MOL5/MOL5
1662
LES FÂCHEUX
Comédie-ballet
ACTEURS Personnages du Ballet.
ÉRASTE
amoureux d'Orphise
LA MONTAGNE
valet d'Éraste
ALCIDOR
fâcheux
ORPHISE
LISANDRE
fâcheux
ALCANDRE
fâcheux
ALCIPPE
fâcheux
ORANTE
fâcheux
CLIMÈNE
fâcheux
DORANTE
fâcheux
CARITIDÈS
fâcheux
ORMIN
fâcheux
FILINTE
fâcheux
DAMIS
tuteur d'Orphise
L'ÉPINE
valet de Damis
LA RIVIÈRE
et deux autres valets d'Éraste
JOUEURS du MAIL
du premier acte
CURIEUX
du premier acte
JOUEURS de BOULE
du second acte
FRONDEURS
du second acte
SAVETIERS et SAVETIÈRES
du second acte
Un JARDINIER
du second acte
SUISSES
du troisième acte
QUATRE BERGERS
du troisième acte
BERGÈRE
du troisième acte
PROLOGUE
Le théâtre représente un jardin ordonné de terme et de plusieurs jets d'eau.
UNE NAÏADE, sortant des eaux dans une coquille
         Pour voir en ces beaux lieux le plus grand roi du monde, 12
         Mortels, je viens à vous de ma grotte profonde. 12
         Faut-il, en sa faveur, que la terre ou que l'eau 12
         Produisent à vos yeux un spectacle nouveau ? 12
5 Qu'il sache, ou qu'il souhaite, il n'est rien d'impossible 12
         Lui-même n'est-il pas un miracle visible ? 12
         Son règne, si fertile en miracles divers, 12
         N'en demande-t-il pas à tout cet univers ? 12
         Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste, 12
10 Aussi doux que sévère, aussi puissant que juste ; 12
         Régler et ses états et ses propres désirs ; 12
         Joindre aux nobles travaux les plus nobles plaisirs ; 12
         En ces justes projets jamais ne se méprendre ; 12
         Agir incessamment, tout voir et tout entendre ; 12
15 Qui peut cela peut tout : il n'a qu'à tout oser, 12
         Et le ciel à ses vœux ne peut rien refuser. 12
         Ces termes marcheront, et, si Louis l'ordonne, 12
         Ces arbres parleront mieux que ceux de Dedone. 12
         Hôtesses de leurs troncs, moindres divinités, 12
20 C'est Louis qui le veut, sortes, nymphes, sortez ; 12
         Je vous montre l'exemple : il s'agit de lui plaire. 12
         Quittez pour quelque temps votre forme ordinaire, 12
         Et paraissons ensemble aux yeux des spectateurs 12
         Pour ce nouveau théâtre autant de vrais acteurs. 12
Plusieurs dryades, accompagnés de faunes et de satyres sortent des arbres et des thermes.
25 Vous, soin de ses sujets, sa plus charmante étude, 12
         Héroïque souci, royale inquiétude, 12
         Laissez le respirer, et souffrez qu'un moment 12
         Son grand cœur s'abandonne au divertissement : 12
         Vous le verrez demain, d'une force nouvelle ; 12
30 Sous le fardeau pénible où votre voix l'appelle, 12
         Faire obéir les lois, partager les bienfaits, 12
         Par ses propres conseils prévenir vos souhaits, 12
         Maintenir l'univers dans une paix profonde, 12
         Et s'ôter le repos pour le donner au monde. 12
35 Qu'aujourd'hui tout lui plaise, et semble consentir 12
         À l'unique dessein de le bien divertir. 12
         Fâcheux, retirez-vous ; où s'il faut qu'on vous voie, 12
         Que ce soit seulement pour exciter sa joie. 12
La naïade emmène avec elle, pour la comédie, une partie des gens qu'elle a fait paraître, pendant que le reste se met à danser au son des hautbois qui se joignent aux violons.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
ÉRASTE
         Sous quel astre, bon Dieu, faut-il que je sois né, 12
         Pour être de fâcheux toujours assassiné ! 12
         Il semble que partout le sort me les adresse, 12
         Et j'en vois chaque jour quelque nouvelle espèce ; 12
5 Mais il n'est rien d'égal au fâcheux d'aujourd'hui ; 12
         J'ai cru n'être jamais débarrassé de lui, 12
         Et cent fois j'ai maudit cette innocente envie 12
         Qui m'a pris à dîné de voir la comédie, 12
         Où, pensant m'égayer, j'ai misérablement 12
10 Trouvé de mes péchés le rude châtiment. 12
         Il faut que je te fasse un récit de l'affaire, 12
         Car je m'en sens encor tout ému de colère. 12
         J'étais sur le théâtre, en humeur d'écouter 12
         La pièce, qu'à plusieurs j'avais ouï vanter ; 12
15 Les acteurs commençaient, chacun prêtait silence, 12
         Lorsque d'un air bruyant et plein d'extravagance, 12
         Un homme à grands canons est entré brusquement, 12
         En criant : Holà-ho ! Un siège promptement ! 12
         Et de son grand fracas surprenant l'assemblée, 12
20 Dans le plus bel endroit a la pièce troublée. 12
         Hé ! Mon Dieu ! Nos Français, si souvent redressés, 12
         Ne prendront-ils jamais un air de gens sensés, 12
         Ai-je dit, et faut-il sur nos défauts extrêmes 12
         Qu'en théâtre public nous nous jouions nous-mêmes, 12
25 Et confirmions ainsi par des éclats de fous 12
         Ce que chez nos voisins on dit partout de nous ? 12
         Tandis que là-dessus je haussais les épaules, 12
         Les acteurs ont voulu continuer leurs rôles ; 12
         Mais l'homme pour s'asseoir a fait nouveau fracas, 12
30 Et traversant encor le théâtre à grands pas, 12
         Bien que dans les côtés il pût être à son aise, 12
         Au milieu du devant il a planté sa chaise, 12
         Et de son large dos morguant les spectateurs, 12
         Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs. 12
35 Un bruit s'est élevé, dont un autre eût eu honte ; 12
         Mais lui, ferme et constant, n'en a fait aucun compte, 12
         Et se serait tenu comme il s'était posé, 12
         Si, pour mon infortune, il ne m'eût avisé. 12
         Ha ! Marquis, m'a-t-il dit, prenant près de moi place, 12
40 Comment te portes-tu ? Souffre que je t'embrasse. 12
         Au visage sur l'heure un rouge m'est monté 12
         Que l'on me vît connu d'un pareil éventé. 12
         Je l'étais peu pourtant ; mais on en voit paraître, 12
         De ces gens qui de rien veulent fort vous connaître, 12
45 Dont il faut au salut les baisers essuyer, 12
         Et qui sont familiers jusqu'à vous tutoyer. 12
         Il m'a fait à l'abord cent questions frivoles, 12
         Plus haut que les acteurs élevant ses paroles. 12
         Chacun le maudissait ; et moi, pour l'arrêter : 12
50 Je serais, ai-je dit, bien aise d'écouter. 12
         Tu n'as point vu ceci, marquis ? Ah ! Dieu me damne, 12
         Je le trouve assez drôle, et je n'y suis pas âne ; 12
         Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait, 12
         Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait. 12
55 Là-dessus de la pièce il m'a fait un sommaire, 12
         Scène à scène averti de ce qui s'allait faire ; 12
         Et jusques à des vers qu'il en savait par cœur, 12
         Il me les récitait tout haut avant l'acteur. 12
         J'avais beau m'en défendre, il a poussé sa chance, 12
60 Et s'est devers la fin levé longtemps d'avance ; 12
         Car les gens du bel air, pour agir galamment, 12
         Se gardent bien surtout d'ouïr le dénouement. 12
         Je rendais grâce au ciel, et croyais de justice 12
         Qu'avec la comédie eût fini mon supplice ; 12
65 Mais, comme si c'en eût été trop bon marché, 12
         Sur nouveaux frais mon homme à moi s'est attaché, 12
         M'a conté ses exploits, ses vertus non communes, 12
         Parlé de ses chevaux, de ses bonnes fortunes, 12
         Et de ce qu'à la cour il avait de faveur, 12
70 Disant qu'à m'y servir il s'offrait de grand cœur. 12
         Je le remerciais doucement de la tête, 12
         Minutant à tous coups quelque retraite honnête ; 12
         Mais lui, pour le quitter me voyant ébranlé : 12
         Sortons, ce m'a-t-il dit, le monde est écoulé ; 12
75 Et sortis de ce lieu, me la donnant plus sèche : 12
         Marquis, allons au cours faire voir ma calèche ; 12
         Elle est bien entendue, et plus d'un Duc et Pair 12
         En fait à mon faiseur faire une du même air. 12
         Moi de lui rendre grâce, et pour mieux m'en défendre, 12
80 De dire que j'avais certain repas à rendre. 12
         Ah ! Parbleu ! J'en veux être, étant de tes amis, 12
         Et manque au maréchal, à qui j'avais promis. 12
         De la chère, ai-je fait, la dose est trop peu forte, 12
         Pour oser y prier des gens de votre sorte. 12
85 Non, m'a-t-il répondu, je suis sans compliment, 12
         Et j'y vais pour causer avec toi seulement ; 12
         Je suis des grands repas fatigué, je te jure. 12
         Mais si l'on vous attend, ai-je dit, c'est injure … 12
         Tu te moques, marquis : nous nous connaissons tous, 12
90 Et je trouve avec toi des passe-temps plus doux. 12
         Je pestais contre moi, l'âme triste et confuse 12
         Du funeste succès qu'avait eu mon excuse, 12
         Et ne savais à quoi je devais recourir 12
         Pour sortir d'une peine à me faire mourir, 12
95 Lorsqu'un carrosse fait de superbe manière, 12
         Et comblé de laquais et devant et derrière, 12
         S'est avec un grand bruit devant nous arrêté, 12
         D'où sautant un jeune homme amplement ajusté, 12
         Mon importun et lui courant à l'embrassade 12
100 Ont surpris les passants de leur brusque incartade ; 12
         Et tandis que tous deux étaient précipités 12
         Dans les convulsions de leurs civilités, 12
         Je me suis doucement esquivé sans rien dire, 12
         Non sans avoir longtemps gémi d'un tel martyre, 12
105 Et maudit ce fâcheux, dont le zèle obstiné 12
         M'ôtait au rendez-vous qui m'est ici donné. 12
LA MONTAGNE
         Ce sont chagrins mêlés aux plaisirs de la vie : 12
         Tout ne va pas, monsieur, au gré de notre envie. 12
         Le ciel veut qu'ici-bas chacun ait ses fâcheux, 12
110 Et les hommes seraient sans cela trop heureux. 12
ÉRASTE
         Mais de tous mes fâcheux le plus fâcheux encore, 12
         C'est Damis, le tuteur de celle que j'adore, 12
         Qui rompt ce qu'à mes vœux elle donne d'espoir, 12
         Et fait qu'en sa présence elle n'ose me voir. 12
115 Je crains d'avoir déjà passé l'heure promise, 12
         Et c'est dans cette allée où devait être Orphise. 12
LA MONTAGNE
         L'heure d'un rendez-vous d'ordinaire s'étend, 12
         Et n'est pas resserrée aux bornes d'un instant. 12
ÉRASTE
         Il est vrai ; mais je tremble, et mon amour extrême 12
120 D'un rien se fait un crime envers celle que j'aime. 12
LA MONTAGNE
         Si ce parfait amour, que vous prouvez si bien, 12
         Se fait vers votre objet un grand crime de rien, 12
         Ce que son cœur pour vous sent de feux légitimes, 12
         En revanche lui fait un rien de tous vos crimes. 12
ÉRASTE
125 Mais, tout de bon, crois-tu que je sois d'elle aimé ? 12
LA MONTAGNE
         Quoi ? Vous doutez encor d'un amour confirmé … ? 12
ÉRASTE
         Ah ! C'est malaisément qu'en pareille matière 12
         Un cœur bien enflammé prend assurance entière ; 12
         Il craint de se flatter, et dans ses divers soins, 12
130 Ce que plus il souhaite est ce qu'il croit le moins. 12
         Mais songeons à trouver une beauté si rare. 12
LA MONTAGNE
         Monsieur, votre rabat par devant se sépare. 12
ÉRASTE
         N'importe.
LA MONTAGNE
         Laissez-moi l'ajuster, s'il vous plaît.
ÉRASTE
         Ouf ! Tu m'étrangles, fat ; laisse-le comme il est. 12
LA MONTAGNE
         Souffrez qu'on peigne un peu …
ÉRASTE
135 Sottise sans pareille !
         Tu m'as d'un coup de dent presque emporté l'oreille. 12
LA MONTAGNE
         Vos canons …
ÉRASTE
         Laisse-les, tu prends trop de souci.
LA MONTAGNE
         Ils sont tout chiffonnés.
ÉRASTE
         Je veux qu'ils soient ainsi.
LA MONTAGNE
         Accordez-moi du moins, pour grâce singulière, 12
140 De frotter ce chapeau, qu'on voit plein de poussière. 12
ÉRASTE
         Frotte donc, puisqu'il faut que j'en passe par là. 12
LA MONTAGNE
         Le voulez-vous porter fait comme le voilà ? 12
ÉRASTE
         Mon Dieu, dépêche-toi.
LA MONTAGNE
         Ce serait conscience.
ÉRASTE, après avoir attendu
         C'est assez.
LA MONTAGNE
         Donnez-vous un peu de patience.
ÉRASTE
         Il me tue.
LA MONTAGNE
145 En quel lieu vous êtes-vous fourré ?
ÉRASTE
         T'es-tu de ce chapeau pour toujours emparé ? 12
LA MONTAGNE
         C'est fait.
ÉRASTE
         Donne-moi donc.
LA MONTAGNE, laissant tomber le chapeau
         Hai !
ÉRASTE
         Le voilà par terre :
         Je suis fort avancé. Que la fièvre te serre ! 12
LA MONTAGNE
         Permettez qu'en deux coups j'ôte …
ÉRASTE
         Il ne me plaît pas.
150 Au diantre tout valet qui vous est sur les bras, 12
         Qui fatigue son maître, et ne fait que déplaire 12
         À force de vouloir trancher du nécessaire ! 12
SCÈNE II
Orphise traverse le fond du théâtre ; Alcidor lui donne la main.
ÉRASTE
         Mais vois-je pas Orphise ? Oui, c'est elle qui vient. 12
         Où va-t-elle si vite, et quel homme la tient ? 12
Il la salue comme elle passe, et elle, en passant, détourne la tête.
SCÈNE III
ÉRASTE
155 Quoi ? Me voir en ces lieux devant elle paraître, 12
         Et passer en feignant de ne me pas connaître ! 12
         Que croire ? Qu'en dis-tu ? Parle donc, si tu veux. 12
LA MONTAGNE
         Monsieur, je ne dis rien, de peur d'être fâcheux. 12
ÉRASTE
         Et c'est l'être en effet que de ne me rien dire 12
160 Dans les extrémités d'un si cruel martyre. 12
         Fais donc quelque réponse à mon cœur abattu. 12
         Que dois-je présumer ? Parle, qu'en penses-tu ? 12
         Dis-moi ton sentiment.
LA MONTAGNE
         Monsieur, je veux me taire,
         Et ne désire point trancher du nécessaire. 12
ÉRASTE
165 Peste l'impertinent ! Va-t'en suivre leurs pas, 12
         Vois ce qu'ils deviendront, et ne les quitte pas. 12
LA MONTAGNE, revenant sur ses pas
         Il faut suivre de loin ? …
ÉRASTE
         Oui.
LA MONTAGNE, revenant sur ses pas
         Sans que l'on me voie
         Ou faire aucun semblant qu'après eux on m'envoie ? 12
ÉRASTE
         Non, tu feras bien mieux de leur donner avis 12
170 Que par mon ordre exprès ils sont de toi suivis. 12
LA MONTAGNE, revenant sur ses pas
         Vous trouverai-je ici ?
ÉRASTE
         Que le ciel te confonde,
         Homme, à mon sentiment, le plus fâcheux du monde ! 12
La Montagne s'en va.
SCÈNE IV
ÉRASTE
         Ah ! Que je sens de trouble, et qu'il m'eût été doux 12
         Qu'on me l'eût fait manquer, ce fatal rendez-vous ! 12
175 Je pensais y trouver toutes choses propices, 12
         Et mes yeux pour mon cœur y trouvent des supplices. 12
SCÈNE V
LISANDRE
         Sous ces arbres, de loin, mes yeux t'ont reconnu, 12
         Cher marquis, et d'abord je suis à toi venu. 12
         Comme à de mes amis, il faut que je te chante 12
180 Certain air que j'ai fait de petite courante, 12
         Qui de toute la cour contente les experts, 12
         Et sur qui plus de vingt ont déjà fait des vers. 12
         J'ai le bien, la naissance, et quelque emploi passable, 12
         Et fais figure en France assez considérable ; 12
185 Mais je ne voudrais pas, pour tout ce que je suis, 12
         N'avoir point fait cet air qu'ici je te produis. 12
Il prélude.
         La, la, hem, hem, écoute avec soin, je te prie. 12
Il chante sa courante.
         N'est-elle pas belle ?
ÉRASTE
         Ah !
LISANDRE
         Cette fin est jolie.
Il rechante la fin quatre ou cinq fois de suite.
         Comment la trouves-tu ?
ÉRASTE
         Fort belle assurément.
LISANDRE
190 Les pas que j'en ai faits n'ont pas moins d'agrément, 12
         Et surtout la figure a merveilleuse grâce. 12
Il chante, parle et danse tout ensemble, et fait faire à Éraste les figures de la femme.
         Tiens, l'homme passe ainsi ; puis la femme repasse ; 12
         Ensemble ; puis on quitte, et la femme vient là. 12
         Vois-tu ce petit trait de feinte que voilà ? 12
195 Ce fleuret ? Ces coupés courant après la belle ? 12
         Dos à dos ; face à face, en se pressant sur elle. 12
Après avoir achevé.
         Que t'en semble, marquis ?
ÉRASTE
         Tous ces pas là sont fins.
LISANDRE
         Je me moque, pour moi, des maîtres baladins. 12
ÉRASTE
         On le voit.
LISANDRE
         Les pas donc … ?
ÉRASTE
         N'ont rien qui ne surprenne.
LISANDRE
200 Veux-tu, par amitié, que je te les apprenne ? 12
ÉRASTE
         Ma foi, pour le présent, j'ai certain embarras … 12
LISANDRE
         Eh bien ! Donc, ce sera lorsque tu le voudras. 12
         Si j'avais dessus moi ces paroles nouvelles, 12
         Nous les lirions ensemble, et verrions les plus belles. 12
ÉRASTE
         Une autre fois.
LISANDRE
205 Adieu : Baptiste le très cher
         N'a point vu ma courante, et je le vais chercher. 12
         Nous avons pour les airs de grandes sympathies, 12
         Et je veux le prier d'y faire des parties. 12
Il s'en va chantant toujours.
SCÈNE VI
ÉRASTE
         Ciel ! Faut-il que le rang, dont on veut tout couvrir, 12
210 De cent sots tous les jours nous oblige à souffrir, 12
         Et nous fasse abaisser jusques aux complaisances 12
         D'applaudir bien souvent à leurs impertinences ? 12
SCÈNE VII
LA MONTAGNE
         Monsieur, Orphise est seule, et vient de ce côté. 12
ÉRASTE
         Ah ! D'un trouble bien grand je me sens agité : 12
215 J'ai de l'amour encor pour la belle inhumaine, 12
         Et ma raison voudrait que j'eusse de la haine. 12
LA MONTAGNE
         Monsieur, votre raison ne sait ce qu'elle veut, 12
         Ni ce que sur un cœur une maîtresse peut. 12
         Bien que de s'emporter on ait de justes causes, 12
220 Une belle d'un mot rajuste bien des choses. 12
ÉRASTE
         Hélas ! Je te l'avoue, et déjà cet aspect 12
         À toute ma colère imprime le respect. 12
SCÈNE VIII
ORPHISE
         Votre front à mes yeux montre peu d'allégresse : 12
         Serait-ce ma présence, Éraste, qui vous blesse ? 12
225 Qu'est-ce donc ? Qu'avez-vous ? Et sur quels déplaisirs, 12
         Lorsque vous me voyez, poussez-vous des soupirs ? 12
ÉRASTE
         Hélas ! Pouvez-vous bien me demander, cruelle, 12
         Ce qui fait de mon cœur la tristesse mortelle ? 12
         Et d'un esprit méchant n'est-ce pas un effet 12
230 Que feindre d'ignorer ce que vous m'avez fait ? 12
         Celui dont l'entretien vous a fait à ma vue 12
         Passer …
ORPHISE, riant
         C'est de cela que votre âme est émue ?
ÉRASTE
         Insultez, inhumaine, encore à mon malheur. 12
         Allez, il vous sied mal de railler ma douleur, 12
235 Et d'abuser, ingrate, à maltraiter ma flamme, 12
         Du faible que pour vous vous savez qu'a mon âme. 12
ORPHISE
         Certes il en faut rire, et confesser ici 12
         Que vous êtes bien fou de vous troubler ainsi. 12
         L'homme dont vous parlez, loin qu'il puisse me plaire, 12
240 Est un homme fâcheux dont j'ai su me défaire, 12
         Un de ces importuns et sots officieux 12
         Qui ne sauraient souffrir qu'on soit seule en des lieux, 12
         Et viennent aussitôt avec un doux langage 12
         Vous donner une main contre qui l'on enrage. 12
245 J'ai feint de m'en aller pour cacher mon dessein, 12
         Et jusqu'à mon carrosse il m'a prêté la main ; 12
         Je m'en suis promptement défaite de la sorte, 12
         Et j'ai pour vous trouver rentré par l'autre porte. 12
ÉRASTE
         À vos discours, Orphise, ajouterai-je foi, 12
250 Et votre cœur est-il tout sincère pour moi ? 12
ORPHISE
         Je vous trouve fort bon de tenir ces paroles, 12
         Quand je me justifie à vos plaintes frivoles. 12
         Je suis bien simple encore, et ma sotte bonté … 12
ÉRASTE
         Ah ! Ne vous fâchez pas, trop sévère beauté ; 12
255 Je veux croire en aveugle, étant sous votre empire, 12
         Tout ce que vous aurez la bonté de me dire. 12
         Trompez, si vous voulez, un malheureux amant : 12
         J'aurai pour vous respect jusques au monument. 12
         Maltraitez mon amour, refusez-moi le vôtre, 12
260 Exposez à mes yeux le triomphe d'un autre ; 12
         Oui, je souffrirai tout de vos divins appas : 12
         J'en mourrai ; mais enfin je ne m'en plaindrai pas. 12
ORPHISE
         Quand de tels sentiments régneront dans votre âme, 12
         Je saurai de ma part …
SCÈNE IX
ALCANDRE, à Orphise
         Marquis, un mot. Madame,
265 De grâce, pardonnez si je suis indiscret, 12
         En osant, devant vous, lui parler en secret. 12
Orphise sort.
SCÈNE X
ALCANDRE
         Avec peine, marquis, je te fais la prière ; 12
         Mais un homme vient là de me rompre en visière, 12
         Et je souhaite fort, pour ne rien reculer, 12
270 Qu'à l'heure de ma part tu l'ailles appeler : 12
         Tu sais qu'en pareil cas ce serait avec joie 12
         Que je te le rendrais en la même monnoie. 12
ÉRASTE, après avoir un peu demeuré sans parler
         Je ne veux point ici faire le capitan ; 12
         Mais on m'a vu soldat avant que courtisan ; 12
275 J'ai servi quatorze ans, et je crois être en passe 12
         De pouvoir d'un tel pas me tirer avec grâce, 12
         Et de ne craindre point qu'à quelque lâcheté 12
         Le refus de mon bras me puisse être imputé. 12
         Un duel met les gens en mauvaise posture, 12
280 Et notre roi n'est pas un monarque en peinture : 12
         Il sait faire obéir les plus grands de l'état, 12
         Et je trouve qu'il fait en digne potentat. 12
         Quand il faut le servir, j'ai du cœur pour le faire ; 12
         Mais je ne m'en sens point quand il faut lui déplaire ; 12
285 Je me fais de son ordre une suprême loi : 12
         Pour lui désobéir, cherche un autre que moi. 12
         Je te parle, vicomte, avec franchise entière, 12
         Et suis ton serviteur en toute autre matière. 12
         Adieu.
SCÈNE XI
ÉRASTE
         Cinquante fois au diable les fâcheux !
290 Où donc s'est retiré cet objet de mes vœux ? 12
LA MONTAGNE
         Je ne sais.
ÉRASTE
         Pour savoir où la belle est allée,
         Va-t'en chercher partout : j'attends dans cette allée. 12
BALLET DU PREMIER ACTE
Première Entrée.
Des joueurs de mail, en criant gare, obligent Éraste à se retirer.
Seconde Entrée.
Après que les joueurs de Mail ont fini, Éraste revient pour attendre Orphise. Ses curieux tournent autour de lui pour le connaître, et font qu'il se retire encore pour un moment.
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
ÉRASTE
         Mes fâcheux à la fin se sont-ils écartés ? 12
         Je pense qu'il en pleut ici de tous côtés. 12
295 Je les fuis, et les trouve ; et pour second martyre, 12
         Je ne saurais trouver celle que je désire. 12
         Le tonnerre et la pluie ont promptement passé, 12
         Et n'ont point de ces lieux le beau monde chassé. 12
         Plût au ciel, dans les dons que ses soins y prodiguent, 12
300 Qu'ils en eussent chassé tous les gens qui fatiguent ! 12
         Le soleil baisse fort, et je suis étonné 12
         Que mon valet encor ne soit point retourné. 12
SCÈNE II
ALCIPPE
         Bonjour.
ÉRASTE, à part
         Eh quoi ? Toujours ma flamme divertie !
ALCIPPE
         Console-moi, Marquis, d'une étrange partie 12
305 Qu'au piquet je perdis hier contre un Saint-Bouvain, 12
         À qui je donnerais quinze points et la main. 12
         C'est un coup enragé, qui depuis hier m'accable, 12
         Et qui ferait donner tous les joueurs au diable, 12
         Un coup assurément à se pendre en public. 12
310 Il ne m'en faut que deux ; l'autre a besoin d'un pic : 12
         Je donne, il en prend six, et demande à refaire ; 12
         Moi, me voyant de tout, je n'en voulus rien faire. 12
         Je porte l'As de Trèfle (admire mon malheur), 12
         L'As, le Roi, le Valet, le Huit et Dix de Cœur, 12
315 Et quitte, comme au point allait la politique, 12
         Dame et Roi de Carreau, Dix et Dame de Pique. 12
         Sur mes cinq Cœurs portés la Dame arrive encor, 12
         Qui me fait justement une quinte major. 12
         Mais mon homme avec l'As, non sans surprise extrême, 12
320 Des bas Carreaux sur table étale une sixième. 12
         J'en avais écarté la Dame avec le Roi ; 12
         Mais lui fallant un Pic, je sortis hors d'effroi, 12
         Et croyais bien du moins faire deux points uniques. 12
         Avec les sept Carreaux il avait quatre Piques, 12
325 Et jetant le dernier, m'a mis dans l'embarras 12
         De ne savoir lequel garder de mes deux As. 12
         J'ai jeté l'As de Cœur, avec raison, me semble ; 12
         Mais il avait quitté quatre Trèfles ensemble, 12
         Et par un six de Cœur je me suis vu capot, 12
330 Sans pouvoir, de dépit, proférer un seul mot. 12
         Morbleu ! Fais-moi raison de ce coup effroyable : 12
         À moins que l'avoir vu, peut-il être croyable ? 12
ÉRASTE
         C'est dans le jeu qu'on voit les plus grands coups du sort. 12
ALCIPPE
         Parbleu ! Tu jugeras toi-même si j'ai tort, 12
335 Et si c'est sans raison que ce coup me transporte ; 12
         Car voici nos deux jeux, qu'exprès sur moi je porte. 12
         Tiens, c'est ici mon port, comme je te l'ai dit, 12
         Et voici …
ÉRASTE
         J'ai compris le tout par ton récit,
         Et vois de la justice au transport qui t'agite ; 12
340 Mais pour certaine affaire il faut que je te quitte : 12
         Adieu. Console-toi pourtant de ton malheur. 12
ALCIPPE
         Qui moi ? J'aurai toujours ce coup-là sur le cœur, 12
         Et c'est pour ma raison pis qu'un coup de tonnerre. 12
         Je le veux faire, moi, voir à toute la terre. 12
Il s'en va, et prêt à rentrer, il dit par réflexion :
         Un six de cœur ! Deux points !
ÉRASTE
345 En quel lieu sommes-nous ?
         De quelque part qu'on tourne, on ne voit que des fous. 12
         Ah ! Que tu fais languir ma juste impatience ! 12
SCÈNE III
LA MONTAGNE
         Monsieur, je n'ai pu faire une autre diligence. 12
ÉRASTE
         Mais me rapportes-tu quelque nouvelle enfin ? 12
LA MONTAGNE
350 Sans doute ; et de l'objet qui fait votre destin 12
         J'ai, par un ordre exprès, quelque chose à vous dire. 12
ÉRASTE
         Et quoi ? Déjà mon cœur après ce mot soupire : 12
         Parle.
LA MONTAGNE
         Souhaitez-vous de savoir ce que c'est ?
ÉRASTE
         Oui, dis vite.
LA MONTAGNE
         Monsieur, attendez, s'il vous plaît.
355 Je me suis, à courir, presque mis hors d'haleine. 12
ÉRASTE
         Prends-tu quelque plaisir à me tenir en peine ? 12
LA MONTAGNE
         Puisque vous désirez de savoir promptement 12
         L'ordre que j'ai reçu de cet objet charmant, 12
         Je vous dirai … Ma foi, sans vous vanter mon zèle, 12
360 J'ai bien fait du chemin pour trouver cette belle ; 12
         Et si …
ÉRASTE
         Peste soit fait de tes digressions !
LA MONTAGNE
         Ah ! Il faut modérer un peu ses passions ; 12
         Et Sénèque …
ÉRASTE
         Sénèque est un sot dans ta bouche,
         Puisqu'il ne me dit rien de tout ce qui me touche. 12
         Dis-moi ton ordre, tôt.
LA MONTAGNE
365 Pour contenter vos vœux,
         Votre Orphise … Une bête est là dans vos cheveux. 12
ÉRASTE
         Laisse.
LA MONTAGNE
         Cette beauté de sa part vous fait dire …
ÉRASTE
         Quoi ?
LA MONTAGNE
         Devinez.
ÉRASTE
         Sais-tu que je ne veux pas rire ?
LA MONTAGNE
         Son ordre est qu'en ce lieu vous devez vous tenir, 12
370 Assuré que dans peu vous l'y verrez venir, 12
         Lorsqu'elle aura quitté quelques provinciales, 12
         Aux personnes de cour fâcheuses animales. 12
ÉRASTE
         Tenons-nous donc au lieu qu'elle a voulu choisir. 12
         Mais, puisque l'ordre ici m'offre quelque loisir, 12
         Laisse-moi méditer.
La Montagne sort.
375 J'ai dessein de lui faire
         Quelques vers sur un air où je la vois se plaire. 12
Il se promène en rêvant.
SCÈNE IV
ORANTE
         Tout le monde sera de mon opinion. 12
CLIMÈNE
         Croyez-vous l'emporter par obstination ? 12
ORANTE
         Je pense mes raisons meilleures que les vôtres. 12
CLIMÈNE
380 Je voudrais qu'on ouït les unes et les autres. 12
ORANTE, apercevant Éraste
         J'avise un homme ici qui n'est pas ignorant : 12
         Il pourra nous juger sur notre différend. 12
         Marquis, de grâce, un mot : souffrez qu'on vous appelle 12
         Pour être entre nous deux juges d'une querelle, 12
385 D'un débat qu'ont ému nos divers sentiments 12
         Sur ce qui peut marquer les plus parfaits amants. 12
ÉRASTE
         C'est une question à vider difficile, 12
         Et vous devez chercher un juge plus habile. 12
ORANTE
         Non : vous nous dites là d'inutiles chansons ; 12
390 Votre esprit fait du bruit, et nous vous connaissons : 12
         Nous savons que chacun vous donne à juste titre … 12
ÉRASTE
         Hé ! De grâce …
ORANTE
         En un mot, vous serez notre arbitre :
         Et ce sont deux moments qu'il vous faut nous donner. 12
CLIMÈNE, à Orante
         Vous, retenez ici qui vous doit condamner ; 12
395 Car enfin, s'il est vrai ce que j'en ose croire, 12
         Monsieur à mes raisons donnera la victoire. 12
ÉRASTE, à Orante
         Que ne puis-je à mon traître inspirer le souci 12
         D'inventer quelque chose à me tirer d'ici ! 12
ORANTE, à Climène
         Pour moi, de son esprit j'ai trop bon témoignage, 12
400 Pour craindre qu'il prononce à mon désavantage. 12
À Éraste.
         Enfin, ce grand débat qui s'allume entre nous, 12
         Est de savoir s'il faut qu'un amant soit jaloux. 12
CLIMÈNE
         Ou, pour mieux expliquer ma pensée et la vôtre, 12
         Lequel doit plaire plus d'un jaloux ou d'un autre. 12
ORANTE
405 Pour moi, sans contredit, je suis pour le dernier. 12
CLIMÈNE
         Et dans mon sentiment, je tiens pour le premier. 12
ORANTE
         Je crois que notre cœur doit donner son suffrage 12
         À qui fait éclater du respect davantage. 12
CLIMÈNE
         Et moi, que si nos vœux doivent paraître au jour, 12
410 C'est pour celui qui fait éclater plus d'amour. 12
ORANTE
         Oui ; mais on voit l'ardeur dont une âme est saisie 12
         Bien mieux dans le respect que dans la jalousie. 12
CLIMÈNE
         Et c'est mon sentiment, que qui s'attache à nous 12
         Nous aime d'autant plus qu'il se montre jaloux. 12
ORANTE
415 Fi ! Ne me parlez point, pour être amants, Climène, 12
         De ces gens dont l'amour est fait comme la haine, 12
         Et qui, pour tous respects et toute offre de vœux, 12
         Ne s'appliquent jamais qu'à se rendre fâcheux ; 12
         Dont l'âme, que sans cesse un noir transport anime, 12
420 Des moindres actions cherche à nous faire un crime, 12
         En soumet l'innocence à son aveuglement, 12
         Et veut sur un coup d'œil un éclaircissement ; 12
         Qui, de quelque chagrin nous voyant l'apparence, 12
         Se plaignent aussitôt qu'il naît de leur présence, 12
425 Et lorsque dans nos yeux brille un peu d'enjouement, 12
         Veulent que leurs rivaux en soient le fondement ; 12
         Enfin, qui prenant droit des fureurs de leur zèle, 12
         Ne vous parlent jamais que pour faire querelle, 12
         Osent défendre à tous l'approche de nos cœurs, 12
430 Et se font les tyrans de leurs propres vainqueurs. 12
         Moi, je veux des amants que le respect inspire, 12
         Et leur soumission marque mieux notre empire. 12
CLIMÈNE
         Fi ! Ne me parlez point, pour être vrais amants, 12
         De ces gens qui pour nous n'ont nuls emportements, 12
435 De ces tièdes galants, de qui les cœurs paisibles 12
         Tiennent déjà pour eux les choses infaillibles, 12
         N'ont point peur de nous perdre, et laissent chaque jour 12
         Sur trop de confiance endormir leur amour, 12
         Sont avec leurs rivaux en bonne intelligence, 12
440 Et laissent un champ libre à leur persévérance. 12
         Un amour si tranquille excite mon courroux. 12
         C'est aimer froidement que n'être point jaloux ; 12
         Et je veux qu'un amant, pour me prouver sa flamme, 12
         Sur d'éternels soupçons laisse flotter son âme, 12
445 Et par de prompts transports donne un signe éclatant 12
         De l'estime qu'il fait de celle qu'il prétend. 12
         On s'applaudit alors de son inquiétude, 12
         Et s'il nous fait parfois un traitement trop rude, 12
         Le plaisir de le voir, soumis à nos genoux, 12
450 S'excuser de l'éclat qu'il a fait contre nous, 12
         Ses pleurs, son désespoir d'avoir pu nous déplaire, 12
         Est un charme à calmer toute notre colère. 12
ORANTE
         Si pour vous plaire il faut beaucoup d'emportement, 12
         Je sais qui vous pourrait donner contentement ; 12
455 Et je connais des gens dans Paris plus de quatre 12
         Qui, comme ils le font voir, aiment jusques à battre. 12
CLIMÈNE
         Si pour vous plaire il faut n'être jamais jaloux, 12
         Je sais certaines gens fort commodes pour vous, 12
         Des hommes en amour d'une humeur si souffrante, 12
460 Qu'ils vous verraient sans peine entre les bras de trente. 12
ORANTE
         Enfin par votre arrêt vous devez déclarer 12
         Celui de qui l'amour vous semble à préférer. 12
Orphise paraît dans le fond du théâtre, et voir Éraste entre Orante et Climène.
ÉRASTE
         Puisqu'à moins d'un arrêt je ne m'en puis défaire, 12
         Toutes deux à la fois je vous veux satisfaire ; 12
465 Et pour ne point blâmer ce qui plaît à vos yeux, 12
         Le jaloux aime plus, et l'autre aime bien mieux. 12
CLIMÈNE
         L'arrêt est plein d'esprit ; mais …
ÉRASTE
         Suffit, j'en suis quitte.
         Après ce que j'ai dit, souffrez que je vous quitte. 12
SCÈNE V
ÉRASTE, apercevant Orphise, et allant au devant d'elle
         Que vous tardez, madame, et que j'éprouve bien … ! 12
ORPHISE
470 Non, non, ne quittez pas un si doux entretien. 12
         À tort vous m'accusez d'être trop tard venue, 12
Montrant Orante et Climène qui viennent de sortir.
         Et vous avez de quoi vous passer de ma vue. 12
ÉRASTE
         Sans sujet contre moi voulez-vous vous aigrir, 12
         Et me reprochez-vous ce qu'on me fait souffrir ? 12
         Ha ! De grâce, attendez …
ORPHISE
475 Laissez-moi, je vous prie,
         Et courez vous rejoindre à votre compagnie. 12
Elle sort.
SCÈNE VI
ÉRASTE
         Ciel ! Faut-il qu'aujourd'hui fâcheuses et fâcheux 12
         Conspirent à troubler les plus chers de mes vœux ! 12
         Mais allons sur ses pas, malgré sa résistance, 12
480 Et faisons à ses yeux briller notre innocence. 12
SCÈNE VII
DORANTE
         Ha ! Marquis, que l'on voit de fâcheux, tous les jours, 12
         Venir de nos plaisirs interrompre le cours ! 12
         Tu me vois enragé d'une assez belle chasse, 12
         Qu'un fat …C'est un récit qu'il faut que je te fasse. 12
ÉRASTE
485 Je cherche ici quelqu'un, et ne puis m'arrêter. 12
DORANTE, le retenant
         Parbleu, chemin faisant, je te le veux conter. 12
         Nous étions une troupe assez bien assortie, 12
         Qui pour courir un cerf avions hier fait partie ; 12
         Et nous fûmes coucher sur le pays exprès, 12
490 C'est-à-dire, mon cher, en fin fond de forêts. 12
         Comme cet exercice est mon plaisir suprême, 12
         Je voulus, pour bien faire, aller au bois moi-même ; 12
         Et nous conclûmes tous d'attacher nos efforts 12
         Sur un cerf qu'un chacun nous disait cerf dix-cors ; 12
495 Mais moi, mon jugement, sans qu'aux marques j'arrête, 12
         Fut qu'il n'était que cerf à sa seconde tête. 12
         Nous avions, comme il faut, séparé nos relais, 12
         Et déjeunions en hâte avec quelques œufs frais, 12
         Lorsqu'un franc campagnard, avec longue rapière, 12
500 Montant superbement sa jument poulinière, 12
         Qu'il honorait du nom de sa bonne jument, 12
         S'en est venu nous faire un mauvais compliment, 12
         Nous présentant aussi, pour surcroît de colère, 12
         Un grand benêt de fils aussi sot que son père. 12
505 Il s'est dit grand chasseur, et nous a priés tous 12
         Qu'il pût avoir le bien de courir avec nous. 12
         Dieu préserve, en chassant, toute sage personne 12
         D'un porteur de huchet qui mal à propos sonne, 12
         De ces gens qui, suivis de dix hourets galeux, 12
510 Disent ma meute , et font les chasseurs merveilleux ! 12
         Sa demande reçue et ses vertus prisées, 12
         Nous avons été tous frapper à nos brisées. 12
         À trois longueurs de trait, tayaut ! Voilà d'abord 12
         Le cerf donné aux chiens. J'appuie, et sonne fort. 12
515 Mon cerf débuche, et passe une assez longue plaine, 12
         Et mes chiens après lui, mais si bien en haleine, 12
         Qu'on les aurait couverts tous d'un seul justaucorps. 12
         Il vient à la forêt. Nous lui donnons alors 12
         La vieille meute ; et moi, je prends en diligence 12
         Mon cheval alezan. Tu l'as vu ?
ÉRASTE
520 Non, je pense.
DORANTE
         Comment ? C'est un cheval aussi bon qu'il est beau, 12
         Et que ces jours passés j'achetai de Gaveau. 12
         Je te laisse à penser si sur cette matière 12
         Il voudrait me tromper, lui qui me considère : 12
525 Aussi je m'en contente ; et jamais, en effet, 12
         Il n'a vendu cheval ni meilleur ni mieux fait : 12
         Une tête de barbe, avec l'étoile nette ; 12
         L'encolure d'un cygne, effilée et bien droite ; 12
         Point d'épaules non plus qu'un lièvre ; court-jointé, 12
530 Et qui fait dans son port voir sa vivacité ; 12
         Des pieds, morbleu ! Des pieds ! Le rein double (à vrai dire, 12
         J'ai trouvé le moyen, moi seul, de le réduire ; 12
         Et sur lui, quoique aux yeux il montrât beau semblant, 12
         Petit-Jean de Gaveau ne montait qu'en tremblant), 12
535 Une croupe en largeur à nulle autre pareille, 12
         Et des gigots, Dieu sait ! Bref, c'est une merveille ; 12
         Et j'en ai refusé cent pistoles, crois-moi, 12
         Au retour d'un cheval amené pour le roi. 12
         Je monte donc dessus, et ma joie était pleine 12
540 De voir filer de loin les coupeurs dans la plaine ; 12
         Je pousse, et je me trouve en un fort à l'écart. 12
         À la queue de nos chiens, moi seul avec Drécar. 12
         Une heure là dedans notre cerf se fait battre. 12
         J'appuie alors mes chiens, et fais le diable à quatre ; 12
545 Enfin jamais chasseur ne se vit plus joyeux. 12
         Je le relance seul, et tout allait des mieux, 12
         Lorsque d'un jeune cerf s'accompagne le nôtre : 12
         Une part de mes chiens se sépare de l'autre, 12
         Et je les vois, marquis, comme tu peux penser, 12
550 Chasser tous avec crainte, et Finaut balancer. 12
         Il se rabat soudain, dont j'eus l'âme ravie ; 12
         Il empaume la voie ; et moi, je sonne et crie : 12
         À Finaut ! À Finaut ! J'en revois à plaisir 12
         Sur une taupinière, et résonne à loisir. 12
555 Quelques chiens revenaient à moi, quand pour disgrâce 12
         Le jeune cerf, marquis, à mon campagnard passe. 12
         Mon étourdi se met à sonner comme il faut, 12
         Et crie à pleine voix Tayaut ! Tayaut ! Tayaut ! 12
         Mes chiens me quittent tous, et vont à ma pécore ; 12
560 J'y pousse, et j'en revois dans le chemin encore ; 12
         Mais à terre, mon cher, je n'eus pas jeté l'œil, 12
         Que je connus le change et sentis un grand deuil. 12
         J'ai beau lui faire voir toutes les différences 12
         Des pinces de mon cerf et de ses connaissances, 12
565 Il me soutient toujours, en chasseur ignorant, 12
         Que c'est le cerf de meute ; et par ce différend 12
         Il donne temps aux chiens d'aller loin. J'en enrage, 12
         Et pestant de bon cœur contre le personnage, 12
         Je pousse mon cheval et par haut et par bas, 12
570 Qui pliait des gaulis aussi gros que les bras : 12
         Je ramène les chiens à ma première voie, 12
         Qui vont, en me donnant une excessive joie, 12
         Requérir notre cerf, comme s'ils l'eussent vu. 12
         Ils le relancent ; mais ce coup est-il prévu ? 12
575 À te dire le vrai, cher marquis, il m'assomme : 12
         Notre cerf relancé va passer à notre homme, 12
         Qui croyant faire un trait de chasseur fort vanté, 12
         D'un pistolet d'arçon qu'il avait apporté 12
         Lui donne justement au milieu de la tête, 12
580 Et de fort loin me crie : Ah ! J'ai mis bas la bête ! 12
         A-t-on jamais parlé de pistolets, bon Dieu ! 12
         Pour courre un cerf ? Pour moi, venant dessus le lieu, 12
         J'ai trouvé l'action tellement hors d'usage, 12
         Que j'ai donné des deux à mon cheval, de rage, 12
585 Et m'en suis revenu chez moi toujours courant, 12
         Sans vouloir dire un mot à ce sot ignorant. 12
ÉRASTE
         Tu ne pouvais mieux faire, et ta prudence est rare ; 12
         C'est ainsi des fâcheux qu'il faut qu'on se sépare. 12
         Adieu.
DORANTE
         Quand tu voudras, nous irons quelque part,
590 Où nous ne craindrons point de chasseur campagnard. 12
ÉRASTE, seul
         Fort bien. Je crois qu'enfin je perdrai patience. 12
         Cherchons à m'excuser avecque diligence. 12
BALLET DU SECOND ACTE
Première entrée.
Des loueurs de boule l'arrêtent pour mesure un coup, dont ils font une dispute. Il se défait d'eux avec peine, et leur laisse danser un pas, composé de toutes les postures qui sont ordinaires à ce lieu.
Deuxième entrée.
Des petits frondeurs les viennent interrompre qui sont chassés en suite.
Troisième entrée.
Par les savetiers, et des savetières, leurs pères, et autres qui sont aussi chassés à leur tour.
Quatrième entrée.
Par un jardinier qui danse seul, et se retire pour faire place au troisième acte.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
ÉRASTE
         Il est vrai, d'un côté, mes soins ont réussi, 12
         Cet adorable objet enfin s'est adouci ; 12
595 Mais, d'un autre, on m'accable, et les astres sévères 12
         Ont contre mon amour redoublé leurs colères. 12
         Oui, Damis, son tuteur, mon plus rude fâcheux, 12
         Tout de nouveau s'oppose aux plus doux de mes vœux, 12
         À son aimable nièce a défendu ma vue, 12
600 Et veut d'un autre époux la voir demain pourvue. 12
         Orphise toutefois, malgré son désaveu, 12
         Daigne accorder ce soir une grâce à mon feu ; 12
         Et j'ai fait consentir l'esprit de cette belle 12
         À souffrir qu'en secret je la visse chez elle. 12
605 L'amour aime surtout les secrètes faveurs ; 12
         Dans l'obstacle qu'on force il trouve des douceurs ; 12
         Et le moindre entretien de la beauté qu'on aime, 12
         Lorsqu'il est défendu, devient grâce suprême. 12
         Je vais au rendez-vous : c'en est l'heure à peu près ; 12
610 Puis je veux m'y trouver plutôt avant qu'après. 12
LA MONTAGNE
         Suivrai-je vos pas ?
ÉRASTE
         Non : je craindrais que peut-être
         À quelques yeux suspects tu me fisses connaître. 12
LA MONTAGNE
         Mais …
ÉRASTE
         Je ne le veux pas.
LA MONTAGNE
         Je dois suivre vos lois ;
         Mais au moins si de loin …
ÉRASTE
         Te tairas-tu, vingt fois ?
615 Et ne veux-tu jamais quitter cette méthode 12
         De te rendre à toute heure un valet incommode ? 12
SCÈNE II
CARITIDÈS
         Monsieur, le temps répugne à l'honneur de vous voir : 12
         Le matin est plus propre à rendre un tel devoir ; 12
         Mais de vous rencontrer il n'est pas bien facile, 12
620 Car vous dormez toujours, ou vous êtes en ville : 12
         Au moins, messieurs vos gens me l'assurent ainsi ; 12
         Et j'ai, pour vous trouver, pris l'heure que voici. 12
         Encore est-ce un grand heur dont le destin m'honore, 12
         Car deux moments plus tard, je vous manquais encore. 12
ÉRASTE
625 Monsieur, souhaitez-vous quelque chose de moi ? 12
CARITIDÈS
         Je m'acquitte, monsieur, de ce que je vous dois, 12
         Et vous viens … Excusez l'audace qui m'inspire 12
         Si …
ÉRASTE
         Sans tant de façons, qu'avez-vous à me dire ?
CARITIDÈS
         Comme le rang, l'esprit, la générosité, 12
         Que chacun vante en vous …
ÉRASTE
630 Oui, je suis fort vanté.
         Passons, monsieur.
CARITIDÈS
         Monsieur, c'est une peine extrême
         Lorsqu'il faut à quelqu'un se produire soi-même ; 12
         Et toujours près des grands on doit être introduit 12
         Par des gens qui de nous fassent un peu de bruit, 12
635 Dont la bouche écoutée avecque poids débite 12
         Ce qui peut faire voir notre petit mérite. 12
         Enfin j'aurais voulu que des gens bien instruits 12
         Vous eussent pu, monsieur, dire ce que je suis. 12
ÉRASTE
         Je vois assez, monsieur, ce que vous pouvez être, 12
640 Et votre seul abord le peut faire connaître. 12
CARITIDÈS
         Oui, je suis un savant charmé de vos vertus, 12
         Non pas de ces savants dont le nom n'est qu'en us : 12
         Il n'est rien si commun qu'un nom à la latine ; 12
         Ceux qu'on habille en grec ont bien meilleure mine ; 12
645 Et pour en avoir un qui se termine en es, 12
         Je me fais appeler monsieur Caritidès. 12
ÉRASTE
         Monsieur Caritidès soit. Qu'avez-vous à dire ? 12
CARITIDÈS
         C'est un placet, monsieur, que je voudrais vous lire, 12
         Et que, dans la posture où vous met votre emploi, 12
650 J'ose vous conjurer de présenter au roi. 12
ÉRASTE
         Hé ! Monsieur, vous pouvez le présenter vous-même. 12
CARITIDÈS
         Il est vrai que le roi fait cette grâce extrême ; 12
         Mais par ce même excès de ses rares bontés, 12
         Tant de méchants placets, monsieur, sont présentés, 12
655 Qu'ils étouffent les bons ; et l'espoir où je fonde, 12
         Est qu'on donne le mien quand le prince est sans monde. 12
ÉRASTE
         Eh bien ! Vous le pouvez, et prendre votre temps. 12
CARITIDÈS
         Ah ! Monsieur, les huissiers sont de terribles gens ! 12
         Ils traitent les savants de faquins à nasardes, 12
660 Et je n'en puis venir qu'à la salle des gardes. 12
         Les mauvais traitements qu'il me faut endurer 12
         Pour jamais de la cour me feraient retirer, 12
         Si je n'avais conçu l'espérance certaine 12
         Qu'auprès de notre roi vous serez mon mécène. 12
665 Oui, votre crédit m'est un moyen assuré … 12
ÉRASTE
         Eh bien ! Donnez-moi donc : je le présenterai. 12
CARITIDÈS
         Le voici ; mais au moins oyez-en la lecture. 12
ÉRASTE
         Non …
CARITIDÈS
         C'est pour être instruit : monsieur, je vous conjure.
AU ROI
Sire,
Votre très humble, très obéissant, très fidèle et très savant sujet et serviteur, Caritidès, français de nation, grec de profession, ayant considéré les grands et notables abus qui se commettent aux inscriptions des enseignes des maisons, boutiques, cabarets, jeux de boule, et autres lieux de votre bonne ville de Paris, en ce que certains ignorants compositeurs desdites inscriptions renversent, par une barbare, pernicieuse et détestable orthographe, toute sorte de sens et raison, sans aucun égard d'étymologie, analogie, énergie, ni allégorie quelconque, au grand scandale de la république des lettres, et de la nation française, qui se décrie et déshonore par lesdits abus et fautes grossières envers les étrangers, et notamment envers les Allemands, curieux lecteurs et inspectateurs desdites inscriptions.
ÉRASTE
         Ce placet est fort long, et pourrait bien fâcher … 12
CARITIDÈS
670 Ah ! Monsieur, pas un mot ne s'en peut retrancher. 12
Caritidès continue.
Supplie humblement votre majesté de créer, pour le bien de son état et la gloire de son empire, une charge de contrôleur, intendant, correcteur, réviseur, et restaurateur général desdites inscriptions, et d'icelle honorer le suppliant, tant en considération de son rare et éminent savoir, que des grands et signalés services qu'il a rendus à l'État et à votre majesté en faisant l'anagramme de votre dite majesté en français, latin, grec, hébreu, syriaque, chaldéen, arabe …
ÉRASTE, l'interrompant
         Fort bien. Donnez-le vite, et faites la retraite : 12
         Il sera vu du roi ; c'est une affaire faite. 12
CARITIDÈS
         Hélas ! Monsieur, c'est tout que montrer mon placet. 12
         Si le roi le peut voir, je suis sûr de mon fait ; 12
675 Car comme sa justice en toute chose est grande, 12
         Il ne pourra jamais refuser ma demande. 12
         Au reste, pour porter au ciel votre renom, 12
         Donnez-moi par écrit votre nom et surnom ; 12
         J'en veux faire un poème en forme d'acrostiche 12
680 Dans les deux bouts du vers et dans chaque hémistiche. 12
ÉRASTE
         Oui, vous l'aurez demain, monsieur Caritidès. 12
Seul.
         Ma foi, de tels savants sont des ânes bien faits. 12
         J'aurais dans d'autres temps bien ri de sa sottise. 12
SCÈNE III
ORMIN
         Bien qu'une grande affaire en ce lieu me conduise, 12
685 J'ai voulu qu'il sortît avant que vous parler. 12
ÉRASTE
         Fort bien ; mais dépêchons, car je veux m'en aller. 12
ORMIN
         Je me doute à peu près que l'homme qui vous quitte 12
         Vous a fort ennuyé, monsieur, par sa visite : 12
         C'est un vieux importun, qui n'a pas l'esprit sain, 12
690 Et pour qui j'ai toujours quelque défaite en main. 12
         Au Mail, à Luxembourg et dans les Tuileries, 12
         Il fatigue le monde avec ses rêveries ; 12
         Et des gens comme vous doivent fuir l'entretien 12
         De tous ces savantas qui ne sont bons à rien. 12
695 Pour moi, je ne crains pas que je vous importune, 12
         Puisque je viens, monsieur, faire votre fortune. 12
ÉRASTE, bas, à part
         Voici quelque souffleur, de ces gens qui n'ont rien, 12
         Et vous viennent toujours promettre tant de bien. 12
Haut.
         Vous avez fait, monsieur, cette bénite pierre 12
700 Qui peut seule enrichir tous les rois de la terre ? 12
ORMIN
         La plaisante pensée, hélas ! Où vous voilà ! 12
         Dieu me garde, monsieur, d'être de ces fous-là ! 12
         Je ne me repais point de visions frivoles, 12
         Et je vous porte ici les solides paroles 12
705 D'un avis que pour vous je veux donner au roi, 12
         Et que tout cacheté je conserve sur moi : 12
         Non de ces sots projets, de ces chimères vaines, 12
         Dont les surintendants ont les oreilles pleines ; 12
         Non de ces gueux d'avis, dont les prétentions 12
710 Ne parlent que de vingt ou trente millions ; 12
         Mais un qui, tous les ans, à si peu qu'on le monte, 12
         En peut donner au roi quatre cents de bon conte, 12
         Avec facilité, sans risque, ni soupçon, 12
         Et sans fouler le peuple en aucune façon : 12
715 Enfin c'est un avis d'un gain inconcevable, 12
         Et que du premier mot on trouvera faisable. 12
         Oui, pourvu que par vous je puisse être poussé … 12
ÉRASTE
         Soit, nous en parlerons. Je suis un peu pressé. 12
ORMIN
         Si vous me promettiez de garder le silence, 12
720 Je vous découvrirais cet avis d'importance. 12
ÉRASTE
         Non, non, je ne veux point savoir votre secret. 12
ORMIN
         Monsieur, pour le trahir, je vous crois trop discret, 12
         Et veux, avec franchise, en deux mots vous l'apprendre. 12
         Il faut voir si quelqu'un ne peut point nous entendre. 12
Après avoir regardé si personne ne l'écoute, il s'approche de l'oreille d'Éraste.
725 Cet avis merveilleux, dont je suis l'inventeur, 12
         Est que …
ÉRASTE
         D'un peu plus loin, et pour cause, Monsieur.
ORMIN
         Vous voyez le grand gain, sans qu'il faille le dire, 12
         Que de ces ports de mer le roi tous les ans tire. 12
         Or l'avis, dont encor nul ne s'est avisé, 12
730 Est qu'il faut de la France, et c'est un coup aisé, 12
         En fameux ports de mer mettre toutes les côtes. 12
         Ce serait pour monter à des sommes très hautes, 12
         Et si …
ÉRASTE
         L'avis est bon, et plaira fort au roi.
         Adieu : nous nous verrons.
ORMIN
         Au moins, appuyez-moi
735 Pour en avoir ouvert les premières paroles. 12
ÉRASTE
         Oui, oui.
ORMIN
         Si vous vouliez me prêter deux pistoles,
         Que vous reprendriez sur le droit de l'avis, 12
         Monsieur …
ÉRASTE, donne deux louis à Ormin
         Oui, volontiers.
Seul.
         Plût à Dieu qu'à ce prix
         De tous les importuns je pusse me voir quitte ! 12
740 Voyez quel contretemps prend ici leur visite ! 12
         Je pense qu'à la fin je pourrai bien sortir. 12
         Viendra-t-il point quelqu'un encor me divertir ? 12
SCÈNE IV
FILINTE
         Marquis, je viens d'apprendre une étrange nouvelle. 12
ÉRASTE
         Quoi ?
FILINTE
         Qu'un homme tantôt t'a fait une querelle.
ÉRASTE
         À moi ?
FILINTE
745 Que te sert-il de le dissimuler ?
         Je sais de bonne part qu'on t'a fait appeler ; 12
         Et comme ton ami, quoi qu'il en réussisse, 12
         Je te viens contre tous faire offre de service. 12
ÉRASTE
         Je te suis obligé ; mais crois que tu me fais … 12
FILINTE
750 Tu ne l'avoueras pas ; mais tu sors sans valets. 12
         Demeure dans la ville, ou gagne la campagne, 12
         Tu n'iras nulle part que je ne t'accompagne. 12
ÉRASTE
         Ah ! J'enrage !
FILINTE
         À quoi bon de te cacher de moi ?
ÉRASTE
         Je te jure, marquis, qu'on s'est moqué de toi. 12
FILINTE
         En vain tu t'en défends.
ÉRASTE
755 Que le ciel me foudroie,
         Si d'aucun démêlé … !
FILINTE
         Tu penses qu'on te croie ?
ÉRASTE
         Eh ! Mon Dieu, je te dis, et ne déguise point, 12
         Que …
FILINTE
         Ne me crois pas dupe, et crédule à ce point.
ÉRASTE
         Veux-tu m'obliger ?
FILINTE
         Non.
ÉRASTE
         Laisse-moi, je te prie.
FILINTE
         Point d'affaire, marquis.
ÉRASTE
760 Une galanterie
         En certain lieu ce soir …
FILINTE
         Je ne te quitte pas ;
         En quel lieu que ce soit, je veux suivre tes pas. 12
ÉRASTE
         Parbleu ! Puisque tu veux que j'aie une querelle. 12
         Je consens à l'avoir pour contenter ton zèle : 12
765 Ce sera contre toi, qui me fais enrager, 12
         Et dont je ne me puis par douceur dégager. 12
FILINTE
         C'est fort mal d'un ami recevoir le service ; 12
         Mais puisque je vous rends un si mauvais office, 12
         Adieu : videz sans moi tout ce que vous aurez. 12
ÉRASTE
770 Vous serez mon ami quand vous me quitterez. 12
Seul.
         Mais voyez quels malheurs suivent ma destinée ! 12
         Ils m'auront fait passer l'heure qu'on m'a donnée. 12
SCÈNE V
DAMIS, à part
         Quoi ? Malgré moi le traître espère l'obtenir ? 12
         Ah ! Mon juste courroux le saura prévenir. 12
ÉRASTE, à part
775 J'entrevois là quelqu'un sur la porte d'Orphise. 12
         Quoi ? Toujours quelque obstacle aux feux qu'elle autorise ! 12
DAMIS, à L'Épine
         Oui, j'ai su que ma nièce, en dépit de mes soins, 12
         Doit voir ce soir chez elle Éraste sans témoins. 12
LA RIVIÈRE, à ses compagnons
         Qu'entends-je à ces gens-là dire de notre maître ? 12
780 Approchons doucement, sans nous faire connaître. 12
DAMIS, à L'Épine
         Mais avant qu'il ait lieu d'achever son dessein, 12
         Il faut de mille coups percer son traître sein. 12
         Va-t'en faire venir ceux que je viens de dire, 12
         Pour les mettre en embûche aux lieux que je désire, 12
785 Afin qu'au nom d'Éraste on soit prêt à venger 12
         Mon honneur, que ses feux ont l'orgueil d'outrager, 12
         À rompre un rendez-vous qui dans ce lieu l'appelle, 12
         Et noyer dans son sang sa flamme criminelle. 12
LA RIVIÈRE, attaquant Damis avec ses compagnons
         Avant qu'à tes fureurs on puisse l'immoler, 12
790 Traître, tu trouveras en nous à qui parler. 12
ÉRASTE
         Bien qu'il m'ait voulu perdre, un point d'honneur me presse 12
         De secourir ici l'oncle de ma maîtresse. 12
À Damis.
         Je suis à vous, monsieur.
Il met l'épée à la main contre La Rivière et ses compagnons, qu'il met en fuite.
DAMIS, après leur fuite
         Ô ciel ! Par quel secours
         D'un trépas assuré vois-je sauver mes jours ? 12
795 À qui suis-je obligé d'un si rare service ? 12
ÉRASTE, revenant
         Je n'ai fait, vous servant, qu'un acte de justice. 12
DAMIS
         Ciel ! Puis-je à mon oreille ajouter quelque foi ? 12
         Est-ce la main d'Éraste … ?
ÉRASTE
         Oui, oui, Monsieur, c'est moi,
         Trop heureux que ma main vous ait tiré de peine, 12
800 Trop malheureux d'avoir mérité votre haine. 12
DAMIS
         Quoi ? Celui dont j'avais résolu le trépas 12
         Est celui qui pour moi vient d'employer son bras ? 12
         Ah ! C'en est trop : mon cœur est contraint de se rendre ; 12
         Et quoi que votre amour ce soir ait pu prétendre, 12
805 Ce trait si surprenant de générosité 12
         Doit étouffer en moi toute animosité. 12
         Je rougis de ma faute, et blâme mon caprice. 12
         Ma haine trop longtemps vous a fait injustice ; 12
         Et pour la condamner par un éclat fameux, 12
810 Je vous joins dès ce soir à l'objet de vos vœux. 12
SCÈNE VI
ORPHISE, venant avec un flambeau d'argent à la main
         Monsieur, quelle aventure a d'un trouble effroyable … ? 12
DAMIS
         Ma nièce, elle n'a rien que de très agréable, 12
         Puisque après tant de vœux que j'ai blâmés en vous, 12
         C'est elle qui vous donne Éraste pour époux. 12
815 Son bras a repoussé le trépas que j'évite, 12
         Et je veux envers lui que votre main m'acquitte. 12
ORPHISE
         Si c'est pour lui payer ce que vous lui devez, 12
         J'y consens, devant tout aux jours qu'il a sauvés. 12
ÉRASTE
         Mon cœur est si surpris d'une telle merveille, 12
820 Qu'en ce ravissement je doute si je veille. 12
DAMIS
         Célébrons l'heureux sort dont vous allez jouir, 12
         Et que nos violons viennent nous réjouir. 12
On frappe à la porte de Damis.
ÉRASTE
         Qui frappe là si fort ?
L'ÉPINE
         Monsieur, ce sont des masques,
         Qui portent des crin-crins et des tambours de Basques. 12
Les masques entrent, qui occupent toute la place.
ÉRASTE
825 Quoi ? Toujours des fâcheux ! Holà ! Suisses, ici ! 12
         Qu'on me fasse sortir ces gredins que voici. 12
BALLET DU TROISIÈME ACTE
Première Entrée.
Des suisses avec des hallebardes chassent tous les masque fâcheux, et se retirent ensuite pour laisser danser.
Seconde Entrée.
Quatre bergers et une bergère ferment le divertissement.
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CRISCO - Université de Caen Normandie