MOL7/MOL7
1656
LE DÉPIT AMOUREUX
Comédie
ACTEURS
ÉRASTE
amant de Lucile
ALBERT
père de Lucile
GROS RENÉ
valet d'Eraste
VALÈRE
fils de Polydore
LUCILE
fille d'Albert
MARINETTE
suivante de Lucile
POLYDORE
père de Valère
FROSINE
confidente d'Ascagne
ASCAGNE
fille sous l'habit d'homme
MASCARILLE
valet de Valère
MÉTAPHRASTE
pédant
LA RAPIÈRE
bretteur
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
ÉRASTE
         Veux-tu que je te dise ? Une atteinte secrète 12
         Ne laisse point mon âme en une bonne assiette : 12
         Oui, quoi qu'à mon amour tu puisses repartir, 12
         Il craint d'être la dupe, à ne te point mentir ; 12
5 Qu'en faveur d'un rival ta foi ne se corrompe, 12
         Ou du moins qu'avec moi toi-même on ne te trompe. 12
GROS RENÉ
         Pour moi, me soupçonner de quelque mauvais tour, 12
         Je dirai, n'en déplaise à monsieur votre amour, 12
         Que c'est injustement blesser ma prudhomie 12
10 Et se connaître mal en physionomie. 12
         Les gens de mon minois ne sont point accusés 12
         D'être, grâces à Dieu, ni fourbes, ni rusés. 12
         Cet honneur qu'on nous fait, je ne le démens guères, 12
         Et suis homme fort rond de toutes les manières. 12
15 Pour que l'on me trompât, cela se pourrait bien : 12
         Le doute est mieux fondé ; pourtant je n'en crois rien. 12
         Je ne vois point encore, ou je suis une bête, 12
         Sur quoi vous avez pu prendre martel en tête. 12
         Lucile, à mon avis, vous montre assez d'amour : 12
20 Elle vous voit, vous parle à toute heure du jour ; 12
         Et Valère, après tout, qui cause votre crainte, 12
         Semble n'être à présent souffert que par contrainte. 12
ÉRASTE
         Souvent d'un faux espoir un amant est nourri : 12
         Le mieux reçu toujours n'est pas le plus chéri ; 12
25 Et tout ce que d'ardeur font paroître les femmes 12
         Parfois n'est qu'un beau voile à couvrir d'autres flammes. 12
         Valère enfin, pour être un amant rebuté, 12
         Montre depuis un temps trop de tranquillité ; 12
         Et ce qu'à ces faveurs, dont tu crois l'apparence, 12
30 Il témoigne de joie ou bien d'indifférence 12
         M'empoisonne à tous coups leurs plus charmants appas, 12
         Me donne ce chagrin que tu ne comprends pas, 12
         Tient mon bonheur en doute, et me rend difficile 12
         Une entière croyance aux propos de Lucile. 12
35 Je voudrais, pour trouver un tel destin plus doux, 12
         Y voir entrer un peu de son transport jaloux ; 12
         Et sur ses déplaisirs et son impatience 12
         Mon âme prendrait lors une pleine assurance. 12
         Toi-même penses-tu qu'on puisse, comme il fait, 12
40 Voir chérir un rival d'un esprit satisfait ? 12
         Et si tu n'en crois rien, dis-moi, je t'en conjure, 12
         Si j'ai lieu de rêver dessus cette aventure. 12
GROS RENÉ
         Peut-être que son cœur a changé de désirs, 12
         Connaissant qu'il poussait d'inutiles soupirs. 12
ÉRASTE
45 Lorsque par les rebuts une âme est détachée, 12
         Elle veut fuir l'objet dont elle fut touchée, 12
         Et ne rompt point sa chaîne avec si peu d'éclat, 12
         Qu'elle puisse rester en un paisible état. 12
         De ce qu'on a chéri la fatale présence 12
50 Ne nous laisse jamais dedans l'indifférence ; 12
         Et si de cette vue on n'accroît son dédain, 12
         Notre amour est bien près de nous rentrer au sein ; 12
         Enfin, crois-moi, si bien qu'on éteigne une flamme, 12
         Un peu de jalousie occupe encore une âme, 12
55 Et l'on ne saurait voir, sans en être piqué, 12
         Posséder par un autre un cœur qu'on a manqué. 12
GROS RENÉ
         Pour moi, je ne sais point tant de philosophie : 12
         Ce que voyent mes yeux, franchement je m'y fie, 12
         Et ne suis point de moi si mortel ennemi, 12
60 Que je m'aille affliger sans sujet ni demi. 12
         Pourquoi subtiliser et faire le capable 12
         À chercher des raisons pour être misérable 12
         Sur des soupçons en l'air je m'irais alarmer ! 12
         Laissons venir la fête avant que la chômer. 12
65 Le chagrin me paraît une incommode chose ; 12
         Je n'en prends point pour moi sans bonne et juste cause, 12
         Et mêmes à mes yeux cent sujets d'en avoir 12
         S'offrent le plus souvent, que je ne veux pas voir. 12
         Avec vous en amour je cours même fortune ; 12
70 Celle que vous aurez me doit être commune : 12
         La maîtresse ne peut abuser votre foi, 12
         À moins que la suivante en fasse autant pour moi ; 12
         Mais j'en fuis la pensée avec un soin extrême. 12
         Je veux croire les gens quand on me dit Je t'aime, 12
75 Et ne vais point chercher, pour m'estimer heureux, 12
         Si Mascarille ou non s'arrache les cheveux. 12
         Que tantôt Marinette endure qu'à son aise 12
         Jodelet par plaisir la caresse et la baise, 12
         Et que ce beau rival en rie ainsi qu'un fou, 12
80 À son exemple aussi j'en rirai tout mon soûl, 12
         Et l'on verra qui rit avec meilleure grâce. 12
ÉRASTE
         Voilà de tes discours.
GROS RENÉ
         Mais je la vois qui passe.
SCÈNE II
GROS RENÉ
         Zzzst, Marinette !
MARINETTE
         Oh ! Oh ! Que fais-tu là ?
GROS RENÉ
         Ma foi,
         Demande, nous étions tout à l'heure sur toi. 12
MARINETTE
85 Vous êtes aussi là, Monsieur ! Depuis une heure 12
         Vous m'avez fait trotter comme un Basque, je meure ! 12
ÉRASTE
         Comment ?
MARINETTE
         Pour vous chercher j'ai fait dix mille pas,
         Et vous promets, ma foi …
ÉRASTE
         Quoi ?
MARINETTE
         Que vous n'êtes pas
         Au temple, au cours, chez vous, ni dans la grande place. 12
GROS RENÉ
         Il falloit en jurer.
ÉRASTE
90 Apprends-moi donc, de grâce,
         Qui te fait me chercher ?
MARINETTE
         Quelqu'un, en vérité,
         Qui pour vous n'a pas trop mauvaise volonté, 12
         Ma maîtresse, en un mot.
ÉRASTE
         Ah ! Chère Marinette,
         Ton discours de son cœur est-il bien l'interprète ? 12
95 Ne me déguise point un mystère fatal ; 12
         Je ne t'en voudrai pas pour cela plus de mal : 12
         Au nom des dieux, dis-moi si ta belle maîtresse 12
         N'abuse point mes vœux d'une fausse tendresse. 12
MARINETTE
         Hé ! Hé ! D'où vous vient donc ce plaisant mouvement ? 12
100 Elle ne fait pas voir assez son sentiment ! 12
         Quel garant est-ce encor que votre amour demande ? 12
         Que lui faut-il ?
GROS RENÉ
         À moins que Valère se pende,
         Bagatelle ! Son cœur ne s'assurera point. 12
MARINETTE
         Comment ?
GROS RENÉ
         Il est jaloux jusques en un tel point.
MARINETTE
105 De Valère ? Ah ! Vraiment la pensée est bien belle ! 12
         Elle peut seulement naître en votre cervelle. 12
         Je vous croyais du sens, et jusqu'à ce moment 12
         J'avais de votre esprit quelque bon sentiment ; 12
         Mais, à ce que je vois, je m'étais fort trompée. 12
110 Ta tête de ce mal est-elle aussi frappée ? 12
GROS RENÉ
         Moi, jaloux ? Dieu m'en garde, et d'être assez badin 12
         Pour m'aller emmaigrir avec un tel chagrin ! 12
         Outre que de ton cœur ta foi me cautionne, 12
         L'opinion que j'ai de moi-même est trop bonne 12
115 Pour croire auprès de moi que quelqu'autre te plût. 12
         Où diantre pourrais-tu trouver qui me valût ? 12
MARINETTE
         En effet, tu dis bien, voilà comme il faut être : 12
         Jamais de ces soupçons qu'un jaloux fait paraître ! 12
         Tout le fruit qu'on en cueille est de se mettre mal, 12
120 Et d'avancer par là les desseins d'un rival : 12
         Au mérite souvent de qui l'éclat vous blesse 12
         Vos chagrins font ouvrir les yeux d'une maîtresse ; 12
         Et j'en sais tel qui doit son destin le plus doux 12
         Aux soins trop inquiets de son rival jaloux ; 12
125 Enfin, quoi qu'il en soit, témoigner de l'ombrage, 12
         C'est jouer en amour un mauvais personnage, 12
         Et se rendre, après tout, misérable à crédit : 12
         Cela, seigneur Éraste, en passant vous soit dit. 12
ÉRASTE
         Eh bien ! N'en parlons plus. Que venais-tu m'apprendre ? 12
MARINETTE
130 Vous mériteriez bien que l'on vous fît attendre, 12
         Qu'afin de vous punir je vous tinsse caché 12
         Le grand secret pourquoi je vous ai tant cherché. 12
         Tenez, voyez ce mot, et sortez hors de doute : 12
         Lisez-le donc tout haut, personne ici n'écoute. 12
ÉRASTE, lit
135 Vous m'avez dit que votre amour 8
         Était capable de tout faire : 8
         Il se couronnera lui-même dans ce jour, 12
         S'il peut avoir l'aveu d'un père. 8
         Faites parler les droits qu'on a dessus mon cœur ; 12
140 Je vous en donne la licence ; 8
         Et si c'est en votre faveur, 8
         Je vous réponds de mon obéissance. 10
         Ah ! Quel bonheur ! ô toi, qui me l'as apporté, 12
         Je te dois regarder comme une déité. 12
GROS RENÉ
145 Je vous le disais bien : contre votre croyance, 12
         Je ne me trompe guère aux choses que je pense. 12
ÉRASTE, lit
         "Faites parler les droits qu'on a dessus mon cœur ; 12
         Je vous en donne la licence ; 8
         Et si c'est en votre faveur, 8
150 Je vous réponds de mon obéissance." 10
MARINETTE
         Si je lui rapportais vos faiblesses d'esprit, 12
         Elle désavouerait bientôt un tel écrit. 12
ÉRASTE
         Ah ! Cache-lui, de grâce, une peur passagère, 12
         Où mon âme a cru voir quelque peu de lumière ; 12
155 Ou si tu la lui dis, ajoute que ma mort 12
         Est prête d'expier l'erreur de ce transport, 12
         Que je vais à ses pieds, si j'ai pu lui déplaire, 12
         Sacrifier ma vie à sa juste colère. 12
MARINETTE
         Ne parlons point de mort, ce n'en est pas le temps. 12
ÉRASTE
160 Au reste, je te dois beaucoup, et je prétends 12
         Reconnaître dans peu, de la bonne manière, 12
         Les soins d'une si noble et si belle courrière. 12
MARINETTE
         À propos, savez-vous où je vous ai cherché 12
         Tantôt encore ?
ÉRASTE
         Hé bien ?
MARINETTE
         Tout proche du marché,
         Où vous savez.
ÉRASTE
         Où donc ?
MARINETTE
165 Là, dans cette boutique
         Où, dès le mois passé, votre cœur magnifique 12
         Me promit, de sa grâce, une bague.
ÉRASTE
         Ah ! J'entends.
GROS RENÉ
         La matoise !
ÉRASTE
         Il est vrai, j'ai tardé trop longtemps
         À m'acquitter vers toi d'une telle promesse, 12
         Mais …
MARINETTE
170 Ce que j'en ai dit, n'est pas que je vous presse.
GROS RENÉ
         Oh ! Que non !
ÉRASTE
         Celle-ci peut-être aura de quoi
         Te plaire : accepte-la pour celle que je dois. 12
MARINETTE
         Monsieur, vous vous moquez ; j'aurais honte à la prendre. 12
GROS RENÉ
         Pauvre honteuse, prends, sans davantage attendre : 12
175 Refuser ce qu'on donne est bon à faire aux fous. 12
MARINETTE
         Ce sera pour garder quelque chose de vous. 12
ÉRASTE
         Quand puis-je rendre grâce à cet ange adorable ? 12
MARINETTE
         Travaillez à vous rendre un père favorable. 12
ÉRASTE
         Mais s'il me rebutait, dois-je …
MARINETTE
         Alors comme alors !
180 Pour vous on emploiera toutes sortes d'efforts ; 12
         D'une façon ou d'autre, il faut qu'elle soit vôtre : 12
         Faites votre pouvoir, et nous ferons le nôtre. 12
ÉRASTE
         Adieu : nous en saurons le succès dans ce jour. 12
MARINETTE
         Et nous, que dirons-nous aussi de notre amour ? 12
         Tu ne m'en parles point.
GROS RENÉ
185 Un hymen qu'on souhaite,
         Entre gens comme nous, est chose bientôt faite : 12
         Je te veux ; me veux-tu de même ?
MARINETTE
         Avec plaisir.
GROS RENÉ
         Touche, il suffit.
MARINETTE
         Adieu, Gros-René, mon désir.
GROS RENÉ
         Adieu, mon astre.
MARINETTE
         Adieu, beau tison de ma flamme.
GROS RENÉ
190 Adieu, chère comète, arc-en-ciel de mon âme. 12
         Le bon Dieu soit loué ! Nos affaires vont bien : 12
         Albert n'est pas un homme à vous refuser rien. 12
ÉRASTE
         Valère vient à nous.
GROS RENÉ
         Je plains le pauvre hère,
         Sachant ce qui se passe.
SCÈNE III
ÉRASTE
         Hé bien, seigneur Valère ?
VALÈRE
         Hé bien, seigneur Éraste ?
ÉRASTE
195 En quel état l'amour ?
VALÈRE
         En quel état vos feux ?
ÉRASTE
         Plus forts de jour en jour.
VALÈRE
         Et mon amour plus fort.
ÉRASTE
         Pour Lucile ?
VALÈRE
         Pour elle.
ÉRASTE
         Certes, je l'avouerai, vous êtes le modèle 12
         D'une rare constance.
VALÈRE
         Et votre fermeté
200 Doit être un rare exemple à la postérité. 12
ÉRASTE
         Pour moi, je suis peu fait à cet amour austère 12
         Qui dans les seuls regards trouve à se satisfaire, 12
         Et je ne forme point d'assez beaux sentiments 12
         Pour souffrir constamment les mauvais traitements : 12
205 Enfin, quand j'aime bien, j'aime fort que l'on m'aime. 12
VALÈRE
         Il est très naturel, et j'en suis bien de même : 12
         Le plus parfait objet dont je serais charmé 12
         N'aurait pas mes tributs, n'en étant point aimé. 12
ÉRASTE
         Lucile cependant …
VALÈRE
         Lucile, dans son âme,
210 Rend tout ce que je veux qu'elle rende à ma flamme. 12
ÉRASTE
         Vous êtes donc facile à contenter ?
VALÈRE
         Pas tant
         Que vous pourriez penser.
ÉRASTE
         Je puis croire pourtant,
         Sans trop de vanité, que je suis en sa grâce. 12
VALÈRE
         Moi, je sais que j'y tiens une assez bonne place. 12
ÉRASTE
         Ne vous abusez point, croyez-moi.
VALÈRE
215 Croyez-moi,
         Ne laissez point duper vos yeux à trop de foi. 12
ÉRASTE
         Si j'osais vous montrer une preuve assurée 12
         Que son cœur … Non : votre âme en seroit altérée. 12
VALÈRE
         Si je vous osois, moi, découvrir en secret … 12
220 Mais je vous fâcherais, et veux être discret. 12
ÉRASTE
         Vraiment, vous me poussez, et contre mon envie, 12
         Votre présomption veut que je l'humilie. 12
         Lisez.
VALÈRE
         Ces mots sont doux.
ÉRASTE
         Vous connaissez la main ?
VALÈRE
         Oui, de Lucile.
ÉRASTE
         Hé bien ? Cet espoir si certain …
VALÈRE, riant
         Adieu, seigneur Éraste.
GROS RENÉ
225 Il est fou, le bon sire :
         Où vient-il donc pour lui de voir le mot pour rire ? 12
ÉRASTE
         Certes il me surprend, et j'ignore, entre nous, 12
         Quel diable de mystère est caché là-dessous. 12
GROS RENÉ
         Son valet vient, je pense.
ÉRASTE
         Oui, je le vois paraître.
230 Feignons, pour le jeter sur l'amour de son maître. 12
SCÈNE IV
MASCARILLE
         Non, je ne trouve point d'état plus malheureux 12
         Que d'avoir un patron jeune et fort amoureux. 12
GROS RENÉ
         Bonjour.
MASCARILLE
         Bonjour.
GROS RENÉ
         Où tend Mascarille à cette heure ?
         Que fait-il ? Revient-il ? Va-t-il ? Ou s'il demeure ? 12
MASCARILLE
235 Non, je ne reviens pas, car je n'ai pas été ; 12
         Je ne vais pas aussi, car je suis arrêté ; 12
         Et ne demeure point, car tout de ce pas même 12
         Je prétends m'en aller.
ÉRASTE
         La rigueur est extrême :
         Doucement, Mascarille.
MASCARILLE
         Ha ! Monsieur, serviteur.
ÉRASTE
240 Vous nous fuyez bien vite ! Hé quoi ? Vous fais-je peur ? 12
MASCARILLE
         Je ne crois pas cela de votre courtoisie. 12
ÉRASTE
         Touche : nous n'avons plus sujet de jalousie ; 12
         Nous devenons amis, et mes feux, que j'éteins, 12
         Laissent la place libre à vos heureux desseins. 12
MASCARILLE
         Plût à Dieu !
ÉRASTE
245 Gros-René sait qu'ailleurs je me jette.
GROS RENÉ
         Sans doute, et je te cède aussi la Marinette. 12
MASCARILLE
         Passons sur ce point-là : notre rivalité 12
         N'est pas pour en venir à grande extrémité. 12
         Mais est-ce un coup bien sûr que votre seigneurie 12
250 Soit désenamourée, ou si c'est raillerie ? 12
ÉRASTE
         J'ai su qu'en ses amours ton maître était trop bien ; 12
         Et je serais un fou de prétendre plus rien 12
         Aux étroites faveurs qu'il a de cette belle. 12
MASCARILLE
         Certes vous me plaisez avec cette nouvelle. 12
255 Outre qu'en nos projets je vous craignais un peu, 12
         Vous tirez sagement votre épingle du jeu. 12
         Oui, vous avez bien fait de quitter une place 12
         Où l'on vous caressait pour la seule grimace ; 12
         Et mille fois, sachant tout ce qui se passait, 12
260 J'ai plaint le faux espoir dont on vous repaissait : 12
         On offense un brave homme alors que l'on l'abuse. 12
         Mais d'où diantre, après tout, avez-vous su la ruse ? 12
         Car cet engagement mutuel de leur foi 12
         N'eut pour témoins, la nuit, que deux autres et moi ; 12
265 Et l'on croit jusqu'ici la chaîne fort secrète, 12
         Qui rend de nos amants la flamme satisfaite. 12
ÉRASTE
         Hé ! Que dis-tu ?
MASCARILLE
         Je dis que je suis interdit,
         Et ne sais pas, Monsieur, qui peut vous avoir dit 12
         Que sous ce faux semblant, qui trompe tout le monde, 12
270 En vous trompant aussi, leur ardeur sans seconde 12
         D'un secret mariage a serré le lien. 12
ÉRASTE
         Vous en avez menti.
MASCARILLE
         Monsieur, je le veux bien.
ÉRASTE
         Vous êtes un coquin.
MASCARILLE
         D'accord.
ÉRASTE
         Et cette audace
         Mériterait cent coups de bâton sur la place. 12
MASCARILLE
         Vous avez tout pouvoir.
ÉRASTE
         Ha ! Gros-René.
GROS RENÉ
275 Monsieur.
ÉRASTE
         Je démens un discours dont je n'ai que trop peur 12
(à Mascarille.)
         Tu penses fuir ?
MASCARILLE
         Nenni.
ÉRASTE
         Quoi ? Lucile est la femme …
MASCARILLE
         Non, Monsieur : je raillais.
ÉRASTE
         Ah ! Vous raillez, infâme !
MASCARILLE
         Non, je ne raillois point.
ÉRASTE
         Il est donc vrai ?
MASCARILLE
         Non pas,
         Je ne dis pas cela.
ÉRASTE
         Que dis-tu donc ?
MASCARILLE
280 Hélas !
         Je ne dis rien, de peur de mal parler.
ÉRASTE
         Assure
         Ou si c'est chose vraie, ou si c'est imposture. 12
MASCARILLE
         C'est ce qu'il vous plaira : je ne suis pas ici 12
         Pour vous rien contester.
ÉRASTE
         Veux-tu dire ? Voici,
285 Sans marchander, de quoi te délier la langue. 12
MASCARILLE
         Elle ira faire encor quelque sotte harangue ! 12
         Hé ! De grâce, plutôt, si vous le trouvez bon, 12
         Donnez-moi vitement quelques coups de bâton, 12
         Et me laissez tirer mes chausses sans murmure. 12
ÉRASTE
290 Tu mourras, ou je veux que la vérité pure 12
         S'exprime par ta bouche.
MASCARILLE
         Hélas ! Je la dirai ;
         Mais peut-être, Monsieur, que je vous fâcherai. 12
ÉRASTE
         Parle ; mais prends bien garde à ce que tu vas faire : 12
         À ma juste fureur rien ne te peut soustraire, 12
295 Si tu mens d'un seul mot en ce que tu diras. 12
MASCARILLE
         J'y consens, rompez-moi les jambes et les bras, 12
         Faites-moi pis encor, tuez-moi, si j'impose 12
         En tout ce que j'ai dit ici la moindre chose. 12
ÉRASTE
         Ce mariage est vrai ?
MASCARILLE
         Ma langue, en cet endroit,
300 A fait un pas de clerc dont elle s'aperçoit ; 12
         Mais enfin cette affaire est comme vous la dites, 12
         Et c'est après cinq jours de nocturnes visites, 12
         Tandis que vous serviez à mieux couvrir leur jeu, 12
         Que depuis avant-hier ils sont joints de ce nœud ; 12
305 Et Lucile depuis fait encor moins paraître 12
         La violente amour qu'elle porte à mon maître, 12
         Et veut absolument que tout ce qu'il verra, 12
         Et qu'en votre faveur son cœur témoignera, 12
         Il l'impute à l'effet d'une haute prudence 12
310 Qui veut de leurs secrets ôter la connaissance. 12
         Si malgré mes serments vous doutez de ma foi, 12
         Gros-René peut venir une nuit avec moi, 12
         Et je lui ferai voir, étant en sentinelle, 12
         Que nous avons dans l'ombre un libre accès chez elle. 12
ÉRASTE
         ôte-toi de mes yeux, maraud.
MASCARILLE
315 Et de grand cœur ;
         C'est ce que je demande.
ÉRASTE
         Hé bien ?
GROS RENÉ
         Hé bien, Monsieur,
         Nous en tenons tous deux, si l'autre est véritable. 12
ÉRASTE
         Las ! Il ne l'est que trop, le bourreau détestable. 12
         Je vois trop d'apparence à tout ce qu'il a dit ; 12
320 Et ce qu'a fait Valère, en voyant cet écrit, 12
         Marque bien leur concert, et que c'est une baye 12
         Qui sert sans doute aux feux dont l'ingrate le paye. 12
SCÈNE V
MARINETTE
         Je viens vous avertir que tantôt sur le soir 12
         Ma maîtresse au jardin vous permet de la voir. 12
ÉRASTE
325 Oses-tu me parler, âme double et traîtresse ? 12
         Va, sors de ma présence, et dis à ta maîtresse 12
         Qu'avecque ses écrits elle me laisse en paix, 12
         Et que voilà l'état, infâme, que j'en fais. 12
MARINETTE
         Gros-René, dis-moi donc quelle mouche le pique ? 12
GROS RENÉ
330 M'oses-tu bien encor parler, femelle inique, 12
         Crocodile trompeur, de qui le cœur félon 12
         Est pire qu'un satrape ou bien qu'un Lestrygon ? 12
         Va, va rendre réponse à ta bonne maîtresse, 12
         Et lui dis bien et beau que, malgré sa souplesse, 12
335 Nous ne sommes plus sots, ni mon maître, ni moi, 12
         Et désormais qu'elle aille au diable avecque toi. 12
MARINETTE
         Ma pauvre Marinette, es-tu bien éveillée ? 12
         De quel démon est donc leur âme travaillée ? 12
         Quoi ? Faire un tel accueil à nos soins obligeants ! 12
340 Oh ! Que ceci chez nous va surprendre les gens ! 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
FROSINE
         Ascagne, je suis fille à secret, Dieu merci. 12
ASCAGNE
         Mais, pour un tel discours, sommes-nous bien ici ? 12
         Prenons garde qu'aucun ne nous vienne surprendre, 12
         Ou que de quelque endroit on ne nous puisse entendre. 12
FROSINE
345 Nous serions au logis beaucoup moins sûrement : 12
         Ici de tous côtés on découvre aisément, 12
         Et nous pouvons parler avec toute assurance. 12
ASCAGNE
         Hélas ! Que j'ai de peine à rompre mon silence ! 12
FROSINE
         Ouais ! Ceci doit donc être un important secret. 12
ASCAGNE
350 Trop, puisque je le fie à vous-même à regret, 12
         Et que si je pouvais le cacher davantage, 12
         Vous ne le sauriez point.
FROSINE
         Ha ! C'est me faire outrage,
         Feindre à s'ouvrir à moi, dont vous avez connu 12
         Dans tous vos intérêts l'esprit si retenu ! 12
355 Moi nourrie avec vous, et qui tiens sous silence 12
         Des choses qui vous sont de si grande importance ! 12
         Qui sais …
ASCAGNE
         Oui, vous savez la secrète raison
         Qui cache aux yeux de tous mon sexe et ma maison ; 12
         Vous savez que dans celle où passa mon bas âge 12
360 Je suis pour y pouvoir retenir l'héritage 12
         Que relâchait ailleurs le jeune Ascagne mort, 12
         Dont mon déguisement fait revivre le sort ; 12
         Et c'est aussi pourquoi ma bouche se dispense 12
         À vous ouvrir mon cœur avec plus d'assurance. 12
365 Mais avant que passer, Frosine, à ce discours, 12
         Éclaircissez un doute où je tombe toujours : 12
         Se pourrait-il qu'Albert ne sût rien du mystère 12
         Qui masque ainsi mon sexe, et l'a rendu mon père ? 12
FROSINE
         En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez 12
370 Est une affaire aussi qui m'embarrasse assez : 12
         Le fond de cette intrigue est pour moi lettre close, 12
         Et ma mère ne put m'éclaircir mieux la chose. 12
         Quand il mourut ce fils, l'objet de tant d'amour, 12
         Au destin de qui, même avant qu'il vînt au jour, 12
375 Le testament d'un oncle abondant en richesses 12
         D'un soin particulier avait fait des largesses, 12
         Et que sa mère fit un secret de sa mort, 12
         De son époux absent redoutant le transport, 12
         S'il voyait chez un autre aller tout l'héritage 12
380 Dont sa maison tirait un si grand avantage ; 12
         Quand, dis-je, pour cacher un tel événement, 12
         La supposition fut de son sentiment, 12
         Et qu'on vous prit chez nous, où vous étiez nourrie 12
         (votre mère d'accord de cette tromperie 12
385 Qui remplaçait ce fils à sa garde commis), 12
         En faveur des présents le secret fut promis. 12
         Albert ne l'a point su de nous ; et pour sa femme, 12
         L'ayant plus de douze ans conservé dans son âme, 12
         Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir, 12
390 Son trépas imprévu ne put rien découvrir ; 12
         Mais cependant je vois qu'il garde intelligence 12
         Avec celle de qui vous tenez la naissance ; 12
         J'ai su qu'en secret même il lui faisait du bien, 12
         Et peut-être cela ne se fait pas pour rien. 12
395 D'autre part, il vous veut porter au mariage, 12
         Et comme il le prétend, c'est un mauvais langage : 12
         Je ne sais s'il saurait la supposition 12
         Sans le déguisement. Mais la digression 12
         Tout insensiblement pourrait trop loin s'étendre : 12
400 Revenons au secret que je brûle d'apprendre. 12
ASCAGNE
         Sachez donc que l'amour ne sait point s'abuser, 12
         Que mon sexe à ses yeux n'a pu se déguiser, 12
         Et que ses traits subtils, sous l'habit que je porte, 12
         Ont su trouver le cœur d'une fille peu forte : 12
         J'aime enfin.
FROSINE
         Vous aimez ?
ASCAGNE
405 Frosine, doucement ;
         N'entrez pas tout à fait dedans l'étonnement : 12
         Il n'est pas temps encore ; et ce cœur qui soupire 12
         A bien, pour vous surprendre, autre chose à vous dire. 12
FROSINE
         Et quoi ?
ASCAGNE
         J'aime Valère.
FROSINE
         Ha ! Vous avez raison.
410 L'objet de votre amour, lui, dont à la maison 12
         Votre imposture enlève un puissant héritage, 12
         Et qui de votre sexe ayant le moindre ombrage, 12
         Verrait incontinent ce bien lui retourner ! 12
         C'est encore un plus grand sujet de s'étonner. 12
ASCAGNE
415 J'ai de quoi toutefois surprendre plus votre âme : 12
         Je suis sa femme.
FROSINE
         Oh dieux ! Sa femme !
ASCAGNE
         Oui, sa femme.
FROSINE
         Ha ! Certes celui-là l'emporte, et vient à bout 12
         De toute ma raison.
ASCAGNE
         Ce n'est pas encor tout.
FROSINE
         Encore ?
ASCAGNE
         Je la suis, dis-je, sans qu'il le pense,
420 Ni qu'il ait de mon sort la moindre connaissance. 12
FROSINE
         Ho ! Poussez : je le quitte, et ne raisonne plus, 12
         Tant mes sens coup sur coup se trouvent confondus. 12
         À ces énigmes-là je ne puis rien comprendre. 12
ASCAGNE
         Je vais vous l'expliquer, si vous voulez m'entendre. 12
425 Valère, dans les fers de ma sœur arrêté, 12
         Me semblait un amant digne d'être écouté ; 12
         Et je ne pouvais voir qu'on rebutât sa flamme 12
         Sans qu'un peu d'intérêt touchât pour lui mon âme : 12
         Je voulais que Lucile aimât son entretien, 12
430 Je blâmais ses rigueurs, et les blâmai si bien, 12
         Que moi-même j'entrai, sans pouvoir m'en défendre, 12
         Dans tous les sentiments qu'elle ne pouvait prendre. 12
         C'était, en lui parlant, moi qu'il persuadait ; 12
         Je me laissais gagner aux soupirs qu'il perdait ; 12
435 Et ses vœux, rejetés de l'objet qui l'enflamme, 12
         Étaient, comme vainqueurs, reçus dedans mon âme. 12
         Ainsi mon cœur, Frosine, un peu trop faible, hélas ! 12
         Se rendit à des soins qu'on ne lui rendait pas, 12
         Par un coup réfléchi reçut une blessure, 12
440 Et paya pour un autre avec beaucoup d'usure. 12
         Enfin, ma chère, enfin l'amour que j'eus pour lui 12
         Se voulut expliquer, mais sous le nom d'autrui : 12
         Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable 12
         Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable ; 12
445 Et je sus ménager si bien cet entretien, 12
         Que du déguisement il ne reconnut rien. 12
         Sous ce voile trompeur, qui flattait sa pensée, 12
         Je lui dis que pour lui mon âme était blessée, 12
         Mais que voyant mon père en d'autres sentiments, 12
450 Je devais une feinte à ses commandements ; 12
         Qu'ainsi de notre amour nous ferions un mystère 12
         Dont la nuit seulement serait dépositaire, 12
         Et qu'entre nous de jour, de peur de rien gâter, 12
         Tout entretien secret se devait éviter ; 12
455 Qu'il me verrait alors la même indifférence 12
         Qu'avant que nous eussions aucune intelligence ; 12
         Et que de son côté, de même que du mien, 12
         Geste, parole, écrit, ne m'en dît jamais rien. 12
         Enfin, sans m'arrêter sur toute l'industrie 12
460 Dont j'ai conduit le fil de cette tromperie, 12
         J'ai poussé jusqu'au bout un projet si hardi, 12
         Et me suis assuré l'époux que je vous dis. 12
FROSINE
         Peste ! Les grands talents que votre esprit possède ! 12
         Diroit-on qu'elle y touche avec sa mine froide ? 12
465 Cependant vous avez été bien vite ici ; 12
         Car je veux que la chose ait d'abord réussi : 12
         Ne jugez-vous pas bien, à regarder l'issue, 12
         Qu'elle ne peut longtemps éviter d'être sue ? 12
ASCAGNE
         Quand l'amour est bien fort, rien ne peut l'arrêter ; 12
470 Ses projets seulement vont à se contenter, 12
         Et pourvu qu'il arrive au but qu'il se propose, 12
         Il croit que tout le reste après est peu de chose. 12
         Mais enfin aujourd'hui je me découvre à vous, 12
         Afin que vos conseils … Mais voici cet époux. 12
SCÈNE II
VALÈRE
475 Si vous êtes tous deux en quelque conférence 12
         Où je vous fasse tort de mêler ma présence, 12
         Je me retirerai.
ASCAGNE
         Non, non, vous pouvez bien,
         Puisque vous le faisiez, rompre notre entretien. 12
VALÈRE
         Moi ?
ASCAGNE
         Vous-même.
VALÈRE
         Et comment ?
ASCAGNE
         Je disais que Valère
480 Aurait, si j'étais fille, un peu trop su me plaire, 12
         Et que si je faisais tous les vœux de son cœur, 12
         Je ne tarderais guère à faire son bonheur. 12
VALÈRE
         Ces protestations ne coûtent pas grand chose, 12
         Alors qu'à leur effet un pareil si s'oppose ; 12
485 Mais vous seriez bien pris, si quelque événement 12
         Allait mettre à l'épreuve un si doux compliment. 12
ASCAGNE
         Point du tout ; je vous dis que régnant dans votre âme, 12
         Je voudrais de bon cœur couronner votre flamme. 12
VALÈRE
         Et si c'était quelqu'une où par votre secours 12
490 Vous pussiez être utile au bonheur de mes jours ? 12
ASCAGNE
         Je pourrais assez mal répondre à votre attente. 12
VALÈRE
         Cette confession n'est pas fort obligeante. 12
ASCAGNE
         Hé quoi ? Vous voudriez, Valère, injustement, 12
         Qu'étant fille, et mon cœur vous aimant tendrement, 12
495 Je m'allasse engager avec une promesse 12
         De servir vos ardeurs pour quelque autre maîtresse ? 12
         Un si pénible effort, pour moi, m'est interdit. 12
VALÈRE
         Mais cela n'étant pas ?
ASCAGNE
         Ce que je vous ai dit,
         Je l'ai dit comme fille, et vous le devez prendre 12
         Tout de même.
VALÈRE
500 Ainsi donc il ne faut rien prétendre,
         Ascagne, à des bontés que vous auriez pour nous, 12
         À moins que le ciel fasse un grand miracle en vous. 12
         Bref, si vous n'êtes fille, adieu votre tendresse : 12
         Il ne vous reste rien qui pour nous s'intéresse. 12
ASCAGNE
505 J'ai l'esprit délicat plus qu'on ne peut penser, 12
         Et le moindre scrupule a de quoi m'offenser, 12
         Quand il s'agit d'aimer. Enfin je suis sincère : 12
         Je ne m'engage point à vous servir, Valère, 12
         Si vous ne m'assurez au moins absolument 12
510 Que vous gardez pour moi le même sentiment, 12
         Que pareille chaleur d'amitié vous transporte, 12
         Et que si j'étais fille, une flamme plus forte 12
         N'outragerait point celle où je vivrais pour vous. 12
VALÈRE
         Je n'avais jamais vu ce scrupule jaloux ; 12
515 Mais, tout nouveau qu'il est, ce mouvement m'oblige, 12
         Et je vous fais ici tout l'aveu qu'il exige. 12
ASCAGNE
         Mais sans fard ?
VALÈRE
         Oui, sans fard.
ASCAGNE
         S'il est vrai, désormais
         Vos intérêts seront les miens, je vous promets. 12
VALÈRE
         J'ai bientôt à vous dire un important mystère, 12
520 Où l'effet de ces mots me sera nécessaire. 12
ASCAGNE
         Et j'ai quelque secret de même à vous ouvrir, 12
         Où votre cœur pour moi se pourra découvrir. 12
VALÈRE
         Hé ! De quelle façon cela pourrait-il être ? 12
ASCAGNE
         C'est que j'ai de l'amour qui n'oserait paraître ; 12
525 Et vous pourriez avoir sur l'objet de mes vœux 12
         Un empire à pouvoir rendre mon sort heureux. 12
VALÈRE
         Expliquez-vous, Ascagne, et croyez, par avance, 12
         Que votre heur est certain, s'il est en ma puissance. 12
ASCAGNE
         Vous promettez ici plus que vous ne croyez. 12
VALÈRE
530 Non, non : dites l'objet pour qui vous m'employez. 12
ASCAGNE
         Il n'est pas encor temps ; mais c'est une personne 12
         Qui vous touche de près.
VALÈRE
         Votre discours m'étonne.
         Plût à Dieu que ma sœur …
ASCAGNE
         Ce n'est pas la saison
         De m'expliquer, vous dis-je.
VALÈRE
         Et pourquoi ?
ASCAGNE
         Pour raison.
535 Vous saurez mon secret, quand je saurai le vôtre. 12
VALÈRE
         J'ai besoin pour cela de l'aveu de quelque autre. 12
ASCAGNE
         Ayez-le donc ; et lors nous expliquant nos vœux, 12
         Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux. 12
VALÈRE
         Adieu, j'en suis content.
ASCAGNE
         Et moi content, Valère.
FROSINE
540 Il croit trouver en vous l'assistance d'un frère. 12
SCÈNE III
LUCILE
         C'en est fait : c'est ainsi que je me puis venger ; 12
         Et si cette action a de quoi l'affliger, 12
         C'est toute la douceur que mon cœur s'y propose 12
         Mon frère, vous voyez une métamorphose : 12
545 Je veux chérir Valère après tant de fierté, 12
         Et mes vœux maintenant tournent de son côté. 12
ASCAGNE
         Que dites-vous, ma sœur ? Comment ? Courir au change ! 12
         Cette inégalité me semble trop étrange. 12
LUCILE
         La vôtre me surprend avec plus de sujet : 12
550 De vos soins autrefois Valère était l'objet ; 12
         Je vous ai vu pour lui m'accuser de caprice, 12
         D'aveugle cruauté, d'orgueil et d'injustice : 12
         Et quand je veux l'aimer, mon dessein vous déplaît, 12
         Et je vous vois parler contre son intérêt ! 12
ASCAGNE
555 Je le quitte, ma sœur, pour embrasser le vôtre : 12
         Je sais qu'il est rangé dessous les lois d'un autre, 12
         Et ce serait un trait honteux à vos appas, 12
         Si vous le rappeliez et qu'il ne revînt pas. 12
LUCILE
         Si ce n'est que cela, j'aurai soin de ma gloire ; 12
560 Et je sais, pour son cœur, tout ce que j'en dois croire : 12
         Il s'explique à mes yeux intelligiblement. 12
         Ainsi découvrez-lui sans peur mon sentiment, 12
         Ou si vous refusez de le faire, ma bouche 12
         Lui va faire savoir que son ardeur me touche. 12
565 Quoi ? Mon frère, à ces mots vous restez interdit ? 12
ASCAGNE
         Ha ! Ma sœur, si sur vous je puis avoir crédit, 12
         Si vous êtes sensible aux prières d'un frère, 12
         Quittez un tel dessein, et n'ôtez point Valère 12
         Aux vœux d'un jeune objet dont l'intérêt m'est cher, 12
570 Et qui, sur ma parole, a droit de vous toucher. 12
         La pauvre infortunée aime avec violence ; 12
         À moi seul de ses feux elle fait confidence, 12
         Et je vois dans son cœur de tendres mouvements 12
         À dompter la fierté des plus durs sentiments. 12
575 Oui, vous auriez pitié de l'état de son âme, 12
         Connaissant de quel coup vous menacez sa flamme, 12
         Et je ressens si bien la douleur qu'elle aura, 12
         Que je suis assuré, ma sœur, qu'elle en mourra, 12
         Si vous lui dérobez l'amant qui peut lui plaire. 12
580 Éraste est un parti qui doit vous satisfaire, 12
         Et des feux mutuels …
LUCILE
         Mon frère, c'est assez :
         Je ne sais point pour qui vous vous intéressez ; 12
         Mais, de grâce, cessons ce discours, je vous prie, 12
         Et me laissez un peu dans quelque rêverie. 12
ASCAGNE
585 Allez, cruelle sœur, vous me désespérez, 12
         Si vous effectuez vos desseins déclarés. 12
SCÈNE IV
MARINETTE
         La résolution, madame, est assez prompte. 12
LUCILE
         Un cœur ne pèse rien alors que l'on l'affronte ; 12
         Il court à sa vengeance, et saisit promptement 12
590 Tout ce qu'il croit servir à son ressentiment. 12
         Le traître ! Faire voir cette insolence extrême ! 12
MARINETTE
         Vous m'en voyez encor toute hors de moi-même ; 12
         Et quoique là-dessus je rumine sans fin, 12
         L'aventure me passe, et j'y perds mon latin. 12
595 Car enfin, aux transports d'une bonne nouvelle 12
         Jamais cœur ne s'ouvrit d'une façon plus belle ; 12
         De l'écrit obligeant le sien tout transporté 12
         Ne me donnait pas moins que de la déité ; 12
         Et cependant jamais, à cet autre message, 12
600 Fille ne fut traitée avecque tant d'outrage. 12
         Je ne sais, pour causer de si grands changements, 12
         Ce qui s'est pu passer entre ces courts moments. 12
LUCILE
         Rien ne s'est pu passer dont il faille être en peine, 12
         Puisque rien ne le doit défendre de ma haine. 12
605 Quoi ? Tu voudrais chercher hors de sa lâcheté 12
         La secrète raison de cette indignité ? 12
         Cet écrit malheureux, dont mon âme s'accuse, 12
         Peut-il à son transport souffrir la moindre excuse ? 12
MARINETTE
         En effet, je comprends que vous avez raison, 12
610 Et que cette querelle est pure trahison : 12
         Nous en tenons, madame. Et puis prêtons l'oreille 12
         Aux bons chiens de pendards qui nous chantent merveille, 12
         Qui pour nous accrocher feignent tant de langueur ! 12
         Laissons à leurs beaux mots fondre notre rigueur, 12
615 Rendons-nous à leurs vœux, trop faibles que nous sommes ! 12
         Foin de notre sottise, et peste soit des hommes ! 12
LUCILE
         Hé bien, bien ! Qu'il s'en vante et rie à nos dépens : 12
         Il n'aura pas sujet d'en triompher longtemps ; 12
         Et je lui ferai voir qu'en une âme bien faite 12
620 Le mépris suit de près la faveur qu'on rejette. 12
MARINETTE
         Au moins, en pareil cas, est-ce un bonheur bien doux 12
         Quand on sait qu'on n'a point d'avantage sur vous. 12
         Marinette eut bon nez, quoi qu'on en puisse dire, 12
         De ne permettre rien un soir qu'on voulait rire. 12
625 Quelque autre, sous espoir de matrimonion, 12
         Aurait ouvert l'oreille à la tentation ; 12
         Mais moi, nescio vos.
LUCILE
         Que tu dis de folies,
         Et choisis mal ton temps pour de telles saillies ! 12
         Enfin je suis touchée au cœur sensiblement ; 12
630 Et si jamais celui de ce perfide amant, 12
         Par un coup de bonheur, dont j'aurais tort, je pense, 12
         De vouloir à présent concevoir l'espérance 12
         (car le ciel a trop pris plaisir à m'affliger, 12
         Pour me donner celui de me pouvoir venger), 12
635 Quand, dis-je, par un sort à mes désirs propice, 12
         Il reviendrait m'offrir sa vie en sacrifice, 12
         Détester à mes pieds l'action d'aujourd'hui, 12
         Je te défends surtout de me parler pour lui : 12
         Au contraire, je veux que ton zèle s'exprime 12
640 À me bien mettre aux yeux la grandeur de son crime ; 12
         Et même, si mon cœur était pour lui tenté 12
         De descendre jamais à quelque lâcheté, 12
         Que ton affection me soit alors sévère, 12
         Et tienne comme il faut la main à ma colère. 12
MARINETTE
645 Vraiment, n'ayez point peur, et laissez faire à nous : 12
         J'ai pour le moins autant de colère que vous ; 12
         Et je serais plutôt fille toute ma vie, 12
         Que mon gros traître aussi me redonnât envie. 12
         S'il vient …
SCÈNE V
ALBERT
         Rentrez, Lucile, et me faites venir
650 Le précepteur : je veux un peu l'entretenir, 12
         Et m'informer de lui, qui me gouverne Ascagne, 12
         S'il sait point quel ennui depuis peu l'accompagne. 12
(il continue seul.)
         En quel gouffre de soins et de perplexité 12
         Nous jette une action faite sans équité ! 12
655 D'un enfant supposé par mon trop d'avarice 12
         Mon cœur depuis longtemps souffre bien le supplice, 12
         Et quand je vois les maux où je me suis plongé, 12
         Je voudrais à ce bien n'avoir jamais songé. 12
         Tantôt je crains de voir par la fourbe éventée 12
660 Ma famille en opprobre et misère jetée ; 12
         Tantôt pour ce fils-là, qu'il me faut conserver, 12
         Je crains cent accidents qui peuvent arriver. 12
         S'il advient que dehors quelque affaire m'appelle, 12
         J'appréhende au retour cette triste nouvelle : 12
665 las ! Vous ne savez pas ? Vous l'a-t-on annoncé ? 12
         Votre fils a la fièvre, ou jambe, ou bras cassé. 12
         Enfin, à tous moments, sur quoi que je m'arrête, 12
         Cent sortes de chagrins me roulent par la tête. 12
         Ha !
SCÈNE VI
MÉTAPHRASTE
         Mandatum tuum curo diligenter.
ALBERT
         Maître, j'ai voulu …
MÉTAPHRASTE
670 Maître est dit a magister :
         C'est comme qui dirait trois fois plus grand.
ALBERT
         Je meure,
         Si je savais cela : mais soit, à la bonne heure ! 12
         Maître donc …
MÉTAPHRASTE
         Poursuivez.
ALBERT
         Je veux poursuivre aussi ;
         Mais ne poursuivez point, vous, d'interrompre ainsi. 12
675 Donc, encore une fois, maître (c'est la troisième), 12
         Mon fils me rend chagrin ; vous savez que je l'aime, 12
         Et que soigneusement je l'ai toujours nourri. 12
MÉTAPHRASTE
         Il est vrai : filio non potest praeferri 12
         Nisi filius.
ALBERT
         Maître, en discourant ensemble,
680 Ce jargon n'est pas fort nécessaire, me semble. 12
         Je vous crois grand latin et grand docteur juré : 12
         Je m'en rapporte à ceux qui m'en ont assuré ; 12
         Mais dans un entretien qu'avec vous je destine 12
         N'allez point déployer toute votre doctrine, 12
685 Faire le pédagogue, et cent mots me cracher, 12
         Comme si vous étiez en chaire pour prêcher. 12
         Mon père, quoiqu'il eût la tête des meilleures, 12
         Ne m'a jamais rien fait apprendre que mes heures, 12
         Qui depuis cinquante ans dites journellement 12
690 Ne sont encor pour moi que du haut allemand. 12
         Laissez donc en repos votre science auguste, 12
         Et que votre langage à mon faible s'ajuste. 12
MÉTAPHRASTE
         Soit.
ALBERT
         À mon fils, l'hymen semble lui faire peur,
         Et sur quelque parti que je sonde son cœur, 12
695 Pour un pareil lien il est froid, et recule. 12
MÉTAPHRASTE
         Peut-être a-t-il l'humeur du frère de Marc Tulle, 12
         Dont avec Atticus le même fait sermon ; 12
         Et comme aussi les Grecs disent : Atanaton … 12
ALBERT
         Mon Dieu ! Maître éternel, laissez là, je vous prie, 12
700 Les Grecs, les Albanois, avec l'Esclavonie, 12
         Et tous ces autres gens dont vous venez parler : 12
         Eux et mon fils n'ont rien ensemble à démêler. 12
MÉTAPHRASTE
         Hé bien donc, votre fils ?
ALBERT
         Je ne sais si dans l'âme
         Il ne sentirait point une secrète flamme : 12
705 Quelque chose le trouble, ou je suis fort déçu ; 12
         Et je l'aperçus hier, sans en être aperçu, 12
         Dans un recoin du bois où nul ne se retire. 12
MÉTAPHRASTE
         Dans un lieu reculé du bois, voulez-vous dire, 12
         Un endroit écarté, Latine, secessus ; 12
710 Virgile l'a dit, Est in secessu locus … 12
ALBERT
         Comment aurait-il pu l'avoir dit, ce Virgile, 12
         Puisque je suis certain que dans ce lieu tranquille 12
         Âme du monde enfin n'était lors que nous deux ? 12
MÉTAPHRASTE
         Virgile est nommé là comme un auteur fameux 12
715 D'un terme plus choisi que le mot que vous dites, 12
         Et non comme témoin de ce que hier vous vîtes. 12
ALBERT
         Et moi, je vous dis, moi, que je n'ai pas besoin 12
         De terme plus choisi, d'auteur ni de témoin, 12
         Et qu'il suffit ici de mon seul témoignage. 12
MÉTAPHRASTE
720 Il faut choisir pourtant les mots mis en usage 12
         Par les meilleurs auteurs : tu vivendo bonos, 12
         Comme on dit, scribendo sequare peritos. 12
ALBERT
         Homme ou démon, veux-tu m'entendre sans conteste ? 12
MÉTAPHRASTE
         Quintilien en fait le précepte.
ALBERT
         La peste
         Soit du causeur !
MÉTAPHRASTE
725 Et dit là-dessus doctement
         Un mot que vous serez bien aise assurément 12
         D'entendre.
ALBERT
         Je serai le diable qui t'emporte,
         Chien d'homme ! Oh ! Que je suis tenté d'étrange sorte 12
         De faire sur ce mufle une application ! 12
MÉTAPHRASTE
730 Mais qui cause, seigneur, votre inflammation ? 12
         Que voulez-vous de moi ?
ALBERT
         Je veux que l'on m'écoute,
         Vous ai-je dit vingt fois, quand je parle.
MÉTAPHRASTE
         Ha ! Sans doute
         Vous serez satisfait, s'il ne tient qu'à cela : 12
         Je me tais.
ALBERT
         Vous ferez sagement.
MÉTAPHRASTE
         Me voilà
         Tout prêt de vous ouïr.
ALBERT
         Tant mieux.
MÉTAPHRASTE
735 Que je trépasse,
         Si je dis plus mot.
ALBERT
         Dieu vous en fasse la grâce.
MÉTAPHRASTE
         Vous n'accuserez point mon caquet désormais. 12
ALBERT
         Ainsi soit-il !
MÉTAPHRASTE
         Parlez quand vous voudrez.
ALBERT
         J'y vais.
MÉTAPHRASTE
         Et n'appréhendez plus l'interruption nôtre. 12
ALBERT
         C'est assez dit.
MÉTAPHRASTE
740 Je suis exact plus qu'aucun autre.
ALBERT
         Je le crois.
MÉTAPHRASTE
         J'ai promis que je ne dirais rien.
ALBERT
         Suffit.
MÉTAPHRASTE
         Dès à présent je suis muet.
ALBERT
         Fort bien.
MÉTAPHRASTE
         Parlez, courage ! Au moins, je vous donne audience ; 12
         Vous ne vous plaindrez pas de mon peu de silence : 12
745 Je ne desserre pas la bouche seulement. 12
ALBERT
         Le traître !
MÉTAPHRASTE
         Mais, de grâce, achevez vitement :
         Depuis longtemps j'écoute ; il est bien raisonnable 12
         Que je parle à mon tour.
ALBERT
         Donc, bourreau détestable …
MÉTAPHRASTE
         Hé ! Bon Dieu ! Voulez-vous que j'écoute à jamais ? 12
750 Partageons le parler, au moins, ou je m'en vais. 12
ALBERT
         Ma patience est bien …
MÉTAPHRASTE
         Quoi ? Voulez-vous poursuivre ?
         Ce n'est pas encor fait ? Per Jovem ! Je suis ivre. 12
ALBERT
         Je n'ai pas dit …
MÉTAPHRASTE
         Encor ? Bon Dieu ! Que de discours !
         Rien n'est-il suffisant d'en arrêter le cours ? 12
ALBERT
         J'enrage.
MÉTAPHRASTE
755 Derechef ? Oh ! L'étrange torture !
         Hé ! Laissez-moi parler un peu, je vous conjure : 12
         Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas 12
         D'un savant qui se tait.
ALBERT, s'en allant
         Parbleu, tu te tairas !
MÉTAPHRASTE
         D'où vient fort à propos cette sentence expresse 12
760 D'un philosophe : parle, afin qu'on te connaisse. 12
         Doncques, si de parler le pouvoir m'est ôté, 12
         Pour moi, j'aime autant perdre aussi l'humanité, 12
         Et changer mon essence en celle d'une bête. 12
         Me voilà pour huit jours avec un mal de tête. 12
765 Oh ! Que les grands parleurs sont par moi détestés ! 12
         Mais quoi ? Si les savants ne sont point écoutés, 12
         Si l'on veut que toujours ils aient la bouche close, 12
         Il faut donc renverser l'ordre de chaque chose : 12
         Que les poules dans peu dévorent les renards, 12
770 Que les jeunes enfants remontrent aux vieillards, 12
         Qu'à poursuivre les loups les agnelets s'ébattent, 12
         Qu'un fou fasse les lois, que les femmes combattent, 12
         Que par les criminels les juges soient jugés 12
         Et par les écoliers les maîtres fustigés, 12
775 Que le malade au sain présente le remède, 12
         Que le lièvre craintif … Miséricorde ! à l'aide ! 12
Albert lui vient sonner aux oreilles une cloche qui le fait fuir.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
MASCARILLE
         Le ciel parfois seconde un dessein téméraire, 12
         Et l'on sort comme on peut d'une méchante affaire. 12
         Pour moi, qu'une imprudence a trop fait discourir, 12
780 Le remède plus prompt où j'ai su recourir, 12
         C'est de pousser ma pointe et dire en diligence 12
         À notre vieux patron toute la manigance. 12
         Son fils, qui m'embarrasse, est un évaporé ; 12
         L'autre, diable ! Disant ce que j'ai déclaré, 12
785 Gare une irruption sur notre friperie ! 12
         Au moins, avant qu'on puisse échauffer sa furie, 12
         Quelque chose de bon nous pourra succéder, 12
         Et les vieillards entre eux se pourront accorder : 12
         C'est ce qu'on va tenter ; et de la part du nôtre, 12
790 Sans perdre un seul moment, je m'en vais trouver l'autre. 12
SCÈNE II
ALBERT
         Qui frappe ?
MASCARILLE
         Amis.
ALBERT
         Ho ! Ho ! Qui te peut amener,
         Mascarille ?
MASCARILLE
         Je viens, Monsieur, pour vous donner
         Le bonjour.
ALBERT
         Ha ! Vraiment, tu prends beaucoup de peine.
         De tout mon cœur, bonjour.
MASCARILLE
         La réplique est soudaine.
         Quel homme brusque !
ALBERT
         Encor ?
MASCARILLE
795 Vous n'avez pas ouï,
         Monsieur.
ALBERT
         Ne m'as-tu pas donné le bonjour ?
MASCARILLE
         Oui.
ALBERT
         Eh bien ! Bonjour, te dis-je.
MASCARILLE
         Oui, mais je viens encore
         Vous saluer au nom du seigneur Polydore. 12
ALBERT
         Ha ! C'est un autre fait. Ton maître t'a chargé 12
         De me saluer ?
MASCARILLE
         Oui.
ALBERT
800 Je lui suis obligé.
         Va : que je lui souhaite une joie infinie. 12
MASCARILLE
         Cet homme est ennemi de la cérémonie. 12
         Je n'ai pas achevé, Monsieur, son compliment : 12
         Il voudrait vous prier d'une chose instamment. 12
ALBERT
805 Hé bien ! Quand il voudra, je suis à son service. 12
MASCARILLE
         Attendez, et souffrez qu'en deux mots je finisse : 12
         Il souhaite un moment pour vous entretenir 12
         D'une affaire importante, et doit ici venir. 12
ALBERT
         Hé ! Quelle est-elle encor l'affaire qui l'oblige 12
         À me vouloir parler ?
MASCARILLE
810 Un grand secret, vous dis-je,
         Qu'il vient de découvrir en ce même moment, 12
         Et qui, sans doute, importe à tous deux grandement. 12
         Voilà mon ambassade.
SCÈNE III
ALBERT
         Oh ! Juste ciel, je tremble !
         Car enfin nous avons peu de commerce ensemble. 12
815 Quelque tempête va renverser mes desseins, 12
         Et ce secret, sans doute, est celui que je crains. 12
         L'espoir de l'intérêt m'a fait quelque infidèle, 12
         Et voilà sur ma vie une tache éternelle : 12
         Ma fourbe est découverte. Oh ! Que la vérité 12
820 Se peut cacher longtemps avec difficulté, 12
         Et qu'il eût mieux valu pour moi, pour mon estime, 12
         Suivre les mouvements d'une peur légitime, 12
         Par qui je me suis vu tenté plus de vingt fois 12
         De rendre à Polydore un bien que je lui dois, 12
825 De prévenir l'éclat où ce coup-ci m'expose, 12
         Et faire qu'en douceur passât toute la chose ! 12
         Mais, hélas ! C'en est fait, il n'est plus de saison ; 12
         Et ce bien, par la fraude entré dans ma maison, 12
         N'en sera point tiré, que dans cette sortie 12
830 Il n'entraîne du mien la meilleure partie. 12
SCÈNE IV
POLYDORE
         S'être ainsi marié sans qu'on en ait su rien ! 12
         Puisse cette action se terminer à bien ! 12
         Je ne sais qu'en attendre, et je crains fort du père 12
         Et la grande richesse et la juste colère. 12
         Mais je l'aperçois seul.
ALBERT
835 Dieu ! Polydore vient !
POLYDORE
         Je tremble à l'aborder.
ALBERT
         La crainte me retient.
POLYDORE
         Par où lui débuter ?
ALBERT
         Quel sera mon langage ?
POLYDORE
         Son âme est toute émue.
ALBERT
         Il change de visage.
POLYDORE
         Je vois, seigneur Albert, au trouble de vos yeux, 12
840 Que vous savez déjà qui m'amène en ces lieux. 12
ALBERT
         Hélas ! Oui.
POLYDORE
         La nouvelle a droit de vous surprendre,
         Et je n'eusse pas cru ce que je viens d'apprendre. 12
ALBERT
         J'en dois rougir de honte et de confusion. 12
POLYDORE
         Je trouve condamnable une telle action, 12
845 Et je ne prétends point excuser le coupable. 12
ALBERT
         Dieu fait miséricorde au pécheur misérable. 12
POLYDORE
         C'est ce qui doit par vous être considéré. 12
ALBERT
         Il faut être chrétien.
POLYDORE
         Il est très assuré.
ALBERT
         Grâce au nom de Dieu, grâce, ô seigneur Polydore ! 12
POLYDORE
850 Eh ! C'est moi qui de vous présentement l'implore. 12
ALBERT
         Afin de l'obtenir je me jette à genoux. 12
POLYDORE
         Je dois en cet état être plutôt que vous. 12
ALBERT
         Prenez quelque pitié de ma triste aventure. 12
POLYDORE
         Je suis le suppliant dans une telle injure. 12
ALBERT
855 Vous me fendez le cœur avec cette bonté. 12
POLYDORE
         Vous me rendez confus de tant d'humilité. 12
ALBERT
         Pardon, encore un coup.
POLYDORE
         Hélas ! Pardon vous-même.
ALBERT
         J'ai de cette action une douleur extrême. 12
POLYDORE
         Et moi, j'en suis touché de même au dernier point. 12
ALBERT
860 J'ose vous convier qu'elle n'éclate point. 12
POLYDORE
         Hélas ! Seigneur Albert, je ne veux autre chose. 12
ALBERT
         Conservons mon honneur.
POLYDORE
         Hé ! Oui, je m'y dispose.
ALBERT
         Quant au bien qu'il faudra, vous-même en résoudrez. 12
POLYDORE
         Je ne veux de vos biens que ce que vous voudrez : 12
865 De tous ces intérêts je vous ferai le maître ; 12
         Et je suis trop content si vous le pouvez être. 12
ALBERT
         Hé ! Quel homme de Dieu ! Quel excès de douceur ! 12
POLYDORE
         Quelle douceur, vous-même : après un tel malheur ! 12
ALBERT
         Que puissiez-vous avoir toutes choses prospères ! 12
POLYDORE
         Le bon Dieu vous maintienne !
ALBERT
870 Embrassons-nous en frères.
POLYDORE
         J'y consens de grand cœur, et me réjouis fort 12
         Que tout soit terminé par un heureux accord. 12
ALBERT
         J'en rends grâces au ciel.
POLYDORE
         Il ne vous faut rien feindre :
         Votre ressentiment me donnait lieu de craindre ; 12
875 Et Lucile tombée en faute avec mon fils, 12
         Comme on vous voit puissant et de biens et d'amis … 12
ALBERT
         Heu ! Que parlez-vous là de faute et de Lucile ? 12
POLYDORE
         Soit, ne commençons point un discours inutile. 12
         Je veux bien que mon fils y trempe grandement ; 12
880 Même, si cela fait à votre allégement, 12
         J'avouerai qu'à lui seul en est toute la faute ; 12
         Que votre fille avait une vertu trop haute 12
         Pour avoir jamais fait ce pas contre l'honneur, 12
         Sans l'incitation d'un méchant suborneur ; 12
885 Que le traître a séduit sa pudeur innocente, 12
         Et de votre conduite ainsi détruit l'attente. 12
         Puisque la chose est faite, et que selon mes vœux 12
         Un esprit de douceur nous met d'accord tous deux, 12
         Ne ramentevons rien, et réparons l'offense 12
890 Par la solennité d'une heureuse alliance. 12
ALBERT
         Oh ! Dieu ! Quelle méprise ! Et qu'est-ce qu'il m'apprend ? 12
         Je rentre ici d'un trouble en un autre aussi grand. 12
         Dans ces divers transports je ne sais que répondre ; 12
         Et si je dis un mot, j'ai peur de me confondre. 12
POLYDORE
         À quoi pensez-vous là, seigneur Albert ?
ALBERT
895 À rien.
         Remettons, je vous prie, à tantôt l'entretien : 12
         Un mal subit me prend, qui veut que je vous laisse. 12
SCÈNE V
POLYDORE
         Je lis dedans son âme et vois ce qui le presse. 12
         À quoi que sa raison l'eût déjà disposé, 12
900 Son déplaisir n'est pas encor tout apaisé ; 12
         L'image de l'affront lui revient, et sa fuite 12
         Tâche à me déguiser le trouble qui l'agite. 12
         Je prends part à sa honte, et son deuil m'attendrit. 12
         Il faut qu'un peu de temps remette son esprit : 12
905 La douleur trop contrainte aisément se redouble. 12
         Voici mon jeune fou, d'où nous vient tout ce trouble. 12
SCÈNE VI
POLYDORE
         Enfin, le beau mignon, vos bons déportements 12
         Troubleront les vieux jours d'un père à tous moments ; 12
         Tous les jours vous ferez de nouvelles merveilles, 12
910 Et nous n'aurons jamais autre chose aux oreilles. 12
VALÈRE
         Que fais-je tous les jours qui soit si criminel ? 12
         En quoi mériter tant le courroux paternel ? 12
POLYDORE
         Je suis un étrange homme, et d'une humeur terrible, 12
         D'accuser un enfant si sage et si paisible ! 12
915 Las ! Il vit comme un saint, et dedans la maison 12
         Du matin jusqu'au soir il est en oraison. 12
         Dire qu'il pervertit l'ordre de la nature, 12
         Et fait du jour la nuit, oh ! La grande imposture ! 12
         Qu'il n'a considéré père ni parenté 12
920 En vingt occasions, horrible fausseté ! 12
         Que de fraîche mémoire un furtif hyménée 12
         À la fille d'Albert a joint sa destinée, 12
         Sans craindre de la suite un désordre puissant : 12
         On le prend pour un autre, et le pauvre innocent 12
925 Ne sait pas seulement ce que je lui veux dire ! 12
         Ha ! Chien ! Que j'ai reçu du ciel pour mon martyre, 12
         Te croiras-tu toujours et ne pourrai-je pas 12
         Te voir être une fois sage avant mon trépas ? 12
VALÈRE, seul
         D'où peut venir ce coup ? Mon âme embarrassée 12
930 Ne voit que Mascarille où jeter sa pensée. 12
         Il ne sera pas homme à m'en faire un aveu : 12
         Il faut user d'adresse, et me contraindre un peu 12
         Dans ce juste courroux.
SCÈNE VII
VALÈRE
         Mascarille, mon père,
         Que je viens de trouver, sait toute notre affaire. 12
MASCARILLE
         Il la sait ?
VALÈRE
         Oui.
MASCARILLE
935 D'où diantre a-t-il pu la savoir ?
VALÈRE
         Je ne sais point sur qui ma conjecture asseoir ; 12
         Mais enfin d'un succès cette affaire est suivie 12
         Dont j'ai tous les sujets d'avoir l'âme ravie. 12
         Il ne m'en a pas dit un mot qui fût fâcheux, 12
940 Il excuse ma faute, il approuve mes feux ; 12
         Et je voudrais savoir qui peut être capable 12
         D'avoir pu rendre ainsi son esprit si traitable. 12
         Je ne puis t'exprimer l'aise que j'en reçois. 12
MASCARILLE
         Et que me diriez-vous, Monsieur, si c'était moi 12
945 Qui vous eût procuré cette heureuse fortune ? 12
VALÈRE
         Bon ! Bon ! Tu voudrais bien ici m'en donner d'une. 12
MASCARILLE
         C'est moi, vous dis-je, moi dont le patron le sait, 12
         Et qui vous ai produit ce favorable effet. 12
VALÈRE
         Mais, là, sans te railler ?
MASCARILLE
         Que le diable m'emporte
950 Si je fais raillerie, et s'il n'est de la sorte ! 12
VALÈRE
         Et qu'il m'entraîne, moi, si tout présentement 12
         Tu n'en vas recevoir le juste payement ! 12
MASCARILLE
         Ha ! Monsieur, qu'est-ce ci ? Je défends la surprise. 12
VALÈRE
         C'est la fidélité que tu m'avais promise ? 12
955 Sans ma feinte, jamais tu n'eusses avoué 12
         Le trait que j'ai bien cru que tu m'avais joué. 12
         Traître, de qui la langue à causer trop habile 12
         D'un père contre moi vient d'échauffer la bile, 12
         Qui me perds tout à fait, il faut, sans discourir, 12
         Que tu meures.
MASCARILLE
960 Tout beau : mon âme, pour mourir,
         N'est pas en bon état. Daignez, je vous conjure, 12
         Attendre le succès qu'aura cette aventure. 12
         J'ai de fortes raisons qui m'ont fait révéler 12
         Un hymen que vous-même aviez peine à celer : 12
965 C'était un coup d'état, et vous verrez l'issue 12
         Condamner la fureur que vous avez conçue. 12
         De quoi vous fâchez-vous ? Pourvu que vos souhaits 12
         Se trouvent par mes soins pleinement satisfaits, 12
         Et voyent mettre à fin la contrainte où vous êtes ? 12
VALÈRE
970 Et si tous ces discours ne sont que des sornettes ? 12
MASCARILLE
         Toujours serez-vous lors à temps pour me tuer. 12
         Mais enfin mes projets pourront s'effectuer : 12
         Dieu fera pour les siens ; et content dans la suite, 12
         Vous me remercierez de ma rare conduite. 12
VALÈRE
         Nous verrons. Mais Lucile …
MASCARILLE
975 Alte ! Son père sort.
SCÈNE VIII
ALBERT
         Plus je reviens du trouble où j'ai donné d'abord, 12
         Plus je me sens piqué de ce discours étrange, 12
         Sur qui ma peur prenait un si dangereux change ; 12
         Car Lucile soutient que c'est une chanson, 12
980 Et m'a parlé d'un air à m'ôter tout soupçon. 12
         Ha ! Monsieur, est-ce vous, de qui l'audace insigne 12
         Met en jeu mon honneur, et fait ce conte indigne ? 12
MASCARILLE
         Seigneur Albert, prenez un ton un peu plus doux, 12
         Et contre votre gendre ayez moins de courroux. 12
ALBERT
985 Comment gendre, coquin ? Tu portes bien la mine 12
         De pousser les ressorts d'une telle machine, 12
         Et d'en avoir été le premier inventeur. 12
MASCARILLE
         Je ne vois ici rien à vous mettre en fureur. 12
ALBERT
         Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille, 12
990 Et faire un tel scandale à toute une famille ? 12
MASCARILLE
         Le voilà prêt de faire en tout vos volontés. 12
ALBERT
         Que voudrais-je sinon qu'il dît des vérités ? 12
         Si quelque intention le pressait pour Lucile, 12
         La recherche en pouvait être honnête et civile : 12
995 Il fallait l'attaquer du côté du devoir, 12
         Il fallait de son père implorer le pouvoir, 12
         Et non pas recourir à cette lâche feinte, 12
         Qui porte à la pudeur une sensible atteinte. 12
MASCARILLE
         Quoi ? Lucile n'est pas sous des liens secrets 12
         À mon maître ?
ALBERT
1000 Non, traître, et n'y sera jamais.
MASCARILLE
         Tout doux ! Et s'il est vrai que ce soit chose faite, 12
         Voulez-vous l'approuver, cette chaîne secrète ? 12
ALBERT
         Et s'il est constant, toi, que cela ne soit pas, 12
         Veux-tu te voir casser les jambes et les bras ? 12
VALÈRE
1005 Monsieur, il est aisé de vous faire paraître 12
         Qu'il dit vrai.
ALBERT
         Bon ! Voilà l'autre encor, digne maître
         D'un semblable valet ! Oh ! Les menteurs hardis ! 12
MASCARILLE
         D'homme d'honneur, il est ainsi que je le dis. 12
VALÈRE
         Quel serait notre but de vous en faire accroire ? 12
ALBERT
1010 Ils s'entendent tous deux comme larrons en foire. 12
MASCARILLE
         Mais venons à la preuve, et sans nous quereller, 12
         Faites sortir Lucile et la laissez parler. 12
ALBERT
         Et si le démenti par elle vous en reste ? 12
MASCARILLE
         Elle n'en fera rien, Monsieur, je vous proteste. 12
1015 Promettez à leurs vœux votre consentement, 12
         Et je veux m'exposer au plus dur châtiment, 12
         Si de sa propre bouche elle ne vous confesse 12
         Et la foi qui l'engage et l'ardeur qui la presse. 12
ALBERT
         Il faut voir cette affaire.
MASCARILLE
         Allez, tout ira bien.
ALBERT
         Holà ! Lucile, un mot.
VALÈRE
         Je crains …
MASCARILLE
1020 Ne craignez rien.
SCÈNE IX
MASCARILLE
         Seigneur Albert, au moins, silence. Enfin, madame, 12
         Toute chose conspire au bonheur de votre âme, 12
         Et monsieur votre père, averti de vos feux, 12
         Vous laisse votre époux et confirme vos vœux, 12
1025 Pourvu que bannissant toutes craintes frivoles, 12
         Deux mots de votre aveu confirment nos paroles. 12
LUCILE
         Que me vient donc conter ce coquin assuré ? 12
MASCARILLE
         Bon ! Me voilà déjà d'un beau titre honoré. 12
LUCILE
         Sachons un peu, Monsieur, quelle belle saillie 12
1030 Fait ce conte galant qu'aujourd'hui l'on publie. 12
VALÈRE
         Pardon, charmant objet, un valet a parlé, 12
         Et j'ai vu malgré moi notre hymen révélé. 12
LUCILE
         Notre hymen ?
VALÈRE
         On sait tout, adorable Lucile,
         Et vouloir déguiser est un soin inutile. 12
LUCILE
1035 Quoi ? L'ardeur de mes feux vous a fait mon époux ? 12
VALÈRE
         C'est un bien qui me doit faire mille jaloux ; 12
         Mais j'impute bien moins ce bonheur de ma flamme 12
         À l'ardeur de vos feux qu'aux bontés de votre âme. 12
         Je sais que vous avez sujet de vous fâcher, 12
1040 Que c'étoit un secret que vous vouliez cacher ; 12
         Et j'ai de mes transports forcé la violence 12
         À ne point violer votre expresse défense ; 12
         Mais …
MASCARILLE
         Hé bien ! Oui, c'est moi : le grand mal que voilà !
LUCILE
         Est-il une imposture égale à celle-là ? 12
1045 Vous l'osez soutenir en ma présence même, 12
         Et pensez m'obtenir par ce beau stratagème ? 12
         Oh ! Le plaisant amant, dont la galante ardeur 12
         Veut blesser mon honneur au défaut de mon cœur, 12
         Et que mon père, ému de l'éclat d'un sot conte, 12
1050 Paye avec mon hymen qui me couvre de honte ! 12
         Quand tout contribuerait à votre passion : 12
         Mon père, les destins, mon inclination, 12
         On me verrait combattre, en ma juste colère, 12
         Mon inclination, les destins et mon père, 12
1055 Perdre même le jour, avant que de m'unir 12
         À qui par ce moyen aurait cru m'obtenir. 12
         Allez ; et si mon sexe, avecque bienséance, 12
         Se pouvait emporter à quelque violence, 12
         Je vous apprendrais bien à me traiter ainsi. 12
VALÈRE
1060 C'en est fait, son courroux ne peut être adouci. 12
MASCARILLE
         Laissez-moi lui parler. Eh ! Madame, de grâce, 12
         À quoi bon maintenant toute cette grimace ? 12
         Quelle est votre pensée ? Et quel bourru transport 12
         Contre vos propres vœux vous fait roidir si fort ? 12
1065 Si monsieur votre père était homme farouche, 12
         Passe ; mais il permet que la raison le touche, 12
         Et lui-même m'a dit qu'une confession 12
         Vous va tout obtenir de son affection. 12
         Vous sentez, je crois bien, quelque petite honte 12
1070 À faire un libre aveu de l'amour qui vous dompte ; 12
         Mais s'il vous a fait perdre un peu de liberté, 12
         Par un bon mariage on voit tout rajusté ; 12
         Et quoi que l'on reproche au feu qui vous consomme, 12
         Le mal n'est pas si grand, que de tuer un homme. 12
1075 On sait que la chair est fragile quelquefois, 12
         Et qu'une fille enfin n'est ni caillou ni bois. 12
         Vous n'avez pas été sans doute la première, 12
         Et vous ne serez pas, que je crois, la dernière. 12
LUCILE
         Quoi ? Vous pouvez ouïr ces discours effrontés, 12
1080 Et vous ne dites mot à ces indignités ? 12
ALBERT
         Que veux-tu que je die ? Une telle aventure 12
         Me met tout hors de moi.
MASCARILLE
         Madame, je vous jure
         Que déjà vous devriez avoir tout confessé. 12
LUCILE
         Et quoi donc confesser ?
MASCARILLE
         Quoi ? Ce qui s'est passé
1085 Entre mon maître et vous : la belle raillerie ! 12
LUCILE
         Et que s'est-il passé, monstre d'effronterie, 12
         Entre ton maître et moi ?
MASCARILLE
         Vous devez, que je crois,
         En savoir un peu plus de nouvelles que moi, 12
         Et pour vous cette nuit fut trop douce, pour croire 12
1090 Que vous puissiez si vite en perdre la mémoire. 12
LUCILE
         C'est trop souffrir, mon père, un impudent valet. 12
SCÈNE X
MASCARILLE
         Je crois qu'elle me vient de donner un soufflet. 12
ALBERT
         Va, coquin, scélérat, sa main vient sur ta joue 12
         De faire une action dont son père la loue. 12
MASCARILLE
1095 Et nonobstant cela, qu'un diable en cet instant 12
         M'emporte, si j'ai dit rien que de très constant ! 12
ALBERT
         Et nonobstant cela, qu'on me coupe une oreille, 12
         Si tu portes fort loin une audace pareille ! 12
MASCARILLE
         Voulez-vous deux témoins qui me justifieront ? 12
ALBERT
1100 Veux-tu deux de mes gens qui te bâtonneront ? 12
MASCARILLE
         Leur rapport doit au mien donner toute créance. 12
ALBERT
         Leurs bras peuvent du mien réparer l'impuissance. 12
MASCARILLE
         Je vous dis que Lucile agit par honte ainsi. 12
ALBERT
         Je te dis que j'aurai raison de tout ceci. 12
MASCARILLE
1105 Connaissez-vous Ormin, ce gros notaire habile ? 12
ALBERT
         Connais-tu bien Grimpant, le bourreau de la ville ? 12
MASCARILLE
         Et Simon le tailleur, jadis si recherché ? 12
ALBERT
         Et la potence mise au milieu du marché ? 12
MASCARILLE
         Vous verrez confirmer par eux cet hyménée. 12
ALBERT
1110 Tu verras achever par eux ta destinée. 12
MASCARILLE
         Ce sont eux qu'ils ont pris pour témoins de leur foi. 12
ALBERT
         Ce sont eux qui dans peu me vengeront de toi. 12
MASCARILLE
         Et ces yeux les ont vus s'entre-donner parole. 12
ALBERT
         Et ces yeux te verront faire la capriole. 12
MASCARILLE
1115 Et pour signe, Lucile avait un voile noir. 12
ALBERT
         Et pour signe, ton front nous le fait assez voir. 12
MASCARILLE
         Oh ! L'obstiné vieillard !
ALBERT
         Oh ! Le fourbe damnable !
         Va, rends grâce à mes ans qui me font incapable 12
         De punir sur-le-champ l'affront que tu me fais : 12
1120 Tu n'en perds que l'attente, et je te le promets. 12
SCÈNE XI
VALÈRE
         Hé bien ! Ce beau succès que tu devais produire … 12
MASCARILLE
         J'entends à demi-mot ce que vous voulez dire : 12
         Tout s'arme contre moi ; pour moi de tous côtés 12
         Je vois coups de bâton et gibets apprêtés. 12
1125 Aussi, pour être en paix dans ce désordre extrême, 12
         Je me vais d'un rocher précipiter moi-même, 12
         Si dans le désespoir dont mon cœur est outré, 12
         Je puis en rencontrer d'assez haut à mon gré. 12
         Adieu, Monsieur.
VALÈRE
         Non, non ; ta fuite est superflue :
1130 Si tu meurs, je prétends que ce soit à ma vue. 12
MASCARILLE
         Je ne saurais mourir quand je suis regardé, 12
         Et mon trépas ainsi se verrait retardé. 12
VALÈRE
         Suis-moi, traître, suis-moi : mon amour en furie 12
         Te fera voir si c'est matière à raillerie. 12
MASCARILLE
1135 Malheureux Mascarille ! à quels maux aujourd'hui 12
         Te vois-tu condamné pour le péché d'autrui ! 12
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
FROSINE
         L'aventure est fâcheuse.
ASCAGNE
         Ah ! Ma chère Frosine,
         Le sort absolument a conclu ma ruine. 12
         Cette affaire, venue au point où la voilà, 12
1140 N'est pas assurément pour en demeurer là ; 12
         Il faut qu'elle passe outre ; et Lucile et Valère, 12
         Surpris des nouveautés d'un semblable mystère, 12
         Voudront chercher un jour dans ces obscurités 12
         Par qui tous mes projets se verront avortés. 12
1145 Car enfin, soit qu'Albert ait part au stratagème, 12
         Ou qu'avec tout le monde on l'ait trompé lui-même, 12
         S'il arrive une fois que mon sort éclairci 12
         Mette ailleurs tout le bien dont le sien a grossi, 12
         Jugez s'il aura lieu de souffrir ma présence : 12
1150 Son intérêt détruit me laisse à ma naissance ; 12
         C'est fait de sa tendresse ; et quelque sentiment 12
         Où pour ma fourbe alors pût être mon amant, 12
         Voudra-t-il avouer pour épouse une fille 12
         Qu'il verra sans appui de biens et de famille ? 12
FROSINE
1155 Je trouve que c'est là raisonné comme il faut ; 12
         Mais ces réflexions devaient venir plus tôt. 12
         Qui vous a jusqu'ici caché cette lumière ? 12
         Il ne fallait pas être une grande sorcière 12
         Pour voir, dès le moment de vos desseins pour lui, 12
1160 Tout ce que votre esprit ne voit que d'aujourd'hui : 12
         L'action le disait, et dès que je l'ai sue, 12
         Je n'en ai prévu guère une meilleure issue. 12
ASCAGNE
         Que dois-je faire enfin ? Mon trouble est sans pareil. 12
         Mettez-vous en ma place, et me donnez conseil. 12
FROSINE
1165 Ce doit être à vous-même, en prenant votre place, 12
         À me donner conseil dessus cette disgrâce ; 12
         Car je suis maintenant vous, et vous êtes moi. 12
         Conseillez-moi, Frosine : au point où je me vois, 12
         Quel remède trouver ? Dites, je vous en prie. 12
ASCAGNE
1170 Hélas ! Ne traitez point ceci de raillerie ; 12
         C'est prendre peu de part à mes cuisants ennuis 12
         Que de rire et de voir les termes où j'en suis. 12
FROSINE
         Non vraiment, tout de bon, votre ennui m'est sensible, 12
         Et pour vous en tirer je ferais mon possible ; 12
1175 Mais que puis-je, après tout ? Je vois fort peu de jour 12
         À tourner cette affaire au gré de votre amour. 12
ASCAGNE
         Si rien ne peut m'aider, il faut donc que je meure. 12
FROSINE
         Ha ! Pour cela toujours il est assez bonne heure : 12
         La mort est un remède à trouver quand on veut, 12
1180 Et l'on s'en doit servir le plus tard que l'on peut. 12
ASCAGNE
         Non, non, Frosine, non ; si vos conseils propices 12
         Ne conduisent mon sort parmi ces précipices, 12
         Je m'abandonne toute aux traits du désespoir. 12
FROSINE
         Savez-vous ma pensée ? Il faut que j'aille voir 12
1185 La … Mais Éraste vient, qui pourrait nous distraire. 12
         Nous pourrons en marchant parler de cette affaire : 12
         Allons, retirons-nous.
SCÈNE II
ÉRASTE
         Encore rebuté ?
GROS RENÉ
         Jamais ambassadeur ne fut moins écouté : 12
         À peine ai-je voulu lui porter la nouvelle 12
1190 Du moment d'entretien que vous souhaitiez d'elle, 12
         Qu'elle m'a répondu, tenant son quant-à-moi : 12
         Va, va, je fais état de lui comme de toi ; 12
         Dis-lui qu'il se promène ; et sur ce beau langage, 12
         Pour suivre son chemin m'a tourné le visage ; 12
1195 Et Marinette aussi, d'un dédaigneux museau 12
         Lâchant un laisse-nous, beau valet de carreau, 12
         M'a planté là comme elle : et mon sort et le vôtre 12
         N'ont rien à se pouvoir reprocher l'un à l'autre. 12
ÉRASTE
         L'ingrate ! Recevoir avec tant de fierté 12
1200 Le prompt retour d'un cœur justement emporté ! 12
         Quoi ? Le premier transport d'un amour qu'on abuse 12
         Sous tant de vraisemblance est indigne d'excuse ? 12
         Et ma plus vive ardeur, en ce moment fatal, 12
         Devait être insensible au bonheur d'un rival ? 12
1205 Tout autre n'eût pas fait même chose en ma place, 12
         Et se fût moins laissé surprendre à tant d'audace ? 12
         De mes justes soupçons suis-je sorti trop tard ? 12
         Je n'ai point attendu de serments de sa part ; 12
         Et lorsque tout le monde encor ne sait qu'en croire, 12
1210 Ce cœur impatient lui rend toute sa gloire, 12
         Il cherche à s'excuser ; et le sien voit si peu 12
         Dans ce profond respect la grandeur de mon feu ! 12
         Loin d'assurer une âme, et lui fournir des armes 12
         Contre ce qu'un rival lui veut donner d'alarmes, 12
1215 L'ingrate m'abandonne à mon jaloux transport, 12
         Et rejette de moi message, écrit, abord ! 12
         Ha ! Sans doute, un amour a peu de violence, 12
         Qu'est capable d'éteindre une si faible offense ; 12
         Et ce dépit si prompt à s'armer de rigueur 12
1220 Découvre assez pour moi tout le fond de son cœur, 12
         Et de quel prix doit être à présent à mon âme 12
         Tout ce dont son caprice a pu flatter ma flamme. 12
         Non, je ne prétends plus demeurer engagé 12
         Pour un cœur où je vois le peu de part que j'ai ; 12
1225 Et puisque l'on témoigne une froideur extrême 12
         À conserver les gens, je veux faire de même. 12
GROS RENÉ
         Et moi de même aussi : soyons tous deux fâchés, 12
         Et mettons notre amour au rang des vieux péchés. 12
         Il faut apprendre à vivre à ce sexe volage, 12
1230 Et lui faire sentir que l'on a du courage. 12
         Qui souffre ses mépris les veut bien recevoir. 12
         Si nous avions l'esprit de nous faire valoir, 12
         Les femmes n'auraient pas la parole si haute. 12
         Oh ! Qu'elles nous sont bien fières par notre faute ! 12
1235 Je veux être pendu, si nous ne les verrions 12
         Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions, 12
         Sans tous ces vils devoirs dont la plupart des hommes 12
         Les gâtent tous les jours dans le siècle où nous sommes. 12
ÉRASTE
         Pour moi, sur toute chose, un mépris me surprend ; 12
1240 Et pour punir le sien par un autre aussi grand, 12
         Je veux mettre en mon cœur une nouvelle flamme. 12
GROS RENÉ
         Et moi, je ne veux plus m'embarrasser de femme : 12
         À toutes je renonce, et crois, en bonne foi, 12
         Que vous feriez fort bien de faire comme moi. 12
1245 Car, voyez-vous, la femme est, comme on dit, mon maître, 12
         Un certain animal difficile à connaître, 12
         Et de qui la nature est fort encline au mal ; 12
         Et comme un animal est toujours animal, 12
         Et ne sera jamais qu'animal, quand sa vie 12
1250 Durerait cent mille ans, aussi, sans repartie, 12
         La femme est toujours femme, et jamais ne sera 12
         Que femme, tant qu'entier le monde durera ; 12
         D'où vient qu'un certain Grec dit que sa tête passe 12
         Pour un sable mouvant ; car, goûtez bien, de grâce, 12
1255 Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts : 12
         Ainsi que la tête est comme le chef du corps, 12
         Et que le corps sans chef est pire qu'une bête : 12
         Si le chef n'est pas bien d'accord avec la tête, 12
         Que tout ne soit pas bien réglé par le compas, 12
1260 Nous voyons arriver de certains embarras ; 12
         La partie brutale alors veut prendre empire 12
         Dessus la sensitive, et l'on voit que l'un tire 12
         À dia, l'autre à hurhaut ; l'un demande du mou, 12
         L'autre du dur ; enfin tout va sans savoir où : 12
1265 Pour montrer qu'ici-bas, ainsi qu'on l'interprète, 12
         La tête d'une femme est comme la girouette 12
         Au haut d'une maison, qui tourne au premier vent. 12
         C'est pourquoi le cousin Aristote souvent 12
         La compare à la mer ; d'où vient qu'on dit qu'au monde 12
1270 On ne peut rien trouver de si stable que l'onde. 12
         Or, par comparaison (car la comparaison 12
         Nous fait distinctement comprendre une raison, 12
         Et nous aimons bien mieux, nous autres gens d'étude, 12
         Une comparaison qu'une similitude), 12
1275 Par comparaison donc, mon maître, s'il vous plaît, 12
         Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accroît, 12
         Vient à se courroucer ; le vent souffle et ravage, 12
         Les flots contre les flots font un remue-ménage 12
         Horrible ; et le vaisseau, malgré le nautonier, 12
1280 Va tantôt à la cave, et tantôt au grenier : 12
         Ainsi, quand une femme a sa tête fantasque, 12
         On voit une tempête en forme de bourrasque, 12
         Qui veut compétiter par de certains … Propos ; 12
         Et lors un … Certain vent, qui par … De certains flots, 12
1285 De … Certaine façon, ainsi qu'un banc de sable … 12
         Quand … Les femmes enfin ne valent pas le diable. 12
ÉRASTE
         C'est fort bien raisonner.
GROS RENÉ
         Assez bien, Dieu merci.
         Mais je les vois, Monsieur, qui passent par ici. 12
         Tenez-vous ferme, au moins.
ÉRASTE
         Ne te mets pas en peine.
GROS RENÉ
1290 J'ai bien peur que ses yeux resserrent votre chaîne. 12
SCÈNE III
MARINETTE
         Je l'aperçois encor ; mais ne vous rendez point. 12
LUCILE
         Ne me soupçonne pas d'être foible à ce point. 12
MARINETTE
         Il vient à nous.
ÉRASTE
         Non, non, ne croyez pas, madame,
         Que je revienne encor vous parler de ma flamme. 12
1295 C'en est fait ; je me veux guérir, et connais bien 12
         Ce que de votre cœur a possédé le mien. 12
         Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense 12
         M'a trop bien éclairé de votre indifférence, 12
         Et je dois vous montrer que les traits du mépris 12
1300 Sont sensibles surtout aux généreux esprits. 12
         Je l'avouerai, mes yeux observaient dans les vôtres 12
         Des charmes qu'ils n'ont point trouvés dans tous les autres, 12
         Et le ravissement où j'étais de mes fers 12
         Les aurait préférés à des sceptres offerts : 12
1305 Oui, mon amour pour vous, sans doute, était extrême ; 12
         Je vivais tout en vous ; et, je l'avouerai même, 12
         Peut-être qu'après tout j'aurai, quoiqu'outragé, 12
         Assez de peine encore à m'en voir dégagé : 12
         Possible que, malgré la cure qu'elle essaie, 12
1310 Mon âme saignera longtemps de cette plaie, 12
         Et qu'affranchi d'un joug qui faisait tout mon bien, 12
         Il faudra se résoudre à n'aimer jamais rien ; 12
         Mais enfin il n'importe, et puisque votre haine 12
         Chasse un cœur tant de fois que l'amour vous ramène, 12
1315 C'est la dernière ici des importunités 12
         Que vous aurez jamais de mes vœux rebutés. 12
LUCILE
         Vous pouvez faire aux miens la grâce toute entière, 12
         Monsieur, et m'épargner encor cette dernière. 12
ÉRASTE
         Hé bien, madame, hé bien, ils seront satisfaits ! 12
1320 Je romps avecque vous, et j'y romps pour jamais, 12
         Puisque vous le voulez : que je perde la vie 12
         Lorsque de vous parler je reprendrai l'envie ! 12
LUCILE
         Tant mieux, c'est m'obliger.
ÉRASTE
         Non, non, n'ayez pas peur
         Que je fausse parole : eussé-je un faible cœur 12
1325 Jusques à n'en pouvoir effacer votre image, 12
         Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage 12
         De me voir revenir.
LUCILE
         Ce serait bien en vain.
ÉRASTE
         Moi-même de cent coups je percerais mon sein, 12
         Si j'avais jamais fait cette bassesse insigne, 12
1330 De vous revoir après ce traitement indigne. 12
LUCILE
         Soit, n'en parlons donc plus.
ÉRASTE
         Oui, oui, n'en parlons plus ;
         Et pour trancher ici tous propos superflus, 12
         Et vous donner, ingrate, une preuve certaine 12
         Que je veux, sans retour, sortir de votre chaîne, 12
1335 Je ne veux rien garder qui puisse retracer 12
         Ce que de mon esprit il me faut effacer. 12
         Voici votre portrait : il présente à la vue 12
         Cent charmes merveilleux dont vous êtes pourvue ; 12
         Mais il cache sous eux cent défauts aussi grands, 12
1340 Et c'est un imposteur enfin que je vous rends. 12
GROS RENÉ
         Bon.
LUCILE
         Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre,
         Voilà le diamant que vous m'aviez fait prendre. 12
MARINETTE
         Fort bien.
ÉRASTE
         Il est à vous encor ce bracelet.
LUCILE
         Et cette agate à vous, qu'on fit mettre en cachet. 12
ÉRASTE, lit
1345 Vous m'aimez d'une amour extrême, 8
         Éraste, et de mon cœur voulez être éclairci : 12
         Si je n'aime Éraste de même, 8
         Au moins aimé-je fort qu'Éraste m'aime ainsi. 12
Lucile.
Éraste, continue.
         Vous m'assuriez par là d'agréer mon service ? 12
1350 C'est une fausseté digne de ce supplice. 12
LUCILE, lit
         "J'ignore le destin de mon amour ardente, 12
         Et jusqu'à quand je souffrirai ; 8
         Mais je sais, ô beauté charmante, 8
         Que toujours je vous aimerai. 8
Éraste.
(elle continue.)
1355 Voilà qui m'assurait à jamais de vos feux ? 12
         Et la main et la lettre ont menti toutes deux. 12
GROS RENÉ
         Poussez.
ÉRASTE
         Elle est de vous ; suffit : même fortune.
MARINETTE
         Ferme.
LUCILE
         J'aurais regret d'en épargner aucune.
GROS RENÉ
         N'ayez pas le dernier.
MARINETTE
         Tenez bon jusqu'au bout.
LUCILE
         Enfin, voilà le reste.
ÉRASTE
1360 Et, grâce au ciel, c'est tout.
         Que sois-je exterminé, si je ne tiens parole ! 12
LUCILE
         Me confonde le ciel, si la mienne est frivole ! 12
ÉRASTE
         Adieu donc.
LUCILE
         Adieu donc.
MARINETTE
         Voilà qui va des mieux.
GROS RENÉ
         Vous triomphez.
MARINETTE
         Allons, ôtez-vous de ses yeux.
GROS RENÉ
1365 Retirez-vous après cet effort de courage. 12
MARINETTE
         Qu'attendez-vous encor ?
GROS RENÉ
         Que faut-il davantage ?
ÉRASTE
         Ha ! Lucile, Lucile, un cœur comme le mien 12
         Se fera regretter, et je le sais fort bien. 12
LUCILE
         Éraste, Éraste, un cœur fait comme est fait le vôtre 12
1370 Se peut facilement réparer par un autre. 12
ÉRASTE
         Non, non : cherchez partout, vous n'en aurez jamais 12
         De si passionné pour vous, je vous promets. 12
         Je ne dis pas cela pour vous rendre attendrie : 12
         J'aurais tort d'en former encore quelque envie. 12
1375 Mes plus ardents respects n'ont pu vous obliger ; 12
         Vous avez voulu rompre : il n'y faut plus songer ; 12
         Mais personne, après moi, quoi qu'on vous fasse entendre, 12
         N'aura jamais pour vous de passion si tendre. 12
LUCILE
         Quand on aime les gens, on les traite autrement ; 12
1380 On fait de leur personne un meilleur jugement. 12
ÉRASTE
         Quand on aime les gens, on peut, de jalousie, 12
         Sur beaucoup d'apparence, avoir l'âme saisie ; 12
         Mais alors qu'on les aime, on ne peut en effet 12
         Se résoudre à les perdre, et vous, vous l'avez fait. 12
LUCILE
1385 La pure jalousie est plus respectueuse. 12
ÉRASTE
         On voit d'un œil plus doux une offense amoureuse. 12
LUCILE
         Non, votre cœur, Éraste, était mal enflammé. 12
ÉRASTE
         Non, Lucile, jamais vous ne m'avez aimé. 12
LUCILE
         Eh ! Je crois que cela faiblement vous soucie. 12
1390 Peut-être en serait-il beaucoup mieux pour ma vie, 12
         Si je … Mais laissons là ces discours superflus : 12
         Je ne dis point quels sont mes pensers là-dessus. 12
ÉRASTE
         Pourquoi ?
LUCILE
         Par la raison que nous rompons ensemble,
         Et que cela n'est plus de saison, ce me semble. 12
ÉRASTE
         Nous rompons ?
LUCILE
1395 Oui, vraiment : quoi ? N'en est-ce pas fait ?
ÉRASTE
         Et vous voyez cela d'un esprit satisfait ? 12
LUCILE
         Comme vous.
ÉRASTE
         Comme moi ?
LUCILE
         Sans doute : c'est faiblesse
         De faire voir aux gens que leur perte nous blesse. 12
ÉRASTE
         Mais, cruelle, c'est vous qui l'avez bien voulu. 12
LUCILE
1400 Moi ? Point du tout ; c'est vous qui l'avez résolu. 12
ÉRASTE
         Moi ? Je vous ai cru là faire un plaisir extrême. 12
LUCILE
         Point : vous avez voulu vous contenter vous-même. 12
ÉRASTE
         Mais si mon cœur encor revoulait sa prison, … 12
         Si, tout fâché qu'il est, il demandait pardon ? … 12
LUCILE
1405 Non, non, n'en faites rien : ma faiblesse est trop grande, 12
         J'aurais peur d'accorder trop tôt votre demande. 12
ÉRASTE
         Ha ! Vous ne pouvez pas trop tôt me l'accorder, 12
         Ni moi sur cette peur trop tôt le demander. 12
         Consentez-y, madame : une flamme si belle 12
1410 Doit, pour votre intérêt, demeurer immortelle. 12
         Je le demande enfin : me l'accorderez-vous, 12
         Ce pardon obligeant ?
LUCILE
         Remenez-moi chez nous.
SCÈNE IV
MARINETTE
         Oh ! La lâche personne !
GROS RENÉ
         Ha ! Le faible courage !
MARINETTE
         J'en rougis de dépit.
GROS RENÉ
         J'en suis gonflé de rage.
1415 Ne t'imagine pas que je me rende ainsi. 12
MARINETTE
         Et ne pense pas, toi, trouver ta dupe aussi. 12
GROS RENÉ
         Viens, viens frotter ton nez auprès de ma colère. 12
MARINETTE
         Tu nous prends pour un autre, et tu n'as pas affaire 12
         À ma sotte maîtresse. Ardez le beau museau, 12
1420 Pour nous donner envie encore de sa peau ! 12
         Moi, j'aurais de l'amour pour ta chienne de face ? 12
         Moi, je te chercherais ? Ma foi, l'on t'en fricasse 12
         Des filles comme nous !
GROS RENÉ
         Oui ? Tu le prends par là ?
         Tiens, tiens, sans y chercher tant de façon, voilà 12
1425 Ton beau galant de neige, avec ta nompareille : 12
         Il n'aura plus l'honneur d'être sur mon oreille. 12
MARINETTE
         Et toi, pour te montrer que tu m'es à mépris, 12
         Voilà ton demi-cent d'épingles de Paris, 12
         Que tu me donnas hier avec tant de fanfare. 12
GROS RENÉ
1430 Tiens encor ton couteau ; la pièce est riche et rare : 12
         Il te coûta six blancs lorsque tu m'en fis don. 12
MARINETTE
         Tiens tes ciseaux, avec ta chaîne de laiton. 12
GROS RENÉ
         J'oubliais d'avant-hier ton morceau de fromage : 12
         Tiens. Je voudrais pouvoir rejeter le potage 12
1435 Que tu me fis manger, pour n'avoir rien à toi. 12
MARINETTE
         Je n'ai point maintenant de tes lettres sur moi ; 12
         Mais j'en ferai du feu jusques à la dernière. 12
GROS RENÉ
         Et des tiennes tu sais ce que j'en saurai faire ? 12
MARINETTE
         Prends garde à ne venir jamais me reprier. 12
GROS RENÉ
1440 Pour couper tout chemin à nous rapatrier, 12
         Il faut rompre la paille : une paille rompue 12
         Rend, entre gens d'honneur, une affaire conclue. 12
         Ne fais point les doux yeux : je veux être fâché. 12
MARINETTE
         Ne me lorgne point, toi : j'ai l'esprit trop touché. 12
GROS RENÉ
1445 Romps : voilà le moyen de ne s'en plus dédire. 12
         Romps : tu ris, bonne bête ?
MARINETTE
         Oui, car tu me fais rire.
GROS RENÉ
         La peste soit ton ris ! Voilà tout mon courroux 12
         Déjà dulcifié. Qu'en dis-tu ? Romprons-nous, 12
         Ou ne romprons-nous pas ?
MARINETTE
         Vois.
GROS RENÉ
         Vois, toi.
MARINETTE
         Vois, toi-même.
GROS RENÉ
1450 Est-ce que tu consens que jamais je ne t'aime ? 12
MARINETTE
         Moi ? Ce que tu voudras.
GROS RENÉ
         Ce que tu voudras, toi :
         Dis.
MARINETTE
         Je ne dirai rien.
GROS RENÉ
         Ni moi non plus.
MARINETTE
         Ni moi.
GROS RENÉ
         Ma foi, nous ferons mieux de quitter la grimace : 12
         Touche, je te pardonne.
MARINETTE
         Et moi, je te fais grâce.
GROS RENÉ
1455 Mon Dieu ! Qu'à tes appas je suis acoquiné ! 12
MARINETTE
         Que Marinette est sotte après son Gros-René ! 12
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
MASCARILLE
         Dès que l'obscurité régnera dans la ville, 12
         Je me veux introduire au logis de Lucile : 12
         Va vite de ce pas préparer pour tantôt 12
1460 Et la lanterne sourde, et les armes qu'il faut. 12
         Quand il m'a dit ces mots, il m'a semblé d'entendre : 12
         Va vitement chercher un licou pour te pendre. 12
         Venez çà, mon patron (car dans l'étonnement 12
         Où m'a jeté d'abord un tel commandement, 12
1465 Je n'ai pas eu le temps de vous pouvoir répondre ; 12
         Mais je vous veux ici parler, et vous confondre : 12
         Défendez-vous donc bien, et raisonnons sans bruit). 12
         Vous voulez, dites-vous, aller voir cette nuit 12
         Lucile ? Oui, Mascarille. et que pensez-vous faire ? 12
1470 "Une action d'amant qui se veut satisfaire. 12
         Une action d'un homme à fort petit cerveau 12
         Que d'aller sans besoin risquer ainsi sa peau. 12
         "Mais tu sais quel motif à ce dessein m'appelle : 12
         Lucile est irritée. Eh bien ! Tant pis pour elle. 12
1475 "Mais l'amour veut que j'aille apaiser son esprit. 12
         Mais l'amour est un sot qui ne sait ce qu'il dit : 12
         Nous garantira-t-il, cet amour, je vous prie, 12
         D'un rival, ou d'un père, ou d'un frère en furie ? 12
         Penses-tu qu'aucun d'eux songe à nous faire mal ? 12
1480 Oui vraiment je le pense, et surtout ce rival. 12
         "Mascarille, en tout cas, l'espoir où je me fonde, 12
         Nous irons bien armés ; et si quelqu'un nous gronde, 12
         Nous nous chamaillerons. Oui, voilà justement 12
         Ce que votre valet ne prétend nullement : 12
1485 Moi, chamailler, bon Dieu ! Suis-je un Roland, mon maître, 12
         Ou quelque Ferragu ? C'est fort mal me connaître. 12
         Quand je viens à songer, moi qui me suis si cher, 12
         Qu'il ne faut que deux doigts d'un misérable fer 12
         Dans le corps, pour vous mettre un humain dans la bière, 12
1490 Je suis scandalisé d'une étrange manière. 12
         Mais tu seras armé de pied en cap. Tant pis : 12
         J'en serai moins léger à gagner le taillis ; 12
         Et de plus, il n'est point d'armure si bien jointe 12
         Où ne puisse glisser une vilaine pointe. 12
1495 Oh ! Tu seras ainsi tenu pour un poltron. 12
         Soit, pourvu que toujours je branle le menton : 12
         À table comptez-moi, si vous voulez, pour quatre ; 12
         Mais comptez-moi pour rien s'il s'agit de se battre. 12
         Enfin, si l'autre monde a des charmes pour vous, 12
1500 Pour moi, je trouve l'air de celui-ci fort doux ; 12
         Je n'ai pas grande faim de mort ni de blessure, 12
         Et vous ferez le sot tout seul, je vous assure. 12
SCÈNE II
VALÈRE
         Je n'ai jamais trouvé de jour plus ennuyeux : 12
         Le soleil semble s'être oublié dans les cieux ; 12
1505 Et jusqu'au lit qui doit recevoir sa lumière 12
         Je vois rester encore une telle carrière, 12
         Que je crois que jamais il ne l'achèvera 12
         Et que de sa lenteur mon âme enragera. 12
MASCARILLE
         Et cet empressement pour s'en aller dans l'ombre 12
1510 Pêcher vite à tâtons quelque sinistre encombre ! 12
         Vous voyez que Lucile, entière en ses rebuts … 12
VALÈRE
         Ne me fais point ici de contes superflus. 12
         Quand j'y devrais trouver cent embûches mortelles, 12
         Je sens de son courroux des gênes trop cruelles, 12
1515 Et je veux l'adoucir, ou terminer mon sort : 12
         C'est un point résolu.
MASCARILLE
         J'approuve ce transport ;
         Mais le mal est, Monsieur, qu'il faudra s'introduire 12
         En cachette.
VALÈRE
         Fort bien.
MASCARILLE
         Et j'ai peur de vous nuire.
VALÈRE
         Et comment ?
MASCARILLE
         Une toux me tourmente à mourir,
1520 Dont le bruit importun vous fera découvrir : 12
         De moment en moment … Vous voyez le supplice. 12
VALÈRE
         Ce mal te passera : prends du jus de réglisse. 12
MASCARILLE
         Je ne crois pas, Monsieur, qu'il se veuille passer. 12
         Je serais ravi, moi, de ne vous point laisser ; 12
1525 Mais j'aurais un regret mortel, si j'étais cause 12
         Qu'il fût à mon cher maître arrivé quelque chose. 12
SCÈNE III
LA RAPIÈRE
         Monsieur, de bonne part je viens d'être informé 12
         Qu'Éraste est contre vous fortement animé, 12
         Et qu'Albert parle aussi de faire pour sa fille 12
1530 Rouer jambes et bras à votre Mascarille. 12
MASCARILLE
         Moi, je ne suis pour rien dans tout cet embarras. 12
         Qu'ai-je fait pour me voir rouer jambes et bras ? 12
         Suis-je donc gardien, pour employer ce style, 12
         De la virginité des filles de la ville ? 12
1535 Sur la tentation ai-je quelque crédit ? 12
         Et puis-je mais, chétif, si le cœur leur en dit ? 12
VALÈRE
         Oh ! Qu'ils ne seront pas si méchants qu'ils le disent ! 12
         Et quelque belle ardeur que ses feux lui produisent, 12
         Éraste n'aura pas si bon marché de nous. 12
LA RAPIÈRE
1540 S'il vous faisait besoin, mon bras est tout à vous : 12
         Vous savez de tout temps que je suis un bon frère. 12
VALÈRE
         Je vous suis obligé, monsieur de la Rapière. 12
LA RAPIÈRE
         J'ai deux amis aussi que je vous puis donner, 12
         Qui contre tous venants sont gens à dégainer, 12
1545 Et sur qui vous pourrez prendre toute assurance. 12
MASCARILLE
         Acceptez-les, Monsieur.
VALÈRE
         C'est trop de complaisance.
LA RAPIÈRE
         Le petit Gille encore eût pu nous assister, 12
         Sans le triste accident qui vient de nous l'ôter. 12
         Monsieur, le grand dommage ! Et l'homme de service ! 12
1550 Vous avez su le tour que lui fit la justice : 12
         Il mourut en César, et lui cassant les os, 12
         Le bourreau ne lui put faire lâcher deux mots. 12
VALÈRE
         Monsieur de la Rapière, un homme de la sorte 12
         Doit être regretté. Mais quant à votre escorte, 12
         Je vous rends grâce.
LA RAPIÈRE
1555 Soit ; mais soyez averti
         Qu'il vous cherche, et vous peut faire un mauvais parti. 12
VALÈRE
         Et moi, pour vous montrer combien je l'appréhende, 12
         Je lui veux, s'il me cherche, offrir ce qu'il demande, 12
         Et par toute la ville aller présentement, 12
1560 Sans être accompagné que de lui seulement. 12
MASCARILLE
         Quoi ? Monsieur, vous voulez tenter Dieu ? Quelle audace ! 12
         Las ! Vous voyez tous deux comme l'on nous menace, 12
         Combien de tous côtés …
VALÈRE
         Que regardes-tu là ?
MASCARILLE
         C'est qu'il sent le bâton du côté que voilà. 12
1565 Enfin, si maintenant ma prudence en est crue, 12
         Ne nous obstinons point à rester dans la rue : 12
         Allons nous renfermer.
VALÈRE
         Nous renfermer, faquin !
         Tu m'oses proposer un acte de coquin ! 12
         Sus, sans plus de discours, résous-toi de me suivre. 12
MASCARILLE
1570 Eh ! Monsieur, mon cher maître, il est si doux de vivre ! 12
         On ne meurt qu'une fois, et c'est pour si longtemps ! 12
VALÈRE
         Je m'en vais t'assommer de coups, si je t'entends. 12
         Ascagne vient ici, laissons-le : il faut attendre 12
         Quel parti de lui-même il résoudra de prendre. 12
1575 Cependant avec moi viens prendre à la maison 12
         Pour nous frotter.
MASCARILLE
         Je n'ai nulle démangeaison.
         Que maudit soit l'amour, et les filles maudites 12
         Qui veulent en tâter, puis font les chattemites ! 12
SCÈNE IV
ASCAGNE
         Est-il bien vrai, Frosine, et ne rêvé-je point ? 12
1580 De grâce, contez-moi bien tout de point en point. 12
FROSINE
         Vous en saurez assez le détail ; laissez faire : 12
         Ces sortes d'incidents ne sont pour l'ordinaire 12
         Que redits trop de fois de moment en moment. 12
         Suffit que vous sachiez qu'après ce testament 12
1585 Qui voulait un garçon pour tenir sa promesse, 12
         De la femme d'Albert la dernière grossesse 12
         N'accoucha que de vous ; et que lui dessous main 12
         Ayant depuis longtemps concerté son dessein, 12
         Fit son fils de celui d'Ignès la bouquetière, 12
1590 Qui vous donna pour sienne à nourrir à ma mère. 12
         La mort ayant ravi ce petit innocent 12
         Quelque dix mois après, Albert étant absent, 12
         La crainte d'un époux et l'amour maternelle 12
         Firent l'événement d'une ruse nouvelle : 12
1595 Sa femme en secret lors se rendit son vrai sang ; 12
         Vous devîntes celui qui tenoit votre rang, 12
         Et la mort de ce fils mis dans votre famille 12
         Se couvrit pour Albert de celle de sa fille. 12
         Voilà de votre sort un mystère éclairci 12
1600 Que votre feinte mère a caché jusqu'ici ; 12
         Elle en dit des raisons, et peut en avoir d'autres, 12
         Par qui ses intérêts n'étaient pas tous les vôtres. 12
         Enfin cette visite, où j'espérais si peu, 12
         Plus qu'on ne pouvait croire a servi votre feu. 12
1605 Cette Ignès vous relâche ; et par votre autre affaire 12
         L'éclat de son secret devenu nécessaire, 12
         Nous en avons nous deux votre père informé ; 12
         Un billet de sa femme a le tout confirmé ; 12
         Et poussant plus avant encore notre pointe, 12
1610 Quelque peu de fortune à notre adresse jointe, 12
         Aux intérêts d'Albert de Polydore après 12
         Nous avons ajusté si bien les intérêts, 12
         Si doucement à lui déplié ces mystères, 12
         Pour n'effaroucher pas d'abord trop les affaires, 12
1615 Enfin, pour dire tout, mené si prudemment 12
         Son esprit pas à pas à l'accommodement, 12
         Qu'autant que votre père il montre de tendresse 12
         À confirmer les nœuds qui font votre allégresse. 12
ASCAGNE
         Ha ! Frosine, la joie où vous m'acheminez 12
1620 Et que ne dois-je point à vos soins fortunés ! 12
FROSINE
         Au reste, le bonhomme est en humeur de rire, 12
         Et pour son fils encor nous défend de rien dire. 12
SCÈNE V
POLYDORE
         Approchez-vous, ma fille : un tel nom m'est permis, 12
         Et j'ai su le secret que cachaient ces habits. 12
1625 Vous avez fait un trait qui, dans sa hardiesse, 12
         Fait briller tant d'esprit et tant de gentillesse, 12
         Que je vous en excuse, et tiens mon fils heureux 12
         Quand il saura l'objet de ses soins amoureux : 12
         Vous valez tout un monde, et c'est moi qui l'assure. 12
1630 Mais le voici : prenons plaisir de l'aventure. 12
         Allez faire venir tous vos gens promptement. 12
ASCAGNE
         Vous obéir sera mon premier compliment. 12
SCÈNE VI
MASCARILLE
         Les disgrâces souvent sont du ciel révélées : 12
         J'ai songé cette nuit de perles défilées, 12
1635 Et d'œufs cassés : Monsieur, un tel songe m'abat. 12
VALÈRE
         Chien de poltron !
POLYDORE
         Valère, il s'apprête un combat
         Où toute ta valeur te sera nécessaire : 12
         Tu vas avoir en tête un puissant adversaire. 12
MASCARILLE
         Et personne, Monsieur, qui se veuille bouger 12
1640 Pour retenir des gens qui se vont égorger ! 12
         Pour moi, je le veux bien ; mais au moins s'il arrive 12
         Qu'un funeste accident de votre fils vous prive, 12
         Ne m'en accusez point.
POLYDORE
         Non, non : en cet endroit
         Je le pousse moi-même à faire ce qu'il doit. 12
MASCARILLE
         Père dénaturé !
VALÈRE
1645 Ce sentiment, mon père,
         Est d'un homme de cœur, et je vous en révère. 12
         J'ai dû vous offenser, et je suis criminel 12
         D'avoir fait tout ceci sans l'aveu paternel ; 12
         Mais à quelque dépit que ma faute vous porte, 12
1650 La nature toujours se montre la plus forte ; 12
         Et votre honneur fait bien, quand il ne veut pas voir 12
         Que le transport d'Éraste ait de quoi m'émouvoir. 12
POLYDORE
         On me faisait tantôt redouter sa menace ; 12
         Mais les choses depuis ont bien changé de face ; 12
1655 Et sans le pouvoir fuir, d'un ennemi plus fort 12
         Tu vas être attaqué.
MASCARILLE
         Point de moyen d'accord ?
VALÈRE
         Moi, le fuir ! Dieu m'en garde. Et qui donc pourrait-ce être ? 12
POLYDORE
         Ascagne.
VALÈRE
         Ascagne ?
POLYDORE
         Oui, tu le vas voir paraître.
VALÈRE
         Lui, qui de me servir m'avait donné sa foi ! 12
POLYDORE
1660 Oui, c'est lui qui prétend avoir affaire à toi, 12
         Et qui veut, dans le champ où l'honneur vous appelle, 12
         Qu'un combat seul à seul vide votre querelle. 12
MASCARILLE
         C'est un brave homme : il sait que les cœurs généreux 12
         Ne mettent point les gens en compromis pour eux. 12
POLYDORE
1665 Enfin d'une imposture ils te rendent coupable, 12
         Dont le ressentiment m'a paru raisonnable ; 12
         Si bien qu'Albert et moi sommes tombés d'accord 12
         Que tu satisferais Ascagne sur ce tort, 12
         Mais aux yeux d'un chacun, et sans nulles remises, 12
1670 Dans les formalités en pareil cas requises. 12
VALÈRE
         Et Lucile, mon père, a d'un cœur endurci … 12
POLYDORE
         Lucile épouse Éraste, et te condamne aussi ; 12
         Et pour convaincre mieux tes discours d'injustice, 12
         Veut qu'à tes propres yeux cet hymen s'accomplisse. 12
VALÈRE
1675 Ha ! C'est une impudence à me mettre en fureur : 12
         Elle a donc perdu sens, foi, conscience, honneur ? 12
SCÈNE VII
ALBERT
         Hé bien ! Les combattants ? On amène le nôtre : 12
         Avez-vous disposé le courage du vôtre ? 12
VALÈRE
         Oui, oui, me voilà prêt, puisqu'on m'y veut forcer ; 12
1680 Et si j'ai pu trouver sujet de balancer, 12
         Un reste de respect en pouvait être cause, 12
         Et non pas la valeur du bras que l'on m'oppose. 12
         Mais c'est trop me pousser, ce respect est à bout : 12
         À toute extrémité mon esprit se résout, 12
1685 Et l'on fait voir un trait de perfidie étrange, 12
         Dont il faut hautement que mon amour se venge. 12
         Non pas que cet amour prétende encore à vous : 12
         Tout son feu se résout en ardeur de courroux ; 12
         Et quand j'aurai rendu votre honte publique, 12
1690 Votre coupable hymen n'aura rien qui me pique. 12
         Allez, ce procédé, Lucile, est odieux : 12
         À peine en puis-je croire au rapport de mes yeux ; 12
         C'est de toute pudeur se montrer ennemie, 12
         Et vous devriez mourir d'une telle infamie. 12
LUCILE
1695 Un semblable discours me pourrait affliger, 12
         Si je n'avais en main qui m'en saura venger. 12
         Voici venir Ascagne : il aura l'avantage 12
         De vous faire changer bien vite de langage, 12
         Et sans beaucoup d'effort.
SCÈNE VIII
VALÈRE
         Il ne le fera pas,
1700 Quand il joindrait au sien encor vingt autres bras. 12
         Je le plains de défendre une sœur criminelle ; 12
         Mais puisque son erreur me veut faire querelle, 12
         Nous le satisferons, et vous, mon brave, aussi. 12
ÉRASTE
         Je prenais intérêt tantôt à tout ceci ; 12
1705 Mais enfin, comme Ascagne a pris sur lui l'affaire, 12
         Je ne veux plus en prendre, et je le laisse faire. 12
VALÈRE
         C'est bien fait, la prudence est toujours de saison ; 12
         Mais …
ÉRASTE
         Il saura pour tous vous mettre à la raison.
VALÈRE
         Lui ?
POLYDORE
         Ne t'y trompe pas ; tu ne sais pas encore
         Quel étrange garçon est Ascagne.
ALBERT
1710 Il l'ignore.
         Mais il pourra dans peu le lui faire savoir. 12
VALÈRE
         Sus donc ! Que maintenant il me le fasse voir. 12
MARINETTE
         Aux yeux de tous ?
GROS RENÉ
         Cela ne serait pas honnête.
VALÈRE
         Se moque-t-on de moi ? Je casserai la tête 12
1715 À quelqu'un des rieurs. Enfin voyons l'effet. 12
ASCAGNE
         Non, non, je ne suis pas si méchant qu'on me fait ; 12
         Et dans cette aventure où chacun m'intéresse, 12
         Vous allez voir plutôt éclater ma faiblesse, 12
         Connaître que le ciel, qui dispose de nous, 12
1720 Ne me fit pas un cœur pour tenir contre vous, 12
         Et qu'il vous réservait, pour victoire facile, 12
         De finir le destin du frère de Lucile. 12
         Oui, bien loin de vanter le pouvoir de mon bras, 12
         Ascagne va par vous recevoir le trépas ; 12
1725 Mais il veut bien mourir, si sa mort nécessaire 12
         Peut avoir maintenant de quoi vous satisfaire, 12
         En vous donnant pour femme, en présence de tous, 12
         Celle qui justement ne peut être qu'à vous. 12
VALÈRE
         Non, quand toute la terre, après sa perfidie 12
         Et les traits effrontés …
ASCAGNE
1730 Ah ! Souffrez que je die,
         Valère, que le cœur qui vous est engagé 12
         D'aucun crime envers vous ne peut être chargé : 12
         Sa flamme est toujours pure et sa constance extrême, 12
         Et j'en prends à témoin votre père lui-même. 12
POLYDORE
1735 Oui, mon fils, c'est assez rire de ta fureur, 12
         Et je vois qu'il est temps de te tirer d'erreur. 12
         Celle à qui par serment ton âme est attachée 12
         Sous l'habit que tu vois à tes yeux est cachée ; 12
         Un intérêt de bien, dès ses plus jeunes ans, 12
1740 Fit ce déguisement qui trompe tant de gens ; 12
         Et depuis peu l'amour en a su faire un autre, 12
         Qui t'abusa, joignant leur famille à la nôtre. 12
         Ne va point regarder à tout le monde aux yeux : 12
         Je te fais maintenant un discours sérieux. 12
1745 Oui, c'est elle, en un mot, dont l'adresse subtile, 12
         La nuit, reçut ta foi sous le nom de Lucile, 12
         Et qui par ce ressort, qu'on ne comprenait pas, 12
         A semé parmi vous un si grand embarras. 12
         Mais, puisqu'Ascagne ici fait place à Dorothée, 12
1750 Il faut voir de vos feux toute imposture ôtée, 12
         Et qu'un nœud plus sacré donne force au premier. 12
ALBERT
         Et c'est là justement ce combat singulier 12
         Qui devait envers nous réparer votre offense, 12
         Et pour qui les édits n'ont point fait de défense. 12
POLYDORE
1755 Un tel événement rend tes esprits confus ; 12
         Mais en vain tu voudrais balancer là-dessus. 12
VALÈRE
         Non, non, je ne veux pas songer à m'en défendre ; 12
         Et si cette aventure a lieu de me surprendre, 12
         La surprise me flatte, et je me sens saisir 12
1760 De merveille à la fois, d'amour et de plaisir. 12
         Se peut-il que ces yeux … ?
ALBERT
         Cet habit, cher Valère,
         Souffre mal les discours que vous lui pourriez faire. 12
         Allons lui faire en prendre un autre ; et cependant 12
         Vous saurez le détail de tout cet incident. 12
VALÈRE
1765 Vous, Lucile, pardon, si mon âme abusée … 12
LUCILE
         L'oubli de cette injure est une chose aisée. 12
ALBERT
         Allons, ce compliment se fera bien chez nous, 12
         Et nous aurons loisir de nous en faire tous. 12
ÉRASTE
         Mais vous ne songez pas, en tenant ce langage, 12
1770 Qu'il reste encore ici des sujets de carnage : 12
         Voilà bien à tous deux notre amour couronné ; 12
         Mais de son Mascarille et de mon Gros-René, 12
         Par qui doit Marinette être ici possédée ? 12
         Il faut que par le sang l'affaire soit vidée. 12
MASCARILLE
1775 Nenni, nenni : mon sang dans mon corps sied trop bien. 12
         Qu'il l'épouse en repos, cela ne me fait rien : 12
         De l'humeur que je sais la chère Marinette, 12
         L'hymen ne ferme pas la porte à la fleurette. 12
MARINETTE
         Et tu crois que de toi je ferais mon galant ? 12
1780 Un mari, passe encor : tel qu'il est, on le prend ; 12
         On n'y va pas chercher tant de cérémonie. 12
         Mais il faut qu'un galant soit fait à faire envie. 12
GROS RENÉ
         Écoute : quand l'hymen aura joint nos deux peaux, 12
         Je prétends qu'on soit sourde à tous les damoiseaux. 12
MASCARILLE
1785 Tu crois te marier pour toi tout seul, compère ? 12
GROS RENÉ
         Bien entendu : je veux une femme sévère, 12
         Ou je ferai beau bruit.
MASCARILLE
         Eh ! Mon dieu ! Tu feras
         Comme les autres font, et tu t'adouciras. 12
         Ces gens, avant l'hymen, si fâcheux et critiques, 12
1790 Dégénèrent souvent en maris pacifiques. 12
MARINETTE
         Va, va, petit mari, ne crains rien de ma foi : 12
         Les douceurs ne feront que blanchir contre moi, 12
         Et je te dirai tout.
MASCARILLE
         Oh ! Las ! Fine pratique !
         Un mari confident ! …
MARINETTE
         Taisez-vous, as de pique.
ALBERT
1795 Pour la troisième fois, allons-nous-en chez nous 12
         Poursuivre en liberté des entretiens si doux. 12
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