MOL2/MOL2
1661
DON GARCIE DE NAVARRE
Comédie
ACTEURS
DON GARCIE
prince de Navarre, amant d'Elvire
ELVIRE
princesse de Léon
ÉLISE
DON ALPHONSE
prince de Léon, cru prince de Castille, sous le nom de Don Sylve
IGNÈS
comtesse, amante de Don Sylve, aimée de Mauregat, usurpateur de l'État de Léon
DON ALVAR
confident de Don Garcie, amante d'Élise
DON LOPE
autre confident de Don Garcie, amant rebuté d'Élise
DON PEDRE
écuyer d'Ignès
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
DONA ELVIRE
         Non, ce n'est point un choix qui pour ces deux amants 12
         Sut régler de mon cœur les secrets sentiments ; 12
         Et le prince n'a point dans tout ce qu'il peut être 12
         Ce qui fit préférer l'amour qu'il fait paraître. 12
5 Don Sylve, comme lui, fit briller à mes yeux 12
         Toutes les qualités d'un héros glorieux ; 12
         Même éclat de vertus, joint à même naissance, 12
         Me parlait en tous deux pour cette préférence ; 12
         Et je serais encore à nommer le vainqueur, 12
10 Si le mérite seul prenait droit sur un cœur : 12
         Mais ces chaînes du ciel qui tombent sur nos âmes 12
         Décidèrent en moi le destin de leurs flammes ; 12
         Et toute mon estime, égale entre les deux, 12
         Laissa vers Don Garcie entraîner tous mes vœux. 12
ÉLISE
15 Cet amour que pour lui votre astre vous inspire 12
         N'a sur vos actions pris que bien peu d'empire, 12
         Puisque nos yeux, madame, ont pu longtemps douter 12
         Qui de ces deux amants vous vouliez mieux traiter. 12
DONA ELVIRE
         De ces nobles rivaux l'amoureuse poursuite 12
20 À de fâcheux combats, élise, m'a réduite. 12
         Quand je regardais l'un, rien ne me reprochait 12
         Le tendre mouvement où mon âme penchait ; 12
         Mais je me l'imputais à beaucoup d'injustice 12
         Quand de l'autre à mes yeux s'offrait le sacrifice ; 12
25 Et Don Sylve, après tout, dans ses soins amoureux 12
         Me semblait mériter un destin plus heureux. 12
         Je m'opposais encor ce qu'au sang de Castille 12
         Du feu roi de Léon semble devoir la fille, 12
         Et la longue amitié qui d'un étroit lien 12
30 Joignit les intérêts de son père et du mien. 12
         Ainsi, plus dans mon âme un autre prenait place, 12
         Plus de tous ses respects je plaignais la disgrâce ; 12
         Ma pitié, complaisante à ses brûlants soupirs, 12
         D'un dehors favorable amusait ses désirs, 12
35 Et voulait réparer, par ce faible avantage, 12
         Ce qu'au fond de mon cœur je lui faisais d'outrage. 12
ÉLISE
         Mais son premier amour, que vous avez appris, 12
         Doit de cette contrainte affranchir vos esprits ; 12
         Et puisqu'avant ses soins, où pour vous il s'engage, 12
40 Done Ignès de son cœur avait reçu l'hommage, 12
         Et que, par des liens aussi fermes que doux, 12
         L'amitié vous unit, cette comtesse et vous, 12
         Son secret révélé vous est une matière 12
         À donner à vos vœux liberté toute entière ; 12
45 Et vous pouvez, sans crainte, à cet amant confus 12
         D'un devoir d'amitié couvrir tous vos refus. 12
DONA ELVIRE
         Il est vrai que j'ai lieu de chérir la nouvelle 12
         Qui m'apprit que Don Sylve était un infidèle, 12
         Puisque par ses ardeurs mon cœur tyrannisé 12
50 Contre elles à présent se voit autorisé, 12
         Qu'il en peut justement combattre les hommages, 12
         Et, sans scrupule, ailleurs donner tous ses suffrages ; 12
         Mais enfin quelle joie en peut prendre ce cœur, 12
         Si d'une autre contrainte il souffre la rigueur, 12
55 Si d'un prince jaloux l'éternelle faiblesse 12
         Reçoit indignement les soins de ma tendresse, 12
         Et semble préparer, dans mon juste courroux, 12
         Un éclat à briser tout commerce entre nous ? 12
ÉLISE
         Mais si de votre bouche il n'a point su sa gloire, 12
60 Est-ce un crime pour lui que de n'oser la croire ? 12
         Et ce qui d'un rival a pu flatter les feux 12
         L'autorise-t-il pas à douter de vos vœux ? 12
DONA ELVIRE
         Non, non, de cette sombre et lâche jalousie 12
         Rien ne peut excuser l'étrange frénésie ; 12
65 Et par mes actions je l'ai trop informé 12
         Qu'il peut bien se flatter du bonheur d'être aimé. 12
         Sans employer la langue, il est des interprètes 12
         Qui parlent clairement des atteintes secrètes : 12
         Un soupir, un regard, une simple rougeur, 12
70 Un silence est assez pour expliquer un cœur ; 12
         Tout parle dans l'amour ; et sur cette matière 12
         Le moindre jour doit être une grande lumière, 12
         Puisque chez notre sexe, où l'honneur est puissant, 12
         On ne montre jamais tout ce que l'on ressent. 12
75 J'ai voulu, je l'avoue, ajuster ma conduite, 12
         Et voir d'un œil égal l'un et l'autre mérite ; 12
         Mais que contre ses vœux on combat vainement, 12
         Et que la différence est connue aisément 12
         De toutes ces faveurs qu'on fait avec étude, 12
80 À celles où du cœur fait pencher l'habitude ! 12
         Dans les unes toujours on paraît se forcer ; 12
         Mais les autres, hélas ! Se font sans y penser, 12
         Semblables à ces eaux si pures et si belles, 12
         Qui coulent sans effort des sources naturelles. 12
85 Ma pitié pour Don Sylve avait beau l'émouvoir, 12
         J'en trahissais les soins sans m'en apercevoir ; 12
         Et mes regards au prince, en un pareil martyre, 12
         En disaient toujours plus que je n'en voulais dire. 12
ÉLISE
         Enfin, si les soupçons de cet illustre amant, 12
90 Puisque vous le voulez, n'ont point de fondement, 12
         Pour le moins font-ils foi d'une âme bien atteinte, 12
         Et d'autres chériraient ce qui fait votre plainte. 12
         De jaloux mouvements doivent être odieux, 12
         S'ils partent d'un amour qui déplaise à nos yeux ; 12
95 Mais tout ce qu'un amant nous peut montrer d'alarmes 12
         Doit, lorsque nous l'aimons, avoir pour nous des charmes : 12
         C'est par là que son feu se peut mieux exprimer ; 12
         Et plus il est jaloux, plus nous devons l'aimer. 12
         Ainsi, puisqu'en votre âme un prince magnanime … 12
DONA ELVIRE
100 Ah ! Ne m'avancez point cette étrange maxime. 12
         Partout la jalousie est un monstre odieux : 12
         Rien n'en peut adoucir les traits injurieux ; 12
         Et plus l'amour est cher qui lui donne naissance, 12
         Plus on doit ressentir les coups de cette offense. 12
105 Voir un prince emporté, qui perd à tous moments 12
         Le respect que l'amour inspire aux vrais amants ; 12
         Qui, dans les soins jaloux où son âme se noie, 12
         Querelle également mon chagrin et ma joie, 12
         Et dans tous mes regards ne peut rien remarquer 12
110 Qu'en faveur d'un rival il ne veuille expliquer : 12
         Non, non, par ces soupçons je suis trop offensée ; 12
         Et sans déguisement je te dis ma pensée : 12
         Le prince Don Garcie est cher à mes désirs ; 12
         Il peut d'un cœur illustre échauffer les soupirs ; 12
115 Au milieu de Léon on a vu son courage 12
         Me donner de sa flamme un noble témoignage, 12
         Braver en ma faveur des périls les plus grands, 12
         M'enlever aux desseins de nos lâches tyrans, 12
         Et dans ces murs forcés mettre ma destinée 12
120 À couvert des horreurs d'un indigne hyménée ; 12
         Et je ne cèle point que j'aurais de l'ennui 12
         Que la gloire en fût due à quelque autre qu'à lui ; 12
         Car un cœur amoureux prend un plaisir extrême 12
         À se voir redevable, élise, à ce qu'il aime, 12
125 Et sa flamme timide ose mieux éclater, 12
         Lorsqu'en favorisant elle croit s'acquitter. 12
         Oui, j'aime qu'un secours, qui hasarde sa tête, 12
         Semble à sa passion donner droit de conquête ; 12
         J'aime que mon péril m'ait jetée en ses mains ; 12
130 Et si les bruits communs ne sont pas des bruits vains, 12
         Si la bonté du ciel nous ramène mon frère, 12
         Les vœux les plus ardents que mon cœur puisse faire, 12
         C'est que son bras encor sur un perfide sang 12
         Puisse aider à ce frère à reprendre son rang, 12
135 Et par d'heureux succès d'une haute vaillance, 12
         Mériter tous les soins de sa reconnaissance ; 12
         Mais, avec tout cela, s'il pousse mon courroux, 12
         S'il ne purge ses feux de leurs transports jaloux 12
         Et ne les range aux lois que je lui veux prescrire, 12
140 C'est inutilement qu'il prétend done Elvire : 12
         L'hymen ne peut nous joindre, et j'abhorre des nœuds 12
         Qui deviendraient sans doute un enfer pour tous deux. 12
ÉLISE
         Bien que l'on pût avoir des sentiments tout autres, 12
         C'est au prince, madame, à se régler aux vôtres ; 12
145 Et dans votre billet ils sont si bien marqués, 12
         Que quand il les verra de la sorte expliqués … 12
DONA ELVIRE
         Je n'y veux point, élise, employer cette lettre : 12
         C'est un soin qu'à ma bouche il me vaut mieux commettre. 12
         La faveur d'un écrit laisse aux mains d'un amant 12
150 Des témoins trop constants de notre attachement. 12
         Ainsi donc empêchez qu'au prince on ne la livre. 12
ÉLISE
         Toutes vos volontés sont des lois qu'on doit suivre. 12
         J'admire cependant que le ciel ait jeté 12
         Dans le goût des esprits tant de diversité, 12
155 Et que ce que les uns regardent comme outrage 12
         Soit vu par d'autres yeux sous un autre visage. 12
         Pour moi, je trouverais mon sort tout à fait doux, 12
         Si j'avais un amant qui pût être jaloux ; 12
         Je saurais m'applaudir de son inquiétude ; 12
160 Et ce qui pour mon âme est souvent un peu rude, 12
         C'est de voir Don Alvar ne prendre aucun souci. 12
DONA ELVIRE
         Nous ne le croyions pas si proche : le voici. 12
SCÈNE II
DONA ELVIRE
         Votre retour surprend : qu'avez-vous à m'apprendre ? 12
         Don Alphonse vient-il ? A-t-on lieu de l'attendre ? 12
Don ALVAR
165 Oui, madame ; et ce frère en Castille élevé 12
         De rentrer dans ses droits voit le temps arrivé. 12
         Jusqu'ici Don Louis, qui vit à sa prudence 12
         Par le feu roi mourant commettre son enfance, 12
         A caché ses destins aux yeux de tout l'état, 12
170 Pour l'ôter aux fureurs du traître Mauregat ; 12
         Et bien que le tyran, depuis sa lâche audace, 12
         L'ait souvent demandé pour lui rendre sa place, 12
         Jamais son zèle ardent n'a pris de sûreté 12
         À l'appas dangereux de sa fausse équité. 12
175 Mais, les peuples émus par cette violence 12
         Que vous a voulu faire une injuste puissance, 12
         Ce généreux vieillard a cru qu'il était temps 12
         D'éprouver le succès d'un espoir de vingt ans : 12
         Il a tenté Léon, et ses fidèles trames 12
180 Des grands comme du peuple ont pratiqué les âmes, 12
         Tandis que la Castille armait dix mille bras 12
         Pour redonner ce prince aux vœux de ses états ; 12
         Il fait auparavant semer sa renommée, 12
         Et ne veut le montrer qu'en tête d'une armée, 12
185 Que tout prêt à lancer le foudre punisseur 12
         Sous qui doit succomber un lâche ravisseur. 12
         On investit Léon, et Don Sylve en personne 12
         Commande le secours que son père vous donne. 12
DONA ELVIRE
         Un secours si puissant doit flatter notre espoir ; 12
190 Mais je crains que mon frère y puisse trop devoir. 12
Don ALVAR
         Mais, madame, admirez que, malgré la tempête 12
         Que votre usurpateur oit gronder sur sa tête, 12
         Tous les bruits de Léon annoncent pour certain 12
         Qu'à la comtesse Ignès il va donner la main. 12
DONA ELVIRE
195 Il cherche dans l'hymen de cette illustre fille 12
         L'appui du grand crédit où se voit sa famille. 12
         Je ne reçois rien d'elle, et j'en suis en souci ; 12
         Mais son cœur au tyran fut toujours endurci. 12
ÉLISE
         De trop puissants motifs d'honneur et de tendresse 12
200 Opposent ses refus aux nœuds dont on la presse 12
         Pour …
Don ALVAR
         Le prince entre ici.
SCÈNE III
DON GARCIE
         Je viens m'intéresser,
         Madame, au doux espoir qu'il vous vient d'annoncer. 12
         Ce frère qui menace un tyran plein de crimes, 12
         Flatte de mon amour les transports légitimes : 12
205 Son sort offre à mon bras des périls glorieux 12
         Dont je puis faire hommage à l'éclat de vos yeux, 12
         Et par eux m'acquérir, si le ciel m'est propice, 12
         La gloire d'un revers que vous doit sa justice, 12
         Qui va faire à vos pieds choir l'infidélité, 12
210 Et rendre à votre sang toute sa dignité. 12
         Mais ce qui plus me plaît d'une attente si chère, 12
         C'est que pour être roi, le ciel vous rend ce frère, 12
         Et qu'ainsi mon amour peut éclater au moins 12
         Sans qu'à d'autres motifs on impute ses soins, 12
215 Et qu'il soit soupçonné que dans votre personne 12
         Il cherche à me gagner les droits d'une couronne. 12
         Oui, tout mon cœur voudrait montrer aux yeux de tous 12
         Qu'il ne regarde en vous autre chose que vous ; 12
         Et cent fois, si je puis le dire sans offense, 12
220 Ses vœux se sont armés contre votre naissance ; 12
         Leur chaleur indiscrète a d'un destin plus bas 12
         Souhaité le partage à vos divins appas, 12
         Afin que de ce cœur le noble sacrifice 12
         Pût du ciel envers vous réparer l'injustice, 12
225 Et votre sort tenir des mains de mon amour 12
         Tout ce qu'il doit au sang dont vous tenez le jour. 12
         Mais puisque enfin les cieux de tout ce juste hommage 12
         À mes feux prévenus dérobent l'avantage, 12
         Trouvez bon que ces feux prennent un peu d'espoir 12
230 Sur la mort que mon bras s'apprête à faire voir, 12
         Et qu'ils osent briguer par d'illustres services 12
         D'un frère et d'un état les suffrages propices. 12
DONA ELVIRE
         Je sais que vous pouvez, prince, en vengeant nos droits 12
         Faire par votre amour parler cent beaux exploits ; 12
235 Mais ce n'est pas assez, pour le prix qu'il espère, 12
         Que l'aveu d'un état et la faveur d'un frère ; 12
         Done Elvire n'est pas au bout de cet effort, 12
         Et je vous vois à vaincre un obstacle plus fort. 12
DON GARCIE
         Oui, madame, j'entends ce que vous voulez dire : 12
240 Je sais bien que pour vous mon cœur en vain soupire ; 12
         Et l'obstacle puissant qui s'oppose à mes feux, 12
         Sans que vous le nommiez, n'est pas secret pour eux. 12
DONA ELVIRE
         Souvent on entend mal ce qu'on croit bien entendre, 12
         Et par trop de chaleur, prince, on se peut méprendre ; 12
245 Mais puisqu'il faut parler, désirez-vous savoir 12
         Quand vous pourrez me plaire, et prendre quelque espoir ? 12
DON GARCIE
         Ce me sera, madame, une faveur extrême. 12
DONA ELVIRE
         Quand vous saurez m'aimer comme il faut que l'on aime. 12
DON GARCIE
         Et que peut-on, hélas ! Observer sous les cieux 12
250 Qui ne cède à l'ardeur que m'inspirent vos yeux ? 12
DONA ELVIRE
         Quand votre passion ne fera rien paraître 12
         Dont se puisse indigner celle qui l'a fait naître. 12
DON GARCIE
         C'est là son plus grand soin.
DONA ELVIRE
         Quand tous ses mouvements
         Ne prendront point de moi de trop bas sentiments. 12
DON GARCIE
         Ils vous révèrent trop.
DONA ELVIRE
255 Quand d'un injuste ombrage
         Votre raison saura me réparer l'outrage, 12
         Et que vous bannirez enfin ce monstre affreux 12
         Qui de son noir venin empoisonne vos feux, 12
         Cette jalouse humeur dont l'importun caprice 12
260 Aux vœux que vous m'offrez rend un mauvais office, 12
         S'oppose à leur attente, et contre eux, à tous coups, 12
         Arme les mouvements de mon juste courroux. 12
DON GARCIE
         Ah ! Madame, il est vrai, quelque effort que je fasse, 12
         Qu'un peu de jalousie en mon cœur trouve place, 12
265 Et qu'un rival, absent de vos divins appas, 12
         Au repos de ce cœur vient livrer des combats. 12
         Soit caprice ou raison, j'ai toujours la croyance 12
         Que votre âme en ces lieux souffre de son absence, 12
         Et que malgré mes soins, vos soupirs amoureux 12
270 Vont trouver à tous coups ce rival trop heureux. 12
         Mais si de tels soupçons ont de quoi vous déplaire, 12
         Il vous est bien facile, hélas ! De m'y soustraire ; 12
         Et leur bannissement, dont j'accepte la loi, 12
         Dépend bien plus de vous qu'il ne dépend de moi. 12
275 Oui, c'est vous qui pouvez, par deux mots pleins de flamme, 12
         Contre la jalousie armer toute mon âme, 12
         Et des pleines clartés d'un glorieux espoir 12
         Dissiper les horreurs que ce monstre y fait choir. 12
         Daignez donc étouffer le doute qui m'accable, 12
280 Et faites qu'un aveu d'une bouche adorable 12
         Me donne l'assurance, au fort de tant d'assauts, 12
         Que je ne puis trouver dans le peu que je vaux. 12
DONA ELVIRE
         Prince, de vos soupçons la tyrannie est grande : 12
         Au moindre mot qu'il dit, un cœur veut qu'on l'entende, 12
285 Et n'aime pas ces feux dont l'importunité 12
         Demande qu'on s'explique avec tant de clarté. 12
         Le premier mouvement qui découvre notre âme 12
         Doit d'un amant discret satisfaire la flamme ; 12
         Et c'est à s'en dédire autoriser nos vœux 12
290 Que vouloir plus avant pousser de tels aveux. 12
         Je ne dis point quel choix, s'il m'était volontaire, 12
         Entre Don Sylve et vous mon âme pourrait faire ; 12
         Mais vouloir vous contraindre à n'être point jaloux 12
         Aurait dit quelque chose à tout autre que vous ; 12
295 Et je croyais cet ordre un assez doux langage, 12
         Pour n'avoir pas besoin d'en dire davantage. 12
         Cependant votre amour n'est pas encor content : 12
         Il demande un aveu qui soit plus éclatant ; 12
         Pour l'ôter de scrupule, il me faut à vous-même, 12
300 En des termes exprès, dire que je vous aime ; 12
         Et peut-être qu'encor, pour vous en assurer, 12
         Vous vous obstineriez à m'en faire jurer. 12
DON GARCIE
         Hé bien ! Madame, hé bien ! Je suis trop téméraire : 12
         De tout ce qui vous plaît je dois me satisfaire. 12
305 Je ne demande point de plus grande clarté ; 12
         Je crois que vous avez pour moi quelque bonté, 12
         Que d'un peu de pitié mon feu vous sollicite, 12
         Et je me vois heureux plus que je ne mérite. 12
         C'en est fait, je renonce à mes soupçons jaloux. 12
310 L'arrêt qui les condamne est un arrêt bien doux, 12
         Et je reçois la loi qu'il daigne me prescrire 12
         Pour affranchir mon cœur de leur injuste empire. 12
DONA ELVIRE
         Vous promettez beaucoup, prince ; et je doute fort 12
         Si vous pourrez sur vous faire ce grand effort. 12
DON GARCIE
315 Ah ! Madame, il suffit, pour me rendre croyable, 12
         Que ce qu'on vous promet doit être inviolable, 12
         Et que l'heur d'obéir à sa divinité 12
         Ouvre aux plus grands efforts trop de facilité. 12
         Que le ciel me déclare une éternelle guerre, 12
320 Que je tombe à vos pieds d'un éclat de tonnerre, 12
         Ou, pour périr encor par de plus rudes coups, 12
         Puissé-je voir sur moi fondre votre courroux, 12
         Si jamais mon amour descend à la faiblesse 12
         De manquer aux devoirs d'une telle promesse, 12
325 Si jamais dans mon âme aucun jaloux transport 12
         Fait … !
Don Pèdre apporte un billet.
DONA ELVIRE
         J'en étois en peine, et tu m'obliges fort.
         Que le courrier attende. À ces regards qu'il jette, 12
         Vois-je pas que déjà cet écrit l'inquiète ? 12
         Prodigieux effet de son tempérament ! 12
330 Qui vous arrête, prince, au milieu du serment ? 12
DON GARCIE
         J'ai cru que vous aviez quelque secret ensemble, 12
         Et je ne voulais pas l'interrompre.
DONA ELVIRE
         Il me semble
         Que vous me répondez d'un ton fort altéré ; 12
         Je vous vois tout à coup le visage égaré : 12
335 Ce changement soudain a lieu de me surprendre ; 12
         D'où peut-il provenir ? Le pourrait-on apprendre ? 12
DON GARCIE
         D'un mal qui tout à coup vient d'attaquer mon cœur. 12
DONA ELVIRE
         Souvent plus qu'on ne croit ces maux ont de rigueur, 12
         Et quelque prompt secours vous serait nécessaire. 12
340 Mais encor, dites-moi, vous prend-il d'ordinaire ? 12
DON GARCIE
         Parfois.
DONA ELVIRE
         Ah ! Prince faible ! Hé bien ! Par cet écrit
         Guérissez-le, ce mal : il n'est que dans l'esprit. 12
DON GARCIE
         Par cet écrit, madame ? Ah ! Ma main le refuse : 12
         Je vois votre pensée, et de quoi l'on m'accuse. 12
         Si …
DONA ELVIRE
345 Lisez-le, vous dis-je, et satisfaites-vous.
DON GARCIE
         Pour me traiter après de faible, de jaloux ? 12
         Non, non. Je dois ici vous rendre un témoignage 12
         Qu'à mon cœur cet écrit n'a point donné d'ombrage ; 12
         Et bien que vos bontés m'en laissent le pouvoir, 12
350 Pour me justifier, je ne veux point le voir. 12
DONA ELVIRE
         Si vous vous obstinez à cette résistance, 12
         J'aurais tort de vouloir vous faire violence ; 12
         Et c'est assez enfin que vous avoir pressé 12
         De voir de quelle main ce billet m'est tracé. 12
DON GARCIE
355 Ma volonté toujours vous doit être soumise : 12
         Si c'est votre plaisir que pour vous je le lise, 12
         Je consens volontiers à prendre cet emploi. 12
DONA ELVIRE
         Oui, oui, prince, tenez : vous le lirez pour moi. 12
DON GARCIE
         C'est pour vous obéir, au moins, et je puis dire … 12
DONA ELVIRE
360 C'est ce que vous voudrez : dépêchez-vous de lire. 12
DON GARCIE
         Il est de done Ignès, à ce que je connoi. 12
DONA ELVIRE
         Oui. Je m'en réjouis et pour vous et pour moi. 12
DON GARCIE, lit
         Malgré l'effort d'un long mépris, 8
         Le tyran toujours m'aime, et depuis votre absence, 12
365 Vers moi, pour me porter au dessein qu'il a pris, 12
         Il semble avoir tourné toute sa violence, 12
         Dont il poursuivait l'alliance 8
         De vous et de son fils. 6
         Ceux qui sur moi peuvent avoir empire, 10
370 Par de lâches motifs qu'un faux honneur inspire 12
         Approuvent tous cet indigne lien. 10
         J'ignore encor par où finira mon martyre ; 12
         Mais je mourrai plutôt que de consentir rien. 12
         Puissiez-vous jouir, belle Elvire, 8
375 D'un destin plus doux que le mien ! 8
Done Ignès.
Il continue.
         Dans la haute vertu son âme est affermie. 12
DONA ELVIRE
         Je vais faire réponse à cette illustre amie. 12
         Cependant apprenez, prince, à vous mieux armer 12
         Contre ce qui prend droit de vous trop alarmer. 12
380 J'ai calmé votre trouble avec cette lumière, 12
         Et la chose a passé d'une douce manière ; 12
         Mais, à n'en point mentir, il serait des moments 12
         Où je pourrais entrer dans d'autres sentiments. 12
DON GARCIE
         Hé quoi ! Vous croyez donc … ?
DONA ELVIRE
         Je crois ce qu'il faut croire.
385 Adieu : de mes avis conservez la mémoire ; 12
         Et s'il est vrai pour moi que votre amour soit grand, 12
         Donnez-en à mon cœur les preuves qu'il prétend. 12
DON GARCIE
         Croyez que désormais c'est toute mon envie, 12
         Et qu'avant qu'y manquer je veux perdre la vie. 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
ÉLISE
390 Tout ce que fait le prince, à parler franchement, 12
         N'est pas ce qui me donne un grand étonnement ; 12
         Car que d'un noble amour une âme bien saisie 12
         En pousse les transports jusqu'à la jalousie, 12
         Que de doutes fréquents ses vœux soient traversés, 12
395 Il est fort naturel, et je l'approuve assez. 12
         Mais ce qui me surprend, Don Lope, c'est d'entendre 12
         Que vous lui préparez les soupçons qu'il doit prendre, 12
         Que votre âme les forme, et qu'il n'est en ces lieux 12
         Fâcheux que par vos soins, jaloux que par vos yeux. 12
400 Encore un coup, Don Lope, une âme bien éprise 12
         Des soupçons qu'elle prend ne me rend point surprise ; 12
         Mais qu'on ait sans amour tous les soins d'un jaloux, 12
         C'est une nouveauté qui n'appartient qu'à vous. 12
Don Lope
         Que sur cette conduite à son aise l'on glose. 12
405 Chacun règle la sienne au but qu'il se propose ; 12
         Et rebuté par vous des soins de mon amour, 12
         Je songe auprès du prince à bien faire ma cour. 12
ÉLISE
         Mais savez-vous qu'enfin il fera mal la sienne, 12
         S'il faut qu'en cette humeur votre esprit l'entretienne ? 12
Don Lope
410 Et quand, charmante élise, a-t-on vu, s'il vous plaît, 12
         Qu'on cherche auprès des grands que son propre intérêt, 12
         Qu'un parfait courtisan veuille charger leur suite 12
         D'un censeur des défauts qu'on trouve en leur conduite, 12
         Et s'aille inquiéter si son discours leur nuit, 12
415 Pourvu que sa fortune en tire quelque fruit ? 12
         Tout ce qu'on fait ne va qu'à se mettre en leur grâce : 12
         Par la plus courte voie on y cherche une place ; 12
         Et les plus prompts moyens de gagner leur faveur, 12
         C'est de flatter toujours le faible de leur cœur, 12
420 D'applaudir en aveugle à ce qu'ils veulent faire, 12
         Et n'appuyer jamais ce qui peut leur déplaire : 12
         C'est là le vrai secret d'être bien auprès d'eux. 12
         Les utiles conseils font passer pour fâcheux, 12
         Et vous laissent toujours hors de la confidence 12
425 Où vous jette d'abord l'adroite complaisance. 12
         Enfin on voit partout que l'art des courtisans 12
         Ne tend qu'à profiter des faiblesses des grands, 12
         À nourrir leurs erreurs, et jamais dans leur âme 12
         Ne porter les avis des choses qu'on y blâme. 12
ÉLISE
430 Ces maximes un temps leur peuvent succéder ; 12
         Mais il est des revers qu'on doit appréhender ; 12
         Et dans l'esprit des grands, qu'on tâche de surprendre, 12
         Un rayon de lumière à la fin peut descendre, 12
         Qui sur tous ces flatteurs venge équitablement 12
435 Ce qu'a fait à leur gloire un long aveuglement. 12
         Cependant je dirai que votre âme s'explique 12
         Un peu bien librement sur votre politique ; 12
         Et ses nobles motifs, au prince rapportés, 12
         Serviraient assez mal vos assiduités. 12
Don Lope
440 Outre que je pourrais désavouer sans blâme 12
         Ces libres vérités sur quoi s'ouvre mon âme, 12
         Je sais fort bien qu'élise a l'esprit trop discret 12
         Pour aller divulguer cet entretien secret. 12
         Qu'ai-je dit, après tout, que sans moi l'on ne sache ? 12
445 Et dans mon procédé que faut-il que je cache ? 12
         On peut craindre une chute avec quelque raison, 12
         Quand on met en usage ou ruse ou trahison ; 12
         Mais qu'ai-je à redouter, moi, qui partout n'avance 12
         Que les soins approuvés d'un peu de complaisance, 12
450 Et qui suis seulement par d'utiles leçons 12
         La pente qu'a le prince à de jaloux soupçons ? 12
         Son âme semble en vivre, et je mets mon étude 12
         À trouver des raisons à son inquiétude, 12
         À voir de tous côtés s'il ne se passe rien 12
455 À fournir le sujet d'un secret entretien ; 12
         Et quand je puis venir, enflé d'une nouvelle, 12
         Donner à son repos une atteinte mortelle, 12
         C'est lors que plus il m'aime, et je vois sa raison 12
         D'une audience avide avaler ce poison, 12
460 Et m'en remercier comme d'une victoire 12
         Qui comblerait ses jours de bonheur et de gloire. 12
         Mais mon rival paraît : je vous laisse tous deux ; 12
         Et bien que je renonce à l'espoir de vos vœux, 12
         J'aurais un peu de peine à voir qu'en ma présence 12
465 Il reçût des effets de quelque préférence, 12
         Et je veux, si je puis, m'épargner ce souci. 12
ÉLISE
         Tout amant de bon sens en doit user ainsi. 12
SCÈNE II
Don ALVAR
         Enfin nous apprenons que le roi de Navarre 12
         Pour les désirs du prince aujourd'hui se déclare ; 12
470 Et qu'un nouveau renfort de troupes nous attend 12
         Pour le fameux service où son amour prétend. 12
         Je suis surpris, pour moi, qu'avec tant de vitesse 12
         On ait fait avancer … Mais …
SCÈNE III
DON GARCIE
         Que fait la princesse ?
ÉLISE
         Quelques lettres, Seigneur ; je le présume ainsi. 12
475 Mais elle va savoir que vous êtes ici. 12
SCÈNE IV
DON GARCIE, seul
         J'attendrai qu'elle ait fait. Près de souffrir sa vue, 12
         D'un trouble tout nouveau je me sens l'âme émue ; 12
         Et la crainte, mêlée à mon ressentiment, 12
         Jette par tout mon corps un soudain tremblement. 12
480 Prince, prends garde au moins qu'un aveugle caprice 12
         Ne te conduise ici dans quelque précipice, 12
         Et que de ton esprit les désordres puissants 12
         Ne donnent un peu trop au rapport de tes sens : 12
         Consulte ta raison, prends sa clarté pour guide ; 12
485 Vois si de tes soupçons l'apparence est solide ; 12
         Ne démens pas leur voix ; mais aussi garde bien 12
         Que pour les croire trop, ils ne t'imposent rien, 12
         Qu'à tes premiers transports ils n'osent trop permettre, 12
         Et relis posément cette moitié de lettre. 12
490 Ha ! Qu'est-ce que mon cœur, trop digne de pitié, 12
         Ne voudrait pas donner pour son autre moitié ? 12
         Mais, après tout, que dis-je ? Il suffit bien de l'une, 12
         Et n'en voilà que trop pour voir mon infortune. 12
         Quoique votre rival …
495 Vous devez toutefois vous …
         Et vous avez en vous à …
         L'obstacle le plus grand …
         Je chéris tendrement ce …
         Pour me tirer des mains de …
500 Son amour, ses devoirs …
         Mais il m'est odieux, avec …
         ôtez donc à vos feux ce …
         Méritez les regards que l'on …
         Et lorsqu'on vous oblige …
505 Ne vous obstinez point à …
         Oui, mon sort par ces mots est assez éclairci : 12
         Son cœur, comme sa main, se fait connaître ici ; 12
         Et les sens imparfaits de cet écrit funeste 12
         Pour s'expliquer à moi n'ont pas besoin du reste. 12
510 Toutefois, dans l'abord agissons doucement ; 12
         Couvrons à l'infidèle un vif ressentiment ; 12
         Et de ce que je tiens ne donnant point d'indice, 12
         Confondons son esprit par son propre artifice. 12
         La voici : ma raison, renferme mes transports, 12
515 Et rends-toi pour un temps maîtresse du dehors. 12
SCÈNE V
DONA ELVIRE
         Vous avez bien voulu que je vous fisse attendre ? 12
DON GARCIE
         Ha ! Qu'elle cache bien !
DONA ELVIRE
         On vient de nous apprendre
         Que le roi votre père approuve vos projets, 12
         Et veut bien que son fils nous rende nos sujets ; 12
520 Et mon âme en a pris une allégresse extrême. 12
DON GARCIE
         Oui, madame, et mon cœur s'en réjouit de même ; 12
         Mais …
DONA ELVIRE
         Le tyran sans doute aura peine à parer
         Les foudres que partout il entend murmurer ; 12
         Et j'ose me flatter que le même courage 12
525 Qui put bien me soustraire à sa brutale rage, 12
         Et dans les murs d'Astorgue, arrachés de ses mains, 12
         Me faire un sûr asile à braver ses desseins, 12
         Pourra, de tout Léon achevant la conquête, 12
         Sous ses nobles efforts faire choir cette tête. 12
DON GARCIE
530 Le succès en pourra parler dans quelques jours. 12
         Mais, de grâce, passons à quelque autre discours. 12
         Puis-je, sans trop oser, vous prier de me dire 12
         À qui vous avez pris, madame, soin d'écrire, 12
         Depuis que le destin nous a conduits ici ? 12
DONA ELVIRE
535 Pourquoi cette demande, et d'où vient ce souci ? 12
DON GARCIE
         D'un désir curieux de pure fantaisie. 12
DONA ELVIRE
         La curiosité naît de la jalousie. 12
DON GARCIE
         Non, ce n'est rien du tout de ce que vous pensez : 12
         Vos ordres de ce mal me défendent assez. 12
DONA ELVIRE
540 Sans chercher plus avant quel intérêt vous presse, 12
         J'ai deux fois à Léon écrit à la comtesse, 12
         Et deux fois au marquis Don Louis à Burgos. 12
         Avec cette réponse êtes-vous en repos ? 12
DON GARCIE
         Vous n'avez point écrit à quelque autre personne, 12
         Madame ?
DONA ELVIRE
545 Non, sans doute, et ce discours m'étonne.
DON GARCIE
         De grâce, songez bien avant que d'assurer : 12
         En manquant de mémoire, on peut se parjurer. 12
DONA ELVIRE
         Ma bouche sur ce point ne peut être parjure. 12
DON GARCIE
         Elle a dit toutefois une haute imposture. 12
DONA ELVIRE
         Prince !
DON GARCIE
         Madame ?
DONA ELVIRE
550 Ô ciel ! Quel est ce mouvement ?
         Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement ? 12
DON GARCIE
         Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue 12
         J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue, 12
         Et que j'ai cru trouver quelque sincérité 12
555 Dans les traîtres appas dont je fus enchanté. 12
DONA ELVIRE
         De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre ? 12
DON GARCIE
         Ah ! Que ce cœur est double et sait bien l'art de feindre ! 12
         Mais tous moyens de fuir lui vont être soustraits. 12
         Jetez ici les yeux, et connaissez vos traits : 12
560 Sans avoir vu le reste, il m'est assez facile 12
         De découvrir pour qui vous employez ce style. 12
DONA ELVIRE
         Voilà donc le sujet qui vous trouble l'esprit ? 12
DON GARCIE
         Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit ? 12
DONA ELVIRE
         L'innocence à rougir n'est point accoutumée. 12
DON GARCIE
565 Il est vrai qu'en ces lieux on la voit opprimée. 12
         Ce billet démenti pour n'avoir point de seing … 12
DONA ELVIRE
         Pourquoi le démentir, puisqu'il est de ma main ? 12
DON GARCIE
         Encore est-ce beaucoup que, de franchise pure, 12
         Vous demeuriez d'accord que c'est votre écriture ; 12
570 Mais ce sera, sans doute, et j'en serais garant, 12
         Un billet qu'on envoie à quelque indifférent ; 12
         Ou du moins, ce qu'il a de tendresse évidente 12
         Sera pour une amie ou pour quelque parente. 12
DONA ELVIRE
         Non, c'est pour un amant que ma main l'a formé, 12
575 Et j'ajoute de plus, pour un amant aimé. 12
DON GARCIE
         Et je puis, ô perfide ! …
DONA ELVIRE
         Arrêtez, prince indigne,
         De ce lâche transport l'égarement insigne. 12
         Bien que de vous mon cœur ne prenne point de loi, 12
         Et ne doive en ces lieux aucun compte qu'à soi, 12
580 Je veux bien me purger, pour votre seul supplice, 12
         Du crime que m'impose un insolent caprice. 12
         Vous serez éclairci, n'en doutez nullement ; 12
         J'ai ma défense prête en ce même moment ; 12
         Vous allez recevoir une pleine lumière ; 12
585 Mon innocence ici paraîtra toute entière ; 12
         Et je veux, vous mettant juge en votre intérêt, 12
         Vous faire prononcer vous-même votre arrêt. 12
DON GARCIE
         Ce sont propos obscurs, qu'on ne saurait comprendre. 12
DONA ELVIRE
         Bientôt à vos dépens vous me pourrez entendre. 12
         Élise, holà !
SCÈNE VI
ÉLISE
         Madame.
DONA ELVIRE
590 Observez bien au moins
         Si j'ose à vous tromper employer quelques soins, 12
         Si par un seul coup d'œil, ou geste qui l'instruise, 12
         Je cherche de ce coup à parer la surprise. 12
         Le billet que tantôt ma main avait tracé, 12
595 Répondez promptement, où l'avez-vous laissé ? 12
ÉLISE
         Madame, j'ai sujet de m'avouer coupable : 12
         Je ne sais comme il est demeuré sur ma table ; 12
         Mais on vient de m'apprendre en ce même moment 12
         Que Don Lope, venant dans mon appartement, 12
600 Par une liberté qu'on lui voit se permettre, 12
         A fureté partout et trouvé cette lettre. 12
         Comme il la dépliait, Léonor a voulu 12
         S'en saisir promptement avant qu'il eût rien lu ; 12
         Et se jetant sur lui, la lettre contestée 12
605 En deux justes moitiés dans leurs mains est restée ; 12
         Et Don Lope aussitôt prenant un prompt essor, 12
         A dérobé la sienne aux soins de Léonor. 12
DONA ELVIRE
         Avez-vous ici l'autre ?
ÉLISE
         Oui, la voilà, madame.
DONA ELVIRE
         Donnez. Nous allons voir qui mérite le blâme. 12
610 Avec votre moitié rassemblez celle-ci. 12
         Lisez, et hautement : je veux l'entendre aussi. 12
DON GARCIE
         Au prince Don Garcie. Ah !
DONA ELVIRE
         Achevez de lire :
         Votre âme pour ce mot ne doit pas s'interdire. 12
DON GARCIE lit
         Quoique votre rival, prince, alarme votre âme, 12
615 Vous devez toutefois vous craindre plus que lui ; 12
         Et vous avez en vous à détruire aujourd'hui 12
         L'obstacle le plus grand que trouve votre flamme. 12
         Je chéris tendrement ce qu'a fait Don Garcie 12
         Pour me tirer des mains de nos fiers ravisseurs ; 12
620 Son amour, ses devoirs ont pour moi des douceurs ; 12
         Mais il m'est odieux, avec sa jalousie. 12
         ôtez donc à vos feux ce qu'ils en font paraître ; 12
         Méritez les regards que l'on jette sur eux ; 12
         Et lorsqu'on vous oblige à vous tenir heureux, 12
625 Ne vous obstinez point à ne pas vouloir l'être. 12
DONA ELVIRE
         Hé bien ! Que dites-vous ?
DON GARCIE
         Ha ! Madame, je dis
         Qu'à cet objet mes sens demeurent interdits, 12
         Que je vois dans ma plainte une horrible injustice, 12
         Et qu'il n'est point pour moi d'assez cruel supplice. 12
DONA ELVIRE
630 Il suffit. Apprenez que si j'ai souhaité 12
         Qu'à vos yeux cet écrit pût être présenté, 12
         C'est pour le démentir, et cent fois me dédire 12
         De tout ce que pour vous vous y venez de lire. 12
         Adieu, prince.
DON GARCIE
         Madame, hélas ! Où fuyez-vous ?
DONA ELVIRE
635 Où vous ne serez point, trop odieux jaloux. 12
DON GARCIE
         Ha ! Madame, excusez un amant misérable, 12
         Qu'un sort prodigieux a fait vers vous coupable, 12
         Et qui, bien qu'il vous cause un courroux si puissant, 12
         Eût été plus blâmable à rester innocent. 12
640 Car enfin peut-il être une âme bien atteinte 12
         Dont l'espoir le plus doux ne soit mêlé de crainte ? 12
         Et pourriez-vous penser que mon cœur eût aimé, 12
         Si ce billet fatal ne l'eût point alarmé, 12
         S'il n'avait point frémi des coups de cette foudre, 12
645 Dont je me figurais tout mon bonheur en poudre ? 12
         Vous-même dites-moi si cet événement 12
         N'eût pas dans mon erreur jeté tout autre amant, 12
         Si d'une preuve, hélas ! Qui me semblait si claire, 12
         Je pouvais démentir …
DONA ELVIRE
         Oui, vous le pouviez faire ;
650 Et dans mes sentiments, assez bien déclarés, 12
         Vos doutes rencontraient des garants assurés : 12
         Vous n'aviez rien à craindre ; et d'autres, sur ce gage, 12
         Auraient du monde entier bravé le témoignage. 12
DON GARCIE
         Moins on mérite un bien qu'on nous fait espérer, 12
655 Plus notre âme a de peine à pouvoir s'assurer ; 12
         Un sort trop plein de gloire à nos yeux est fragile, 12
         Et nous laisse aux soupçons une pente facile. 12
         Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés, 12
         J'ai douté du bonheur de mes témérités ; 12
660 J'ai cru que dans ces lieux rangés sous ma puissance, 12
         Votre âme se forçait à quelque complaisance, 12
         Que déguisant pour moi votre sévérité … 12
DONA ELVIRE
         Et je pourrais descendre à cette lâcheté ! 12
         Moi prendre le parti d'une honteuse feinte ! 12
665 Agir par les motifs d'une servile crainte ! 12
         Trahir mes sentiments ! Et, pour être en vos mains, 12
         D'un masque de faveur vous couvrir mes dédains ! 12
         La gloire sur mon cœur aurait si peu d'empire ! 12
         Vous pouvez le penser, et vous me l'osez dire ! 12
670 Apprenez que ce cœur ne sait point s'abaisser, 12
         Qu'il n'est rien sous les cieux qui puisse l'y forcer ; 12
         Et s'il vous a fait voir, par une erreur insigne, 12
         Des marques de bonté dont vous n'étiez pas digne, 12
         Qu'il saura bien montrer, malgré votre pouvoir, 12
675 La haine que pour vous il se résout d'avoir, 12
         Braver votre furie, et vous faire connaître 12
         Qu'il n'a point été lâche, et ne veut jamais l'être. 12
DON GARCIE
         Hé bien ! Je suis coupable, et ne m'en défends pas ; 12
         Mais je demande grâce à vos divins appas : 12
680 Je la demande au nom de la plus vive flamme 12
         Dont jamais deux beaux yeux aient fait brûler une âme. 12
         Que si votre courroux ne peut être apaisé, 12
         Si mon crime est trop grand pour se voir excusé, 12
         Si vous ne regardez ni l'amour qui le cause, 12
685 Ni le vif repentir que mon cœur vous expose, 12
         Il faut qu'un coup heureux, en me faisant mourir, 12
         M'arrache à des tourments que je ne puis souffrir. 12
         Non, ne présumez pas qu'ayant su vous déplaire, 12
         Je puisse vivre une heure avec votre colère. 12
690 Déjà de ce moment la barbare longueur 12
         Sous ses cuisants remords fait succomber mon cœur, 12
         Et de mille vautours les blessures cruelles 12
         N'ont rien de comparable à ses douleurs mortelles. 12
         Madame, vous n'avez qu'à me le déclarer : 12
695 S'il n'est point de pardon que je doive espérer, 12
         Cette épée aussitôt, par un coup favorable, 12
         Va percer, à vos yeux, le cœur d'un misérable, 12
         Ce cœur, ce traître cœur, dont les perplexités 12
         Ont si fort outragé vos extrêmes bontés : 12
700 Trop heureux, en mourant, si ce coup légitime 12
         Efface en votre esprit l'image de mon crime, 12
         Et ne laisse aucuns traits de votre aversion 12
         Au faible souvenir de mon affection ! 12
         C'est l'unique faveur que demande ma flamme. 12
DONA ELVIRE
         Ha ! Prince trop cruel !
DON GARCIE
705 Dites, parlez, madame.
DONA ELVIRE
         Faut-il encor pour vous conserver des bontés, 12
         Et vous voir m'outrager par tant d'indignités ? 12
DON GARCIE
         Un cœur ne peut jamais outrager quand il aime ; 12
         Et ce que fait l'amour, il l'excuse lui-même. 12
DONA ELVIRE
710 L'amour n'excuse point de tels emportements. 12
DON GARCIE
         Tout ce qu'il a d'ardeur passe en ses mouvements ; 12
         Et plus il devient fort, plus il trouve de peine … 12
DONA ELVIRE
         Non, ne m'en parlez point, vous méritez ma haine. 12
DON GARCIE
         Vous me haïssez donc ?
DONA ELVIRE
         J'y veux tâcher, au moins ;
715 Mais, hélas ! Je crains bien que j'y perde mes soins, 12
         Et que tout le courroux qu'excite votre offense 12
         Ne puisse jusque-là faire aller ma vengeance. 12
DON GARCIE
         D'un supplice si grand ne tentez point l'effort, 12
         Puisque pour vous venger je vous offre ma mort : 12
720 Prononcez-en l'arrêt, et j'obéis sur l'heure. 12
DONA ELVIRE
         Qui ne saurait haïr ne peut vouloir qu'on meure. 12
DON GARCIE
         Et moi, je ne puis vivre à moins que vos bontés 12
         Accordent un pardon à mes témérités. 12
         Résolvez l'un des deux, de punir ou d'absoudre. 12
DONA ELVIRE
725 Hélas ! J'ai trop fait voir ce que je puis résoudre. 12
         Par l'aveu d'un pardon n'est-ce pas se trahir, 12
         Que dire au criminel qu'on ne le peut haïr ? 12
DON GARCIE
         Ah ! C'en est trop : souffrez, adorable princesse … 12
DONA ELVIRE
         Laissez : je me veux mal d'une telle faiblesse. 12
DON GARCIE
         Enfin je suis …
SCÈNE VII
Don Lope
730 Seigneur, je viens vous informer
         D'un secret dont vos feux ont droit de s'alarmer. 12
DON GARCIE
         Ne me viens point parler de secret ni d'alarme 12
         Dans les doux mouvements du transport qui me charme. 12
         Après ce qu'à mes yeux on vient de présenter, 12
735 Il n'est point de soupçons que je doive écouter, 12
         Et d'un divin objet la bonté sans pareille 12
         À tous ces vains rapports doit fermer mon oreille : 12
         Ne m'en fais plus.
Don Lope
         Seigneur, je veux ce qu'il vous plaît :
         Mes soins en tout ceci n'ont que votre intérêt. 12
740 J'ai cru que le secret que je viens de surprendre, 12
         Méritait bien qu'en hâte on vous le vînt apprendre ; 12
         Mais puisque vous voulez que je n'en touche rien, 12
         Je vous dirai, seigneur, pour changer d'entretien, 12
         Que déjà dans Léon on voit chaque famille 12
745 Lever le masque au bruit des troupes de Castille, 12
         Et que surtout le peuple y fait pour son vrai roi 12
         Un éclat à donner au tyran de l'effroi. 12
DON GARCIE
         La Castille du moins n'aura pas la victoire 12
         Sans que nous essayions d'en partager la gloire ; 12
750 Et nos troupes aussi peuvent être en état 12
         D'imprimer quelque crainte au cœur de Mauregat. 12
         Mais quel est ce secret dont tu voulais m'instruire ? 12
         Voyons un peu.
Don Lope
         Seigneur, je n'ai rien à vous dire.
DON GARCIE
         Va, va, parle, mon cœur t'en donne le pouvoir. 12
Don Lope
755 Vos paroles, seigneur, m'en ont trop fait savoir ; 12
         Et puisque mes avis ont de quoi vous déplaire, 12
         Je saurai désormais trouver l'art de me taire. 12
DON GARCIE
         Enfin, je veux savoir la chose absolument. 12
Don Lope
         Je ne réplique point à ce commandement. 12
760 Mais, seigneur, en ce lieu le devoir de mon zèle 12
         Trahirait le secret d'une telle nouvelle. 12
         Sortons pour vous l'apprendre ; et, sans rien embrasser, 12
         Vous-même vous verrez ce qu'on en doit penser. 12
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
DONA ELVIRE
         Élise, que dis-tu de l'étrange faiblesse 12
765 Que vient de témoigner le cœur d'une princesse ? 12
         Que dis-tu de me voir tomber si promptement 12
         De toute la chaleur de mon ressentiment, 12
         Et malgré tant d'éclat, relâcher mon courage 12
         Au pardon trop honteux d'un si cruel outrage ? 12
ÉLISE
770 Moi, je dis que d'un cœur que nous pouvons chérir 12
         Une injure sans doute est bien dure à souffrir ; 12
         Mais que s'il n'en est point qui davantage irrite, 12
         Il n'en est point aussi qu'on pardonne si vite, 12
         Et qu'un coupable aimé triomphe à nos genoux 12
775 De tous les prompts transports du plus bouillant courroux, 12
         D'autant plus aisément, madame, quand l'offense 12
         Dans un excès d'amour peut trouver sa naissance. 12
         Ainsi, quelque dépit que l'on vous ait causé, 12
         Je ne m'étonne point de le voir apaisé ; 12
780 Et je sais quel pouvoir, malgré votre menace, 12
         À de pareils forfaits donnera toujours grâce. 12
DONA ELVIRE
         Ah ! Sache, quelque ardeur qui m'impose des lois, 12
         Que mon front a rougi pour la dernière fois, 12
         Et que si désormais on pousse ma colère, 12
785 Il n'est point de retour qu'il faille qu'on espère. 12
         Quand je pourrais reprendre un tendre sentiment, 12
         C'est assez contre lui que l'éclat d'un serment ; 12
         Car enfin un esprit qu'un peu d'orgueil inspire 12
         Trouve beaucoup de honte à se pouvoir dédire, 12
790 Et souvent, aux dépens d'un pénible combat, 12
         Fait sur ses propres vœux un illustre attentat, 12
         S'obstine par honneur, et n'a rien qu'il n'immole 12
         À la noble fierté de tenir sa parole. 12
         Ainsi dans le pardon que l'on vient d'obtenir 12
795 Ne prends point de clartés pour régler l'avenir ; 12
         Et quoi qu'à mes destins la fortune prépare, 12
         Crois que je ne puis être au prince de Navarre 12
         Que de ces noirs accès qui troublent sa raison 12
         Il n'ait fait éclater l'entière guérison, 12
800 Et réduit tout mon cœur, que ce mal persécute, 12
         À n'en plus redouter l'affront d'une rechute. 12
ÉLISE
         Mais quel affront nous fait le transport d'un jaloux ? 12
DONA ELVIRE
         En est-il un qui soit plus digne de courroux ? 12
         Et puisque notre cœur fait un effort extrême 12
805 Lorsqu'il se peut résoudre à confesser qu'il aime, 12
         Puisque l'honneur du sexe, en tout temps rigoureux, 12
         Oppose un fort obstacle à de pareils aveux, 12
         L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle 12
         Doit-il impunément douter de cet oracle ? 12
810 Et n'est-il pas coupable alors qu'il ne croit pas 12
         Ce qu'on ne dit jamais qu'après de grands combats ? 12
ÉLISE
         Moi, je tiens que toujours un peu de défiance 12
         En ces occasions n'a rien qui nous offense, 12
         Et qu'il est dangereux qu'un cœur qu'on a charmé 12
815 Soit trop persuadé, madame, d'être aimé, 12
         Si …
DONA ELVIRE
         N'en disputons plus : chacun a sa pensée.
         C'est un scrupule enfin dont mon âme est blessée ; 12
         Et contre mes désirs, je sens je ne sais quoi 12
         Me prédire un éclat entre le prince et moi, 12
820 Qui malgré ce qu'on doit aux vertus dont il brille … 12
         Mais, ô ciel ! En ces lieux Don Sylve de Castille ! 12
         Ah ! Seigneur, par quel sort vous vois-je maintenant ? 12
SCÈNE II
DON SYLVE
         Je sais que mon abord, madame, est surprenant, 12
         Et qu'être sans éclat entré dans cette ville, 12
825 Dont l'ordre d'un rival rend l'accès difficile, 12
         Qu'avoir pu me soustraire aux yeux de ses soldats, 12
         C'est un événement que vous n'attendiez pas. 12
         Mais si j'ai dans ces lieux franchi quelques obstacles, 12
         L'ardeur de vous revoir peut bien d'autres miracles. 12
830 Tout mon cœur a senti par de trop rudes coups 12
         Le rigoureux destin d'être éloigné de vous ; 12
         Et je n'ai pu nier au tourment qui le tue 12
         Quelques moments secrets d'une si chère vue. 12
         Je viens vous dire donc que je rends grâce aux cieux 12
835 De vous voir hors des mains d'un tyran odieux. 12
         Mais parmi les douceurs d'une telle aventure, 12
         Ce qui m'est un sujet d'éternelle torture, 12
         C'est de voir qu'à mon bras les rigueurs de mon sort 12
         Ont envié l'honneur de cet illustre effort, 12
840 Et fait à mon rival, avec trop d'injustice, 12
         Offrir les doux périls d'un si fameux service. 12
         Oui, madame, j'avais, pour rompre vos liens, 12
         Des sentiments sans doute aussi beaux que les siens ; 12
         Et je pouvais pour vous gagner cette victoire, 12
845 Si le ciel n'eût voulu m'en dérober la gloire. 12
DONA ELVIRE
         Je sais, seigneur, je sais que vous avez un cœur 12
         Qui des plus grands périls vous peut rendre vainqueur ; 12
         Et je ne doute point que ce généreux zèle, 12
         Dont la chaleur vous pousse à venger ma querelle, 12
850 N'eût, contre les efforts d'un indigne projet, 12
         Pu faire en ma faveur tout ce qu'un autre a fait. 12
         Mais, sans cette action dont vous étiez capable, 12
         Mon sort à la Castille est assez redevable : 12
         On sait ce qu'en ami plein d'ardeur et de foi 12
855 Le comte votre père a fait pour le feu roi. 12
         Après l'avoir aidé jusqu'à l'heure dernière, 12
         Il donne en ses états un asile à mon frère ; 12
         Quatre lustres entiers il y cache son sort 12
         Aux barbares fureurs de quelque lâche effort, 12
860 Et pour rendre à son front l'éclat d'une couronne, 12
         Contre nos ravisseurs vous marchez en personne : 12
         N'êtes-vous pas content ? Et ces soins généreux 12
         Ne m'attachent-ils point par d'assez puissants nœuds ? 12
         Quoi ? Votre âme, seigneur, serait-elle obstinée 12
865 À vouloir asservir toute ma destinée, 12
         Et faut-il que jamais il ne tombe sur nous 12
         L'ombre d'un seul bienfait, qu'il ne vienne de vous ? 12
         Ah ! Souffrez, dans les maux où mon destin m'expose, 12
         Qu'aux soins d'un autre aussi je doive quelque chose ; 12
870 Et ne vous plaignez point de voir un autre bras 12
         Acquérir de la gloire où le vôtre n'est pas. 12
DON SYLVE
         Oui, madame, mon cœur doit cesser de s'en plaindre : 12
         Avec trop de raison vous voulez m'y contraindre ; 12
         Et c'est injustement qu'on se plaint d'un malheur, 12
875 Quand un autre plus grand s'offre à notre douleur. 12
         Ce secours d'un rival m'est un cruel martyre ; 12
         Mais, hélas ! De mes maux ce n'est pas là le pire : 12
         Le coup, le rude coup dont je suis atterré, 12
         C'est de me voir par vous ce rival préféré. 12
880 Oui, je ne vois que trop que ses feux pleins de gloire 12
         Sur les miens dans votre âme emportent la victoire ; 12
         Et cette occasion de servir vos appas, 12
         Cet avantage offert de signaler son bras, 12
         Cet éclatant exploit qui vous fut salutaire, 12
885 N'est que le pur effet du bonheur de vous plaire, 12
         Que le secret pouvoir d'un astre merveilleux, 12
         Qui fait tomber la gloire où s'attachent vos vœux. 12
         Ainsi tous mes efforts ne seront que fumée. 12
         Contre vos fiers tyrans je conduis une armée ; 12
890 Mais je marche en tremblant à cet illustre emploi, 12
         Assuré que vos vœux ne seront pas pour moi, 12
         Et que s'ils sont suivis, la fortune prépare 12
         L'heur des plus beaux succès aux soins de la Navarre. 12
         Ah ! Madame, faut-il me voir précipité 12
895 De l'espoir glorieux dont je m'étais flatté ? 12
         Et ne puis-je savoir quels crimes on m'impute, 12
         Pour avoir mérité cette effroyable chute ? 12
DONA ELVIRE
         Ne me demandez rien avant que regarder 12
         Ce qu'à mes sentiments vous devez demander ; 12
900 Et sur cette froideur qui semble vous confondre 12
         Répondez-vous, seigneur, ce que je puis répondre. 12
         Car enfin tous vos soins ne sauraient ignorer 12
         Quels secrets de votre âme on m'a su déclarer ; 12
         Et je la crois, cette âme, et trop noble et trop haute, 12
905 Pour vouloir m'obliger à commettre une faute. 12
         Vous-même dites-vous s'il est de l'équité 12
         De me voir couronner une infidélité, 12
         Si vous pouviez m'offrir sans beaucoup d'injustice 12
         Un cœur à d'autres yeux offert en sacrifice, 12
910 Vous plaindre avec raison et blâmer mes refus, 12
         Lorsqu'ils veulent d'un crime affranchir vos vertus. 12
         Oui, seigneur, c'est un crime ; et les premières flammes 12
         Ont des droits si sacrés sur les illustres âmes, 12
         Qu'il faut perdre grandeurs et renoncer au jour, 12
915 Plutôt que de pencher vers un second amour. 12
         J'ai pour vous cette ardeur que peut prendre l'estime 12
         Pour un courage haut, pour un cœur magnanime ; 12
         Mais n'exigez de moi que ce que je vous dois, 12
         Et soutenez l'honneur de votre premier choix. 12
920 Malgré vos feux nouveaux, voyez quelle tendresse 12
         Vous conserve le cœur de l'aimable comtesse, 12
         Ce que pour un ingrat (car vous l'êtes, seigneur) 12
         Elle a d'un choix constant refusé de bonheur, 12
         Quel mépris généreux, dans son ardeur extrême, 12
925 Elle a fait de l'éclat que donne un diadème ; 12
         Voyez combien d'efforts pour vous elle a bravés, 12
         Et rendez à son cœur ce que vous lui devez. 12
DON SYLVE
         Ah ! Madame, à mes yeux n'offrez point son mérite : 12
         Il n'est que trop présent à l'ingrat qui la quitte ; 12
930 Et si mon cœur vous dit ce que pour elle il sent, 12
         J'ai peur qu'il ne soit pas envers vous innocent. 12
         Oui, ce cœur l'ose plaindre, et ne suit pas sans peine 12
         L'impérieux effort de l'amour qui l'entraîne. 12
         Aucun espoir pour vous n'a flatté mes désirs 12
935 Qui ne m'ait arraché pour elle des soupirs, 12
         Qui n'ait dans ses douceurs fait jeter à mon âme 12
         Quelques tristes regards vers sa première flamme, 12
         Se reprocher l'effet de vos divins attraits, 12
         Et mêler des remords à mes plus chers souhaits. 12
940 J'ai fait plus que cela, puisqu'il vous faut tout dire : 12
         Oui, j'ai voulu sur moi vous ôter votre empire, 12
         Sortir de votre chaîne, et rejeter mon cœur 12
         Sous le joug innocent de son premier vainqueur. 12
         Mais après mes efforts, ma constance abattue 12
945 Voit un cours nécessaire à ce mal qui me tue ; 12
         Et dût être mon sort à jamais malheureux, 12
         Je ne puis renoncer à l'espoir de mes vœux ; 12
         Je ne saurais souffrir l'épouvantable idée 12
         De vous voir par un autre à mes yeux possédée ; 12
950 Et le flambeau du jour, qui m'offre vos appas, 12
         Doit avant cet hymen éclairer mon trépas. 12
         Je sais que je trahis une princesse aimable ; 12
         Mais, madame, après tout, mon cœur est-il coupable ? 12
         Et le fort ascendant que prend votre beauté 12
955 Laisse-t-il aux esprits aucune liberté ? 12
         Hélas ! Je suis ici bien plus à plaindre qu'elle : 12
         Son cœur, en me perdant, ne perd qu'un infidèle ; 12
         D'un pareil déplaisir on se peut consoler ; 12
         Mais moi, par un malheur qui ne peut s'égaler, 12
960 J'ai celui de quitter une aimable personne, 12
         Et tous les maux encor que mon amour me donne. 12
DONA ELVIRE
         Vous n'avez que les maux que vous voulez avoir, 12
         Et toujours notre cœur est en notre pouvoir : 12
         Il peut bien quelquefois montrer quelque faiblesse ; 12
965 Mais enfin sur nos sens la raison, la maîtresse … 12
SCÈNE III
DON GARCIE
         Madame, mon abord, comme je connais bien, 12
         Assez mal à propos trouble votre entretien ; 12
         Et mes pas en ce lieu, s'il faut que je le die, 12
         Ne croyoient pas trouver si bonne compagnie. 12
DONA ELVIRE
970 Cette vue, en effet, surprend au dernier point ; 12
         Et de même que vous, je ne l'attendais point. 12
DON GARCIE
         Oui, madame, je crois que de cette visite, 12
         Comme vous l'assurez, vous n'étiez point instruite. 12
         Mais, seigneur, vous deviez nous faire au moins l'honneur 12
975 De nous donner avis de ce rare bonheur, 12
         Et nous mettre en état, sans nous vouloir surprendre, 12
         De vous rendre en ces lieux ce qu'on voudrait vous rendre. 12
DON SYLVE
         Les héroïques soins vous occupent si fort, 12
         Que de vous en tirer, seigneur, j'aurais eu tort ; 12
980 Et des grands conquérants les sublimes pensées 12
         Sont aux civilités avec peine abaissées. 12
DON GARCIE
         Mais les grands conquérants, dont on vante les soins, 12
         Loin d'aimer le secret, affectent les témoins. 12
         Leur âme, dès l'enfance à la gloire élevée, 12
985 Les fait dans leurs projets aller tête levée, 12
         Et s'appuyant toujours sur des hauts sentiments, 12
         Ne s'abaisse jamais à des déguisements. 12
         Ne commettez-vous point vos vertus héroïques 12
         En passant dans ces lieux par des sourdes pratiques ? 12
990 Et ne craignez-vous point qu'on puisse, aux yeux de tous, 12
         Trouver cette action trop indigne de vous ? 12
DON SYLVE
         Je ne sais si quelqu'un blâmera ma conduite, 12
         Au secret que j'ai fait d'une telle visite ; 12
         Mais je sais qu'aux projets qui veulent la clarté, 12
995 Prince, je n'ai jamais cherché l'obscurité ; 12
         Et quand j'aurai sur vous à faire une entreprise, 12
         Vous n'aurez pas sujet de blâmer la surprise : 12
         Il ne tiendra qu'à vous de vous en garantir, 12
         Et l'on prendra le soin de vous en avertir. 12
1000 Cependant demeurons aux termes ordinaires, 12
         Remettons nos débats après d'autres affaires ; 12
         Et d'un sang un peu chaud réprimant les bouillons, 12
         N'oublions pas tous deux devant qui nous parlons. 12
DONA ELVIRE
         Prince, vous avez tort ; et sa visite est telle, 12
         Que vous …
DON GARCIE
1005 Ah ! C'en est trop que prendre sa querelle,
         Madame, et votre esprit devrait feindre un peu mieux, 12
         Lorsqu'il veut ignorer sa venue en ces lieux : 12
         Cette chaleur si prompte à vouloir la défendre 12
         Persuade assez mal qu'elle ait pu vous surprendre. 12
DONA ELVIRE
1010 Quoi que vous soupçonniez, il m'importe si peu, 12
         Que j'aurais du regret d'en faire un désaveu. 12
DON GARCIE
         Poussez donc jusqu'au bout cet orgueil héroïque, 12
         Et que sans hésiter tout votre cœur s'explique : 12
         C'est au déguisement donner trop de crédit. 12
1015 Ne désavouez rien, puisque vous l'avez dit. 12
         Tranchez, tranchez le mot, forcez toute contrainte, 12
         Dites que de ses feux vous ressentez l'atteinte, 12
         Que pour vous sa présence a des charmes si doux … 12
DONA ELVIRE
         Et si je veux l'aimer, m'en empêcherez-vous ? 12
1020 Avez-vous sur mon cœur quelque empire à prétendre ? 12
         Et pour régler mes vœux, ai-je votre ordre à prendre ? 12
         Sachez que trop d'orgueil a pu vous décevoir, 12
         Si votre cœur sur moi s'est cru quelque pouvoir ; 12
         Et que mes sentiments sont d'une âme trop grande, 12
1025 Pour vouloir les cacher, lorsqu'on me les demande. 12
         Je ne vous dirai point si le comte est aimé ; 12
         Mais apprenez de moi qu'il est fort estimé, 12
         Que ses hautes vertus, pour qui je m'intéresse, 12
         Méritent mieux que vous les vœux d'une princesse, 12
1030 Que je garde aux ardeurs, aux soins qu'il me fait voir, 12
         Tout le ressentiment qu'une âme puisse avoir, 12
         Et que si des destins la fatale puissance 12
         M'ôte la liberté d'être sa récompense, 12
         Au moins est-il en moi de promettre à ses vœux 12
1035 Qu'on ne me verra point le butin de vos feux ; 12
         Et sans vous amuser d'une attente frivole, 12
         C'est à quoi je m'engage, et je tiendrai parole. 12
         Voilà mon cœur ouvert, puisque vous le voulez, 12
         Et mes vrais sentiments à vos yeux étalés : 12
1040 êtes-vous satisfait ? Et mon âme attaquée 12
         S'est-elle, à votre avis, assez bien expliquée ? 12
         Voyez, pour vous ôter tout lieu de soupçonner, 12
         S'il reste quelque jour encore à vous donner. 12
         Cependant, si vos soins s'attachent à me plaire, 12
1045 Songez que votre bras, comte, m'est nécessaire, 12
         Et d'un capricieux quels que soient les transports, 12
         Qu'à punir nos tyrans il doit tous ses efforts ; 12
         Fermez l'oreille enfin à toute sa furie ; 12
         Et pour vous y porter, c'est moi qui vous en prie. 12
SCÈNE IV
DON GARCIE
1050 Tout vous rit, et votre âme, en cette occasion, 12
         Jouit superbement de ma confusion. 12
         Il vous est doux de voir un aveu plein de gloire 12
         Sur les feux d'un rival marquer votre victoire ; 12
         Mais c'est à votre joie un surcroît sans égal, 12
1055 D'en avoir pour témoins les yeux de ce rival ; 12
         Et mes prétentions hautement étouffées 12
         À vos vœux triomphants sont d'illustres trophées. 12
         Goûtez à pleins transports ce bonheur éclatant ; 12
         Mais sachez qu'on n'est pas encore où l'on prétend. 12
1060 La fureur qui m'anime a de trop justes causes, 12
         Et l'on verra peut-être arriver bien des choses. 12
         Un désespoir va loin quand il est échappé, 12
         Et tout est pardonnable à qui se voit trompé. 12
         Si l'ingrate à mes yeux, pour flatter votre flamme, 12
1065 À jamais n'être à moi vient d'engager son âme, 12
         Je saurai bien trouver, dans mon juste courroux, 12
         Les moyens d'empêcher qu'elle ne soit à vous. 12
DON SYLVE
         Cet obstacle n'est pas ce qui me met en peine. 12
         Nous verrons quelle attente en tout cas sera vaine ; 12
1070 Et chacun, de ses feux pourra par sa valeur 12
         Ou défendre la gloire, ou venger le malheur. 12
         Mais comme, entre rivaux, l'âme la plus posée 12
         À des termes d'aigreur trouve une pente aisée, 12
         Et que je ne veux point qu'un pareil entretien 12
1075 Puisse trop échauffer votre esprit et le mien, 12
         Prince, affranchissez-moi d'une gêne secrète, 12
         Et me donnez moyen de faire ma retraite. 12
DON GARCIE
         Non, non, ne craignez point qu'on pousse votre esprit 12
         À violer ici l'ordre qu'on vous prescrit. 12
1080 Quelque juste fureur qui me presse et vous flatte, 12
         Je sais, comte, je sais quand il faut qu'elle éclate. 12
         Ces lieux vous sont ouverts : oui, sortez-en, sortez 12
         Glorieux des douceurs que vous en remportez ; 12
         Mais, encore une fois, apprenez que ma tête 12
1085 Peut seule dans vos mains mettre votre conquête. 12
DON SYLVE
         Quand nous en serons là, le sort en notre bras 12
         De tous nos intérêts vuidera les débats. 12
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
DONA ELVIRE
         Retournez, Don Alvar, et perdez l'espérance 12
         De me persuader l'oubli de cette offense. 12
1090 Cette plaie en mon cœur ne saurait se guérir, 12
         Et les soins qu'on en prend ne font rien que l'aigrir. 12
         À quelques faux respects croit-il que je défère ? 12
         Non, non : il a poussé trop avant ma colère ; 12
         Et son vain repentir, qui porte ici vos pas, 12
1095 Sollicite un pardon que vous n'obtiendrez pas. 12
Don ALVAR
         Madame, il fait pitié. Jamais cœur, que je pense, 12
         Par un plus vif remords n'expia son offense ; 12
         Et si dans sa douleur vous le considériez, 12
         Il toucherait votre âme, et vous l'excuseriez. 12
1100 On sait bien que le prince est dans un âge à suivre 12
         Les premiers mouvements où son âme se livre, 12
         Et qu'en un sang bouillant toutes les passions 12
         Ne laissent guère place à des réflexions. 12
         Don Lope, prévenu d'une fausse lumière, 12
1105 De l'erreur de son maître a fourni la matière. 12
         Un bruit assez confus, dont le zèle indiscret 12
         A de l'abord du comte éventé le secret, 12
         Vous avait mise aussi de cette intelligence 12
         Qui dans ces lieux gardés a donné sa présence. 12
1110 Le prince a cru l'avis, et son amour séduit, 12
         Sur une fausse alarme, a fait tout ce grand bruit. 12
         Mais d'une telle erreur son âme est revenue : 12
         Votre innocence enfin lui vient d'être connue, 12
         Et Don Lope qu'il chasse est un visible effet 12
1115 Du vif remords qu'il sent de l'éclat qu'il a fait. 12
DONA ELVIRE
         Ah ! C'est trop promptement qu'il croit mon innocence ; 12
         Il n'en a pas encore une entière assurance : 12
         Dites-lui, dites-lui qu'il doit bien tout peser, 12
         Et ne se hâter point, de peur de s'abuser. 12
Don ALVAR
         Madame, il sait trop bien …
DONA ELVIRE
1120 Mais, Don Alvar, de grâce,
         N'étendons pas plus loin un discours qui me lasse : 12
         Il réveille un chagrin qui vient à contre-temps 12
         En troubler dans mon cœur d'autres plus importants. 12
         Oui, d'un trop grand malheur la surprise me presse, 12
1125 Et le bruit du trépas de l'illustre comtesse 12
         Doit s'emparer si bien de tout mon déplaisir, 12
         Qu'aucun autre souci n'a droit de me saisir. 12
Don ALVAR
         Madame, ce peut être une fausse nouvelle ; 12
         Mais mon retour au prince en porte une cruelle. 12
DONA ELVIRE
1130 De quelque grand ennui qu'il puisse être agité, 12
         Il en aura toujours moins qu'il n'a mérité. 12
SCÈNE II
ÉLISE
         J'attendois qu'il sortît, madame, pour vous dire 12
         Ce qui veut maintenant que votre âme respire, 12
         Puisque votre chagrin, dans un moment d'ici, 12
1135 Du sort de done Ignès peut se voir éclairci. 12
         Un inconnu qui vient pour cette confidence 12
         Vous fait par un des siens demander audience. 12
DONA ELVIRE
         élise, il faut le voir : qu'il vienne promptement. 12
ÉLISE
         Mais il veut n'être vu que de vous seulement ; 12
1140 Et par cet envoyé, madame, il sollicite 12
         Qu'il puisse sans témoins vous rendre sa visite. 12
DONA ELVIRE
         Hé bien ! Nous serons seuls, et je vais l'ordonner, 12
         Tandis que tu prendras le soin de l'amener. 12
         Que mon impatience en ce moment est forte ! 12
1145 ô destins, est-ce joie ou douleur qu'on m'apporte ? 12
SCÈNE III
ÉLISE
         Où … ?
Don PÈDRE
         Si vous me cherchez, madame, me voici.
ÉLISE
         En quel lieu votre maître … ?
Don PÈDRE
         Il est proche d'ici :
         Le ferai-je venir ?
ÉLISE
         Dites-lui qu'il s'avance,
         Assuré qu'on l'attend avec impatience, 12
1150 Et qu'il ne se verra d'aucuns yeux éclairé. 12
         Je ne sais quel secret en doit être auguré : 12
         Tant de précautions qu'il affecte de prendre … 12
         Mais le voici déjà.
SCÈNE IV
ÉLISE
         Seigneur, pour vous attendre
         On a fait … Mais que vois-je ? Ha ! Madame, mes yeux … 12
Dona IGNÈS, en habit de cavalier
1155 Ne me découvrez point, élise, dans ces lieux, 12
         Et laissez respirer ma triste destinée 12
         Sous une feinte mort que je me suis donnée. 12
         C'est elle qui m'arrache à tous mes fiers tyrans, 12
         Car je puis sous ce nom comprendre mes parents. 12
1160 J'ai par elle évité cet hymen redoutable, 12
         Pour qui j'aurais souffert une mort véritable ; 12
         Et sous cet équipage et le bruit de ma mort 12
         Il faut cacher à tous le secret de mon sort, 12
         Pour me voir à l'abri de l'injuste poursuite 12
1165 Qui pourrait dans ces lieux persécuter ma fuite. 12
ÉLISE
         Ma surprise en public eût trahi vos désirs ; 12
         Mais allez là dedans étouffer des soupirs, 12
         Et des charmants transports d'une pleine allégresse 12
         Saisir à votre aspect le cœur de la princesse. 12
1170 Vous la trouverez seule : elle-même a pris soin 12
         Que votre abord fût libre et n'eût aucun témoin. 12
         Vois-je pas Don Alvar ?
SCÈNE V
Don ALVAR, seul
         Le prince me renvoie
         Vous prier que pour lui votre crédit s'emploie. 12
         De ses jours, belle élise, on doit n'espérer rien, 12
1175 S'il n'obtient par vos soins un moment d'entretien ; 12
         Son âme a des transports … Mais le voici lui-même. 12
SCÈNE VI
DON GARCIE
         Ah ! Sois un peu sensible à ma disgrâce extrême, 12
         Élise, et prends pitié d'un cœur infortuné, 12
         Qu'aux plus vives douleurs tu vois abandonné. 12
ÉLISE
1180 C'est avec d'autres yeux que ne fait la princesse, 12
         Seigneur, que je verrais le tourment qui vous presse ; 12
         Mais nous avons du ciel ou du tempérament 12
         Que nous jugeons de tout chacun diversement. 12
         Et puisqu'elle vous blâme, et que sa fantaisie 12
1185 Lui fait un monstre affreux de votre jalousie, 12
         Je serais complaisant, et voudrais m'efforcer 12
         De cacher à ses yeux ce qui peut les blesser. 12
         Un amant suit sans doute une utile méthode, 12
         S'il fait qu'à notre humeur la sienne s'accommode ; 12
1190 Et cent devoirs font moins que ces ajustements 12
         Qui font croire en deux cœurs les mêmes sentiments : 12
         L'art de ces deux rapports fortement les assemble, 12
         Et nous n'aimons rien tant que ce qui nous ressemble. 12
DON GARCIE
         Je le sais ; mais, hélas ! Les destins inhumains 12
1195 S'opposent à l'effet de ces justes desseins, 12
         Et, malgré tous mes soins, viennent toujours me tendre 12
         Un piège dont mon cœur ne saurait se défendre. 12
         Ce n'est pas que l'ingrate aux yeux de mon rival 12
         N'ait fait contre mes feux un aveu trop fatal, 12
1200 Et témoigné pour lui des excès de tendresse 12
         Dont le cruel objet me reviendra sans cesse. 12
         Mais comme trop d'ardeur enfin m'avait séduit 12
         Quand j'ai cru qu'en ces lieux elle l'ait introduit, 12
         D'un trop cuisant ennui je sentirais l'atteinte 12
1205 À lui laisser sur moi quelque sujet de plainte. 12
         Oui, je veux faire au moins, si je m'en vois quitté, 12
         Que ce soit de son cœur pure infidélité ; 12
         Et venant m'excuser d'un trait de promptitude, 12
         Dérober tout prétexte à son ingratitude. 12
ÉLISE
1210 Laissez un peu de temps à son ressentiment ; 12
         Et ne la voyez point, seigneur, si promptement. 12
DON GARCIE
         Ah ! Si tu me chéris, obtiens que je la voie : 12
         C'est une liberté qu'il faut qu'elle m'octroie ; 12
         Je ne pars point d'ici, qu'au moins son fier dédain … 12
ÉLISE
1215 De grâce, différez l'effet de ce dessein. 12
DON GARCIE
         Non, ne m'oppose point une excuse frivole. 12
ÉLISE
         Il faut que ce soit elle, avec une parole, 12
         Qui trouve les moyens de le faire en aller. 12
         Demeurez donc, seigneur : je m'en vais lui parler. 12
DON GARCIE
1220 Dis-lui que j'ai d'abord banni de ma présence 12
         Celui dont les avis ont causé mon offense, 12
         Que Don Lope jamais …
SCÈNE VII
DON GARCIE
         Que vois-je, ô justes cieux !
         Faut-il que je m'assure au rapport de mes yeux ? 12
         Ah ! Sans doute ils me sont des témoins trop fidèles, 12
1225 Voilà le comble affreux de mes peines mortelles, 12
         Voici le coup fatal qui devait m'accabler ; 12
         Et quand par des soupçons je me sentais troubler, 12
         C'était, c'était le ciel, dont la sourde menace 12
         Présageait à mon cœur cette horrible disgrâce. 12
Don ALVAR
1230 Qu'avez-vous vu, seigneur, qui vous puisse émouvoir ? 12
DON GARCIE
         J'ai vu ce que mon âme a peine à concevoir ; 12
         Et le renversement de toute la nature 12
         Ne m'étonnerait pas comme cette aventure. 12
         C'en est fait … Le destin … Je ne saurais parler. 12
Don ALVAR
1235 Seigneur, que votre esprit tâche à se rappeler. 12
DON GARCIE
         J'ai vu … Vengeance, ô ciel !
Don ALVAR
         Quelle atteinte soudaine …
DON GARCIE
         J'en mourrai, Don Alvar, la chose est bien certaine. 12
Don ALVAR
         Mais, seigneur, qui pourrait … ?
DON GARCIE
         Ah ! Tout est ruiné ;
         Je suis, je suis trahi, je suis assassiné : 12
1240 Un homme … Sans mourir te le puis-je bien dire ? 12
         Un homme dans les bras de l'infidèle Elvire. 12
Don ALVAR
         Ah ! Seigneur ! La princesse est vertueuse au point … 12
DON GARCIE
         Ah ! Sur ce que j'ai vu ne me contestez point, 12
         Don Alvar : c'en est trop que soutenir sa gloire, 12
1245 Lorsque mes yeux font foi d'une action si noire. 12
Don ALVAR
         Seigneur, nos passions nous font prendre souvent 12
         Pour chose véritable un objet décevant. 12
         Et de croire qu'une âme à la vertu nourrie 12
         Se puisse …
DON GARCIE
         Don Alvar, laissez-moi, je vous prie :
1250 Un conseiller me choque en cette occasion, 12
         Et je ne prends avis que de ma passion. 12
Don ALVAR
         Il ne faut rien répondre à cet esprit farouche. 12
DON GARCIE
         Ah ! Que sensiblement cette atteinte me touche ! 12
         Mais il faut voir qui c'est, et de ma main punir … 12
1255 La voici. Ma fureur, te peux-tu retenir ? 12
SCÈNE VIII
DONA ELVIRE
         Hé bien ! Que voulez-vous ? Et quel espoir de grâce, 12
         Après vos procédés, peut flatter votre audace ? 12
         Osez-vous à mes yeux encor vous présenter, 12
         Et que me direz-vous que je doive écouter ? 12
DON GARCIE
1260 Que toutes les horreurs dont une âme est capable 12
         À vos déloyautés n'ont rien de comparable, 12
         Que le sort, les démons, et le ciel en courroux, 12
         N'ont jamais rien produit de si méchant que vous. 12
DONA ELVIRE
         Ah ! Vraiment, j'attendais l'excuse d'un outrage ; 12
1265 Mais, à ce que je vois, c'est un autre langage. 12
DON GARCIE
         Oui, oui, c'en est un autre ; et vous n'attendiez pas 12
         Que j'eusse découvert le traître dans vos bras, 12
         Qu'un funeste hasard par la porte entr'ouverte 12
         Eût offert à mes yeux votre honte et ma perte. 12
1270 Est-ce l'heureux amant sur ses pas revenu, 12
         Ou quelque autre rival qui m'était inconnu ? 12
         ô ciel ! Donne à mon cœur des forces suffisantes 12
         Pour pouvoir supporter des douleurs si cuisantes ! 12
         Rougissez maintenant : vous en avez raison, 12
1275 Et le masque est levé de votre trahison. 12
         Voilà ce que marquaient les troubles de mon âme : 12
         Ce n'était pas en vain que s'alarmait ma flamme ; 12
         Par ces fréquents soupçons, qu'on trouvait odieux, 12
         Je cherchais le malheur qu'ont rencontré mes yeux ; 12
1280 Et malgré tous vos soins et votre adresse à feindre, 12
         Mon astre me disait ce que j'avais à craindre. 12
         Mais ne présumez pas que sans être vengé 12
         Je souffre le dépit de me voir outragé. 12
         Je sais que sur les vœux on n'a point de puissance, 12
1285 Que l'amour veut partout naître sans dépendance, 12
         Que jamais par la force on n'entra dans un cœur, 12
         Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur : 12
         Aussi ne trouverais-je aucun sujet de plainte, 12
         Si pour moi votre bouche avait parlé sans feinte ; 12
1290 Et son arrêt livrant mon espoir à la mort, 12
         Mon cœur n'aurait eu droit de s'en prendre qu'au sort. 12
         Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, 12
         C'est une trahison, c'est une perfidie, 12
         Qui ne saurait trouver de trop grands châtiments, 12
1295 Et je puis tout permettre à mes ressentiments. 12
         Non, non, n'espérez rien après un tel outrage : 12
         Je ne suis plus à moi ; je suis tout à la rage ; 12
         Trahi de tous côtés, mis dans un triste état, 12
         Il faut que mon amour se venge avec éclat, 12
1300 Qu'ici j'immole tout à ma fureur extrême, 12
         Et que mon désespoir achève par moi-même. 12
DONA ELVIRE
         Assez paisiblement vous a-t-on écouté ? 12
         Et pourrai-je à mon tour parler en liberté ? 12
DON GARCIE
         Et par quels beaux discours, que l'artifice inspire … ? 12
DONA ELVIRE
1305 Si vous avez encor quelque chose à me dire, 12
         Vous pouvez l'ajouter : je suis prête à l'ouïr ; 12
         Sinon, faites au moins que je puisse jouir 12
         De deux ou trois moments de paisible audience. 12
DON GARCIE
         Hé bien ! J'écoute. Ô ciel, quelle est ma patience ! 12
DONA ELVIRE
1310 Je force ma colère, et veux, sans nulle aigreur, 12
         Répondre à ce discours si rempli de fureur. 12
DON GARCIE
         C'est que vous voyez bien …
DONA ELVIRE
         Ah ! J'ai prêté l'oreille
         Autant qu'il vous a plu : rendez-moi la pareille. 12
         J'admire mon destin, et jamais sous les cieux 12
1315 Il ne fut rien, je crois, de si prodigieux, 12
         Rien dont la nouveauté soit plus inconcevable, 12
         Et rien que la raison rende moins supportable. 12
         Je me vois un amant qui, sans se rebuter, 12
         Applique tous ses soins à me persécuter, 12
1320 Qui dans tout cet amour que sa bouche m'exprime 12
         Ne conserve pour moi nul sentiment d'estime. 12
         Rien au fond de ce cœur qu'ont pu blesser mes yeux 12
         Qui fasse droit au sang que j'ai reçu des cieux, 12
         Et de mes actions défende l'innocence 12
1325 Contre le moindre effort d'une fausse apparence ! 12
         Oui, je vois … Ah ! Surtout ne m'interrompez point. 12
         Je vois, dis-je, mon sort malheureux à ce point, 12
         Qu'un cœur qui dit qu'il m'aime, et qui doit faire croire 12
         Que, quand tout l'univers douterait de ma gloire, 12
1330 Il voudrait contre tous en être le garant, 12
         Est celui qui s'en fait l'ennemi le plus grand. 12
         On ne voit échapper aux soins que prend sa flamme 12
         Aucune occasion de soupçonner mon âme. 12
         Mais c'est peu des soupçons : il en fait des éclats 12
1335 Que, sans être blessé, l'amour ne souffre pas. 12
         Loin d'agir en amant, qui, plus que la mort même, 12
         Appréhende toujours d'offenser ce qu'il aime, 12
         Qui se plaint doucement, et cherche avec respect 12
         À pouvoir s'éclaircir de ce qu'il croit suspect, 12
1340 À toute extrémité dans ses doutes il passe, 12
         Et ce n'est que fureur, qu'injure et que menace. 12
         Cependant aujourd'hui je veux fermer les yeux 12
         Sur tout ce qui devrait me le rendre odieux, 12
         Et lui donner moyen, par une bonté pure, 12
1345 De tirer son salut d'une nouvelle injure. 12
         Ce grand emportement qu'il m'a fallu souffrir 12
         Part de ce qu'à vos yeux le hasard vient d'offrir : 12
         J'aurais tort de vouloir démentir votre vue, 12
         Et votre âme sans doute a dû paraître émue. 12
DON GARCIE
         Et n'est-ce pas … ?
DONA ELVIRE
1350 Encore un peu d'attention,
         Et vous allez savoir ma résolution. 12
         Il faut que de nous deux le destin s'accomplisse. 12
         Vous êtes maintenant sur un grand précipice ; 12
         Et ce que votre cœur pourra délibérer 12
1355 Va vous y faire choir, ou bien vous en tirer. 12
         Si, malgré cet objet qui vous a pu surprendre, 12
         Prince, vous me rendez ce que vous devez rendre 12
         Et ne demandez point d'autre preuve que moi 12
         Pour condamner l'erreur du trouble où je vous vois, 12
1360 Si de vos sentiments la prompte déférence 12
         Veut sur ma seule foi croire mon innocence 12
         Et de tous vos soupçons démentir le crédit 12
         Pour croire aveuglément ce que mon cœur vous dit, 12
         Cette soumission, cette marque d'estime, 12
1365 Du passé dans ce cœur efface tout le crime : 12
         Je rétracte à l'instant ce qu'un juste courroux 12
         M'a fait dans la chaleur prononcer contre vous ; 12
         Et si je puis un jour choisir ma destinée 12
         Sans choquer les devoirs du rang où je suis née, 12
1370 Mon honneur, satisfait par ce respect soudain, 12
         Promet à votre amour et mes vœux et ma main. 12
         Mais prêtez bien l'oreille à ce que je vais dire : 12
         Si cet offre sur vous obtient si peu d'empire, 12
         Que vous me refusiez de me faire entre nous 12
1375 Un sacrifice entier de vos soupçons jaloux, 12
         S'il ne vous suffit pas de toute l'assurance 12
         Que vous peuvent donner mon cœur et ma naissance, 12
         Et que de votre esprit les ombrages puissants 12
         Forcent mon innocence à convaincre vos sens 12
1380 Et porter à vos yeux l'éclatant témoignage 12
         D'une vertu sincère à qui l'on fait outrage, 12
         Je suis prête à le faire, et vous serez content ; 12
         Mais il vous faut de moi détacher à l'instant, 12
         À mes vœux pour jamais renoncer de vous-même ; 12
1385 Et j'atteste du ciel la puissance suprême 12
         Que, quoi que le destin puisse ordonner de nous, 12
         Je choisirai plutôt d'être à la mort qu'à vous. 12
         Voilà dans ces deux choix de quoi vous satisfaire : 12
         Avisez maintenant celui qui peut vous plaire. 12
DON GARCIE
1390 Juste ciel ! Jamais rien peut-il être inventé 12
         Avec plus d'artifice et de déloyauté ? 12
         Tout ce que des enfers la malice étudie 12
         A-t-il rien de si noir que cette perfidie ? 12
         Et peut-elle trouver dans toute sa rigueur 12
1395 Un plus cruel moyen d'embarrasser un cœur ? 12
         Ah ! Que vous savez bien ici contre moi-même, 12
         Ingrate, vous servir de ma faiblesse extrême, 12
         Et ménager pour vous l'effort prodigieux 12
         De ce fatal amour né de vos traîtres yeux ! 12
1400 Parce qu'on est surprise et qu'on manque d'excuse, 12
         D'un offre de pardon on emprunte la ruse. 12
         Votre feinte douceur forge un amusement 12
         Pour divertir l'effet de mon ressentiment, 12
         Et par le nœud subtil du choix qu'elle embarrasse, 12
1405 Veut soustraire un perfide au coup qui le menace ; 12
         Oui, vos dextérités veulent me détourner 12
         D'un éclaircissement qui vous doit condamner ; 12
         Et votre âme, feignant une innocence entière, 12
         Ne s'offre à m'en donner une pleine lumière 12
1410 Qu'à des conditions qu'après d'ardents souhaits 12
         Vous pensez que mon cœur n'acceptera jamais. 12
         Mais vous serez trompée en me croyant surprendre : 12
         Oui, oui, je prétends voir ce qui doit vous défendre, 12
         Et quel fameux prodige, accusant ma fureur, 12
1415 Peut de ce que j'ai vu justifier l'horreur. 12
DONA ELVIRE
         Songez que par ce choix vous allez vous prescrire 12
         De ne plus rien prétendre au cœur de done Elvire. 12
DON GARCIE
         Soit : je souscris à tout, et mes vœux aussi bien, 12
         En l'état où je suis, ne prétendent plus rien. 12
DONA ELVIRE
1420 Vous vous repentirez de l'éclat que vous faites. 12
DON GARCIE
         Non, non, tous ces discours sont de vaines défaites ; 12
         Et c'est moi bien plutôt qui dois vous avertir 12
         Que quelque autre dans peu se pourra repentir : 12
         Le traître, quel qu'il soit, n'aura pas l'avantage 12
1425 De dérober sa vie à l'effort de ma rage. 12
DONA ELVIRE
         Ah ! C'est trop en souffrir, et mon cœur irrité 12
         Ne doit plus conserver une sotte bonté : 12
         Abandonnons l'ingrat à son propre caprice, 12
         Et puisqu'il veut périr, consentons qu'il périsse. 12
1430 Élise … à cet éclat vous voulez me forcer ; 12
         Mais je vous apprendrai que c'est trop m'offenser. 12
Élise entre.
         Faites un peu sortir la personne chérie … 12
         Allez, vous m'entendez : dites que je l'en prie. 12
DON GARCIE
         Et je puis …
DONA ELVIRE
         Attendez, vous serez satisfait.
ÉLISE
1435 Voici de son jaloux sans doute un nouveau trait. 12
DONA ELVIRE
         Prenez garde qu'au moins cette noble colère 12
         Dans la même fierté jusqu'au bout persévère ; 12
         Et surtout désormais songez bien à quel prix 12
         Vous avez voulu voir vos soupçons éclaircis. 12
1440 Voici, grâces au ciel, ce qui les a fait naître, 12
         Ces soupçons obligeants que l'on me fait paraître. 12
         Voyez bien ce visage, et si de done Ignès 12
         Vos yeux au même instant n'y connaissent les traits. 12
SCÈNE IX
DON GARCIE
         ô ciel !
DONA ELVIRE
         Si la fureur dont votre âme est émue
1445 Vous trouble jusque-là l'usage de la vue, 12
         Vous avez d'autres yeux à pouvoir consulter 12
         Qui ne vous laisseront aucun lieu de douter. 12
         Sa mort est une adresse au besoin inventée, 12
         Pour fuir l'autorité qui l'a persécutée ; 12
1450 Et sous un tel habit, elle cachait son sort, 12
         Pour mieux jouir du fruit de cette feinte mort. 12
         Madame, pardonnez, s'il faut que je consente 12
         À trahir vos secrets et tromper votre attente : 12
         Je me vois exposée à sa témérité ; 12
1455 Toutes mes actions n'ont plus de liberté ; 12
         Et mon honneur en butte aux soupçons qu'il peut prendre 12
         Est réduit à toute heure aux soins de se défendre. 12
         Nos doux embrassements, qu'a surpris ce jaloux, 12
         De cent indignités m'ont fait souffrir les coups. 12
1460 Oui, voilà le sujet d'une fureur si prompte, 12
         Et l'assuré témoin qu'on produit de ma honte. 12
         Jouissez à cette heure en tyran absolu 12
         De l'éclaircissement que vous avez voulu ; 12
         Mais sachez que j'aurai sans cesse la mémoire 12
1465 De l'outrage sanglant qu'on a fait à ma gloire ; 12
         Et si je puis jamais oublier mes serments, 12
         Tombent sur moi du ciel les plus grands châtiments ! 12
         Qu'un tonnerre éclatant mette ma tête en poudre, 12
         Lorsqu'à souffrir vos feux je pourrai me résoudre ! 12
1470 Allons, madame, allons, ôtons-nous de ces lieux, 12
         Qu'infectent les regards d'un monstre furieux ; 12
         Fuyons-en promptement l'atteinte envenimée, 12
         évitons les effets de sa rage animée, 12
         Et ne faisons des vœux, dans nos justes desseins, 12
1475 Que pour nous voir bientôt affranchir de ses mains. 12
Dona IGNÈS
         Seigneur, de vos soupçons l'injuste violence 12
         À la même vertu vient de faire une offense. 12
DON GARCIE
         Quelles tristes clartés dissipent mon erreur, 12
         Enveloppent mes sens d'une profonde horreur, 12
1480 Et ne laissent plus voir à mon âme abattue 12
         Que l'effroyable objet d'un remords qui me tue ! 12
         Ah ! Don Alvar, je vois que vous avez raison ; 12
         Mais l'enfer dans mon cœur a soufflé son poison ; 12
         Et par un trait fatal d'une rigueur extrême, 12
1485 Mon plus grand ennemi se rencontre en moi-même. 12
         Que me sert-il d'aimer du plus ardent amour 12
         Qu'une âme consumée ait jamais mis au jour, 12
         Si par ses mouvements, qui font toute ma peine, 12
         Cet amour à tous coups se rend digne de haine ? 12
1490 Il faut, il faut venger par mon juste trépas 12
         L'outrage que j'ai fait à ses divins appas. 12
         Aussi bien quel conseil aujourd'hui puis-je suivre ? 12
         Ah ! J'ai perdu l'objet pour qui j'aimais à vivre : 12
         Si j'ai pu renoncer à l'espoir de ses vœux, 12
1495 Renoncer à la vie est beaucoup moins fâcheux. 12
Don ALVAR
         Seigneur …
DON GARCIE
         Non, Don Alvar, ma mort est nécessaire :
         Il n'est soins ni raisons qui m'en puissent distraire. 12
         Mais il faut que mon sort en se précipitant 12
         Rende à cette princesse un service éclatant ; 12
1500 Et je veux me chercher dans cette illustre envie 12
         Les moyens glorieux de sortir de la vie, 12
         Faire par un grand coup, qui signale ma foi, 12
         Qu'en expirant pour elle, elle ait regret à moi, 12
         Et qu'elle puisse dire, en se voyant vengée : 12
1505 "C'est par son trop d'amour qu'il m'avait outragée." 12
         Il faut que de ma main un illustre attentat 12
         Porte une mort trop due au sein de Mauregat, 12
         Que j'aille prévenir par une belle audace 12
         Le coup dont la Castille avec bruit le menace ; 12
1510 Et j'aurai des douceurs dans mon instant fatal 12
         De ravir cette gloire à l'espoir d'un rival. 12
Don ALVAR
         Un service, seigneur, de cette conséquence 12
         Aurait bien le pouvoir d'effacer votre offense ; 12
         Mais hasarder …
DON GARCIE
         Allons, par un juste devoir,
1515 Faire à ce noble effort servir mon désespoir. 12
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
Don ALVAR
         Oui, jamais il ne fut de si rude surprise : 12
         Il venait de former cette haute entreprise ; 12
         À l'avide désir d'immoler Mauregat 12
         De son prompt désespoir il tournait tout l'éclat ; 12
1520 Ses soins précipités voulaient à son courage 12
         De cette juste mort assurer l'avantage, 12
         Y chercher son pardon, et prévenir l'ennui 12
         Qu'un rival partageât cette gloire avec lui ; 12
         Il sortait de ces murs, quand un bruit trop fidèle 12
1525 Est venu lui porter la fâcheuse nouvelle 12
         Que ce même rival, qu'il voulait prévenir, 12
         A remporté l'honneur qu'il pensait obtenir, 12
         L'a prévenu lui-même en immolant le traître, 12
         Et pousse dans ce jour Don Alphonse à paraître, 12
1530 Qui d'un si prompt succès va goûter la douceur, 12
         Et vient prendre en ces lieux la princesse sa sœur. 12
         Et, ce qui n'a pas peine à gagner la croyance, 12
         On entend publier que c'est la récompense 12
         Dont il prétend payer le service éclatant 12
1535 Du bras qui lui fait jour au trône qui l'attend. 12
ÉLISE
         Oui, done Elvire a su ces nouvelles semées, 12
         Et du vieux Don Louis les trouve confirmées, 12
         Qui vient de lui mander que Léon dans ce jour 12
         De Don Alphonse et d'elle attend l'heureux retour, 12
1540 Et que c'est là qu'on doit, par un revers prospère, 12
         Lui voir prendre un époux de la main de ce frère : 12
         Dans ce peu qu'il en dit, il donne assez à voir 12
         Que Don Sylve est l'époux qu'elle doit recevoir. 12
Don ALVAR
         Ce coup au cœur du prince …
ÉLISE
         Est sans doute bien rude,
1545 Et je le trouve à plaindre en son inquiétude. 12
         Son intérêt pourtant, si j'en ai bien jugé, 12
         Est encor cher au cœur qu'il a tant outragé ; 12
         Et je n'ai point connu qu'à ce succès qu'on vante, 12
         La princesse ait fait voir une âme fort contente 12
1550 De ce frère qui vient et de la lettre aussi. 12
         Mais …
SCÈNE II
DONA ELVIRE
         Faites, Don Alvar, venir le prince ici.
         Souffrez que devant vous je lui parle, madame, 12
         Sur cet événement dont on surprend mon âme ; 12
         Et ne m'accusez point d'un trop prompt changement, 12
1555 Si je perds contre lui tout mon ressentiment. 12
         Sa disgrâce imprévue a pris droit de l'éteindre : 12
         Sans lui laisser ma haine, il est assez à plaindre, 12
         Et le ciel, qui l'expose à ce trait de rigueur, 12
         N'a que trop bien servi les serments de mon cœur. 12
1560 Un éclatant arrêt de ma gloire outragée 12
         À jamais n'être à lui me tenait engagée ; 12
         Mais quand par les destins il est exécuté, 12
         J'y vois pour son amour trop de sévérité ; 12
         Et le triste succès de tout ce qu'il m'adresse, 12
1565 M'efface son offense et lui rend ma tendresse. 12
         Oui, mon cœur, trop vengé par de si rudes coups, 12
         Laisse à leur cruauté désarmer son courroux, 12
         Et cherche maintenant, par un soin pitoyable, 12
         À consoler le sort d'un amant misérable ; 12
1570 Et je crois que sa flamme a bien pu mériter 12
         Cette compassion que je lui veux prêter. 12
Dona IGNÈS
         Madame, on auroit tort de trouver à redire 12
         Aux tendres sentiments qu'on voit qu'il vous inspire : 12
         Ce qu'il a fait pour vous … Il vient, et sa pâleur 12
1575 De ce coup surprenant marque assez la douleur. 12
SCÈNE III
DON GARCIE
         Madame, avec quel front faut-il que je m'avance, 12
         Quand je viens vous offrir l'odieuse présence … ? 12
DONA ELVIRE
         Prince, ne parlons plus de mon ressentiment : 12
         Votre sort dans mon âme a fait du changement, 12
1580 Et par le triste état où sa rigueur vous jette 12
         Ma colère est éteinte, et notre paix est faite. 12
         Oui, bien que votre amour ait mérité les coups 12
         Que fait sur lui du ciel éclater le courroux, 12
         Bien que ses noirs soupçons aient offensé ma gloire 12
1585 Par des indignités qu'on aurait peine à croire, 12
         J'avouerai toutefois que je plains son malheur 12
         Jusqu'à voir nos succès avec quelque douleur, 12
         Que je hais les faveurs de ce fameux service 12
         Lorsqu'on veut de mon cœur lui faire un sacrifice, 12
1590 Et voudrais bien pouvoir racheter les moments 12
         Où le sort contre vous n'armait que mes serments. 12
         Mais enfin vous savez comme nos destinées 12
         Aux intérêts publics sont toujours enchaînées, 12
         Et que l'ordre des cieux, pour disposer de moi, 12
1595 Dans mon frère qui vient me va montrer mon roi. 12
         Cédez comme moi, prince, à cette violence 12
         Où la grandeur soumet celles de ma naissance ; 12
         Et si de votre amour les déplaisirs sont grands, 12
         Qu'il se fasse un secours de la part que j'y prends, 12
1600 Et ne se serve point contre un coup qui l'étonne 12
         Du pouvoir qu'en ces lieux votre valeur vous donne : 12
         Ce vous serait sans doute un indigne transport 12
         De vouloir dans vos maux lutter contre le sort ; 12
         Et lorsque c'est en vain qu'on s'oppose à sa rage, 12
1605 La soumission prompte est grandeur de courage. 12
         Ne résistez donc point à ses coups éclatants, 12
         Ouvrez les murs d'Astorgue au frère que j'attends, 12
         Laissez-moi rendre aux droits qu'il peut sur moi prétendre 12
         Ce que mon triste cœur a résolu de rendre ; 12
1610 Et ce fatal hommage, où mes vœux sont forcés, 12
         Peut-être n'ira pas si loin que vous pensez. 12
DON GARCIE
         C'est faire voir, madame, une bonté trop rare, 12
         Que vouloir adoucir le coup qu'on me prépare : 12
         Sur moi sans de tels soins vous pouvez laisser choir 12
1615 Le foudre rigoureux de tout votre devoir. 12
         En l'état où je suis je n'ai rien à vous dire : 12
         J'ai mérité du sort tout ce qu'il a de pire ; 12
         Et je sais, quelques maux qu'il me faille endurer, 12
         Que je me suis ôté le droit d'en murmurer. 12
1620 Par où pourrais-je, hélas ! Dans ma vaste disgrâce, 12
         Vers vous de quelque plainte autoriser l'audace ? 12
         Mon amour s'est rendu mille fois odieux ; 12
         Il n'a fait qu'outrager vos attraits glorieux ; 12
         Et lorsque par un juste et fameux sacrifice 12
1625 Mon bras à votre sang cherche à rendre un service, 12
         Mon astre m'abandonne au déplaisir fatal 12
         De me voir prévenu par le bras d'un rival. 12
         Madame, après cela je n'ai rien à prétendre, 12
         Je suis digne du coup que l'on me fait attendre, 12
1630 Et je le vois venir sans oser contre lui 12
         Tenter de votre cœur le favorable appui. 12
         Ce qui peut me rester dans mon malheur extrême, 12
         C'est de chercher alors mon remède en moi-même, 12
         Et faire que ma mort, propice à mes désirs, 12
1635 Affranchisse mon cœur de tous ses déplaisirs. 12
         Oui, bientôt dans ces lieux Don Alphonse doit être, 12
         Et déjà mon rival commence de paraître ; 12
         De Léon vers ces murs il semble avoir volé, 12
         Pour recevoir le prix du tyran immolé. 12
1640 Ne craignez point du tout qu'aucune résistance 12
         Fasse valoir ici ce que j'ai de puissance : 12
         Il n'est effort humain que pour vous conserver, 12
         Si vous y consentiez, je ne pusse braver ; 12
         Mais ce n'est pas à moi, dont on hait la mémoire, 12
1645 À pouvoir espérer cet aveu plein de gloire ; 12
         Et je ne voudrais pas, par des efforts trop vains, 12
         Jeter le moindre obstacle à vos justes desseins. 12
         Non, je ne contrains point vos sentiments, madame : 12
         Je vais en liberté laisser toute votre âme, 12
1650 Ouvrir les murs d'Astorgue à cet heureux vainqueur, 12
         Et subir de mon sort la dernière rigueur. 12
SCÈNE IV
DONA ELVIRE
         Madame, au désespoir où son destin l'expose 12
         De tous mes déplaisirs n'imputez pas la cause : 12
         Vous me rendrez justice en croyant que mon cœur 12
1655 Fait de vos intérêts sa plus vive douleur, 12
         Que bien plus que l'amour l'amitié m'est sensible, 12
         Et que si je me plains d'une disgrâce horrible, 12
         C'est de voir que du ciel le funeste courroux 12
         Ait pris chez moi les traits qu'il lance contre vous, 12
1660 Et rendu mes regards coupables d'une flamme 12
         Qui traite indignement les bontés de votre âme. 12
Dona IGNÈS
         C'est un événement dont sans doute vos yeux 12
         N'ont point pour moi, madame, à quereller les cieux. 12
         Si les faibles attraits qu'étale mon visage 12
1665 M'exposaient au destin de souffrir un volage, 12
         Le ciel ne pouvait mieux m'adoucir de tels coups, 12
         Quand pour m'ôter ce cœur il s'est servi de vous ; 12
         Et mon front ne doit point rougir d'une inconstance 12
         Qui de vos traits aux miens marque la différence. 12
1670 Si pour ce changement je pousse des soupirs, 12
         Ils viennent de le voir fatal à vos désirs ; 12
         Et dans cette douleur que l'amitié m'excite 12
         Je m'accuse pour vous de mon peu de mérite, 12
         Qui n'a pu retenir un cœur dont les tributs 12
1675 Causent un si grand trouble à vos vœux combattus. 12
DONA ELVIRE
         Accusez-vous plutôt de l'injuste silence 12
         Qui m'a de vos deux cœurs caché l'intelligence. 12
         Ce secret, plus tôt su, peut-être à toutes deux 12
         Nous aurait épargné des troubles si fâcheux ; 12
1680 Et mes justes froideurs, des désirs d'un volage 12
         Au point de leur naissance ayant banni l'hommage, 12
         Eussent pu renvoyer …
Dona IGNÈS
         Madame, le voici.
DONA ELVIRE
         Sans rencontrer ses yeux vous pouvez être ici : 12
         Ne sortez point, madame, et dans un tel martyre 12
1685 Veuillez être témoin de ce que je vais dire. 12
Dona IGNÈS
         Madame, j'y consens, quoique je sache bien 12
         Qu'on fuiroit en ma place un pareil entretien. 12
DONA ELVIRE
         Son succès, si le ciel seconde ma pensée, 12
         Madame, n'aura rien dont vous soyez blessée. 12
SCÈNE V
DONA ELVIRE
1690 Avant que vous parliez, je demande instamment 12
         Que vous daigniez, Seigneur, m'écouter un moment. 12
         Déjà la renommée a jusqu'à nos oreilles 12
         Porté de votre bras les soudaines merveilles ; 12
         Et j'admire avec tous comme en si peu de temps 12
1695 Il donne à nos destins ces succès éclatants. 12
         Je sais bien qu'un bienfait de cette conséquence 12
         Ne saurait demander trop de reconnaissance, 12
         Et qu'on doit toute chose à l'exploit immortel 12
         Qui replace mon frère au trône paternel. 12
1700 Mais quoi que de son cœur vous offrent les hommages, 12
         Usez en généreux de tous vos avantages, 12
         Et ne permettez pas que ce coup glorieux 12
         Jette sur moi, seigneur, un joug impérieux, 12
         Que votre amour, qui sait quel intérêt m'anime, 12
1705 S'obstine à triompher d'un refus légitime, 12
         Et veuille que ce frère, où l'on va m'exposer, 12
         Commence d'être roi pour me tyranniser. 12
         Léon a d'autres prix, dont en cette occurrence 12
         Il peut mieux honorer votre haute vaillance ; 12
1710 Et c'est à vos vertus faire un présent trop bas, 12
         Que vous donner un cœur qui ne se donne pas. 12
         Peut-on être jamais satisfait en soi-même, 12
         Lorsque par la contrainte on obtient ce qu'on aime ? 12
         C'est un triste avantage, et l'amant généreux 12
1715 À ces conditions refuse d'être heureux ; 12
         Il ne veut rien devoir à cette violence 12
         Qu'exercent sur nos cœurs les droits de la naissance, 12
         Et pour l'objet qu'il aime est toujours trop zélé, 12
         Pour souffrir qu'en victime il lui soit immolé. 12
1720 Ce n'est pas que ce cœur au mérite d'un autre 12
         Prétende réserver ce qu'il refuse au vôtre : 12
         Non, seigneur, j'en réponds, et vous donne ma foi 12
         Que personne jamais n'aura pouvoir sur moi, 12
         Qu'une sainte retraite à toute autre poursuite … 12
DON SYLVE
1725 J'ai de votre discours assez souffert la suite, 12
         Madame ; et par deux mots je vous l'eusse épargné, 12
         Si votre fausse alarme eût sur vous moins gagné. 12
         Je sais qu'un bruit commun, qui partout se fait croire, 12
         De la mort du tyran me veut donner la gloire ; 12
1730 Mais le seul peuple enfin, comme on nous fait savoir, 12
         Laissant par Don Louis échauffer son devoir, 12
         A remporté l'honneur de cet acte héroïque 12
         Dont mon nom est chargé par la rumeur publique ; 12
         Et ce qui d'un tel bruit a fourni le sujet, 12
1735 C'est que, pour appuyer son illustre projet, 12
         Don Louis fit semer, par une feinte utile, 12
         Que, secondé des miens, j'avais saisi la ville ; 12
         Et par cette nouvelle, il a poussé les bras 12
         Qui d'un usurpateur ont hâté le trépas : 12
1740 Par son zèle prudent il a su tout conduire, 12
         Et c'est par un des siens qu'il vient de m'en instruire. 12
         Mais dans le même instant un secret m'est appris, 12
         Qui va vous étonner autant qu'il m'a surpris. 12
         Vous attendez un frère, et Léon son vrai maître : 12
1745 À vos yeux maintenant le ciel le fait paraître. 12
         Oui, je suis Don Alphonse, et mon sort conservé, 12
         Et sous le nom du sang de Castille élevé, 12
         Est un fameux effet de l'amitié sincère 12
         Qui fut entre son prince et le roi notre père : 12
1750 Don Louis du secret a toutes les clartés, 12
         Et doit aux yeux de tous prouver ces vérités. 12
         D'autres soins maintenant occupent ma pensée, 12
         Non qu'à votre sujet elle soit traversée, 12
         Que ma flamme querelle un tel événement 12
1755 Et qu'en mon cœur le frère importune l'amant : 12
         Mes feux par ce secret ont reçu sans murmure 12
         Le changement qu'en eux a prescrit la nature ; 12
         Et le sang qui nous joint m'a si bien détaché 12
         De l'amour dont pour vous mon cœur était touché, 12
1760 Qu'il ne respire plus, pour faveur souveraine, 12
         Que les chères douceurs de sa première chaîne 12
         Et le moyen de rendre à l'adorable Ignès 12
         Ce que de ses bontés a mérité l'excès. 12
         Mais son sort incertain rend le mien misérable, 12
1765 Et si ce qu'on en dit se trouvait véritable, 12
         En vain Léon m'appelle et le trône m'attend : 12
         La couronne n'a rien à me rendre content, 12
         Et je n'en veux l'éclat que pour goûter la joie 12
         D'en couronner l'objet où le ciel me renvoie, 12
1770 Et pouvoir réparer par ces justes tributs 12
         L'outrage que j'ai fait à ses rares vertus. 12
         Madame, c'est de vous que j'ai raison d'attendre 12
         Ce que de son destin mon âme peut apprendre : 12
         Instruisez-m'en, de grâce, et par votre discours 12
1775 Hâtez mon désespoir ou le bien de mes jours. 12
DONA ELVIRE
         Ne vous étonnez pas si je tarde à répondre, 12
         Seigneur : ces nouveautés ont droit de me confondre. 12
         Je n'entreprendrai point de dire à votre amour 12
         Si done Ignès est morte ou respire le jour ; 12
1780 Mais par ce cavalier, l'un de ses plus fidèles, 12
         Vous en pourrez sans doute apprendre des nouvelles. 12
DON SYLVE ou Don Alphonse
         Ah ! Madame, il m'est doux en ces perplexités 12
         De voir ici briller vos célestes beautés. 12
         Mais vous, avec quels yeux verrez-vous un volage, 12
         Dont le crime … ?
Dona IGNÈS
1785 Ah ! Gardez de me faire un outrage,
         Et de vous hasarder à dire que vers moi 12
         Un cœur dont je fais cas ait pu manquer de foi ; 12
         J'en refuse l'idée, et l'excuse me blesse : 12
         Rien n'a pu m'offenser auprès de la princesse ; 12
1790 Et tout ce que d'ardeur elle vous a causé 12
         Par un si haut mérite est assez excusé. 12
         Cette flamme vers moi ne vous rend point coupable, 12
         Et dans le noble orgueil dont je me sens capable, 12
         Sachez, si vous l'étiez, que ce serait en vain 12
1795 Que vous présumeriez de fléchir mon dédain, 12
         Et qu'il n'est repentir, ni suprême puissance, 12
         Qui gagnât sur mon cœur d'oublier cette offense. 12
DONA ELVIRE
         Mon frère (d'un tel nom souffrez-moi la douceur), 12
         De quel ravissement comblez-vous une sœur ! 12
1800 Que j'aime votre choix et bénis l'aventure 12
         Qui vous fait couronner une amitié si pure ! 12
         Et de deux nobles cœurs que j'aime tendrement … 12
SCÈNE VI
DON GARCIE
         De grâce, cachez-moi votre contentement, 12
         Madame, et me laissez mourir dans la croyance 12
1805 Que le devoir vous fait un peu de violence. 12
         Je sais que de vos vœux vous pouvez disposer, 12
         Et mon dessein n'est pas de leur rien opposer : 12
         Vous le voyez assez, et quelle obéissance 12
         De vos commandements m'arrache la puissance. 12
1810 Mais je vous avouerai que cette gayeté 12
         Surprend au dépourvu toute ma fermeté, 12
         Et qu'un pareil objet dans mon âme fait naître 12
         Un transport dont j'ai peur que je ne sois pas maître ; 12
         Et je me punirais, s'il m'avait pu tirer 12
1815 De ce respect soumis où je veux demeurer. 12
         Oui, vos commandements ont prescrit à mon âme 12
         De souffrir sans éclat le malheur de ma flamme : 12
         Cet ordre sur mon cœur doit être tout-puissant, 12
         Et je prétends mourir en vous obéissant. 12
1820 Mais encore une fois la joie où je vous treuve 12
         M'expose à la rigueur d'une trop rude épreuve, 12
         Et l'âme la plus sage, en ces occasions, 12
         Répond malaisément de ces émotions. 12
         Madame, épargnez-moi cette cruelle atteinte ; 12
1825 Donnez-moi, par pitié, deux moments de contrainte, 12
         Et quoi que d'un rival vous inspirent les soins, 12
         N'en rendez pas mes yeux les malheureux témoins : 12
         C'est la moindre faveur qu'on peut, je crois, prétendre, 12
         Lorsque dans ma disgrâce un amant peut descendre. 12
1830 Je ne l'exige pas, madame, pour longtemps, 12
         Et bientôt mon départ rendra vos vœux contents. 12
         Je vais où de ses feux mon âme consumée 12
         N'apprendra votre hymen que par la renommée : 12
         Ce n'est pas un spectacle où je doive courir ; 12
1835 Madame, sans le voir, j'en saurai bien mourir. 12
Dona IGNÈS
         Seigneur, permettez-moi de blâmer votre plainte. 12
         De vos maux la princesse a su paraître atteinte ; 12
         Et cette joie encor, de quoi vous murmurez, 12
         Ne lui vient que des biens qui vous sont préparés ; 12
1840 Elle goûte un succès à vos désirs prospère, 12
         Et dans votre rival elle trouve son frère : 12
         C'est Don Alphonse enfin, dont on a tant parlé, 12
         Et ce fameux secret vient d'être dévoilé. 12
DON SYLVE ou Don Alphonse
         Mon cœur, grâces au ciel, après un long martyre, 12
1845 Seigneur, sans vous rien prendre, a tout ce qu'il désire, 12
         Et goûte d'autant mieux son bonheur en ce jour, 12
         Qu'il se voit en état de servir votre amour. 12
DON GARCIE
         Hélas ! Cette bonté, seigneur, doit me confondre : 12
         À mes plus chers désirs elle daigne répondre ; 12
1850 Le coup que je craignais, le ciel l'a détourné, 12
         Et tout autre que moi se verrait fortuné ; 12
         Mais ces douces clartés d'un secret favorable 12
         Vers l'objet adoré me découvrent coupable, 12
         Et tombé de nouveau dans ces traîtres soupçons 12
1855 Sur quoi l'on m'a tant fait d'inutiles leçons, 12
         Et par qui mon ardeur, si souvent odieuse, 12
         Doit perdre tout espoir d'être jamais heureuse. 12
         Oui, l'on doit me haïr avec trop de raison : 12
         Moi-même je me trouve indigne de pardon ; 12
1860 Et quelque heureux succès que le sort me présente, 12
         La mort, la seule mort est toute mon attente. 12
DONA ELVIRE
         Non, non : de ce transport le soumis mouvement, 12
         Prince, jette en mon âme un plus doux sentiment. 12
         Par lui de mes serments je me sens détachée ; 12
1865 Vos plaintes, vos respects, vos douleurs m'ont touchée : 12
         J'y vois partout briller un excès d'amitié, 12
         Et votre maladie est digne de pitié. 12
         Je vois, prince, je vois qu'on doit quelque indulgence 12
         Aux défauts où du ciel fait pencher l'influence ; 12
1870 Et pour tout dire enfin, jaloux ou non jaloux, 12
         Mon roi, sans me gêner, peut me donner à vous. 12
DON GARCIE
         Ciel, dans l'excès des biens que cet aveu m'octroie, 12
         Rends capable mon cœur de supporter sa joie ! 12
DON SYLVE ou Don Alphonse
         Je veux que cet hymen, après nos vains débats, 12
1875 Seigneur, joigne à jamais nos cœurs et nos états. 12
         Mais ici le temps presse, et Léon nous appelle : 12
         Allons dans nos plaisirs satisfaire son zèle, 12
         Et par notre présence et nos soins différents 12
         Donner le dernier coup au parti des tyrans. 12
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CRISCO - Université de Caen Normandie