MOL4/MOL4
1662
L'ÉCOLE DES FEMMES
Comédie
ACTEURS
ARNOLPHE
ou Monsieur de la Souche
AGNÈS
fille d'Enrique
HORACE
amant d'Agnès, fils d'Oronte
CHRYSALDE
ami d'Arnolphe
ENRIQUE
beau-frère de Chrysalde et père d'Agnès
ORONTE
père d'Horace et ami d'Arnolphe
ALAIN
paysan, valet d'Arnolphe
GEORGETTE
paysanne, servante d'Arnolphe
LE NOTAIRE
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
CHRYSALDE
         Vous venez, dites-vous, pour lui donner la main ? 12
ARNOLPHE
         Oui, je veux terminer la chose dans demain. 12
CHRYSALDE
         Nous sommes ici seuls ; et l'on peut, ce me semble, 12
         Sans craindre d'être ouïs, y discourir ensemble : 12
5 Voulez-vous qu'en ami je vous ouvre mon cœur ? 12
         Votre dessein pour vous me fait trembler de peur ; 12
         Et de quelque façon que vous tourniez l'affaire, 12
         Prendre femme est à vous un coup bien téméraire. 12
ARNOLPHE
         Il est vrai, notre ami. Peut-être que chez vous 12
10 Vous trouvez des sujets de craindre pour chez nous ; 12
         Et votre front, je crois, veut que du mariage 12
         Les cornes soient partout l'infaillible apanage. 12
CHRYSALDE
         Ce sont coups du hasard, dont on n'est point garant, 12
         Et bien sot, ce me semble, est le soin qu'on en prend. 12
15 Mais quand je crains pour vous, c'est cette raillerie 12
         Dont cent pauvres maris ont souffert la furie ; 12
         Car enfin vous savez qu'il n'est grands ni petits 12
         Que de votre critique on ait vus garantis ; 12
         Car vos plus grands plaisirs sont, partout où vous êtes, 12
20 De faire cent éclats des intrigues secrètes… 12
ARNOLPHE
         Fort bien : est-il au monde une autre ville aussi 12
         Où l'on ait des maris si patients qu'ici ? 12
         Est-ce qu'on n'en voit pas, de toutes les espèces, 12
         Qui sont accommodés chez eux de toutes pièces ? 12
25 L'un amasse du bien, dont sa femme fait part 12
         À ceux qui prennent soin de le faire cornard ; 12
         L'autre un peu plus heureux, mais non pas moins infâme, 12
         Voit faire tous les jours des présents à sa femme, 12
         Et d'aucun soin jaloux n'a l'esprit combattu, 12
30 Parce qu'elle lui dit que c'est pour sa vertu. 12
         L'un fait beaucoup de bruit qui ne lui sert de guères ; 12
         L'autre en toute douceur laisse aller les affaires, 12
         Et voyant arriver chez lui le damoiseau, 12
         Prend fort honnêtement ses gants et son manteau. 12
35 L'une de son galant, en adroite femelle, 12
         Fait fausse confidence à son époux fidèle, 12
         Qui dort en sûreté sur un pareil appas, 12
         Et le plaint, ce galant, des soins qu'il ne perd pas ; 12
         L'autre, pour se purger de sa magnificence, 12
40 Dit qu'elle gagne au jeu l'argent qu'elle dépense ; 12
         Et le mari benêt, sans songer à quel jeu, 12
         Sur les gains qu'elle fait rend des grâces à Dieu. 12
         Enfin, ce sont partout des sujets de satire ; 12
         Et comme spectateur ne puis-je pas en rire ? 12
         Puis-je pas de nos sots… ?
CHRYSALDE
45 Oui ; mais qui rit d'autrui
         Doit craindre qu'en revanche on rie aussi de lui. 12
         J'entends parler le monde ; et des gens se délassent 12
         À venir débiter les choses qui se passent ; 12
         Mais, quoi que l'on divulgue aux endroits où je suis, 12
50 Jamais on ne m'a vu triompher de ces bruits. 12
         J'y suis assez modeste ; et, bien qu'aux occurrences 12
         Je puisse condamner certaines tolérances, 12
         Que mon dessein ne soit de souffrir nullement 12
         Ce que d'aucuns maris souffrent paisiblement, 12
55 Pourtant je n'ai jamais affecté de le dire ; 12
         Car enfin il faut craindre un revers de satire, 12
         Et l'on ne doit jamais jurer sur de tels cas 12
         De ce qu'on pourra faire, ou bien ne faire pas. 12
         Ainsi, quand à mon front, par un sort qui tout mène, 12
60 Il serait arrivé quelque disgrâce humaine, 12
         Après mon procédé, je suis presque certain 12
         Qu'on se contentera de s'en rire sous main ; 12
         Et peut-être qu'encor j'aurai cet avantage, 12
         Que quelques bonnes gens diront que c'est dommage. 12
65 Mais de vous, cher compère, il en est autrement : 12
         Je vous le dis encor, vous risquez diablement. 12
         Comme sur les maris accusés de souffrance 12
         De tout temps votre langue a daubé d'importance, 12
         Qu'on vous a vu contre eux un diable déchaîné, 12
70 Vous devez marcher droit pour n'être point berné ; 12
         Et s'il faut que sur vous on ait la moindre prise, 12
         Gare qu'aux carrefours on ne vous tympanise, 12
         Et…
ARNOLPHE
         Mon Dieu, notre ami, ne vous tourmentez point :
         Bien huppé qui pourra m'attraper sur ce point. 12
75 Je sais les tours rusés et les subtiles trames 12
         Dont pour nous en planter savent user les femmes, 12
         Et comme on est dupé par leurs dextérités. 12
         Contre cet accident j'ai pris mes sûretés ; 12
         Et celle que j'épouse a toute l'innocence 12
80 Qui peut sauver mon front de maligne influence. 12
CHRYSALDE
         Et que prétendez-vous qu'une sotte, en un mot… 12
ARNOLPHE
         Épouser une sotte est pour n'être point sot. 12
         Je crois, en bon chrétien, votre moitié fort sage ; 12
         Mais une femme habile est un mauvais présage ; 12
85 Et je sais ce qu'il coûte à de certaines gens 12
         Pour avoir pris les leurs avec trop de talents. 12
         Moi, j'irais me charger d'une spirituelle 12
         Qui ne parlerait rien que cercle et que ruelle, 12
         Qui de prose et de vers ferait de doux écrits, 12
90 Et que visiteraient marquis et beaux esprits, 12
         Tandis que, sous le nom du mari de madame, 12
         Je serais comme un saint que pas un ne réclame ? 12
         Non, non, je ne veux point d'un esprit qui soit haut ; 12
         Et femme qui compose en sait plus qu'il ne faut. 12
95 Je prétends que la mienne, en clartés peu sublime, 12
         Même ne sache pas ce que c'est qu'une rime ; 12
         Et s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon 12
         Et qu'on vienne à lui dire à son tour : « Qu'y met-on ? » 12
         Je veux qu'elle réponde : « Une tarte à la crème » ; 12
100 En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrême ; 12
         Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler, 12
         De savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer. 12
CHRYSALDE
         Une femme stupide est donc votre marotte ? 12
ARNOLPHE
         Tant, que j'aimerais mieux une laide bien sotte 12
105 Qu'une femme fort belle avec beaucoup d'esprit. 12
CHRYSALDE
         L'esprit et la beauté…
ARNOLPHE
         L'honnêteté suffit.
CHRYSALDE
         Mais comment voulez-vous, après tout, qu'une bête 12
         Puisse jamais savoir ce que c'est qu'être honnête ? 12
         Outre qu'il est assez ennuyeux, que je crois, 12
110 D'avoir toute sa vie une bête avec soi, 12
         Pensez-vous le bien prendre, et que sur votre idée 12
         La sûreté d'un front puisse être bien fondée ? 12
         Une femme d'esprit peut trahir son devoir ; 12
         Mais il faut pour le moins qu'elle ose le vouloir ; 12
115 Et la stupide au sien peut manquer d'ordinaire, 12
         Sans en avoir l'envie et sans penser le faire. 12
ARNOLPHE
         À ce bel argument, à ce discours profond, 12
         Ce que Pantagruel à Panurge répond : 12
         Pressez-moi de me joindre à femme autre que sotte, 12
120 Prêchez, patrocinez jusqu'à la pentecôte ; 12
         Vous serez ébahi, quand vous serez au bout, 12
         Que vous ne m'aurez rien persuadé du tout. 12
CHRYSALDE
         Je ne vous dis plus mot.
ARNOLPHE
         Chacun a sa méthode.
         En femme, comme en tout, je veux suivre ma mode. 12
125 Je me vois riche assez pour pouvoir, que je crois, 12
         Choisir une moitié qui tienne tout de moi, 12
         Et de qui la soumise et pleine dépendance 12
         N'ait à me reprocher aucun bien ni naissance. 12
         Un air doux et posé, parmi d'autres enfants, 12
130 M'inspira de l'amour pour elle dès quatre ans ; 12
         Sa mère se trouvant de pauvreté pressée, 12
         De la lui demander il me vint la pensée ; 12
         Et la bonne paysanne, apprenant mon désir, 12
         À s'ôter cette charge eut beaucoup de plaisir. 12
135 Dans un petit couvent, loin de toute pratique, 12
         Je la fis élever selon ma politique, 12
         C'est-à-dire ordonnant quels soins on emploîrait 12
         Pour la rendre idiote autant qu'il se pourrait. 12
         Dieu merci, le succès a suivi mon attente ; 12
140 Et grande, je l'ai vue à tel point innocente, 12
         Que j'ai béni le ciel d'avoir trouvé mon fait, 12
         Pour me faire une femme au gré de mon souhait. 12
         Je l'ai donc retirée ; et comme ma demeure 12
         À cent sortes de monde est ouverte à toute heure, 12
145 Je l'ai mise à l'écart, comme il faut tout prévoir, 12
         Dans cette autre maison où nul ne me vient voir ; 12
         Et pour ne point gâter sa bonté naturelle, 12
         Je n'y tiens que des gens tout aussi simples qu'elle. 12
         Vous me direz : pourquoi cette narration ? 12
150 C'est pour vous rendre instruit de ma précaution. 12
         Le résultat de tout est qu'en ami fidèle 12
         Ce soir je vous invite à souper avec elle ; 12
         Je veux que vous puissiez un peu l'examiner, 12
         Et voir si de mon choix on me doit condamner. 12
CHRYSALDE
         J'y consens.
ARNOLPHE
155 Vous pourrez, dans cette conférence,
         Juger de sa personne et de son innocence. 12
CHRYSALDE
         Pour cet article-là, ce que vous m'avez dit 12
         Ne peut…
ARNOLPHE
         La vérité passe encor mon récit.
         Dans ses simplicités à tous coups je l'admire, 12
160 Et parfois elle en dit dont je pâme de rire. 12
         L'autre jour (pourrait-on se le persuader ?), 12
         Elle était fort en peine, et me vint demander, 12
         Avec une innocence à nulle autre pareille, 12
         Si les enfants qu'on fait se faisaient par l'oreille. 12
CHRYSALDE
         Je me réjouis fort, seigneur Arnolphe…
ARNOLPHE
165 Bon !
         Me voulez-vous toujours appeler de ce nom ? 12
CHRYSALDE
         Ah ! Malgré que j'en aie, il me vient à la bouche, 12
         Et jamais je ne songe à monsieur de la Souche. 12
         Qui diable vous a fait aussi vous aviser, 12
170 À quarante et deux ans, de vous débaptiser, 12
         Et d'un vieux tronc pourri de votre métairie 12
         Vous faire dans le monde un nom de seigneurie ? 12
ARNOLPHE
         Outre que la maison par ce nom se connaît, 12
         La Souche plus qu'Arnolphe à mes oreilles plaît. 12
CHRYSALDE
175 Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères 12
         Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères ! 12
         De la plupart des gens c'est la démangeaison ; 12
         Et, sans vous embrasser dans la comparaison, 12
         Je sais un paysan qu'on appelait Gros-Pierre, 12
180 Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre, 12
         Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux, 12
         Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux. 12
ARNOLPHE
         Vous pourriez vous passer d'exemples de la sorte. 12
         Mais enfin de la Souche est le nom que je porte : 12
185 J'y vois de la raison, j'y trouve des appas ; 12
         Et m'appeler de l'autre est ne m'obliger pas. 12
CHRYSALDE
         Cependant la plupart ont peine à s'y soumettre, 12
         Et je vois même encor des adresses de lettre… 12
ARNOLPHE
         Je le souffre aisément de qui n'est pas instruit ; 12
         Mais vous…
CHRYSALDE
190 Soit : là-dessus nous n'aurons point de bruit,
         Et je prendrai le soin d'accoutumer ma bouche 12
         À ne plus vous nommer que monsieur de la Souche. 12
ARNOLPHE
         Adieu. Je frappe ici, pour donner le bonjour, 12
         Et dire seulement que je suis de retour. 12
CHRYSALDE, à part, s'en allant
195 Ma foi, je le tiens fou de toutes les manières. 12
ARNOLPHE, seul
         Il est un peu blessé sur certaines matières. 12
         Chose étrange de voir comme avec passion 12
         Un chacun est chaussé de son opinion ! 12
Il frappe à sa porte.
         Holà !
SCÈNE II
ALAIN
         Qui heurte ?
ARNOLPHE
         Ouvrez.
À part.
         On aura, que je pense,
200 Grande joie à me voir après dix jours d'absence. 12
ALAIN
         Qui va là ?
ARNOLPHE
         Moi.
ALAIN
         Georgette !
GEORGETTE
         Hé bien ?
ALAIN
         Ouvre là-bas.
GEORGETTE
         Vas-y, toi.
ALAIN
         Vas-y, toi.
GEORGETTE
         Ma foi, je n'irai pas.
ALAIN
         Je n'irai pas aussi.
ARNOLPHE
         Belle cérémonie
         Pour me laisser dehors ! Holà ho, je vous prie. 12
GEORGETTE
         Qui frappe ?
ARNOLPHE
         Votre maître.
GEORGETTE
         Alain !
ALAIN
         Quoi ?
GEORGETTE
205 C'est monsieu.
         Ouvre vite.
ALAIN
         Ouvre, toi.
GEORGETTE
         Je souffle notre feu.
ALAIN
         J'empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte. 12
ARNOLPHE
         Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte 12
         N'aura point à manger de plus de quatre jours. 12
         Ha !
GEORGETTE
210 Par quelle raison y venir, quand j'y cours ?
ALAIN
         Pourquoi plutôt que moi ? Le plaisant stratagème ! 12
GEORGETTE
         Ôte-toi donc de là.
ALAIN
         Non, ôte-toi, toi-même.
GEORGETTE
         Je veux ouvrir la porte.
ALAIN
         Et je veux l'ouvrir, moi.
GEORGETTE
         Tu ne l'ouvriras pas.
ALAIN
         Ni toi non plus.
GEORGETTE
         Ni toi.
ARNOLPHE
215 Il faut que j'aie ici l'âme bien patiente ! 12
ALAIN, en entrant
         Au moins, c'est moi, monsieur.
GEORGETTE, en entrant
         Je suis votre servante,
         C'est moi.
ALAIN
         Sans le respect de monsieur que voilà,
         Je te…
ARNOLPHE, recevant un coup d'Alain
         Peste !
ALAIN
         Pardon.
ARNOLPHE
         Voyez ce lourdaud-là !
ALAIN
         C'est elle aussi, monsieur…
ARNOLPHE
         Que tous deux on se taise.
220 Songez à me répondre, et laissons la fadaise. 12
         Hé bien, Alain, comment se porte-t-on ici ? 12
ALAIN
         Monsieur, nous nous…
Arnolphe ôte le chapeau de dessus la tête d'Alain.
         Monsieur, nous nous por…
Arnolphe l'ôte encore.
         Dieu merci,
         Nous nous…
ARNOLPHE, ôtant le chapeau d'Alain pour la troisième fois, et le jetant à terre
         Qui vous apprend, impertinente bête,
         À parler devant moi le chapeau sur la tête ? 12
ALAIN
         Vous faites bien, j'ai tort.
ARNOLPHE, à Alain
225 Faites descendre Agnès.
SCÈNE III
ARNOLPHE, à Georgette
         Lorsque je m'en allai, fut-elle triste après ? 12
GEORGETTE
         Triste ? Non.
ARNOLPHE
         Non ?
GEORGETTE
         Si fait.
ARNOLPHE
         Pourquoi donc… ?
GEORGETTE
         Oui, je meure,
         Elle vous croyait voir de retour à toute heure ; 12
         Et nous n'oyions jamais passer devant chez nous 12
230 Cheval, âne, ou mulet, qu'elle ne prît pour vous. 12
SCÈNE IV
ARNOLPHE
         La besogne à la main ! C'est un bon témoignage. 12
         Hé bien, Agnès, je suis de retour du voyage : 12
         En êtes-vous bien aise ?
AGNÈS
         Oui, monsieur, Dieu merci.
ARNOLPHE
         Et moi de vous revoir je suis bien aise aussi. 12
235 Vous vous êtes toujours, comme on voit, bien portée ? 12
AGNÈS
         Hors les puces, qui m'ont la nuit inquiétée. 12
ARNOLPHE
         Ah ! Vous aurez dans peu quelqu'un pour les chasser. 12
AGNÈS
         Vous me ferez plaisir.
ARNOLPHE
         Je le puis bien penser.
         Que faites-vous donc là ?
AGNÈS
         Je me fais des cornettes.
240 Vos chemises de nuit et vos coiffes sont faites. 12
ARNOLPHE
         Ha ! Voilà qui va bien. Allez, montez là-haut : 12
         Ne vous ennuyez point, je reviendrai tantôt, 12
         Et je vous parlerai d'affaires importantes. 12
Tous étant rentrés.
SCÈNE V
ARNOLPHE
         Héroïnes du temps, mesdames les savantes, 12
245 Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments, 12
         Je défie à la fois tous vos vers, vos romans, 12
         Vos lettres, billets doux, toute votre science 12
         De valoir cette honnête et pudique ignorance. 12
         Ce n'est point par le bien qu'il faut être ébloui ; 12
         Et pourvu que l'honneur soit…
SCÈNE VI
ARNOLPHE
250 Que vois-je ? Est-ce ? … Oui.
         Je me trompe. Nenni. Si fait. Non, c'est lui-même, 12
         Hor…
HORACE
         Seigneur Ar…
ARNOLPHE
         Horace.
HORACE
         Arnolphe.
ARNOLPHE
         Ah ! Joie extrême !
         Et depuis quand ici ?
HORACE
         Depuis neuf jours.
ARNOLPHE
         Vraiment ?
HORACE
         Je fus d'abord chez vous, mais inutilement. 12
ARNOLPHE
         J'étais à la campagne.
HORACE
255 Oui, depuis deux journées.
ARNOLPHE
         Oh ! Comme les enfants croissent en peu d'années ! 12
         J'admire de le voir au point où le voilà, 12
         Après que je l'ai vu pas plus grand que cela. 12
HORACE
         Vous voyez.
ARNOLPHE
         Mais, de grâce, Oronte votre père,
260 Mon bon et cher ami, que j'estime et révère, 12
         Que fait-il ? Que dit-il ? Est-il toujours gaillard ? 12
         À tout ce qui le touche, il sait que je prends part : 12
         Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble. 12
HORACE
         Ni, qui plus est, écrit l'un à l'autre, me semble. 12
265 Il est, seigneur Arnolphe, encor plus gai que nous, 12
         Et j'avais de sa part une lettre pour vous ; 12
         Mais depuis, par une autre, il m'apprend sa venue, 12
         Et la raison encor ne m'en est pas connue. 12
         Savez-vous qui peut être un de vos citoyens 12
270 Qui retourne en ces lieux avec beaucoup de biens 12
         Qu'il s'est en quatorze ans acquis dans l'Amérique ? 12
ARNOLPHE
         Non. Vous a-t-on point dit comme on le nomme ?
HORACE
         Enrique.
ARNOLPHE
         Non.
HORACE
         Mon père m'en parle, et qu'il est revenu
         Comme s'il devait m'être entièrement connu, 12
275 Et m'écrit qu'en chemin ensemble ils se vont mettre 12
         Pour un fait important que ne dit point sa lettre. 12
Horace remet la lettre d'Oronte à Arnolphe.
ARNOLPHE
         J'aurai certainement grande joie à le voir, 12
         Et pour le régaler je ferai mon pouvoir. 12
Après avoir lu la lettre.
         Il faut pour des amis des lettres moins civiles, 12
280 Et tous ces compliments sont choses inutiles. 12
         Sans qu'il prêt le souci de m'en écrire rien, 12
         Vous pouvez librement disposer de mon bien. 12
HORACE
         Je suis homme à saisir les gens par leurs paroles, 12
         Et j'ai présentement besoin de cent pistoles. 12
ARNOLPHE
285 Ma foi, c'est m'obliger que d'en user ainsi, 12
         Et je me réjouis de les avoir ici. 12
         Gardez aussi la bourse.
HORACE
         Il faut…
ARNOLPHE
         Laissons ce style.
         Hé bien ! Comment encor trouvez-vous cette ville ? 12
HORACE
         Nombreuse en citoyens, superbe en bâtiments ; 12
290 Et j'en crois merveilleux les divertissements. 12
ARNOLPHE
         Chacun a ses plaisirs qu'il se fait à sa guise ; 12
         Mais pour ceux que du nom de galants on baptise, 12
         Ils ont en ce pays de quoi se contenter, 12
         Car les femmes y sont faites à coqueter : 12
295 On trouve d'humeur douce et la brune et la blonde, 12
         Et les maris aussi les plus bénins du monde ; 12
         C'est un plaisir de prince ; et des tours que je vois 12
         Je me donne souvent la comédie à moi. 12
         Peut-être en avez-vous déjà féru quelqu'une. 12
300 Vous est-il point encore arrivé de fortune ? 12
         Les gens faits comme vous font plus que les écus, 12
         Et vous êtes de taille à faire des cocus. 12
HORACE
         À ne vous rien cacher de la vérité pure, 12
         J'ai d'amour en ces lieux eu certaine aventure, 12
305 Et l'amitié m'oblige à vous en faire part. 12
ARNOLPHE
         Bon ! Voici de nouveau quelque conte gaillard ; 12
         Et ce sera de quoi mettre sur mes tablettes. 12
HORACE
         Mais, de grâce, qu'au moins ces choses soient secrètes. 12
ARNOLPHE
         Oh !
HORACE
         Vous n'ignorez pas qu'en ces occasions
310 Un secret éventé rompt nos prétentions. 12
         Je vous avouerai donc avec pleine franchise 12
         Qu'ici d'une beauté mon âme s'est éprise. 12
         Mes petits soins d'abord ont eu tant de succès, 12
         Que je me suis chez elle ouvert un doux accès ; 12
315 Et sans trop me vanter ni lui faire une injure, 12
         Mes affaires y sont en fort bonne posture. 12
ARNOLPHE, riant
         Et c'est ?
HORACE, lui montrant le logis d'Agnès
         Un jeune objet qui loge en ce logis
         Dont vous voyez d'ici que les murs sont rougis ; 12
         Simple, à la vérité, par l'erreur sans seconde 12
320 D'un homme qui la cache au commerce du monde, 12
         Mais qui, dans l'ignorance où l'on veut l'asservir, 12
         Fait briller des attraits capables de ravir ; 12
         Un air tout engageant, je ne sais quoi de tendre, 12
         Dont il n'est point de cœur qui se puisse défendre. 12
325 Mais peut-être il n'est pas que vous n'ayez bien vu 12
         Ce jeune astre d'amour de tant d'attraits pourvu : 12
         C'est Agnès qu'on l'appelle.
ARNOLPHE, à part
         Ah ! Je crève !
HORACE
         Pour l'homme,
         C'est, je crois, de la Zousse ou Souche qu'on le nomme : 12
         Je ne me suis pas fort arrêté sur le nom ; 12
330 Riche, à ce qu'on m'a dit, mais des plus sensés, non ; 12
         Et l'on m'en a parlé comme d'un ridicule. 12
         Le connaissez-vous point ?
ARNOLPHE, à part
         La fâcheuse pillule !
HORACE
         Eh ! Vous ne dites mot ?
ARNOLPHE
         Eh ! Oui, je le connoi.
HORACE
         C'est un fou, n'est-ce pas ?
ARNOLPHE
         Eh…
HORACE
         Qu'en dites-vous ? Quoi ?
335 Eh ? C'est-à-dire oui ? Jaloux à faire rire ? 12
         Sot ? Je vois qu'il en est ce que l'on m'a pu dire. 12
         Enfin l'aimable Agnès a su m'assujettir. 12
         C'est un joli bijou, pour ne point vous mentir ; 12
         Et ce serait péché qu'une beauté si rare 12
340 Fût laissée au pouvoir de cet homme bizarre. 12
         Pour moi, tous mes efforts, tous mes vœux les plus doux 12
         Vont à m'en rendre maître en dépit du jaloux ; 12
         Et l'argent que de vous j'emprunte avec franchise 12
         N'est que pour mettre à bout cette juste entreprise. 12
345 Vous savez mieux que moi, quels que soient nos efforts, 12
         Que l'argent est la clef de tous les grands ressorts, 12
         Et que ce doux métal qui frappe tant de têtes, 12
         En amour, comme en guerre, avance les conquêtes. 12
         Vous me semblez chagrin : serait-ce qu'en effet 12
350 Vous désapprouveriez le dessein que j'ai fait ? 12
ARNOLPHE
         Non, c'est que je songeais…
HORACE
         Cet entretien vous lasse :
         Adieu. J'irai chez vous tantôt vous rendre grâce. 12
ARNOLPHE
         Ah ! Faut-il… !
HORACE, revenant
         Derechef, veuillez être discret,
         Et n'allez pas, de grâce, éventer mon secret. 12
ARNOLPHE, se croyant seul
         Que je sens dans mon âme… !
HORACE, revenant
355 Et surtout à mon père,
         Qui s'en ferait peut-être un sujet de colère. 12
ARNOLPHE, croyant qu'il revient encore
         Oh ! … Oh ! Que j'ai souffert durant cet entretien ! 12
SCÈNE VII
ARNOLPHE
         Jamais trouble d'esprit ne fut égal au mien. 12
         Avec quelle imprudence et quelle hâte extrême 12
360 Il m'est venu conter cette affaire à moi-même ! 12
         Bien que mon autre nom le tienne dans l'erreur, 12
         Étourdi montra-t-il jamais tant de fureur ? 12
         Mais ayant tant souffert, je devais me contraindre 12
         Jusques à m'éclaircir de ce que je dois craindre, 12
365 À pousser jusqu'au bout son caquet indiscret, 12
         Et savoir pleinement leur commerce secret. 12
         Tâchons à le rejoindre : il n'est pas loin, je pense, 12
         Tirons-en de ce fait l'entière confidence. 12
         Je tremble du malheur qui m'en peut arriver, 12
370 Et l'on cherche souvent plus qu'on ne veut trouver. 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
ARNOLPHE
         Il m'est, lorsque j'y pense, avantageux sans doute 12
         D'avoir perdu mes pas et pu manquer sa route ; 12
         Car enfin de mon cœur le trouble impérieux 12
         N'eût pu se renfermer tout entier à ses yeux : 12
375 Il eût fait éclater l'ennui qui me dévore, 12
         Et je ne voudrais pas qu'il sût ce qu'il ignore. 12
         Mais je ne suis pas homme à gober le morceau, 12
         Et laisser un champ libre aux vœux du damoiseau : 12
         J'en veux rompre le cours et, sans tarder, apprendre 12
380 Jusqu'où l'intelligence entre eux a pu s'étendre. 12
         J'y prends pour mon honneur un notable intérêt : 12
         Je la regarde en femme, aux termes qu'elle en est ; 12
         Elle n'a pu faillir sans me couvrir de honte, 12
         Et tout ce qu'elle a fait enfin est sur mon compte. 12
385 Éloignement fatal ! Voyage malheureux ! 12
Il frappe à sa porte.
SCÈNE II
ALAIN
         Ah ! Monsieur, cette fois…
ARNOLPHE
         Paix. Venez là tous deux.
         Passez là ; passez là. Venez là, venez, dis-je. 12
GEORGETTE
         Ah ! Vous me faites peur, et tout mon sang se fige. 12
ARNOLPHE
         C'est donc ainsi qu'absent vous m'avez obéi ? 12
390 Et tous deux de concert vous m'avez donc trahi ? 12
GEORGETTE, tombant aux genoux d'Arnolphe
         Eh ! Ne me mangez pas, monsieur, je vous conjure. 12
ALAIN, à part
         Quelque chien enragé l'a mordu, je m'assure. 12
ARNOLPHE
         Ouf ! Je ne puis parler, tant je suis prévenu : 12
         Je suffoque, et voudrais me pouvoir mettre nu. 12
À Alain et Georgette.
395 Vous avez donc souffert, ô canaille maudite, 12
À Alain qui veut s'enfuir.
         Qu'un homme soit venu ?… Tu veux prendre la fuite ! 12
À Georgette.
         Il faut que sur-le-champ… Si tu bouges… ! Je veux 12
À Alain.
         Que vous me disiez… Euh ! … Oui, je veux que tous deux… 12
Alain et Georgette se lèvent et veulent encore s'enfuir.
         Quiconque remuera, par la mort ! Je l'assomme. 12
400 Comme est-ce que chez moi s'est introduit cet homme ? 12
         Eh ! Parlez, dépêchez, vite, promptement, tôt, 12
         Sans rêver. Veut-on dire ?
ALAIN et GEORGETTE
         Ah ! Ah !
GEORGETTE, retombant aux genoux d'Arnolphe
         Le cœur me faut.
ALAIN, retombant aux genoux d'Arnolphe
         Je meurs.
ARNOLPHE, à part
         Je suis en eau : prenons un peu d'haleine ;
         Il faut que je m'évente et que je me promène. 12
405 Aurais-je deviné quand je l'ai vu petit, 12
         Qu'il croîtrait pour cela ? Ciel ! Que mon cœur pâtit ! 12
         Je pense qu'il vaut mieux que de sa propre bouche 12
         Je tire avec douceur l'affaire qui me touche. 12
         Tâchons de modérer notre ressentiment. 12
410 Patience, mon cœur, doucement, doucement. 12
À Alain et Georgette.
         Levez-vous, et rentrant, faites qu'Agnès descende. 12
À part.
         Arrêtez. Sa surprise en deviendrait moins grande : 12
         Du chagrin qui me trouble ils iraient l'avertir, 12
         Et moi-même je veux l'aller faire sortir. 12
À Alain et Georgette.
         Que l'on m'attende ici.
SCÈNE III
GEORGETTE
415 Mon Dieu ! Qu'il est terrible !
         Ses regards m'ont fait peur, mais une peur horrible ; 12
         Et jamais je ne vis un plus hideux chrétien. 12
ALAIN
         Ce monsieur l'a fâché : je te le disais bien. 12
GEORGETTE
         Mais que diantre est-ce là, qu'avec tant de rudesse 12
420 Il nous fait au logis garder notre maîtresse ? 12
         D'où vient qu'à tout le monde il veut tant la cacher, 12
         Et qu'il ne saurait voir personne en approcher ? 12
ALAIN
         C'est que cette action le met en jalousie. 12
GEORGETTE
         Mais d'où vient qu'il est pris de cette fantaisie ? 12
ALAIN
425 Cela vient… Cela vient de ce qu'il est jaloux. 12
GEORGETTE
         Oui ; mais pourquoi l'est-il ? Et pourquoi ce courroux ? 12
ALAIN
         C'est que la jalousie… Entends-tu bien, Georgette, 12
         Est une chose… Là… Qui fait qu'on s'inquiète… 12
         Et qui chasse les gens d'autour d'une maison. 12
430 Je m'en vais te bailler une comparaison, 12
         Afin de concevoir la chose davantage. 12
         Dis-moi, n'est-il pas vrai, quand tu tiens ton potage, 12
         Que si quelque affamé venait pour en manger, 12
         Tu serais en colère, et voudrais le charger ? 12
GEORGETTE
         Oui, je comprends cela.
ALAIN
435 C'est justement tout comme :
         La femme est en effet le potage de l'homme ; 12
         Et quand un homme voit d'autres hommes parfois 12
         Qui veulent dans sa soupe aller tremper leurs doigts, 12
         Il en montre aussitôt une colère extrême. 12
GEORGETTE
440 Oui ; mais pourquoi chacun n'en fait-il pas de même, 12
         Et que nous en voyons qui paraissent joyeux 12
         Lorsque leurs femmes sont avec les biaux monsieux. 12
ALAIN
         C'est que chacun n'a pas cette amitié goulue 12
         Qui n'en veut que pour soi.
GEORGETTE
         Si je n'ai la berlue,
         Je le vois qui revient.
ALAIN
445 Tes yeux sont bons, c'est lui.
GEORGETTE
         Vois comme il est chagrin.
ALAIN
         C'est qu'il a de l'ennui.
SCÈNE IV
ARNOLPHE, à part
         Un certain Grec disait à l'empereur Auguste, 12
         Comme une instruction utile autant que juste, 12
         Que lorsqu'une aventure en colère nous met, 12
450 Nous devons, avant tout, dire notre alphabet, 12
         Afin que dans ce temps la bile se tempère, 12
         Et qu'on ne fasse rien que l'on ne doive faire. 12
         J'ai suivi sa leçon sur le sujet d'Agnès, 12
         Et je la fais venir en ce lieu tout exprès, 12
455 Sous prétexte d'y faire un tour de promenade, 12
         Afin que les soupçons de mon esprit malade 12
         Puissent sur le discours la mettre adroitement, 12
         Et lui sondant le cœur, s'éclaircir doucement. 12
SCÈNE V
ARNOLPHE
         Venez, Agnès.
À Alain et Georgette.
         Rentrez.
SCÈNE VI
ARNOLPHE
         La promenade est belle.
AGNÈS
         Fort belle.
ARNOLPHE
         Le beau jour !
AGNÈS
         Fort beau.
ARNOLPHE
460 Quelle nouvelle ?
AGNÈS
         Le petit chat est mort.
ARNOLPHE
         C'est dommage ; mais quoi ?
         Nous sommes tous mortels, et chacun est pour soi. 12
         Lorsque j'étais aux champs, n'a-t-il point fait de pluie ? 12
AGNÈS
         Non.
ARNOLPHE
         Vous ennuyait-il ?
AGNÈS
         Jamais je ne m'ennuie.
ARNOLPHE
465 Qu'avez-vous fait encor ces neuf ou dix jours-ci ? 12
AGNÈS
         Six chemises, je pense, et six coiffes aussi. 12
ARNOLPHE, ayant un peu rêvé
         Le monde, chère Agnès, est une étrange chose. 12
         Voyez la médisance, et comme chacun cause : 12
         Quelques voisins m'ont dit qu'un jeune homme inconnu 12
470 Était en mon absence à la maison venu, 12
         Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues ; 12
         Mais je n'ai point pris foi sur ces méchantes langues, 12
         Et j'ai voulu gager que c'était faussement… 12
AGNÈS
         Mon Dieu, ne gagez pas : vous perdriez vraiment. 12
ARNOLPHE
         Quoi ? C'est la vérité qu'un homme… ?
AGNÈS
475 Chose sûre.
         Il n'a presque bougé de chez nous, je vous jure. 12
ARNOLPHE, bas, à part
         Cet aveu qu'elle fait avec sincérité 12
         Me marque pour le moins son ingénuité. 12
Haut.
         Mais il me semble, Agnès, si ma mémoire est bonne, 12
480 Que j'avais défendu que vous vissiez personne. 12
AGNÈS
         Oui ; mais quand je l'ai vu, vous ignorez pourquoi ; 12
         Et vous en auriez fait, sans doute, autant que moi. 12
ARNOLPHE
         Peut-être. Mais enfin contez-moi cette histoire. 12
AGNÈS
         Elle est fort étonnante, et difficile à croire. 12
485 J'étais sur le balcon à travailler au frais, 12
         Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès 12
         Un jeune homme bien fait, qui rencontrant ma vue, 12
         D'une humble révérence aussitôt me salue : 12
         Moi, pour ne point manquer à la civilité, 12
490 Je fis la révérence aussi de mon côté. 12
         Soudain il me refait une autre révérence : 12
         Moi, j'en refais de même une autre en diligence ; 12
         Et lui d'une troisième aussitôt repartant, 12
         D'une troisième aussi j'y repars à l'instant. 12
495 Il passe, vient, repasse, et toujours de plus belle 12
         Me fait à chaque fois révérence nouvelle ; 12
         Et moi, qui tous ces tours fixement regardais, 12
         Nouvelle révérence aussi je lui rendais : 12
         Tant que, si sur ce point la nuit ne fût venue, 12
500 Toujours comme cela je me serais tenue, 12
         Ne voulant point céder, et recevoir l'ennui 12
         Qu'il me pût estimer moins civile que lui. 12
ARNOLPHE
         Fort bien.
AGNÈS
         Le lendemain, étant sur notre porte,
         Une vieille m'aborde, en parlant de la sorte : 12
505 « Mon enfant, le bon Dieu puisse-t-il vous bénir, 12
         Et dans tous vos attraits longtemps vous maintenir ! 12
         Il ne vous a pas faite une belle personne 12
         Afin de mal user des choses qu'il vous donne ; 12
         Et vous devez savoir que vous avez blessé 12
510 Un cœur qui de s'en plaindre est aujourd'hui forcé. » 12
ARNOLPHE, à part
         Ah ! Suppôt de Satan ! Exécrable damnée ! 12
AGNÈS
         « Moi, j'ai blessé quelqu'un ! Fis-je toute étonnée. 12
         — Oui, dit-elle, blessé, mais blessé tout de bon ; 12
         Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon. 12
515 — Hélas ! Qui pourrait, dis-je, en avoir été cause ? 12
         Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose ? 12
         — Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal, 12
         Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal. 12
         — Hé ! Mon Dieu ! Ma surprise est, fis-je, sans seconde : 12
520 Mes yeux ont-ils du mal, pour en donner au monde ? 12
         — Oui, fit-elle, vos yeux, pour causer le trépas, 12
         Ma fille, ont un venin que vous ne savez pas. 12
         En un mot, il languit, le pauvre misérable ; 12
         Et s'il faut, poursuivit la vieille charitable, 12
525 Que votre cruauté lui refuse un secours, 12
         C'est un homme à porter en terre dans deux jours. 12
         — Mon Dieu ! J'en aurais, dis-je, une douleur bien grande. 12
         Mais pour le secourir qu'est-ce qu'il me demande ? 12
         — Mon enfant, me dit-elle, il ne veut obtenir 12
530 Que le bien de vous voir et vous entretenir : 12
         Vos yeux peuvent eux seuls empêcher sa ruine 12
         Et du mal qu'ils ont fait être la médecine. 12
         — Hélas ! Volontiers, dis-je ; et puisqu'il est ainsi, 12
         Il peut, tant qu'il voudra, me venir voir ici. » 12
ARNOLPHE, à part
535 Ah ! Sorcière maudite, empoisonneuse d'âmes, 12
         Puisse l'enfer payer tes charitables trames ! 12
AGNÈS
         Voilà comme il me vit, et reçut guérison. 12
         Vous-même, à votre avis, n'ai-je pas eu raison ? 12
         Et pouvais-je, après tout, avoir la conscience 12
540 De le laisser mourir faute d'une assistance, 12
         Moi qui compatis tant aux gens qu'on fait souffrir 12
         Et ne puis, sans pleurer, voir un poulet mourir ? 12
ARNOLPHE, bas, à part
         Tout cela n'est parti que d'une âme innocente ; 12
         Et j'en dois accuser mon absence imprudente, 12
545 Qui sans guide a laissé cette bonté de mœurs 12
         Exposée aux aguets des rusés séducteurs. 12
         Je crains que le pendard, dans ses vœux téméraires, 12
         Un peu plus fort que jeu n'ait poussé les affaires. 12
AGNÈS
         Qu'avez-vous ? Vous grondez, ce me semble, un petit ? 12
550 Est-ce que c'est mal fait ce que je vous ai dit ? 12
ARNOLPHE
         Non. Mais de cette vue apprenez-moi les suites, 12
         Et comme le jeune homme a passé ses visites. 12
AGNÈS
         Hélas ! Si vous saviez comme il était ravi, 12
         Comme il perdit son mal sitôt que je le vis, 12
555 Le présent qu'il m'a fait d'une belle cassette, 12
         Et l'argent qu'en ont eu notre Alain et Georgette, 12
         Vous l'aimeriez sans doute et diriez comme nous… 12
ARNOLPHE
         Oui. Mais que faisait-il étant seul avec vous ? 12
AGNÈS
         Il jurait qu'il m'aimait d'une amour sans seconde, 12
560 Et me disait des mots les plus gentils du monde, 12
         Des choses que jamais rien ne peut égaler, 12
         Et dont, toutes les fois que je l'entends parler, 12
         La douceur me chatouille et là dedans remue 12
         Certain je ne sais quoi dont je suis toute émue. 12
ARNOLPHE, bas, à part
565 Ô fâcheux examen d'un mystère fatal, 12
         Où l'examinateur souffre seul tout le mal ! 12
À Agnès.
         Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses, 12
         Ne vous faisait-il point aussi quelques caresses ? 12
AGNÈS
         Oh tant ! Il me prenait et les mains et les bras, 12
570 Et de me les baiser il n'était jamais las. 12
ARNOLPHE
         Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelque autre chose ? 12
La voyant interdite.
         Ouf !
AGNÈS
         Hé ! Il m'a…
ARNOLPHE
         Quoi ?
AGNÈS
         Pris…
ARNOLPHE
         Euh !
AGNÈS
         Le…
ARNOLPHE
         Plaît-il ?
AGNÈS
         Je n'ose,
         Et vous vous fâcherez peut-être contre moi. 12
ARNOLPHE
         Non.
AGNÈS
         Si fait.
ARNOLPHE
         Mon Dieu, non !
AGNÈS
         Jurez donc votre foi.
ARNOLPHE
         Ma foi, soit.
AGNÈS
575 Il m'a pris… Vous serez en colère.
ARNOLPHE
         Non.
AGNÈS
         Si.
ARNOLPHE
         Non, non, non, non. Diantre, que de mystère !
         Qu'est-ce qu'il vous a pris ?
AGNÈS
         Il…
ARNOLPHE, à part
         Je souffre en damné.
AGNÈS
         Il m'a pris le ruban que vous m'aviez donné. 12
         À vous dire le vrai, je n'ai pu m'en défendre. 12
ARNOLPHE, reprenant haleine
580 Passe pour le ruban. Mais je voulais apprendre 12
         S'il ne vous a rien fait que vous baiser les bras. 12
AGNÈS
         Comment ? Est-ce qu'on fait d'autres choses ?
ARNOLPHE
         Non pas.
         Mais pour guérir du mal qu'il dit qui le possède, 12
         N'a-t-il point exigé de vous d'autre remède ? 12
AGNÈS
585 Non. Vous pouvez juger, s'il en eût demandé, 12
         Que pour le secourir j'aurais tout accordé. 12
ARNOLPHE, bas, à part
         Grâce aux bontés du ciel, j'en suis quitte à bon compte : 12
         Si j'y retombe plus, je veux bien qu'on m'affronte. 12
Haut.
         Chut. De votre innocence, Agnès, c'est un effet. 12
590 Je ne vous en dis mot : ce qui s'est fait est fait. 12
         Je sais qu'en vous flattant le galant ne désire 12
         Que de vous abuser, et puis après s'en rire. 12
AGNÈS
         Oh ! Point : il me l'a dit plus de vingt fois à moi. 12
ARNOLPHE
         Ah ! Vous ne savez pas ce que c'est que sa foi. 12
595 Mais enfin apprenez qu'accepter des cassettes, 12
         Et de ces beaux blondins écouter les sornettes, 12
         Que se laisser par eux, à force de langueur, 12
         Baiser ainsi les mains et chatouiller le cœur, 12
         Est un péché mortel des plus gros qu'il se fasse. 12
AGNÈS
600 Un péché, dites-vous ? Et la raison, de grâce ? 12
ARNOLPHE
         La raison ? La raison est l'arrêt prononcé 12
         Que par ces actions le ciel est courroucé. 12
AGNÈS
         Courroucé ! Mais pourquoi faut-il qu'il s'en courrouce ? 12
         C'est une chose, hélas ! Si plaisante et si douce ! 12
605 J'admire quelle joie on goûte à tout cela, 12
         Et je ne savais point encor ces choses-là. 12
ARNOLPHE
         Oui, c'est un grand plaisir que toutes ces tendresses, 12
         Ces propos si gentils et ces douces caresses ; 12
         Mais il faut le goûter en toute honnêteté 12
610 Et qu'en se mariant le crime en soit ôté. 12
AGNÈS
         N'est-ce plus un péché lorsque l'on se marie ? 12
ARNOLPHE
         Non.
AGNÈS
         Mariez-moi donc promptement, je vous prie.
ARNOLPHE
         Si vous le souhaitez, je le souhaite aussi, 12
         Et pour vous marier on me revoit ici. 12
AGNÈS
         Est-il possible ?
ARNOLPHE
         Oui.
AGNÈS
615 Que vous me ferez aise !
ARNOLPHE
         Oui, je ne doute point que l'hymen ne vous plaise. 12
AGNÈS
         Vous nous voulez, nous deux…
ARNOLPHE
         Rien de plus assuré.
AGNÈS
         Que, si cela se fait, je vous caresserai ! 12
ARNOLPHE
         Hé ! La chose sera de ma part réciproque. 12
AGNÈS
620 Je ne reconnais point, pour moi, quand on se moque. 12
         Parlez-vous tout de bon ?
ARNOLPHE
         Oui, vous le pourrez voir.
AGNÈS
         Nous serons mariés ?
ARNOLPHE
         Oui.
AGNÈS
         Mais quand ?
ARNOLPHE
         Dès ce soir.
AGNÈS, riant
         Dès ce soir ?
ARNOLPHE
         Dès ce soir. Cela vous fait donc rire ?
AGNÈS
         Oui.
ARNOLPHE
         Vous voir bien contente est ce que je désire.
AGNÈS
625 Hélas ! Que je vous ai grande obligation, 12
         Et qu'avec lui j'aurai de satisfaction ! 12
ARNOLPHE
         Avec qui ?
AGNÈS
         Avec…, là.
ARNOLPHE
         Là… : là n'est pas mon compte.
         À choisir un mari vous êtes un peu prompte. 12
         C'est un autre, en un mot, que je vous tiens tout prêt, 12
630 Et quant au monsieur, là. Je prétends, s'il vous plaît, 12
         Dût le mettre au tombeau le mal dont il vous berce, 12
         Qu'avec lui désormais vous rompiez tout commerce ; 12
         Que, venant au logis, pour votre compliment 12
         Vous lui fermiez au nez la porte honnêtement ; 12
635 Et lui jetant, s'il heurte, un grès par la fenêtre, 12
         L'obligiez tout de bon à ne plus y paraître. 12
         M'entendez-vous, Agnès ? Moi, caché dans un coin, 12
         De votre procédé je serai le témoin. 12
AGNÈS
         Las ! Il est si bien fait ! C'est…
ARNOLPHE
         Ah ! Que de langage !
AGNÈS
         Je n'aurai pas le cœur…
ARNOLPHE
640 Point de bruit davantage.
         Montez là-haut.
AGNÈS
         Mais quoi ? Voulez-vous… ?
ARNOLPHE
         C'est assez.
         Je suis maître, je parle : allez, obéissez. 12
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
ARNOLPHE
         Oui, tout a bien été, ma joie est sans pareille : 12
         Vous avez là suivi mes ordres à merveille, 12
645 Confondu de tout point le blondin séducteur, 12
         Et voilà de quoi sert un sage directeur. 12
         Votre innocence, Agnès, avait été surprise. 12
         Voyez sans y penser où vous vous étiez mise : 12
         Vous enfiliez tout droit, sans mon instruction, 12
650 Le grand chemin d'enfer et de perdition. 12
         De tous ces damoiseaux on sait trop les coutumes : 12
         Ils ont de beaux canons, force rubans et plumes, 12
         Grands cheveux, belles dents, et des propos fort doux ; 12
         Mais, comme je vous dis, la griffe est là-dessous ; 12
655 Et ce sont vrais Satans, dont la gueule altérée 12
         De l'honneur féminin cherche à faire curée. 12
         Mais, encore une fois, grâce au soin apporté, 12
         Vous en êtes sortie avec honnêteté. 12
         L'air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre, 12
660 Qui de tous ses desseins a mis l'espoir par terre, 12
         Me confirme encor mieux à ne point différer 12
         Les noces où je dis qu'il vous faut préparer. 12
         Mais, avant toute chose, il est bon de vous faire 12
         Quelque petit discours qui vous soit salutaire. 12
À Georgette et à Alain.
665 Un siège au frais ici. Vous, si jamais en rien… 12
GEORGETTE
         De toutes vos leçons nous nous souviendrons bien. 12
         Cet autre monsieur là nous en faisait accroire ; 12
         Mais…
ALAIN
         S'il entre jamais, je veux jamais ne boire.
         Aussi bien est-ce un sot : il nous a l'autre fois 12
670 Donné deux écus d'or qui n'étaient pas de poids. 12
ARNOLPHE
         Ayez donc pour souper tout ce que je désire ; 12
         Et pour notre contrat, comme je viens de dire, 12
         Faites venir ici, l'un ou l'autre, au retour, 12
         Le notaire qui loge au coin de ce carfour. 12
SCÈNE II
ARNOLPHE, assis
675 Agnès, pour m'écouter, laissez là votre ouvrage. 12
         Levez un peu la tête et tournez le visage : 12
Mettant le doigt sur son front.
         Là, regardez-moi là durant cet entretien, 12
         Et jusqu'au moindre mot imprimez-le-vous bien. 12
         Je vous épouse, Agnès ; et cent fois la journée 12
680 Vous devez bénir l'heur de votre destinée, 12
         Contempler la bassesse où vous avez été, 12
         Et dans le même temps admirer ma bonté, 12
         Qui de ce vil état de pauvre villageoise 12
         Vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise 12
685 Et jouir de la couche et des embrassements 12
         D'un homme qui fuyait tous ces engagements, 12
         Et dont à vingt partis, fort capables de plaire, 12
         Le cœur a refusé l'honneur qu'il vous veut faire. 12
         Vous devez toujours, dis-je, avoir devant les yeux 12
690 Le peu que vous étiez sans ce nœud glorieux, 12
         Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise 12
         À mériter l'état où je vous aurai mise, 12
         À toujours vous connaître, et faire qu'à jamais 12
         Je puisse me louer de l'acte que je fais. 12
695 Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage : 12
         À d'austères devoirs le rang de femme engage, 12
         Et vous n'y montez pas, à ce que je prétends, 12
         Pour être libertine et prendre du bon temps. 12
         Votre sexe n'est là que pour la dépendance : 12
700 Du côté de la barbe est la toute-puissance. 12
         Bien qu'on soit deux moitiés de la société, 12
         Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité : 12
         L'une est moitié suprême et l'autre subalterne ; 12
         L'une en tout est soumise à l'autre qui gouverne ; 12
705 Et ce que le soldat, dans son devoir instruit, 12
         Montre d'obéissance au chef qui le conduit, 12
         Le valet à son maître, un enfant à son père, 12
         À son supérieur le moindre petit frère, 12
         N'approche point encor de la docilité, 12
710 Et de l'obéissance, et de l'humilité, 12
         Et du profond respect où la femme doit être 12
         Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître. 12
         Lorsqu'il jette sur elle un regard sérieux, 12
         Son devoir aussitôt est de baisser les yeux, 12
715 Et de n'oser jamais le regarder en face 12
         Que quand d'un doux regard il lui veut faire grâce. 12
         C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui ; 12
         Mais ne vous gâtez pas sur l'exemple d'autrui. 12
         Gardez-vous d'imiter ces coquettes vilaines 12
720 Dont par toute la ville on chante les fredaines, 12
         Et de vous laisser prendre aux assauts du malin, 12
         C'est-à-dire d'ouïr aucun jeune blondin. 12
         Songez qu'en vous faisant moitié de ma personne, 12
         C'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne ; 12
725 Que cet honneur est tendre et se blesse de peu ; 12
         Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu ; 12
         Et qu'il est aux enfers des chaudières bouillantes 12
         Où l'on plonge à jamais les femmes mal vivantes. 12
         Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons ; 12
730 Et vous devez du cœur dévorer ces leçons. 12
         Si votre âme les suit, et fuit d'être coquette, 12
         Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette ; 12
         Mais s'il faut qu'à l'honneur elle fasse un faux bond, 12
         Elle deviendra lors noire comme un charbon ; 12
735 Vous paraîtrez à tous un objet effroyable, 12
         Et vous irez un jour, vrai partage du diable, 12
         Bouillir dans les enfers à toute éternité : 12
         Dont vous veuille garder la céleste bonté ! 12
         Faites la révérence. Ainsi qu'une novice 12
740 Par cœur dans le couvent doit savoir son office, 12
         Entrant au mariage il en faut faire autant ; 12
         Et voici dans ma poche un écrit important 12
Il se lève.
         Qui vous enseignera l'office de la femme. 12
         J'en ignore l'auteur, mais c'est quelque bonne âme ; 12
745 Et je veux que ce soit votre unique entretien. 12
         Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien. 12
AGNÈS lit
LES MAXIMES DU MARIAGE
OU
LES DEVOIRS DE LA FEMME MARIÉE,
avec son exercice journalier.
Ire MAXIME
         Celle qu'un lien honnête 7
         Fait entrer au lit d'autrui, 7
         Doit se mettre dans la tête, 7
750 Malgré le train d'aujourd'hui, 7
         Que l'homme qui la prend, ne la prend que pour lui. 12
ARNOLPHE
         Je vous expliquerai ce que cela veut dire ; 12
         Mais pour l'heure présente il ne faut rien que lire. 12
AGNÈS poursuit
IIe MAXIME
         Elle ne se doit parer 7
755 Qu'autant que peut désirer 7
         Le mari qui la possède : 7
         C'est lui que touche seul le soin de sa beauté ; 12
         Et pour rien doit être compté 8
         Que les autres la trouvent laide. 8
IIIe MAXIME
760 Loin ces études d'œillades, 7
         Ces eaux, ces blancs, ces pommades, 7
         Et mille ingrédients qui font des teints fleuris : 12
         À l'honneur tous les jours ce sont drogues mortelles ; 12
         Et les soins de paraître belles 8
765 Se prennent peu pour les maris. 8
IVe MAXIME
         Sous sa coiffe, en sortant, comme l'honneur l'ordonne, 12
         Il faut que de ses yeux elle étouffe les coups ; 12
         Car pour bien plaire à son époux, 8
         Elle ne doit plaire à personne. 8
Ve MAXIME
770 Hors ceux dont au mari la visite se rend, 12
         La bonne règle défend 7
         De recevoir aucune âme : 7
         Ceux qui, de galante humeur, 7
         N'ont affaire qu'à madame, 7
775 N'accommodent pas monsieur. 7
VIe MAXIME
         Il faut des présents des hommes 7
         Qu'elle se défende bien ; 7
         Car dans le siècle où nous sommes, 7
         On ne donne rien pour rien. 7
VIIe MAXIME
780 Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l'ennui, 12
         Il ne faut écritoire, encre, papier, ni plumes : 12
         Le mari doit, dans les bonnes coutumes, 10
         Écrire tout ce qui s'écrit chez lui. 10
VIIIe MAXIME
         Ces sociétés déréglées 8
785 Qu'on nomme belles assemblées 8
         Des femmes tous les jours corrompent les esprits : 12
         En bonne politique on les doit interdire ; 12
         Car c'est là que l'on conspire 7
         Contre les pauvres maris. 7
IXe MAXIME
790 Toute femme qui veut à l'honneur se vouer 12
         Doit se défendre de jouer, 8
         Comme d'une chose funeste : 8
         Car le jeu, fort décevant, 7
         Pousse une femme souvent 7
795 À jouer de tout son reste. 7
Xe MAXIME
         Des promenades du temps, 7
         Ou repas qu'on donne aux champs, 7
         Il ne faut point qu'elle essaye : 7
         Selon les prudents cerveaux, 7
800 Le mari, dans ces cadeaux, 7
         Est toujours celui qui paye. 7
XIe MAXIME
ARNOLPHE
         Vous achèverez seule ; et, pas à pas, tantôt 12
         Je vous expliquerai ces choses comme il faut. 12
         Je me suis souvenu d'une petite affaire : 12
805 Je n'ai qu'un mot à dire, et ne tarderai guère. 12
         Rentrez, et conservez ce livre chèrement. 12
         Si le notaire vient, qu'il m'attende un moment. 12
SCÈNE III
ARNOLPHE
         Je ne puis faire mieux que d'en faire ma femme. 12
         Ainsi que je voudrai, je tournerai cette âme ; 12
810 Comme un morceau de cire entre mes mains elle est, 12
         Et je lui puis donner la forme qui me plaît. 12
         Il s'en est peu fallu que, durant mon absence, 12
         On ne m'ait attrapé par son trop d'innocence ; 12
         Mais il vaut beaucoup mieux, à dire vérité, 12
815 Que la femme qu'on a pèche de ce côté. 12
         De ces sortes d'erreurs le remède est facile : 12
         Toute personne simple aux leçons est docile ; 12
         Et si du bon chemin on l'a fait écarter, 12
         Deux mots incontinent l'y peuvent rejeter. 12
820 Mais une femme habile est bien une autre bête : 12
         Notre sort ne dépend que de sa seule tête ; 12
         De ce qu'elle s'y met rien ne la fait gauchir, 12
         Et nos enseignements ne font là que blanchir : 12
         Son bel esprit lui sert à railler nos maximes, 12
825 À se faire souvent des vertus de ses crimes, 12
         Et trouver, pour venir à ses coupables fins, 12
         Des détours à duper l'adresse des plus fins. 12
         Pour se parer du coup en vain on se fatigue : 12
         Une femme d'esprit est un diable en intrigue ; 12
830 Et dès que son caprice a prononcé tout bas 12
         L'arrêt de notre honneur, il faut passer le pas : 12
         Beaucoup d'honnêtes gens en pourraient bien que dire. 12
         Enfin, mon étourdi n'aura pas lieu d'en rire. 12
         Par son trop de caquet il a ce qu'il lui faut. 12
835 Voilà de nos Français l'ordinaire défaut : 12
         Dans la possession d'une bonne fortune, 12
         Le secret est toujours ce qui les importune ; 12
         Et la vanité sotte a pour eux tant d'appas, 12
         Qu'ils se pendraient plutôt que de ne causer pas. 12
840 Oh ! Que les femmes sont du diable bien tentées, 12
         Lorsqu'elles vont choisir ces têtes éventées, 12
         Et que… ! Mais le voici… Cachons-nous toujours bien 12
         Et découvrons un peu quel chagrin est le sien. 12
SCÈNE IV
HORACE
         Je reviens de chez vous, et le destin me montre 12
845 Qu'il n'a pas résolu que je vous y rencontre. 12
         Mais j'irai tant de fois, qu'enfin quelque moment… 12
ARNOLPHE
         Hé ! Mon Dieu, n'entrons point dans ce vain compliment : 12
         Rien ne me fâche tant que ces cérémonies ; 12
         Et si l'on m'en croyait, elles seraient bannies. 12
850 C'est un maudit usage ; et la plupart des gens 12
         Y perdent sottement les deux tiers de leur temps. 12
Il se couvre.
         Mettons donc sans façons. Hé bien ! Vos amourettes ? 12
         Puis-je, seigneur Horace, apprendre où vous en êtes ? 12
         J'étais tantôt distrait par quelque vision ; 12
855 Mais depuis là-dessus j'ai fait réflexion : 12
         De vos premiers progrès j'admire la vitesse, 12
         Et dans l'évènement mon âme s'intéresse. 12
HORACE
         Ma foi, depuis qu'à vous s'est découvert mon cœur, 12
         Il est à mon amour arrivé du malheur. 12
ARNOLPHE
         Oh ! Oh ! Comment cela ?
HORACE
860 La fortune cruelle
         A ramené des champs le patron de la belle. 12
ARNOLPHE
         Quel malheur !
HORACE
         Et de plus, à mon très grand regret,
         Il a su de nous deux le commerce secret. 12
ARNOLPHE
         D'où, diantre, a-t-il sitôt appris cette aventure ? 12
HORACE
865 Je ne sais ; mais enfin c'est une chose sûre. 12
         Je pensais aller rendre, à mon heure à peu près, 12
         Ma petite visite à ses jeunes attraits, 12
         Lorsque, changeant pour moi de ton et de visage, 12
         Et servante et valet m'ont bouché le passage, 12
870 Et d'un "retirez-vous, vous nous importunez", 12
         M'ont assez rudement fermé la porte au nez. 12
ARNOLPHE
         La porte au nez !
HORACE
         Au nez.
ARNOLPHE
         La chose est un peu forte.
HORACE
         J'ai voulu leur parler au travers de la porte ; 12
         Mais à Tous mes propos ce qu'ils ont répondu, 12
875 C'est : "Vous n'entrerez point, Monsieur l'a défendu." 12
ARNOLPHE
         Ils n'ont donc point ouvert ?
HORACE
         Non. Et de la fenêtre
         Agnès m'a confirmé le retour de ce maître, 12
         En me chassant de là d'un ton plein de fierté, 12
         Accompagné d'un grès que sa main a jeté. 12
ARNOLPHE
         Comment d'un grès ?
HORACE
880 D'un grès de taille non petite,
         Dont on a par ses mains régalé ma visite. 12
ARNOLPHE
         Diantre ! Ce ne sont pas des prunes que cela ! 12
         Et je trouve fâcheux l'état où vous voilà. 12
HORACE
         Il est vrai, je suis mal par ce retour funeste. 12
ARNOLPHE
885 Certes, j'en suis fâché pour vous, je vous proteste. 12
HORACE
         Cet homme me rompt tout.
ARNOLPHE
         Oui. Mais cela n'est rien ;
         Et de vous raccrocher vous trouverez moyen. 12
HORACE
         Il faut bien essayer, par quelque intelligence, 12
         De vaincre du jaloux l'exacte vigilance. 12
ARNOLPHE
890 Cela vous est facile. Et la fille, après tout, 12
         Vous aime.
HORACE
         Assurément.
ARNOLPHE
         Vous en viendrez à bout.
HORACE
         Je l'espère.
ARNOLPHE
         Le grès vous a mis en déroute ;
         Mais cela ne doit pas vous étonner.
HORACE
         Sans doute,
         Et j'ai compris d'abord que mon homme était là, 12
895 Qui, sans se faire voir, conduisait tout cela. 12
         Mais ce qui m'a surpris, et qui va vous surprendre, 12
         C'est un autre incident que vous allez entendre ; 12
         Un trait hardi qu'a fait cette jeune beauté, 12
         Et qu'on n'attendrait point de sa simplicité. 12
900 Il le faut avouer, l'amour est un grand maître : 12
         Ce qu'on ne fut jamais il nous enseigne à l'être ; 12
         Et souvent de nos mœurs l'absolu changement 12
         Devient, par ses leçons, l'ouvrage d'un moment ; 12
         De la nature, en nous, il force les obstacles, 12
905 Et ses effets soudains ont de l'air des miracles ; 12
         D'un avare à l'instant il fait un libéral, 12
         Un vaillant d'un poltron, un civil d'un brutal ; 12
         Il rend agile à tout l'âme la plus pesante, 12
         Et donne de l'esprit à la plus innocente. 12
910 Oui, ce dernier miracle éclate dans Agnès ; 12
         Car, tranchant avec moi par ces termes exprès : 12
         « Retirez-vous : mon âme aux visites renonce ; 12
         Je sais tous vos discours, et voilà ma réponse, » 12
         Cette pierre ou ce grès dont vous vous étonniez 12
915 Avec un mot de lettre est tombée à mes pieds ; 12
         Et j'admire de voir cette lettre ajustée 12
         Avec le sens des mots et la pierre jetée. 12
         D'une telle action n'êtes-vous pas surpris ? 12
         L'amour sait-il pas l'art d'aiguiser les esprits ? 12
920 Et peut-on me nier que ses flammes puissantes 12
         Ne fassent dans un cœur des choses étonnantes ? 12
         Que dites-vous du tour et de ce mot d'écrit ? 12
         Euh ! N'admirez-vous point cette adresse d'esprit ? 12
         Trouvez-vous pas plaisant de voir quel personnage 12
925 A joué mon jaloux dans tout ce badinage ? 12
         Dites.
ARNOLPHE
         Oui, fort plaisant.
HORACE
         Riez-en donc un peu.
Arnolphe rit d'un air forcé.
         Cet homme, gendarmé d'abord contre mon feu, 12
         Qui chez lui se retranche, et de grès fait parade, 12
         Comme si j'y voulais entrer par escalade ; 12
930 Qui, pour me repousser, dans son bizarre effroi, 12
         Anime du dedans tous ses gens contre moi, 12
         Et qu'abuse à ses yeux, par sa machine même, 12
         Celle qu'il veut tenir dans l'ignorance extrême ! 12
         Pour moi, je vous l'avoue, encor que son retour 12
935 En un grand embarras jette ici mon amour, 12
         Je tiens cela plaisant autant qu'on saurait dire, 12
         Je ne puis y songer sans de bon cœur en rire : 12
         Et vous n'en riez pas assez, à mon avis. 12
ARNOLPHE, avec un ris forcé
         Pardonnez-moi, j'en ris tout autant que je puis. 12
HORACE
940 Mais il faut qu'en ami je vous montre la lettre. 12
         Tout ce que son cœur sent, sa main a su l'y mettre, 12
         Mais en termes touchants et tous pleins de bonté, 12
         De tendresse innocente et d'ingénuité, 12
         De la manière enfin que la pure nature 12
945 Exprime de l'amour la première blessure. 12
ARNOLPHE, bas, à part
         Voilà, friponne, à quoi l'écriture te sert ; 12
         Et contre mon dessein l'art t'en fut découvert. 12
HORACE lit
Je veux vous écrire, et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des pensées que je désirerais que vous sussiez ; mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles. Comme je commence à connaître qu'on m'a toujours tenue dans l'ignorance, j'ai peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien, et d'en dire plus que je ne devrais. En vérité, je ne sais ce que vous m'avez fait ; mais je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu'on me fait faire contre vous, que j'aurai toutes les peines du monde à me passer de vous, et que je serais bien aise d'être à vous. Peut-être qu'il y a du mal à dire cela ; mais enfin je ne puis m'empêcher de le dire, et je voudrais que cela se pût faire sans qu'il y en eût. On me dit fort que tous les jeunes hommes sont des trompeurs, qu'il ne les faut point écouter, et que tout ce que vous me dites n'est que pour m'abuser ; mais je vous assure que je n'ai pu encore me figurer cela de vous, et je suis si touchée de vos paroles, que je ne saurais croire qu'elles soient menteuses. Dites-moi franchement ce qui en est ; car enfin, comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde, si vous me trompiez ; et je pense que j'en mourrais de déplaisir. »
ARNOLPHE
         Hom ! Chienne !
HORACE
         Qu'avez-vous ?
ARNOLPHE
         Moi ? Rien. C'est que je tousse.
HORACE
         Avez-vous jamais vu d'expression plus douce ? 12
950 Malgré les soins maudits d'un injuste pouvoir, 12
         Un plus beau naturel peut-il se faire voir ? 12
         Et n'est-ce pas sans doute un crime punissable 12
         De gâter méchamment ce fonds d'âme admirable, 12
         D'avoir dans l'ignorance et la stupidité 12
955 Voulu de cet esprit étouffer la clarté ? 12
         L'amour a commencé d'en déchirer le voile ; 12
         Et si par la faveur de quelque bonne étoile, 12
         Je puis, comme j'espère, à ce franc animal, 12
         Ce traître, ce bourreau, ce faquin, ce brutal,… 12
ARNOLPHE
         Adieu.
HORACE
         Comment, si vite ?
ARNOLPHE
960 Il m'est dans la pensée
         Venu tout maintenant une affaire pressée. 12
HORACE
         Mais ne sauriez-vous point, comme on la tient de près, 12
         Qui dans cette maison pourrait avoir accès ? 12
         J'en use sans scrupule ; et ce n'est pas merveille 12
965 Qu'on se puisse, entre amis, servir à la pareille. 12
         Je n'ai plus là dedans que gens pour m'observer ; 12
         Et servante et valet, que je viens de trouver, 12
         N'ont jamais, de quelque air que je m'y sois pu prendre, 12
         Adouci leur rudesse à me vouloir entendre. 12
970 J'avais pour de tels coups certaine vieille en main, 12
         D'un génie, à vrai dire, au-dessus de l'humain : 12
         Elle m'a dans l'abord servi de bonne sorte ; 12
         Mais depuis quatre jours la pauvre femme est morte. 12
         Ne me pourriez-vous point ouvrir quelque moyen ? 12
ARNOLPHE
975 Non, vraiment ; et sans moi vous en trouverez bien. 12
HORACE
         Adieu donc. Vous voyez ce que je vous confie. 12
SCÈNE V
ARNOLPHE
         Comme il faut devant lui que je me mortifie ! 12
         Quelle peine à cacher mon déplaisir cuisant ! 12
         Quoi ? Pour une innocente un esprit si présent ! 12
980 Elle a feint d'être telle à mes yeux, la traîtresse, 12
         Ou le diable à son âme a soufflé cette adresse. 12
         Enfin me voilà mort par ce funeste écrit. 12
         Je vois qu'il a, le traître, empaumé son esprit, 12
         Qu'à ma suppression il s'est ancré chez elle ; 12
985 Et c'est mon désespoir et ma peine mortelle. 12
         Je souffre doublement dans le vol de son cœur, 12
         Et l'amour y pâtit aussi bien que l'honneur. 12
         J'enrage de trouver cette place usurpée, 12
         Et j'enrage de voir ma prudence trompée. 12
990 Je sais que, pour punir son amour libertin, 12
         Je n'ai qu'à laisser faire à son mauvais destin, 12
         Que je serai vengé d'elle par elle-même ; 12
         Mais il est bien fâcheux de perdre ce qu'on aime. 12
         Ciel ! Puisque pour un choix j'ai tant philosophé, 12
995 Faut-il de ses appas m'être si fort coiffé ! 12
         Elle n'a ni parents, ni support, ni richesse ; 12
         Elle trahit mes soins, mes bontés, ma tendresse : 12
         Et cependant je l'aime, après ce lâche tour, 12
         Jusqu'à ne me pouvoir passer de cet amour. 12
1000 Sot, n'as-tu point de honte ? Ah ! Je crève, j'enrage, 12
         Et je souffletterais mille fois mon visage. 12
         Je veux entrer un peu, mais seulement pour voir 12
         Quelle est sa contenance après un trait si noir. 12
         Ciel, faites que mon front soit exempt de disgrâce ; 12
1005 Ou bien, s'il est écrit qu'il faille que j'y passe, 12
         Donnez-moi tout au moins, pour de tels accidents, 12
         La constance qu'on voit à de certaines gens ! 12
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
ARNOLPHE
         J'ai peine, je l'avoue, à demeurer en place, 12
         Et de mille soucis mon esprit s'embarrasse, 12
1010 Pour pouvoir mettre un ordre et dedans et dehors 12
         Qui du godelureau rompe tous les efforts. 12
         De quel œil la traîtresse a soutenu ma vue ! 12
         De tout ce qu'elle a fait elle n'est point émue ; 12
         Et bien qu'elle me mette à deux doigts du trépas, 12
1015 On dirait, à la voir, qu'elle n'y touche pas. 12
         Plus en la regardant je la voyais tranquille, 12
         Plus je sentais en moi s'échauffer une bile ; 12
         Et ces bouillants transports dont s'enflammait mon cœur 12
         Y semblaient redoubler mon amoureuse ardeur ; 12
1020 J'étais aigri, fâché, désespéré contre elle : 12
         Et cependant jamais je ne la vis si belle, 12
         Jamais ses yeux aux miens n'ont paru si perçants, 12
         Jamais je n'eus pour eux des désirs si pressants ; 12
         Et je sens là dedans qu'il faudra que je crève 12
1025 Si de mon triste sort la disgrâce s'achève. 12
         Quoi ? J'aurai dirigé son éducation 12
         Avec tant de tendresse et de précaution, 12
         Je l'aurai fait passer chez moi dès son enfance, 12
         Et j'en aurai chéri la plus tendre espérance, 12
1030 Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants 12
         Et cru la mitonner pour moi durant treize ans, 12
         Afin qu'un jeune fou dont elle s'amourache 12
         Me la vienne enlever jusque sur la moustache, 12
         Lorsqu'elle est avec moi mariée à demi ! 12
1035 Non, parbleu ! Non, parbleu ! Petit sot, mon ami, 12
         Vous aurez beau tourner : ou j'y perdrai mes peines, 12
         Ou je rendrai, ma foi, vos espérances vaines, 12
         Et de moi tout à fait vous ne vous rirez point. 12
SCÈNE II
LE NOTAIRE
         Ah ! Le voilà ! Bonjour. Me voici tout à point 12
1040 Pour dresser le contrat que vous souhaitez faire. 12
ARNOLPHE, se croyant seul, et sans voir ni entendre le notaire
         Comment faire ?
LE NOTAIRE
         Il le faut dans la forme ordinaire.
ARNOLPHE, se croyant seul
         À mes précautions je veux songer de près. 12
LE NOTAIRE
         Je ne passerai rien contre vos intérêts. 12
ARNOLPHE, se croyant seul
         Il se faut garantir de toutes les surprises. 12
LE NOTAIRE
1045 Suffit qu'entre mes mains vos affaires soient mises. 12
         Il ne vous faudra point, de peur d'être déçu, 12
         Quittancer le contrat que vous n'ayez reçu. 12
ARNOLPHE, se croyant seul
         J'ai peur, si je vais faire éclater quelque chose, 12
         Que de cet incident par la ville on ne cause. 12
LE NOTAIRE
1050 Hé bien, il est aisé d'empêcher cet éclat, 12
         Et l'on peut en secret faire votre contrat. 12
ARNOLPHE, se croyant seul
         Mais comment faudra-t-il qu'avec elle j'en sorte ? 12
LE NOTAIRE
         Le douaire se règle au bien qu'on vous apporte. 12
ARNOLPHE, se croyant seul
         Je l'aime, et cet amour est mon grand embarras. 12
LE NOTAIRE
1055 On peut avantager une femme en ce cas. 12
ARNOLPHE, se croyant seul
         Quel traitement lui faire en pareille aventure ? 12
LE NOTAIRE
         L'ordre est que le futur doit douer la future 12
         Du tiers du dot qu'elle a ; mais cet ordre n'est rien, 12
         Et l'on va plus avant lorsque l'on le veut bien. 12
ARNOLPHE, se croyant seul
         Si…
Il aperçoit le notaire.
LE NOTAIRE
1060 Pour le préciput, il les regarde ensemble.
         Je dis que le futur peut comme bon lui semble 12
         Douer la future.
ARNOLPHE
         Euh ?
LE NOTAIRE
         Il peut l'avantager
         Lorsqu'il l'aime beaucoup et qu'il veut l'obliger, 12
         Et cela pour douaire, ou préfix qu'on appelle, 12
1065 Qui demeure perdu par le trépas d'icelle, 12
         Ou sans retour, qui va de ladite à ses hoirs, 12
         Ou coutumier, selon les différents vouloirs, 12
         Ou par donation dans le contrat formelle, 12
         Qu'on fait ou pure et simple, ou qu'on fait mutuelle. 12
1070 Pourquoi hausser le dos ? Est-ce qu'on parle en fat, 12
         Et que l'on ne sait pas les formes d'un contrat ? 12
         Qui me les apprendra ? Personne, je présume. 12
         Sais-je pas qu'étant joints, on est par la coutume 12
         Communs en meubles, biens immeubles et conquêts, 12
1075 À moins que par un acte on y renonce exprès ? 12
         Sais-je pas que le tiers du bien de la future 12
         Entre en communauté pour…
ARNOLPHE
         Oui, c'est chose sûre,
         Vous savez tout cela ; mais qui vous en dit mot ? 12
LE NOTAIRE
         Vous, qui me prétendez faire passer pour sot, 12
1080 En me haussant l'épaule et faisant la grimace. 12
ARNOLPHE
         La peste soit fait l'homme, et sa chienne de face ! 12
         Adieu : c'est le moyen de vous faire finir. 12
LE NOTAIRE
         Pour dresser un contrat m'a-t-on pas fait venir ? 12
ARNOLPHE
         Oui, je vous ai mandé ; mais la chose est remise, 12
1085 Et l'on vous mandera quand l'heure sera prise. 12
         Voyez quel diable d'homme avec son entretien ! 12
LE NOTAIRE, seul
         Je pense qu'il en tient, et je crois penser bien. 12
SCÈNE III
LE NOTAIRE, allant au-devant d'Alain et de Georgette
         M'êtes-vous pas venu quérir pour votre maître ? 12
ALAIN
         Oui.
LE NOTAIRE
         J'ignore pour qui vous le pouvez connaître,
1090 Mais allez de ma part lui dire de ce pas 12
         Que c'est un fou fieffé.
GEORGETTE
         Nous n'y manquerons pas.
SCÈNE IV
ALAIN
         Monsieur…
ARNOLPHE
         Approchez-vous : vous êtes mes fidèles,
         Mes bons, mes vrais amis, et j'en sais des nouvelles. 12
ALAIN
         Le notaire…
ARNOLPHE
         Laissons, c'est pour quelque autre jour.
1095 On veut à mon honneur jouer d'un mauvais tour ; 12
         Et quel affront pour vous, mes enfants, pourrait-ce être, 12
         Si l'on avait été l'honneur à votre maître ! 12
         Vous n'oseriez après paraître en nul endroit, 12
         Et chacun, vous voyant, vous montrerait au doigt. 12
1100 Donc, puisque autant que moi l'affaire vous regarde, 12
         Il faut de votre part faire une telle garde, 12
         Que ce galant ne puisse en aucune façon… 12
GEORGETTE
         Vous nous avez tantôt montré notre leçon. 12
ARNOLPHE
         Mais à ses beaux discours gardez bien de vous rendre. 12
ALAIN
         Oh ! Vraiment.
GEORGETTE
1105 Nous savons comme il faut s'en défendre.
ARNOLPHE
         S'il venait doucement : "Alain, mon pauvre cœur, 12
         Par un peu de secours soulage ma langueur. " 12
ALAIN
         Vous êtes un sot.
ARNOLPHE, à Georgette
         Bon. "Georgette, ma mignonne,
         Tu me parais si douce et si bonne personne." 12
GEORGETTE
         Vous êtes un nigaud.
ARNOLPHE, à Alain
1110 Bon. « Quel mal trouves-tu
         Dans un dessein honnête et tout plein de vertu ? » 12
ALAIN
         Vous êtes un fripon.
ARNOLPHE, à Georgette
         Fort bien. « Ma mort est sûre,
         Si tu ne prends pitié des peines que j'endure. » 12
GEORGETTE
         Vous êtes un benêt, un impudent.
ARNOLPHE
         Fort bien.
À Alain.
1115 « Je ne suis pas un homme à vouloir rien pour rien ; 12
         Je sais, quand on me sert, en garder la mémoire ; 12
         Cependant, par avance, Alain, voilà pour boire ; 12
         Et voilà pour t'avoir, Georgette, un cotillon : 12
Ils tendent tous deux la main, et prennent l'argent.
         Ce n'est de mes bienfaits qu'un simple échantillon. 12
1120 Toute la courtoisie enfin dont je vous presse, 12
         C'est que je puisse voir votre belle maîtresse. » 12
GEORGETTE, le poussant
         À d'autres.
ARNOLPHE
         Bon cela.
ALAIN, le poussant
         Hors d'ici.
ARNOLPHE
         Bon.
GEORGETTE, le poussant
         Mais tôt.
ARNOLPHE
         Bon. Holà ! C'est assez.
GEORGETTE
         Fais-je pas comme il faut ?
ALAIN
         Est-ce de la façon que vous voulez l'entendre ? 12
ARNOLPHE
1125 Oui, fort bien, hors l'argent, qu'il ne fallait pas prendre. 12
GEORGETTE
         Nous ne nous sommes pas souvenus de ce point. 12
ALAIN
         Voulez-vous qu'à l'instant nous recommencions ?
ARNOLPHE
         Point :
         Suffit. Rentrez tous deux.
ALAIN
         Vous n'avez rien qu'à dire.
ARNOLPHE
         Non, vous dis-je ; rentrez, puisque je le désire. 12
1130 Je vous laisse l'argent. Allez : je vous rejoins. 12
         Ayez bien l'œil à tout, et secondez mes soins. 12
SCÈNE V
ARNOLPHE
         Je veux, pour espion qui soit d'exacte vue, 12
         Prendre le savetier du coin de notre rue. 12
         Dans la maison toujours je prétends la tenir, 12
1135 Y faire bonne garde, et surtout en bannir 12
         Vendeuses de ruban, perruquières, coiffeuses, 12
         Faiseuses de mouchoirs, gantières ; revendeuses, 12
         Tous ces gens qui sous main travaillent chaque jour 12
         À faire réussir les mystères d'amour. 12
1140 Enfin j'ai vu le monde et j'en sais les finesses. 12
         Il faudra que mon homme ait de grandes adresses 12
         Si message ou poulet de sa part peut entrer. 12
SCÈNE VI
HORACE
         La place m'est heureuse à vous y rencontrer. 12
         Je viens de l'échapper bien belle, je vous jure. 12
1145 Au sortir d'avec vous, sans prévoir l'aventure, 12
         Seule dans son balcon j'ai vu paraître Agnès, 12
         Qui des arbres prochains prenait un peu le frais. 12
         Après m'avoir fait signe, elle a su faire en sorte, 12
         Descendant au jardin, de m'en ouvrir la porte ; 12
1150 Mais à peine tous deux dans sa chambre étions-nous, 12
         Qu'elle a sur les degrés entendu son jaloux ; 12
         Et tout ce qu'elle a pu dans un tel accessoire, 12
         C'est de me renfermer dans une grande armoire. 12
         Il est entré d'abord : je ne le voyais pas, 12
1155 Mais je l'oyais marcher, sans rien dire, à grands pas, 12
         Poussant de temps en temps des soupirs pitoyables, 12
         Et donnant quelquefois de grands coups sur les tables, 12
         Frappant un petit chien qui pour lui s'émouvait, 12
         Et jetant brusquement les hardes qu'il trouvait ; 12
1160 Il a même cassé, d'une main mutinée, 12
         Des vases dont la belle ornait sa cheminée ; 12
         Et sans doute il faut bien qu'à ce becque cornu 12
         Du trait qu'elle a joué quelque jour soit venu. 12
         Enfin, après cent tours, ayant de la manière 12
1165 Sur ce qui n'en peut mais déchargé sa colère, 12
         Mon jaloux inquiet, sans dire son ennui, 12
         Est sorti de la chambre, et moi de mon étui. 12
         Nous n'avons point voulu, de peur du personnage, 12
         Risquer à nous tenir ensemble davantage : 12
1170 C'était trop hasarder ; mais je dois, cette nuit, 12
         Dans sa chambre un peu tard m'introduire sans bruit. 12
         En toussant par trois fois je me ferai connaître ; 12
         Et je dois au signal voir ouvrir la fenêtre, 12
         Dont, avec une échelle, et secondé d'Agnès, 12
1175 Mon amour tâchera de me gagner l'accès. 12
         Comme à mon seul ami, je veux bien vous l'apprendre : 12
         L'allégresse du cœur s'augmente à la répandre ; 12
         Et, goûtât-on cent fois un bonheur trop parfait, 12
         On n'en est pas content, si quelqu'un ne le sait. 12
1180 Vous prendrez part, je pense, à l'heur de mes affaires. 12
         Adieu. Je vais songer aux choses nécessaires. 12
SCÈNE VII
ARNOLPHE
         Quoi ? L'astre qui s'obstine à me désespérer 12
         Ne me donnera pas le temps de respirer ? 12
         Coup sur coup je verrai, par leur intelligence, 12
1185 De mes soins vigilants confondre la prudence ? 12
         Et je serai la dupe, en ma maturité, 12
         D'une jeune innocente et d'un jeune éventé ? 12
         En sage philosophe on m'a vu, vingt années, 12
         Contempler des maris les tristes destinées, 12
1190 Et m'instruire avec soin de tous les accidents 12
         Qui font dans le malheur tomber les plus prudents ; 12
         Des disgrâces d'autrui profitant dans mon âme, 12
         J'ai cherché les moyens, voulant prendre une femme, 12
         De pouvoir garantir mon front de tous affronts, 12
1195 Et le tirer de pair d'avec les autres fronts. 12
         Pour ce noble dessein, j'ai cru mettre en pratique 12
         Tout ce que peut trouver l'humaine politique ; 12
         Et comme si du sort il était arrêté 12
         Que nul homme ici-bas n'en serait exempté, 12
1200 Après l'expérience et toutes les lumières 12
         Que j'ai pu m'acquérir sur de telles matières, 12
         Après vingt ans et plus de méditation 12
         Pour me conduire en tout avec précaution, 12
         De tant d'autres maris j'aurais quitté la trace 12
1205 Pour me trouver après dans la même disgrâce ? 12
         Ah ! Bourreau de destin, vous en aurez menti. 12
         De l'objet qu'on poursuit je suis encor nanti ; 12
         Si son cœur m'est volé par ce blondin funeste, 12
         J'empêcherai du moins qu'on s'empare du reste, 12
1210 Et cette nuit, qu'on prend pour le galant exploit, 12
         Ne se passera pas si doucement qu'on croit. 12
         Ce m'est quelque plaisir, parmi tant de tristesse, 12
         Que l'on me donne avis du piège qu'on me dresse, 12
         Et que cet étourdi, qui veut m'être fatal, 12
1215 Fasse son confident de son propre rival. 12
SCÈNE VIII
CHRYSALDE
         Hé bien, souperons-nous avant la promenade ? 12
ARNOLPHE
         Non, je jeûne ce soir.
CHRYSALDE
         D'où vient cette boutade ?
ARNOLPHE
         De grâce, excusez-moi : j'ai quelque autre embarras. 12
CHRYSALDE
         Votre hymen résolu ne se fera-t-il pas ? 12
ARNOLPHE
1220 C'est trop s'inquiéter des affaires des autres. 12
CHRYSALDE
         Oh ! Oh ! Si brusquement ! Quels chagrins sont les vôtres ? 12
         Serait-il point, compère, à votre passion 12
         Arrivé quelque peu de tribulation ? 12
         Je le jurerais presque à voir votre visage. 12
ARNOLPHE
1225 Quoi qu'il m'arrive, au moins aurai-je l'avantage 12
         De ne pas ressembler à de certaines gens 12
         Qui souffrent doucement l'approche des galants. 12
CHRYSALDE
         C'est un étrange fait, qu'avec tant de lumières, 12
         Vous vous effarouchiez toujours sur ces matières, 12
1230 Qu'en cela vous mettiez le souverain bonheur, 12
         Et ne conceviez point au monde d'autre honneur. 12
         Être avare, brutal, fourbe, méchant et lâche, 12
         N'est rien, à votre avis, auprès de cette tache ; 12
         Et, de quelque façon qu'on puisse avoir vécu, 12
1235 On est homme d'honneur quand on n'est point cocu. 12
         À le bien prendre au fond, pourquoi voulez-vous croire 12
         Que de ce cas fortuit dépende notre gloire, 12
         Et qu'une âme bien née ait à se reprocher 12
         L'injustice d'un mal qu'on ne peut empêcher ? 12
1240 Pourquoi voulez-vous, dis-je, en prenant une femme, 12
         Qu'on soit digne, à son choix, de louange ou de blâme, 12
         Et qu'on s'aille former un monstre plein d'effroi 12
         De l'affront que nous fait son manquement de foi ? 12
         Mettez-vous dans l'esprit qu'on peut du cocuage 12
1245 Se faire en galant homme une plus douce image, 12
         Que des coups du hasard aucun n'étant garant, 12
         Cet accident de soi doit être indifférent, 12
         Et qu'enfin tout le mal, quoi que le monde glose, 12
         N'est que dans la façon de recevoir la chose ; 12
1250 Car, pour se bien conduire en ces difficultés, 12
         Il y faut, comme en tout, fuir les extrémités, 12
         N'imiter pas ces gens un peu trop débonnaires 12
         Qui tirent vanité de ces sortes d'affaires, 12
         De leurs femmes toujours vont citant les galants, 12
1255 En font partout l'éloge, et prônent leurs talents, 12
         Témoignent avec eux d'étroites sympathies, 12
         Sont de tous leurs cadeaux, de toutes leurs parties, 12
         Et font qu'avec raison les gens sont étonnés 12
         De voir leur hardiesse à montrer là leur nez. 12
1260 Ce procédé, sans doute, est tout à fait blâmable ; 12
         Mais l'autre extrémité n'est pas moins condamnable. 12
         Si je n'approuve pas ces amis des galants, 12
         Je ne suis pas aussi pour ces gens turbulents 12
         Dont l'imprudent chagrin, qui tempête et qui gronde, 12
1265 Attire au bruit qu'il fait les yeux de tout le monde, 12
         Et qui, par cet éclat, semblent ne pas vouloir 12
         Qu'aucun puisse ignorer ce qu'ils peuvent avoir. 12
         Entre ces deux partis il en est un honnête, 12
         Où dans l'occasion l'homme prudent s'arrête ; 12
1270 Et quand on le sait prendre, on n'a point à rougir 12
         Du pis dont une femme avec nous puisse agir. 12
         Quoi qu'on en puisse dire enfin, le cocuage 12
         Sous des traits moins affreux aisément s'envisage ; 12
         Et, comme je vous dis, toute l'habileté 12
1275 Ne va qu'à le savoir tourner du bon côté. 12
ARNOLPHE
         Après ce beau discours, toute la confrérie 12
         Doit un remerciement à votre seigneurie ; 12
         Et quiconque voudra vous entendre parler 12
         Montrera de la joie à s'y voir enrôler. 12
CHRYSALDE
1280 Je ne dis pas cela, car c'est ce que je blâme ; 12
         Mais, comme c'est le sort qui nous donne une femme, 12
         Je dis que l'on doit faire ainsi qu'au jeu de dés, 12
         Où, s'il ne vous vient pas ce que vous demandez, 12
         Il faut jouer d'adresse, et d'une âme réduite 12
1285 Corriger le hasard par la bonne conduite. 12
ARNOLPHE
         C'est-à-dire dormir et manger toujours bien, 12
         Et se persuader que tout cela n'est rien. 12
CHRYSALDE
         Vous pensez vous moquer ; mais, à ne vous rien feindre, 12
         Dans le monde je vois cent choses plus à craindre 12
1290 Et dont je me ferais un bien plus grand malheur 12
         Que de cet accident qui vous fait tant de peur. 12
         Pensez-vous qu'à choisir de deux choses prescrites, 12
         Je n'aimasse pas mieux être ce que vous dites, 12
         Que de me voir mari de ces femmes de bien, 12
1295 Dont la mauvaise humeur fait un procès sur rien, 12
         Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses, 12
         Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses, 12
         Qui, pour un petit tort qu'elles ne nous font pas, 12
         Prennent droit de traiter les gens de haut en bas, 12
1300 Et veulent, sur le pied de nous être fidèles, 12
         Que nous soyons tenus à tout endurer d'elles ? 12
         Encore un coup, compère, apprenez qu'en effet 12
         Le cocuage n'est que ce que l'on le fait, 12
         Qu'on peut le souhaiter pour de certaines causes, 12
1305 Et qu'il a ses plaisirs comme les autres choses. 12
ARNOLPHE
         Si vous êtes d'humeur à vous en contenter, 12
         Quant à moi, ce n'est pas la mienne d'en têter ; 12
         Et plutôt que subir une telle aventure… 12
CHRYSALDE
         Mon Dieu ! Ne jurez point, de peur d'être parjure. 12
1310 Si le sort l'a réglé, vos soins sont superflus, 12
         Et l'on ne prendra pas votre avis là-dessus. 12
ARNOLPHE
         Moi, je serais cocu ?
CHRYSALDE
         Vous voilà bien malade !
         Mille gens le sont bien, sans vous faire bravade, 12
         Qui de mine, de cœur, de biens et de maison, 12
1315 Ne feraient avec vous nulle comparaison. 12
ARNOLPHE
         Et moi, je n'en voudrais avec eux faire aucune. 12
         Mais cette raillerie, en un mot, m'importune : 12
         Brisons là, s'il vous plaît.
CHRYSALDE
         Vous êtes en courroux.
         Nous en saurons la cause. Adieu. Souvenez-vous, 12
1320 Quoi que sur ce sujet votre honneur vous inspire, 12
         Que c'est être à demi ce que l'on vient de dire, 12
         Que de vouloir jurer qu'on ne le sera pas. 12
ARNOLPHE
         Moi, je le jure encore, et je vais de ce pas 12
         Contre cet accident trouver un bon remède. 12
Il court heurter à sa porte.
SCÈNE IX
ARNOLPHE
1325 Mes amis, c'est ici que j'implore votre aide. 12
         Je suis édifié de votre affection ; 12
         Mais il faut qu'elle éclate en cette occasion ; 12
         Et si vous m'y servez selon ma confiance, 12
         Vous êtes assurés de votre récompense. 12
1330 L'homme que vous savez (n'en faites point de bruit) 12
         Veut, comme je l'ai su, m'attraper cette nuit, 12
         Dans la chambre d'Agnès entrer par escalade ; 12
         Mais il lui faut nous trois dresser une embuscade. 12
         Je veux que vous preniez chacun un bon bâton, 12
1335 Et quand il sera près du dernier échelon 12
         (Car dans le temps qu'il faut j'ouvrirai la fenêtre), 12
         Que tous deux, à l'envi, vous me chargiez ce traître, 12
         Mais d'un air dont son dos garde le souvenir, 12
         Et qui lui puisse apprendre à n'y plus revenir : 12
1340 Sans me nommer pourtant en aucune manière, 12
         Ni faire aucun semblant que je serai derrière. 12
         Aurez-vous bien l'esprit de servir mon courroux ? 12
ALAIN
         S'il ne tient qu'à frapper, monsieur, tout est à nous : 12
         Vous verrez, quand je bats, si j'y vais de main morte. 12
GEORGETTE
1345 La mienne, quoique aux yeux elle n'est pas si forte, 12
         N'en quitte pas sa part à le bien étriller. 12
ARNOLPHE
         Rentrez donc ; et surtout gardez de babiller. 12
Seul.
         Voilà pour le prochain une leçon utile ; 12
         Et si tous les maris qui sont en cette ville 12
1350 De leurs femmes ainsi recevaient le galant, 12
         Le nombre des cocus ne serait pas si grand. 12
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
ARNOLPHE
         Traîtres, qu'avez-vous fait par cette violence ? 12
ALAIN
         Nous vous avons rendu, monsieur, obéissance. 12
ARNOLPHE
         De cette excuse en vain vous voulez vous armer : 12
1355 L'ordre était de le battre, et non de l'assommer ; 12
         Et c'était sur le dos, et non pas sur la tête, 12
         Que j'avais commandé qu'on fît choir la tempête. 12
         Ciel ! Dans quel accident me jette ici le sort ! 12
         Et que puis-je résoudre à voir cet homme mort ? 12
1360 Rentrez dans la maison, et gardez de rien dire 12
         De cet ordre innocent que j'ai pu vous prescrire. 12
Seul.
         Le jour s'en va paraître, et je vais consulter 12
         Comment dans ce malheur je me dois comporter. 12
         Hélas ! Que deviendrai-je ? Et que dira le père, 12
1365 Lorsque inopinément il saura cette affaire ? 12
SCÈNE II
HORACE, à part
         Il faut que j'aille un peu reconnaître qui c'est. 12
ARNOLPHE
         Eût-on jamais prévu…
Heurté par Horace, qu'il ne reconnaît pas.
         Qui va là, s'il vous plaît ?
HORACE
         C'est vous, seigneur Arnolphe ?
ARNOLPHE
         Oui, mais vous ? …
HORACE
         C'est Horace.
         Je m'en allais chez vous, vous prier d'une grâce. 12
         Vous sortez bien matin !
ARNOLPHE, bas, à part
1370 Quelle confusion !
         Est-ce un enchantement ? Est-ce une illusion ? 12
HORACE
         J'étais, à dire vrai, dans une grande peine, 12
         Et je bénis du ciel la bonté souveraine 12
         Qui fait qu'à point nommé je vous rencontre ainsi. 12
1375 Je viens vous avertir que tout a réussi, 12
         Et même beaucoup plus que je n'eusse osé dire, 12
         Et par un incident qui devait tout détruire. 12
         Je ne sais point par où l'on a pu soupçonner 12
         Cette assignation qu'on m'avait su donner ; 12
1380 Mais, étant sur le point d'atteindre à la fenêtre, 12
         J'ai, contre mon espoir, vu quelques gens paraître, 12
         Qui, sur moi brusquement levant chacun le bras, 12
         M'ont fait manquer le pied et tomber jusqu'en bas, 12
         Et ma chute, aux dépens de quelque meurtrissure, 12
1385 De vingt coups de bâton m'a sauvé l'aventure. 12
         Ces gens-là, dont était, je pense, mon jaloux, 12
         Ont imputé ma chute à l'effort de leurs coups ; 12
         Et, comme la douleur, un assez long espace, 12
         M'a fait sans remuer demeurer sur la place, 12
1390 Ils ont cru tout de bon qu'ils m'avaient assommé, 12
         Et chacun d'eux s'en est aussitôt alarmé. 12
         J'entendais tout leur bruit dans le profond silence : 12
         L'un l'autre ils s'accusaient de cette violence ; 12
         Et sans lumière aucune, en querellant le sort, 12
1395 Sont venus doucement tâter si j'étais mort : 12
         Je vous laisse à penser si, dans la nuit obscure, 12
         J'ai d'un vrai trépassé su tenir la figure. 12
         Ils se sont retirés avec beaucoup d'effroi ; 12
         Et comme je songeais à me retirer, moi, 12
1400 De cette feinte mort la jeune Agnès émue 12
         Avec empressement est devers moi venue ; 12
         Car les discours qu'entre eux ces gens avaient tenus 12
         Jusques à son oreille étaient d'abord venus, 12
         Et pendant tout ce trouble étant moins observée, 12
1405 Du logis aisément elle s'était sauvée ; 12
         Mais me trouvant sans mal, elle a fait éclater 12
         Un transport difficile à bien représenter. 12
         Que vous dirai-je ? Enfin cette aimable personne 12
         A suivi les conseils que son amour lui donne, 12
1410 N'a plus voulu songer à retourner chez soi, 12
         Et de tout son destin s'est commise à ma foi. 12
         Considérez un peu, par ce trait d'innocence, 12
         Où l'expose d'un fou la haute impertinence, 12
         Et quels fâcheux périls elle pourrait courir, 12
1415 Si j'étais maintenant homme à la moins chérir. 12
         Mais d'un trop pur amour mon âme est embrasée : 12
         J'aimerais mieux mourir que l'avoir abusée ; 12
         Je lui vois des appas dignes d'un autre sort, 12
         Et rien ne m'en saurait séparer que la mort. 12
1420 Je prévois là-dessus l'emportement d'un père ; 12
         Mais nous prendrons le temps d'apaiser sa colère. 12
         À des charmes si doux je me laisse emporter, 12
         Et dans la vie enfin il se faut contenter. 12
         Ce que je veux de vous, sous un secret fidèle, 12
1425 C'est que je puisse mettre en vos mains cette belle, 12
         Que dans votre maison, en faveur de mes feux, 12
         Vous lui donniez retraite au moins un jour ou deux. 12
         Outre qu'aux yeux du monde il faut cacher sa fuite, 12
         Et qu'on en pourra faire une exacte poursuite, 12
1430 Vous savez qu'une fille aussi de sa façon 12
         Donne avec un jeune homme un étrange soupçon ; 12
         Et comme c'est à vous, sûr de votre prudence, 12
         Que j'ai fait de mes feux entière confidence, 12
         C'est à vous seul aussi, comme ami généreux, 12
1435 Que je puis confier ce dépit amoureux. 12
ARNOLPHE
         Je suis, n'en doutez point, tout à votre service. 12
HORACE
         Vous voulez bien me rendre un si charmant office ? 12
ARNOLPHE
         Très volontiers, vous dis-je ; et je me sens ravir 12
         De cette occasion que j'ai de vous servir, 12
1440 Je rends grâces au ciel de ce qu'il me l'envoie, 12
         Et n'ai jamais rien fait avec si grande joie. 12
HORACE
         Que je suis redevable à toutes vos bontés ! 12
         J'avais de votre part craint des difficultés ; 12
         Mais vous êtes du monde, et dans votre sagesse 12
1445 Vous savez excuser le feu de la jeunesse. 12
         Un de mes gens la garde au coin de ce détour. 12
ARNOLPHE
         Mais comment ferons-nous ? Car il fait un peu jour : 12
         Si je la prends ici, l'on me verra peut-être ; 12
         Et s'il faut que chez moi vous veniez à paraître, 12
1450 Des valets causeront. Pour jouer au plus sûr, 12
         Il faut me l'amener dans un lieu plus obscur. 12
         Mon allée est commode, et je l'y vais attendre. 12
HORACE
         Ce sont précautions qu'il est fort bon de prendre. 12
         Pour moi, je ne ferai que vous la mettre en main, 12
1455 Et chez moi, sans éclat, je retourne soudain. 12
ARNOLPHE, seul
         Ah ! Fortune, ce trait d'aventure propice 12
         Répare tous les maux que m'a faits ton caprice ! 12
Il s'enveloppe le nez de son manteau.
SCÈNE III
HORACE, à Agnès
         Ne soyez point en peine où je vais vous mener : 12
         C'est un logement sûr que je vous fais donner. 12
1460 Vous loger avec moi, ce serait tout détruire : 12
         Entrez dans cette porte et laissez-vous conduire. 12
Arnolphe lui prend la main sans qu'elle le reconnaisse.
AGNÈS, à Horace
         Pourquoi me quittez-vous ?
HORACE
         Chère Agnès, il le faut.
AGNÈS
         Songez donc, je vous prie, à revenir bientôt. 12
HORACE
         J'en suis assez pressé par ma flamme amoureuse. 12
AGNÈS
1465 Quand je ne vous vois point, je ne suis point joyeuse. 12
HORACE
         Hors de votre présence, on me voit triste aussi. 12
AGNÈS
         Hélas ! S'il était vrai, vous resteriez ici. 12
HORACE
         Quoi ? Vous pourriez douter de mon amour extrême ! 12
AGNÈS
         Non, vous ne m'aimez pas autant que je vous aime. 12
Arnolphe la tire.
         Ah ! L'on me tire trop.
HORACE
1470 C'est qu'il est dangereux,
         Chère Agnès, qu'en ce lieu nous soyons vus tous deux ; 12
         Et le parfait ami de qui la main vous presse 12
         Suit le zèle prudent qui pour nous l'intéresse. 12
AGNÈS
         Mais suivre un inconnu que…
HORACE
         N'appréhendez rien :
1475 Entre de telles mains vous ne serez que bien. 12
AGNÈS
         Je me trouverais mieux entre celles d'Horace. 12
         Et j'aurais…
À Arnolphe qui la tire encore.
         Attendez.
HORACE
         Adieu : le jour me chasse.
AGNÈS
         Quand vous verrai-je donc ?
HORACE
         Bientôt, assurément.
AGNÈS
         Que je vais m'ennuyer jusques à ce moment ! 12
HORACE, en s'en allant
1480 Grâce au ciel, mon bonheur n'est plus en concurrence, 12
         Et je puis maintenant dormir en assurance. 12
SCÈNE IV
ARNOLPHE, le nez dans son manteau, et déguisant sa voix
         Venez, ce n'est pas là que je vous logerai, 12
         Et votre gîte ailleurs est par moi préparé : 12
         Je prétends en lieu sûr mettre votre personne. 12
Se faisant connaître.
         Me connaissez-vous ?
AGNÈS, le reconnaissant
         Hay !
ARNOLPHE
1485 Mon visage, friponne,
         Dans cette occasion rend vos sens effrayés, 12
         Et c'est à contre-cœur qu'ici vous me voyez. 12
         Je trouble en ses projets l'amour qui vous possède. 12
Agnès regarde si elle ne verra point Horace.
         N'appelez point des yeux le galant à votre aide : 12
1490 Il est trop éloigné pour vous donner secours. 12
         Ah ! Ah ! Si jeune encor, vous jouez de ces tours ! 12
         Votre simplicité, qui semble sans pareille, 12
         Demande si l'on fait les enfants par l'oreille ; 12
         Et vous savez donner des rendez-vous la nuit, 12
1495 Et pour suivre un galant vous évader sans bruit ! 12
         Tudieu ! Comme avec lui votre langue cajole ! 12
         Il faut qu'on vous ait mise à quelque bonne école. 12
         Qui diantre tout d'un coup vous en a tant appris ? 12
         Vous ne craignez donc plus de trouver des esprits ? 12
1500 Et ce galant, la nuit, vous a donc enhardie ? 12
         Ah ! Coquine, en venir à cette perfidie ? 12
         Malgré tous mes bienfaits former un tel dessein ! 12
         Petit serpent que j'ai réchauffé dans mon sein, 12
         Et qui, dès qu'il se sent, par une humeur ingrate, 12
1505 Cherche à faire du mal à celui qui le flatte ! 12
AGNÈS
         Pourquoi me criez-vous ?
ARNOLPHE
         J'ai grand tort en effet !
AGNÈS
         Je n'entends point de mal dans tout ce que j'ai fait. 12
ARNOLPHE
         Suivre un galant n'est pas une action infâme ? 12
AGNÈS
         C'est un homme qui dit qu'il me veut pour sa femme : 12
1510 J'ai suivi vos leçons, et vous m'avez prêché 12
         Qu'il se faut marier pour ôter le péché. 12
ARNOLPHE
         Oui. Mais pour femme, moi je prétendais vous prendre ; 12
         Et je vous l'avais fait, me semble, assez entendre. 12
AGNÈS
         Oui. Mais, à vous parler franchement entre nous, 12
1515 Il est plus pour cela selon mon goût que vous. 12
         Chez vous le mariage est fâcheux et pénible, 12
         Et vos discours en font une image terrible ; 12
         Mais, las ! Il le fait, lui, si rempli de plaisirs, 12
         Que de se marier il donne des désirs. 12
ARNOLPHE
         Ah ! C'est que vous l'aimez, traîtresse !
AGNÈS
1520 Oui, je l'aime.
ARNOLPHE
         Et vous avez le front de le dire à moi-même ! 12
AGNÈS
         Et pourquoi, s'il est vrai, ne le dirais-je pas ? 12
ARNOLPHE
         Le deviez-vous aimer, impertinente ?
AGNÈS
         Hélas !
         Est-ce que j'en puis mais ? Lui seul en est la cause ; 12
1525 Et je n'y songeais pas lorsque se fit la chose. 12
ARNOLPHE
         Mais il fallait chasser cet amoureux désir. 12
AGNÈS
         Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir ? 12
ARNOLPHE
         Et ne saviez-vous pas que c'était me déplaire ? 12
AGNÈS
         Moi ? Point du tout. Quel mal cela vous peut-il faire ? 12
ARNOLPHE
1530 Il est vrai, j'ai sujet d'en être réjoui. 12
         Vous ne m'aimez donc pas, à ce compte ?
AGNÈS
         Vous ?
ARNOLPHE
         Oui.
AGNÈS
         Hélas ! Non.
ARNOLPHE
         Comment, non !
AGNÈS
         Voulez-vous que je mente ?
ARNOLPHE
         Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente ? 12
AGNÈS
         Mon Dieu, ce n'est pas moi que vous devez blâmer : 12
1535 Que ne vous êtes-vous, comme lui, fait aimer ? 12
         Je ne vous en ai pas empêché, que je pense. 12
ARNOLPHE
         Je m'y suis efforcé de toute ma puissance ; 12
         Mais les soins que j'ai pris, je les ai perdus tous. 12
AGNÈS
         Vraiment, il en sait donc là-dessus plus que vous ; 12
1540 Car à se faire aimer il n'a point eu de peine. 12
ARNOLPHE
         Voyez comme raisonne et répond la vilaine ! 12
         Peste ! Une précieuse en dirait-elle plus ? 12
         Ah ! Je l'ai mal connue ; ou, ma foi ! Là-dessus 12
         Une sotte en sait plus que le plus habile homme. 12
1545 Puisque en raisonnement votre esprit se consomme, 12
         La belle raisonneuse, est-ce qu'un si long temps 12
         Je vous aurai pour lui nourrie à mes dépens ? 12
AGNÈS
         Non. Il vous rendra tout jusques au dernier double. 12
ARNOLPHE, bas, à part
         Elle a de certains mots où mon dépit redouble. 12
Haut.
1550 Me rendra-t-il, coquine, avec tout son pouvoir, 12
         Les obligations que vous pouvez m'avoir ? 12
AGNÈS
         Je ne vous en ai pas d'aussi grandes qu'on pense. 12
ARNOLPHE
         N'est-ce rien que les soins d'élever votre enfance ? 12
AGNÈS
         Vous avez là dedans bien opéré vraiment, 12
1555 Et m'avez fait en tout instruire joliment ! 12
         Croit-on que je me flatte, et qu'enfin, dans ma tête, 12
         Je ne juge pas bien que je suis une bête ? 12
         Moi-même, j'en ai honte ; et, dans l'âge où je suis, 12
         Je ne veux plus passer pour sotte, si je puis. 12
ARNOLPHE
1560 Vous fuyez l'ignorance, et voulez, quoi qu'il coûte, 12
         Apprendre du blondin quelque chose ?
AGNÈS
         Sans doute.
         C'est de lui que je sais ce que je puis savoir : 12
         Et beaucoup plus qu'à vous je pense lui devoir. 12
ARNOLPHE
         Je ne sais qui me tient qu'avec une gourmade 12
1565 Ma main de ce discours ne venge la bravade. 12
         J'enrage quand je vois sa piquante froideur, 12
         Et quelques coups de poing satisferaient mon cœur. 12
AGNÈS
         Hélas ! Vous le pouvez, si cela peut vous plaire. 12
ARNOLPHE
         Ce mot et ce regard désarme ma colère, 12
1570 Et produit un retour de tendresse et de cœur, 12
         Qui de son action m'efface la noirceur. 12
         Chose étrange d'aimer, et que pour ces traîtresses 12
         Les hommes soient sujets à de telles faiblesses ! 12
         Tout le monde connaît leur imperfection : 12
1575 Ce n'est qu'extravagance et qu'indiscrétion ; 12
         Leur esprit est méchant, et leur âme fragile ; 12
         Il n'est rien de plus faible et de plus imbécile, 12
         Rien de plus infidèle : et malgré tout cela, 12
         Dans le monde on fait tout pour ces animaux-là. 12
À Agnès.
1580 Hé bien ! Faisons la paix. Va, petite traîtresse, 12
         Je te pardonne tout et te rends ma tendresse. 12
         Considère par là l'amour que j'ai pour toi, 12
         Et me voyant si bon, en revanche aime-moi. 12
AGNÈS
         Du meilleur de mon cœur je voudrais vous complaire : 12
1585 Que me coûterait-il, si je le pouvais faire ? 12
ARNOLPHE
         Mon pauvre petit bec, tu le peux, si tu veux. 12
Il fait un soupir.
         Écoute seulement ce soupir amoureux, 12
         Vois ce regard mourant, contemple ma personne, 12
         Et quitte ce morveux et l'amour qu'il te donne. 12
1590 C'est quelque sort qu'il faut qu'il ait jeté sur toi, 12
         Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi. 12
         Ta forte passion est d'être brave et leste : 12
         Tu le seras toujours, va, je te le proteste ; 12
         Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai, 12
1595 Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai ; 12
         Tout comme tu voudras, tu pourras te conduire : 12
         Je ne m'explique point, et cela, c'est tout dire. 12
Bas, à part.
         Jusqu'où la passion peut-elle faire aller ! 12
Haut.
         Enfin à mon amour rien ne peut s'égaler : 12
1600 Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate ? 12
         Me veux-tu voir pleurer ? Veux-tu que je me batte ? 12
         Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux ? 12
         Veux-tu que je me tue ? Oui, dis si tu le veux : 12
         Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme. 12
AGNÈS
1605 Tenez, tous vos discours ne me touchent point l'âme : 12
         Horace avec deux mots en ferait plus que vous. 12
ARNOLPHE
         Ah ! C'est trop me braver, trop pousser mon courroux. 12
         Je suivrai mon dessein, bête trop indocile, 12
         Et vous dénicherez à l'instant de la ville. 12
1610 Vous rebutez mes vœux et me mettez à bout ; 12
         Mais un cul de couvent me vengera de tout. 12
SCÈNE V
ALAIN
         Je ne sais ce que c'est, monsieur, mais il me semble 12
         Qu'Agnès et le corps mort s'en sont allés ensemble. 12
ARNOLPHE
         La voici. Dans ma chambre allez me la nicher : 12
À part.
1615 Ce ne sera pas là qu'il la viendra chercher ; 12
         Et puis c'est seulement pour une demi-heure : 12
         Je vais, pour lui donner une sûre demeure, 12
À Alain.
         Trouver une voiture. Enfermez-vous des mieux, 12
         Et surtout gardez-vous de la quitter des yeux. 12
Seul.
1620 Peut-être que son âme, étant dépaysée, 12
         Pourra de cet amour être désabusée. 12
SCÈNE VI
HORACE
         Ah ! Je viens vous trouver, accablé de douleur. 12
         Le ciel, seigneur Arnolphe, a conclu mon malheur ; 12
         Et par un trait fatal d'une injustice extrême, 12
1625 On me veut arracher de la beauté que j'aime. 12
         Pour arriver ici mon père a pris le frais ; 12
         J'ai trouvé qu'il mettait pied à terre ici près ; 12
         Et la cause, en un mot, d'une telle venue, 12
         Qui, comme je disais, ne m'était pas connue, 12
1630 C'est qu'il m'a marié sans m'en récrire rien, 12
         Et qu'il vient en ces lieux célébrer ce lien. 12
         Jugez, en prenant part à mon inquiétude, 12
         S'il pouvait m'arriver un contretemps plus rude. 12
         Cet Enrique, dont hier je m'informais à vous, 12
1635 Cause tout le malheur dont je ressens les coups ; 12
         Il vient avec mon père achever ma ruine, 12
         Et c'est sa fille unique à qui l'on me destine. 12
         J'ai, dès leurs premiers mots, pensé m'évanouir ; 12
         Et d'abord, sans vouloir plus longtemps les ouïr, 12
1640 Mon père ayant parlé de vous rendre visite, 12
         L'esprit plein de frayeur je l'ai devancé vite. 12
         De grâce, gardez-vous de lui rien découvrir 12
         De mon engagement qui le pourrait aigrir ; 12
         Et tâchez, comme en vous il prend grande créance, 12
1645 De le dissuader de cette autre alliance. 12
ARNOLPHE
         Oui-da.
HORACE
         Conseillez-lui de différer un peu,
         Et rendez, en ami, ce service à mon feu. 12
ARNOLPHE
         Je n'y manquerai pas.
HORACE
         C'est en vous que j'espère.
ARNOLPHE
         Fort bien
HORACE
         Et je vous tiens mon véritable père.
1650 Dites-lui que mon âge… Ah ! Je le vois venir : 12
         Écoutez les raisons que je vous puis fournir. 12
Ils demeurent en un coin du théâtre.
SCÈNE VII
Horace et Arnolphe se retirent dans un coins du théâtre, et parlent pas ensemble.
ENRIQUE, à Chrysalde
         Aussitôt qu'à mes yeux je vous ai vu paraître, 12
         Quand on ne m'est rien dit, j'aurais su vous connaître. 12
         Je vous vois tous les traits de cette aimable sœur 12
1655 Dont l'hymen autrefois m'avait fait possesseur ; 12
         Et je serais heureux si la parque cruelle 12
         M'eût laissé ramener cette épouse fidèle, 12
         Pour jouir avec moi des sensibles douceurs 12
         De revoir tous les siens après nos longs malheurs. 12
1660 Mais puisque du destin la fatale puissance 12
         Nous prive pour jamais de sa chère présence, 12
         Tâchons de nous résoudre, et de nous contenter 12
         Du seul fruit amoureux qui m'en est pu rester. 12
         Il vous touche de près ; et, sans votre suffrage, 12
1665 J'aurais tort de vouloir disposer de ce gage. 12
         Le choix du fils d'Oronte est glorieux de soi ; 12
         Mais il faut que ce choix vous plaise comme à moi. 12
CHRYSALDE
         C'est de mon jugement avoir mauvaise estime 12
         Que douter si j'approuve un choix si légitime. 12
ARNOLPHE, à part, à Horace
1670 Oui, je vais vous servir de la bonne façon. 12
HORACE, à part, à Arnolphe
         Gardez, encore un coup…
ARNOLPHE, à Horace
         N'ayez aucun soupçon.
Arnolphe quitte Horace pour aller embrasser Oronte.
ORONTE, à Arnolphe
         Ah ! Que cette embrassade est pleine de tendresse ! 12
ARNOLPHE
         Que je sens à vous voir une grande allégresse ! 12
ORONTE
         Je suis ici venu…
ARNOLPHE
         Sans m'en faire récit,
         Je sais ce qui vous mène.
ORONTE
1675 On vous l'a déjà dit.
ARNOLPHE
         Oui.
ORONTE
         Tant mieux.
ARNOLPHE
         Votre fils à cet hymen résiste,
         Et son cœur prévenu n'y voit rien que de triste : 12
         Il m'a même prié de vous en détourner ; 12
         Et moi, tout le conseil que je vous puis donner, 12
1680 C'est de ne pas souffrir que ce nœud se diffère, 12
         Et de faire valoir l'autorité de père. 12
         Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens, 12
         Et nous faisons contre eux à leur être indulgents. 12
HORACE, à part
         Ah ! Traître !
CHRYSALDE
         Si son cœur a quelque répugnance,
1685 Je tiens qu'on ne doit pas lui faire violence. 12
         Mon frère, que je crois, sera de mon avis. 12
ARNOLPHE
         Quoi ? Se laissera-t-il gouverner par son fils ? 12
         Est-ce que vous voulez qu'un père ait la mollesse 12
         De ne savoir pas faire obéir la jeunesse ? 12
1690 Il serait beau vraiment qu'on le vît aujourd'hui 12
         Prendre loi de qui doit la recevoir de lui ! 12
         Non, non : c'est mon intime, et sa gloire est la mienne : 12
         Sa parole est donnée, il faut qu'il la maintienne, 12
         Qu'il fasse voir ici de fermes sentiments, 12
1695 Et force de son fils tous les attachements. 12
ORONTE
         C'est parler comme il faut, et, dans cette alliance, 12
         C'est moi qui vous réponds de son obéissance. 12
CHRYSALDE, à Arnolphe
         Je suis surpris, pour moi, du grand empressement 12
         Que vous nous faites voir pour cet engagement, 12
1700 Et ne puis deviner quel motif vous inspire… 12
ARNOLPHE
         Je sais ce que je fais, et dis ce qu'il faut dire. 12
ORONTE
         Oui, oui, seigneur Arnolphe, il est…
CHRYSALDE
         Ce nom l'aigrit ;
         C'est monsieur de la Souche, on vous l'a déjà dit. 12
ARNOLPHE
         Il n'importe.
HORACE, à part
         Qu'entends-je ?
ARNOLPHE, se retournant vers Horace
         Oui, c'est là le mystère,
1705 Et vous pouvez juger ce que je devais faire. 12
HORACE, à part
         En quel trouble…
SCÈNE VIII
GEORGETTE
         Monsieur, si vous n'êtes auprès,
         Nous aurons de la peine à retenir Agnès ; 12
         Elle veut à tous coups s'échapper, et peut-être 12
         Qu'elle se pourrait bien jeter par la fenêtre. 12
ARNOLPHE
1710 Faites-la-moi venir ; aussi bien de ce pas 12
À Horace.
         Prétends-je l'emmener ; ne vous en fâchez pas : 12
         Un bonheur continu rendrait l'homme superbe ; 12
         Et chacun a son tour, comme dit le proverbe. 12
HORACE, à part
         Quels maux peuvent, ô ciel ! égaler mes ennuis ! 12
1715 Et s'est-on jamais vu dans l'abîme où je suis ! 12
ARNOLPHE, à Oronte
         Pressez vite le jour de la cérémonie : 12
         J'y prends part, et déjà moi-même je m'en prie. 12
ORONTE
         C'est bien notre dessein.
SCÈNE IX
ARNOLPHE, à Agnès
         Venez, belle, venez,
         Qu'on ne saurait tenir, et qui vous mutinez. 12
1720 Voici votre galant, à qui, pour récompense, 12
         Vous pouvez faire une humble et douce révérence. 12
À Horace.
         Adieu. L'événement trompe un peu vos souhaits ; 12
         Mais tous les amoureux ne sont pas satisfaits. 12
AGNÈS
         Me laissez-vous, Horace, emmener de la sorte ? 12
HORACE
1725 Je ne sais où j'en suis, tant ma douleur est forte. 12
ARNOLPHE
         Allons, causeuse, allons.
AGNÈS
         Je veux rester ici.
ORONTE
         Dites-nous ce que c'est que ce mystère-ci, 12
         Nous nous regardons tous, sans le pouvoir comprendre. 12
ARNOLPHE
         Avec plus de loisir je pourrai vous l'apprendre. 12
         Jusqu'au revoir.
ORONTE
1730 Où donc prétendez-vous aller ?
         Vous ne nous parlez point comme il nous faut parler. 12
ARNOLPHE
         Je vous ai conseillé, malgré tout son murmure, 12
         D'achever l'hyménée.
ORONTE
         Oui. Mais pour le conclure,
         Si l'on vous a dit tout, ne vous a-t-on pas dit 12
1735 Que vous avez chez vous celle dont il s'agit, 12
         La fille qu'autrefois de l'aimable Angélique, 12
         Sous des liens secrets, eut le seigneur Enrique ? 12
         Sur quoi votre discours était-il donc fondé ? 12
CHRYSALDE
         Je m'étonnais aussi de voir son procédé. 12
ARNOLPHE
         Quoi ? …
CHRYSALDE
1740 D'un hymen secret ma sœur eut une fille,
         Dont on cacha le sort à toute la famille. 12
ORONTE
         Et qui sous de feints noms, pour ne rien découvrir, 12
         Par son époux aux champs fut donnée à nourrir. 12
CHRYSALDE
         Et dans ce temps, le sort, lui déclarant la guerre, 12
1745 L'obligea de sortir de sa natale terre. 12
ORONTE
         Et d'aller essuyer mille périls divers 12
         Dans ces lieux séparés de nous par tant de mers. 12
CHRYSALDE
         Où ses soins ont gagné ce que dans sa patrie 12
         Avaient pu lui ravir l'imposture et l'envie. 12
ORONTE
1750 Et de retour en France, il a cherché d'abord 12
         Celle à qui de sa fille il confia le sort. 12
CHRYSALDE
         Et cette paysanne a dit avec franchise 12
         Qu'en vos mains à quatre ans elle l'avait remise. 12
ORONTE
         Et qu'elle l'avait fait sur votre charité, 12
1755 Par un accablement d'extrême pauvreté. 12
CHRYSALDE
         Et lui, plein de transport et l'allégresse en l'âme, 12
         A fait jusqu'en ces lieux conduire cette femme. 12
ORONTE
         Et vous allez enfin la voir venir ici, 12
         Pour rendre aux yeux de tous ce mystère éclairci. 12
CHRYSALDE
1760 Je devine à peu près quel est votre supplice ; 12
         Mais le sort en cela ne vous est que propice : 12
         Si n'être point cocu vous semble un si grand bien, 12
         Ne vous point marier en est le vrai moyen. 12
ARNOLPHE, s'en allant tout transporté, et ne pouvant parler
         Ouf !
SCÈNE X
ORONTE
         D'où vient qu'il s'enfuit sans rien dire ?
HORACE
         Ah ! Mon père,
1765 Vous saurez pleinement ce surprenant mystère. 12
         Le hasard en ces lieux avait exécuté 12
         Ce que votre sagesse avait prémédité : 12
         J'étais par les doux nœuds d'une ardeur mutuelle 12
         Engagé de parole avecque cette belle ; 12
1770 Et c'est elle, en un mot, que vous venez chercher, 12
         Et pour qui mon refus a pensé vous fâcher. 12
ENRIQUE
         Je n'en ai point douté d'abord que je l'ai vue, 12
         Et mon âme depuis n'a cessé d'être émue. 12
         Ah ! Ma fille, je cède à des transports si doux. 12
CHRYSALDE
1775 J'en ferais de bon cœur, mon frère, autant que vous, 12
         Mais ces lieux et cela ne s'accommodent guères. 12
         Allons dans la maison débrouiller ces mystères, 12
         Payer à notre ami ces soins officieux, 12
         Et rendre grâce au ciel qui fait tout pour le mieux. 12
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie