MOL13/MOL13
1666
PSYCHÉ
tragédie-ballet
PERSONNAGES du PROLOGUE
FLORE
VERTUMNE
dieu des jardins
PALÉMON
dieu des eaux
VÉNUS
L'AMOUR
Grâce
ÆGIALE
Grâce
PHÈNE
Grâce
NYMPHES
de la suite de Flore chantantes
DRYADES et SYLVAINS
de la suite de Vertumne dansants
SYLVAINS
chantants
DIEUX des FLEUVES
de la suite de Palémon dansants
DIEUX des FLEUVES
chantants
NAÏDADES
AMOURS
de la suite de Vénus dansants
PERSONNAGES DE LA TRAGI-COMÉDIE
JUPITER
VÉNUS
L'AMOUR
ÆGIALE
Grâce
PHÈNE
Grâce
PSYCHÉ
LE ROI
père de Psyché
AGLAURE
sœur de Psyché
CIDIPPE
sœur de Psyché
CLÉOMÈNE
prince amant de Psyché
AGÉNOR
prince amant de Psyché
LE ZÉPHIRE
LYCAS
Le DIEU d'un FLEUVE
PERSONNAGES du PREMIER INTERMÈDE
FEMME DÉSOLÉE
chantante
DEUX HOMMES AFFLIGÉS
chantants
HOMMES AFFLIGÉS
dansants
FEMMES DESOLÉES
dansantes
PERSONNAGES du DEUXIÈME INTERMÈDE
VULCAIN
CYCLOPES
FÉES DANSANTES
PERSONNAGES du TROISIÈME INTERMÈDE
un ZÉPHYRE
chantant
DEUX AMOURS
chantants
ZÉPHYRES
dansants
AMOURS
dansantes
PERSONNAGES du QUATRIÈME INTERMÈDE
FURIES
dansantes
LUTINS
faisant des sauts périlleux
PERSONNAGES du CINQUIÈME INTERMÈDE
APOLLON
Les MUSES
LES ARTS
travestis en bergers galants, dansants
BACCHUS
SILÈNE
DEUX SATYRES
DEUX SATYRES
ÆGIPANS
MÉNADES
dansantes
MONE
POLICHINELLES
MATASSINS
MARS
GUERRIERS
GUERRIERS
GUERRIERS
CHŒUR
PROLOGUE
La scène représente sur le devant un lieu champêtre, et dans l'enfoncement un rocher percé à jour, à travers duquel on voit la mer en éloignement.
La scène représente sur le devant un lieu champêtre, et dans l'enfoncement un rocher percé à jour, à travers duquel on voit la mer en éloignement.
Flore paraît au milieu du théâtre, accompagnée de Vertumne, dieu des arbres et des fruits, et de Palæmon, dieu des eaux. Chacun de ces dieux conduit une troupe de divinités ; l'un mène à sa suite des Dryades et des Sylvains ; et l'autre des Dieux des fleuves et des Naïades. Flore chante ce récit pour inviter Vénus à descendre en terre :
FLORE
         Ce n'est plus le temps de la guerre ; 8
         Le plus puissant des rois 6
         Interrompt ses exploits 6
         Pour donner la paix à la terre. 8
5 Descendez, mère des Amours, 8
         Venez nous donner de beaux jours. 8
Vertumne et Palæmon, avec les divinités qui les accompagnent, joignent leurs voix à celle de Flore, et chantent ces paroles.
VERTUMNE et PALÆMON Chœur des divinités de la terre et des eaux,
         Nous goûtons une paix profonde ; 8
         Les plus doux jeux sont ici-bas ; 8
         On doit ce repos plein d'appas 8
10 Au plus grand roi du monde. 6
         Descendez, mère des Amours, 8
         Venez nous donner de beaux jours. 8
Il se fait ensuite une entrée de ballet, composée de deux Dryades, quatre Sylvains, deux Fleuves et deux Naïades, après laquelle Vertumne et Palæmon chantent ce dialogue :
VERTUMNE
         Rendez-vous, beautés cruelles, 7
         Soupirez à votre tour. 7
PALÆMON
15 Voici la reine des belles, 7
         Qui vient inspirer l'amour. 7
VERTUMNE
         Un bel objet toujours sévère 8
         Ne se fait jamais bien aimer. 8
PALÆMON
         C'est la beauté qui commence de plaire ; 10
20 Mais la douceur achève de charmer. 10
VERTUMNE, PALAEMO Ils répètent ensemble ces derniers vers :
         C'est la beauté qui commence de plaire ; 10
         Mais la douceur achève de charmer. 10
VERTUMNE
         Souffrons tous qu'Amour nous blesse ; 7
         Languissons, puisqu'il le faut. 7
PALÆMON
25 Que sert un cœur sans tendresse ? 7
         Est-il un plus grand défaut ? 7
VERTUMNE
         Un bel objet toujours sévère 8
         Ne se fait jamais bien aimer. 8
PALÆMON
         C'est la beauté qui commence de plaire, 10
30 Mais la douceur achève de charmer. 10
Flore répond au dialogue de Vertumne et de Palæmon par ce menuet et les autres Divinités y mêlent leurs danses.
FLORE
         Est-on sage 3
         Dans le bel âge, 4
         Est-on sage 3
         De n'aimer pas ? 4
35 Que sans cesse 3
         L'on se presse 3
         De goûter les plaisirs ici-bas : 9
         La sagesse 3
         De la jeunesse, 4
40 C'est de savoir jouir de ses appas. 10
         L'amour charme 3
         Ceux qu'il désarme, 4
         L'Amour charme : 3
         Cédons-lui tous. 4
45 Notre peine 3
         Seroit vaine 3
         De vouloir résister à ses coups : 9
         Quelque chaîne 3
         Qu'un amant prenne, 4
50 La liberté n'a rien qui soit si doux. 10
Vénus descend du ciel dans une grande machine avec l'Amour son fils, et deux petites Grâces, nommés ÆGIALE et Phaène, et les Divinités de la terre et des eaux recommencent de joindre toutes leurs voix, et continuent par leurs danses de lui témoigner la joie qu'elles ressentent à son abord.
Chœur de toutes les Divinités de la terre et des eaux.
         Nous goûtons une paix profonde ; 8
         Les plus doux jeux sont ici-bas ; 8
         On doit ce repos plein d'appas 8
         Au plus grand roi du monde. 6
55 Descendez, mère des Amours, 8
         Venez nous donner de beaux jours. 8
VÉNUS, dans sa machine
         Cessez, cessez pour moi tous vos chants d'allégresse : 12
         De si rares honneurs ne m'appartiennent pas, 12
         Et l'hommage qu'ici votre bonté m'adresse 12
60 Doit être réservé pour de plus doux appas. 12
         C'est une trop vieille méthode 8
         De me venir faire sa cour ; 8
         Toutes les choses ont leur tour, 8
         Et Vénus n'est plus à la mode. 8
65 Il est d'autres attraits naissants 8
         Où l'on va porter ses encens ; 8
         Psyché, Psyché la belle, aujourd'hui tient ma place ; 12
         Déjà tout l'univers s'empresse à l'adorer, 12
         Et c'est trop que, dans ma disgrâce, 8
70 Je trouve encor quelqu'un qui me daigne honorer. 12
         On ne balance point entre nos deux mérites ; 12
         A quitter mon parti tout s'est licencié, 12
         Et du nombreux amas de Grâces favorites, 12
         Dont je traînais partout les soins et l'amitié, 12
75 Il ne m'en est resté que deux des plus petites, 12
         Qui m'accompagnent par pitié. 8
         Souffrez que ces demeures sombres 8
         Prêtent leur solitude aux troubles de mon cœur, 12
         Et me laissez parmi leurs ombres 8
80 Cacher ma honte et ma douleur. 8
Flore et les autres Déités se retirent, et Vénus avec sa suite sort de sa machine.)
ÆGIALE
         Nous ne savons, Déesse, comment faire, 10
         Dans ce chagrin qu'on voit vous accabler : 10
         Notre respect veut se taire, 7
         Notre zèle veut parler. 7
VÉNUS
85 Parlez, mais si vos soins aspirent à me plaire, 12
         Laissez tous vos conseils pour une autre saison, 12
         Et ne parlez de ma colère 8
         Que pour dire que j'ai raison. 8
         C'était là, c'était là la plus sensible offense 12
90 Que ma divinité pût jamais recevoir ; 12
         Mais j'en aurai la vengeance, 7
         Si les Dieux ont du pouvoir. 7
PHAÈNE
         Vous avez plus que nous de clartés, de sagesse, 12
         Pour juger ce qui peut être digne de vous : 12
95 Mais pour moi, j'aurais cru qu'une grande déesse 12
         Devrait moins se mettre en courroux. 8
VÉNUS
         Et c'est là la raison de ce courroux extrême : 12
         Plus mon rang a d'éclat, plus l'affront est sanglant ; 12
         Et si je n'étais pas dans ce degré suprême, 12
100 Le dépit de mon cœur serait moins violent. 12
         Moi, la fille du dieu qui lance le tonnerre, 12
         Mère du dieu qui fait aimer, 8
         Moi, les plus doux souhaits du ciel et de la terre, 12
         Et qui ne suis venue au jour que pour charmer, 12
105 Moi, qui par tout ce qui respire 8
         Ai vu de tant de vœux encenser mes autels, 12
         Et qui de la beauté, par des droits immortels, 12
         Ai tenu de tout temps le souverain empire, 12
         Moi, dont les yeux ont mis deux grandes déités 12
110 Au point de me céder le prix de la plus belle, 12
         Je me vois ma victoire et mes droits disputés 12
         Par une chétive mortelle ! 8
         Le ridicule excès d'un fol entêtement 12
         Va jusqu'à m'opposer une petite fille ! 12
115 Sur ses traits et les miens j'essuierai constamment 12
         Un téméraire jugement ! 8
         Et du haut des cieux où je brille, 8
         J'entendrai prononcer aux mortels prévenus : 12
         Elle est plus belle que Vénus ! 8
ÆGIALE
120 Voilà comme l'on fait, c'est le style des hommes : 12
         Ils sont impertinents dans leurs comparaisons. 12
PHAÈNE
         Ils ne sauraient louer, dans le siècle où nous sommes, 12
         Qu'ils n'outragent les plus grands noms. 8
VÉNUS
         Ah ! que de ces trois mots la rigueur insolente 12
125 Venge bien Junon et Pallas, 8
         Et console leurs cœurs de la gloire éclatante 12
         Que la fameuse pomme acquit à mes appas ! 12
         Je les vois s'applaudir de mon inquiétude, 12
         Affecter à toute heure un ris malicieux, 12
130 Et, d'un fixe regard, chercher avec étude 12
         Ma confusion dans mes yeux. 8
         Leur triomphante joie, au fort d'un tel outrage, 12
         Semble me venir dire, insultant mon courroux : 12
         Vante, vante, Vénus, les traits de ton visage ; 12
135 Au jugement d'un seul tu l'emportas sur nous ; 12
         Mais, par le jugement de tous, 8
         Une simple mortelle a sur toi l'avantage. 12
         Ah ! ce coup-là m'achève, il me perce le cœur, 12
         Je n'en puis plus souffrir les rigueurs sans égales ; 12
140 Et c'est trop de surcroît à ma vive douleur, 12
         Que le plaisir de mes rivales. 8
         Mon fils, si j'eus jamais sur toi quelque crédit, 12
         Et si jamais je te fus chère, 8
         Si tu portes un cœur à sentir le dépit 12
145 Qui trouble le cœur d'une mère 8
         Qui si tendrement te chérit, 8
         Emploie, emploie ici l'effort de ta puissance 12
         A soutenir mes intérêts, 8
         Et fais à Psyché par tes traits 8
150 Sentir les traits de ma vengeance. 8
         Pour rendre son cœur malheureux, 8
         Prends celui de tes traits le plus propre à me plaire, 12
         Le plus empoisonné de ceux 8
         Que tu lances dans ta colère. 8
155 Du plus bas, du plus vil, du plus affreux mortel 12
         Fais que jusqu'à la rage elle soit enflammée, 12
         Et qu'elle ait à souffrir le supplice cruel 12
         D'aimer et n'être point aimée. 8
L'AMOUR
         Dans le monde on n'entend que plaintes de l'Amour : 12
160 On m'impute partout mille fautes commises ; 12
         Et vous ne croiriez point le mal et les sottises 12
         Que l'on dit de moi chaque jour. 8
         Si pour servir votre colère … 8
VÉNUS
         Va, ne résiste point aux souhaits de ta mère ; 12
165 N'applique tes raisonnements 8
         Qu'à chercher les plus prompts moments 8
         De faire un sacrifice à ma gloire outragée. 12
         Pars, pour toute réponse à mes empressements, 12
         Et ne me revois point que je ne sois vengée. 12
L'Amour s'envole, et Vénus se retire avec les Grâces. La scène est changée en une grande ville, où l'on découvre, des deux côtés, des palais et des maisons de différents ordres d'architecture.
ACTE I
SCÈNE I
AGLAURE
170 Il est des maux, ma sœur, que le silence aigrit ; 12
         Laissons, laissons parler mon chagrin et le vôtre, 12
         Et de nos cœurs l'un à l'autre 7
         Exhalons le cuisant dépit : 8
         Nous nous voyons sœurs d'infortune, 8
175 Et la vôtre et la mienne ont un si grand rapport, 12
         Que nous pouvons mêler toutes les deux en une, 12
         Et dans notre juste transport, 8
         Murmurer à plainte commune 8
         Des cruautés de notre sort. 8
180 Quelle fatalité secrète, 8
         Ma sœur, soumet tout l'univers 8
         Aux attraits de notre cadette, 8
         Et de tant de princes divers 8
         Qu'en ces lieux la fortune jette, 8
185 N'en présente aucun à nos fers ? 8
         Quoi ? voir de toutes parts pour lui rendre les armes 12
         Les cœurs se précipiter, 7
         Et passer devant nos charmes 7
         Sans s'y vouloir arrêter ? 7
190 Quel sort ont nos yeux en partage, 8
         Et qu'est-ce qu'ils ont fait aux Dieux, 8
         De ne jouir d'aucun hommage 8
         Parmi tous ces tributs de soupirs glorieux 12
         Dont le superbe avantage 7
195 Fait triompher d'autres yeux ? 7
         Est-il pour nous, ma sœur, de plus rude disgrâce 12
         Que de voir tous les cœurs mépriser nos appas, 12
         Et l'heureuse Psyché jouir avec audace 12
         D'une foule d'amants attachés à ses pas ? 12
CIDIPPE
200 Ah ! ma sœur, c'est une aventure 8
         À faire perdre la raison ; 8
         Et tous les maux de la nature 8
         Ne sont rien en comparaison. 8
         Pour moi, j'en suis souvent jusqu'à verser des larmes ; 12
205 Tout plaisir, tout repos, par là m'est arraché ; 12
         Contre un pareil malheur ma constance est sans armes ; 12
         Toujours à ce chagrin mon esprit attaché 12
         Me tient devant les yeux la honte de nos charmes, 12
         Et le triomphe de Psyché. 8
210 La nuit, il m'en repasse une idée éternelle 12
         Qui sur toute chose prévaut ; 8
         Rien ne me peut chasser cette image cruelle, 12
         Et dès qu'un doux sommeil me vient délivrer d'elle, 12
         Dans mon esprit aussitôt 7
215 Quelque songe la rappelle, 7
         Qui me réveille en sursaut. 7
CIDIPPE
         Ma sœur, voilà mon martyre ; 7
         Dans vos discours je me vois, 7
         Et vous venez là de dire 7
220 Tout ce qui se passe en moi. 7
AGLAURE
         Mais encor, raisonnons un peu sur cette affaire. 12
         Quels charmes si puissants en elle sont épars, 12
         Et par où, dites-moi, du grand secret de plaire 12
         L'honneur est-il acquis à ses moindres regards ? 12
225 Que voit-on dans sa personne, 7
         Pour inspirer tant d'ardeurs ? 7
         Quel droit de beauté lui donne 7
         L'empire de tous les cœurs ? 7
         Elle a quelques attraits, quelque éclat de jeunesse, 12
230 On en tombe d'accord, je n'en disconviens pas ; 12
         Mais lui cède-t-on fort pour quelque peu d'aînesse, 12
         Et se voit-on sans appas ? 7
         Est-on d'une figure à faire qu'on se raille ? 12
         N'a-t-on point quelques traits et quelques agréments, 12
235 Quelque teint, quelques yeux, quelque air et quelque taille 12
         A pouvoir dans nos fers jeter quelques amants ? 12
         Ma sœur, faites-moi la grâce 7
         De me parler franchement : 7
         Suis-je faite d'un air, à votre jugement, 12
240 Que mon mérite au sien doive céder la place, 12
         Et dans quelque ajustement 7
         Trouvez-vous qu'elle m'efface ? 7
         Qui, vous ma sœur ? Nullement. 7
         Hier à la chasse, près d'elle, 7
245 Je vous regardai longtemps, 7
         Et, sans vous donner d'encens, 7
         Vous me parûtes plus belle. 7
         Mais moi, dites, ma sœur, sans me vouloir flatter, 12
         Sont-ce des visions que je me mets en tête, 12
250 Quand je me crois taillée à pouvoir mériter 12
         La gloire de quelque conquête ? 8
AGLAURE
         Vous, ma sœur, vous avez, sans nul déguisement, 12
         Tout ce qui peut causer une amoureuse flamme ; 12
         Vos moindres actions brillent d'un agrément 12
255 Dont je me sens toucher l'âme ; 7
         Et je serais votre amant, 7
         Si j'étais autre que femme. 7
CIDIPPE
         D'où vient donc qu'on la voit l'emporter sur nous deux. 12
         Qu'à ses premiers regards les cœurs rendent les armes, 12
260 Et que d'aucun tribut de soupirs et de vœux 12
         On ne fait honneur à nos charmes ? 8
AGLAURE
         Toutes les dames d'une voix 8
         Trouvent ses attraits peu de chose, 8
         Et du nombre d'amants qu'elle tient sous ses lois, 12
265 Ma sœur, j'ai découvert la cause. 8
CIDIPPE
         Pour moi, je la devine, et l'on doit présumer 12
         Qu'il faut que là-dessous soit caché du mystère : 12
         Ce secret de tout enflammer 8
         N'est point de la nature un effet ordinaire ; 12
270 L'art de la Thessalie entre dans cette affaire, 12
         Et quelque main a su sans doute lui former 12
         Un charme pour se faire aimer. 8
AGLAURE
         Sur un plus fort appui ma croyance se fonde, 12
         Et le charme qu'elle a pour attirer les cœurs, 12
275 C'est un air en tout temps désarmé de rigueurs, 12
         Des regards caressants que la bouche seconde, 12
         Un souris chargé de douceurs 8
         Qui tend les bras à tout le monde, 8
         Et ne vous promet que faveurs. 8
280 Notre gloire n'est plus aujourd'hui conservée, 12
         Et l'on n'est plus au temps de ces nobles fiertés, 12
         Qui, par un digne essai d'illustres cruautés, 12
         Voulaient voir d'un amant la constance éprouvée. 12
         De tout ce noble orgueil qui nous seyait si bien, 12
285 On est bien descendu dans le siècle où nous sommes, 12
         Et l'on en est réduite à n'espérer plus rien, 12
         A moins que l'on se jette à la tête des hommes. 12
CIDIPPE
         Oui, voilà le secret de l'affaire, et je vois 12
         Que vous le prenez mieux que moi. 8
290 C'est pour nous attacher à trop de bienséance, 12
         Qu'aucun amant, ma sœur, à nous ne veut venir, 12
         Et nous voulons trop soutenir 8
         L'honneur de notre sexe et de notre naissance. 12
         Les hommes maintenant aiment ce qui leur rit ; 12
295 L'espoir, plus que l'amour, est ce qui les attire, 12
         Et c'est par là que Psyché nous ravit 10
         Tous les amants qu'on voit sous son empire. 10
         Suivons, suivons l'exemple, ajustons-nous au temps, 12
         Abaissons-nous, ma sœur, à faire des avances, 12
300 Et ne ménageons plus de tristes bienséances 12
         Qui nous ôtent les fruits du plus beau de nos ans. 12
AGLAURE
         J'approuve la pensée, et nous avons matière 12
         D'en faire l'épreuve première 8
         Aux deux princes qui sont les derniers arrivés. 12
305 Il sont charmants, ma sœur, et leur personne entière 12
         Me … Les avez-vous observés ? 8
CIDIPPE
         Ah ! ma sœur, ils sont faits tous deux d'une manière, 12
         Que mon âme … Ce sont deux princes achevés. 12
AGLAURE
         Je trouve qu'on pourrait rechercher leur tendresse, 12
310 Sans se faire déshonneur. 7
CIDIPPE
         Je trouve que sans honte une belle princesse 12
         Leur pourrait donner son cœur. 7
SCÈNE II
AGLAURE
         Les voici tous deux, et j'admire 8
         Leur air et leur ajustement. 8
CIDIPPE
315 Ils ne démentent nullement 8
         Tout ce que nous venons de dire. 8
AGLAURE
         D'où vient, Princes, d'où vient que vous fuyez ainsi ? 12
         Prenez-vous l'épouvante en nous voyant paraître ? 12
CLÉOMÈNE
         On nous faisait croire qu'ici 8
320 La princesse Psyché, Madame, pourrait être. 12
AGLAURE
         Tous ces lieux n'ont-ils rien d'agréable pour vous, 12
         Si vous ne les voyez ornés de sa présence ? 12
AGÉNOR
         Ces lieux peuvent avoir des charmes assez doux ; 12
         Mais nous cherchons Psyché dans notre impatience. 12
CIDIPPE
325 Quelque chose de bien pressant 8
         Vous doit à la chercher pousser tous deux sans doute. 12
CLÉOMÈNE
         Le motif est assez puissant, 8
         Puisque notre fortune enfin en dépend toute. 12
AGLAURE
         Ce serait trop à nous que de nous informer 12
330 Du secret que ces mots nous peuvent enfermer. 12
CLÉOMÈNE
         Nous ne prétendons point en faire de mystère ; 12
         Aussi bien malgré nous paraîtrait-il au jour, 12
         Et le secret ne dure guère, 8
         Madame, quand c'est de l'amour. 8
CIDIPPE
335 Sans aller plus avant, Princes, cela veut dire 12
         Que vous aimez Psyché tous deux. 8
AGÉNOR
         Tous deux soumis à son empire, 8
         Nous allons de concert lui découvrir nos feux. 12
AGLAURE
         C'est une nouveauté sans doute assez bizarre, 12
340 Que deux rivaux si bien unis. 8
CLÉOMÈNE
         Il est vrai que la chose est rare, 8
         Mais non pas impossible à deux parfaits amis. 12
CIDIPPE
         Est-ce que dans ces lieux il n'est qu'elle de belle, 12
         Et n'y trouvez-vous point à séparer vos vœux ? 12
AGLAURE
345 Parmi l'éclat du sang, vos yeux n'ont-ils vu qu'elle 12
         A pouvoir mériter vos feux ? 8
CLÉOMÈNE
         Est-ce que l'on consulte au moment qu'on s'enflamme ? 12
         Choisit-on qui l'on veut aimer ? 8
         Et pour donner toute son âme, 8
350 Regarde-t-on quel droit on a de nous charmer ? 12
AGÉNOR
         Sans qu'on ait le pouvoir d'élire, 8
         On suit, dans une telle ardeur, 8
         Quelque chose qui nous attire, 8
         Et lorsque l'amour touche un cœur, 8
355 On n'a point de raisons à dire. 8
AGLAURE
         En vérité, je plains les fâcheux embarras 12
         Où je vois que vos cœurs se mettent : 8
         Vous aimez un objet dont les riants appas 12
         Mêleront des chagrins à l'espoir qu'ils vous jettent, 12
360 Et son cœur ne vous tiendra pas 8
         Tout ce que ses yeux vous promettent. 8
CIDIPPE
         L'espoir qui vous appelle au rang de ses amants 12
         Trouvera du mécompte aux douceurs qu'elle étale ; 12
         Et c'est pour essuyer de très fâcheux moments, 12
365 Que les soudains retours de son âme inégale. 12
AGLAURE
         Un clair discernement de ce que vous valez 12
         Nous fait plaindre le sort où cet amour vous guide, 12
         Et vous pouvez trouver tous deux, si vous voulez, 12
         Avec d'autant d'attraits, une âme plus solide. 12
CIDIPPE
370 Par un choix plus doux de moitié 8
         Vous pouvez de l'amour sauver votre amitié. 12
         Et l'on voit en vous deux un mérite si rare, 12
         Qu'un tendre avis veut bien prévenir par pitié 12
         Ce que votre cœur se prépare. 8
CLÉOMÈNE
375 Cet avis généreux fait pour nous éclater 12
         Des bontés qui nous touchent l'âme ; 8
         Mais le Ciel nous réduit à ce malheur, Madame, 12
         De ne pouvoir en profiter. 8
AGÉNOR
         Votre illustre pitié veut en vain nous distraire 12
380 D'un amour dont tous deux nous redoutons l'effet ; 12
         Ce que notre amitié, Madame, n'a pas fait, 12
         Il n'est rien qui le puisse faire. 8
CIDIPPE
         Il faut que le pouvoir de Psyché … La voici. 12
SCÈNE III
CIDIPPE
         Venez jouir, ma sœur, de ce qu'on vous apprête. 12
AGLAURE
385 Préparez vos attraits à recevoir ici 12
         Le triomphe nouveau d'une illustre conquête. 12
CIDIPPE
         Ces princes ont tous deux si bien senti vos coups, 12
         Qu'à vous le découvrir leur bouche se dispose. 12
PSYCHÉ
         Du sujet qui les tient si rêveurs parmi nous 12
390 Je ne me croyais pas la cause, 8
         Et j'aurais cru toute autre chose 8
         En les voyant parler à vous. 8
AGLAURE
         N'ayant ni beauté, ni naissance 8
         A pouvoir mériter leur amour et leurs soins, 12
395 Ils nous favorisent au moins 8
         De l'honneur de la confidence. 8
CLÉOMÈNE
         L'aveu qu'il nous faut faire à vos divins appas 12
         Est sans doute, Madame, un aveu téméraire ; 12
         Mais tant de cœurs près du trépas 8
400 Sont par de tels aveux forcés à vous déplaire, 12
         Que vous êtes réduite à ne les punir pas 12
         Des foudres de votre colère. 8
         Vous voyez en nous deux amis 8
         Qu'un doux rapport d'humeurs sut joindre dès l'enfance ; 12
405 Et ces tendres liens se sont vus affermis 12
         Par cent combats d'estime et de reconnaissance. 12
         Du Destin ennemi les assauts rigoureux, 12
         Les mépris de la mort, et l'aspect des supplices, 12
         Par d'illustres éclats de mutuels offices, 12
410 Ont de notre amitié signalé les beaux nœuds : 12
         Mais à quelques essais qu'elle se soit trouvée, 12
         Son grand triomphe est en ce jour, 8
         Et rien ne fait tant voir sa constance éprouvée, 12
         Que de se conserver au milieu de l'amour. 12
415 Oui, malgré tant d'appas, son illustre constance 12
         Aux lois qu'elle nous fait a soumis tous nos vœux ; 12
         Elle vient d'une douce et pleine déférence 12
         Remettre à votre choix le succès de nos feux ; 12
         Et, pour donner un poids à notre concurrence 12
420 Qui des raisons d'État entraîne la balance 12
         Sur le choix de l'un de nous deux, 8
         Cette même amitié s'offre, sans répugnance, 12
         D'unir nos deux États au sort du plus heureux. 12
AGÉNOR
         Oui, de ces deux États, Madame, 8
425 Que sous votre heureux choix nous nous offrons d'unir, 12
         Nous voulons faire à notre flamme 8
         Un secours pour vous obtenir. 8
         Ce que pour ce bonheur, près du Roi votre père, 12
         Nous nous sacrifions tous deux 8
430 N'a rien de difficile à nos cœurs amoureux, 12
         Et c'est au plus heureux faire un don nécessaire 12
         D'un pouvoir dont le malheureux 8
         Madame, n'aura plus affaire. 8
PSYCHÉ
         Le choix que vous m'offrez, Princes, montre à mes yeux 12
435 De quoi remplir les vœux de l'âme la plus fière, 12
         Et vous me le parez tous deux d'une manière 12
         Qu'on ne peut rien offrir qui soit plus précieux. 12
         Vos feux, votre amitié, votre vertu suprême, 12
         Tout me relève en vous l'offre de votre foi, 12
440 Et j'y vois un mérite à s'opposer lui-même 12
         A ce que vous voulez de moi. 8
         Ce n'est pas à mon cœur qu'il faut que je défère 12
         Pour entrer sous de tels liens ; 8
         Ma main, pour se donner, attend l'ordre d'un père, 12
445 Et mes sœurs ont des droits qui vont devant les miens. 12
         Mais si l'on me rendait sur mes vœux absolue, 12
         Vous y pourriez avoir trop de part à la fois, 12
         Et toute mon estime entre vous suspendue 12
         Ne pourrait sur aucun laisser tomber mon choix. 12
450 A l'ardeur de votre poursuite 8
         Je répondrais assez de mes vœux les plus doux ; 12
         Mais c'est parmi tant de mérite 8
         Trop que deux cœurs pour moi, trop peu qu'un cœur pour vous. 12
         De mes plus doux souhaits j'aurais l'âme gênée 12
455 A l'effort de votre amitié, 8
         Et j'y vois l'un de vous prendre une destinée 12
         A me faire trop de pitié. 8
         Oui, Princes, à tous ceux dont l'amour suit le vôtre 12
         Je vous préférerais tous deux avec ardeur ; 12
460 Mais je n'aurais jamais le cœur 8
         De pouvoir préférer l'un de vous deux à l'autre. 12
         À celui que je choisirais 8
         Ma tendresse ferait un trop grand sacrifice, 12
         Et je m'imputerais à barbare injustice 12
465 Le tort qu'à l'autre je ferais. 8
         Oui, tous deux vous brillez de trop de grandeur d'âme, 12
         Pour en faire aucun malheureux, 8
         Et vous devez chercher dans l'amoureuse flamme 12
         Le moyen d'être heureux tous deux. 8
470 Si votre cœur me considère 8
         Assez pour me souffrir de disposer de vous, 12
         J'ai deux sœurs capables de plaire, 8
         Qui peuvent bien vous faire un destin assez doux, 12
         Et l'amitié me rend leur personne assez chère, 12
475 Pour vous souhaiter leurs époux. 8
CLÉOMÈNE
         Un cœur dont l'amour est extrême 8
         Peut-il bien consentir, hélas ! 8
         D'être donné par ce qu'il aime ? 8
         Sur nos deux cœurs, Madame, à vos divins appas 12
480 Nous donnons un pouvoir suprême ; 8
         Disposez-en pour le trépas, 8
         Mais pour une autre que vous-même 8
         Ayez cette bonté de n'en disposer pas. 12
AGÉNOR
         Aux Princesses, Madame, on ferait trop d'outrage, 12
485 Et c'est pour leurs attraits un indigne partage 12
         Que les restes d'une autre ardeur : 8
         Il faut d'un premier feu la pureté fidèle, 12
         Pour aspirer à cet honneur 8
         Où votre bonté nous appelle, 8
490 Et chacune mérite un cœur 8
         Qui n'ait soupiré que pour elle. 8
AGLAURE
         Il me semble, sans nul courroux, 8
         Qu'avant que de vous en défendre, 8
         Princes, vous deviez bien attendre 8
495 Qu'on se fût expliqué sur vous. 8
         Nous croyez-vous un cœur si facile et si tendre ? 12
         Et lorsqu'on parle ici de vous donner à nous, 12
         Savez-vous si l'on veut vous prendre ? 8
CIDIPPE
         Je pense que l'on a d'assez hauts sentiments 12
500 Pour refuser un cœur qu'il faut qu'on sollicite, 12
         Et qu'on ne veut devoir qu'à son propre mérite 12
         La conquête de ses amants. 8
PSYCHÉ
         J'ai cru pour vous, mes sœurs, une gloire assez grande, 12
         Si la possession d'un mérite si haut … 12
SCÈNE IV
LYCAS
         Ah ! Madame !
PSYCHÉ
         Qu'as-tu ?
LYCAS
         Le Roi …
PSYCHÉ
         Quoi ?
LYCAS
505 Vous demande.
PSYCHÉ
         De ce trouble si grand que faut-il que j'attende ? 12
LYCAS
         Vous ne le saurez que trop tôt. 8
PSYCHÉ
         Hélas ! Que pour le Roi tu me donnes à craindre ! 12
LYCAS
         Ne craignez que pour vous, c'est vous que l'on doit plaindre. 12
PSYCHÉ
510 C'est pour louer le Ciel et me voir hors d'effroi 12
         De savoir que je n'aie à craindre que pour moi. 12
         Mais apprends-moi, Lycas, le sujet qui te touche. 12
LYCAS
         Souffrez que j'obéisse à qui m'envoie ici, 12
         Madame, et qu'on vous laisse apprendre de sa bouche 12
515 Ce qui peut m'affliger ainsi. 8
PSYCHÉ
         Allons savoir sur quoi l'on craint tant ma faiblesse. 12
SCÈNE V
AGLAURE
         Si ton ordre n'est pas jusqu'à nous étendu, 12
         Dis-nous quel grand malheur nous couvre ta tristesse. 12
LYCAS
         Hélas ! ce grand malheur dans la cour répandu, 12
520 Voyez-le vous-même, Princesse, 8
         Dans l'oracle qu'au Roi les Destins ont rendu. 12
         Voici ses propres mots, que la douleur, Madame, 12
         A gravés au fond de mon âme : 8
         Que l'on ne pense nullement 8
525 À vouloir de Psyché conclure l'hyménée ; 12
         Mais qu'au sommet d'un mont elle soit promptement 12
         En pompe funèbre menée, 8
         Et que de tous abandonnée, 8
         Pour époux elle attende en ces lieux constamment 12
530 Un monstre dont on a la vue empoisonnée, 12
         Un serpent qui répand son venin en tous lieux, 12
         Et trouble dans sa rage et la terre et les cieux. 12
         Après un arrêt si sévère, 8
         Je vous quitte, et vous laisse à juger entre vous 12
535 Si par de plus cruels et plus sensibles coups 12
         Tous les Dieux nous pouvaient expliquer leur colère. 12
SCÈNE VI
CIDIPPE
         Ma sœur, que sentez-vous à ce soudain malheur 12
         Où nous voyons Psyché par les Destins plongée ? 12
AGLAURE
         Mais vous, que sentez-vous, ma sœur ? 8
CIDIPPE
540 A ne vous point mentir, je sens que dans mon cœur 12
         Je n'en suis pas trop affligée. 8
AGLAURE
         Moi, je sens quelque chose au mien 8
         Qui ressemble assez à la joie. 8
         Allons, le Destin nous envoie 8
545 Un mal que nous pouvons regarder comme un bien. 12
PREMIER INTERMÈDE
La scène est changée en des rochers affreux, et fait voir en éloignement une effroyable de solitude.
C'est dans ce désert que Psyché doit être exposée, pour obéir à l'oracle. Une troupe de personnes affligées y viennent déplorer sa disgrâce. Une partie de cette troupe désolée témoigne sa pitié par des plaintes touchantes, et par des concerts lugubres, et l'autre exprime sa désolation par une danse pleine de toutes les marques du plus violent désespoir.
Plaintes en italien chantées par une femme désolée, et deux hommes affligés
Femme désolée
         Deh ! piangete al pianto mio,
         Sassi duri, antiche selve,
         Lagrimate, fonti e belve,
         D'un bel voto il fato rio.
Premier homme affligé
550 Ahi dolore !
Second homme affligé
         Ahi martire !
Premier homme affligé
         Cruda morte,
Second homme affligé
         Empia sorte,
Tous trois
         Che condanni a morir tanta beltà !
555 Cieli, stelle, ahi crudeltà !
Second homme affligé
         Com'esser può fra voi, o Numi eterni,
         Chi voglia estinta una beltà innocente ?
         Ahi ! che tanto rigor, Cielo inclemente,
         Vince di crudeltà gli stessi Inferni.
Premier homme affligé
560 Nume fiero !
Second homme affligé
         Dio severo !
Ensemble
         Perchè tanto rigor
         Contro innocente cor ?
         Ahi ! sentenza inudita,
565 Dar morte à la beltà, ch'altrui dà vità !
Femme désolée
         Ahi ! ch'indarno si tarda !
         Non resiste a li Dei mortale affetto ;
         Alto impero ne sforza :
         Ove commanda il Ciel, l'uom cede a forza.
Premier homme affligé
570 Ahi dolore !
Ces plaintes sont entrecoupées et finies par une entrée de ballet de huit personnes affligées.
ACTE II
SCÈNE I
PSYCHÉ
         De vos larmes, Seigneur, la source m'est bien chère : 12
         Mais c'est trop aux bontés que vous avez pour moi 12
         Que de laisser régner les tendresses de père 12
         Jusque dans les yeux d'un grand roi. 8
575 Ce qu'on vous voit ici donner à la nature 12
         Au rang que vous tenez, Seigneur, fait trop d'injure, 12
         Et j'en dois refuser les touchantes faveurs : 12
         Laissez moins sur votre sagesse 8
         Prendre d'empire à vos douleurs, 8
580 Et cessez d'honorer mon destin par des pleurs 12
         Qui dans le cœur d'un roi montrent de la faiblesse. 12
LE ROI
         Ah ! ma fille, à ces pleurs laisse mes yeux ouverts ; 12
         Mon deuil est raisonnable, encor qu'il soit extrême ; 12
         Et lorsque pour toujours on perd ce que je perds, 12
585 La sagesse, crois-moi, peut pleurer elle-même. 12
         En vain l'orgueil du diadème 8
         Veut qu'on soit insensible à ces cruels revers, 12
         En vain de la raison les secours sont offerts, 12
         Pour vouloir d'un œil sec voir mourir ce qu'on aime : 12
590 L'effort en est barbare aux yeux de l'univers, 12
         Et c'est brutalité plus que vertu suprême 12
         Je ne veux point dans cette adversité 10
         Parer mon cœur d'insensibilité, 10
         Et cacher l'ennui qui me touche : 8
595 Je renonce à la vanité 8
         De cette dureté farouche 8
         Que l'on appelle fermeté. 8
         Et de quelque façon qu'on nomme 8
         Cette vive douleur dont je ressens les coups, 12
600 Je veux bien l'étaler, ma fille, aux yeux de tous, 12
         Et dans le cœur d'un roi montrer le cœur d'un homme. 12
PSYCHÉ
         Je ne mérite pas cette grande douleur : 12
         Opposez, opposez un peu de résistance 12
         Aux droits qu'elle prend sur un cœur 8
605 Dont mille événements ont marqué la puissance. 12
         Quoi ? faut-il que pour moi vous renonciez, Seigneur, 12
         A cette royale constance 8
         Dont vous avez fait voir dans les coups du malheur 12
         Une fameuse expérience ? 8
LE ROI
610 La constance est facile en mille occasions. 12
         Toutes les révolutions 8
         Où nous peut exposer la fortune inhumaine, 12
         La perte des grandeurs, les persécutions, 12
         Le poison de l'envie, et les traits de la haine, 12
615 N'ont rien que ne puissent sans peine 8
         Braver les résolutions 8
         D'une âme où la raison est un peu souveraine ; 12
         Mais ce qui porte des rigueurs 8
         A faire succomber les cœurs 8
620 Sous le poids des douleurs amères, 8
         Ce sont, ce sont les rudes traits 8
         De ces fatalités sévères 8
         Qui nous enlèvent pour jamais 8
         Les personnes qui nous sont chères. 8
625 La raison contre de tels coups 8
         N'offre point d'armes secourables ; 8
         Et voilà des Dieux en courroux 8
         Les foudres les plus redoutables 8
         Qui se puissent lancer sur nous. 8
PSYCHÉ
630 Seigneur, une douceur ici vous est offerte : 12
         Votre hymen a reçu plus d'un présent des Dieux, 12
         Et, par une faveur ouverte, 8
         Ils ne vous ôtent rien, en m'ôtant à vos yeux, 12
         Dont ils n'aient pris le soin de réparer la perte. 12
635 Il vous reste de quoi consoler vos douleurs ; 12
         Et cette loi du Ciel que vous nommez cruelle 12
         Dans les deux Princesses mes sœurs 8
         Laisse à l'amitié paternelle 8
         Où placer toutes ses douceurs. 8
LE ROI
640 Ah ! de mes maux soulagement frivole ! 10
         Rien, rien ne s'offre à moi qui de toi me console ; 12
         C'est sur mes déplaisirs que j'ai les yeux ouverts, 12
         Et dans un destin si funeste 8
         Je regarde ce que je perds, 8
645 Et ne vois point ce qui me reste. 8
PSYCHÉ
         Vous savez mieux que moi qu'aux volontés des Dieux, 12
         Seigneur, il faut régler les nôtres, 8
         Et je ne puis vous dire, en ces tristes adieux, 12
         Que ce que beaucoup mieux vous pouvez dire aux autres. 12
650 Ces Dieux sont maîtres souverains 8
         Des présents qu'ils daignent nous faire : 8
         Ils ne les laissent dans nos mains 8
         Qu'autant de temps qu'il peut leur plaire : 8
         Lorsqu'ils viennent les retirer, 8
655 On n'a nul droit de murmurer 8
         Des grâces que leur main ne veut plus nous étendre. 12
         Seigneur, je suis un don qu'ils ont fait à vos vœux ; 12
         Et quand par cet arrêt ils veulent me reprendre, 12
         Ils ne vous ôtent rien que vous ne teniez d'eux, 12
660 Et c'est sans murmurer que vous devez me rendre. 12
LE ROI
         Ah ! cherche un meilleur fondement 8
         Aux consolations que ton cœur me présente, 12
         Et de la fausseté de ce raisonnement 12
         Ne fais point un accablement 8
665 A cette douleur si cuisante 8
         Dont je souffre ici le tourment. 8
         Crois-tu là me donner une raison puissante 12
         Pour ne me plaindre point de cet arrêt des Cieux ? 12
         Et dans le procédé des Dieux 8
670 Dont tu veux que je me contente, 8
         Une rigueur assassinante 8
         Ne paraît-elle pas aux yeux ? 8
         Vois l'état où ces Dieux me forcent à te rendre, 12
         Et l'autre où te reçut mon cœur infortuné : 12
675 Tu connaîtras par là qu'ils me viennent reprendre 12
         Bien plus que ce qu'ils m'ont donné. 8
         Je reçus d'eux en toi, ma fille, 8
         Un présent que mon cœur ne leur demandoit pas ; 12
         J'y trouvois alors peu d'appas, 8
680 Et leur en vis sans joie accroître ma famille. 12
         Mais mon cœur, ainsi que mes yeux, 8
         S'est fait de ce présent une douce habitude : 12
         J'ai mis quinze ans de soins, de veilles et d'étude 12
         A me le rendre précieux ; 8
685 Je l'ai paré de l'aimable richesse 10
         De mille brillantes vertus ; 8
         En lui j'ai renfermé par des soins assidus 12
         Tous les plus beaux trésors que fournit la sagesse ; 12
         A lui j'ai de mon âme attaché la tendresse ; 12
690 J'en ai fait de ce cœur le charme et l'allégresse, 12
         La consolation de mes sens abattus, 12
         Le doux espoir de ma vieillesse. 8
         Ils m'ôtent tout cela, ces Dieux, 8
         Et tu veux que je n'aie aucun sujet de plainte 12
695 Sur cet affreux arrêt dont je souffre l'atteinte ? 12
         Ah ! leur pouvoir se joue avec trop de rigueur 12
         Des tendresses de notre cœur : 8
         Pour m'ôter leur présent, leur fallait-il attendre 12
         Que j'en eusse fait tout mon bien ? 8
700 Ou plutôt, s'ils avaient dessein de le reprendre, 12
         N'eût-il pas été mieux de ne me donner rien ? 12
PSYCHÉ
         Seigneur, redoutez la colère 8
         De ces Dieux contre qui vous osez éclater. 12
LE ROI
         Après ce coup que peuvent-ils me faire ? 10
705 Ils m'ont mis en état de ne rien redouter. 12
PSYCHÉ
         Ah ! seigneur, je tremble des crimes 8
         Que je vous fais commettre, et je dois me haïr … 12
LE ROI
         Ah ! qu'ils souffrent du moins mes plaintes légitimes : 12
         Ce m'est assez d'effort que de leur obéir ; 12
710 Ce doit leur être assez que mon cœur t'abandonne 12
         Au barbare respect qu'il faut qu'on ait pour eux, 12
         Sans prétendre gêner la douleur que me donne 12
         L'épouvantable arrêt d'un sort si rigoureux. 12
         Mon juste désespoir ne saurait se contraindre ; 12
715 Je veux, je veux garder ma douleur à jamais, 12
         Je veux sentir toujours la perte que je fais, 12
         De la rigueur du Ciel je veux toujours me plaindre, 12
         Je veux jusqu'au trépas incessamment pleurer 12
         Ce que tout l'univers ne peut me réparer. 12
PSYCHÉ
720 Ah ! de grâce, Seigneur, épargnez ma faiblesse : 12
         J'ai besoin de constance en l'état où je suis ; 12
         Ne fortifiez point l'excès de mes ennuis 12
         Des larmes de votre tendresse ; 8
         Seuls, ils sont assez forts, et c'est trop pour mon cœur 12
725 De mon destin et de votre douleur. 10
LE ROI
         Oui, je dois t'épargner mon deuil inconsolable. 12
         Voici l'instant fatal de m'arracher de toi : 12
         Mais comment prononcer ce mot épouvantable ? 12
         Il le faut toutefois, le Ciel m'en fait la loi ; 12
730 Une rigueur inévitable 8
         M'oblige à te laisser en ce funeste lieu. 12
         Adieu : je vais … Adieu. 6
SCÈNE II
PSYCHÉ
         Suivez le Roi, mes sœurs : vous essuierez ses larmes, 12
         Vous adoucirez ses douleurs ; 8
735 Et vous l'accableriez d'alarmes 8
         Si vous vous exposiez encore à mes malheurs. 12
         Conservez-lui ce qui lui reste : 8
         Le serpent que j'attends peut vous être funeste, 12
         Vous envelopper dans mon sort, 8
740 Et me porter en vous une seconde mort. 12
         Le Ciel m'a seule condamnée 8
         A son haleine empoisonnée ; 8
         Rien ne saurait me secourir, 8
         Et je n'ai pas besoin d'exemple pour mourir. 12
AGLAURE
745 Ne nous enviez pas ce cruel avantage 12
         De confondre nos pleurs avec vos déplaisirs, 12
         De mêler nos soupirs à vos derniers soupirs : 12
         D'une tendre amitié souffrez ce dernier gage. 12
PSYCHÉ
         C'est vous perdre inutilement. 8
CIDIPPE
750 C'est en votre faveur espérer un miracle, 12
         Ou vous accompagner jusques au monument. 12
PSYCHÉ
         Que peut-on se promettre après un tel oracle ? 12
AGLAURE
         Un oracle jamais n'est sans obscurité : 12
         On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre 12
755 Et peut-être, après tout, n'en devez-vous attendre 12
         Que gloire et que félicité. 8
         Laissez-nous voir, ma sœur, par une digne issue, 12
         Cette frayeur mortelle heureusement déçue, 12
         Ou mourir du moins avec vous, 8
760 Si le Ciel à nos vœux ne se montre plus doux. 12
PSYCHÉ
         Ma sœur, écoutez mieux la voix de la nature 12
         Qui vous appelle auprès du Roi. 8
         Vous m'aimez trop, le devoir en murmure ; 10
         Vous en savez l'indispensable loi : 10
765 Un père vous doit être encor plus cher que moi. 12
         Rendez-vous toutes deux l'appui de sa vieillesse : 12
         Vous lui devez chacune un gendre et des neveux ; 12
         Mille rois à l'envi vous gardent leur tendresse, 12
         Mille rois à l'envi vous offriront leurs vœux. 12
770 L'oracle me veut seule, et seule aussi je veux 12
         Mourir, si je puis, sans faiblesse, 8
         Ou ne vous avoir pas pour témoins toutes deux 12
         De ce que, malgré moi, la nature m'en laisse. 12
AGLAURE
         Partager vos malheurs, c'est vous importuner ? 12
CIDIPPE
775 J'ose dire un peu plus, ma sœur, c'est vous déplaire ? 12
PSYCHÉ
         Non, mais enfin c'est me gêner, 8
         Et peut-être du Ciel redoubler la colère. 12
AGLAURE
         Vous le voulez, et nous partons. 8
         Daigne ce même Ciel, plus juste et moins sévère, 12
780 Vous envoyer le sort que nous vous souhaitons, 12
         Et que notre amitié sincère, 8
         En dépit de l'oracle et malgré vous, espère. 12
PSYCHÉ
         Adieu. C'est un espoir, ma sœur, et des souhaits 12
         Qu'aucun des Dieux ne remplira jamais. 10
SCÈNE III
PSYCHÉ, seule
785 Enfin, seule et toute à moi-même, 8
         Je puis envisager cet affreux changement 12
         Qui du haut d'une gloire extrême 8
         Me précipite au monument. 8
         Cette gloire était sans seconde, 8
790 L'éclat s'en répandait jusqu'aux deux bouts du monde ; 12
         Tout ce qu'il a de rois semblaient faits pour m'aimer ; 12
         Tous leur sujets me prenant pour déesse, 10
         Commençaient à m'accoutumer 8
         Aux encens qu'ils m'offraient sans cesse ; 8
795 Leurs soupirs me suivaient sans qu'il m'en coûtât rien ; 12
         Mon âme restait libre en captivant tant d'âmes, 12
         Et j'étais, parmi tant de flammes, 8
         Reine de tous les cœurs, et maîtresse du mien. 12
         O Ciel ! m'auriez-vous fait un crime 8
800 De cette insensibilité ? 8
         Déployez-vous sur moi tant de sévérité, 12
         Pour n'avoir à leurs vœux rendu que de l'estime ? 12
         Si vous m'imposiez cette loi 8
         Qu'il fallût faire un choix pour ne pas vous déplaire, 12
805 Puisque je ne pouvais le faire, 8
         Que ne le faisiez-vous pour moi ? 8
         Que ne m'inspiriez-vous ce qu'inspire à tant d'autres 12
         Le mérite, l'amour, et … Mais que vois-je ici ? 12
SCÈNE IV
CLÉOMÈNE
         Deux amis, deux rivaux, dont l'unique souci 12
810 Est d'exposer leurs jours pour conserver les vôtres. 12
PSYCHÉ
         Puis-je vous écouter, quand j'ai chassé deux sœurs ? 12
         Princes, contre le Ciel pensez-vous me défendre ? 12
         Vous livrer au serpent qu'ici je dois attendre, 12
         Ce n'est qu'un désespoir qui sied mal aux grands cœurs ; 12
815 Et mourir alors que je meurs, 8
         C'est accabler une âme tendre 8
         Qui n'a que trop de ses douleurs. 8
AGÉNOR
         Un serpent n'est pas invincible : 8
         Cadmus, qui n'aimait rien, défit celui de Mars. 12
820 Nous aimons, et l'Amour sait rendre tout possible 12
         Au cœur qui suit ses étendards, 8
         A la mains dont lui-même il conduit tous les dards. 12
PSYCHÉ
         Voulez-vous qu'il vous serve en faveur d'une ingrate 12
         Que tous ses traits n'ont pu toucher ? 8
825 Qu'il dompte sa vengeance au moment qu'elle éclate, 12
         Et vous aide à m'en arracher ? 8
         Quand même vous m'auriez servie, 8
         Quand vous m'auriez rendu la vie, 8
         Quel fruit espérez-vous de qui ne peut aimer ? 12
CLÉOMÈNE
830 Ce n'est point par l'espoir d'un si charmant salaire 12
         Que nous nous sentons animer ; 8
         Nous ne cherchons qu'à satisfaire 8
         Aux devoirs d'un amour qui n'ose présumer 12
         Que jamais, quoi qu'il puisse faire, 8
835 Il soit capable de vous plaire, 8
         Et digne de vous enflammer. 8
         Vivez, belle princesse, et vivez pour un autre : 12
         Nous le verrons d'un œil jaloux ; 8
         Nous en mourrons, mais d'un trépas plus doux 10
840 Que s'il nous falloit voir le vôtre ; 8
         Et si nous ne mourrons en vous sauvant le jour, 12
         Quelque amour qu'à nos yeux vous préfériez au nôtre, 12
         Nous voulons bien mourir de douleur et d'amour. 12
PSYCHÉ
         Vivez, Princes, vivez, et de ma destinée 12
845 Ne songez plus à rompre ou partager la loi : 12
         Je crois vous l'avoir dit, le Ciel ne veut que moi, 12
         Le Ciel m'a seule condamnée. 8
         Je pense ouïr déjà les mortels sifflements 12
         De son ministre qui s'approche ; 8
850 Ma frayeur me le peint, me l'offre à tous moments 12
         Et, maîtresse qu'elle est de tous mes sentiments, 12
         Elle me le figure au haut de cette roche. 12
         J'en tombe de foiblesse, et mon cœur abattu 12
         Ne soutient plus qu'à peine un reste de vertu. 12
855 Adieu, Princes, fuyez, qu'il ne vous empoisonne. 12
AGÉNOR
         Rien ne s'offre à nos yeux encor qui les étonne, 12
         Et quand vous vous peignez un si proche trépas, 12
         Si la force vous abandonne, 8
         Nous avons des cœurs et des bras 8
860 Que l'espoir n'abandonne pas. 8
         Peut-être qu'un rival a dicté cet oracle, 12
         Que l'or a fait parler celui qui l'a rendu : 12
         Ce ne seroit pas un miracle 8
         Que pour un dieu muet un homme eût répondu, 12
865 Et dans tous les climats on n'a que trop d'exemples 12
         Qu'il est ainsi qu'ailleurs des méchants dans les temples. 12
CLÉOMÈNE
         Laissez-nous opposer au lâche ravisseur, 12
         A qui le sacrilège indignement vous livre, 12
         Un amour qu'a le Ciel choisi pour défenseur 12
870 De la seule beauté pour qui nous voulons vivre. 12
         Si nous n'osons prétendre à sa possession, 12
         Du moins en son péril permettez-nous de suivre 12
         L'ardeur et les devoirs de notre passion. 12
PSYCHÉ
         Portez-les à d'autres moi-mêmes, 8
875 Princes, portez-les à mes sœurs, 8
         Ces devoirs, ces ardeurs extrêmes 8
         Dont pour moi sont remplis vos cœurs. 8
         Vivez pour elles quand je meurs ; 8
         Plaignez de mon destin les funestes rigueurs, 12
880 Sans leur donner en vous de nouvelles matières : 12
         Ce sont mes volontés dernières, 8
         Et l'on a reçu de tout temps 8
         Pour souveraines lois les ordres des mourants. 12
CLÉOMÈNE
         Princesse …
PSYCHÉ
         Encore un coup, Princes, vivez pour elles :
885 Tant que vous m'aimerez, vous devez m'obéir ; 12
         Ne me réduisez pas à vouloir vous haïr, 12
         Et vous regarder en rebelles, 8
         A force de m'être fidèles. 8
         Allez, laissez-moi seule expirer en ce lieu, 12
890 Où je n'ai plus de voix que pour vous dire adieu. 12
         Mais je sens qu'on m'enlève, et l'air m'ouvre une route 12
         D'où vous n'entendrez plus cette mourante voix. 12
         Adieu, Princes, adieu pour la dernière fois : 12
         Voyez si de mon sort vous pouvez être en doute. 12
Elle est enlevée en l'air par deux Zéphires.
AGÉNOR
895 Nous la perdons de vue. Allons tous deux chercher 12
         Sur le faîte de ce rocher, 8
         Prince, les moyens de la suivre. 8
CLÉOMÈNE
         Allons-y chercher ceux de ne lui point survivre. 12
SCÈNE V
L'AMOUR, en l'air.
         Allez mourir, rivaux d'un dieu jaloux, 10
900 Dont vous méritez le courroux, 8
         Pour avoir eu le cœur sensible aux mêmes charmes, 12
         Et toi, forge, Vulcain, mille brillants attraits, 12
         Pour orner un palais 6
         Où l'Amour de Psyché veut essuyer les larmes, 12
905 Et lui rendre les armes. 6
SECOND INTERMÈDE
La scène se change en une cour magnifique, ornée de colonnes de lapis enrichies de figures d'or, qui forment un palais pompeux et brillant, que l'Amour destine pour Psyché. Six Cyclopes, avec quatre Fées, y font une entrée de ballet, où ils achèvent, en cadence, quatre gros vases d'argent que les Fées leur ont apportés. Cette entrée est entrecoupée par ce récit de Vulcain, qu'il fait à deux reprises :
         Dépêchez, préparez ces lieux 8
         Pour le plus aimable des Dieux ; 8
         Que chacun pour lui s'intéresse, 8
         N'oubliez rien des soins qu'il faut : 8
910 Quand l'Amour presse, 4
         On n'a jamais fait assez tôt. 8
         L'Amour ne veut point qu'on diffère, 8
         Travaillez, hâtez-vous, 6
         Frappez, redoublez vos coups ; 7
915 Que l'ardeur de lui plaire 6
         Fasse vos soins les plus doux. 7
SECOND COUPLET
         Servez bien un dieu si charmant : 8
         Il se plaît dans l'empressement. 8
         Que chacun pour lui s'intéresse, 8
920 N'oubliez rien des soins qu'il faut : 8
         Quand l'Amour presse, 4
         On n'a jamais fait assez tôt. 8
         L'Amour ne veut point qu'on diffère, 8
         Travaillez, hâtez-vous, 6
925 Frappez, redoublez vos coups ; 7
         Que l'ardeur de lui plaire 6
         Fasse vos soins les plus doux. 7
ACTE III
SCÈNE I
ZÉPHIRE
         Oui, je me suis galamment acquitté 10
         De la commission que vous m'avez donnée, 12
930 Et du haut du rocher je l'ai, cette beauté, 12
         Par le milieu des airs doucement amenée. 12
         Dans ce beau palais enchanté, 8
         Où vous pouvez en liberté 8
         Disposer de sa destinée. 8
935 Mais vous me surprenez par ce grand changement 12
         Qu'en votre personne vous faites : 8
         Cette taille, ces traits, et cet ajustement 12
         Cachent tout à fait qui vous êtes, 8
         Et je donne aux plus fins à pouvoir en ce jour 12
940 Vous reconnaître pour l'Amour. 8
L'AMOUR
         Aussi, ne veux-je pas qu'on puisse me connaître : 12
         Je ne veux à Psyché découvrir que mon cœur, 12
         Rien que les beaux transports de cette vive ardeur 12
         Que ses doux charmes y font naître ; 8
945 Et pour en exprimer l'amoureuse langueur, 12
         Et cacher ce que je puis être 8
         Aux yeux qui m'imposent des lois, 8
         J'ai pris la forme que tu vois. 8
ZÉPHIRE
         En tout vous êtes un grand maître : 8
950 C'est ici que je le connois. 8
         Sous des déguisements de diverse nature 12
         On a vu les Dieux amoureux 8
         Chercher à soulager cette douce blessure 12
         Que reçoivent les cœurs de vos traits pleins de feux ; 12
955 Mais en bon sens vous l'emportez sur eux ; 10
         Et voilà la bonne figure 8
         Pour avoir un succès heureux 8
         Près de l'aimable sexe où l'on porte ses vœux. 12
         Oui, de ces formes-là l'assistance est bien forte ; 12
960 Et sans parler ni de rang, ni d'esprit, 10
         Qui peut trouver moyen d'être fait de la sorte 12
         Ne soupire guère à crédit. 8
L'AMOUR
         J'ai résolu, mon cher Zéphire, 8
         De demeurer ainsi toujours, 8
965 Et l'on ne peut le trouver à redire 10
         A l'aîné de tous les Amours. 8
         Il est temps de sortir de cette longue enfance 12
         Qui fatigue ma patience, 8
         Il est temps désormais que je devienne grand. 12
ZÉPHIRE
970 Fort bien, vous ne pouvez mieux faire, 8
         Et vous entrez dans un mystère 8
         Qui ne demande rien d'enfant. 8
L'AMOUR
         Ce changement sans doute irritera ma mère. 12
ZÉPHIRE
         Je prévois là-dessus quelque peu de colère. 12
975 Bien que les disputes des ans 8
         Ne doivent point régner parmi des Immortelles, 12
         Votre mère Vénus est de l'humeur des belles, 12
         Qui n'aiment point de grands enfants. 8
         Mais où je la trouve outragée, 8
980 C'est dans le procédé que l'on vous voit tenir ; 12
         Et c'est l'avoir étrangement vengée, 10
         Que d'aimer la beauté qu'elle voulait punir. 12
         Cette haine où ses vœux prétendent que réponde 12
         La puissance d'un fils que redoutent les Dieux … 12
L'AMOUR
985 Laissons cela, Zéphire, et me dis si tes yeux 12
         Ne trouvent pas Psyché la plus belle du monde ? 12
         Est-il rien sur la terre, est-il rien dans les Cieux 12
         Qui puisse lui ravir le titre glorieux 12
         De beauté sans seconde ? 6
990 Mais je la vois, mon cher Zéphire, 8
         Qui demeure surprise à l'éclat de ces lieux. 12
ZÉPHIRE
         Vous pouvez vous montrer pour finir son martyre, 12
         Lui découvrir son destin glorieux, 10
         Et vous dire entre vous tout ce que peuvent dire 12
995 Les soupirs, la bouche et les yeux. 8
         En confident discret je sais ce qu'il faut faire 12
         Pour ne pas interrompre un amoureux mystère. 12
SCÈNE II
PSYCHÉ
         Où suis-je ? Et dans un lieu que je croyais barbare 12
         Quelle savante main a bâti ce palais, 12
1000 Que l'art, que la nature pare 8
         De l'assemblage le plus rare 8
         Que l'œil puisse admirer jamais ? 8
         Tout rit, tout brille, tout éclate, 8
         Dans ces jardins, dans ces appartements, 10
1005 Dont les pompeux ameublements 8
         N'ont rien qui n'enchante et ne flatte ; 8
         Et de quelque côté que tournent mes frayeurs, 12
         Je ne vois sous mes pas que de l'or, ou des fleurs. 12
         Le Ciel auroit-il fait cet amas de merveilles 12
1010 Pour la demeure d'un serpent ? 8
         Et lorsque par leur vue il amuse et suspend 12
         De mon destin jaloux les rigueurs sans pareilles, 12
         Veut-il montrer qu'il s'en repent ? 8
         Non, non : c'est de sa haine, en cruautés féconde, 12
1015 Le plus noir, le plus rude trait, 8
         Qui, par une rigueur nouvelle et sans seconde, 12
         N'étale ce choix qu'elle a fait 8
         De ce qu'a de plus beau le monde, 8
         Qu'afin que je le quitte avec plus de regret. 12
1020 Que mon espoir est ridicule, 8
         S'il croit par là soulager mes douleurs ! 10
         Tout autant de moments que ma mort se recule 12
         Sont autant de nouveaux malheurs : 8
         Plus elle tarde, et plus de fois je meurs. 10
1025 Ne me fais plus languir, viens prendre ta victime, 12
         Monstre qui dois me déchirer. 8
         Veux-tu que je te cherche, et faut-il que j'anime 12
         Tes fureurs à me dévorer ? 8
         Si le Ciel veut ma mort, si ma vie est un crime, 12
1030 De ce peu qui m'en reste ose enfin t'emparer : 12
         Je suis lasse de murmurer 8
         Contre un châtiment légitime ; 8
         Je suis lasse de soupirer ; 8
         Viens, que j'achève d'expirer. 8
SCÈNE III
L'AMOUR
1035 Le voilà ce serpent, ce monstre impitoyable, 12
         Qu'un oracle étonnant pour vous a préparé, 12
         Et qui n'est pas peut-être à tel point effroyable 12
         Que vous vous l'êtes figuré. 8
PSYCHÉ
         Vous, Seigneur, vous seriez ce monstre dont l'oracle 12
1040 A menacé mes tristes jours, 8
         Vous qui semblez plutôt un dieu qui, par miracle, 12
         Daigne venir lui-même à mon secours ! 10
L'AMOUR
         Quel besoin de secours au milieu d'un empire 12
         Où tout ce qui respire 6
1045 N'attend que vos regards pour en prendre la loi, 12
         Où vous n'avez à craindre autre monstre que moi ? 12
PSYCHÉ
         Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte ! 12
         Et que s'il a quelque poison 8
         Une âme aurait peu de raison 8
1050 De hasarder la moindre plainte 8
         Contre une favorable atteinte 8
         Dont tout le cœur craindrait la guérison ! 10
         A peine je vous vois, que mes frayeurs cessées 12
         Laissent évanouir l'image du trépas, 12
1055 Et que je sens couler dans mes veines glacées 12
         Un je ne sais quel feu que je ne connais pas. 12
         J'ai senti de l'estime et de la complaisance, 12
         De l'amitié, de la reconnaissance ; 10
         De la compassion les chagrins innocents 12
1060 M'en ont fait sentir la puissance ; 8
         Mais je n'ai point encor senti ce que je sens. 12
         Je ne sais ce que c'est, mais je sais qu'il me charme, 12
         Que je n'en conçois point d'alarme ; 8
         Plus j'ai les yeux sur vous, plus je m'en sens charmer ; 12
1065 Tout ce que j'ai senti n'agissait point de même, 12
         Et je dirais que je vous aime, 8
         Seigneur, si je savais ce que c'est que d'aimer. 12
         Ne les détournez point, ces yeux qui m'empoisonnent, 12
         Ces yeux tendres, ces yeux perçant, mais amoureux, 12
1070 Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent. 12
         Hélas ! plus ils sont dangereux, 8
         Plus je me plais à m'attacher sur eux. 10
         Par quel ordre du Ciel, que je ne puis comprendre, 12
         Vous dis-je plus que je ne dois, 8
1075 Moi de qui la pudeur devrait du moins attendre 12
         Que vous m'expliquassiez le trouble où je vous vois ? 12
         Vous soupirez, Seigneur, ainsi que je soupire ; 12
         Vos sens comme les miens paraissent interdits ; 12
         C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire, 12
1080 Et cependant c'est moi qui vous le dis. 10
L'AMOUR
         Vous avez eu, Psyché, l'âme toujours si dure, 12
         Qu'il ne faut pas vous étonner 8
         Si, pour en réparer l'injure, 8
         L'Amour, en ce moment, se paye avec usure 12
1085 De ceux qu'elle a dû lui donner. 8
         Ce moment est venu qu'il faut que votre bouche 12
         Exhale des soupirs si longtemps retenus, 12
         Et qu'en vous arrachant à cette humeur farouche, 12
         Un amas de transports aussi doux qu'inconnus 12
1090 Aussi sensiblement tout à la fois vous touche, 12
         Qu'ils ont dû vous toucher durant tant de beaux jours 12
         Dont cette âme insensible a profané le cours. 12
PSYCHÉ
         N'aimer point, c'est donc un grand crime ! 8
L'AMOUR
         En souffrez-vous un rude châtiment ? 10
PSYCHÉ
1095 C'est punir assez doucement. 8
L'AMOUR
         C'est lui choisir sa peine légitime, 10
         Et se faire justice en ce glorieux jour 12
         D'un manquement d'amour par un excès d'amour. 12
PSYCHÉ
         Que n'ai-je été plus tôt punie ! 8
1100 J'y mets le bonheur de ma vie ; 8
         Je devrais en rougir, ou le dire plus bas, 12
         Mais le supplice a trop d'appas ; 8
         Permettez que tout haut je le die et redie. 12
         Je le dirais cent fois, et n'en rougirais pas. 12
1105 Ce n'est point moi qui parle, et de votre présence 12
         L'empire surprenant, l'aimable violence, 12
         Dès que je veux parler, s'empare de ma voix. 12
         C'est en vain qu'en secret ma pudeur s'en offense, 12
         Que le sexe et la bienséance 8
1110 Osent me faire d'autres lois ; 8
         Vos yeux de ma réponse eux-mêmes font le choix, 12
         Et ma bouche asservie à leur toute-puissance 12
         Ne me consulte plus sur ce que je me dois. 12
L'AMOUR
         Croyez, belle Psyché, croyez ce qu'ils vous disent, 12
1115 Ces yeux qui ne sont point jaloux ; 8
         Qu'à l'envi les vôtres m'instruisent 8
         De tout ce qui se passe en vous. 8
         Croyez-en ce cœur qui soupire, 8
         Et qui, tant que le vôtre y voudra repartir, 12
1120 Vous dira bien plus, d'un soupir, 8
         Que cent regards ne peuvent dire : 8
         C'est le langage le plus doux, 8
         C'est le plus fort, c'est le plus sûr de tous. 10
PSYCHÉ
         L'intelligence en étoit due 8
1125 A nos cœurs, pour les rendre également contents : 12
         J'ai soupiré, vous m'avez entendue ; 10
         Vous soupirez, je vous entends, 8
         Mais ne me laissez plus en doute, 8
         Seigneur, et dites-moi si par la même route, 12
1130 Après moi, le Zéphire ici vous a rendu, 12
         Pour me dire ce que j'écoute. 8
         Quand j'y suis arrivé, étiez-vous attendu ? 12
         Et quand vous lui parlez, êtes-vous entendu ? 12
L'AMOUR
         J'ai dans ce doux climat un souverain empire, 12
1135 Comme vous l'avez sur mon cœur ; 8
         L'Amour m'est favorable, et c'est en sa faveur 12
         Qu'à mes ordres Aeole a soumis le Zéphire. 12
         C'est l'Amour qui, pour voir mes feux récompensés, 12
         Lui-même a dicté cet oracle 8
1140 Par qui vos beaux jours menacés 8
         D'une foule d'amants se sont débarrassés, 12
         Et qui m'a délivré de l'éternel obstacle 12
         De tant de soupirs empressés, 8
         Qui ne méritoient pas de vous être adressés. 12
1145 Ne me demandez point quelle est cette province, 12
         Ni le nom de son prince : 6
         Vous le saurez quand il en sera temps. 10
         Je veux vous acquérir, mais c'est par mes services, 12
         Par des soins assidus, et par des vœux constants, 12
1150 Par les amoureux sacrifices 8
         De tout ce que je suis, 6
         De tout ce que je puis, 6
         Sans que l'éclat du rang pour moi vous sollicite, 12
         Sans que de mon pouvoir je me fasse un mérite ; 12
1155 Et, bien que souverain dans cet heureux séjour, 12
         Je ne vous veux, Psyché, devoir qu'à mon amour. 12
         Venez en admirer avec moi les merveilles, 12
         Princesse, et préparez vos yeux et vos oreilles 12
         A ce qu'il a d'enchantements. 8
1160 Vous y verrez des bois et des prairies 10
         Contester sur leurs agréments 8
         Avec l'or et les pierreries ; 8
         Vous n'entendrez que des concerts charmants ; 10
         De cent beautés vous y serez servie, 10
1165 Qui vous adoreront sans vous porter envie, 12
         Et brigueront à tous moments 8
         D'une âme soumise et ravie 8
         L'honneur de vos commandements. 8
PSYCHÉ
         Mes volontés suivent les vôtres : 8
1170 Je n'en saurois plus avoir d'autres ; 8
         Mais votre oracle enfin vient de me séparer 12
         De deux sœurs et du Roi mon père, 8
         Que mon trépas imaginaire 8
         Réduit tous trois à me pleurer. 8
1175 Pour dissiper l'erreur dont leur âme accablée 12
         De mortels déplaisirs se voit pour moi comblée, 12
         Souffrez que mes sœurs soient témoins 8
         Et de ma gloire et de vos soins ; 8
         Prêtez-leur comme à moi les ailes du Zéphyre, 12
1180 Qui leur puissent de votre empire 8
         Ainsi qu'à moi faciliter l'accès ; 10
         Faites-leur voir en quels lieux je respire, 10
         Faites-leur de ma perte admirer le succès. 12
L'AMOUR
         Vous ne me donnez pas, Psyché, toute votre âme : 12
1185 Ce tendre souvenir d'un père et de deux sœurs 12
         Me vole une part des douceurs 8
         Que je veux toutes pour ma flamme. 8
         N'ayez d'yeux que pour moi, qui n'en ai que pour vous, 12
         Ne songez qu'à m'aimer, ne songez qu'à me plaire, 12
1190 Et quand de tels soucis osent vous en distraire … 12
PSYCHÉ
         Des tendresses du sang peut-on être jaloux ? 12
L'AMOUR
         Je le suis, ma Psyché, de toute la nature : 12
         Les rayons du soleil vous baisent trop souvent ; 12
         Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent : 12
1195 Dès qu'il les flatte, j'en murmure ; 8
         L'air même que vous respirez 8
         Avec trop de plaisir passe par votre bouche ; 12
         Votre habit de trop près vous touche ; 8
         Et sitôt que vous soupirez, 8
1200 Je ne sais quoi qui m'effarouche 8
         Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés. 12
         Mais vous voulez vos sœurs. Allez, partez, Zéphire : 12
         Psyché le veut, je ne l'en puis dédire. 10
Le Zéphire s'envole.
         Quand vous leur ferez voir ce bienheureux séjour, 12
1205 De ses trésors faites-leur cent largesses, 10
         Prodiguez-leur caresses sur caresses, 10
         Et du sang, s'il se peut, épuisez les tendresses, 12
         Pour vous rendre toute à l'amour. 8
         Je n'y mêlerai point d'importune présence ; 12
1210 Mais ne leur faites pas de si longs entretiens : 12
         Vous ne sauriez pour eux avoir de complaisance 12
         Que vous ne dérobiez aux miens. 8
PSYCHÉ
         Votre amour me fait une grâce 8
         Dont je n'abuserai jamais. 8
L'AMOUR
1215 Allons voir cependant ces jardins, ce palais, 12
         Où vous ne verrez rien que votre éclat n'efface. 12
         Et vous, petits Amours, et vous, jeunes Zéphyrs, 12
         Qui pour âmes n'avez que de tendres soupirs, 12
         Montrez tous à l'envi ce qu'à voir ma princesse 12
1220 Vous avez senti d'allégresse. 8
TROISIÈME INTERMÈDE
Il se fait une entrée de ballet de quatre Amours et quatre Zéphyrs interrompue deux fois par un dialogue chanté par un Amour et un Zéphyr.
LE ZÉPHIR
         Aimable jeunesse, 5
         Suivez la tendresse, 5
         Joignez aux beaux jours 5
         La douceur des amours. 6
1225 C'est pour vous surprendre 5
         Qu'on vous fait entendre 5
         Qu'il faut éviter leurs soupirs, 8
         Et craindre leurs désirs : 6
         Laissez-vous apprendre 5
1230 Quels sont leurs plaisirs. 5
Ils chantent ensemble
         Chacun est obligé d'aimer 8
         À son tour ; 3
         Et plus on a de quoi charmer, 8
         Plus on doit à l'Amour. 6
LE ZÉPHYRE, seul
1235 Un cœur jeune et tendre 5
         Est fait pour se rendre, 5
         Il n'a point à prendre 5
         De fâcheux détour. 5
Les deux ensemble
         Chacun est obligé d'aimer 8
1240 À son tour ; 3
         Et plus on a de quoi charmer, 8
         Plus on doit à l'Amour. 6
L'AMOUR, seul
         Pourquoi se défendre ? 5
         Que sert-il d'attendre ? 5
1245 Quand on perd un jour, 5
         On le perd sans retour 6
Les deux ensemble
         Chacun est obligé d'aimer 8
         À son tour ; 3
         Et plus on a de quoi charmer. 8
1250 Plus on doit à l'Amour. 6
Second Couplet
LE ZÉPHYRE
         L'Amour a des charmes ; 5
         Rendons-lui les armes : 5
         Ses soins et ses pleurs 5
         Ne sont pas sans douceurs. 6
1255 Un cœur, pour le suivre, 5
         A cent maux se livre ; 5
         Il faut, pour goûter ses appas, 8
         Languir jusqu'au trépas ; 6
         Mais ce n'est pas vivre 5
1260 Que de n'aimer pas. 5
Ils chantent ensemble
         S'il faut des soins et des travaux, 8
         En aimant, 3
         On est payé de mille maux 8
         Par un heureux moment. 6
LE ZÉPHYRE, seul
1265 On craint, on espère, 5
         Il faut du mystère, 5
         Mais on n'obtient guère 5
         De bien sans tourment. 5
Les deux ensemble
         S'il faut des soins et des travaux, 8
1270 En aimant, 3
         On est payé de mille maux 8
         Par un heureux moment. 6
L'AMOUR, seul
         Que peut-on mieux faire 5
         Qu'aimer et que plaire ? 5
1275 C'est un soin charmant 5
         Que l'emploi d'un amant. 6
Les deux ensemble
         S'il faut des soins et des travaux, 8
         En aimant, 3
         On est payé de mille maux 8
1280 Par un heureux moment. 6
Le théâtre devient un autre palais magnifique, coupé dans le fond par un vestibule, au travers duquel on voit un jardin superbe et charmant décoré de plusieurs vases d'orangers et d'arbres chargés de toutes sortes de fruits.
ACTE IV
SCÈNE I
AGLAURE
         Je n'en puis plus, ma sœur : j'ai vu trop de merveilles ; 12
         L'avenir aura peine à les bien concevoir ; 12
         Le soleil qui voit tout et qui nous fait tout voir 12
         N'en a vu jamais de pareilles. 8
1285 Elles me chagrinent l'esprit ; 8
         Et ce brillant palais, ce pompeux équipage 12
         Font un odieux étalage, 8
         Qui m'accable de honte autant que de dépit. 12
         Que la Fortune indignement nous traite, 10
1290 Et que sa largesse indiscrète 8
         Prodigue aveuglément, épuise, unit d'efforts, 12
         Pour faire de tant de trésors 8
         Le partage d'une cadette ! 8
CIDIPPE
         J'entre dans tous vos sentiments, 8
1295 J'ai les mêmes chagrins, et dans ces lieux charmants 12
         Tout ce qui vous déplaît me blesse ; 8
         Tout ce que vous prenez pour un mortel affront 12
         Comme vous m'accable, et me laisse 8
         L'amertume dans l'âme, et la rougeur au front. 12
AGLAURE
1300 Non, ma sœur, il n'est point de reines 8
         Qui dans leur propre État parlent en souveraines, 12
         Comme Psyché parle en ces lieux. 8
         On l'y voit obéie avec exactitude, 12
         Et de ses volontés une amoureuse étude 12
1305 Les cherche jusque dans ses yeux. 8
         Mille beautés s'empressent autour d'elle, 10
         Et semblent dire à nos regards jaloux ; 10
         Quels que soient nos attraits, elle est encor plus belle ; 12
         Et nous qui la servons le sommes plus que vous. 12
1310 Elle prononce, on exécute ; 8
         Aucun ne s'en défend, aucun ne s'en rebute ; 12
         Flore, qui s'attache à ses pas, 8
         Répand à pleines mains autour de sa personne 12
         Ce qu'elle a de plus doux appas ; 8
1315 Zéphire vole aux ordres qu'elle donne ; 10
         Et son amante et lui, s'en laissant trop charmer, 12
         Quittent pour la servir les soins de s'entr'aimer. 12
CIDIPPE
         Elle a des dieux à son service, 8
         Elle aura bientôt des autels ; 8
1320 Et nous ne commandons qu'à de chétifs mortels, 12
         De qui l'audace et le caprice, 8
         Contre nous à toute heure en secret révoltés, 12
         Opposent à nos volontés 8
         Ou le murmure, ou l'artifice. 8
AGLAURE
1325 C'était peu que dans notre cour 8
         Tant de cœurs à l'envi nous l'eussent préférée ; 12
         Ce n'était pas assez que de nuit et de jour 12
         D'une foule d'amants elle y fût adorée : 12
         Quand nous nous consolions de la voir au tombeau 12
1330 Par l'ordre imprévu d'un oracle, 8
         Elle a voulu de son destin nouveau 10
         Faire en notre présence éclater le miracle, 12
         Et choisi nos yeux pour témoins 8
         De ce qu'au fond du cœur nous souhaitions le moins. 12
CIDIPPE
1335 Ce qui le plus me désespère, 8
         C'est cet amant parfait et si digne de plaire, 12
         Qui se captive sous ses lois. 8
         Quand nous pourrions choisir entre tous les monarques, 12
         En est-il un de tant de rois 8
1340 Qui porte de si nobles marques ? 8
         Se voir du bien par delà ses souhaits 10
         N'est souvent qu'un bonheur qui fait des misérables : 12
         Il n'est ni train pompeux, ni superbes palais 12
         Qui n'ouvrent quelque porte à des maux incurables ; 12
1345 Mais avoir un amant d'un mérite achevé, 12
         Et s'en voir chèrement aimée, 8
         C'est un bonheur si haut, si relevé, 10
         Que sa grandeur ne peut être exprimée. 10
AGLAURE
         N'en parlons plus, ma sœur, nous en mourrions d'ennui ; 12
1350 Songeons plutôt à la vengeance, 8
         Et trouvons le moyen de rompre entre elle et lui 12
         Cette adorable intelligence. 8
         La voici. J'ai des coups tous prêts à lui porter, 12
         Qu'elle aura peine d'éviter. 8
SCÈNE II
PSYCHÉ
1355 Je viens vous dire adieu : mon amant vous renvoie, 12
         Et ne saurait plus endurer 8
         Que vous lui retranchiez un moment de la joie 12
         Qu'il prend de se voir seul à me considérer. 12
         Dans un simple regard, dans la moindre parole, 12
1360 Son amour trouve des douceurs, 8
         Qu'en faveur du sang je lui vole, 8
         Quand je les partage à des sœurs. 8
AGLAURE
         La jalousie est assez fine, 8
         Et ses délicats sentiments 8
1365 Méritent bien qu'on s'imagine 8
         Que celui qui pour vous a ces empressements 12
         Passe le commun des amants. 8
         Je vous en parle ainsi faute de le connaître. 12
         Vous ignorez son nom, et ceux dont il tient l'être : 12
1370 Nos esprits en sont alarmés. 8
         Je le tiens un grand prince, et d'un pouvoir suprême 12
         Bien au delà du diadème ; 8
         Ses trésors sous vos pas confusément semés 12
         Ont de quoi faire honte à l'abondance même ; 12
1375 Vous l'aimez autant qu'il vous aime ; 8
         Il vous charme, et vous le charmez : 8
         Votre félicité, ma sœur, serait extrême, 12
         Si vous saviez qui vous aimez. 8
PSYCHÉ
         Que m'importe ? j'en suis aimée ; 8
1380 Plus il me voit, plus je lui plais ; 8
         Il n'est point de plaisirs dont l'âme soit charmée 12
         Qui ne préviennent mes souhaits ; 8
         Et je vois mal de quoi la vôtre est alarmée, 12
         Quand tout me sert dans ce palais. 8
AGLAURE
1385 Qu'importe qu'ici tout vous serve, 8
         Si toujours cet amant vous cache ce qu'il est ? 12
         Nous ne nous alarmons que pour votre intérêt. 12
         En vain tout vous y rit, en vain tout vous y plaît : 12
         Le véritable amour ne fait point de réserve ; 12
1390 Et qui s'obstine à se cacher 8
         Sent quelque chose en soi qu'on lui peut reprocher. 12
         Si cet amant devient volage, 8
         Car souvent en amour le change est assez doux, 12
         Et j'ose le dire entre nous, 8
1395 Pour grand que soit l'éclat dont brille ce visage, 12
         Il en peut être ailleurs d'aussi belles que vous : 12
         Si, dis-je, un autre objet sous d'autres lois l'engage, 12
         Si dans l'état où je vous vois, 8
         Seule en ses mains et sans défense, 8
1400 Il va jusqu'à la violence, 8
         Sur qui vous vengera le Roi, 8
         Ou de ce changement, ou de cette insolence ? 12
PSYCHÉ
         Ma sœur, vous me faites trembler. 8
         Juste Ciel ! Pourrais-je être assez infortunée … 12
CIDIPPE
1405 Que sait-on si déjà les nœuds de l'hyménée … 12
PSYCHÉ
         N'achevez pas, ce serait m'accabler. 10
AGLAURE
         Je n'ai plus qu'un mot à vous dire. 8
         Ce prince qui vous aime, et qui commande aux vents, 12
         Qui nous donne pour char les ailes du Zéphire, 12
1410 Et de nouveaux plaisirs vous comble à tous moments, 12
         Quand il rompt à vos yeux l'ordre de la nature, 12
         Peut-être à tant d'amour mêle un peu d'imposture ; 12
         Peut-être ce palais n'est qu'un enchantement, 12
         Et ces lambris dorés, ces amas de richesses 12
1415 Dont il achète vos tendresses, 8
         Dès qu'il sera lassé de souffrir vos caresses, 12
         Disparaîtront en un moment. 8
         Vous savez comme nous ce que peuvent les charmes. 12
PSYCHÉ
         Que je sens à mon tour de cruelles alarmes ! 12
AGLAURE
1420 Notre amitié ne veut que votre bien. 10
PSYCHÉ
         Adieu, mes sœurs, finissons l'entretien : 10
         J'aime et je crains qu'on ne s'impatiente. 10
         Partez, et demain, si je puis, 8
         Vous me verrez ou plus contente, 8
1425 Ou dans l'accablement des plus mortels ennuis. 12
AGLAURE
         Nous allons dire au Roi quelle nouvelle gloire, 12
         Quel excès de bonheur le Ciel répand sur vous. 12
CIDIPPE
         Nous allons lui conter d'un changement si doux. 12
         La surprenante et merveilleuse histoire. 10
PSYCHÉ
1430 Ne l'inquiétez point, ma sœur, de vos soupçons, 12
         Et quand vous lui peindrez un si charmant empire … 12
AGLAURE
         Nous savons toutes deux ce qu'il faut taire, ou dire, 12
         Et n'avons pas besoin sur ce point de leçons. 12
Le Zéphire enlève les deux sœurs de Psyché dans un nuage qui descend jusqu'à terre, et dans lequel il les emporte avec rapidité.
SCÈNE III
L'AMOUR
         Enfin vous êtes seule, et je puis vous redire, 12
1435 Sans avoir pour témoins vos importunes sœurs, 12
         Ce que des yeux si beaux ont pris sur moi d'empire ; 12
         Et quel excès ont les douceurs 8
         Qu'une sincère ardeur inspire, 8
         Sitôt qu'elle assemble deux cœurs. 8
1440 Je puis vous expliquer de mon âme ravie 12
         Les amoureux empressements, 8
         Et vous jurer qu'à vous seule asservie 10
         Elle n'a pour objet de ses ravissements 12
         Que de voir cette ardeur, de même ardeurs suivie, 12
1445 Ne concevoir plus d'autre envie 8
         Que de régler mes vœux sur vos désirs, 10
         Et de ce qui vous plaît faire tous mes plaisirs. 12
         Mais d'où vient qu'un triste nuage 8
         Semble offusquer l'éclat de ces beaux yeux ? 10
1450 Vous manque-t-il quelque chose en ces lieux ? 10
         Des vœux qu'on vous y rend dédaignez-vous l'hommage ? 12
PSYCHÉ
         Non, Seigneur.
L'AMOUR
         Qu'est-ce donc, et d'où vient mon malheur ?
         J'entends moins de soupirs d'amour que de douleur, 12
         Je vois de votre teint les roses amorties 12
1455 Marquer un déplaisir secret ; 8
         Vos sœurs à peine sont parties 8
         Que vous soupirez de regret ! 8
         Ah ! Psyché, de deux cœurs quand l'ardeur est la même, 12
         Ont-ils des soupirs différents ? 8
1460 Et quand on aime bien et qu'on voit ce qu'on aime, 12
         Peut-on songer à des parents ? 8
PSYCHÉ
         Ce n'est point là ce qui m'afflige. 8
L'AMOUR
         Est-ce l'absence d'un rival, 8
         Et d'un rival aimé, qui fait qu'on me néglige ? 12
PSYCHÉ
1465 Dans un cœur tout à vous que vous pénétrez mal 12
         Je vous aime, Seigneur, et mon amour s'irrite 12
         De l'indigne soupçon que vous avez formé : 12
         Vous ne connaissez pas quel est votre mérite, 12
         Si vous craignez de n'être pas aimé. 10
1470 Je vous aime, et depuis que j'ai vu la lumière, 12
         Je me suis montrée assez fière, 8
         Pour dédaigner les vœux de plus d'un roi ; 10
         Et s'il vous faut ouvrir mon âme toute entière, 12
         Je n'ai trouvé que vous qui fût digne de moi. 12
1475 Cependant j'ai quelque tristesse, 8
         Qu'en vain je voudrais vous cacher ; 8
         Un noir chagrin se mêle à toute ma tendresse, 12
         Dont je ne la puis détacher. 8
         Ne m'en demandez point la cause : 8
1480 Peut-être, la sachant, voudrez-vous m'en punir, 12
         Et si j'ose aspirer encore à quelque chose, 12
         Je suis sûre du moins de ne point l'obtenir. 12
L'AMOUR
         Et ne craignez-vous point qu'à mon tour je m'irrite, 12
         Que vous connaissiez mal quel est votre mérite, 12
1485 Ou feigniez de ne pas savoir 8
         Quel est sur moi votre absolu pouvoir ? 10
         Ah ! si vous en doutez, soyez désabusée, 12
         Parlez.
PSYCHÉ
         J'aurai l'affront de me voir refusée.
L'AMOUR
         Prenez en ma faveur de meilleurs sentiments ; 12
1490 L'expérience en est aisée ; 8
         Parlez, tout se tient prêt à vos commandements, 12
         Si, pour m'en croire, il vous faut des serments, 10
         J'en jure vos beaux yeux, ces maîtres de mon âme, 12
         Ces divins auteurs de ma flamme ; 8
1495 Et si ce n'est assez d'en jurer vos beaux yeux, 12
         J'en jure par le Styx, comme jurent les Dieux. 12
PSYCHÉ
         J'ose craindre un peu moins après cette assurance. 12
         Seigneur, je vois ici la pompe et l'abondance ; 12
         Je vous adore, et vous m'aimez : 8
1500 Mon cœur en est ravi, mes sens en sont charmés ; 12
         Mais parmi ce bonheur suprême, 8
         J'ai le malheur de ne savoir qui j'aime. 10
         Dissipez cet aveuglement. 8
         Et faites-moi connaître un si parfait amant. 12
L'AMOUR
1505 Psyché, que venez-vous de dire ? 8
PSYCHÉ
         Que c'est le bonheur où j'aspire, 8
         Et si vous ne me l'accordez … 8
L'AMOUR
         Je l'ai juré, je n'en suis plus le maître ; 10
         Mais vous ne savez pas ce que vous demandez. 12
1510 Laissez-moi mon secret. Si je me fais connaître, 12
         Je vous perds, et vous me perdez. 8
         Le seul remède est de vous en dédire. 10
PSYCHÉ
         C'est là sur vous mon souverain empire ? 10
L'AMOUR
         Vous pouvez tout, et je suis tout à vous ; 10
1515 Mais si nos feux vous semblent doux. 8
         Ne mettez point d'obstacle à leur charmante suite, 12
         Ne me forcez point à la fuite : 8
         C'est le moindre malheur qui nous puisse arriver 12
         D'un souhait qui vous a séduite. 8
PSYCHÉ
1520 Seigneur, vous voulez m'éprouver, 8
         Mais je sais ce que j'en dois croire. 8
         De grâce, apprenez-moi tout l'excès de ma gloire, 12
         Et ne me cachez plus pour quel illustre choix 12
         J'ai rejeté le vœux de tant de rois. 10
L'AMOUR
         Le voulez-vous ?
PSYCHÉ
1525 Souffrez que je vous en conjure.
L'AMOUR
         Si vous saviez, Psyché, la cruelle aventure 12
         Que par là vous vous attirez … 8
PSYCHÉ
         Seigneur, vous me désespérez. 8
L'AMOUR
         Pensez-y bien, je puis encor me taire. 10
PSYCHÉ
1530 Faites-vous des serments pour n'y point satisfaire ? 12
L'AMOUR
         Hé bien, je suis le Dieu le plus puissant des Dieux, 12
         Absolu sur la terre, absolu dans les Cieux ; 12
         Dans les eaux, dans les airs mon pouvoir est suprême ; 12
         En un mot, je suis l'Amour même, 8
1535 Qui de mes propres traits m'étais blessé pour vous ; 12
         Et sans la violence, hélas ! que vous me faites 12
         Et qui vient de changer mon amour en courroux, 12
         Vous m'alliez avoir pour époux. 8
         Vos volontés sont satisfaites, 8
1540 Vous avez su qui, vous aimiez, 8
         Vous connaissez l'amant que vous charmiez : 10
         Psyché, voyez où vous en êtes. 8
         Vous me forcez vous-même à vous quitter, 10
         Vous me forcez vous-même à vous ôter 10
1545 Tout l'effet de votre victoire : 8
         Peut-être vos beaux yeux ne me reverront plus ; 12
         Ce palais, ces jardins, avec moi disparus, 12
         Vont faire évanouir votre naissante gloire ; 12
         Vous n'avez pas voulu m'en croire, 8
1550 Et pour tout fruit de ce doute éclairci, 10
         Le Destin, sous qui le Ciel tremble, 8
         Plus fort que mon amour, que tous les Dieux ensemble. 12
         Vous va montrer sa haine, et me chasse d'ici. 12
L'Amour disparaît ; et, dans l'instant qu'il s'envole, le superbe jardin s'évanouit. Psyché demeure seule au milieu d'une vaste campagne, et sur le bord sauvage d'un grand fleuve où elle se veut précipiter. Le Dieu du fleuve paraît assis sur un amas de joncs et de roseaux et appuyé sur une grande urne, d'où sort une grosse source d'eau.
SCÈNE IV
PSYCHÉ
         Cruel destin ! funeste inquiétude ! 10
1555 Fatale curiosité ! 8
         Qu'avez-vous fait, affreuse solitude, 10
         De toute ma félicité ? 8
         J'aimais un Dieu, j'en étais adorée, 10
         Mon bonheur redoublait de moment en moment, 12
1560 Et je me vois seule, éplorée, 8
         Au milieu d'un désert, où, pour accablement, 12
         Et confuse, et désespérée, 8
         Je sens croître l'amour, quand j'ai perdu l'amant. 12
         Le souvenir m'en charme et m'empoisonne ; 10
1565 Sa douceur tyrannise un cœur infortuné 12
         Qu'aux plus cuisants chagrins ma flamme a condamné. 12
         Ô Ciel ! quand l'Amour m'abandonne, 8
         Pourquoi me laisse-t-il l'amour qu'il m'a donné ? 12
         Source de tous les biens inépuisable et pure, 12
1570 Maître des hommes et des Dieux. 8
         Cher auteur des maux que j'endure, 8
         Êtes-vous pour jamais disparu de mes yeux ? 12
         Je vous en ai banni moi-même ; 8
         Dans un excès d'amour, dans un bonheur extrême, 12
1575 D'un indigne soupçon mon cœur s'est alarmé : 12
         Cœur ingrat, tu n'avais qu'un feu mal allumé ; 12
         Et l'on ne peut vouloir, du moment que l'on aime, 12
         Que ce que veut l'objet aimé. 8
         Mourons, c'est le parti qui seul me reste à suivre, 12
1580 Après la perte que je fais. 8
         Pour qui, grands Dieux, voudrais-je vivre, 8
         Et pour qui former des souhaits ? 8
         Fleuve, de qui les eaux baignent ces tristes sables, 12
         Ensevelis mon crime dans tes flots, 10
1585 Et pour finir des maux si déplorables, 10
         Laisse-moi dans ton lit assurer mon repos. 12
LE DIEU DU FLEUVE
         Ton trépas souillerait mes ondes ; 8
         Psyché, le Ciel te le défend, 8
         Et peut-être qu'après des douleurs si profondes, 12
1590 Un autre sort t'attend. 6
         Fuis plutôt de Vénus l'implacable colère : 12
         Je la vois qui te cherche et qui te veut punir. 12
         L'amour du fils a fait la haine de la mère. 12
         Fuis, je saurai la retenir. 8
PSYCHÉ
1595 J'attends ses fureurs vengeresses. 8
         Qu'auront-elles pour moi qui ne me soit trop doux ? 12
         Qui cherche le trépas, ne craint Dieux, ni Déesses, 12
         Et peut braver tout leur courroux. 8
SCÈNE V
VÉNUS
         Orgueilleuse Psyché, vous m'osez donc attendre, 12
1600 Après m'avoir sur terre enlevé mes honneurs, 12
         Après que vos traits suborneurs 8
         Ont reçu les encens qu'aux miens seuls on doit rendre ? 12
         J'ai vu mes temples désertés, 8
         J'ai vu tous les mortels séduits par vos beautés 12
1605 Idolâtrer en vous la beauté souveraine, 12
         Vous offrir des respects jusqu'alors inconnus, 12
         Et ne se mettre pas en peine 8
         S'il était une autre Vénus ; 8
         Et je vous vois encor l'audace 8
1610 De n'en pas redouter les justes châtiments, 12
         Et de me regarder en face, 8
         Comme si c'était peu que mes ressentiments. 12
PSYCHÉ
         Si de quelques mortels on m'a vue adorée, 12
         Est-ce un crime pour moi d'avoir eu des appas, 12
1615 Dont leur âme inconsidérée 8
         Laissait charmer des yeux qui ne vous voyaient pas ? 12
         Je suis ce que le Ciel m'a faite, 8
         Je n'ai que les beautés qu'il m'a voulu prêter : 12
         Si les vœux qu'on m'offrait vous ont mal satisfaite, 12
1620 Pour forcer tous les cœurs à vous les reporter, 12
         Vous n'aviez qu'à vous présenter, 8
         Qu'à ne leur cacher plus cette beauté parfaite, 12
         Qui pour les rendre à leur devoir, 8
         Pour se faire adorer n'a qu'à se faire voir. 12
VÉNUS
1625 Il fallait vous en mieux défendre. 8
         Ces respects, ces encens se devaient refuser ; 12
         Et pour les mieux désabuser, 8
         Il fallait à leurs yeux vous-même me les rendre. 12
         Vous avez aimé cette erreur, 8
1630 Pour qui vous ne deviez avoir que de l'horreur ; 12
         Vous avez bien fait plus : votre humeur arrogante 12
         Sur le mépris de mille rois 8
         Jusques aux Cieux a porté de son choix 10
         L'ambition extravagante. 8
PSYCHÉ
1635 J'aurais porté mon choix, Déesse, jusqu'aux Cieux ? 12
VÉNUS
         Votre insolence est sans seconde : 8
         Dédaigner tous les rois du monde, 8
         N'est-ce pas aspirer aux Dieux ? 8
PSYCHÉ
         Si l'Amour pour eux tous m'avait endurci l'âme, 12
1640 Et me réservait toute à lui, 8
         En puis-je être coupable, et faut-il qu'aujourd'hui, 12
         Pour prix d'une si belle flamme, 8
         Vous vouliez m'accabler d'un éternel ennui ? 12
VÉNUS
         Psyché, vous deviez mieux connaître 8
1645 Qui vous étiez, et quel était ce dieu. 10
PSYCHÉ
         Et m'en a-t-il donné ni le temps, ni le lieu, 12
         Lui qui de tout mon cœur d'abord s'est rendu maître ? 12
VÉNUS
         Tout votre cœur s'en est laissé charmer, 10
         Et vous l'avez aimé dès qu'il vous a dit : J'aime. 12
PSYCHÉ
1650 Pouvais-je n'aimer pas le Dieu qui fait aimer, 12
         Et qui me parlait pour lui-même ? 8
         C'est votre fils, vous savez son pouvoir, 10
         Vous en connaissez le mérite. 8
VÉNUS
         Oui, c'est mon fils, mais un fils qui m'irrite, 10
1655 Un fils qui me rend mal ce qu'il me sait devoir, 12
         Un fils qui fait qu'on m'abandonne, 8
         Et qui pour mieux flatter ses indignes amours, 12
         Depuis que vous l'aimez, ne blesse plus personne 12
         Qui vienne à mes autels implorer mon secours. 12
1660 Vous m'en avez fait un rebelle : 8
         On m'en verra vengée, et hautement, sur vous, 12
         Et je vous apprendrai s'il faut qu'une mortelle 12
         Souffre qu'un Dieu soupire à ses genoux, 10
         Suivez-moi, vous verrez, par votre expérience, 12
1665 À quelle folle confiance 8
         Vous portait cette ambition ; 8
         Venez, et préparez autant de patience 12
         Qu'on vous voit de présomption. 8
QUATRIÈME INTERMÈDE
La scène représente les Enfers. On y voit une mer toute de feu, dont les flots sont dans une perpétuelle agitation. Cette mer effroyable est bornée par des ruines enflammées ; et au milieu de ses flots agités, au travers d'une gueule affreuse, paraît le palais infernal de Pluton. Huit Furies en sortent, et forment une entrée de ballet, où elles se réjouissent de la rage qu'elles ont allumée dans l'âme de la plus douce des Divinités. Un Lutin mêle quantité de sauts périlleux à leurs danses, cependant que Psyché, qui a passé aux Enfers par le commandement de Vénus, repasse dans la barque de Charon, avec la boîte qu'elle a reçue de Proserpine pour cette déesse.
ACTE V
SCÈNE I
PSYCHÉ
         Effroyables replis des ondes infernales, 12
1670 Noirs palais où Mégère et ses sœurs font leur cour, 12
         Éternels ennemis du jour, 8
         Parmi vos Ixions et parmi vos Tantales, 12
         Parmi tant de tourments, qui n'ont point d'intervalles, 12
         Est-il dans votre affreux séjour 8
1675 Quelques peines qui soient égales 8
         Aux travaux où Vénus condamne mon amour ? 12
         Elle n'en peut être assouvie, 8
         Et depuis qu'à ses lois je me trouve asservie, 12
         Depuis qu'elle me livre à ses ressentiments, 12
1680 Il m'a fallu dans ces cruels moments 10
         Plus d'une âme et plus d'une vie, 8
         Pour remplir ses commandements. 8
         Je souffrirais tout avec joie, 8
         Si, parmi les rigueurs que sa haine déploie, 12
1685 Mes yeux pouvaient revoir, ne fût-ce qu'un moment, 12
         Ce cher, cet adorable amant : 8
         Je n'ose le nommer ; ma bouche criminelle 12
         D'avoir trop exigé de lui, 8
         S'en est rendue indigne, et, dans ce dur ennui, 12
1690 La souffrance la plus mortelle 8
         Dont m'accable à toute heure un renaissant trépas, 12
         Est celle de ne le voir pas. 8
         Si son courroux durait encore, 8
         Jamais aucun malheur n'approcherait du mien ; 12
1695 Mais s'il avait pitié d'une âme qui l'adore, 12
         Quoi qu'il fallût souffrir, je ne souffrirais rien. 12
         Oui, Destins, s'il calmait cette juste colère, 12
         Tous mes malheurs seraient finis : 8
         Pour me rendre insensible aux fureurs de la mère, 12
1700 Il ne faut qu'un regard du fils. 8
         Je n'en veux plus douter, il partage ma peine, 12
         Il voit ce que je souffre, et souffre comme moi 12
         Tout ce que j'endure le gêne : 8
         Lui-même il s'en impose une amoureuse loi : 12
1705 En dépit de Vénus, en dépit de mon crime ; 12
         C'est lui qui me soutient, c'est lui qui me ranime 12
         Au milieu des périls où l'on me fait courir ; 12
         Il garde la tendresse où son feu le convie, 12
         Et prend soin de me rendre une nouvelle vie, 12
1710 Chaque fois qu'il me faut mourir, 8
         Mais que me veulent ces deux ombres 8
         Qu'à travers le faux jour de ces demeures sombres 12
         J'entrevois s'avancer vers moi ? 8
SCÈNE II
PSYCHÉ
         Cléomène, Agénor, est-ce vous que je vois ? 12
1715 Qui vous a ravi la lumière ? 8
CLÉOMÈNE
         La plus juste douleur qui d'un beau désespoir 12
         Nous eût pu fournir la matière, 8
         Cette pompe funèbre, où du sort le plus noir 12
         Vous attendiez la rigueur la plus fière, 10
1720 L'injustice la plus entière. 8
AGÉNOR
         Sur ce même rocher où le Ciel en courroux 12
         Vous promettait, au lieu d'époux, 8
         Un serpent dont soudain vous seriez dévorée, 12
         Nous tenions la main préparée 8
1725 A repousser sa rage, ou mourir avec vous. 12
         Vous le savez, Princesse ; et lorsqu'à notre vue, 12
         Par le milieu des airs vous êtes disparue, 12
         Du haut de ce rocher, pour suivre vos beautés, 12
         Ou plutôt pour goûter cette amoureuse joie 12
1730 D'offrir pour vous au monstre une première proie. 12
         D'amour et de douleur l'un et l'autre emportés, 12
         Nous nous somme précipités. 8
CLÉOMÈNE
         Heureusement déçus au sens de votre oracle, 12
         Nous en avons ici reconnu le miracle, 12
1735 Et su que le serpent prêt à vous dévorer 12
         Était le Dieu qui fait qu'on aime, 8
         Et qui, tout Dieu qu'il est, vous adorant lui-même, 12
         Ne pouvait endurer 6
         Qu'un mortel comme nous osât vous adorer. 12
AGÉNOR
1740 Pour prix de vous avoir suivie, 8
         Nous jouissons ici d'un trépas assez doux : 12
         Qu'avions-nous affaire de vie, 8
         Si nous ne pouvions être à vous ? 8
         Nous revoyons ici vos charmes 8
1745 Qu'aucun des deux là haut n'aurait revus jamais ; 12
         Heureux si nous voyons la moindre de vos larmes 12
         Honorer des malheurs que vous nous avez faits. 12
PSYCHÉ
         Puis-je avoir des larmes de reste 8
         Après qu'on a porté les miens au dernier point ? 12
1750 Unissons nos soupirs dans un sort si funeste : 12
         Les soupirs ne s'épuisent point. 8
         Mais vous soupireriez, Princes, pour une ingrate ; 12
         Vous n'avez point voulu survivre à mes malheurs ; 12
         Et quelque douleur qui m'abatte, 8
1755 Ce n'est point pour vous que je meurs. 8
CLÉOMÈNE
         L'avons-nous mérité, nous dont toute la flamme 12
         N'a fait que vous lasser du récit de nos maux ? 12
PSYCHÉ
         Vous pouviez mériter, Princes, toute mon âme, 12
         Si vous n'eussiez été rivaux. 8
1760 Ces qualités incomparables 8
         Qui de l'un et de l'autre accompagnaient les vœux, 12
         Vous rendaient tous deux trop aimables, 8
         Pour mépriser aucun des deux. 8
AGÉNOR
         Vous avez pu sans être injuste ni cruelle 12
1765 Nous refuser un cœur réservé pour un Dieu. 12
         Mais revoyez Vénus : le Destin nous rappelle, 12
         Et nous force à vous dire adieu. 8
PSYCHÉ
         Ne vous donne-t-il point le loisir de me dire 12
         Quel est ici votre séjour ? 8
CLÉOMÈNE
1770 Dans des bois toujours verts, où d'amour on respire, 12
         Aussitôt qu'on est mort d'amour. 8
         D'amour on y revit, d'amour on y soupire, 12
         Sous les plus douces lois de son heureux empire, 12
         Et l'éternelle nuit n'ose en chasser le jour, 12
1775 Que lui-même il attire 6
         Sur nos fantômes, qu'il inspire, 8
         Et dont aux Enfers même il se fait une cour. 12
AGÉNOR
         Vos envieuses sœurs, après nous descendues, 12
         Pour vous perdre se sont perdues ; 8
1780 Et l'une et l'autre tour à tour, 8
         Pour le prix d'un conseil qui leur coûte la vie, 12
         A côté d'Ixion, à côté de Titye, 12
         Souffre tantôt la roue, et tantôt le vautour. 12
         L'Amour ; par les Zéphyrs, s'est fait prompte justice 12
1785 De leur envenimée et jalouse malice : 12
         Ces ministres ailés de son juste courroux, 12
         Sous couleur de les rendre encore auprès de vous, 12
         Ont plongé l'une et l'autre au fond d'un précipice, 12
         Où le spectacle affreux de leurs corps déchirés 12
1790 N'étale que le moindre et le premier supplice 12
         De ces conseils dont l'artifice 8
         Fait les maux dont vous soupirez. 8
PSYCHÉ
         Que je les plains !
CLÉOMÈNE
         Vous êtes seule à plaindre.
         Mais nous demeurons trop à vous entretenir : 12
1795 Adieu, puissions-nous vivre en votre souvenir ! 12
         Puissiez-vous, et bientôt, n'avoir plus rien à craindre ! 12
         Puisse, et bientôt, l'Amour vous enlever aux Cieux, 12
         Vous y mettre à côté des Dieux, 8
         Et, rallumant un feu qui ne se puisse éteindre, 12
1800 Affranchir à jamais l'éclat de vos beaux yeux 12
         D'augmenter le jour en ces lieux ! 8
SCÈNE III
PSYCHÉ
         Pauvres amants ! Leur amour dure encore, 10
         Tous morts qu'ils sont, l'un et l'autre m'adore, 10
         Moi dont la dureté reçut si mal leurs vœux : 12
1805 Tu n'en fais pas ainsi, toi qui seul m'as ravie, 12
         Amant, que j'aime encor cent fois plus que ma vie, 12
         Et qui brises de si beaux nœuds. 8
         Ne me fuis plus, et souffre que j'espère 10
         Que tu pourras un jour rabaisser l'œil sur moi, 12
1810 Qu'à force de souffrir j'aurai de quoi te plaire, 12
         De quoi me rengager ta foi. 8
         Mais ce que j'ai souffert m'a trop défigurée, 12
         Pour rappeler un tel espoir ; 8
         L'œil abattu, triste, désespérée, 10
1815 Languissante, et décolorée, 8
         De quoi puis-je me prévaloir, 8
         Si, par quelque miracle impossible à prévoir, 12
         Ma beauté qui t'a plu ne se voit réparée ? 12
         Je porte ici de quoi la réparer : 10
1820 Ce trésor de beauté divine, 8
         Qu'en mes mains pour Vénus a remis Proserpine, 12
         Enferme des appas dont je puis m'emparer, 12
         Et l'éclat en doit être extrême, 8
         Puisque Vénus, la beauté même, 8
1825 Les demande pour se parer. 8
         En dérober un peu serait-ce un si grand crime ? 12
         Pour plaire aux yeux d'un Dieu qui s'est fait mon amant, 12
         Pour regagner son cœur, et finir mon tourment, 12
         Tout n'est-il pas trop légitime ? 8
1830 Ouvrons. Quelles vapeurs m'offusquent le cerveau, 12
         Et que vois-je sortir de cette boîte ouverte ? 12
         Amour, si ta pitié ne s'oppose à ma perte, 12
         Pour ne revivre plus je descends au tombeau. 12
Elle s'évanouit, et l'Amour descend auprès d'elle en volant.
SCÈNE IV
L'AMOUR
         Votre péril, Psyché, dissipe ma colère ; 12
1835 Ou plutôt de mes feux l'ardeur n'a point cessé, 12
         Et, bien qu' au dernier point vous m'ayez su déplaire, 12
         Je ne me suis intéressé 8
         Que contre celle de ma mère. 8
         J'ai vu tous vos travaux, j'ai suivi vos malheurs, 12
1840 Mes soupirs ont partout accompagné vos pleurs. 12
         Tournez les yeux vers moi : je suis encor le même. 12
         Quoi ? je dis et redis tout haut que je vous aime. 12
         Et vous ne dites point, Psyché, que vous m'aimez ! 12
         Est-ce que pour jamais vos beaux yeux sont fermés, 12
1845 Qu'à jamais la clarté leur vient d'être ravie ? 12
         Ô Mort, devois-tu prendre un dard si criminel, 12
         Et, sans aucun respect pour mon être éternel, 12
         Attenter à ma propre vie ? 8
         Combien de fois, ingrate Déité, 10
1850 Ai-je grossi ton noir empire, 8
         Par les mépris et par la cruauté, 10
         D'une orgueilleuse ou farouche beauté ? 10
         Combien même, s'il le faut dire, 8
         T'ai-je immolé de fidèles amants, 10
1855 À force de ravissements ? 8
         Va, je ne blesserai plus d'âmes, 8
         Je ne percerai plus de cœurs 8
         Qu'avec des dards trempés aux divines liqueurs 12
         Qui nourrissent du Ciel les immortelles flammes, 12
1860 Et n'en lancerai plus que pour faire, à tes yeux, 12
         Autant d'amants, autant de Dieux. 8
         Et vous, impitoyable mère, 8
         Qui la forcez à m'arracher 8
         Tout ce que j'avais de plus cher, 8
1865 Craignez à votre tour l'effet de ma colère. 12
         Vous me voulez faire la loi, 8
         Vous qu'on voit si souvent la recevoir de moi ! 12
         Vous qui portez un cœur sensible comme un autre, 12
         Vous enviez au mien les délices du vôtre ! 12
1870 Mais dans ce même cœur j'enfoncerai des coups 12
         Qui ne seront suivis que de chagrins jaloux ; 12
         Je vous accablerai de honteuses surprises, 12
         Et choisirai partout à vos vœux les plus doux 12
         Des Adonis et des Anchises 8
1875 Qui n'auront que haine pour vous. 8
SCÈNE V
VÉNUS
         La menace est respectueuse, 8
         Et d'un enfant qui fait le révolté 10
         La colère présomptueuse … 8
L'AMOUR
         Je ne suis plus enfant, et je l'ai trop été, 12
1880 Et ma colère est juste autant qu'impétueuse. 12
VÉNUS
         L'impétuosité s'en devrait retenir, 12
         Et vous pourriez vous souvenir 8
         Que vous me devez la naissance. 8
L'AMOUR
         Et vous pourriez n'oublier pas 8
1885 Que vous avez un cœur et des appas 10
         Qui relèvent de ma puissance, 8
         Que mon arc de la vôtre est l'unique soutien, 12
         Que sans mes traits elle n'est rien, 8
         Et que si les cœurs les plus braves 8
1890 En triomphe par vous se sont laissé traîner, 12
         Vous n'avez jamais fait d'esclaves 8
         Que ceux qu'il m'a plu d'enchaîner. 8
         Ne me vantez donc plus ces droits de la naissance 12
         Qui tyrannisent mes désirs ; 8
1895 Et si vous ne voulez perdre mille soupirs, 12
         Songez, en me voyant, à la reconnaissance, 12
         Vous qui tenez de ma puissance 8
         Et votre gloire et vos plaisirs. 8
VÉNUS
         Comment l'avez-vous défendue, 8
1900 Cette gloire dont vous parlez ? 8
         Comment me l'avez-vous rendue ? 8
         Et quand vous avez vu mes autels désolés, 12
         Mes temples violés, 6
         Mes honneurs ravalés, 6
1905 Si vous avez pris part à tant d'ignominie, 12
         Comment en a-t-on vu punie 8
         Psyché, qui me les a volés ? 8
         Je vous ai commandé de la rendre charmée 12
         Du plus vil de tous les mortels, 8
1910 Qui ne daignât répondre à son âme enflammée 12
         Que par des rebuts éternels, 8
         Par les mépris les plus cruels : 8
         Et vous-même l'avez aimée ! 8
         Vous avez contre moi séduit des immortels ; 12
1915 C'est pour vous qu'à mes yeux les Zéphyrs l'ont cachée, 12
         Qu'Apollon même suborné, 8
         Par un oracle adroitement tourné, 10
         Me l'avait si bien arrachée, 8
         Que si sa curiosité 8
1920 Par une aveugle défiance 8
         Ne l'eût rendue à ma vengeance, 8
         Elle échappait à mon cœur irrité. 10
         Voyez l'état où votre amour l'a mise, 10
         Votre Psyché : son âme va partir ; 10
1925 Voyez, et si la vôtre en est encore éprise, 12
         Recevez son dernier soupir. 8
         Menacez, bravez-moi, cependant qu'elle expire : 12
         Tant d'insolence vous sied bien, 8
         Et je dois endurer quoi qu'il vous plaise dire, 12
1930 Moi qui sans vos traits ne puis rien. 8
L'AMOUR
         Vous ne pouvez que trop, Déesse impitoyable : 12
         Le Destin l'abandonne à tout votre courroux ; 12
         Mais soyez moins inexorable 8
         Aux prières, aux pleurs d'un fils à vos genoux. 12
1935 Ce doit vous être un spectacle assez doux 10
         De voir d'un œil Psyché mourante, 8
         Et de l'autre ce fils, d'une voix suppliante 12
         Ne vouloir plus tenir son bonheur que de vous. 12
         Rendez-moi ma Psyché, rendez-lui tous ses charmes, 12
1940 Rendez-la, Déesse, à mes larmes, 8
         Rendez à mon amour, rendez à ma douleur 12
         Le charme de mes yeux, et le choix de mon cœur. 12
VÉNUS
         Quelque amour que Psyché vous donne, 8
         De ses malheurs par moi n'attendez pas la fin : 12
1945 Si le Destin me l'abandonne, 8
         Je l'abandonne à son destin. 8
         Ne m'importunez plus, et, dans cette infortune, 12
         Laissez-la sans Vénus triompher, ou périr. 12
L'AMOUR
         Hélas ! si je vous importune, 8
1950 Je ne le ferois pas si je pouvois mourir. 12
VÉNUS
         Cette douleur n'est pas commune, 8
         Qui force un immortel à souhaiter la mort. 12
L'AMOUR
         Voyez par son excès si mon amour est fort. 12
         Ne lui ferez-vous grâce aucune ? 8
VÉNUS
1955 Je vous l'avoue, il me touche le cœur, 10
         Votre amour ; il désarme, il fléchit ma rigueur : 12
         Votre Psyché reverra la lumière. 10
L'AMOUR
         Que je vous vais partout faire donner d'encens ! 12
VÉNUS
         Oui, vous la reverrez dans sa beauté première ; 12
1960 Mais de vos vœux reconnaissants 8
         Je veux la déférence entière, 8
         Je veux qu'un vrai respect laisse à mon amitié 12
         Vous choisir une autre moitié. 8
L'AMOUR
         Et moi, je ne veux plus de grâce : 8
1965 Je reprends toute mon audace, 8
         Je veux Psyché, je veux sa foi, 8
         Je veux qu'elle revive et revive pour moi, 12
         Et tiens indifférent que votre haine lasse 12
         En faveur d'une autre se passe. 8
1970 Jupiter qui paraît va juger entre nous 12
         De mes emportements et de votre courroux. 12
Après quelques éclairs et roulements de tonnerre, Jupiter paraît en l'air sur son aigle.
SCÈNE VI
L'AMOUR
         Vous à qui seul tout est possible, 8
         Père des Dieux, souverain des mortels, 10
         Fléchissez la rigueur d'une mère inflexible, 12
1975 Qui sans moi n'aura point d'autels. 8
         J'ai pleuré, j'ai prié, je soupire, menace, 12
         Et perds menaces et soupirs : 8
         Elle ne veut pas voir que de mes déplaisirs 12
         Dépend du monde entier l'heureuse ou triste face, 12
1980 Et que si Psyché perd le jour, 8
         Si Psyché n'est à moi, je ne suis plus l'Amour. 12
         Oui, je romprai mon arc, je briserai mes flèches, 12
         J'éteindrai jusqu'à mon flambeau, 8
         Je laisserai languir la Nature au tombeau ; 12
1985 Ou, si je daigne aux cœurs faire encor quelques brèches, 12
         Avec ces pointes d'or qui me font obéir, 12
         Je vous blesserai tous là-haut pour des mortelles, 12
         Et ne décocherai sur elles 8
         Que des traits émoussés qui forcent à haïr, 12
1990 Et qui ne font que des rebelles, 8
         Des ingrates, et des cruelles. 8
         Par quelle tyrannique loi 8
         Tiendrai-je à vous servir mes armes toujours prêtes 12
         Et vous ferai-je à tous conquêtes sur conquêtes, 12
1995 Si vous me défendez d'en faire une pour moi ? 12
JUPITER
         Ma fille, sois-lui moins sévère, 8
         Tu tiens de sa Psyché le destin en tes mains ; 12
         La Parque au moindre mot va suivre ta colère : 12
         Parle, et laisse-toi vaincre aux tendresses de mère, 12
2000 Ou redoute un courroux que moi-même je crains. 12
         Veux-tu donner le monde en proie 8
         A la haine, au désordre, à la confusion ? 12
         Et d'un dieu d'union, 6
         D'un dieu de douceurs et de joie, 8
2005 Faire un dieu d'amertume et de division ? 12
         Considère ce que nous sommes, 8
         Et si les passions doivent nous dominer : 12
         Plus la vengeance a de quoi plaire aux hommes, 10
         Plus il sied bien aux Dieux de pardonner. 10
VÉNUS
2010 Je pardonne à ce fils rebelle. 8
         Mais voulez-vous qu'il me soit reproché 10
         Qu'une misérable mortelle, 8
         L'objet de mon courroux, l'orgueilleuse Psyché, 12
         Sous ombre qu'elle est un peu belle, 8
2015 Par un hymen dont je rougis, 8
         Souille mon alliance, et le lit de mon fils ? 12
JUPITER
         Hé bien ! Je la fais immortelle 8
         Afin d'y rendre tout égal. 8
VÉNUS
         Je n'ai plus de mépris ni de haine pour elle, 12
2020 Et l'admets à l'honneur de ce nœud conjugal. 12
         Psyché, reprenez la lumière, 8
         Pour ne la reperdre jamais : 8
         Jupiter a fait votre paix, 8
         Et je quitte cette humeur fière 8
2025 Qui s'opposait à vos souhaits. 8
PSYCHÉ
         C'est donc vous, ô grande Déesse, 8
         Qui redonnez la vie à ce cœur innocent ! 12
VÉNUS
         Jupiter vous fait grâce, et ma colère cesse. 12
         Vivez, Vénus l'ordonne ; aimez, elle y consent. 12
PSYCHÉ, à l'Amour
2030 Je vous revois enfin, cher objet de ma flamme ! 12
L'AMOUR à Psyché
         Je vous possède enfin, délices de mon âme ! 12
JUPITER
         Venez, amants, venez aux Cieux 8
         Achever un si grand et si digne hyménée ; 12
         Viens-y, belle Psyché, changer de destinée, 12
2035 Viens prendre place au rang des Dieux. 8
Deux grandes machines descendent aux deux côtés de Jupiter, cependant qu'il dit ces derniers vers. Vénus avec sa suite monte dans l'une, l'Amour avec Psyché dans l'autre, et tous ensemble remontent au ciel.
Les Divinités, qui avaient été partagées entre Vénus et son fils, se réunissent en les voyant d'accord ; et toutes ensemble, par des concerts, des chants, et des danses, célèbrent la fête des noces de l'Amour.
Apollon paraît le premier et comme Dieu de l'harmonie, commence à chanter, pour inviter les autres Dieux à se réjouir.
Récit d'APOLLON
         Unissons-nous, troupe immortelle : 8
         Le Dieu d'amour devient heureux amant, 10
         Et Vénus a repris sa douceur naturelle 12
         En faveur d'un fils si charmant ; 8
2040 Il va goûter en paix, après un long tourment, 12
         Une félicité qui doit être éternelle. 12
Toutes les Divinités chantent ensemble ce couplet à la gloire de l'Amour.
         Célébrons ce grand jour ; 6
         Célébrons tous une fête si belle ; 10
         Que nos chants en tous lieux en portent la nouvelle, 12
2045 Qu'ils fassent retenir le céleste séjour : 12
         Chantons, répétons, tour à tour, 8
         Qu'il n'est point d'âme si cruelle 8
         Qui tôt ou tard ne se rende à l'Amour. 10
APOLLON, continue
         Le Dieu qui nous engage 6
2050 A lui faire la cour 6
         Défend qu'on soit trop sage : 6
         Les plaisirs ont leur tour : 6
         C'est leur plus doux usage 6
         Que de finir les soins du jour. 8
2055 La nuit est le partage 6
         Des jeux et de l'amour. 6
         Ce serait grand dommage 6
         Qu'en ce charmant séjour 6
         On eût un cœur sauvage : 6
2060 Les plaisirs ont leur tour ; 6
         C'est leur plus doux usage 6
         Que de finir les soins du jour. 8
         La nuit est le partage 6
         Des jeux et de l'amour. 6
Deux Muses, qui ont toujours évité de s'engager sous les lois de l'Amour, conseillent aux belles qui n'ont point encore aimé de s'en défendre avec soin, à leur exemple.
Chanson des MUSES
2065 Gardez-vous, beautés sévères : 7
         Les amours font trop d'affaires ; 7
         Craignez toujours de vous laisser charmer. 10
         Quand il faut que l'on soupire, 7
         Tout le mal n'est pas de s'enflammer : 9
2070 Le martyre 3
         De le dire 3
         Coûte plus cent fois que d'aimer. 8
Second couplet des MUSES
         On ne peut aimer sans peines, 7
         Il est peu de douces chaînes, 7
2075 À tout moment on se sent alarmer : 10
         Quand il faut que l'on soupire, 7
         Tout le mal n'est pas de s'enflammer ; 9
         Le martyre 3
         De le dire 3
2080 Coûte plus cent fois que d'aimer. 8
Bacchus fait entendre qu'il n'est pas si dangereux que l'Amour.
Récit de BACCHUS
         Si quelquefois, 4
         Suivant nos douces lois, 6
         La raison se perd et s'oublie, 8
         Ce que le vin nous cause de folie 10
2085 Commence et finit en un jour 8
         Mais quand un cœur est enivré d'amour, 10
         Souvent c'est pour toute la vie. 8
ENTRÉE DE BALLET
Mome déclare qu'il n'a point de plus doux emploi que de médire, et que ce n'est qu'à l'Amour seul qu'il n'ose se jouer.
Récit de MOME
         Je cherche à médire 5
         Sur la terre et dans les Cieux ; 7
2090 Je soumets à ma satire 7
         Les plus grands des Dieux. 5
         Il n'est dans l'univers que l'Amour qui m'étonne : 12
         Il est le seul que j'épargne aujourd'hui ; 10
         Il n'appartient qu'à lui 6
2095 De n'épargner personne. 6
SECONDE ENTRÉE DE BALLET
Bacchus et Mome, qui les conduisent, chantent au milieu d'eux chacun une chanson, Bacchus à la louange du vin, et Mome une chanson enjouée sur le sujet et les avantages de la raillerie.
Récit de BACCHUS
         Admirons le jus de la treille : 8
         Qu'il est puissant ! qu'il a d'attraits ! 8
         Il sert aux douceurs de la paix, 8
         Et dans la guerre il fait merveille ; 8
2100 Mais surtout pour les amours 7
         Le vin est d'un grand secours. 7
Récit de MOME
         Folâtrons, divertissons-nous, 8
         Raillons, nous ne saurions mieux faire : 8
         La raillerie est nécessaire 8
2105 Dans les jeux les plus doux. 6
         Sans la douceur que l'on goûte à médire, 10
         On trouve peu de plaisirs sans ennui : 10
         Rien n'est si plaisant que de rire, 8
         Quand on rit aux dépens d'autrui. 8
2110 Plaisantons, ne pardonnons rien, 8
         Rions, rien n'est plus à la mode : 8
         On court péril d'être incommode 8
         En disant trop de bien. 6
         Sans la douceur que l'on goûte à médire, 10
2115 On trouve peu de plaisirs sans ennui : 10
         Rien n'est si plaisant que de rire, 8
         Quand on rit aux dépens d'autrui. 8
Mars arrive au milieu du théâtre, suivi de sa troupe guerrière, qu'il excite à profiter de leur loisir en prenant part aux divertissements.
Récit de MARS
         Laissons en paix toute la terre, 8
         Cherchons de doux amusements ; 8
2120 Parmi les jeux les plus charmants 8
         Mêlons l'image de la guerre. 8
Entrée de ballet.
Suivants de Mars, qui font, en dansant avec des enseignes, une manière d'exercice.
DERNIÈRE ENTRÉE DE BALLET
Les troupes différentes de la suite d'Apollon, de Bacchus, de Mome et de Mars, après avoir achevé leurs entrées particulières, s'unissent ensemble, et forment la dernière entrée, qui renferme toutes les autres.
Un chœur de toutes les voix et de tous les instruments, qui sont au nombre de quarante, se joint à la danse générale et termine la fête des noces de l'Amour et de Psyché.
DERNIER CHŒUR
         Chantons les plaisirs charmants 7
         Des heureux amants ; 5
         Que tout le Ciel s'empresse 6
2125 À leur faire sa cour ; 6
         Célébrons ce beau jour 6
         Par mille doux chants d'allégresse, 8
         Célébrons ce beau jour 6
         Par mille doux chants pleins d'amour. 8
Dans le grand salon du palais des Tuileries, où Psyché a été représentée devant Leurs Majestés, il y avait des timbales, des trompettes et des tambours mêlés dans ces derniers concerts, et ce dernier couplet se chantait ainsi :
2130 Chantons les plaisirs charmants 7
         Des heureux amants 5
         Répondez-nous, trompettes, 6
         Timbales et tambours ; 6
         Accordez-vous toujours 6
2135 Avec le doux son des musettes, 8
         Accordez-vous toujours 6
         Avec le doux chant des amours. 8
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