MOL6/MOL6
1660
SGANARELLE
ou
LE COCU IMAGINAIRE
Comédie
ACTEURS
GORGIBUS
bourgeois de Paris
CÉLIE
sa fille
LÉLIE
amant de Célie
GROS-RENÉ
valet de Lélie
SGANARELLE
bourgeois de Paris et cocu imaginaire
SA FEMME
VILLEBREQUIN
père de Valère
LA SUIVANTE
UN PARENT
SCÈNE PREMIÈRE
CÉLIE, sortant toute éplorée, et son père la suivant
         Ah ! N'espérez jamais que mon cœur y consente. 12
GORGIBUS
         Que marmottez-vous là, petite impertinente ? 12
         Vous prétendez choquer ce que j'ai résolu ? 12
         Je n'aurai pas sur vous un pouvoir absolu ? 12
5 Et par sottes raisons votre jeune cervelle 12
         Voudrait régler ici la raison paternelle ? 12
         Qui de nous deux à l'autre a droit de faire loi ? 12
         À votre avis, qui mieux, ou de vous ou de moi, 12
         Ô sotte, peut juger ce qui vous est utile ? 12
10 Par la corbleu ! Gardez d'échauffer trop ma bile : 12
         Vous pourriez éprouver, sans beaucoup de longueur, 12
         Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur. 12
         Votre plus court sera, madame la mutine, 12
         D'accepter sans façons l'époux qu'on vous destine. 12
15 J'ignore, dites-vous, de quelle humeur il est, 12
         Et dois auparavant consulter s'il vous plaît. 12
         Informé du grand bien qui lui tombe en partage, 12
         Dois-je prendre le soin d'en savoir davantage ? 12
         Et cet époux, ayant vingt mille bons ducats, 12
20 Pour être aimé de vous, doit-il manquer d'appas ? 12
         Allez, tel qu'il puisse être, avecque cette somme 12
         Je vous suis caution qu'il est très honnête homme. 12
CÉLIE
         Hélas !
GORGIBUS
         Eh bien, Hélas ! que veut dire ceci ?
         Voyez le bel hélas ! Qu'elle nous donne ici ! 12
25 Hé ! Que si la colère une fois me transporte, 12
         Je vous ferai chanter hélas ! De belle sorte ! 12
         Voilà, voilà le fruit de ces empressements 12
         Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos romans : 12
         De quolibets d'amour votre tête est remplie, 12
30 Et vous parlez de Dieu bien moins que de Clélie. 12
         Jetez-moi dans le feu tous ces méchants écrits, 12
         Qui gâtent tous les jours tant de jeunes esprits. 12
         Lisez-moi comme il faut, au lieu de ces sornettes, 12
         Les quatrains de Pybrac, et les doctes tablettes 12
35 Du conseiller Matthieu, ouvrage de valeur, 12
         Et plein de beaux dictons à réciter par cœur. 12
         La guide des pécheurs est encore un bon livre : 12
         C'est là qu'en peu de temps on apprend à bien vivre ; 12
         Et si vous n'aviez lu que ces moralités, 12
40 Vous sauriez un peu mieux suivre mes volontés. 12
CÉLIE
         Quoi ? Vous prétendez donc, mon père, que j'oublie 12
         La constante amitié que je dois à Lélie ? 12
         J'aurais tort si, sans vous, je disposais de moi ; 12
         Mais vous-même à ses vœux engageâtes ma foi. 12
GORGIBUS
45 Lui fût-elle engagée encore davantage, 12
         Un autre est survenu dont le bien l'en dégage. 12
         Lélie est fort bien fait ; mais apprends qu'il n'est rien 12
         Qui ne doive céder au soin d'avoir du bien ; 12
         Que l'or donne aux plus laids certain charme pour plaire, 12
50 Et que sans lui le reste est une triste affaire. 12
         Valère, je crois bien, n'est pas de toi chéri ; 12
         Mais, s'il ne l'est amant, il le sera mari. 12
         Plus que l'on ne le croit ce nom d'époux engage, 12
         Et l'amour est souvent un fruit du mariage. 12
55 Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner 12
         Où de droit absolu j'ai pouvoir d'ordonner ? 12
         Trêve donc, je vous prie, à vos impertinences ; 12
         Que je n'entende plus vos sottes doléances. 12
         Ce gendre doit venir vous visiter ce soir : 12
60 Manquez un peu, manquez à le bien recevoir ! 12
         Si je ne vous lui vois faire fort bon visage, 12
         Je vous … Je ne veux pas en dire davantage. 12
SCÈNE II
LA SUIVANTE
         Quoi ? Refuser, madame, avec cette rigueur, 12
         Ce que tant d'autres gens voudraient de tout leur cœur ! 12
65 À des offres d'hymen répondre par des larmes, 12
         Et tarder tant à dire un oui si plein de charmes ! 12
         Hélas ! Que ne veut-on aussi me marier ? 12
         Ce ne serait pas moi qui se ferait prier ; 12
         Et loin qu'un pareil oui me donnât de la peine, 12
70 Croyez que j'en dirais bien vite une douzaine. 12
         Le précepteur qui fait répéter la leçon 12
         À votre jeune frère a fort bonne raison 12
         Lorsque, nous discourant des choses de la terre, 12
         Il dit que la femelle est ainsi que le lierre, 12
75 Qui croît beau tant qu'à l'arbre il se tient bien serré, 12
         Et ne profite point s'il en est séparé. 12
         Il n'est rien de plus vrai, ma très chère maîtresse, 12
         Et je l'éprouve en moi, chétive pécheresse. 12
         Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin ! 12
80 Mais j'avais, lui vivant, le teint d'un chérubin, 12
         L'embonpoint merveilleux, l'œil gai, l'âme contente ; 12
         Et je suis maintenant ma commère dolente. 12
         Pendant cet heureux temps, passé comme un éclair, 12
         Je me couchais sans feu dans le fort de l'hiver ; 12
85 Sécher même les draps me semblait ridicule : 12
         Et je tremble à présent dedans la canicule. 12
         Enfin il n'est rien tel, madame, croyez-moi, 12
         Que d'avoir un mari la nuit auprès de soi ; 12
         Ne fût-ce que pour l'heur d'avoir qui vous salue 12
90 D'un Dieu vous soit en aide ! alors qu'on éternue. 12
CÉLIE
         Peux-tu me conseiller de commettre un forfait, 12
         D'abandonner Lélie, et prendre ce mal-fait ? 12
LA SUIVANTE
         Votre Lélie aussi n'est, ma foi, qu'une bête, 12
         Puisque si hors de temps son voyage l'arrête ; 12
95 Et la grande longueur de son éloignement 12
         Me le fait soupçonner de quelque changement. 12
CÉLIE, lui montrant le portrait de Lélie
         Ah ! Ne m'accable point par ce triste présage. 12
         Vois attentivement les traits de ce visage : 12
         Ils jurent à mon cœur d'éternelles ardeurs ; 12
100 Je veux croire, après tout, qu'ils ne sont pas menteurs, 12
         Et comme c'est celui que l'art y représente, 12
         Il conserve à mes feux une amitié constante. 12
LA SUIVANTE
         Il est vrai que ces traits marquent un digne amant, 12
         Et que vous avez lieu de l'aimer tendrement. 12
CÉLIE
         Et cependant il faut … Ah ! Soutiens-moi.
Laissant tomber le portrait de Lélie.
LA SUIVANTE
105 Madame,
         D'où vous pourrait venir … ? Ah ! Bons dieux ! Elle pâme. 12
         Hé vite, holà quelqu'un !
SCÈNE III
SGANARELLE
         Qu'est-ce donc ? Me voilà.
LA SUIVANTE
         Ma maîtresse se meurt.
SGANARELLE
         Quoi ? Ce n'est que cela ?
         Je croyais tout perdu, de crier de la sorte. 12
110 Mais approchons pourtant. Madame, êtes-vous morte ? 12
         Hays ! Elle ne dit mot.
LA SUIVANTE
         Je vais faire venir
         Quelqu'un pour l'emporter : veuillez la soutenir. 12
SCÈNE IV
SGANARELLE, en lui passant la main sur le sein
         Elle est froide partout et je ne sais qu'en dire. 12
         Approchons-nous pour voir si sa bouche respire. 12
115 Ma foi, je ne sais pas, mais j'y trouve encor, moi, 12
         Quelque signe de vie.
LA FEMME, regardant par la fenêtre
         Ah ! Qu'est-ce que je vois ?
         Mon mari dans ses bras …! Mais je m'en vais descendre : 12
         Il me trahit sans doute, et je veux le surprendre. 12
SGANARELLE
         Il faut se dépêcher de l'aller secourir. 12
120 Certes, elle aurait tort de se laisser mourir : 12
         Aller en l'autre monde est très grande sottise, 12
         Tant que dans celui-ci l'on peut être de mise. 12
Il l'emporte avec un homme que la suivante amène.
SCÈNE V
La FEMME de Sganarelle, seule
         Il s'est subitement éloigné de ces lieux, 12
         Et sa fuite a trompé mon désir curieux ; 12
125 Mais de sa trahison je ne fais plus de doute, 12
         Et le peu que j'ai vu me la découvre toute. 12
         Je ne m'étonne plus de l'étrange froideur 12
         Dont je le vois répondre à ma pudique ardeur : 12
         Il réserve, l'ingrat, ses caresses à d'autres, 12
130 Et nourrit leurs plaisirs par le jeûne des nôtres. 12
         Voilà de nos maris le procédé commun : 12
         Ce qui leur est permis leur devient importun. 12
         Dans les commencements ce sont toutes merveilles ; 12
         Ils témoignent pour nous des ardeurs non pareilles ; 12
135 Mais les traîtres bientôt se lassent de nos feux, 12
         Et portent autre part ce qu'ils doivent chez eux. 12
         Ah ! Que j'ai de dépit que la loi n'autorise 12
         À changer de mari comme on fait de chemise ! 12
         Cela serait commode ; et j'en sais telle ici 12
140 Qui comme moi, ma foi, le voudrait bien aussi. 12
En ramassant le portrait que Célie avait laissé tomber.
         Mais quel est ce bijou que le sort me présente ? 12
         L'émail en est fort beau, la gravure charmante. 12
         Ouvrons.
SCÈNE VI
SGANARELLE
         On la croyait morte, et ce n'était rien.
         Il n'en faut plus qu'autant : elle se porte bien. 12
         Mais j'aperçois ma femme.
SA FEMME
145 Ô ciel ! C'est mignature,
         Et voilà d'un bel homme une vive peinture. 12
SGANARELLE, à part, et regardant sur l'épaule de sa femme
         Que considère-t-elle avec attention ? 12
         Ce portrait, mon honneur, ne nous dit rien de bon. 12
         D'un fort vilain soupçon je me sens l'âme émue. 12
SA FEMME, sans l'apercevoir, continue
150 Jamais rien de plus beau ne s'offrit à ma vue ; 12
         Le travail plus que l'or s'en doit encor priser. 12
         Hon ! Que cela sent bon !
SGANARELLE, à part
         Quoi ? Peste ! Le baiser !
         Ah ! J'en tiens.
SA FEMME poursuit
         Avouons qu'on doit être ravie
         Quand d'un homme ainsi fait on se peut voir servie, 12
155 Et que s'il en contait avec attention, 12
         Le penchant serait grand à la tentation. 12
         Ah ! Que n'ai-je un mari d'une aussi bonne mine, 12
         Au lieu de mon pelé, de mon rustre … !
SGANARELLE, lui arrachant le portrait
         Ah ! Mâtine !
         Nous vous y surprenons en faute contre nous, 12
160 Et diffamant l'honneur de votre cher époux. 12
         Donc, à votre calcul, ô ma trop digne femme, 12
         Monsieur, tout bien compté, ne vaut pas bien madame ? 12
         Et, de par Belzébut, qui vous puisse emporter ! 12
         Quel plus rare parti pourriez-vous souhaiter ? 12
165 Peut-on trouver en moi quelque chose à redire ? 12
         Cette taille, ce port que tout le monde admire, 12
         Ce visage si propre à donner de l'amour, 12
         Pour qui mille beautés soupirent nuit et jour ; 12
         Bref, en tout et partout, ma personne charmante 12
170 N'est donc pas un morceau dont vous soyez contente ? 12
         Et pour rassasier votre appétit gourmand, 12
         Il faut à son mari le ragoût d'un galant ? 12
SA FEMME
         J'entends à demi-mot où va la raillerie. 12
         Tu crois par ce moyen …
SGANARELLE
         À d'autres, je vous prie !
175 La chose est avérée, et je tiens dans mes mains 12
         Un bon certificat du mal dont je me plains. 12
SA FEMME
         Mon courroux n'a déjà que trop de violence, 12
         Sans le charger encor d'une nouvelle offense. 12
         Écoute, ne crois pas retenir mon bijou, 12
         Et songe un peu …
SGANARELLE
180 Je songe à te rompre le cou.
         Que ne puis-je, aussi bien que je tiens la copie, 12
         Tenir l'original !
SA FEMME
         Pourquoi ?
SGANARELLE
         Pour rien, mamie :
         Doux objet de mes vœux, j'ai grand tort de crier, 12
         Et mon front de vos dons vous doit remercier. 12
Regardant le portrait de Lélie.
185 Le voilà, le beau-fils, le mignon de couchette, 12
         Le malheureux tison de ta flamme secrète, 12
         Le drôle avec lequel … !
SA FEMME
         Avec lequel … ? Poursuis.
SGANARELLE
         Avec lequel, te dis-je, … Et j'en crève d'ennuis. 12
SA FEMME
         Que me veut donc par là conter ce maître ivrogne ? 12
SGANARELLE
190 Tu ne m'entends que trop, madame la carogne. 12
         Sganarelle est un nom qu'on ne me dira plus, 12
         Et l'on va m'appeler seigneur Corneillius. 12
         J'en suis pour mon honneur ; mais à toi qui me l'ôtes, 12
         Je t'en ferai du moins pour un bras ou deux côtes. 12
SA FEMME
195 Et tu m'oses tenir de semblables discours ? 12
SGANARELLE
         Et tu m'oses jouer de ces diables de tours ? 12
SA FEMME
         Et quels diables de tours ? Parle donc sans rien feindre. 12
SGANARELLE
         Ah ! Cela ne vaut pas la peine de se plaindre ! 12
         D'un panache de cerf sur le front me pourvoir, 12
200 Hélas ! Voilà vraiment un beau venez-y-voir ! 12
SA FEMME
         Donc, après m'avoir fait la plus sensible offense 12
         Qui puisse d'une femme exciter la vengeance, 12
         Tu prends d'un feint courroux le vain amusement 12
         Pour prévenir l'effet de mon ressentiment ? 12
205 D'un pareil procédé l'insolence est nouvelle : 12
         Celui qui fait l'offense est celui qui querelle. 12
SGANARELLE
         Eh ! La bonne effrontée ! À voir ce fier maintien, 12
         Ne la croirait-on pas une femme de bien ? 12
SA FEMME
         Va, poursuis ton chemin, cajole tes maîtresses, 12
210 Adresse-leur tes vœux, et fais-leur des caresses ; 12
         Mais rends-moi mon portrait sans te jouer de moi. 12
Elle lui arrache le portrait et s'enfuit.
SGANARELLE, courant après elle
         Oui, tu crois m'échapper : je l'aurai malgré toi. 12
SCÈNE VII
GROS-RENÉ
         Enfin, nous y voici. Mais, monsieur, si je l'ose, 12
         Je voudrais vous prier de me dire une chose. 12
LÉLIE
         Hé bien ! Parle.
GROS-RENÉ
215 Avez-vous le diable dans le corps
         Pour ne pas succomber à de pareils efforts ? 12
         Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites, 12
         Nous sommes à piquer de chiennes de mazettes, 12
         De qui le train maudit nous a tant secoués, 12
220 Que je m'en sens pour moi tous les membres roués ; 12
         Sans préjudice encor d'un accident bien pire, 12
         Qui m'afflige un endroit que je ne veux pas dire : 12
         Cependant, arrivé, vous sortez bien et beau, 12
         Sans prendre de repos, ni manger un morceau. 12
LÉLIE
225 Ce grand empressement n'est point digne de blâme : 12
         De l'hymen de Célie on alarme mon âme ; 12
         Tu sais que je l'adore ; et je veux être instruit, 12
         Avant tout autre soin, de ce funeste bruit. 12
GROS-RENÉ
         Oui ; mais un bon repas vous serait nécessaire, 12
230 Pour s'aller éclaircir, monsieur, de cette affaire ; 12
         Et votre cœur, sans doute, en deviendrait plus fort 12
         Pour pouvoir résister aux attaques du sort. 12
         J'en juge par moi-même ; et la moindre disgrâce, 12
         Lorsque je suis à jeun, me saisit, me terrasse ; 12
235 Mais quand j'ai bien mangé, mon âme est ferme à tout, 12
         Et les plus grands revers n'en viendraient pas à bout. 12
         Croyez-moi, bourrez-vous, et sans réserve aucune, 12
         Contre les coups que peut vous porter la fortune ; 12
         Et, pour fermer chez vous l'entrée à la douleur, 12
240 De vingt verres de vin entourez votre cœur. 12
LÉLIE
         Je ne saurais manger.
GROS-RENÉ, à part ce demi-vers
         Si fait bien moi, je meure.
         Votre dîner pourtant serait prêt tout à l'heure. 12
LÉLIE
         Tais-toi, je te l'ordonne.
GROS-RENÉ
         Ah ! Quel ordre inhumain !
LÉLIE
         J'ai de l'inquiétude, et non pas de la faim. 12
GROS-RENÉ
245 Et moi, j'ai de la faim, et de l'inquiétude 12
         De voir qu'un sot amour fait toute votre étude. 12
LÉLIE
         Laisse-moi m'informer de l'objet de mes vœux, 12
         Et, sans m'importuner, va manger si tu veux. 12
GROS-RENÉ
         Je ne réplique point à ce qu'un maître ordonne. 12
SCÈNE VIII
LÉLIE, seul
250 Non, non, à trop de peur mon âme s'abandonne : 12
         Le père m'a promis, et la fille a fait voir 12
         Des preuves d'un amour qui soutient mon espoir. 12
SCÈNE IX
SGANARELLE
         Nous l'avons, et je puis voir à l'aise la trogne 12
         Du malheureux pendard qui cause ma vergogne. 12
         Il ne m'est point connu.
LÉLIE, à part
255 Dieu ! Qu'aperçois-je ici ?
         Et si c'est mon portrait, que dois-je croire aussi ? 12
SGANARELLE, continue
         Ah ! Pauvre Sganarelle ! à quelle destinée 12
         Ta réputation est-elle condamnée ! 12
Apercevant Lélie qui le regarde, il se retourne d'un autre côté.
         Faut …
LÉLIE, à part
         Ce gage ne peut, sans alarmer ma foi,
260 Être sorti des mains qui le tenaient de moi. 12
SGANARELLE
         Faut-il que désormais à deux doigts l'on te montre, 12
         Qu'on te mette en chansons, et qu'en toute rencontre 12
         On te rejette au nez le scandaleux affront 12
         Qu'une femme mal née imprime sur ton front ? 12
LÉLIE, à part
         Me trompé-je ?
SGANARELLE
265 Ah ! Truande, as-tu bien le courage
         De m'avoir fait cocu dans la fleur de mon âge ? 12
         Et femme d'un mari qui peut passer pour beau, 12
         Faut-il qu'un marmouset, un maudit étourneau … ? 12
LÉLIE, à part, et regardant encore son portrait
         Je ne m'abuse point : c'est mon portrait lui-même. 12
SGANARELLE lui retourne le dos
         Cet homme est curieux.
LÉLIE, à part
270 Ma surprise est extrême.
SGANARELLE
         À qui donc en a-t-il ?
LÉLIE, à part
         Je le veux accoster.
Haut.
         Puis-je … ? Hé ! De grâce, un mot.
SGANARELLE le fuit encore
         Que me veut-il conter ?
LÉLIE
         Puis-je obtenir de vous de savoir l'aventure 12
         Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture ? 12
SGANARELLE, à part, et examinant le portrait qu'il tient et Lélie
275 D'où lui vient ce désir ? Mais je m'avise ici … 12
         Ah ! Ma foi, me voilà de son trouble éclairci ! 12
         Sa surprise à présent n'étonne plus mon âme : 12
         C'est mon homme, ou plutôt c'est celui de ma femme. 12
LÉLIE
         Retirez-moi de peine, et dites d'où vous vient … 12
SGANARELLE
280 Nous savons, Dieu merci, le souci qui vous tient. 12
         Ce portrait qui vous fâche est votre ressemblance ; 12
         Il était en des mains de votre connaissance ; 12
         Et ce n'est pas un fait qui soit secret pour nous 12
         Que les douces ardeurs de la dame et de vous. 12
285 Je ne sais pas si j'ai, dans sa galanterie, 12
         L'honneur d'être connu de votre seigneurie ; 12
         Mais faites-moi celui de cesser désormais 12
         Un amour qu'un mari peut trouver fort mauvais ; 12
         Et songez que les nœuds du sacré mariage … 12
LÉLIE
290 Quoi ? Celle, dites-vous, dont vous tenez ce gage … ? 12
SGANARELLE
         Est ma femme, et je suis son mari.
LÉLIE
         Son mari ?
SGANARELLE
         Oui, son mari, vous dis-je, et mari très marri ; 12
         Vous en savez la cause, et je m'en vais l'apprendre 12
         Sur l'heure à ses parents.
SCÈNE X
LÉLIE, seul
         Ah ! Que viens-je d'entendre !
295 L'on me l'avait bien dit, et que c'était de tous 12
         L'homme le plus mal fait qu'elle avait pour époux. 12
         Ah ! Quand mille serments de ta bouche infidèle 12
         Ne m'auraient pas promis une flamme éternelle, 12
         Le seul mépris d'un choix si bas et si honteux 12
300 Devait bien soutenir l'intérêt de mes feux, 12
         Ingrate, et quelque bien … Mais ce sensible outrage, 12
         Se mêlant aux travaux d'un assez long voyage, 12
         Me donne tout à coup un choc si violent, 12
         Que mon cœur devient faible, et mon corps chancelant. 12
SCÈNE XI
LA FEMME de SGANARELLE, se tournant vers Lélie
305 Malgré moi mon perfide … Hélas ! Quel mal vous presse ? 12
         Je vous vois prêt, monsieur, à tomber en faiblesse. 12
LÉLIE
         C'est un mal qui m'a pris assez subitement. 12
LA FEMME de SGANARELLE
         Je crains ici pour vous l'évanouissement : 12
         Entrez dans cette salle, en attendant qu'il passe. 12
LÉLIE
310 Pour un moment ou deux j'accepte cette grâce. 12
SCÈNE XII
LE PARENT
         D'un mari sur ce point j'approuve le souci ; 12
         Mais c'est prendre la chèvre un peu bien vite aussi ; 12
         Et tout ce que de vous je viens d'ouïr contre elle 12
         Ne conclut point, parent, qu'elle soit criminelle. 12
315 C'est un point délicat ; et de pareils forfaits, 12
         Sans les bien avérer, ne s'imputent jamais. 12
SGANARELLE
         C'est-à-dire qu'il faut toucher au doigt la chose. 12
LE PARENT
         Le trop de promptitude à l'erreur nous expose. 12
         Qui sait comme en ses mains ce portrait est venu, 12
320 Et si l'homme, après tout, lui peut être connu ? 12
         Informez-vous-en donc ; et si c'est ce qu'on pense, 12
         Nous serons les premiers à punir son offense. 12
SCÈNE XIII
SGANARELLE, seul
         On ne peut pas mieux dire. En effet, il est bon 12
         D'aller tout doucement. Peut-être, sans raison, 12
325 Me suis-je en tête mis ces visions cornues, 12
         Et les sueurs au front m'en sont trop tôt venues. 12
         Par ce portrait enfin dont je suis alarmé 12
         Mon déshonneur n'est pas tout à fait confirmé. 12
         Tâchons donc par nos soins …
SCÈNE XIV
SGANARELLE, poursuit
         Ah ! Que vois-je ? Je meure,
330 Il n'est plus question de portrait à cette heure : 12
         Voici, ma foi, la chose en propre original. 12
LA FEMME de SGANARELLE à Lélie
         C'est par trop vous hâter, monsieur ; et votre mal, 12
         Si vous sortez sitôt, pourra bien vous reprendre. 12
LÉLIE
         Non, non, je vous rends grâce, autant qu'on puisse rendre, 12
335 De l'obligeant secours que vous m'avez prêté. 12
SGANARELLE, à part
         La masque encore après lui fait civilité ! 12
SCÈNE XV
SGANARELLE, à part
         Il m'aperçoit. Voyons ce qu'il me pourra dire. 12
LÉLIE, à part
         Ah ! Mon âme s'émeut, et cet objet m'inspire … 12
         Mais je dois condamner cet injuste transport, 12
340 Et n'imputer mes maux qu'aux rigueurs de mon sort. 12
         Envions seulement le bonheur de sa flamme. 12
Passant auprès de lui et le regardant.
         Oh ! Trop heureux d'avoir une si belle femme ! 12
SCÈNE XVI
SGANARELLE, sans voir Célie
         Ce n'est point s'expliquer en termes ambigus. 12
         Cet étrange propos me rend aussi confus 12
345 Que s'il m'était venu des cornes à la tête. 12
Il se tourne du côté que Lélie s'en vient d'en aller.
         Allez, ce procédé n'est point du tout honnête. 12
CÉLIE, à part
         Quoi ? Lélie a paru tout à l'heure à mes yeux. 12
         Qui pourrait me cacher son retour en ces lieux ? 12
SGANARELLE poursuit
         "Oh ! Trop heureux d'avoir une si belle femme !" 12
350 Malheureux bien plutôt de l'avoir, cette infâme, 12
         Dont le coupable feu, trop bien vérifié, 12
         Sans respect ni demi nous a cocufié ! 12
Célie approche peu à peu de lui, attend que son transport soit fini pour lui parler.
         Mais je le laisse aller après un tel indice, 12
         Et demeure les bras croisés comme un jocrisse ? 12
355 Ah ! Je devais du moins lui jeter son chapeau, 12
         Lui ruer quelque pierre, ou crotter son manteau, 12
         Et sur lui hautement, pour contenter ma rage, 12
         Faire au larron d'honneur crier le voisinage. 12
CÉLIE
         Celui qui maintenant devers vous est venu, 12
360 Et qui vous a parlé, d'où vous est-il connu ? 12
SGANARELLE
         Hélas ! Ce n'est pas moi qui le connaît, madame ; 12
         C'est ma femme.
CÉLIE
         Quel trouble agite ainsi votre âme ?
SGANARELLE
         Ne me condamnez point d'un deuil hors de saison, 12
         Et laissez-moi pousser des soupirs à foison. 12
CÉLIE
365 D'où vous peuvent venir ces douleurs non communes ? 12
SGANARELLE
         Si je suis affligé, ce n'est pas pour des prunes ; 12
         Et je le donnerais à bien d'autres qu'à moi 12
         De se voir sans chagrin au point où je me vois. 12
         Des maris malheureux vous voyez le modèle : 12
370 On dérobe l'honneur au pauvre Sganarelle ; 12
         Mais c'est peu que l'honneur dans mon affliction, 12
         L'on me dérobe encor la réputation. 12
CÉLIE
         Comment ?
SGANARELLE
         Ce damoiseau, parlant par révérence,
         Me fait cocu, madame, avec toute licence ; 12
375 Et j'ai su par mes yeux avérer aujourd'hui 12
         Le commerce secret de ma femme et de lui. 12
CÉLIE
         Celui qui maintenant …
SGANARELLE
         Oui, oui, me déshonore :
         Il adore ma femme, et ma femme l'adore. 12
CÉLIE
         Ah ! J'avais bien jugé que ce secret retour 12
380 Ne pouvait me couvrir que quelque lâche tour ; 12
         Et j'ai tremblé d'abord, en le voyant paraître, 12
         Par un pressentiment de ce qui devait être. 12
SGANARELLE
         Vous prenez ma défense avec trop de bonté. 12
         Tout le monde n'a pas la même charité ; 12
385 Et plusieurs qui tantôt ont appris mon martyre, 12
         Bien loin d'y prendre part, n'en ont rien fait que rire. 12
CÉLIE
         Est-il rien de plus noir que ta lâche action, 12
         Et peut-on lui trouver une punition ? 12
         Dois-tu ne te pas croire indigne de la vie, 12
390 Après t'être souillé de cette perfidie ? 12
         Ô ciel ! Est-il possible ?
SGANARELLE
         Il est trop vrai pour moi.
CÉLIE
         Ah ! Traître ! Scélérat ! âme double et sans foi ! 12
SGANARELLE
         La bonne âme !
CÉLIE
         Non, non, l'enfer n'a point de gêne
         Qui ne soit pour ton crime une trop douce peine. 12
SGANARELLE
         Que voilà bien parler !
CÉLIE
395 Avoir ainsi traité
         Et la même innocence et la même bonté ! 12
SGANARELLE Il soupire haut
         Hay !
CÉLIE
         Un cœur qui jamais n'a fait la moindre chose
         A mérité l'affront où ton mépris l'expose ! 12
SGANARELLE
         Il est vrai.
CÉLIE
         Qui bien loin … Mais c'est trop, et ce cœur
400 Ne saurait y songer sans mourir de douleur. 12
SGANARELLE
         Ne vous fâchez pas tant, ma très chère madame : 12
         Mon mal vous touche trop, et vous me percez l'âme. 12
CÉLIE
         Mais ne t'abuse pas jusqu'à te figurer 12
         Qu'à des plaintes sans fruit j'en veuille demeurer : 12
405 Mon cœur, pour se venger, sait ce qu'il te faut faire, 12
         Et j'y cours de ce pas ; rien ne m'en peut distraire. 12
SCÈNE XVII
SGANARELLE, seul
         Que le ciel la préserve à jamais de danger ! 12
         Voyez quelle bonté de vouloir me venger ! 12
         En effet, son courroux, qu'excite ma disgrâce, 12
410 M'enseigne hautement ce qu'il faut que je fasse ; 12
         Et l'on ne doit jamais souffrir sans dire mot 12
         De semblables affronts, à moins qu'être un vrai sot. 12
         Courons donc le chercher, ce pendard qui m'affronte ; 12
         Montrons notre courage à venger notre honte. 12
415 Vous apprendrez, maroufle, à rire à nos dépens, 12
         Et sans aucun respect faire cocus les gens ! 12
Il se retourne ayant fait trois ou quatre pas.
         Doucement, s'il vous plaît ! Cet homme a bien la mine 12
         D'avoir le sang bouillant et l'âme un peu mutine ; 12
         Il pourrait bien, mettant affront dessus affront, 12
420 Charger de bois mon dos comme il a fait mon front. 12
         Je hais de tout mon cœur les esprits colériques, 12
         Et porte grand amour aux hommes pacifiques ; 12
         Je ne suis point battant, de peur d'être battu, 12
         Et l'humeur débonnaire est ma grande vertu. 12
425 Mais mon honneur me dit que d'une telle offense 12
         Il faut absolument que je prenne vengeance. 12
         Ma foi, laissons-le dire autant qu'il lui plaira : 12
         Au diantre qui pourtant rien du tout en fera ! 12
         Quand j'aurai fait le brave, et qu'un fer, pour ma peine, 12
430 M'aura d'un vilain coup transpercé la bedaine, 12
         Que par la ville ira le bruit de mon trépas, 12
         Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras ? 12
         La bière est un séjour par trop mélancolique, 12
         Et trop malsain pour ceux qui craignent la colique ; 12
435 Et quant à moi, je trouve, ayant tout compassé, 12
         Qu'il vaut mieux être encor cocu que trépassé : 12
         Quel mal cela fait-il ? La jambe en devient-elle 12
         Plus tortue, après tout, et la taille moins belle ? 12
         Peste soit qui premier trouva l'invention 12
440 De s'affliger l'esprit de cette vision, 12
         Et d'attacher l'honneur de l'homme le plus sage 12
         Aux choses que peut faire une femme volage ! 12
         Puisqu'on tient à bon droit tout crime personnel, 12
         Que fait là notre honneur pour être criminel ? 12
445 Des actions d'autrui l'on nous donne le blâme. 12
         Si nos femmes sans nous ont un commerce infâme, 12
         Il faut que tout le mal tombe sur notre dos ! 12
         Elles font la sottise, et nous sommes les sots ! 12
         C'est un vilain abus, et les gens de police 12
450 Nous devraient bien régler une telle injustice. 12
         N'avons-nous pas assez des autres accidents 12
         Qui nous viennent happer en dépit de nos dents ? 12
         Les querelles, procès, faim, soif et maladie, 12
         Troublent-ils pas assez le repos de la vie, 12
455 Sans s'aller, de surcroît, aviser sottement 12
         De se faire un chagrin qui n'a nul fondement ? 12
         Moquons-nous de cela, méprisons les alarmes, 12
         Et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes. 12
         Si ma femme a failli, qu'elle pleure bien fort ; 12
460 Mais pourquoi moi pleurer, puisque je n'ai point tort ? 12
         En tout cas, ce qui peut m'ôter ma fâcherie, 12
         C'est que je ne suis pas seul de ma confrérie : 12
         Voir cajoler sa femme et n'en témoigner rien 12
         Se pratique aujourd'hui par force gens de bien. 12
465 N'allons donc point chercher à faire une querelle 12
         Pour un affront qui n'est que pure bagatelle. 12
         L'on m'appellera sot de ne me venger pas ; 12
         Mais je le serais fort de courir au trépas. 12
Mettant la main sur son estomac.
         Je me sens là pourtant remuer une bile 12
470 Qui veut me conseiller quelque action virile ; 12
         Oui, le courroux me prend ; c'est trop être poltron : 12
         Je veux résolument me venger du larron. 12
         Déjà pour commencer, dans l'ardeur qui m'enflamme, 12
         Je vais dire partout qu'il couche avec ma femme. 12
SCÈNE XVIII
CÉLIE
475 Oui, je veux bien subir une si juste loi : 12
         Mon père, disposez de mes vœux et de moi ; 12
         Faites, quand vous voudrez, signer cet hyménée ; 12
         À suivre mon devoir je suis déterminée ; 12
         Je prétends gourmander mes propres sentiments, 12
480 Et me soumettre en tout à vos commandements. 12
GORGIBUS
         Ah ! Voilà qui me plaît, de parler de la sorte. 12
         Parbleu ! Si grande joie à l'heure me transporte, 12
         Que mes jambes sur l'heure en cabrioleroient, 12
         Si nous n'étions point vus de gens qui s'en riroient. 12
485 Approche-toi de moi, viens çà que je t'embrasse : 12
         Une telle action n'a pas mauvaise grâce ; 12
         Un père, quand il veut, peut sa fille baiser, 12
         Sans que l'on ait sujet de s'en scandaliser. 12
         Va, le contentement de te voir si bien née 12
490 Me fera rajeunir de dix fois une année. 12
SCÈNE XIX
LA SUIVANTE
         Ce changement m'étonne.
CÉLIE
         Et lorsque tu sauras
         Par quel motif j'agis, tu m'en estimeras. 12
LA SUIVANTE
         Cela pourrait bien être.
CÉLIE
         Apprends donc que Lélie
         A pu blesser mon cœur par une perfidie ; 12
         Qu'il était en ces lieux sans …
LA SUIVANTE
495 Mais il vient à nous.
SCÈNE XX
LÉLIE
         Avant que pour jamais je m'éloigne de vous, 12
         Je veux vous reprocher au moins en cette place … 12
CÉLIE
         Quoi ? Me parler encor ? Avez-vous cette audace ? 12
LÉLIE
         Il est vrai qu'elle est grande ; et votre choix est tel, 12
500 Qu'à vous rien reprocher je serais criminel. 12
         Vivez, vivez contente, et bravez ma mémoire, 12
         Avec le digne époux qui vous comble de gloire. 12
CÉLIE
         Oui, traître ! J'y veux vivre ; et mon plus grand désir, 12
         Ce serait que ton cœur en eût du déplaisir. 12
LÉLIE
505 Qui rend donc contre moi ce courroux légitime ? 12
CÉLIE
         Quoi ? Tu fais le surpris et demandes ton crime ? 12
SCÈNE XXI
SGANARELLE entre armé
         Guerre, guerre mortelle à ce larron d'honneur 12
         Qui sans miséricorde a souillé notre honneur ! 12
CÉLIE, à Lélie
         Tourne, tourne les yeux sans me faire répondre. 12
LÉLIE
         Ah ! Je vois …
CÉLIE
510 Cet objet suffit pour te confondre.
LÉLIE
         Mais pour vous obliger bien plutôt à rougir. 12
SGANARELLE
         Ma colère à présent est en état d'agir ; 12
         Dessus ses grands chevaux est monté mon courage ; 12
         Et si je le rencontre, on verra du carnage. 12
515 Oui, j'ai juré sa mort ; rien ne peut l'empêcher : 12
         Où je le trouverai, je le veux dépêcher. 12
         Au beau milieu du cœur il faut que je lui donne … 12
LÉLIE
         À qui donc en veut-on ?
SGANARELLE
         Je n'en veux à personne.
LÉLIE
         Pourquoi ces armes-là ?
SGANARELLE
         C'est un habillement
À part.
520 Que j'ai pris pour la pluie. Ah ! Quel contentement 12
         J'aurais à le tuer ! Prenons-en le courage. 12
LÉLIE
         Hay ?
SGANARELLE, se donnant des coups de poings sur l'estomac
et des soufflets pour s'exciter
         Je ne parle pas.
À part.
         Ah ! Poltron dont j'enrage !
         Lâche ! Vrai cœur de poule !
CÉLIE
         Il t'en doit dire assez,
         Cet objet dont tes yeux nous paraissent blessés. 12
LÉLIE
525 Oui, je connais par là que vous êtes coupable 12
         De l'infidélité la plus inexcusable 12
         Qui jamais d'un amant puisse outrager la foi. 12
SGANARELLE, à part
         Que n'ai-je un peu de cœur !
CÉLIE
         Ah ! Cesse devant moi,
         Traître, de ce discours l'insolence cruelle ! 12
SGANARELLE
530 Sganarelle, tu vois qu'elle prend ta querelle : 12
         Courage, mon enfant, sois un peu vigoureux ; 12
         Là, hardi ! Tâche à faire un effort généreux, 12
         En le tuant tandis qu'il tourne le derrière. 12
LÉLIE, faisant deux ou trois pas sans dessein,
fait retourner Sganarelle qui s'approchait pour le tuer
         Puisqu'un pareil discours émeut votre colère, 12
535 Je dois de votre cœur me montrer satisfait, 12
         Et l'applaudir ici du beau choix qu'il a fait. 12
CÉLIE
         Oui, oui, mon choix est tel qu'on n'y peut rien reprendre. 12
LÉLIE
         Allez, vous faites bien de le vouloir défendre. 12
SGANARELLE
         Sans doute elle fait bien de défendre mes droits. 12
540 Cette action, monsieur, n'est point selon les lois : 12
         J'ai raison de m'en plaindre ; et si je n'étais sage, 12
         On verrait arriver un étrange carnage. 12
LÉLIE
         D'où vous naît cette plainte, et quel chagrin brutal … ? 12
SGANARELLE
         Suffit. Vous savez bien où le bois me fait mal ; 12
545 Mais votre conscience et le soin de votre âme 12
         Vous devraient mettre aux yeux que ma femme est ma femme, 12
         Et vouloir à ma barbe en faire votre bien 12
         Que ce n'est pas du tout agir en bon chrétien. 12
LÉLIE
         Un semblable soupçon est bas et ridicule. 12
550 Allez, dessus ce point n'ayez aucun scrupule : 12
         Je sais qu'elle est à vous ; et, bien loin de brûler … 12
CÉLIE
         Ah ! Qu'ici tu sais bien, traître, dissimuler ! 12
LÉLIE
         Quoi ? Me soupçonnez-vous d'avoir une pensée 12
         De qui son âme ait lieu de se croire offensée ? 12
555 De cette lâcheté voulez-vous me noircir ? 12
CÉLIE
         Parle, parle à lui-même, il pourra t'éclaircir. 12
SGANARELLE
         Vous me défendez mieux que je ne saurais faire, 12
         Et du biais qu'il faut vous prenez cette affaire. 12
SCÈNE XXII
LA FEMME de Sganarelle, à Célie
         Je ne suis point d'humeur à vouloir contre vous 12
560 Faire éclater, madame, un esprit trop jaloux ; 12
         Mais je ne suis point dupe, et vois ce qui se passe. 12
         Il est de certains feux de fort mauvaise grâce ; 12
         Et votre âme devrait prendre un meilleur emploi 12
         Que de séduire un cœur qui doit n'être qu'à moi. 12
CÉLIE
565 La déclaration est assez ingénue. 12
SGANARELLE, à sa femme
         L'on ne demandait pas, carogne, ta venue : 12
         Tu la viens quereller lorsqu'elle me défend, 12
         Et tu trembles de peur qu'on t'ôte ton galant. 12
CÉLIE
         Allez, ne croyez pas que l'on en ait envie. 12
Se tournant vers Lélie.
570 Tu vois si c'est mensonge ; et j'en suis fort ravie. 12
LÉLIE
         Que me veut-on conter ?
LA SUIVANTE
         Ma foi, je ne sais pas
         Quand on verra finir ce galimatias ; 12
         Déjà depuis longtemps je tâche à le comprendre, 12
         Et si plus je l'écoute, et moins je puis l'entendre : 12
575 Je vois bien à la fin que je m'en dois mêler. 12
Allant se mettre entre Lélie et sa maîtresse.
         Répondez-moi par ordre, et me laissez parler. 12
À Lélie.
         Vous, qu'est-ce qu'à son cœur peut reprocher le vôtre ? 12
LÉLIE
         Que l'infidèle a pu me quitter pour un autre ; 12
         Que lorsque, sur le bruit de son hymen fatal, 12
580 J'accours tout transporté d'un amour sans égal, 12
         Dont l'ardeur résistait à se croire oubliée, 12
         Mon abord en ces lieux la trouve mariée. 12
LA SUIVANTE
         Mariée ! à qui donc ?
LÉLIE, montrant Sganarelle
         À lui.
LA SUIVANTE
         Comment, à lui ?
LÉLIE
         Oui-da.
LA SUIVANTE
         Qui vous l'a dit ?
LÉLIE
         C'est lui-même, aujourd'hui.
LA SUIVANTE, à Sganarelle
         Est-il vrai ?
SGANARELLE
585 Moi ? J'ai dit que c'était à ma femme
         Que j'étais marié.
LÉLIE
         Dans un grand trouble d'âme
         Tantôt de mon portrait je vous ai vu saisi. 12
SGANARELLE
         Il est vrai : le voilà.
LÉLIE
         Vous m'avez dit aussi
         Que celle aux mains de qui vous aviez pris ce gage 12
590 Était liée à vous des nœuds du mariage. 12
SGANARELLE Montrant sa femme.
         Sans doute. Et je l'avais de ses mains arraché, 12
         Et n'eusse pas sans lui découvert son péché. 12
La Femme de Sganarelle
         Que me viens-tu conter par ta plainte importune ? 12
         Je l'avais sous mes pieds rencontré par fortune ; 12
595 Et même, quand, après ton injuste courroux, 12
Montrant Lélie.
         J'ai fait, dans sa faiblesse, entrer monsieur chez nous, 12
         Je n'ai pas reconnu les traits de sa peinture. 12
CÉLIE
         C'est moi qui du portrait ai causé l'aventure ; 12
         Et je l'ai laissé choir en cette pâmoison 12
À Sganarelle.
600 Qui m'a fait par vos soins remettre à la maison. 12
LA SUIVANTE
         Vous voyez que sans moi vous y seriez encore, 12
         Et vous aviez besoin de mon peu d'ellébore. 12
SGANARELLE
         Prendrons-nous tout ceci pour de l'argent comptant ? 12
         Mon front l'a, sur mon âme, eu bien chaude pourtant ! 12
SA FEMME
605 Ma crainte toutefois n'est pas trop dissipée ; 12
         Et doux que soit le mal, je crains d'être trompée. 12
SGANARELLE
         Hé ! Mutuellement croyons-nous gens de bien : 12
         Je risque plus du mien que tu ne fais du tien ; 12
         Accepte sans façon le marché qu'on propose. 12
SA FEMME
610 Soit. Mais gare le bois si j'apprends quelque chose ! 12
CÉLIE, à Lélie, après avoir parlé bas ensemble
         Ah ! Dieux ! S'il est ainsi, qu'est-ce donc que j'ai fait ? 12
         Je dois de mon courroux appréhender l'effet : 12
         Oui, vous croyant sans foi, j'ai pris, pour ma vengeance, 12
         Le malheureux secours de mon obéissance ; 12
615 Et depuis un moment mon cœur vient d'accepter 12
         Un hymen que toujours j'eus lieu de rebuter ; 12
         J'ai promis à mon père ; et ce qui me désole … 12
         Mais je le vois venir.
LÉLIE
         Il me tiendra parole.
SCÈNE XXIII
LÉLIE
         Monsieur, vous me voyez en ces lieux de retour 12
620 Brûlant des mêmes feux, et mon ardente amour 12
         Verra, comme je crois, la promesse accomplie 12
         Qui me donna l'espoir de l'hymen de Célie. 12
GORGIBUS
         Monsieur, que je revois en ces lieux de retour 12
         Brûlant des mêmes feux, et dont l'ardente amour 12
625 Verra, que vous croyez, la promesse accomplie 12
         Qui vous donna l'espoir de l'hymen de Célie, 12
         Très humble serviteur à votre seigneurie. 12
LÉLIE
         Quoi ? Monsieur, est-ce ainsi qu'on trahit mon espoir ? 12
GORGIBUS
         Oui, monsieur, c'est ainsi que je fais mon devoir : 12
         Ma fille en suit les lois.
CÉLIE
630 Mon devoir m'intéresse,
         Mon père, à dégager vers lui votre promesse. 12
GORGIBUS
         Est-ce répondre en fille à mes commandements ? 12
         Tu te démens bien tôt de tes bons sentiments ! 12
         Pour Valère tantôt … Mais j'aperçois son père : 12
635 Il vient assurément pour conclure l'affaire. 12
SCÈNE DERNIÈRE
GORGIBUS
         Qui vous amène ici, seigneur Villebrequin ? 12
VILLEBREQUIN
         Un secret important, que j'ai su ce matin, 12
         Qui rompt absolument ma parole donnée. 12
         Mon fils, dont votre fille acceptait l'hyménée, 12
640 Sous des liens cachés trompant les yeux de tous, 12
         Vit, depuis quatre mois, avec Lise en époux ; 12
         Et comme des parents le bien et la naissance 12
         M'ôtent tout le pouvoir d'en casser l'alliance, 12
         Je vous viens …
GORGIBUS
         Brisons là. Si, sans votre congé,
645 Valère votre fils ailleurs s'est engagé, 12
         Je ne vous puis celer que ma fille Célie 12
         Dès longtemps par moi-même est promise à Lélie ; 12
         Et que, riche en vertus, son retour aujourd'hui 12
         M'empêche d'agréer un autre époux que lui. 12
VILLEBREQUIN
         Un tel choix me plaît fort.
LÉLIE
650 Et cette juste envie
         D'un bonheur éternel va couronner ma vie. 12
GORGIBUS
         Allons choisir le jour pour se donner la foi. 12
SGANARELLE
         A-t-on mieux cru jamais être cocu que moi ? 12
         Vous voyez qu'en ce fait la plus forte apparence 12
655 Peut jeter dans l'esprit une fausse créance. 12
         De cet exemple-ci ressouvenez-vous bien ; 12
         Et, quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien. 12
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