est pour lui si charmant, 12
         Il le peut épouser sans nul empêchement. 12
Mariane
         Un père, je l'avoue, a sur nous tant d'empire, 12
         Que je n'ai jamais eu la force de rien dire. 12
Dorine
         Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas ; 12
600 L'aimez-vous, je vous prie, ou ne l'aimez-vous pas ? 12
Mariane
         Ah ! qu'envers mon amour ton injustice est grande, 12
         Dorine ! me dois-tu faire cette demande ? 12
         T'ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon cœur, 12
         Et sais-tu pas pour lui jusqu'où va mon ardeur ? 12
Dorine
605 Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche, 12
         Et si c'est tout de bon que cet amant vous touche ? 12
Mariane
         Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter, 12
         Et mes vrais sentiments ont su trop éclater. 12
Dorine
         Enfin, vous l'aimez donc ?
Mariane
         Oui, d'une ardeur extrême.
Dorine
610 Et selon l'apparence il vous aime de même ? 12
Mariane
         Je le crois.
Dorine
         Et tous deux brûlez également
         De vous voir mariés ensemble ?
Mariane
         Assurément.
Dorine
         Sur cette autre union quelle est donc votre attente ? 12
Mariane
         De me donner la mort si l'on me violente. 12
Dorine
615 Fort bien : c'est un recours où je ne songeois pas ; 12
         Vous n'avez qu'à mourir pour sortir d'embarras ; 12
         Le remède sans doute est merveilleux. J'enrage 12
         Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage. 12
Mariane
         Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends ! 12
620 Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens. 12
Dorine
         Je ne compatis point à qui dit des sornettes 12
         Et dans l'occasion mollit comme vous faites. 12
Mariane
         Mais que veux-tu ? si j'ai de la timidité. 12
Dorine
         Mais l'amour dans un cœur veut de la fermeté. 12
Mariane
625 Mais n'en gardé-je pas pour les feux de Valère ? 12
         Et n'est-ce pas à lui de m'obtenir d'un père ? 12
Dorine
         Mais quoi ? si votre père est un bourru fieffé, 12
         Qui s'est de son Tartuffe entièrement coiffé 12
         Et manque à l'union qu'il avoit arrêtée, 12
630 La faute à votre amant doit-elle être imputée ? 12
Mariane
         Mais par un haut refus et d'éclatants mépris 12
         Ferai-je dans mon choix voir un cœur trop épris ? 12
         Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille, 12
         De la pudeur du sexe et du devoir de fille ? 12
635 Et veux-tu que mes feux par le monde étalés… ? 12
Dorine
         Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez 12
         Être à Monsieur Tartuffe ; et j'aurois, quand j'y pense, 12
         Tort de vous détourner d'une telle alliance. 12
         Quelle raison aurois-je à combattre vos vœux ? 12
640 Le parti de soi-même est fort avantageux. 12
         Monsieur Tartuffe ! oh ! oh ! n'est-ce rien qu'on propose ? 12
         Certes Monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose, 12
         N'est pas un homme, non, qui se mouche du pié, 12
         Et ce n'est pas peu d'heur que d'être sa moitié. 12
645 Tout le monde déjà de gloire le couronne ; 12
         Il est noble chez lui, bien fait de sa personne ; 12
         Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri : 12
         Vous vivrez trop contente avec un tel mari. 12
Mariane
         Mon Dieu !…
Dorine
         Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme,
650 Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme ! 12
Mariane
         Ha ! cesse, je te prie, un semblable discours, 12
         Et contre cet hymen ouvre-moi du secours, 12
         C'en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire. 12
Dorine
         Non, il faut qu'une fille obéisse à son père, 12
655 Voulût-il lui donner un singe pour époux. 12
         Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous ? 12
         Vous irez par le coche en sa petite ville, 12
         Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile, 12
         Et vous vous plairez fort à les entretenir. 12
660 D'abord chez le beau monde on vous fera venir ; 12
         Vous irez visiter, pour votre bienvenue, 12
         Madame la baillive et Madame l'élue, 12
         Qui d'un siège pliant vous feront honorer. 12
         Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer 12
665 Le bal et la grand'bande, à savoir, deux musettes, 12
         Et parfois Fagotin et les marionnettes, 12
         Si pourtant votre époux…
Mariane
         Ah ! tu me fais mourir.
         De tes conseils plutôt songe à me secourir. 12
Dorine
         Je suis votre servante.
Mariane
         Eh ! Dorine, de grâce…
Dorine
670 Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe. 12
Mariane
         Ma pauvre fille !
Dorine
         Non.
Mariane
         Si mes vœux déclarés…
Dorine
         Point : Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez. 12
Mariane
         Tu sais qu'à toi toujours je me suis confiée : 12
         Fais-moi…
Dorine
         Non, vous serez, ma foi ! tartuffiée.
Mariane
675 Hé bien ! puisque mon sort ne sauroit t'émouvoir, 12
         Laisse-moi désormais toute à mon désespoir : 12
         C'est de lui que mon cœur empruntera de l'aide, 12
         Et je sais de mes maux l'infaillible remède. 12
(Elle veut s'en aller.)
Dorine
         Hé ! là, là, revenez. Je quitte mon courroux. 12
680 Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous. 12
Mariane
         Vois-tu, si l'on m'expose à ce cruel martyre, 12
         Je te le dis, Dorine, il faudra que j'expire. 12
Dorine
         Ne vous tourmentez point. On peut adroitement 12
         Empêcher… Mais voici Valère, votre amant. 12
Scène IV
Valère
685 On vient de débiter, Madame, une nouvelle 12
         Que je ne savois pas, et qui sans doute est belle. 12
Mariane
         Quoi ?
Valère
         Que vous épousez Tartuffe.
Mariane
         Il est certain
         Que mon père s'est mis en tête ce dessein. 12
Valère
         Votre père, Madame…
Mariane
         A changé de visée :
690 La chose vient par lui de m'être proposée. 12
Valère
         Quoi ? sérieusement ?
Mariane
         Oui, sérieusement.
         Il s'est pour cet hymen déclaré hautement. 12
Valère
         Et quel est le dessein où votre âme s'arrête. 12
         Madame ?
Mariane
         Je ne sais.
Valère
         La réponse est honnête.
         Vous ne savez ?
Mariane
         Non.
Valère
         Non ?
Mariane
695 Que me conseillez-vous ?
Valère
         Je vous conseille, moi, de prendre cet époux. 12
Mariane
         Vous me le conseillez ?
Valère
         Oui.
Mariane
         Tout de bon ?
Valère
         Sans doute :
         Le choix est glorieux, et vaut bien qu'on l'écoute. 12
Mariane
         Hé bien ! c'est un conseil, Monsieur, que je reçois. 12
Valère
700 Vous n'aurez pas grand'peine à le suivre, je crois. 12
Mariane
         Pas plus qu'à le donner en a souffert votre âme. 12
Valère
         Moi, je vous l'ai donné pour vous plaire, Madame. 12
Mariane
         Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir. 12
Dorine
         Voyons ce qui pourra de ceci réussir. 12
Valère
705 C'est donc ainsi qu'on aime ? Et c'étoit tromperie 12
         Quand vous…
Mariane
         Ne parlons point de cela, je vous prie.
         Vous m'avez dit tout franc que je dois accepter 12
         Celui que pour époux on me veut présenter : 12
         Et je déclare, moi, que je prétends le faire, 12
710 Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire. 12
Valère
         Ne vous excusez point sur mes intentions. 12
         Vous aviez pris déjà vos résolutions ; 12
         Et vous vous saisissez d'un prétexte frivole 12
         Pour vous autoriser à manquer de parole. 12
Mariane
         Il est vrai, c'est bien dit.
Valère
715 Sans doute ; et votre cœur
         N'a jamais eu pour moi de véritable ardeur. 12
Mariane
         Hélas ! permis à vous d'avoir cette pensée. 12
Valère
         Oui, oui, permis à moi ; mais mon âme offensée 12
         Vous préviendra peut-être en un pareil dessein ; 12
720 Et je sais où porter et mes vœux et ma main. 12
Mariane
         Ah ! je n'en doute point ; et les ardeurs qu'excite 12
         Le mérite…
Valère
         Mon Dieu, laissons là le mérite :
         J'en ai fort peu sans doute, et vous en faites foi. 12
         Mais j'espère aux bontés qu'une autre aura pour moi, 12
725 Et j'en sais de qui l'âme, à ma retraite ouverte, 12
         Consentira sans honte à réparer ma perte. 12
Mariane
         La perte n'est pas grande ; et de ce changement 12
         Vous vous consolerez assez facilement. 12
Valère
         J'y ferai mon possible, et vous le pouvez croire. 12
730 Un cœur qui nous oublie engage notre gloire ; 12
         Il faut à l'oublier mettre aussi tous nos soins : 12
         Si l'on n'en vient à bout, on le doit feindre au moins ; 12
         Et cette lâcheté jamais ne se pardonne, 12
         De montrer de l'amour pour qui nous abandonne. 12
Mariane
735 Ce sentiment, sans doute, est noble et relevé. 12
Valère
         Fort bien ; et d'un chacun il doit être approuvé. 12
         Hé quoi ? vous voudriez qu'à jamais dans mon âme 12
         Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme, 12
         Et vous visse, à mes yeux, passer en d'autres bras, 12
740 Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas ? 12
Mariane
         Au contraire : pour moi, c'est ce que je souhaite ; 12
         Et je voudrois déjà que la chose fût faite. 12
Valère
         Vous le voudriez ?
Mariane
         Oui.
Valère
         C'est assez m'insulter,
         Madame ; et de ce pas je vais vous contenter. 12
(Il fait un pas pour s'en aller et revient toujours.)
Mariane
         Fort bien.
Valère
745 Souvenez-vous au moins que c'est vous-même
         Qui contraignez mon cœur à cet effort extrême. 12
Mariane
         Oui.
Valère
         Et que le dessein que mon âme conçoit
         N'est rien qu'à votre exemple.
Mariane
         A mon exemple, soit.
Valère
         Suffit : vous allez être à point nommé servie. 12
Mariane
         Tant mieux.
Valère
750 Vous me voyez, c'est pour toute ma vie.
Mariane
         A la bonne heure.
Valère (Il s'en va, et, lorsqu'il est vers la porte, il se retourne.)
         Euh ?
Mariane
         Quoi ?
Valère
         Ne m'appelez-vous pas ?
Mariane
         Moi ? Vous rêvez.
Valère
         Hé bien ! je poursuis donc mes pas.
         Adieu, Madame.
Mariane
         Adieu, Monsieur.
Dorine
         Pour moi, je pense
         Que vous perdez l'esprit par cette extravagance : 12
755 Et je vous ai laissé tout du long quereller, 12
         Pour voir où tout cela pourroit enfin aller. 12
         Holà ! seigneur Valère.
(Elle va l'arrêter par le bras, et lui fait mine de grande résistance.)
Valère
         Hé ! que veux-tu, Dorine ?
Dorine
         Venez ici.
Valère
         Non, non, le dépit me domine.
         Ne me détourne point de ce qu'elle a voulu. 12
Dorine
         Arrêtez.
Valère
760 Non, vois-tu ? c'est un point résolu.
Dorine
         Ah !
Mariane
         Il souffre à me voir, ma présence le chasse,
         Et je ferai bien mieux de lui quitter la place. 12
Dorine Elle quitte Valère et court à Mariane.
         A l'autre. Où courez-vous ?
Mariane
         Laisse.
Dorine
         Il faut revenir.
Mariane
         Non, non, Dorine ; en vain tu veux me retenir. 12
Valère
765 Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice, 12
         Et sans doute il vaut mieux que je l'en affranchisse. 12
Dorine Elle quitte Mariane et court à Valère.
         Encor ? Diantre soit fait de vous si je le veux ! 12
         Cessez ce badinage, et venez çà tous deux. 12
(Elle les tire l'un et l'autre.)
Valère
         Mais quel est ton dessein ?
Mariane
         Qu'est-ce que tu veux faire ?
Dorine
770 Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d'affaire. 12
(A Valère.)
         Êtes-vous fou d'avoir un pareil démêlé ? 12
Valère
         N'as-tu pas entendu comme elle m'a parlé ? 12
Dorine (A Mariane.)
         Êtes-vous folle, vous, de vous être emportée ? 12
Mariane
         N'as-tu pas vu la chose, et comme il m'a traitée ? 12
Dorine (A Valère.)
775 Sottise des deux parts. Elle n'a d'autre soin 12
         Que de se conserver à vous, j'en suis témoin. 12
         Il n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie 12
         Que d'être votre époux ; j'en réponds sur ma vie. 12
Mariane
         Pourquoi donc me donner un semblable conseil ? 12
Valère
780 Pourquoi m'en demander sur un sujet pareil ? 12
Dorine
         Vous êtes fous tous deux. Cà, la main l'un et l'autre. 12
(A Valère.)
         Allons, vous.
Valère (en donnant sa main à Dorine.)
         A quoi bon ma main ?
Dorine (A Mariane.)
         Ah ! Çà la vôtre.
Mariane (en donnant aussi sa main.)
         De quoi sert tout cela ?
Dorine
         Mon Dieu ! vite, avancez.
         Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez. 12
Valère
785 Mais ne faites donc point les choses avec peine, 12
         Et regardez un peu les gens sans nulle haine. 12
(Mariane tourne l'œil sur Valère et fait un petit souris.)
Dorine
         A vous dire le vrai, les amants sont bien fous ! 12
Valère
         Ho çà n'ai-je pas lieu de me plaindre de vous ? 12
         Et pour n'en point mentir, n'êtes vous pas méchante 12
790 De vous plaire à me dire une chose affligeante ? 12
Mariane
         Mais vous, n'êtes-vous pas l'homme le plus ingrat… ? 12
Dorine
         Pour une autre saison laissons tout ce débat, 12
         Et songeons à parer ce fâcheux mariage. 12
Mariane
         Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage. 12
Dorine
795 Nous en ferons agir de toutes les façons. 12
         Votre père se moque, et ce sont des chansons ; 12
         Mais pour vous, il vaut mieux qu'à son extravagance 12
         D'un doux consentement vous prêtiez l'apparence, 12
         Afin qu'en cas d'alarme il vous soit plus aisé 12
800 De tirer en longueur cet hymen proposé. 12
         En attrapant du temps, à tout on remédie. 12
         Tantôt vous payerez de quelque maladie, 12
         Qui viendra tout à coup et voudra des délais ; 12
         Tantôt vous payerez de présages mauvais : 12
805 Vous aurez fait d'un mort la rencontre fâcheuse, 12
         Cassé quelque miroir, ou songé d'eau bourbeuse. 12
         Enfin le bon de tout, c'est qu'à d'autres qu'à lui 12
         On ne vous peut lier, que vous ne disiez "oui". 12
         Mais pour mieux réussir, il est bon, ce me semble, 12
810 Qu'on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble. 12
(A Valère.)
         Sortez, et sans tarder employez vos amis, 12
         Pour vous faire tenir ce qu'on vous a promis. 12
         Nous allons réveiller les efforts de son frère, 12
         Et dans notre parti jeter la belle-mère. 12
         Adieu.
Valère (A Mariane.)
815 Quelques efforts que nous préparions tous,
         Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous. 12
Mariane (A Valère.)
         Je ne vous réponds pas des volontés d'un père ; 12
         Mais je ne serai point à d'autre qu'à Valère. 12
Valère
         Que vous me comblez d'aise ! Et quoi que puisse oser… 12
Dorine
820 Ah ! jamais les amants ne sont las de jaser. 12
         Sortez, vous dis-je.
Valère Il fait un pas et revient.
         Enfin…
Dorine
         Quel caquet est le vôtre !
(Les poussant chacun par l'épaule.)
         Tirez de cette part ; et vous, tirez de l'autre. 12
Acte III
Scène première
Damis
         Que la foudre sur l'heure achève mes destins, 12
         Qu'on me traite partout du plus grand des faquins, 12
825 S'il est aucun respect ni pouvoir qui m'arrête, 12
         Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête ! 12
Dorine
         De grâce, modérez un tel emportement : 12
         Votre père n'a fait qu'en parler simplement. 12
         On n'exécute pas tout ce qui se propose, 12
830 Et le chemin est long du projet à la chose. 12
Damis
         Il faut que de ce fat j'arrête les complots, 12
         Et qu'à l'oreille un peu je lui dise deux mots. 12
Dorine
         Ha ! tout doux ! Envers lui, comme envers votre père, 12
         Laissez agir les soins de votre belle-mère. 12
835 Sur l'esprit de Tartuffe elle a quelque crédit ; 12
         Il se rend complaisant à tout ce qu'elle dit, 12
         Et pourroit bien avoir douceur de cœur pour elle. 12
         Plût à Dieu qu'il fût vrai ! la chose seroit belle. 12
         Enfin votre intérêt l'oblige à le mander ; 12
840 Sur l'hymen qui vous trouble elle veut le sonder, 12
         Savoir ses sentiments, et lui faire connaître 12
         Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître, 12
         S'il faut qu'à ce dessein il prête quelque espoir. 12
         Son valet dit qu'il prie, et je n'ai pu le voir ; 12
845 Mais ce valet m'a dit qu'il s'en alloit descendre. 12
         Sortez donc, je vous prie, et me laissez l'attendre. 12
Damis
         Je puis être présent à tout cet entretien. 12
Dorine
         Point. Il faut qu'ils soient seuls.
Damis
         Je ne lui dirai rien.
Dorine
         Vous vous moquez : on sait vos transports ordinaires, 12
850 Et c'est le vrai moyen de gâter les affaires. 12
         Sortez.
Damis
         Non : je veux voir, sans me mettre en courroux.
Dorine
         Que vous êtes fâcheux ! Il vient. Retirez-vous. 12
Scène II
Tartuffe (Apercevant Dorine.)
         Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, 12
         Et priez que toujours le Ciel vous illumine. 12
855 Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers 12
         Des aumônes que j'ai partager les deniers. 12
Dorine
         Que d'affectation et de forfanterie ! 12
Tartuffe
         Que voulez-vous ?
Dorine
         Vous dire…
Tartuffe (Il tire un mouchoir de sa poche.)
         Ah ! mon Dieu, je vous prie,
         Avant que de parler prenez-moi ce mouchoir. 12
Dorine
         Comment ?
Tartuffe
860 Couvrez ce sein que je ne saurois voir :
         Par de pareils objets les âmes sont blessées, 12
         Et cela fait venir de coupables pensées. 12
Dorine
         Vous êtes donc bien tendre à la tentation, 12
         Et la chair sur vos sens fait grande impression ? 12
865 Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte : 12
         Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte, 12
         Et je vous verrois nu du haut jusques en bas, 12
         Que toute votre peau ne me tenteroit pas. 12
Tartuffe
         Mettez dans vos discours un peu de modestie, 12
870 Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie. 12
Dorine
         Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos, 12
         Et je n'ai seulement qu'à vous dire deux mots. 12
         Madame va venir dans cette salle basse, 12
         Et d'un mot d'entretien vous demande la grâce. 12
Tartuffe
         Hélas ! très-volontiers.
Dorine (en soi-même.)
875 Comme il se radoucit !
         Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit. 12
Tartuffe
         Viendra-t-elle bientôt ?
Dorine
         Je l'entends, ce me semble.
         Oui, c'est elle en personne, et je vous laisse ensemble. 12
Scène III
Tartuffe
         Que le Ciel à jamais par sa toute bonté 12
880 Et de l'âme et du corps vous donne la santé, 12
         Et bénisse vos jours autant que le desire 12
         Le plus humble de ceux que son amour inspire. 12
Elmire
         Je suis fort obligée à ce souhait pieux. 12
         Mais prenons une chaise, afin d'être un peu mieux. 12
Tartuffe
885 Comment de votre mal vous sentez-vous remise ? 12
Elmire
         Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise. 12
Tartuffe
         Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut 12
         Pour avoir attiré cette grâce d'en haut ; 12
         Mais je n'ai fait au Ciel nulle dévote instance 12
890 Qui n'ait eu pour objet votre convalescence. 12
Elmire
         Votre zèle pour moi s'est trop inquiété. 12
Tartuffe
         On ne peut trop chérir votre chère santé, 12
         Et pour la rétablir j'aurois donné la mienne. 12
Elmire
         C'est pousser bien avant la charité chrétienne, 12
895 Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés. 12
Tartuffe
         Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez. 12
Elmire
         J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire, 12
         Et suis bien aise ici qu'aucun ne nous éclaire. 12
Tartuffe
         J'en suis ravi de même, et sans doute il m'est doux, 12
900 Madame, de me voir seul à seul avec vous : 12
         C'est une occasion qu'au Ciel j'ai demandée, 12
         Sans que jusqu'à cette heure il me l'ait accordée. 12
Elmire
         Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien, 12
         Où tout votre cœur s'ouvre et ne me cache rien. 12
Tartuffe
905 Et je ne veux aussi pour grâce singulière 12
         Que montrer à vos yeux mon âme tout entière, 12
         Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits 12
         Des visites qu'ici reçoivent vos attraits 12
         Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine, 12
910 Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraîne, 12
         Et d'un pur mouvement…
Elmire
         Je le prends bien aussi,
         Et crois que mon salut vous donne ce souci. 12
Tartuffe (Il lui serre le bout des doigts.)
         Oui, Madame, sans doute, et ma ferveur est telle… 12
Elmire
         Ouf ! vous me serrez trop.
Tartuffe
         C'est par excès de zèle.
915 De vous faire autre mal je n'eus jamais dessein, 12
         Et j'aurois bien plutôt…
(Il lui met la main sur le genou.)
Elmire
         Que fait là votre main ?
Tartuffe
         Je tâte votre habit : l'étoffe en est moelleuse. 12
Elmire
         Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse. 12
(Elle recule sa chaise, et Tartuffe rapproche la sienne.)
Tartuffe
         Mon Dieu ! que de ce point l'ouvrage est merveilleux ! 12
920 On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux ; 12
         Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire. 12
Elmire
         Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire. 12
         On tient que mon mari veut dégager sa foi, 12
         Et vous donner sa fille. Est-il vrai, dites-moi ? 12
Tartuffe
925 Il m'en a dit deux mots ; mais, Madame, à vrai dire, 12
         Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire ; 12
         Et je vois autre part les merveilleux attraits 12
         De la félicité qui fait tous mes souhaits. 12
Elmire
         C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre. 12
Tartuffe
930 Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre. 12
Elmire
         Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs, 12
         Et que rien ici-bas n'arrête vos desirs. 12
Tartuffe
         L'amour qui nous attache aux beautés éternelles 12
         N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles ; 12
935 Nos sens facilement peuvent être charmés 12
         Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés. 12
         Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ; 12
         Mais il étale en vous ses plus rares merveilles : 12
         Il a sur votre face épanché des beautés 12
940 Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés, 12
         Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature, 12
         Sans admirer en vous l'auteur de la nature, 12
         Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint, 12
         Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint. 12
945 D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète 12
         Ne fût du noir esprit une surprise adrète ; 12
         Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut, 12
         Vous croyant un obstacle à faire mon salut. 12
         Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable, 12
950 Que cette passion peut n'être point coupable, 12
         Que je puis l'ajuster avecque la pudeur, 12
         Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur. 12
         Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande 12
         Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande ; 12
955 Mais j'attends en mes vœux tout de votre bonté, 12
         Et rien des vains efforts de mon infirmité ; 12
         En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude, 12
         De vous dépend ma peine ou ma béatitude, 12
         Et je vais être enfin, par votre seul arrêt, 12
960 Heureux, si vous voulez, malheureux, s'il vous plaît. 12
Elmire
         La déclaration est tout à fait galante, 12
         Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante. 12
         Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein, 12
         Et raisonner un peu sur un pareil dessein. 12
965 Un dévot comme vous, et que partout on nomme… 12
Tartuffe
         Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme ; 12
         Et lorsqu'on vient à voir vos célestes appas, 12
         Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas. 12
         Je sais qu'un tel discours de moi paroît étrange ; 12
970 Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange ; 12
         Et si vous condamnez l'aveu que je vous fais, 12
         Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits. 12
         Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine, 12
         De mon intérieur vous fûtes souveraine ; 12
975 De vos regards divins l'ineffable douceur 12
         Força la résistance où s'obstinoit mon cœur ; 12
         Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes, 12
         Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes. 12
         Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois, 12
980 Et pour mieux m'expliquer j'emploie ici la voix. 12
         Que si vous contemplez d'une âme un peu bénigne 12
         Les tribulations de votre esclave indigne, 12
         S'il faut que vos bontés veuillent me consoler 12
         Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler, 12
985 J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille, 12
         Une dévotion à nulle autre pareille. 12
         Votre honneur avec moi ne court point de hasard, 12
         Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part. 12
         Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles, 12
990 Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles, 12
         De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ; 12
         Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer, 12
         Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie, 12
         Déshonore l'autel où leur cœur sacrifie. 12
995 Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret, 12
         Avec qui pour toujours on est sûr du secret : 12
         Le soin que nous prenons de notre renommée 12
         Répond de toute chose à la personne aimée, 12
         Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cœur, 12
1000 De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur. 12
Elmire
         Je vous écoute dire, et votre rhétorique 12
         En termes assez forts à mon âme s'explique. 12
         N'appréhendez-vous point que je ne sois d'humeur 12
         A dire à mon mari cette galante ardeur, 12
1005 Et que le prompt avis d'un amour de la sorte 12
         Ne pût bien altérer l'amitié qu'il vous porte ? 12
Tartuffe
         Je sais que vous avez trop de bénignité, 12
         Et que vous ferez grâce à ma témérité, 12
         Que vous m'excuserez sur l'humaine foiblesse 12
1010 Des violents transports d'un amour qui vous blesse, 12
         Et considérerez, en regardant votre air, 12
         Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair. 12
Elmire
         D'autres prendroient cela d'autre façon peut-être ; 12
         Mais ma discrétion se veut faire paraître. 12
1015 Je ne redirai point l'affaire à mon époux ; 12
         Mais je veux en revanche une chose de vous : 12
         C'est de presser tout franc et sans nulle chicane 12
         L'union de Valère avecque Mariane, 12
         De renoncer vous-même à l'injuste pouvoir 12
1020 Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir, 12
         Et…
Scène IV
Damis (Sortant du petit cabinet où il s'étoit retiré.)
         Non, Madame, non : ceci doit se répandre.
         J'étois en cet endroit, d'où j'ai pu tout entendre ; 12
         Et la bonté du Ciel m'y semble avoir conduit 12
         Pour confondre l'orgueil d'un traître qui me nuit, 12
1025 Pour m'ouvrir une voie à prendre la vengeance 12
         De son hypocrisie et de son insolence, 12
         A détromper mon père, et lui mettre en plein jour 12
         L'âme d'un scélérat qui vous parle d'amour. 12
Elmire
         Non, Damis : il suffit qu'il se rende plus sage, 12
1030 Et tâche à mériter la grâce où je m'engage. 12
         Puisque je l'ai promis, ne m'en dédites pas. 12
         Ce n'est point mon humeur de faire des éclats : 12
         Une femme se rit de sottises pareilles, 12
         Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles. 12
Damis
1035 Vous avez vos raisons pour en user ainsi, 12
         Et pour faire autrement j'ai les miennes aussi. 12
         Le vouloir épargner est une raillerie ; 12
         Et l'insolent orgueil de sa cagoterie 12
         N'a triomphé que trop de mon juste courroux, 12
1040 Et que trop excité de désordre chez nous. 12
         Le fourbe trop longtemps a gouverné mon père, 12
         Et desservi mes feux avec ceux de Valère. 12
         Il faut que du perfide il soit désabusé, 12
         Et le Ciel pour cela m'offre un moyen aisé. 12
1045 De cette occasion je lui suis redevable, 12
         Et pour la négliger, elle est trop favorable : 12
         Ce seroit mériter qu'il me la vînt ravir 12
         Que de l'avoir en main et ne m'en pas servir. 12
Elmire
         Damis…
Damis
         Non, s'il vous plaît, il faut que je me croie.
1050 Mon âme est maintenant au comble de sa joie ; 12
         Et vos discours en vain prétendent m'obliger 12
         A quitter le plaisir de me pouvoir venger. 12
         Sans aller plus avant, je vais vuider d'affaire ; 12
         Et voici justement de quoi me satisfaire. 12
Scène V
Damis
1055 Nous allons régaler, mon père, votre abord 12
         D'un incident tout frais qui vous surprendra fort. 12
         Vous êtes bien payé de toutes vos caresses, 12
         Et Monsieur d'un beau prix reconnoît vos tendresses. 12
         Son grand zèle pour vous vient de se déclarer : 12
1060 Il ne va pas à moins qu'à vous déshonorer ; 12
         Et je l'ai surpris là qui faisoit à Madame 12
         L'injurieux aveu d'une coupable flamme, 12
         Elle est d'une humeur douce, et son cœur trop discret 12
         Vouloit à toute force en garder le secret ; 12
1065 Mais je ne puis flatter une telle impudence, 12
         Et crois que vous la taire est vous faire une offense. 12
Elmire
         Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos 12
         On ne doit d'un mari traverser le repos, 12
         Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépendre, 12
1070 Et qu'il suffit pour nous de savoir nous défendre : 12
         Ce sont mes sentiments ; et vous n'auriez rien dit, 12
         Damis, si j'avois eu sur vous quelque crédit. 12
Scène VI
Orgon
         Ce que je viens d'entendre, ô Ciel ! est-il croyable ? 12
Tartuffe
         Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable, 12
1075 Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité, 12
         Le plus grand scélérat qui jamais ait été ; 12
         Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ; 12
         Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures ; 12
         Et je vois que le Ciel, pour ma punition, 12
1080 Me veut mortifier en cette occasion. 12
         De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre, 12
         Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre. 12
         Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux, 12
         Et comme un criminel chassez-moi de chez vous : 12
1085 Je ne saurois avoir tant de honte en partage, 12
         Que je n'en aie encor mérité davantage. 12
Orgon à son fils :
         Ah ! traître, oses-tu bien par cette fausseté 12
         Vouloir de sa vertu ternir la pureté ? 12
Damis
         Quoi ? la feinte douceur de cette âme hypocrite 12
         Vous fera démentir… ?
Orgon
1090 Tais-toi, peste maudite.
Tartuffe
         Ah ! laissez-le parler : vous l'accusez à tort, 12
         Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport. 12
         Pourquoi sur un tel fait m'être si favorable ? 12
         Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ? 12
1095 Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur ? 12
         Et, pour tout ce qu'on voit, me croyez-vous meilleur ? 12
         Non, non : vous vous laissez tromper à l'apparence, 12
         Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu'on pense ; 12
         Tout le monde me prend pour un homme de bien ; 12
1100 Mais la vérité pure est que je ne vaux rien. 12
(S'adressant à Damis.)
         Oui, mon cher fils, parlez ; traitez-moi de perfide, 12
         D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide ; 12
         Accablez-moi de noms encor plus détestés : 12
         Je n'y contredis point, je les ai mérités ; 12
1105 Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie, 12
         Comme une honte due aux crimes de ma vie. 12
Orgon (A Tartuffe.)
         Mon frère, c'en est trop.
(A son fils.)
         Ton cœur ne se rend point,
         Traître ?
Damis
         Quoi ? ses discours vous séduiront au point.
Orgon
         Tais-toi, pendard
(A Tartuffe.)
         Mon frère, eh ! levez-vous, de grâce !
(A son fils.)
         Infâme !
Damis
         Il peut…
Orgon
         Tais-toi
Damis
1110 J'enrage ! Quoi ? je passe…
Orgon
         Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras. 12
Tartuffe
         Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas. 12
         J'aimerois mieux souffrir la peine la plus dure 12
         Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure. 12
Orgon (A son fils.)
         Ingrat !
Tartuffe
1115 Laissez-le en paix. S'il faut, à deux genoux,
         Vous demander sa grâce…
Orgon (A Tartuffe.)
         Hélas ! vous moquez-vous ?
(A son fils.)
         Coquin ! vois sa bonté.
Damis
         Donc…
Orgon
         Paix.
Damis
         Quoi ? je…
Orgon
         Paix, dis-je.
         Je sais bien quel motif à l'attaquer t'oblige : 12
         Vous le haïssez tous ; et je vois aujourd'hui 12
1120 Femme, enfants et valets déchaînés contre lui ; 12
         On met impudemment toute chose en usage, 12
         Pour ôter de chez moi ce dévot personnage. 12
         Mais plus on fait d'effort afin de l'en bannir, 12
         Plus j'en veux employer à l'y mieux retenir ; 12
1125 Et je vais me hâter de lui donner ma fille, 12
         Pour confondre l'orgueil de toute ma famille. 12
Damis
         A recevoir sa main on pense l'obliger ? 12
Orgon
         Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager. 12
         Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître 12
1130 Qu'il faut qu'on m'obéisse et que je suis le maître. 12
         Allons, qu'on se rétracte, et qu'à l'instant, fripon, 12
         On se jette à ses pieds pour demander pardon. 12
Damis
         Qui, moi ? de ce coquin, qui, par ses impostures… 12
Orgon
         Oh ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ? 12
         Un bâton ! un bâton !
(A Tartuffe.)
1135 Ne me retenez pas.
(A son fils.)
         Sus, que de ma maison on sorte de ce pas, 12
         Et que d'y revenir on n'ait jamais l'audace. 12
Damis
         Oui, je sortirai ; mais…
Orgon
         Vite, quittons la place.
         Je te prive, pendard, de ma succession, 12
1140 Et te donne de plus ma malédiction. 12
Scène VII
Orgon
         Offenser de la sorte une sainte personne ! 12
Tartuffe
         O Ciel, pardonne-lui la douleur qu'il me donne ! 12
(A Orgon.)
         Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir 12
         Je vois qu'envers mon frère on tâche à me noircir… 12
Orgon
         Hélas !
Tartuffe
1145 Le seul penser de cette ingratitude
         Fait souffrir à mon âme un supplice si rude… 12
         L'horreur que j'en conçois… J'ai le cœur si serré, 12
         Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai. 12
Orgon (Il court tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.)
         Coquin ! je me repens que ma main t'ait fait grâce, 12
1150 Et ne t'ait pas d'abord assommé sur la place. 12
         Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas. 12
Tartuffe
         Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats. 12
         Je regarde céans quels grands troubles j'apporte, 12
         Et crois qu'il est besoin, mon frère, que j'en sorte. 12
Orgon
         Comment ? vous moquez-vous ?
Tartuffe
1155 On m'y hait, et je voi
         Qu'on cherche à vous donner des soupçons de ma foi. 12
Orgon
         Qu'importe ? Voyez-vous que mon cœur les écoute ? 12
Tartuffe
         On ne manquera pas de poursuivre, sans doute ; 12
         Et ces mêmes rapports qu'ici vous rejetez 12
1160 Peut-être une autre fois seront-ils écoutés. 12
Orgon
         Non, mon frère, jamais.
Tartuffe
         Ah ! mon frère, une femme
         Aisément d'un mari peut bien surprendre l'âme. 12
Orgon
         Non, non.
Tartuffe
         Laissez-moi vite, en m'éloignant d'ici,
         Leur ôter tout sujet de m'attaquer ainsi. 12
Orgon
1165 Non, vous demeurerez : il y va de ma vie. 12
Tartuffe
         Hé bien ! il faudra donc que je me mortifie. 12
         Pourtant, si vous vouliez…
Orgon
         Ah !
Tartuffe
         Soit : n'en parlons plus.
         Mais je sais comme il faut en user là-dessus. 12
         L'honneur est délicat ; et l'amitié m'engage 12
1170 A prévenir les bruits et les sujets d'ombrage. 12
         Je fuirai votre épouse, et vous ne me verrez… 12
Orgon
         Non, en dépit de tous, vous la fréquenterez. 12
         Faire enrager le monde est ma plus grande joie, 12
         Et je veux qu'à toute heure avec elle on vous voie. 12
1175 Ce n'est pas tout encor : pour les mieux braver tous, 12
         Je ne veux point avoir d'autre héritier que vous, 12
         Et je vais de ce pas, en fort bonne manière, 12
         Vous faire de mon bien donation entière. 12
         Un bon et franc ami, que pour gendre je prends, 12
1180 M'est bien plus cher que fils, que femme, et que parents. 12
         N'accepterez-vous pas ce que je vous propose ? 12
Tartuffe
         La volonté du Ciel soit faite en toute chose. 12
Orgon
         Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit, 12
         Et que puisse l'envie en crever de dépit ! 12
Acte IV
Scène première
Cléante
1185 Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire, 12
         L'éclat que fait ce bruit n'est point à votre gloire ; 12
         Et je vous ai trouvé, Monsieur, fort à propos, 12
         Pour vous en dire net ma pensée en deux mots. 12
         Je n'examine point à fond ce qu'on expose ; 12
1190 Je passe là-dessus, et prends au pis la chose. 12
         Supposons que Damis n'en ait pas bien usé, 12
         Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé : 12
         N'est-il pas d'un chrétien de pardonner l'offense, 12
         Et d'éteindre en son cœur tout desir de vengeance ? 12
1195 Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé, 12
         Que du logis d'un père un fils soit exilé ? 12
         Je vous le dis encore, et parle avec franchise, 12
         Il n'est petit ni grand qui ne s'en scandalise ; 12
         Et si vous m'en croyez, vous pacifierez tout, 12
1200 Et ne pousserez point les affaires à bout. 12
         Sacrifiez à Dieu toute votre colère, 12
         Et remettez le fils en grâce avec le père. 12
Tartuffe
         Hélas ! je le voudrois, quant à moi, de bon cœur : 12
         Je ne garde pour lui, Monsieur, aucune aigreur ; 12
1205 Je lui pardonne tout, de rien je ne le blâme, 12
         Et voudrois le servir du meilleur de mon âme ; 12
         Mais l'intérêt du Ciel n'y sauroit consentir, 12
         Et s'il rentre céans, c'est à moi d'en sortir. 12
         Après son action, qui n'eut jamais d'égale, 12
1210 Le commerce entre nous porteroit du scandale : 12
         Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croiroit ! 12
         A pure politique on me l'imputeroit ; 12
         Et l'on diroit partout que, me sentant coupable, 12
         Je feins pour qui m'accuse un zèle charitable, 12
1215 Que mon cœur l'appréhende et veut le ménager, 12
         Pour le pouvoir sous main au silence engager. 12
Cléante
         Vous nous payez ici d'excuses colorées, 12
         Et toutes vos raisons, Monsieur, sont trop tirées. 12
         Des intérêts du Ciel pourquoi vous chargez-vous ? 12
1220 Pour punir le coupable a-t-il besoin de nous ? 12
         Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances : 12
         Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses ; 12
         Et ne regardez point aux jugements humains, 12
         Quand vous suivez du Ciel les ordres souverains. 12
1225 Quoi ? le foible intérêt de ce qu'on pourra croire 12
         D'une bonne action empêchera la gloire ? 12
         Non, non : faisons toujours ce que le Ciel prescrit, 12
         Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit. 12
Tartuffe
         Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne, 12
1230 Et c'est faire, Monsieur, ce que le Ciel ordonne ; 12
         Mais après le scandale et l'affront d'aujourd'hui, 12
         Le Ciel n'ordonne pas que je vive avec lui. 12
         Et vous ordonne-t-il, Monsieur, d'ouvrir l'oreille 12
         A ce qu'un pur caprice à son père conseille, 12
1235 Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien 12
         Où le droit vous oblige à ne prétendre rien ? 12
Tartuffe
         Ceux qui me connoîtront n'auront pas la pensée 12
         Que ce soit un effet d'une âme intéressée. 12
         Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas, 12
1240 De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas ; 12
         Et si je me résous à recevoir du père 12
         Cette donation qu'il a voulu me faire, 12
         Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains 12
         Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains, 12
1245 Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage, 12
         En fassent dans le monde un criminel usage, 12
         Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein, 12
         Pour la gloire du Ciel et le bien du prochain. 12
Cléante
         Hé, Monsieur, n'ayez point ces délicates craintes, 12
1250 Qui d'un juste héritier peuvent causer les plaintes ; 12
         Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien, 12
         Qu'il soit à ses périls possesseur de son bien ; 12
         Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en mésuse, 12
         Que si de l'en frustrer il faut qu'on vous accuse. 12
1255 J'admire seulement que sans confusion 12
         Vous en ayez souffert la proposition ; 12
         Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime 12
         Qui montre à dépouiller l'héritier légitime ? 12
         Et s'il faut que le Ciel dans votre cœur ait mis 12
1260 Un invincible obstacle à vivre avec Damis, 12
         Ne vaudroit-il pas mieux qu'en personne discrète 12
         Vous fissiez de céans une honnête retraite, 12
         Que de souffrir ainsi, contre toute raison, 12
         Qu'on en chasse pour vous le fils de la maison ? 12
1265 Croyez-moi, c'est donner de votre prud'homie, 12
         Monsieur…
Tartuffe
         Il est, Monsieur, trois heures et demie :
         Certain devoir pieux me demande là-haut, 12
         Et vous m'excuserez de vous quitter sitôt. 12
Cléante
         Ah !
Scène II
Dorine
         De grâce, avec nous employez-vous pour elle,
1270 Monsieur : son âme souffre une douleur mortelle ; 12
         Et l'accord que son père a conclu pour ce soir 12
         La fait, à tous moments, entrer en désespoir. 12
         Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie, 12
         Et tâchons d'ébranler, de force ou d'industrie, 12
1275 Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés. 12
Scène III
Orgon
         Ha ! je me réjouis de vous voir assemblés : 12
(A Mariane.)
         Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire, 12
         Et vous savez déjà ce que cela veut dire. 12
Mariane (A genoux.)
         Mon père, au nom du Ciel, qui connoît ma douleur, 12
1280 Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur, 12
         Relâchez-vous un peu des droits de la naissance, 12
         Et dispensez mes vœux de cette obéissance ; 12
         Ne me réduisez point par cette dure loi 12
         Jusqu'à me plaindre au Ciel de ce que je vous doi, 12
1285 Et cette vie, hélas ! que vous m'avez donnée, 12
         Ne me la rendez pas, mon père, infortunée. 12
         Si, contre un doux espoir que j'avois pu former, 12
         Vous me défendez d'être à ce que j'ose aimer, 12
         Au moins, par vos bontés, qu'à vos genoux j'implore, 12
1290 Sauvez-moi du tourment d'être à ce que j'abhorre, 12
         Et ne me portez point à quelque désespoir, 12
         En vous servant sur moi de tout votre pouvoir 12
Orgon (Se sentant attendrir.)
         Allons, ferme, mon cœur, point de foiblesse humaine. 12
Mariane
         Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ; 12
1295 Faites-les éclater, donnez-lui votre bien, 12
         Et, si ce n'est assez, joignez-y tout le mien : 12
         J'y consens de bon cœur, et je vous l'abandonne ; 12
         Mais au moins n'allez pas jusques à ma personne, 12
         Et souffrez qu'un convent dans les austérités 12
1300 Use les tristes jours que le Ciel m'a comptés. 12
Orgon
         Ah ! voilà justement de mes religieuses, 12
         Lorsqu'un père combat leurs flammes amoureuses ! 12
         Debout ! Plus votre cœur répugne à l'accepter, 12
         Plus ce sera pour vous matière à mériter : 12
1305 Mortifiez vos sens avec ce mariage, 12
         Et ne me rompez pas la tête davantage. 12
Dorine
         Mais quoi… ?
Orgon
         Taisez-vous, vous ; parlez à votre écot :
         Je vous défends tout net d'oser dire un seul mot. 12
Cléante
         Si par quelque conseil vous souffrez qu'on réponde… 12
Orgon
1310 Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde, 12
         Ils sont bien raisonnés, et j'en fais un grand cas ; 12
         Mais vous trouverez bon que je n'en use pas. 12
Elmire (A son mari.)
         A voir ce que je vois, je ne sais plus que dire, 12
         Et votre aveuglement fait que je vous admire : 12
1315 C'est être bien coiffé, bien prévenu de lui, 12
         Que de nous démentir sur le fait d'aujourd'hui. 12
Orgon
         Je suis votre valet, et crois les apparences. 12
         Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances 12
         Et vous avez eu peur de le désavouer 12
1320 Du trait qu'à ce pauvre homme il a voulu jouer ; 12
         Vous étiez trop tranquille enfin pour être crue 12
         Et vous auriez paru d'autre manière émue. 12
Elmire
         Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport 12
         Il faut que notre honneur se gendarme si fort ? 12
1325 Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche 12
         Que le feu dans les yeux et l'injure à la bouche ? 12
         Pour moi, de tels propos je me ris simplement, 12
         Et l'éclat là-dessus ne me plaît nullement ; 12
         J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages, 12
1330 Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages 12
         Dont l'honneur est armé de griffes et de dents, 12
         Et veut au moindre mot dévisager les gens : 12
         Me préserve le Ciel d'une telle sagesse ! 12
         Je veux une vertu qui ne soit point diablesse, 12
1335 Et crois que d'un refus la discrète froideur 12
         N'en est pas moins puissante à rebuter un cœur 12
Orgon
         Enfin je sais l'affaire et ne prends point le change. 12
Elmire
         J'admire, encore un coup, cette foiblesse étrange. 12
         Mais que me répondroit votre incrédulité 12
1340 Si je vous faisois voir qu'on vous dit vérité ? 12
Orgon
         Voir ?
Elmire
         Oui.
Orgon
         Chansons.
Elmire
         Mais quoi ? si je trouvois manière
         De vous le faire voir avec pleine lumière ? 12
Orgon
         Contes en l'air.
Elmire
         Quel homme ! Au moins répondez-moi.
         Je ne vous parle pas de nous ajouter foi ; 12
1345 Mais supposons ici que, d'un lieu qu'on peut prendre, 12
         On vous fît clairement tout voir et tout entendre, 12
         Que diriez-vous alors de votre homme de bien ? 12
Orgon
         En ce cas, je dirois que… Je ne dirois rien, 12
         Car cela ne se peut.
Elmire
         L'erreur trop longtemps dure,
1350 Et c'est trop condamner ma bouche d'imposture. 12
         Il faut que par plaisir, et sans aller plus loin, 12
         De tout ce qu'on vous dit je vous fasse témoin. 12
Orgon
         Soit : je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse, 12
         Et comment vous pourrez remplir cette promesse. 12
Elmire
         Faites-le-moi venir.
Dorine
1355 Son esprit est rusé,
         Et peut-être à surprendre il sera malaisé. 12
Elmire
         Non ; on est aisément dupé par ce qu'on aime. 12
         Et l'amour-propre engage à se tromper soi-même. 12
         Faites-le-moi descendre.
(Parlant à Cléante et à Mariane.)
         Et vous, retirez-vous.
Scène IV
Elmire
1360 Approchons cette table, et vous mettez dessous. 12
Orgon
         Comment ?
Elmire
         Vous bien cacher est un point nécessaire.
Orgon
         Pourquoi sous cette table ?
Elmire
         Ah, mon Dieu ! laissez faire :
         J'ai mon dessein en tête, et vous en jugerez. 12
         Mettez-vous là, vous dis-je ; et quand vous y serez, 12
1365 Gardez qu'on ne vous voie et qu'on ne vous entende. 12
Orgon
         Je confesse qu'ici ma complaisance est grande ; 12
         Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir. 12
Elmire
         Vous n'aurez, que je crois, rien à me repartir. 12
(A son mari qui est sous la table.)
         Au moins, je vais toucher une étrange matière : 12
1370 Ne vous scandalisez en aucune manière. 12
         Quoi que je puisse dire, il doit m'être permis, 12
         Et c'est pour vous convaincre, ainsi que j'ai promis. 12
         Je vais par des douceurs, puisque j'y suis réduite, 12
         Faire poser le masque à cette âme hypocrite, 12
1375 Flatter de son amour les desirs effrontés, 12
         Et donner un champ libre à ses témérités. 12
         Comme c'est pour vous seul, et pour mieux le confondre, 12
         Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre, 12
         J'aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez, 12
1380 Et les choses n'iront que jusqu'où vous voudrez. 12
         C'est à vous d'arrêter son ardeur insensée, 12
         Quand vous croirez l'affaire assez avant poussée, 12
         D'épargner votre femme, et de ne m'exposer 12
         Qu'à ce qu'il vous faudra pour vous désabuser : 12
1385 Ce sont vos intérêts ; vous en serez le maître, 12
         Et… L'on vient. Tenez-vous, et gardez de paraître. 12
Scène V
Tartuffe
         On m'a dit qu'en ce lieu vous me vouliez parler. 12
Elmire
         Oui. L'on a des secrets à vous y révéler. 12
         Mais tirez cette porte avant qu'on vous les dise, 12
1390 Et regardez partout de crainte de surprise. 12
         Une affaire pareille à celle de tantôt 12
         N'est pas assurément ici ce qu'il nous faut. 12
         Jamais il ne s'est vu de surprise de même ; 12
         Damis m'a fait pour vous une frayeur extrême, 12
1395 Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts 12
         Pour rompre son dessein et calmer ses transports. 12
         Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possédée, 12
         Que de le démentir je n'ai point eu l'idée ; 12
         Mais par là, grâce au Ciel, tout a bien mieux été, 12
1400 Et les choses en sont dans plus de sûreté. 12
         L'estime où l'on vous tient a dissipé l'orage, 12
         Et mon mari de vous ne peut prendre d'ombrage, 12
         Pour mieux braver l'éclat des mauvais jugements, 12
         Il veut que nous soyons ensemble à tous moments ; 12
1405 Et c'est par où je puis, sans peur d'être blâmée, 12
         Me trouver ici seule avec vous enfermée, 12
         Et ce qui m'autorise à vous ouvrir un cœur 12
         Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur. 12
Tartuffe
         Ce langage à comprendre est assez difficile, 12
1410 Madame, et vous parliez tantôt d'un autre style. 12
Elmire
         Ah ! si d'un tel refus vous êtes en courroux, 12
         Que le cœur d'une femme est mal connu de vous ! 12
         Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre 12
         Lorsque si foiblement on le voit se défendre ! 12
1415 Toujours notre pudeur combat dans ces moments 12
         Ce qu'on peut nous donner de tendres sentiments. 12
         Quelque raison qu'on trouve à l'amour qui nous dompte, 12
         On trouve à l'avouer toujours un peu de honte ; 12
         On s'en défend d'abord ; mais de l'air qu'on s'y prend, 12
1420 On fait connoître assez que notre cœur se rend, 12
         Qu'à nos vœux par honneur notre bouche s'oppose, 12
         Et que de tels refus promettent toute chose. 12
         C'est vous faire sans doute un assez libre aveu, 12
         Et sur notre pudeur me ménager bien peu ; 12
1425 Mais puisque la parole enfin en est lâchée, 12
         A retenir Damis me serois-je attachée, 12
         Aurois-je, je vous prie, avec tant de douceur 12
         Écouté tout au long l'offre de votre cœur, 12
         Aurois-je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire, 12
1430 Si l'offre de ce cœur n'eût eu de quoi me plaire ? 12
         Et lorsque j'ai voulu moi-même vous forcer 12
         A refuser l'hymen qu'on venoit d'annoncer, 12
         Qu'est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, 12
         Que l'intérêt qu'en vous on s'avise de prendre, 12
1435 Et l'ennui qu'on auroit que ce nœud qu'on résout 12
         Vînt partager du moins un cœur que l'on veut tout ? 12
Tartuffe
         C'est sans doute, Madame, une douceur extrême 12
         Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime : 12
         Leur miel dans tous mes sens fait couler à longs traits 12
1440 Une suavité qu'on ne goûta jamais : 12
         Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude, 12
         Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude ; 12
         Mais ce cœur vous demande ici la liberté 12
         D'oser douter un peu de sa félicité. 12
1445 Je puis croire ces mots un artifice honnête 12
         Pour m'obliger à rompre un hymen qui s'apprête ; 12
         Et s'il faut librement m'expliquer avec vous, 12
         Je ne me fierai point à des propos si doux, 12
         Qu'un peu de vos faveurs, après quoi je soupire, 12
1450 Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire, 12
         Et planter dans mon âme une constante foi 12
         Des charmantes bontés que vous avez pour moi. 12
Elmire Elle tousse pour avertir son mari.
         Quoi ? vous voulez aller avec cette vitesse, 12
         Et d'un cœur tout d'abord épuiser la tendresse ? 12
1455 On se tue à vous faire un aveu des plus doux ; 12
         Cependant ce n'est pas encore assez pour vous, 12
         Et l'on ne peut aller jusqu'à vous satisfaire, 12
         Qu'aux dernières faveurs on ne pousse l'affaire ? 12
Tartuffe
         Moins on mérite un bien, moins on l'ose espérer. 12
1460 Nos vœux sur des discours ont peine à s'assurer. 12
         On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire, 12
         Et l'on veut en jouir avant que de le croire. 12
         Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés, 12
         Je doute du bonheur de mes témérités ; 12
1465 Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, Madame, 12
         Par des réalités su convaincre ma flamme. 12
Elmire
         Mon Dieu, que votre amour en vrai tyran agit, 12
         Et qu'en un trouble étrange il me jette l'esprit ! 12
         Que sur les cœurs il prend un furieux empire, 12
1470 Et qu'avec violence il veut ce qu'il desire ! 12
         Quoi ? de votre poursuite on ne peut se parer, 12
         Et vous ne donnez pas le temps de respirer ? 12
         Sied-il bien de tenir une rigueur si grande, 12
         De vouloir sans quartier les choses qu'on demande, 12
1475 Et d'abuser ainsi par vos efforts pressants 12
         Du foible que pour vous vous voyez qu'ont les gens ? 12
Tartuffe
         Mais si d'un œil bénin vous voyez mes hommages, 12
         Pourquoi m'en refuser d'assurés témoignages ? 12
Elmire
         Mais comment consentir à ce que vous voulez, 12
1480 Sans offenser le Ciel, dont toujours vous parlez ? 12
Tartuffe
         Si ce n'est que le Ciel qu'à mes vœux on oppose, 12
         Lever un tel obstacle est à moi peu de chose, 12
         Et cela ne doit pas retenir votre cœur. 12
Elmire
         Mais des arrêts du Ciel on nous fait tant de peur ! 12
Tartuffe
1485 Je puis vous dissiper ces craintes ridicules, 12
         Madame, et je sais l'art de lever les scrupules. 12
         Le Ciel défend, de vrai, certains contentements ; 12
(C'est un scélérat qui parle.)
         Mais on trouve avec lui des accommodements ; 12
         Selon divers besoins, il est une science 12
1490 D'étendre les liens de notre conscience 12
         Et de rectifier le mal de l'action 12
         Avec la pureté de notre intention. 12
         De ces secrets, Madame, on saura vous instruire ; 12
         Vous n'avez seulement qu'à vous laisser conduire. 12
1495 Contentez mon desir, et n'ayez point d'effroi : 12
         Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi. 12
         Vous toussez fort, Madame.
Elmire
         Oui, je suis au supplice.
Tartuffe (Présentant à Elmire un cornet de papier.)
         Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ? 12
Elmire
         C'est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien 12
1500 Que tous les jus du monde ici ne feront rien. 12
Tartuffe
         Cela certe est fâcheux.
Elmire
         Oui, plus qu'on ne peut dire.
Tartuffe
         Enfin votre scrupule est facile à détruire : 12
         Vous êtes assurée ici d'un plein secret, 12
         Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait ; 12
1505 Le scandale du monde est ce qui fait l'offense, 12
         Et ce n'est pas pécher que pécher en silence. 12
Elmire (Après avoir encore toussé.)
         Enfin je vois qu'il faut se résoudre à céder, 12
         Qu'il faut que je consente à vous tout accorder, 12
         Et qu'à moins de cela je ne dois point prétendre 12
1510 Qu'on puisse être content, et qu'on veuille se rendre. 12
         Sans doute il est fâcheux d'en venir jusque-là, 12
         Et c'est bien malgré moi que je franchis cela ; 12
         Mais puisque l'on s'obstine à m'y vouloir réduire, 12
         Puisqu'on ne veut point croire à tout ce qu'on peut dire, 12
1515 Et qu'on veut des témoins qui soient plus convaincants, 12
         Il faut bien s'y résoudre, et contenter les gens. 12
         Si ce consentement porte en soi quelque offense, 12
         Tant pis pour qui me force à cette violence ; 12
         La faute assurément n'en doit pas être à moi. 12
Tartuffe
1520 Oui, Madame, on s'en charge ; et la chose de soi… 12
Elmire
         Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie, 12
         Si mon mari n'est point dans cette galerie. 12
Tartuffe
         Qu'est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ? 12
         C'est un homme, entre nous, à mener par le nez ; 12
1525 De tous nos entretiens il est pour faire gloire, 12
         Et je l'ai mis au point de voir tout sans rien croire. 12
Elmire
         Il n'importe : sortez, je vous prie, un moment, 12
         Et partout là dehors voyez exactement. 12
Scène VI
Orgon (Sortant de dessous la table.)
         Voilà, je vous l'avoue, un abominable homme ! 12
1530 Je n'en puis revenir, et tout ceci m'assomme. 12
Elmire
         Quoi ? vous sortez sitôt ? vous vous moquez des gens. 12
         Rentrez sous le tapis, il n'est pas encor temps ; 12
         Attendez jusqu'au bout pour voir les choses sûres, 12
         Et ne vous fiez point aux simples conjectures. 12
Orgon
1535 Non, rien de plus méchant n'est sorti de l'enfer. 12
Elmire
         Mon Dieu ! l'on ne doit point croire trop de léger. 12
         Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre, 12
         Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre. 12
(Elle fait mettre son mari derrière elle.)
Scène VII
Tartuffe (Sans voir Orgon)
         Tout conspire, Madame, à mon contentement : 12
1540 J'ai visité de l'œil tout cet appartement ; 12
         Personne ne s'y trouve ; et mon âme ravie… 12
Orgon (En l'arrêtant)
         Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie, 12
         Et vous ne devez pas vous tant passionner. 12
         Ah ! ah ! l'homme de bien, vous m'en voulez donner ! 12
1545 Comme aux tentations s'abandonne votre âme ! 12
         Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme ! 12
         J'ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon, 12
         Et je croyois toujours qu'on changeroit de ton ; 12
         Mais c'est assez avant pousser le témoignage : 12
1550 Je m'y tiens, et n'en veux, pour moi, pas davantage. 12
Elmire (A Tartuffe.)
         C'est contre mon humeur que j'ai fait tout ceci : 12
         Mais on m'a mise au point de vous traiter ainsi. 12
Tartuffe
         Quoi ? vous croyez… ?
Orgon
         Allons, point de bruit, je vous prie,
         Dénichons de céans, et sans cérémonie. 12
Tartuffe
         Mon dessein…
Orgon
1555 Ces discours ne sont plus de saison :
         Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison. 12
Tartuffe
         C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître : 12
         La maison m'appartient, je le ferai connaître, 12
         Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours, 12
1560 Pour me chercher querelle, à ces lâches détours, 12
         Qu'on n'est pas où l'on pense en me faisant injure, 12
         Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture, 12
         Venger le Ciel qu'on blesse, et faire repentir 12
         Ceux qui parlent ici de me faire sortir. 12
Scène VIII
Elmire
1565 Quel est donc ce langage ? et qu'est-ce qu'il veut dire ? 12
Orgon
         Ma foi, je suis confus, et n'ai pas lieu de rire. 12
Elmire
         Comment ?
Orgon
         Je vois ma faute aux choses qu'il me dit,
         Et la donation m'embarrasse l'esprit. 12
Elmire
         La donation…
Orgon
         Oui, c'est une affaire faite
1570 Mais j'ai quelque autre chose encor qui m'inquiète. 12
Elmire
         Et quoi ?
Orgon
         Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt
         Si certaine cassette est encore là-haut. 12
Acte V
Scène première
Cléante
         Où voulez-vous courir ?
Orgon
         Las ! que sais-je ?
Cléante
         Il me semble
         Que l'on doit commencer par consulter ensemble 12
1575 Les choses qu'on peut faire en cet événement. 12
Orgon
         Cette cassette-là me trouble entièrement ; 12
         Plus que le reste encore elle me désespère. 12
Cléante
         Cette cassette est donc un important mystère ? 12
Orgon
         C'est un dépôt qu'Argas, cet ami que je plains, 12
1580 Lui-même, en grand secret, m'a mis entre les mains : 12
         Pour cela, dans sa fuite, il me voulut élire ; 12
         Et ce sont des papiers ; à ce qu'il m'a pu dire, 12
         Où sa vie et ses biens se trouvent attachés. 12
Cléante
         Pourquoi donc les avoir en d'autres mains lâchés ? 12
Orgon
1585 Ce fut par un motif de cas de conscience : 12
         J'allai droit à mon traître en faire confidence ; 12
         Et son raisonnement me vint persuader 12
         De lui donner plutôt la cassette à garder, 12
         Afin que, pour nier, en cas de quelque enquête, 12
1590 J'eusse d'un faux-fuyant, la faveur toute prête, 12
         Par où ma conscience eût pleine sûreté 12
         A faire des serments contre la vérité. 12
Cléante
         Vous voilà mal, au moins si j'en crois l'apparence ; 12
         Et la donation, et cette confidence, 12
1595 Sont, à vous en parler selon mon sentiment, 12
         Des démarches par vous faites légèrement. 12
         On peut vous mener loin avec de pareils gages ; 12
         Et cet homme sur vous ayant ces avantages, 12
         Le pousser est encor grande imprudence à vous, 12
1600 Et vous deviez chercher quelque biais plus doux. 12
Orgon
         Quoi ? sous un beau semblant de ferveur si touchante 12
         Cacher un cœur si double, une âme si méchante ! 12
         Et moi qui l'ai reçu gueusant et n'ayant rien… 12
         C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien : 12
1605 J'en aurai désormais une horreur effroyable. 12
         Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable. 12
Cléante
         Hé bien ! ne voilà pas de vos emportements ! 12
         Vous ne gardez en rien les doux tempéraments ; 12
         Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre, 12
1610 Et toujours d'un excès vous vous jetez dans l'autre. 12
         Vous voyez votre erreur, et vous avez connu 12
         Que par un zèle feint vous étiez prévenu ; 12
         Mais pour vous corriger, quelle raison demande 12
         Que vous alliez passer dans une erreur plus grande, 12
1615 Et qu'avecque le cœur d'un perfide vaurien 12
         Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ? 12
         Quoi ? parce qu'un fripon vous dupe avec audace 12
         Sous le pompeux éclat d'une austère grimace, 12
         Vous voulez que partout on soit fait comme lui, 12
1620 Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui ? 12
         Laissez aux libertins ces sottes conséquences ; 12
         Démêlez la vertu d'avec ses apparences, 12
         Ne hasardez jamais votre estime trop tôt, 12
         Et soyez pour cela dans le milieu qu'il faut : 12
1625 Gardez-vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture, 12
         Mais au vrai zèle aussi n'allez pas faire injure ; 12
         Et s'il vous faut tomber dans une extrémité, 12
         Péchez plutôt encor de cet autre côté. 12
Scène II
Damis
         Quoi ? mon père, est-il vrai qu'un coquin vous menace ? 12
1630 Qu'il n'est point de bienfait qu'en son âme il n'efface, 12
         Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux, 12
         Se fait de vos bontés des armes contre vous ? 12
Orgon
         Oui, mon fils, et j'en sens des douleurs non pareilles. 12
Damis
         Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles : 12
1635 Contre son insolence on ne doit point gauchir ; 12
         C'est à moi, tout d'un coup, de vous en affranchir, 12
         Et pour sortir d'affaire, il faut que je l'assomme. 12
Cléante
         Voilà tout justement parler en vrai jeune homme. 12
         Modérez, s'il vous plaît, ces transports éclatants : 12
1640 Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps 12
         Où par la violence on fait mal ses affaires. 12
Scène III
Madame Pernelle
         Qu'est-ce ? J'apprends ici de terribles mystères. 12
Orgon
         Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins, 12
         Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins. 12
1645 Je recueille avec zèle un homme en sa misère, 12
         Je le loge, et le tiens comme mon propre frère ; 12
         De bienfaits chaque jour il est par moi chargé ; 12
         Je lui donne ma fille et tout le bien que j'ai ; 12
         Et, dans le même temps, le perfide, l'infâme, 12
1650 Tente le noir dessein de suborner ma femme, 12
         Et non content encor de ces lâches essais, 12
         Il m'ose menacer de mes propres bienfaits, 12
         Et veut, à ma ruine, user des avantages 12
         Dont le viennent d'armer mes bontés trop peu sages, 12
1655 Me chasser de mes biens, où je l'ai transféré, 12
         Et me réduire au point d'où je l'ai retiré. 12
Dorine
         Le pauvre homme !
Madame Pernelle
         Mon fils, je ne puis du tout croire
         Qu'il ait voulu commettre une action si noire. 12
Orgon
         Comment ?
Madame Pernelle
         Les gens de bien sont enviés toujours.
Orgon
1660 Que voulez-vous donc dire avec votre discours, 12
         Ma mère ?
Madame Pernelle
         Que chez vous on vit d'étrange sorte,
         Et qu'on ne sait que trop la haine qu'on lui porte. 12
Orgon
         Qu'a cette haine à faire avec ce qu'on vous dit ? 12
Madame Pernelle
         Je vous l'ai dit cent fois quand vous étiez petit : 12
1665 La vertu dans le monde est toujours poursuivie ; 12
         Les envieux mourront, mais non jamais l'envie. 12
Orgon
         Mais que fait ce discours aux choses d'aujourd'hui ? 12
Madame Pernelle
         On vous aura forgé cent sots contes de lui. 12
Orgon
         Je vous ai dit déjà que j'ai vu tout moi-même. 12
Madame Pernelle
1670 Des esprits médisants la malice est extrême. 12
Orgon
         Vous me feriez damner, ma mère. Je vous di 12
         Que j'ai vu de mes yeux un crime si hardi. 12
Madame Pernelle
         Les langues ont toujours du venin à répandre, 12
         Et rien n'est ici-bas qui s'en puisse défendre. 12
Orgon
1675 C'est tenir un propos de sens bien dépourvu. 12
         Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, 12
         Ce qu'on appelle vu : faut-il vous le rebattre 12
         Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre ? 12
Madame Pernelle
         Mon Dieu, le plus souvent l'apparence déçoit : 12
1680 Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit. 12
Orgon
         J'enrage.
Madame Pernelle
         Aux faux soupçons la nature est sujette,
         Et c'est souvent à mal que le bien s'interprète. 12
Orgon
         Je dois interpréter à charitable soin 12
         Le desir d'embrasser ma femme ?
Madame Pernelle
         Il est besoin,
1685 Pour accuser les gens, d'avoir de justes causes ; 12
         Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses. 12
Orgon
         Hé, diantre ! le moyen de m'en assurer mieux ? 12
         Je devois donc, ma mère, attendre qu'à mes yeux 12
         Il eût… Vous me feriez dire quelque sottise. 12
Madame Pernelle
1690 Enfin d'un trop pur zèle on voit son âme éprise ; 12
         Et je ne puis du tout me mettre dans l'esprit 12
         Qu'il ait voulu tenter les choses que l'on dit. 12
Orgon
         Allez, je ne sais pas, si vous n'étiez ma mère, 12
         Ce que je vous dirois, tant je suis en colère. 12
Dorine
1695 Juste retour, Monsieur, des choses d'ici-bas : 12
         Vous ne vouliez point croire, et l'on ne vous croit pas. 12
Cléante
         Nous perdons des moments en bagatelles pures, 12
         Qu'il faudroit employer à prendre des mesures. 12
         Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point. 12
Damis
1700 Quoi ? son effronterie iroit jusqu'à ce point ? 12
Elmire
         Pour moi, je ne crois pas cette instance possible, 12
         Et son ingratitude est ici trop visible. 12
Cléante
         Ne vous y fiez pas : il aura des ressorts 12
         Pour donner contre vous raison à ses efforts ; 12
1705 Et sur moins que cela, le poids d'une cabale 12
         Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale. 12
         Je vous le dis encore : armé de ce qu'il a, 12
         Vous ne deviez jamais le pousser jusque-là. 12
Orgon
         Il est vrai ; mais qu'y faire ? A l'orgueil de ce traître, 12
1710 De mes ressentiments je n'ai pas été maître. 12
Cléante
         Je voudrois, de bon cœur, qu'on pût entre vous deux 12
         De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds. 12
Elmire
         Si j'avois su qu'en main il a de telles armes, 12
         Je n'aurois pas donné matière à tant d'alarmes, 12
         Et mes…
Orgon
1715 Que veut cet homme ? Allez tôt le savoir.
         Je suis bien en état que l'on me vienne voir ! 12
Scène IV
Monsieur Loyal
         Bonjour, ma chère sœur ; faites, je vous supplie, 12
         Que je parle à Monsieur.
Dorine
         Il est en compagnie,
         Et je doute qu'il puisse à présent voir quelqu'un. 12
Monsieur Loyal
1720 Je ne suis pas pour être en ces lieux importun. 12
         Mon abord n'aura rien, je crois, qui lui déplaise ; 12
         Et je viens pour un fait dont il sera bien aise. 12
Dorine
         Votre nom ?
Monsieur Loyal
         Dites-lui seulement que je vien
         De la part de Monsieur Tartuffe, pour son bien. 12
Dorine
1725 C'est un homme qui vient, avec douce manière, 12
         De la part de Monsieur Tartuffe, pour affaire 12
         Dont vous serez, dit-il, bien aise.
Cléante
         Il vous faut voir
         Ce que c'est que cet homme, et ce qu'il peut vouloir. 12
Orgon
         Pour nous raccommoder il vient ici peut-être : 12
1730 Quels sentiments aurai-je à lui faire paraître ? 12
Cléante
         Votre ressentiment ne doit point éclater ; 12
         Et s'il parle d'accord, il le faut écouter. 12
Monsieur Loyal
         Salut, Monsieur. Le Ciel perde qui vous veut nuire, 12
         Et vous soit favorable autant que je desire ! 12
Orgon
1735 Ce doux début s'accorde avec mon jugement, 12
         Et présage déjà quelque accommodement. 12
Monsieur Loyal
         Toute votre maison m'a toujours été chère, 12
         Et j'étois serviteur de Monsieur votre père. 12
Orgon
         Monsieur, j'ai grande honte et demande pardon 12
1740 D'être sans vous connoître ou savoir votre nom. 12
Monsieur Loyal
         Je m'appelle Loyal, natif de Normandie, 12
         Et suis huissier à verge, en dépit de l'envie. 12
         J'ai depuis quarante ans, grâce au Ciel, le bonheur 12
         D'en exercer la charge avec beaucoup d'honneur ; 12
1745 Et je vous viens, Monsieur, avec votre licence, 12
         Signifier l'exploit de certaine ordonnance… 12
Orgon
         Quoi ? vous êtes ici… ?
Monsieur Loyal
         Monsieur, sans passion :
         Ce n'est rien seulement qu'une sommation, 12
         Un ordre de vuider d'ici, vous et les vôtres, 12
1750 Mettre vos meubles hors, et faire place à d'autres, 12
         Sans délai ni remise, ainsi que besoin est… 12
Orgon
         Moi, sortir de céans ?
Monsieur Loyal
         Oui, Monsieur, s'il vous plaît.
         La maison à présent, comme savez de reste, 12
         Au bon Monsieur Tartuffe appartient sans conteste. 12
1755 De vos biens désormais il est maître et seigneur, 12
         En vertu d'un contrat duquel je suis porteur : 12
         Il est en bonne forme, et l'on n'y peut rien dire. 12
Damis
         Certes cette impudence est grande, et je l'admire. 12
Monsieur Loyal
         Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous ; 12
1760 C'est à Monsieur : il est et raisonnable et doux, 12
         Et d'un homme de bien il sait trop bien l'office, 12
         Pour se vouloir du tout opposer à justice. 12
Orgon
         Mais…
Monsieur Loyal
         Oui, Monsieur, je sais que pour un million
         Vous ne voudriez pas faire rébellion, 12
1765 Et que vous souffrirez, en honnête personne, 12
         Que j'exécute ici les ordres qu'on me donne. 12
Damis
         Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon, 12
         Monsieur l'huissier à verge, attirer le bâton. 12
Monsieur Loyal
         Faites que votre fils se taise ou se retire, 12
1770 Monsieur. J'aurois regret d'être obligé d'écrire, 12
         Et de vous voir couché dans mon procès-verbal. 12
Dorine
         Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal ! 12
Monsieur Loyal
         Pour tous les gens de bien j'ai de grandes tendresses, 12
         Et ne me suis voulu, Monsieur, charger des pièces 12
1775 Que pour vous obliger et vous faire plaisir, 12
         Que pour ôter par là le moyen d'en choisir 12
         Qui, n'ayant pas pour vous le zèle qui me pousse, 12
         Auroient pu procéder d'une façon moins douce. 12
Orgon
         Et que peut-on de pis que d'ordonner aux gens 12
         De sortir de chez eux ?
Monsieur Loyal
1780 On vous donne du temps,
         Et jusques à demain je ferai surséance 12
         A l'exécution, Monsieur, de l'ordonnance. 12
         Je viendrai seulement passer ici la nuit, 12
         Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit. 12
1785 Pour la forme, il faudra, s'il vous plaît, qu'on m'apporte, 12
         Avant que se coucher, les clefs de votre porte. 12
         J'aurai soin de ne pas troubler votre repos, 12
         Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos. 12
         Mais demain, du matin, il vous faut être habile 12
1790 A vuider de céans jusqu'au moindre ustensile : 12
         Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts, 12
         Pour vous faire service à tout mettre dehors. 12
         On n'en peut pas user mieux que je fais, je pense ; 12
         Et comme je vous traite avec grande indulgence, 12
1795 Je vous conjure aussi, Monsieur, d'en user bien, 12
         Et qu'au dû de ma charge on ne me trouble en rien. 12
Orgon
         Du meilleur de mon cœur je donnerois sur l'heure 12
         Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure, 12
         Et pouvoir, à plaisir, sur ce mufle assener 12
1800 Le plus grand coup de poing qui se puisse donner. 12
Cléante
         Laissez, ne gâtons rien.
Damis
         A cette audace étrange,
         J'ai peine à me tenir, et la main me démange. 12
Dorine
         Avec un si bon dos, ma foi, Monsieur Loyal, 12
         Quelques coups de bâton ne vous siéroient pas mal. 12
Monsieur Loyal
1805 On pourroit bien punir ces paroles infâmes, 12
         Mamie, et l'on décrète aussi contre les femmes. 12
Cléante
         Finissons tout cela, Monsieur : c'en est assez ; 12
         Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez. 12
Monsieur Loyal
         Jusqu'au revoir. Le Ciel vous tienne tous en joie ! 12
Orgon
1810 Puisse-t-il te confondre, et celui qui t'envoie ! 12
Scène V
Orgon
         Hé bien, vous le voyez, ma mère, si j'ai droit, 12
         Et vous pouvez juger du reste par l'exploit : 12
         Ses trahisons enfin vous sont-elles connues ? 12
Madame Pernelle
         Je suis toute ébaubie, et je tombe des nues ! 12
Dorine
1815 Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez, 12
         Et ses pieux desseins par là sont confirmés : 12
         Dans l'amour du prochain sa vertu se consomme ; 12
         Il sait que très-souvent les biens corrompent l'homme, 12
         Et, par charité pure, il veut vous enlever 12
1820 Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver. 12
Orgon
         Taisez-vous : c'est le mot qu'il vous faut toujours dire. 12
Cléante
         Allons voir quel conseil on doit vous faire élire. 12
Elmire
         Allez faire éclater l'audace de l'ingrat. 12
         Ce procédé détruit la vertu du contrat ; 12
1825 Et sa déloyauté va paroître trop noire, 12
         Pour souffrir qu'il en ait le succès qu'on veut croire. 12
Scène VI
Valère
         Avec regret, Monsieur, je viens vous affliger ; 12
         Mais je m'y vois contraint par le pressant danger. 12
         Un ami, qui m'est joint d'une amitié fort tendre, 12
1830 Et qui sait l'intérêt qu'en vous j'ai lieu de prendre, 12
         A violé pour moi, par un pas délicat, 12
         Le secret que l'on doit aux affaires d'État, 12
         Et me vient d'envoyer un avis dont la suite 12
         Vous réduit au parti d'une soudaine fuite. 12
1835 Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer 12
         Depuis une heure au Prince a su vous accuser, 12
         Et remettre en ses mains, dans les traits qu'il vous jette, 12
         D'un criminel d'État, l'importance cassette, 12
         Dont, au mépris, dit-il, du devoir d'un sujet, 12
1840 Vous avez conservé le coupable secret. 12
         J'ignore le détail du crime qu'on vous donne ; 12
         Mais un ordre est donné contre votre personne ; 12
         Et lui-même est chargé, pour mieux l'exécuter, 12
         D'accompagner celui qui vous doit arrêter. 12
Cléante
1845 Voilà ses droits armés ; et c'est par où le traître 12
         De vos biens qu'il prétend cherche à se rendre maître. 12
Orgon
         L'homme, est, je vous l'avoue, un méchant animal ! 12
Valère
         Le moindre amusement vous peut être fatal. 12
         J'ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte, 12
1850 Avec mille louis qu'ici je vous apporte. 12
         Ne perdons point de temps : le trait est foudroyant, 12
         Et ce sont de ces coups que l'on pare en fuyant. 12
         A vous mettre en lieu sûr je m'offre pour conduite, 12
         Et veux accompagner jusqu'au bout votre fuite. 12
Orgon
1855 Las ! que ne dois-je point à vos soins obligeants ! 12
         Pour vous en rendre grâce il faut un autre temps ; 12
         Et je demande au Ciel de m'être assez propice, 12
         Pour reconnoître un jour ce généreux service. 12
         Adieu : prenez le soin, vous autres…
Cléante
         Allez tôt :
1860 Nous songerons, mon frère, à faire ce qu'il faut. 12
Scène dernière
Tartuffe
         Tout beau, Monsieur, tout beau, ne courez point si vite : 12
         Vous n'irez pas fort loin pour trouver votre gîte, 12
         Et de la part du Prince on vous fait prisonnier. 12
Orgon
         Traître, tu me gardois ce trait pour le dernier ; 12
1865 C'est le coup, scélérat, par où tu m'expédies, 12
         Et voilà couronner toutes tes perfidies. 12
Tartuffe
         Vos injures n'ont rien à me pouvoir aigrir, 12
         Et je suis pour le Ciel appris à tout souffrir. 12
Cléante
         La modération est grande, je l'avoue. 12
Damis
1870 Comme du Ciel l'infâme impudemment se joue ! 12
Tartuffe
         Tous vos emportements ne sauroient m'émouvoir, 12
         Et je ne songe à rien qu'à faire mon devoir. 12
Mariane
         Vous avez de ceci grande gloire à prétendre, 12
         Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre. 12
Tartuffe
1875 Un emploi ne sauroit être que glorieux, 12
         Quand il part du pouvoir qui m'envoie en ces lieux. 12
Orgon
         Mais t'es-tu souvenu que ma main charitable, 12
         Ingrat, t'a retiré d'un état misérable ? 12
Tartuffe
         Oui, je sais quels secours j'en ai pu recevoir ; 12
1880 Mais l'intérêt du Prince est mon premier devoir ; 12
         De ce devoir sacré la juste violence 12
         Étouffe dans mon cœur toute reconnoissance, 12
         Et je sacrifierois à de si puissants nœuds 12
         Ami, femme, parents, et moi-même avec eux. 12
Elmire
         L'imposteur !
Dorine
1885 Comme il sait, de traîtresse manière,
         Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère ! 12
Cléante
         Mais s'il est si parfait que vous le déclarez, 12
         Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez, 12
         D'où vient que pour paroître il s'avise d'attendre 12
1890 Qu'à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre, 12
         Et que vous ne songez à l'aller dénoncer 12
         Que lorsque son honneur l'oblige à vous chasser ? 12
         Je ne vous parle point, pour devoir en distraire, 12
         Du don de tout son bien qu'il venoit de vous faire ; 12
1895 Mais le voulant traiter en coupable aujourd'hui, 12
         Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui ? 12
Tartuffe (A l'Exempt)
         Délivrez-moi, Monsieur, de la criaillerie, 12
         Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie. 12
L'exempt
         Oui, c'est trop demeurer sans doute à l'accomplir : 12
1900 Votre bouche à propos m'invite à le remplir ; 12
         Et pour l'exécuter, suivez-moi tout à l'heure 12
         Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure. 12
Tartuffe
         Qui ? moi, Monsieur ?
L'exempt
         Oui, vous.
Tartuffe
         Pourquoi donc la prison ?
L'exempt
         Ce n'est pas vous à qui j'en veux rendre raison. 12
(A Orgon.)
1905 Remettez-vous, Monsieur, d'une alarme si chaude. 12
         Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude, 12
         Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs, 12
         Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs. 12
         D'un fin discernement sa grande âme pourvue 12
1910 Sur les choses toujours jette une droite vue ; 12
         Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accès, 12
         Et sa ferme raison ne tombe en nul excès. 12
         Il donne aux gens de bien une gloire immortelle ; 12
         Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle, 12
1915 Et l'amour pour les vrais ne ferme point son cœur 12
         A tout ce que les faux doivent donner d'horreur. 12
         Celui-ci n'étoit pas pour le pouvoir surprendre, 12
         Et de pièges plus fins on le voit se défendre. 12
         D'abord il a percé, par ses vives clartés, 12
1920 Des replis de son cœur toutes les lâchetés. 12
         Venant vous accuser, il s'est trahi lui-même, 12
         Et par un juste trait de l'équité suprême, 12
         S'est découvert au Prince un fourbe renommé, 12
         Dont sous un autre nom il étoit informé ; 12
1925 Et c'est un long détail d'actions toutes noires 12
         Dont on pourroit former des volumes d'histoires. 12
         Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté 12
         Sa lâche ingratitude et sa déloyauté ; 12
         A ses autres horreurs il a joint cette suite, 12
1930 Et ne m'a jusqu'ici soumis à sa conduite 12
         Que pour voir l'impudence aller jusques au bout, 12
         Et vous faire par lui faire raison de tout. 12
         Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître, 12
         Il veut qu'entre vos mains je dépouille le traître. 12
1935 D'un souverain pouvoir, il brise les liens 12
         Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens, 12
         Et vous pardonne enfin cette offense secrète 12
         Où vous a d'un ami fait tomber la retraite ; 12
         Et c'est le prix qu'il donne au zèle qu'autrefois 12
1940 On vous vit témoigner en appuyant ses droits, 12
         Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense, 12
         D'une bonne action verser la récompense, 12
         Que jamais le mérite avec lui ne perd rien, 12
         Et que mieux que du mal il se souvient du bien. 12
Dorine
         Que le Ciel soit loué !
Madame Pernelle
1945 Maintenant je respire.
Elmire
         Favorable succès !
Mariane
         Qui l'auroit osé dire ?
Orgon (A Tartuffe.)
         Hé bien ! te voilà, traître…
Cléante
         Ah ! mon frère, arrêtez,
         Et ne descendez point à des indignités ; 12
         A son mauvais destin laissez un misérable, 12
1950 Et ne vous joignez point au remords qui l'accable : 12
         Souhaitez bien plutôt que son cœur en ce jour 12
         Au sein de la vertu fasse un heureux retour, 12
         Qu'il corrige sa vie en détestant son vice 12
         Et puisse du grand Prince adoucir la justice, 12
1955 Tandis qu'à sa bonté vous irez à genoux 12
         Rendre ce que demande un traitement si doux. 12
Orgon
         Oui, c'est bien dit : allons à ses pieds avec joie 12
         Nous louer des bontés que son cœur nous déploie. 12
         Puis, acquittés un peu de ce premier devoir, 12
1960 Aux justes soins d'un autre il nous faudra pourvoir, 12
         Et par un doux hymen couronner en Valère 12
         La flamme d'un amant généreux et sincère. 12
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