MOL9/MOL9
1666
LE MISANTHROPE
ou
L'ATRABILAIRE AMOUREUX
Comédie
ACTEURS
ALCESTE
amant de Célimène
PHILINTE
un ami d'Alceste
ORONTE
amant de Célimène
CÉLIMÈNE
amante d'Alceste
ÉLIANTE
cousine de Célimène
ARSINOÉ
amie de Célimène
ACASTE
marquis
CLITANDRE
marquis
BASQUE
valet de Célimène
DU BOIS
valet d'Alceste
UN GARDE
La scène est à Paris.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
PHILINTE
         Qu'est-ce donc ? Qu'avez-vous ?
ALCESTE
         Laissez-moi, je vous prie.
PHILINTE
         Mais encor dites-moi quelle bizarrerie … 12
ALCESTE
         Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher. 12
PHILINTE
         Mais on entend les gens, au moins, sans se fâcher. 12
ALCESTE
5 Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre. 12
PHILINTE
         Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre, 12
         Et quoique amis enfin, je suis tout des premiers … 12
ALCESTE
         Moi, votre ami ? Rayez cela de vos papiers. 12
         J'ai fait jusques ici profession de l'être ; 12
10 Mais après ce qu'en vous je viens de voir paraître, 12
         Je vous déclare net que je ne le suis plus, 12
         Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus. 12
PHILINTE
         Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte ? 12
ALCESTE
         Allez, vous devriez mourir de pure honte ; 12
15 Une telle action ne saurait s'excuser, 12
         Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser. 12
         Je vous vois accabler un homme de caresses, 12
         Et témoigner pour lui les dernières tendresses ; 12
         De protestations, d'offres et de serments, 12
20 Vous chargez la fureur de vos embrassements ; 12
         Et quand je vous demande après quel est cet homme, 12
         À peine pouvez-vous dire comme il se nomme ; 12
         Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant, 12
         Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent. 12
25 Morbleu ! C'est une chose indigne, lâche, infâme, 12
         De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme ; 12
         Et si, par un malheur, j'en avais fait autant, 12
         Je m'irais, de regret, pendre tout à l'instant. 12
PHILINTE
         Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable, 12
30 Et je vous supplierai d'avoir pour agréable 12
         Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt, 12
         Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît. 12
ALCESTE
         Que la plaisanterie est de mauvaise grâce ! 12
PHILINTE
         Mais, sérieusement, que voulez-vous qu'on fasse ? 12
ALCESTE
35 Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur, 12
         On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur. 12
PHILINTE
         Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, 12
         Il faut bien le payer de la même monnoie, 12
         Répondre, comme on peut, à ses empressements, 12
40 Et rendre offre pour offre, et serments pour serments. 12
ALCESTE
         Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode 12
         Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode ; 12
         Et je ne hais rien tant que les contorsions 12
         De tous ces grands faiseurs de protestations, 12
45 Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, 12
         Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles, 12
         Qui de civilités avec tous font combat, 12
         Et traitent du même air l'honnête homme et le fat. 12
         Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse, 12
50 Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, 12
         Et vous fasse de vous un éloge éclatant, 12
         Lorsque au premier faquin il court en faire autant ? 12
         Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située 12
         Qui veuille d'une estime ainsi prostituée ; 12
55 Et la plus glorieuse a des régals peu chers, 12
         Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers : 12
         Sur quelque préférence une estime se fonde, 12
         Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde. 12
         Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps, 12
60 Morbleu ! Vous n'êtes pas pour être de mes gens ; 12
         Je refuse d'un cœur la vaste complaisance 12
         Qui ne fait de mérite aucune différence ; 12
         Je veux qu'on me distingue ; et pour le trancher net, 12
         L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait. 12
PHILINTE
65 Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'on rende 12
         Quelques dehors civils que l'usage demande. 12
ALCESTE
         Non, vous dis-je, on devrait châtier, sans pitié, 12
         Ce commerce honteux de semblants d'amitié. 12
         Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre 12
70 Le fond de notre cœur dans nos discours se montre, 12
         Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments 12
         Ne se masquent jamais sous de vains compliments. 12
PHILINTE
         Il est bien des endroits où la pleine franchise 12
         Deviendrait ridicule et serait peu permise ; 12
75 Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur, 12
         Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur. 12
         Serait-il à propos et de la bienséance 12
         De dire à mille gens tout ce que d'eux on pense ? 12
         Et quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît, 12
80 Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ? 12
ALCESTE
         Oui.
PHILINTE
         Quoi ? Vous iriez dire à la vieille Émilie
         Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie, 12
         Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun ? 12
ALCESTE
         Sans doute.
PHILINTE
         À Dorilas, qu'il est trop importun,
85 Et qu'il n'est, à la Cour, oreille qu'il ne lasse 12
         À conter sa bravoure et l'éclat de sa race ? 12
ALCESTE
         Fort bien.
PHILINTE
         Vous vous moquez.
ALCESTE
         Je ne me moque point,
         Et je vais n'épargner personne sur ce point. 12
         Mes yeux sont trop blessés, et la Cour et la ville 12
90 Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile ; 12
         J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond, 12
         Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font ; 12
         Je ne trouve partout que lâche flatterie, 12
         Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie ; 12
95 Je n'y puis plus tenir, j'enrage, et mon dessein 12
         Est de rompre en visière à tout le genre humain. 12
PHILINTE
         Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage, 12
         Je ris des noirs accès où je vous envisage, 12
         Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris, 12
100 Ces deux frères que peint l'école des maris, 12
         Dont …
ALCESTE
         Mon Dieu ! Laissons là vos comparaisons fades.
PHILINTE
         Non : tout de bon, quittez toutes ces incartades. 12
         Le monde par vos soins ne se changera pas ; 12
         Et puisque la franchise a pour vous tant d'appas, 12
105 Je vous dirai tout franc que cette maladie, 12
         Partout où vous allez, donne la comédie, 12
         Et qu'un si grand courroux contre les mœurs du temps 12
         Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens. 12
ALCESTE
         Tant mieux, morbleu ! Tant mieux, c'est ce que je demande ; 12
110 Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande : 12
         Tous les hommes me sont à tel point odieux, 12
         Que je serais fâché d'être sage à leurs yeux. 12
PHILINTE
         Vous voulez un grand mal à la nature humaine ! 12
ALCESTE
         Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine. 12
PHILINTE
115 Tous les pauvres mortels, sans nulle exception, 12
         Seront enveloppés dans cette aversion ? 12
         Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes … 12
ALCESTE
         Non : elle est générale, et je hais tous les hommes : 12
         Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants, 12
120 Et les autres, pour être aux méchants complaisants, 12
         Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses 12
         Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. 12
         De cette complaisance on voit l'injuste excès 12
         Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès : 12
125 Au travers de son masque on voit à plein le traître ; 12
         Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être ; 12
         Et ses roulements d'yeux et son ton radouci 12
         N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici. 12
         On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde, 12
130 Par de sales emplois s'est poussé dans le monde, 12
         Et que par eux son sort de splendeur revêtu 12
         Fait gronder le mérite et rougir la vertu. 12
         Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne, 12
         Son misérable honneur ne voit pour lui personne ; 12
135 Nommez-le fourbe, infâme et scélérat maudit, 12
         Tout le monde en convient, et nul n'y contredit. 12
         Cependant sa grimace est partout bienvenue : 12
         On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue ; 12
         Et s'il est, par la brigue, un rang à disputer, 12
140 Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter. 12
         Têtebleu ! Ce me sont de mortelles blessures, 12
         De voir qu'avec le vice on garde des mesures ; 12
         Et parfois il me prend des mouvements soudains 12
         De fuir dans un désert l'approche des humains. 12
PHILINTE
145 Mon Dieu, des mœurs du temps mettons-nous moins en peine, 12
         Et faisons un peu grâce à la nature humaine ; 12
         Ne l'examinons point dans la grande rigueur, 12
         Et voyons ses défauts avec quelque douceur. 12
         Il faut, parmi le monde, une vertu traitable ; 12
150 À force de sagesse, on peut être blâmable ; 12
         La parfaite raison fuit toute extrémité, 12
         Et veut que l'on soit sage avec sobriété. 12
         Cette grande raideur des vertus des vieux âges 12
         Heurte trop notre siècle et les communs usages ; 12
155 Elle veut aux mortels trop de perfection : 12
         Il faut fléchir au temps sans obstination ; 12
         Et c'est une folie à nulle autre seconde 12
         De vouloir se mêler de corriger le monde. 12
         J'observe, comme vous, cent choses tous les jours, 12
160 Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours ; 12
         Mais quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître, 12
         En courroux, comme vous, on ne me voit point être ; 12
         Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, 12
         J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font ; 12
165 Et je crois qu'à la Cour, de même qu'à la ville, 12
         Mon flegme est philosophe autant que votre bile. 12
ALCESTE
         Mais ce flegme, Monsieur, qui raisonne si bien, 12
         Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien ? 12
         Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse, 12
170 Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice, 12
         Ou qu'on tâche à semer de méchants bruits de vous, 12
         Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux ? 12
PHILINTE
         Oui, je vois ces défauts dont votre âme murmure 12
         Comme vices unis à l'humaine nature ; 12
175 Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé 12
         De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, 12
         Que de voir des vautours affamés de carnage, 12
         Des singes malfaisants, et des loups pleins de rage. 12
ALCESTE
         Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler, 12
180 Sans que je sois … Morbleu ! Je ne veux point parler, 12
         Tant ce raisonnement est plein d'impertinence. 12
PHILINTE
         Ma foi ! Vous ferez bien de garder le silence. 12
         Contre votre partie éclatez un peu moins, 12
         Et donnez au procès une part de vos soins. 12
ALCESTE
185 Je n'en donnerai point, c'est une chose dite. 12
PHILINTE
         Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite ? 12
ALCESTE
         Qui je veux ? La raison, mon bon droit, l'équité. 12
PHILINTE
         Aucun juge par vous ne sera visité ? 12
ALCESTE
         Non. Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse ? 12
PHILINTE
190 J'en demeure d'accord ; mais la brigue est fâcheuse, 12
         Et …
ALCESTE
         Non : j'ai résolu de n'en pas faire un pas.
         J'ai tort, ou j'ai raison.
PHILINTE
         Ne vous y fiez pas.
ALCESTE
         Je ne remuerai point.
PHILINTE
         Votre partie est forte,
         Et peut, par sa cabale, entraîner …
ALCESTE
         Il n'importe.
PHILINTE
         Vous vous tromperez.
ALCESTE
195 Soit. J'en veux voir le succès.
PHILINTE
         Mais …
ALCESTE
         J'aurai le plaisir de perdre mon procès.
PHILINTE
         Mais enfin …
ALCESTE
         Je verrai, dans cette plaiderie,
         Si les hommes auront assez d'effronterie, 12
         Seront assez méchants, scélérats et pervers, 12
200 Pour me faire injustice aux yeux de l'univers. 12
PHILINTE
         Quel homme !
ALCESTE
         Je voudrais, m'en coutât-il grand'chose,
         Pour la beauté du fait avoir perdu ma cause. 12
PHILINTE
         On se rirait de vous, Alceste, tout de bon, 12
         Si l'on vous entendait parler de la façon. 12
ALCESTE
         Tant pis pour qui rirait.
PHILINTE
205 Mais cette rectitude
         Que vous voulez en tout avec exactitude, 12
         Cette pleine droiture, où vous vous renfermez, 12
         La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez ? 12
         Je m'étonne, pour moi, qu'étant, comme il le semble, 12
210 Vous et le genre humain si fort brouillés ensemble, 12
         Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux, 12
         Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux ; 12
         Et ce qui me surprend encore davantage, 12
         C'est cet étrange choix où votre cœur s'engage. 12
215 La sincère Éliante a du penchant pour vous, 12
         La prude Arsinoé vous voit d'un œil fort doux : 12
         Cependant à leurs vœux votre âme se refuse, 12
         Tandis qu'en ses liens Célimène l'amuse, 12
         De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant 12
220 Semble si fort donner dans les mœurs d'à présent. 12
         D'où vient que, leur portant une haine mortelle, 12
         Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle ? 12
         Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux ? 12
         Ne les voyez-vous pas ? Ou les excusez-vous ? 12
ALCESTE
225 Non, l'amour que je sens pour cette jeune veuve 12
         Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve, 12
         Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner, 12
         Le premier à les voir, comme à les condamner. 12
         Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire, 12
230 Je confesse mon faible, elle a l'art de me plaire : 12
         J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, 12
         En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer ; 12
         Sa grâce est la plus forte ; et sans doute ma flamme 12
         De ces vices du temps pourra purger son âme. 12
PHILINTE
235 Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu. 12
         Vous croyez être donc aimé d'elle ?
ALCESTE
         Oui, parbleu !
         Je ne l'aimerais pas, si je ne croyais l'être. 12
PHILINTE
         Mais si son amitié pour vous se fait paraître, 12
         D'où vient que vos rivaux vous causent de l'ennui ? 12
ALCESTE
240 C'est qu'un cœur bien atteint veut qu'on soit tout à lui, 12
         Et je ne viens ici qu'à dessein de lui dire 12
         Tout ce que là-dessus ma passion m'inspire. 12
PHILINTE
         Pour moi, si je n'avais qu'à former des désirs, 12
         La cousine Éliante aurait tous mes soupirs ; 12
245 Son cœur, qui vous estime, est solide et sincère, 12
         Et ce choix plus conforme était mieux votre affaire. 12
ALCESTE
         Il est vrai : ma raison me le dit chaque jour ; 12
         Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour. 12
PHILINTE
         Je crains fort pour vos feux ; et l'espoir où vous êtes 12
         Pourrait …
SCÈNE II
ORONTE
250 J'ai su là-bas que, pour quelques emplettes,
         Éliante est sortie, et Célimène aussi ; 12
         Mais comme l'on m'a dit que vous étiez ici, 12
         J'ai monté pour vous dire, et d'un cœur véritable, 12
         Que j'ai conçu pour vous une estime incroyable, 12
255 Et que, depuis longtemps, cette estime m'a mis 12
         Dans un ardent désir d'être de vos amis. 12
         Oui, mon cœur au mérite aime à rendre justice, 12
         Et je brûle qu'un nœud d'amitié nous unisse : 12
         Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualité, 12
260 N'est pas assurément pour être rejeté. 12
         C'est à vous, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse. 12
En cet endroit Alceste paraît tout rêveur, et semble n'entendre pas qu'Oronte lui parle.
ALCESTE
         À moi, monsieur ?
ORONTE
         À vous. Trouvez-vous qu'il vous blesse ?
ALCESTE
         Non pas ; mais la surprise est fort grande pour moi, 12
         Et je n'attendais pas l'honneur que je reçois. 12
ORONTE
265 L'estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre, 12
         Et de tout l'univers vous la pouvez prétendre. 12
ALCESTE
         Monsieur …
ORONTE
         L'état n'a rien qui ne soit au-dessous
         Du mérite éclatant que l'on découvre en vous. 12
ALCESTE
         Monsieur …
ORONTE
         Oui, de ma part, je vous tiens préférable
270 À tout ce que j'y vois de plus considérable. 12
ALCESTE
         Monsieur …
ORONTE
         Sois-je du ciel écrasé, si je mens !
         Et pour vous confirmer ici mes sentiments, 12
         Souffrez qu'à cœur ouvert, Monsieur, je vous embrasse, 12
         Et qu'en votre amitié je vous demande place. 12
275 Touchez là, s'il vous plaît, vous me la promettez, 12
         Votre amitié ?
ALCESTE
         Monsieur …
ORONTE
         Quoi ? Vous y résistez ?
ALCESTE
         Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire ; 12
         Mais l'amitié demande un peu plus de mystère, 12
         Et c'est assurément en profaner le nom 12
280 Que de vouloir le mettre à toute occasion. 12
         Avec lumière et choix cette union veut naître ; 12
         Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître ; 12
         Et nous pourrions avoir telles complexions, 12
         Que tous deux du marché nous nous repentirions. 12
ORONTE
285 Parbleu ! C'est là-dessus parler en homme sage, 12
         Et je vous en estime encore davantage : 12
         Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux ; 12
         Mais, cependant, je m'offre entièrement à vous : 12
         S'il faut faire à la Cour pour vous quelque ouverture, 12
290 On sait qu'auprès du roi je fais quelque figure ; 12
         Il m'écoute ; et dans tout, il en use, ma foi ! 12
         Le plus honnêtement du monde avecque moi. 12
         Enfin je suis à vous de toutes les manières ; 12
         Et comme votre esprit a de grandes lumières, 12
295 Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud, 12
         Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu, 12
         Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose. 12
ALCESTE
         Monsieur, je suis mal propre à décider la chose ; 12
         Veuillez m'en dispenser.
ORONTE
         Pourquoi ?
ALCESTE
         J'ai le défaut
300 D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut. 12
ORONTE
         C'est ce que je demande, et j'aurais lieu de plainte, 12
         Si, m'exposant à vous pour me parler sans feinte, 12
         Vous alliez me trahir, et me déguiser rien. 12
ALCESTE
         Puisqu'il vous plaît ainsi, monsieur, je le veux bien. 12
ORONTE
305 Sonnet … C'est un sonnet. L'espoir … C'est une dame 12
         Qui de quelque espérance avait flatté ma flamme. 12
         L'espoir … Ce ne sont point de ces grands vers pompeux, 12
         Mais de petits vers doux, tendres et langoureux. 12
À toutes ces interruptions il regarde Alceste.
ALCESTE
         Nous verrons bien.
ORONTE
         L'espoir … Je ne sais si le style
310 Pourra vous en paraître assez net et facile, 12
         Et si du choix des mots vous vous contenterez. 12
ALCESTE
         Nous allons voir, Monsieur.
ORONTE
         Au reste, vous saurez
         Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire. 12
ALCESTE
         Voyons, Monsieur ; le temps ne fait rien à l'affaire. 12
ORONTE
315 L'espoir, il est vrai, nous soulage, 8
         Et nous berce un temps notre ennui ; 8
         Mais, Philis, le triste avantage, 8
         Lorsque rien ne marche après lui ! 8
PHILINTE
         Je suis déjà charmé de ce petit morceau. 12
ALCESTE
320 Quoi ? Vous avez le front de trouver cela beau ? 12
ORONTE
         Vous eûtes de la complaisance ; 8
         Mais vous en deviez moins avoir, 8
         Et ne vous pas mettre en dépense 8
         Pour ne me donner que l'espoir. 8
PHILINTE
325 Ah ! Qu'en termes galants ces choses-là sont mises ! 12
ALCESTE, bas
         Morbleu ! Vil complaisant, vous louez des sottises ? 12
ORONTE
         S'il faut qu'une attente éternelle 8
         Pousse à bout l'ardeur de mon zèle, 8
         Le trépas sera mon recours. 8
330 Vos soins ne m'en peuvent distraire : 8
         Belle Philis, on désespère, 8
         Alors qu'on espère toujours. 8
PHILINTE
         La chute en est jolie, amoureuse, admirable. 12
ALCESTE, bas
         La peste de ta chute ! Empoisonneur au diable, 12
335 En eusses-tu fait une à te casser le nez ! 12
PHILINTE
         Je n'ai jamais ouï de vers si bien tournés. 12
ALCESTE
         Morbleu ! …
ORONTE
         Vous me flattez, et vous croyez peut-être …
PHILINTE
         Non, je ne flatte point.
ALCESTE, bas
         Et que fais-tu donc, traître ?
ORONTE
         Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité : 12
340 Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité. 12
ALCESTE
         Monsieur, cette matière est toujours délicate, 12
         Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte. 12
         Mais un jour, à quelqu'un, dont je tairai le nom, 12
         Je disais, en voyant des vers de sa façon, 12
345 Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire 12
         Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire ; 12
         Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements 12
         Qu'on a de faire éclat de tels amusements ; 12
         Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages, 12
350 On s'expose à jouer de mauvais personnages. 12
ORONTE
         Est-ce que vous voulez me déclarer par là 12
         Que j'ai tort de vouloir … ?
ALCESTE
         Je ne dis pas cela ;
         Mais je lui disais, moi, qu'un froid écrit assomme, 12
         Qu'il ne faut que ce faible à décrier un homme, 12
355 Et qu'eût-on, d'autre part, cent belles qualités, 12
         On regarde les gens par leurs méchants côtés. 12
ORONTE
         Est-ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire ? 12
ALCESTE
         Je ne dis pas cela ; mais, pour ne point écrire, 12
         Je lui mettais aux yeux comme, dans notre temps, 12
360 Cette soif a gâté de fort honnêtes gens. 12
ORONTE
         Est-ce que j'écris mal ? Et leur ressemblerais-je ? 12
ALCESTE
         Je ne dis pas cela ; mais enfin, lui disais-je, 12
         Quel besoin si pressant avez-vous de rimer ? 12
         Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer ? 12
365 Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre, 12
         Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre. 12
         Croyez-moi, résistez à vos tentations, 12
         Dérobez au public ces occupations ; 12
         Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme, 12
370 Le nom que dans la cour vous avez d'honnête homme, 12
         Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur, 12
         Celui de ridicule et misérable auteur. 12
         C'est ce que je tâchai de lui faire comprendre. 12
ORONTE
         Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre. 12
375 Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet … ? 12
ALCESTE
         Franchement, il est bon à mettre au cabinet. 12
         Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles, 12
         Et vos expressions ne sont point naturelles. 12
         Qu'est-ce que : Nous berce un temps notre ennui ?
380 Et que Rien ne marche après lui ?
         Que Ne vous pas mettre en dépense,
         Pour ne me donner que l'espoir ?
         Et que :Philis, on désespère,
         Alors qu'on espère toujours ?
385 Ce style figuré, dont on fait vanité, 12
         Sort du bon caractère et de la vérité : 12
         Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure, 12
         Et ce n'est point ainsi que parle la nature. 12
         Le méchant goût du siècle, en cela, me fait peur. 12
390 Nos pères, tous grossiers, l'avaient beaucoup meilleur, 12
         Et je prise bien moins tout ce que l'on admire, 12
         Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire : 12
         Si le roi m'avait donné 7
         Paris, sa grand'ville, 5
395 Et qu'il me fallût quitter 7
         L'amour de ma mie ; 5
         Je dirais au roi Henri, 7
         Reprenez votre Paris, 7
         J'aime mieux ma mie, au gué ! 7
400 J'aime mieux ma mie. 5
         La rime n'est pas riche, et le style en est vieux : 12
         Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux 12
         Que ces colifichets, dont le bon sens murmure, 12
         Et que la passion parle là toute pure ? 12
405 Si le roi m'avait donné 7
         Paris, sa grand'ville, 5
         Et qu'il me fallût quitter 7
         L'amour de ma mie ; 5
         Je dirais au roi Henri, 7
410 Reprenez votre Paris, 7
         J'aime mieux ma mie, au gué ! 7
         J'aime mieux ma mie. 5
         Voilà ce que peut dire un cœur vraiment épris. 12
À Philinte.
         Oui, monsieur le rieur, malgré vos beaux esprits, 12
415 J'estime plus cela que la pompe fleurie 12
         De tous ces faux brillants, où chacun se récrie. 12
ORONTE
         Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons. 12
ALCESTE
         Pour les trouver ainsi vous avez vos raisons ; 12
         Mais vous trouverez bon que j'en puisse avoir d'autres, 12
420 Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres. 12
ORONTE
         Il me suffit de voir que d'autres en font cas. 12
ALCESTE
         C'est qu'ils ont l'art de feindre ; et moi, je ne l'ai pas. 12
ORONTE
         Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage ? 12
ALCESTE
         Si je louais vos vers, j'en aurais davantage. 12
ORONTE
425 Je me passerai bien que vous les approuviez. 12
ALCESTE
         Il faut bien, s'il vous plaît, que vous vous en passiez. 12
ORONTE
         Je voudrais bien, pour voir, que, de votre manière, 12
         Vous en composassiez sur la même matière. 12
ALCESTE
         J'en pourrais, par malheur, faire d'aussi méchants ; 12
430 Mais je me garderais de les montrer aux gens. 12
ORONTE
         Vous me parlez bien ferme, et cette suffisance … 12
ALCESTE
         Autre part que chez moi cherchez qui vous encense. 12
ORONTE
         Mais, mon petit monsieur, prenez-le un peu moins haut. 12
ALCESTE
         Ma foi ! Mon grand monsieur, je le prends comme il faut. 12
PHILINTE, se mettant entre-deux
435 Eh ! Messieurs, c'en est trop : laissez cela, de grâce. 12
ORONTE
         Ah ! J'ai tort, je l'avoue, et je quitte la place. 12
         Je suis votre valet, Monsieur, de tout mon cœur. 12
ALCESTE
         Et moi, je suis, Monsieur, votre humble serviteur. 12
SCÈNE III
PHILINTE
         Hé bien ! Vous le voyez : pour être trop sincère, 12
440 Vous voilà sur les bras une fâcheuse affaire ; 12
         Et j'ai bien vu qu'Oronte, afin d'être flatté … 12
ALCESTE
         Ne me parlez pas.
PHILINTE
         Mais …
ALCESTE
         Plus de société.
PHILINTE
         C'est trop …
ALCESTE
         Laissez-moi là.
PHILINTE
         Si je …
ALCESTE
         Point de langage.
PHILINTE
         Mais quoi … ?
ALCESTE
         Je n'entends rien.
PHILINTE
         Mais …
ALCESTE
         Encore ?
PHILINTE
         On outrage …
ALCESTE
445 Ah, parbleu ! C'en est trop ; ne suivez point mes pas. 12
PHILINTE
         Vous vous moquez de moi, je ne vous quitte pas. 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
ALCESTE
         Madame, voulez-vous que je vous parle net ? 12
         De vos façons d'agir je suis mal satisfait ; 12
         Contre elles dans mon cœur trop de bile s'assemble, 12
450 Et je sens qu'il faudra que nous rompions ensemble. 12
         Oui, je vous tromperais de parler autrement ; 12
         Tôt ou tard nous romprons indubitablement ; 12
         Et je vous promettrais mille fois le contraire, 12
         Que je ne serais pas en pouvoir de le faire. 12
CÉLIMÈNE
455 C'est pour me quereller donc, à ce que je vois, 12
         Que vous avez voulu me ramener chez moi ? 12
ALCESTE
         Je ne querelle point ; mais votre humeur, Madame, 12
         Ouvre au premier venu trop d'accès dans votre âme : 12
         Vous avez trop d'amants qu'on voit vous obséder, 12
460 Et mon cœur de cela ne peut s'accommoder. 12
CÉLIMÈNE
         Des amants que je fais me rendez-vous coupable ? 12
         Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable ? 12
         Et lorsque pour me voir ils font de doux efforts, 12
         Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors ? 12
ALCESTE
465 Non, ce n'est pas, madame, un bâton qu'il faut prendre, 12
         Mais un cœur à leurs vœux moins facile et moins tendre. 12
         Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux ; 12
         Mais votre accueil retient ceux qu'attirent vos yeux ; 12
         Et sa douceur offerte à qui vous rend les armes 12
470 Achève sur les cœurs l'ouvrage de vos charmes. 12
         Le trop riant espoir que vous leur présentez 12
         Attache autour de vous leurs assiduités ; 12
         Et votre complaisance un peu moins étendue 12
         De tant de soupirants chasserait la cohue. 12
475 Mais au moins dites-moi, Madame, par quel sort 12
         Votre Clitandre a l'heur de vous plaire si fort ? 12
         Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime 12
         Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime ? 12
         Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt 12
480 Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit ? 12
         Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau monde, 12
         Au mérite éclatant de sa perruque blonde ? 12
         Sont-ce ses grands canons qui vous le font aimer ? 12
         L'amas de ses rubans a-t-il su vous charmer ? 12
485 Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave 12
         Qu'il a gagné votre âme en faisant votre esclave ? 12
         Ou sa façon de rire et son ton de fausset 12
         Ont-ils de vous toucher su trouver le secret ? 12
CÉLIMÈNE
         Qu'injustement de lui vous prenez de l'ombrage ! 12
490 Ne savez-vous pas bien pourquoi je le ménage, 12
         Et que dans mon procès, ainsi qu'il m'a promis, 12
         Il peut intéresser tout ce qu'il a d'amis ? 12
ALCESTE
         Perdez votre procès, madame, avec constance, 12
         Et ne ménagez point un rival qui m'offense. 12
CÉLIMÈNE
495 Mais de tout l'univers vous devenez jaloux. 12
ALCESTE
         C'est que tout l'univers est bien reçu de vous. 12
CÉLIMÈNE
         C'est ce qui doit rasseoir votre âme effarouchée, 12
         Puisque ma complaisance est sur tous épanchée ; 12
         Et vous auriez plus lieu de vous en offenser, 12
500 Si vous me la voyiez sur un seul ramasser. 12
ALCESTE
         Mais moi, que vous blâmez de trop de jalousie, 12
         Qu'ai-je de plus qu'eux tous, Madame, je vous prie ? 12
CÉLIMÈNE
         Le bonheur de savoir que vous êtes aimé. 12
ALCESTE
         Et quel lieu de le croire à mon cœur enflammé ? 12
CÉLIMÈNE
505 Je pense qu'ayant pris le soin de vous le dire, 12
         Un aveu de la sorte a de quoi vous suffire. 12
ALCESTE
         Mais qui m'assurera que, dans le même instant, 12
         Vous n'en disiez peut-être aux autres tout autant ? 12
CÉLIMÈNE
         Certes, pour un amant, la fleurette est mignonne, 12
510 Et vous me traitez là de gentille personne. 12
         Hé bien ! Pour vous ôter d'un semblable souci, 12
         De tout ce que j'ai dit je me dédis ici, 12
         Et rien ne saurait plus vous tromper que vous-même : 12
         Soyez content.
ALCESTE
         Morbleu ! Faut-il que je vous aime ?
515 Ah ! Que si de vos mains je rattrape mon cœur, 12
         Je bénirai le ciel de ce rare bonheur ! 12
         Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible 12
         À rompre de ce cœur l'attachement terrible ; 12
         Mais mes plus grands efforts n'ont rien fait jusqu'ici, 12
520 Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi. 12
CÉLIMÈNE
         Il est vrai, votre ardeur est pour moi sans seconde. 12
ALCESTE
         Oui, je puis là-dessus défier tout le monde. 12
         Mon amour ne se peut concevoir, et jamais 12
         Personne n'a, Madame, aimé comme je fais. 12
CÉLIMÈNE
525 En effet, la méthode en est toute nouvelle, 12
         Car vous aimez les gens pour leur faire querelle ; 12
         Ce n'est qu'en mots fâcheux qu'éclate votre ardeur, 12
         Et l'on n'a vu jamais un amour si grondeur. 12
ALCESTE
         Mais il ne tient qu'à vous que son chagrin ne passe. 12
530 À tous nos démêlés coupons chemin, de grâce, 12
         Parlons à cœur ouvert, et voyons d'arrêter … 12
SCÈNE II
CÉLIMÈNE
         Qu'est-ce ?
BASQUE
         Acaste est là-bas.
CÉLIMÈNE
         Hé bien ! Faites monter.
ALCESTE
         Quoi ? L'on ne peut jamais vous parler tête à tête ? 12
         À recevoir le monde on vous voit toujours prête ? 12
535 Et vous ne pouvez pas, un seul moment de tous, 12
         Vous résoudre à souffrir de n'être pas chez vous ? 12
CÉLIMÈNE
         Voulez-vous qu'avec lui je me fasse une affaire ? 12
ALCESTE
         Vous avez des regards qui ne sauraient me plaire. 12
CÉLIMÈNE
         C'est un homme à jamais ne me le pardonner, 12
540 S'il savait que sa vue eût pu m'importuner. 12
ALCESTE
         Et que vous fait cela, pour vous gêner de sorte … ? 12
CÉLIMÈNE
         Mon Dieu ! De ses pareils la bienveillance importe ; 12
         Et ce sont de ces gens qui, je ne sais comment, 12
         Ont gagné dans la cour de parler hautement. 12
545 Dans tous les entretiens on les voit s'introduire ; 12
         Ils ne sauraient servir, mais ils peuvent vous nuire ; 12
         Et jamais, quelque appui qu'on puisse avoir d'ailleurs, 12
         On ne doit se brouiller avec ces grands brailleurs. 12
ALCESTE
         Enfin, quoi qu'il en soit, et sur quoi qu'on se fonde, 12
550 Vous trouvez des raisons pour souffrir tout le monde ; 12
         Et les précautions de votre jugement … 12
SCÈNE III
BASQUE
         Voici Clitandre encor, Madame.
ALCESTE Il témoigne s'en vouloir aller.
         Justement.
CÉLIMÈNE
         Où courez-vous ?
ALCESTE
         Je sors.
CÉLIMÈNE
         Demeurez.
ALCESTE
         Pourquoi faire ?
CÉLIMÈNE
         Demeurez.
ALCESTE
         Je ne puis.
CÉLIMÈNE
         Je le veux.
ALCESTE
         Point d'affaire.
555 Ces conversations ne font que m'ennuyer, 12
         Et c'est trop que vouloir me les faire essuyer. 12
CÉLIMÈNE
         Je le veux, je le veux.
ALCESTE
         Non, il m'est impossible.
CÉLIMÈNE
         Hé bien ! Allez, sortez, il vous est tout loisible. 12
SCÈNE IV
ÉLIANTE
         Voici les deux marquis qui montent avec nous : 12
         Vous l'est-on venu dire ?
CÉLIMÈNE
560 Oui. Des sièges pour tous.
À Alceste.
         Vous n'êtes pas sorti ?
ALCESTE
         Non ; mais je veux, Madame,
         Ou pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre âme. 12
CÉLIMÈNE
         Taisez-vous.
ALCESTE
         Aujourd'hui vous vous expliquerez.
CÉLIMÈNE
         Vous perdez le sens.
ALCESTE
         Point. Vous vous déclarerez.
CÉLIMÈNE
         Ah !
ALCESTE
         Vous prendrez parti.
CÉLIMÈNE
565 Vous vous moquez, je pense.
ALCESTE
         Non ; mais vous choisirez : c'est trop de patience. 12
CLITANDRE
         Parbleu ! Je viens du Louvre, où Cléonte, au levé, 12
         Madame, a bien paru ridicule achevé. 12
         N'a-t-il point quelque ami qui pût, sur ses manières, 12
570 D'un charitable avis lui prêter les lumières ? 12
CÉLIMÈNE
         Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille fort ; 12
         Partout il porte un air qui saute aux yeux d'abord ; 12
         Et lorsqu'on le revoit après un peu d'absence, 12
         On le retrouve encor plus plein d'extravagance. 12
ACASTE
575 Parbleu ! S'il faut parler de gens extravagants, 12
         Je viens d'en essuyer un des plus fatigants : 12
         Damon, le raisonneur, qui m'a, ne vous déplaise, 12
         Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise. 12
CÉLIMÈNE
         C'est un parleur étrange, et qui trouve toujours 12
580 L'art de ne vous rien dire avec de grands discours ; 12
         Dans les propos qu'il tient, on ne voit jamais goutte, 12
         Et ce n'est que du bruit que tout ce qu'on écoute. 12
ÉLIANTE, à Philinte
         Ce début n'est pas mal ; et contre le prochain 12
         La conversation prend un assez bon train. 12
CLITANDRE
585 Timante encor, madame, est un bon caractère. 12
CÉLIMÈNE
         C'est de la tête aux pieds un homme tout mystère, 12
         Qui vous jette en passant un coup d'œil égaré, 12
         Et, sans aucune affaire, est toujours affairé. 12
         Tout ce qu'il vous débite en grimaces abonde ; 12
590 À force de façons, il assomme le monde ; 12
         Sans cesse il a, tout bas, pour rompre l'entretien, 12
         Un secret à vous dire, et ce secret n'est rien ; 12
         De la moindre vétille il fait une merveille, 12
         Et jusques au bonjour, il dit tout à l'oreille. 12
ACASTE
         Et Géralde, Madame ?
CÉLIMÈNE
595 Ô l'ennuyeux conteur !
         Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur ; 12
         Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse, 12
         Et ne cite jamais que duc, prince ou princesse : 12
         La qualité l'entête ; et tous ses entretiens 12
600 Ne sont que de chevaux, d'équipage et de chiens ; 12
         Il tutaye en parlant ceux du plus haut étage, 12
         Et le nom de monsieur est chez lui hors d'usage. 12
CLITANDRE
         On dit qu'avec Bélise il est du dernier bien. 12
CÉLIMÈNE
         Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien ! 12
605 Lorsqu'elle vient me voir, je souffre le martyre : 12
         Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire, 12
         Et la stérilité se son expression 12
         Fait mourir à tous coups la conversation. 12
         En vain, pour attaquer son stupide silence, 12
610 De tous les lieux communs vous prenez l'assistance : 12
         Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud 12
         Sont des fonds qu'avec elle on épuise bientôt. 12
         Cependant sa visite, assez insupportable, 12
         Traîne en une longueur encore épouvantable ; 12
615 Et l'on demande l'heure, et l'on bâille vingt fois, 12
         Qu'elle grouille aussi peu qu'une pièce de bois. 12
ACASTE
         Que vous semble d'Adraste ?
CÉLIMÈNE
         Ah ! Quel orgueil extrême !
         C'est un homme gonflé de l'amour de soi-même. 12
         Son mérite jamais n'est content de la Cour : 12
620 Contre elle il fait métier de pester chaque jour, 12
         Et l'on ne donne emploi, charge ni bénéfice, 12
         Qu'à tout ce qu'il se croit on ne fasse injustice. 12
CLITANDRE
         Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd'hui 12
         Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lui ? 12
CÉLIMÈNE
625 Que de son cuisinier il s'est fait un mérite, 12
         Et que c'est à sa table à qui l'on rend visite. 12
ÉLIANTE
         Il prend soin d'y servir des mets fort délicats. 12
CÉLIMÈNE
         Oui ; mais je voudrais bien qu'il ne s'y servît pas : 12
         C'est un fort méchant plat que sa sotte personne, 12
630 Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu'il donne. 12
PHILINTE
         On fait assez de cas de son oncle Damis : 12
         Qu'en dites-vous, madame ?
CÉLIMÈNE
         Il est de mes amis.
PHILINTE
         Je le trouve honnête homme, et d'un air assez sage. 12
CÉLIMNE
         Oui ; mais il veut avoir trop d'esprit, dont j'enrage ; 12
635 Il est guindé sans cesse ; et dans tous ses propos, 12
         On voit qu'il se travaille à dire de bons mots. 12
         Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile, 12
         Rien ne touche son goût, tant il est difficile ; 12
         Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit, 12
640 Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit, 12
         Que c'est être savant que trouver à redire, 12
         Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire, 12
         Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps, 12
         Il se met au-dessus de tous les autres gens ; 12
645 Aux conversations même il trouve à reprendre : 12
         Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre ; 12
         Et les deux bras croisés, du haut de son esprit 12
         Il regarde en pitié tout ce que chacun dit. 12
ACASTE
         Dieu me damne, voilà son portrait véritable. 12
CLITANDRE
650 Pour bien peindre les gens vous êtes admirable. 12
ALCESTE
         Allons, ferme, poussez, mes bons amis de Cour ; 12
         Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour : 12
         Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre, 12
         Qu'on ne vous voie, en hâte, aller à sa rencontre, 12
655 Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur 12
         Appuyer les serments d'être son serviteur. 12
CLITANDRE
         Pourquoi s'en prendre à nous ? Si ce qu'on dit vous blesse, 12
         Il faut que le reproche à Madame s'adresse. 12
ALCESTE
         Non, morbleu ! C'est à vous ; et vos ris complaisants 12
660 Tirent de son esprit tous ces traits médisants. 12
         Son humeur satirique est sans cesse nourrie 12
         Par le coupable encens de votre flatterie ; 12
         Et son cœur à railler trouverait moins d'appas, 12
         S'il avait observé qu'on ne l'applaudît pas. 12
665 C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre 12
         Des vices où l'on voit les humains se répandre. 12
PHILINTE
         Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand, 12
         Vous qui condamneriez ce qu'en eux on reprend ? 12
CÉLIMÈNE
         Et ne faut-il pas bien que monsieur contredise ? 12
670 À la commune voix veut-on qu'il se réduise, 12
         Et qu'il ne fasse pas éclater en tous lieux 12
         L'esprit contrariant qu'il a reçu des cieux ? 12
         Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire ; 12
         Il prend toujours en main l'opinion contraire, 12
675 Et penserait paraître un homme du commun, 12
         Si l'on voyait qu'il fût de l'avis de quelqu'un. 12
         L'honneur de contredire a pour lui tant de charmes, 12
         Qu'il prend contre lui-même assez souvent les armes ; 12
         Et ses vrais sentiments sont combattus par lui, 12
680 Aussitôt qu'il les voit dans la bouche d'autrui. 12
ALCESTE
         Les rieurs sont pour vous, Madame, c'est tout dire, 12
         Et vous pouvez pousser contre moi la satire. 12
PHILINTE
         Mais il est véritable aussi que votre esprit 12
         Se gendarme toujours contre tout ce qu'on dit, 12
685 Et que, par un chagrin que lui-même il avoue, 12
         Il ne saurait souffrir qu'on blâme, ni qu'on loue. 12
ALCESTE
         C'est que jamais, morbleu ! Les hommes n'ont raison, 12
         Que le chagrin contre eux est toujours de saison, 12
         Et que je vois qu'ils sont, sur toutes les affaires, 12
690 Loueurs impertinents, ou censeurs téméraires. 12
CÉLIMÈNE
         Mais …
ALCESTE
         Non, madame, non : quand j'en devrais mourir,
         Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir ; 12
         Et l'on a tort ici de nourrir dans votre âme 12
         Ce grand attachement aux défauts qu'on y blâme. 12
CLITANDRE
695 Pour moi, je ne sais pas, mais j'avouerai tout haut 12
         Que j'ai cru jusqu'ici Madame sans défaut. 12
ACASTE
         De grâces et d'attraits je vois qu'elle est pourvue ; 12
         Mais les défauts qu'elle a ne frappent point ma vue. 12
ALCESTE
         Ils frappent tous la mienne ; et loin de m'en cacher, 12
700 Elle sait que j'ai soin de les lui reprocher. 12
         Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte ; 12
         À ne rien pardonner le pur amour éclate ; 12
         Et je bannirais, moi, tous ces lâches amants 12
         Que je verrais soumis à tous mes sentiments, 12
705 Et dont, à tous propos, les molles complaisances 12
         Donneraient de l'encens à mes extravagances. 12
CÉLIMÈNE
         Enfin, s'il faut qu'à vous s'en rapportent les cœurs, 12
         On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs, 12
         Et du parfait amour mettre l'honneur suprême 12
710 À bien injurier les personnes qu'on aime. 12
ÉLIANTE
         L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois, 12
         Et l'on voit les amants vanter toujours leur choix ; 12
         Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable, 12
         Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable : 12
715 Ils comptent les défauts pour des perfections, 12
         Et savent y donner de favorables noms. 12
         La pâle est aux jasmins en blancheur comparable ; 12
         La noire à faire peur, une brune adorable ; 12
         La maigre a de la taille et de la liberté ; 12
720 La grasse est dans son port pleine de majesté ; 12
         La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée, 12
         Est mise sous le nom de beauté négligée ; 12
         La géante paraît une déesse aux yeux ; 12
         La naine, un abrégé des merveilles des cieux ; 12
725 L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne ; 12
         La fourbe a de l'esprit ; la sotte est toute bonne ; 12
         La trop grande parleuse est d'agréable humeur ; 12
         Et la muette garde une honnête pudeur. 12
         C'est ainsi qu'un amant dont l'ardeur est extrême 12
730 Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime. 12
ALCESTE
         Et moi, je soutiens, moi …
CÉLIMÈNE
         Brisons là ce discours,
         Et dans la galerie allons faire deux tours. 12
         Quoi ? Vous vous en allez, messieurs ?
CLITANDRE et ACASTE
         Non pas, madame.
ALCESTE
         La peur de leur départ occupe fort votre âme. 12
735 Sortez quand vous voudrez, messieurs ; mais j'avertis 12
         Que je ne sors qu'après que vous serez sortis. 12
ACASTE
         À moins de voir madame en être importunée, 12
         Rien ne m'appelle ailleurs de toute la journée. 12
CLITANDRE
         Moi, pourvu que je puisse être au petit couché, 12
740 Je n'ai point d'autre affaire où je sois attaché. 12
CÉLIMÈNE
         C'est pour rire, je crois.
ALCESTE
         Non, en aucune sorte :
         Nous verrons si c'est moi que vous voudrez qui sorte. 12
SCÈNE V
BASQUE
         Monsieur, un homme est là qui voudrait vous parler, 12
         Pour affaire, dit-il, qu'on ne peut reculer. 12
ALCESTE
745 Dis-lui que je n'ai point d'affaires si pressées. 12
BASQUE
         Il porte une jaquette à grand'basques plissées, 12
         Avec du dor dessus.
CÉLIMÈNE
         Allez voir ce que c'est,
         Ou bien faites-le entrer.
ALCESTE
         Qu'est-ce donc qu'il vous plaît ?
         Venez, monsieur
SCÈNE VI
GARDE
         Monsieur, j'ai deux mots à vous dire.
ALCESTE
750 Vous pouvez parler haut, Monsieur, pour m'en instruire. 12
GARDE
         Messieurs les maréchaux, dont j'ai commandement, 12
         Vous mandent de venir les trouver promptement, 12
         Monsieur.
ALCESTE
         Qui ? Moi, Monsieur ?
GARDE
         Vous-même.
ALCESTE
         Et pourquoi faire ?
PHILINTE
         C'est d'Oronte et de vous la ridicule affaire. 12
CÉLIMÈNE
         Comment ?
PHILINTE
755 Oronte et lui se sont tantôt bravés
         Sur certains petits vers, qu'il n'a pas approuvés ; 12
         Et l'on veut assoupir la chose en sa naissance. 12
ALCESTE
         Moi, je n'aurai jamais de lâche complaisance. 12
PHILINTE
         Mais il faut suivre l'ordre : allons, disposez-vous … 12
ALCESTE
760 Quel accommodement veut-on faire entre nous ? 12
         La voix de ces messieurs me condamnera-t-elle 12
         À trouver bons les vers qui font notre querelle ? 12
         Je ne me dédis point de ce que j'en ai dit, 12
         Je les trouve méchants.
PHILINTE
         Mais, d'un plus doux esprit …
ALCESTE
765 Je n'en démordrai point : les vers sont exécrables. 12
PHILINTE
         Vous devez faire voir des sentiments traitables. 12
         Allons, venez.
ALCESTE
         J'irai ; mais rien n'aura pouvoir
         De me faire dédire.
PHILINTE
         Allons vous faire voir.
ALCESTE
         Hors qu'un commandement exprès du roi me vienne 12
770 De trouver bons les vers dont on se met en peine, 12
         Je soutiendrai toujours, morbleu ! Qu'ils sont mauvais, 12
         Et qu'un homme est pendable après les avoir faits. 12
À Clitandre et Acaste, qui rient.
         Par la sangbleu ! Messieurs, je ne croyais pas être 12
         Si plaisant que je suis.
CÉLIMÈNE
         Allez vite paraître
         Où vous devez.
ALCESTE
775 J'y vais, Madame, et sur mes pas
         Je reviens en ce lieu, pour vuider nos débats. 12
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
CLITANDRE
         Cher marquis, je te vois l'âme bien satisfaite : 12
         Toute chose t'égaye, et rien ne t'inquiète. 12
         En bonne foi, crois-tu, sans t'éblouir les yeux, 12
780 Avoir de grands sujets de paraître joyeux ? 12
ACASTE
         Parbleu ! Je ne vois pas, lorsque je m'examine, 12
         Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine. 12
         J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison 12
         Qui se peut dire noble avec quelque raison ; 12
785 Et je crois, par le rang que me donne ma race, 12
         Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe. 12
         Pour le cœur, dont sur tout nous devons faire cas, 12
         On sait, sans vanité, que je n'en manque pas, 12
         Et l'on m'a vu pousser, dans le monde, une affaire 12
790 D'une assez vigoureuse et gaillarde manière. 12
         Pour de l'esprit, j'en ai sans doute, et du bon goût 12
         À juger sans étude et raisonner de tout, 12
         À faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre, 12
         Figure de savant sur les bancs du théâtre, 12
795 Y décider en chef, et faire du fracas 12
         À tous les beaux endroits qui méritent des has. 12
         Je suis assez adroit ; j'ai bon air, bonne mine, 12
         Les dents belles surtout, et la taille fort fine. 12
         Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter, 12
800 Qu'on serait mal venu de me le disputer. 12
         Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être, 12
         Fort aimé du beau sexe, et bien auprès du maître. 12
         Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je crois 12
         Qu'on peut, par tout pays, être content de soi. 12
CLITANDRE
805 Oui ; mais, trouvant ailleurs des conquêtes faciles, 12
         Pourquoi pousser ici des soupirs inutiles ? 12
ACASTE
         Moi ? Parbleu ! Je ne suis de taille ni d'humeur 12
         À pouvoir d'une belle essuyer la froideur. 12
         C'est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires, 12
810 À brûler constamment pour des beautés sévères, 12
         À languir à leurs pieds et souffrir leurs rigueurs, 12
         À chercher le secours des soupirs et des pleurs, 12
         Et tâcher, par des soins d'une très longue suite, 12
         D'obtenir ce qu'on nie à leur peu de mérite. 12
815 Mais les gens de mon air, marquis, ne sont pas faits 12
         Pour aimer à crédit, et faire tous les frais. 12
         Quelque rare que soit le mérite des belles, 12
         Je pense, Dieu merci ! Qu'on vaut son prix comme elles, 12
         Que pour se faire honneur d'un cœur comme le mien, 12
820 Ce n'est pas la raison qu'il ne leur coûte rien, 12
         Et qu'au moins, à tout mettre en de justes balances, 12
         Il faut qu'à frais communs se fassent les avances. 12
CLITANDRE
         Tu penses donc, marquis, être fort bien ici ? 12
ACASTE
         J'ai quelque lieu, marquis, de le penser ainsi. 12
CLITANDRE
825 Crois-moi, détache-toi de cette erreur extrême : 12
         Tu te flattes, mon cher, et t'aveugles toi-même. 12
ACASTE
         Il est vrai, je me flatte et m'aveugle en effet. 12
CLITANDRE
         Mais qui te fait juger ton bonheur si parfait ? 12
ACASTE
         Je me flatte.
CLITANDRE
         Sur quoi fonder tes conjectures ?
ACASTE
         Je m'aveugle.
CLITANDRE
830 En as-tu des preuves qui soient sûres ?
ACASTE
         Je m'abuse, te dis-je.
CLITANDRE
         Est-ce que de ses vœux
         Célimène t'a fait quelques secrets aveux ? 12
ACASTE
         Non, je suis maltraité.
CLITANDRE
         Réponds-moi, je te prie.
ACASTE
         Je n'ai que des rebuts.
CLITANDRE
         Laissons la raillerie,
835 Et me dis quel espoir on peut t'avoir donné. 12
ACASTE
         Je suis le misérable, et toi le fortuné : 12
         On a pour ma personne une aversion grande, 12
         Et quelqu'un de ces jours il faut que je me pende. 12
CLITANDRE
         Ô çà, veux-tu, marquis, pour ajuster nos vœux, 12
840 Que nous tombions d'accord d'une chose tous deux ? 12
         Que qui pourra montrer une marque certaine 12
         D'avoir meilleure part au cœur de Célimène, 12
         L'autre ici fera place au vainqueur prétendu, 12
         Et le délivrera d'un rival assidu ? 12
ACASTE
845 Ah, parbleu ! Tu me plais avec un tel langage, 12
         Et du bon de mon cœur à cela je m'engage. 12
         Mais, chut !
SCÈNE II
CÉLIMÈNE
         Encore ici ?
CLITANDRE
         L'amour retient nos pas.
CÉLIMÈNE
         Je viens d'ouïr entrer un carrosse là-bas : 12
         Savez-vous qui c'est ?
CLITANDRE
         Non.
SCÈNE III
BASQUE
         Arsinoé, Madame,
         Monte ici pour vous voir.
CÉLIMÈNE
850 Que me veut cette femme ?
BASQUE
         Éliante là-bas est à l'entretenir. 12
CÉLIMÈNE
         De quoi s'avise-t-elle et qui la fait venir ? 12
ACASTE
         Pour prude consommée en tous lieux elle passe, 12
         et l'ardeur de son zèle …
CÉLIMÈNE
         Oui, oui, franche grimace :
855 Dans l'âme elle est du monde, et ses soins tentent tout 12
         Pour accrocher quelqu'un, sans en venir à bout. 12
         Elle ne saurait voir qu'avec un œil d'envie 12
         Les amants déclarés dont une autre est suivie ; 12
         Et son triste mérite, abandonné de tous, 12
860 Contre le siècle aveugle est toujours en courroux. 12
         Elle tâche à couvrir d'un faux voile de prude 12
         Ce que chez elle on voit d'affreuse solitude ; 12
         Et pour sauver l'honneur de ses faibles appas, 12
         Elle attache du crime au pouvoir qu'ils n'ont pas. 12
865 Cependant un amant plairait fort à la dame, 12
         Et même pour Alceste elle a tendresse d'âme 12
         Ce qu'il me rend de soins outrage ses attraits, 12
         Elle veut que ce soit un vol que je lui fais ; 12
         Et son jaloux dépit, qu'avec peine elle cache, 12
870 En tous endroits, sous main, contre moi se détache. 12
         Enfin je n'ai rien vu de si sot à mon gré, 12
         Elle est impertinente au suprême degré, 12
         Et …
SCÈNE IV
CÉLIMÈNE
         Ah ! Quel heureux sort en ce lieu vous amène ?
         Madame, sans mentir, j'étais de vous en peine. 12
ARSINOÉ
875 Je viens pour quelque avis que j'ai cru vous devoir. 12
CÉLIMÈNE
         Ah, mon Dieu ! Que je suis contente de vous voir ! 12
ARSINOÉ
         Leur départ ne pouvait plus à propos se faire. 12
CÉLIMÈNE
         Voulons-nous nous asseoir ?
ARSINOÉ
         Il n'est pas nécessaire,
         Madame. L'amitié doit surtout éclater 12
880 Aux choses qui le plus nous peuvent importer ; 12
         Et comme il n'en est point de plus grande importance 12
         Que celles de l'honneur et de la bienséance, 12
         Je viens, par un avis qui touche votre honneur, 12
         Témoigner l'amitié que pour vous a mon cœur. 12
885 Hier j'étais chez des gens de vertu singulière, 12
         Où sur vous du discours on tourna la matière ; 12
         Et là, votre conduite, avec ses grands éclats, 12
         Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas. 12
         Cette foule de gens dont vous souffrez visite, 12
890 Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite 12
         Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'aurait fallu, 12
         Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu. 12
         Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre : 12
         Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre, 12
895 Je vous excusai fort sur votre intention, 12
         Et voulus de votre âme être la caution. 12
         Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie 12
         Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie ; 12
         Et je me vis contrainte à demeurer d'accord 12
900 Que l'air dont vous viviez vous faisait un peu tort, 12
         Qu'il prenait dans le monde une méchante face, 12
         Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse, 12
         Et que, si vous vouliez, tous vos déportements 12
         Pourraient moins donner prise aux mauvais jugements. 12
905 Non que j'y croie, au fond, l'honnêteté blessée : 12
         Me préserve le ciel d'en avoir la pensée ! 12
         Mais aux ombres du crime on prête aisément foi, 12
         Et ce n'est pas assez de bien vivre pour soi. 12
         Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable, 12
910 Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, 12
         Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets 12
         D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts. 12
CÉLIMÈNE
         Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre : 12
         Un tel avis m'oblige, et loin de le mal prendre, 12
915 J'en prétends reconnaître, à l'instant, la faveur, 12
         Par un avis aussi qui touche votre honneur ; 12
         Et comme je vous vois vous montrer mon amie 12
         En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie, 12
         Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux, 12
920 En vous avertissant de ce qu'on dit de vous. 12
         En un lieu, l'autre jour, où je faisais visite, 12
         Je trouvai quelques gens d'un très rare mérite, 12
         Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien, 12
         Firent tomber sur vous, Madame, l'entretien. 12
925 Là, votre pruderie et vos éclats de zèle 12
         Ne furent pas cités comme un fort bon modèle : 12
         Cette affectation d'un grave extérieur, 12
         Vos discours éternels de sagesse et d'honneur, 12
         Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence 12
930 Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence, 12
         Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous, 12
         Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous, 12
         Vos fréquentes leçons, et vos aigres censures 12
         Sur des choses qui sont innocentes et pures, 12
935 Tout cela, si je puis vous parler franchement, 12
         Madame, fut blâmé d'un commun sentiment. 12
         À quoi bon, disaient-ils, cette mine modeste, 12
         Et ce sage dehors que dément tout le reste ? 12
         Elle est à bien prier exacte au dernier point ; 12
940 Mais elle bat ses gens, et ne les paye point. 12
         Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle ; 12
         Mais elle met du blanc et veut paraître belle. 12
         Elle fait des tableaux couvrir les nudités ; 12
         Mais elle a de l'amour pour les réalités. 12
945 Pour moi, contre chacun je pris votre défense, 12
         Et leur assurai fort que c'était médisance ; 12
         Mais tous les sentiments combattirent le mien ; 12
         Et leur conclusion fut que vous feriez bien 12
         De prendre moins de soin des actions des autres, 12
950 Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres ; 12
         Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps, 12
         Avant que de songer à condamner les gens ; 12
         Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire 12
         Dans les corrections qu'aux autres on veut faire ; 12
955 Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin, 12
         À ceux à qui le ciel en a commis le soin. 12
         Madame, je vous crois aussi trop raisonnable, 12
         Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, 12
         Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets 12
960 D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts. 12
ARSINOÉ
         À quoi qu'en reprenant on soit assujettie, 12
         Je ne m'attendais pas à cette repartie, 12
         Madame, et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur, 12
         Que mon sincère avis vous a blessée au cœur. 12
CÉLIMÈNE
965 Au contraire, Madame ; et si l'on était sage, 12
         Ces avis mutuels seraient mis en usage : 12
         On détruirait par là, traitant de bonne foi, 12
         Ce grand aveuglement où chacun est pour soi. 12
         Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle 12
970 Nous ne continuions cet office fidèle, 12
         Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous, 12
         Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous. 12
ARSINOÉ
         Ah ! Madame, de vous je ne puis rien entendre : 12
         C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre. 12
CÉLIMÈNE
975 Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout, 12
         Et chacun a raison suivant l'âge ou le goût. 12
         Il est une saison pour la galanterie ; 12
         Il en est une aussi propre à la pruderie. 12
         On peut, par politique, en prendre le parti, 12
980 Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorti : 12
         Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces. 12
         Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces : 12
         L'âge amènera tout, et ce n'est pas le temps, 12
         Madame, comme on sait, d'être prude à vingt ans. 12
ARSINOÉ
985 Certes, vous vous targuez d'un bien faible avantage, 12
         Et vous faites sonner terriblement votre âge. 12
         Ce que de plus que vous on en pourrait avoir 12
         N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir ; 12
         Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s'emporte, 12
990 Madame, à me pousser de cette étrange sorte. 12
CÉLIMÈNE
         Et moi, je ne sais pas, Madame, aussi pourquoi 12
         On vous voit, en tous lieux, vous déchaîner sur moi. 12
         Faut-il de vos chagrins, sans cesse, à moi vous prendre ? 12
         Et puis-je mais des soins qu'on ne va pas vous rendre ? 12
995 Si ma personne aux gens inspire de l'amour, 12
         Et si l'on continue à m'offrir chaque jour 12
         Des vœux que votre cœur peut souhaiter qu'on m'ôte, 12
         Je n'y saurais que faire, et ce n'est pas ma faute : 12
         Vous avez le champ libre, et je n'empêche pas 12
1000 Que pour les attirer vous n'ayez des appas. 12
ARSINOÉ
         Hélas ! Et croyez-vous que l'on se mette en peine 12
         De ce nombre d'amants dont vous faites la vaine, 12
         Et qu'il ne nous soit pas fort aisé de juger 12
         À quel prix aujourd'hui l'on peut les engager ? 12
1005 Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule, 12
         Que votre seul mérite attire cette foule ? 12
         Qu'ils ne brûlent pour vous que d'un honnête amour, 12
         Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour ? 12
         On ne s'aveugle point par de vaines défaites, 12
1010 Le monde n'est point dupe ; et j'en vois qui son faites 12
         À pouvoir inspirer de tendres sentiments, 12
         Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amants ; 12
         Et de là nous pouvons tirer des conséquences, 12
         Qu'on n'acquiert point leurs cœurs sans de grandes avances, 12
1015 Qu'aucun pour nos beaux yeux n'est notre soupirant, 12
         Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend. 12
         Ne vous enflez donc point d'une si grande gloire 12
         Pour les petits brillants d'une faible victoire ; 12
         Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas, 12
1020 De traiter pour cela les gens de haut en bas. 12
         Si nos yeux enviaient les conquêtes des vôtres, 12
         Je pense qu'on pourrait faire comme les autres, 12
         Ne se point ménager, et vous faire bien voir 12
         Que l'on a des amants quand on en veut avoir. 12
CÉLIMÈNE
1025 Ayez-en donc, Madame, et voyons cette affaire : 12
         Par ce rare secret efforcez-vous de plaire ; 12
         Et sans …
ARSINOÉ
         Brisons, Madame, un pareil entretien :
         Il pousserait trop loin votre esprit et le mien ; 12
         Et j'aurais pris déjà le congé qu'il faut prendre, 12
1030 Si mon carrosse encor ne m'obligeait d'attendre. 12
CÉLIMÈNE
         Autant qu'il vous plaira vous pouvez arrêter, 12
         Madame, et là-dessus rien ne doit vous hâter ; 12
         Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie, 12
         Je m'en vais vous donner meilleure compagnie ; 12
1035 Et monsieur, qu'à propos le hasard fait venir, 12
         Remplira mieux ma place à vous entretenir. 12
         Alceste, il faut que j'aille écrire un mot de lettre, 12
         Que, sans me faire tort, je ne saurais remettre. 12
         Soyez avec madame : elle aura la bonté 12
1040 D'excuser aisément mon incivilité. 12
SCÈNE V
ARSINOÉ
         Vous voyez, elle veut que je vous entretienne, 12
         Attendant un moment que mon carrosse vienne ; 12
         Et jamais tous ses soins ne pouvaient m'offrir rien 12
         Qui me fût plus charmant qu'un pareil entretien. 12
1045 En vérité, les gens d'un mérite sublime 12
         Entraînent de chacun et l'amour et l'estime ; 12
         Et le vôtre, sans doute, a des charmes secrets 12
         Qui font entrer mon cœur dans tous vos intérêts. 12
         Je voudrais que la Cour, par un regard propice, 12
1050 À ce que vous valez rendît plus de justice : 12
         Vous avez à vous plaindre, et je suis en courroux, 12
         Quand je vois chaque jour qu'on ne fait rien pour vous. 12
ALCESTE
         Moi, Madame ! Et sur quoi pourrais-je en rien prétendre ? 12
         Quel service à l'État est-ce qu'on m'a vu rendre ? 12
1055 Qu'ai-je fait, s'il vous plaît, de si brillant de soi, 12
         Pour me plaindre à la Cour qu'on ne fait rien pour moi ? 12
ARSINOÉ
         Tous ceux sur qui la Cour jette des yeux propices, 12
         N'ont pas toujours rendu de ces fameux services. 12
         Il faut l'occasion, ainsi que le pouvoir ; 12
1060 Et le mérite enfin que vous nous faites voir 12
         Devrait …
ALCESTE
         Mon Dieu ! Laissons mon mérite, de grâce ;
         De quoi voulez-vous là que la Cour s'embarrasse ? 12
         Elle aurait fort à faire, et ses soins seraient grands 12
         D'avoir à déterrer le mérite des gens. 12
ARSINOÉ
1065 Un mérite éclatant se déterre lui-même : 12
         Du vôtre, en bien des lieux, on fait un cas extrême ; 12
         Et vous saurez de moi qu'en deux fort bons endroits 12
         Vous fûtes hier loué par des gens d'un grand poids. 12
ALCESTE
         Eh ! Madame, l'on loue aujourd'hui tout le monde, 12
1070 Et le siècle par là n'a rien qu'on ne confonde : 12
         Tout est d'un grand mérite également doué, 12
         Ce n'est plus un honneur que de se voir loué ; 12
         D'éloges on regorge, à la tête on les jette, 12
         Et mon valet de chambre est mis dans la gazette. 12
ARSINOÉ
1075 Pour moi, je voudrais bien que, pour vous montrer mieux, 12
         Une charge à la Cour vous pût frapper les yeux. 12
         Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines, 12
         On peut pour vous servir remuer des machines, 12
         Et j'ai des gens en main que j'emploierai pour vous, 12
1080 Qui vous feront à tout un chemin assez doux. 12
ALCESTE
         Et que voudriez-vous, Madame, que j'y fisse ? 12
         L'humeur dont je me sens veut que je m'en bannisse. 12
         Le ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour, 12
         Une âme compatible avec l'air de la Cour ; 12
1085 Je ne me trouve point les vertus nécessaires 12
         Pour y bien réussir et faire mes affaires. 12
         Être franc et sincère est mon plus grand talent ; 12
         Je ne sais point jouer les hommes en parlant ; 12
         Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense 12
1090 Doit faire en ce pays fort peu de résidence. 12
         Hors de la Cour, sans doute, on n'a pas cet appui, 12
         Et ces titres d'honneur qu'elle donne aujourd'hui ; 12
         Mais on n'a pas aussi, perdant ces avantages, 12
         Le chagrin de jouer de fort sots personnages : 12
1095 On n'a point à souffrir mille rebuts cruels, 12
         On n'a point à louer les vers de messieurs tels, 12
         À donner de l'encens à madame une telle, 12
         Et de nos francs marquis essuyer la cervelle. 12
ARSINOÉ
         Laissons, puisqu'il vous plaît, ce chapitre de Cour ; 12
1100 Mais il faut que mon cœur vous plaigne en votre amour ; 12
         Et pour vous découvrir là-dessus mes pensées, 12
         Je souhaiterais fort vos ardeurs mieux placées. 12
         Vous méritez, sans doute, un sort beaucoup plus doux, 12
         Et celle qui vous charme est indigne de vous. 12
ALCESTE
1105 Mais, en disant cela, songez-vous, je vous prie, 12
         Que cette personne est, Madame, votre amie ? 12
ARSINOÉ
         Oui ; mais ma conscience est blessée en effet 12
         De souffrir plus longtemps le tort que l'on vous fait ; 12
         L'état où je vous vois afflige trop mon âme, 12
1110 Et je vous donne avis qu'on trahit votre flamme. 12
ALCESTE
         C'est me montrer, Madame, un tendre mouvement, 12
         Et de pareils avis obligent un amant ! 12
ARSINOÉ
         Oui, toute mon amie, elle est et je la nomme 12
         Indigne d'asservir le cœur d'un galant homme ; 12
1115 Et le sien n'a pour vous que de feintes douceurs. 12
ALCESTE
         Cela se peut, Madame : on ne voit pas les cœurs ; 12
         Mais votre charité se serait bien passée 12
         De jeter dans le mien une telle pensée. 12
ARSINOÉ
         Si vous ne voulez pas être désabusé, 12
1120 Il faut ne vous rien dire, il est assez aisé. 12
ALCESTE
         Non ; mais sur ce sujet quoi que l'on nous expose, 12
         Les doutes sont fâcheux plus que tout autre chose ; 12
         Et je voudrais, pour moi, qu'on ne me fît savoir 12
         Que ce qu'avec clarté l'on peut me faire voir. 12
ARSINOÉ
1125 Hé bien ! C'est assez dit ; et sur cette matière 12
         Vous allez recevoir une pleine lumière. 12
         Oui, je veux que de tout vos yeux vous fassent foi : 12
         Donnez-moi seulement la main jusque chez moi ; 12
         Là je vous ferai voir une preuve fidèle 12
1130 De l'infidélité du cœur de votre belle ; 12
         Et si pour d'autres yeux le vôtre peut brûler, 12
         On pourra vous offrir de quoi vous consoler. 12
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
PHILINTE
         Non, l'on n'a point vu d'âme à manier si dure, 12
         Ni d'accommodement plus pénible à conclure : 12
1135 En vain de tous côtés on l'a voulu tourner, 12
         Hors de son sentiment on n'a pu l'entraîner ; 12
         Et jamais différend si bizarre, je pense, 12
         N'avait de ces messieurs occupé la prudence. 12
         " Non, messieurs, disait-il je ne me dédis point, 12
1140 Et tomberai d'accord de tout, hors de ce point. 12
         De quoi s'offense-t-il ? Et que veut-il me dire ? 12
         Y va-t-il de sa gloire à ne pas bien écrire ? 12
         Que lui fait mon avis, qu'il a pris de travers ? 12
         On peut être honnête homme et faire mal des vers : 12
1145 Ce n'est point à l'honneur que touchent ces matières ; 12
         Je le tiens galant homme en toutes les manières, 12
         Homme de qualité, de mérite et de cœur, 12
         Tout ce qu'il vous plaira, mais fort méchant auteur. 12
         Je louerai, si l'on veut, son train et sa dépense, 12
1150 Son adresse à cheval, aux armes, à la danse ; 12
         Mais pour louer ses vers, je suis son serviteur ; 12
         Et lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur, 12
         On ne doit de rimer avoir aucune envie, 12
         Qu'on n'y soit condamné sur peine de la vie. " 12
1155 Enfin toute la grâce et l'accommodement 12
         Où s'est, avec effort, plié son sentiment, 12
         C'est de dire, croyant adoucir bien son style : 12
         " Monsieur, je suis fâché d'être si difficile, 12
         Et pour l'amour de vous, je voudrais, de bon cœur, 12
1160 Avoir trouvé tantôt votre sonnet meilleur. " 12
         Et dans une embrassade, on leur a, pour conclure, 12
         Fait vite envelopper toute la procédure. 12
ÉLIANTE
         Dans ses façons d'agir, il est fort singulier ; 12
         Mais j'en fais, je l'avoue, un cas particulier, 12
1165 Et la sincérité dont son âme se pique 12
         A quelque chose, en soi, de noble et d'héroïque. 12
         C'est une vertu rare au siècle d'aujourd'hui, 12
         Et je la voudrais voir partout comme chez lui. 12
PHILINTE
         Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m'étonne 12
1170 De cette passion où son cœur s'abandonne : 12
         De l'humeur dont le ciel a voulu le former, 12
         Je ne sais pas comment il s'avise d'aimer ; 12
         Et je sais moins encor comment votre cousine 12
         Peut être la personne où son penchant l'incline. 12
ÉLIANTE
1175 Cela fait assez voir que l'amour, dans les cœurs, 12
         N'est pas toujours produit par un rapport d'humeurs ; 12
         Et toutes ces raisons de douces sympathies 12
         Dans cet exemple-ci se trouvent démenties. 12
PHILINTE
         Mais croyez-vous qu'on l'aime, aux choses qu'on peut voir ? 12
ÉLIANTE
1180 C'est un point qu'il n'est pas fort aisé de savoir. 12
         Comment pouvoir juger s'il est vrai qu'elle l'aime ? 12
         Son cœur de ce qu'il sent n'est pas bien sûr lui-même ; 12
         Il aime quelquefois sans qu'il le sache bien, 12
         Et croit aimer aussi parfois qu'il n'en est rien. 12
PHILINTE
1185 Je crois que notre ami, près de cette cousine, 12
         Trouvera des chagrins plus qu'il ne s'imagine ; 12
         Et s'il avait mon cœur, à dire vérité, 12
         Il tournerait ses vœux tout d'un autre côté, 12
         Et par un choix plus juste, on le verrait, Madame, 12
1190 Profiter des bontés que lui montre votre âme. 12
ÉLIANTE
         Pour moi, je n'en fais point de façons, et je crois 12
         Qu'on doit, sur de tels points, être de bonne foi : 12
         Je ne m'oppose point à toute sa tendresse ; 12
         Au contraire, mon cœur pour elle s'intéresse ; 12
1195 Et si c'était qu'à moi la chose pût tenir, 12
         Moi-même à ce qu'il aime on me verrait l'unir. 12
         Mais si dans un tel choix, comme tout se peut faire, 12
         Son amour éprouvait quelque destin contraire, 12
         S'il fallait que d'un autre on couronnât les feux, 12
1200 Je pourrais me résoudre à recevoir ses vœux ; 12
         Et le refus souffert, en pareille occurrence, 12
         Ne m'y ferait trouver aucune répugnance. 12
PHILINTE
         Et moi, de mon côté, je ne m'oppose pas, 12
         Madame, à ces bontés qu'ont pour lui vos appas ; 12
1205 Et lui-même, s'il veut, il peut bien vous instruire 12
         De ce que là-dessus j'ai pris soin de lui dire. 12
         Mais si, par un hymen qui les joindrait eux deux, 12
         Vous étiez hors d'état de recevoir ses vœux, 12
         Tous les miens tenteraient la faveur éclatante 12
1210 Qu'avec tant de bonté votre âme lui présente : 12
         Heureux si, quand son cœur s'y pourra dérober, 12
         Elle pouvait sur moi, Madame, retomber. 12
ÉLIANTE
         Vous vous divertissez, Philinte.
PHILINTE
         Non, madame,
         Et je vous parle ici du meilleur de mon âme. 12
1215 J'attends l'occasion de m'offrir hautement, 12
         Et de tous mes souhaits j'en presse le moment. 12
SCÈNE II
ALCESTE
         Ah ! Faites-moi raison, Madame, d'une offense 12
         Qui vient de triompher de toute ma constance. 12
ÉLIANTE
         Qu'est-ce donc ? Qu'avez-vous qui vous puisse émouvoir ? 12
ALCESTE
1220 J'ai ce que sans mourir je ne puis concevoir ; 12
         Et le déchaînement de toute la nature 12
         Ne m'accablerait pas comme cette aventure. 12
         C'en est fait … Mon amour … Je ne saurais parler. 12
ÉLIANTE
         Que votre esprit un peu tâche à se rappeler. 12
ALCESTE
1225 Ô juste ciel ! Faut-il qu'on joigne à tant de grâces 12
         Les vices odieux des âmes les plus basses ? 12
ÉLIANTE
         Mais encor qui vous peut … ?
ALCESTE
         Ah ! Tout est ruiné ;
         Je suis, je suis trahi, je suis assassiné : 12
         Célimène … Eût-on pu croire cette nouvelle ? 12
1230 Célimène me trompe et n'est qu'une infidèle. 12
ÉLIANTE
         Avez-vous, pour le croire, un juste fondement ? 12
PHILINTE
         Peut-être est-ce un soupçon conçu légèrement, 12
         Et votre esprit jaloux prend parfois des chimères … 12
ALCESTE
         Ah, morbleu ! Mêlez-vous, Monsieur, de vos affaires. 12
1235 C'est de sa trahison n'être que trop certain, 12
         Que l'avoir, dans ma poche, écrite de sa main. 12
         Oui, Madame, une lettre écrite pour Oronte 12
         A produit à mes yeux ma disgrâce et sa honte : 12
         Oronte, dont j'ai cru qu'elle fuyait les soins, 12
1240 Et que de mes rivaux je redoutais le moins. 12
PHILINTE
         Une lettre peut bien tromper par l'apparence, 12
         Et n'est pas quelquefois si coupable qu'on pense. 12
ALCESTE
         Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s'il vous plaît, 12
         Et ne prenez souci que de votre intérêt. 12
ÉLIANTE
1245 Vous devez modérer vos transports, et l'outrage … 12
ALCESTE
         Madame, c'est à vous qu'appartient cet ouvrage ; 12
         C'est à vous que mon cœur a recours aujourd'hui 12
         Pour pouvoir s'affranchir de son cuisant ennui. 12
         Vengez-moi d'une ingrate et perfide parente, 12
1250 Qui trahit lâchement une ardeur si constante ; 12
         Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur. 12
ÉLIANTE
         Moi, vous venger ! Comment ?
ALCESTE
         En recevant mon cœur.
         Acceptez-le, Madame, au lieu de l'infidèle : 12
         C'est par là que je puis prendre vengeance d'elle ; 12
1255 Et je la veux punir par les sincères vœux, 12
         Par le profond amour, les soins respectueux, 12
         Les devoirs empressés et l'assidu service 12
         Dont ce cœur va vous faire un ardent sacrifice. 12
ÉLIANTE
         Je compatis, sans doute, à ce que vous souffrez, 12
1260 Et ne méprise point le cœur que vous m'offrez ; 12
         Mais peut-être le mal n'est pas si grand qu'on pense, 12
         Et vous pourrez quitter ce désir de vengeance. 12
         Lorsque l'injure part d'un objet plein d'appas, 12
         On fait force desseins qu'on n'exécute pas : 12
1265 On a beau voir, pour rompre, une raison puissante, 12
         Une coupable aimée est bientôt innocente ; 12
         Tout le mal qu'on lui veut se dissipe aisément, 12
         Et l'on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant. 12
ALCESTE
         Non, non, Madame, non : l'offense est trop mortelle, 12
1270 Il n'est point de retour, et je romps avec elle ; 12
         Rien ne saurait changer le dessein que j'en fais, 12
         Et je me punirais de l'estimer jamais. 12
         La voici. Mon courroux redouble à cette approche ; 12
         Je vais de sa noirceur lui faire un vif reproche, 12
1275 Pleinement la confondre, et vous porter après 12
         Un cœur tout dégagé de ses trompeurs attraits. 12
SCÈNE III
ALCESTE
         Ô ciel ! De mes transports puis-je être ici le maître ? 12
CÉLIMÈNE
         Ouais ! Quel est donc le trouble où je vous vois paraître ? 12
         Et que me veulent dire et ces soupirs poussés, 12
1280 Et ces sombres regards que sur moi vous lancez ? 12
ALCESTE
         Que toutes les horreurs dont une âme est capable 12
         À vos déloyautés n'ont rien de comparable ; 12
         Que le sort, les démons, et le ciel en courroux 12
         N'ont jamais rien produit de si méchant que vous. 12
CÉLIMÈNE
1285 Voilà certainement des douceurs que j'admire. 12
ALCESTE
         Ah ! Ne plaisantez point, il n'est pas temps de rire : 12
         Rougissez bien plutôt, vous en avez raison ; 12
         Et j'ai de sûrs témoins de votre trahison. 12
         Voilà ce que marquaient les troubles de mon âme : 12
1290 Ce n'était pas en vain que s'alarmait ma flamme ; 12
         Par ces fréquents soupçons, qu'on trouvait odieux, 12
         Je cherchais le malheur qu'ont rencontré mes yeux ; 12
         Et malgré tous vos soins et votre adresse à feindre, 12
         Mon astre me disait ce que j'avais à craindre. 12
1295 Mais ne présumez pas que, sans être vengé, 12
         Je souffre le dépit de me voir outragé. 12
         Je sais que sur les vœux on n'a point de puissance, 12
         Que l'amour veut partout naître sans dépendance, 12
         Que jamais par la force on n'entra dans un cœur, 12
1300 Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur. 12
         Aussi ne trouverais-je aucun sujet de plainte, 12
         Si pour moi votre bouche avait parlé sans feinte ; 12
         Et, rejetant mes vœux dès le premier abord, 12
         Mon cœur n'aurait eu droit de s'en prendre qu'au sort. 12
1305 Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, 12
         C'est une trahison, c'est une perfidie, 12
         Qui ne saurait trouver de trop grands châtiments, 12
         Et je puis tout permettre à mes ressentiments. 12
         Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage ; 12
1310 Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage : 12
         Percé du coup mortel dont vous m'assassinez, 12
         Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés, 12
         Je cède aux mouvements d'une juste colère, 12
         Et je ne réponds pas de ce que je puis faire. 12
CÉLIMÈNE
1315 D'où vient donc, je vous prie, un tel emportement ? 12
         Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement ? 12
ALCESTE
         Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue 12
         J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue, 12
         Et que j'ai cru trouver quelque sincérité 12
1320 Dans les traîtres appas dont je fus enchanté. 12
CÉLIMÈNE
         De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre ? 12
ALCESTE
         Ah ! Que ce cœur est double et sait bien l'art de feindre ! 12
         Mais pour le mettre à bout, j'ai des moyens tous prêts : 12
         Jetez ici les yeux, et connaissez vos traits ; 12
1325 Ce billet découvert suffit pour vous confondre, 12
         Et contre ce témoin on n'a rien à répondre. 12
CÉLIMÈNE
         Voilà donc le sujet qui vous trouble l'esprit ? 12
ALCESTE
         Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit ? 12
CÉLIMÈNE
         Et par quelle raison faut-il que j'en rougisse ? 12
ALCESTE
1330 Quoi ? Vous joignez ici l'audace à l'artifice ? 12
         Le désavouerez-vous, pour n'avoir point de seing ? 12
CÉLIMÈNE
         Pourquoi désavouer un billet de ma main ? 12
ALCESTE
         Et vous pouvez le voir sans demeurer confuse 12
         Du crime dont vers moi son style vous accuse ? 12
CÉLIMÈNE
1335 Vous êtes, sans mentir, un grand extravagant. 12
ALCESTE
         Quoi ? Vous bravez ainsi ce témoin convaincant ? 12
         Et ce qu'il m'a fait voir de douceur pour Oronte 12
         N'a donc rien qui m'outrage, et qui vous fasse honte ? 12
CÉLIMÈNE
         Oronte ! Qui vous dit que la lettre est pour lui ? 12
ALCESTE
1340 Les gens qui dans mes mains l'ont remise aujourd'hui. 12
         Mais je veux consentir qu'elle soit pour un autre : 12
         Mon cœur en a-t-il moins à se plaindre du vôtre ? 12
         En serez-vous vers moi moins coupable en effet ? 12
CÉLIMÈNE
         Mais si c'est une femme à qui va ce billet, 12
1345 En quoi vous blesse-t-il ? Et qu'a-t-il de coupable ? 12
ALCESTE
         Ah ! Le détour est bon, et l'excuse admirable. 12
         Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à ce trait, 12
         Et me voilà, par là, convaincu tout à fait. 12
         Osez-vous recourir à ces ruses grossières ? 12
1350 Et croyez-vous les gens si privés de lumières ? 12
         Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air, 12
         Vous voulez soutenir un mensonge si clair, 12
         Et comment vous pourrez tourner pour une femme 12
         Tous les mots d'un billet qui montre tant de flamme ? 12
1355 Ajustez, pour couvrir un manquement de foi, 12
         Ce que je m'en vais lire …
CÉLIMÈNE
         Il ne me plaît pas, moi.
         Je vous trouve plaisant d'user d'un tel empire, 12
         Et de me dire au nez ce que vous m'osez dire. 12
ALCESTE
         Non, non : sans s'emporter, prenez un peu souci 12
1360 De me justifier les termes que voici. 12
CÉLIMÈNE
         Non, je n'en veux rien faire ; et dans cette occurrence, 12
         Tout ce que vous croirez m'est de peu d'importance. 12
ALCESTE
         De grâce, montrez-moi, je serai satisfait, 12
         Qu'on peut pour une femme expliquer ce billet. 12
CÉLIMÈNE
1365 Non, il est pour Oronte, et je veux qu'on le croie ; 12
         Je reçois tous ses soins avec beaucoup de joie ; 12
         J'admire ce qu'il dit, j'estime ce qu'il est, 12
         Et je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît. 12
         Faites, prenez parti, que rien ne vous arrête, 12
1370 Et ne me rompez pas davantage la tête. 12
ALCESTE
         Ciel ! Rien de plus cruel peut-il être inventé ? 12
         Et jamais cœur fut-il de la sorte traité ? 12
         Quoi ? D'un juste courroux je suis ému contre elle, 12
         C'est moi qui me viens plaindre, et c'est moi qu'on querelle ! 12
1375 On pousse ma douleur et mes soupçons à bout, 12
         On me laisse tout croire, on fait gloire de tout ; 12
         Et cependant mon cœur est encore assez lâche 12
         Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l'attache, 12
         Et pour ne pas s'armer d'un généreux mépris 12
1380 Contre l'ingrat objet dont il est trop épris ! 12
         Ah ! Que vous savez bien ici, contre moi-même, 12
         Perfide, vous servir de ma faiblesse extrême, 12
         Et ménager pour vous l'excès prodigieux 12
         De ce fatal amour né de vos traîtres yeux ! 12
1385 Défendez-vous au moins d'un crime qui m'accable, 12
         Et cessez d'affecter d'être envers moi coupable ; 12
         Rendez-moi, s'il se peut, ce billet innocent : 12
         À vous prêter les mains ma tendresse consent ; 12
         Efforcez-vous ici de paraître fidèle, 12
1390 Et je m'efforcerai, moi, de vous croire telle. 12
CÉLIMÈNE
         Allez, vous êtes fou, dans vos transports jaloux, 12
         Et ne méritez pas l'amour qu'on a pour vous. 12
         Je voudrais bien savoir qui pourrait me contraindre 12
         À descendre pour vous aux bassesses de feindre, 12
1395 Et pourquoi, si mon cœur penchait d'autre côté, 12
         Je ne le dirais pas avec sincérité. 12
         Quoi ? De mes sentiments l'obligeante assurance 12
         Contre tous vos soupçons ne prend pas ma défense ? 12
         Auprès d'un tel garant, sont-ils de quelque poids ? 12
1400 N'est-ce pas m'outrager que d'écouter leur voix ? 12
         Et puisque notre cœur fait un effort extrême 12
         Lorsqu'il peut se résoudre à confesser qu'il aime, 12
         Puisque l'honneur du sexe, ennemi de nos feux, 12
         S'oppose fortement à de pareils aveux, 12
1405 L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle 12
         Doit-il impunément douter de cet oracle ? 12
         Et n'est-il pas coupable en ne s'assurant pas 12
         À ce qu'on ne dit point qu'après de grands combats ? 12
         Allez, de tels soupçons méritent ma colère, 12
1410 Et vous ne valez pas que l'on vous considère : 12
         Je suis sotte, et veux mal à ma simplicité 12
         De conserver encor pour vous quelque bonté ; 12
         Je devrais autre part attacher mon estime, 12
         Et vous faire un sujet de plainte légitime. 12
ALCESTE
1415 Ah ! Traîtresse, mon faible est étrange pour vous ! 12
         Vous me trompez sans doute avec des mots si doux ; 12
         Mais il n'importe, il faut suivre ma destinée : 12
         À votre foi mon âme est toute abandonnée ; 12
         Je veux voir, jusqu'au bout, quel sera votre cœur, 12
1420 Et si de me trahir il aura la noirceur. 12
CÉLIMÈNE
         Non, vous ne m'aimez point comme il faut que l'on aime. 12
ALCESTE
         Ah ! Rien n'est comparable à mon amour extrême ; 12
         Et dans l'ardeur qu'il a de se montrer à tous, 12
         Il va jusqu'à former des souhaits contre vous. 12
1425 Oui, je voudrais qu'aucun ne vous trouvât aimable, 12
         Que vous fussiez réduite en un sort misérable, 12
         Que le ciel, en naissant, ne vous eût donné rien, 12
         Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien, 12
         Afin que de mon cœur l'éclatant sacrifice 12
1430 Vous pût d'un pareil sort réparer l'injustice, 12
         Et que j'eusse la joie et la gloire, en ce jour, 12
         De vous voir tenir tout des mains de mon amour. 12
CÉLIMÈNE
         C'est me vouloir du bien d'une étrange manière ! 12
         Me préserve le ciel que vous ayez matière … ! 12
1435 Voici monsieur Du Bois, plaisamment figuré. 12
SCÈNE IV
ALCESTE
         Que veut cet équipage, et cet air effaré ? 12
         Qu'as-tu ?
DU BOIS
         Monsieur …
ALCESTE
         Hé bien ?
DU BOIS
         Voici bien des mystères.
ALCESTE
         Qu'est-ce ?
DU BOIS
         Nous sommes mal, Monsieur, dans nos affaires.
ALCESTE
         Quoi ?
DU BOIS
         Parlerai-je haut ?
ALCESTE
         Oui, parle, et promptement.
DU BOIS
         N'est-il point là quelqu'un … ?
ALCESTE
1440 Ah ! Que d'amusement !
         Veux-tu parler ?
DU BOIS
         Monsieur, il faut faire retraite.
ALCESTE
         Comment ?
DU BOIS
         Il faut d'ici déloger sans trompette.
ALCESTE
         Et pourquoi ?
DU BOIS
         Je vous dis qu'il faut quitter ce lieu.
ALCESTE
         La cause ?
DU BOIS
         Il faut partir, Monsieur, sans dire adieu.
ALCESTE
1445 Mais par quelle raison me tiens-tu ce langage ? 12
DU BOIS
         Par la raison, Monsieur, qu'il faut plier bagage. 12
ALCESTE
         Ah ! Je te casserai la tête assurément, 12
         Si tu ne veux, maraud, t'expliquer autrement. 12
DU BOIS
         Monsieur, un homme noir et d'habit et de mine 12
1450 Est venu nous laisser, jusque dans la cuisine, 12
         Un papier griffonné d'une telle façon, 12
         Qu'il faudrait, pour le lire, être pis que démon. 12
         C'est de votre procès, je n'en fais aucun doute ; 12
         Mais le diable d'enfer, je crois, n'y verrait goutte. 12
ALCESTE
1455 Hé bien ? Quoi ? Ce papier, qu'a-t-il à démêler, 12
         Traître, avec le départ dont tu viens me parler ? 12
DU BOIS
         C'est pour vous dire ici, Monsieur, qu'une heure ensuite, 12
         Un homme qui souvent vous vient rendre visite 12
         Est venu vous chercher avec empressement, 12
1460 Et ne vous trouvant pas, m'a chargé doucement, 12
         Sachant que je vous sers avec beaucoup de zèle, 12
         De vous dire … Attendez, comme est-ce qu'il s'appelle ? 12
ALCESTE
         Laisse là son nom, traître, et dis ce qu'il t'a dit. 12
DU BOIS
         C'est un de vos amis enfin, cela suffit. 12
1465 Il m'a dit que d'ici votre péril vous chasse, 12
         Et que d'être arrêté le sort vous y menace. 12
ALCESTE
         Mais quoi ? N'a-t-il voulu te rien spécifier ? 12
DU BOIS
         Non : il m'a demandé de l'encre et du papier, 12
         Et vous a fait un mot, où vous pourrez, je pense, 12
1470 Du fond de ce mystère avoir la connaissance. 12
ALCESTE
         Donne-le donc.
CÉLIMÈNE
         Que peut envelopper ceci ?
ALCESTE
         Je ne sais ; mais j'aspire à m'en voir éclairci. 12
         Auras-tu bientôt fait, impertinent au diable ? 12
DU BOIS, après l'avoir longtemps cherché
         Ma foi ! Je l'ai, Monsieur, laissé sur votre table. 12
ALCESTE
         Je ne sais qui me tient …
CÉLIMÈNE
1475 Ne vous emportez pas,
         Et courez démêler un pareil embarras. 12
ALCESTE
         Il semble que le sort, quelque soin que je prenne, 12
         Ait juré d'empêcher que je vous entretienne ; 12
         Mais pour en triompher, souffrez à mon amour 12
1480 De vous revoir, Madame, avant la fin du jour. 12
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
ALCESTE
         La résolution en est prise, vous dis-je. 12
PHILINTE
         Mais, quel que soit ce coup, faut-il qu'il vous oblige … ? 12
ALCESTE
         Non : vous avez beau faire et beau me raisonner, 12
         Rien de ce que je dis ne me peut détourner : 12
1485 Trop de perversité règne au siècle où nous sommes, 12
         Et je veux me tirer du commerce des hommes. 12
         Quoi ? Contre ma partie on voit tout à la fois 12
         L'honneur, la probité, la pudeur, et les lois ; 12
         On publie en tous lieux l'équité de ma cause ; 12
1490 Sur la foi de mon droit mon âme se repose : 12
         Cependant je me vois trompé par le succès ; 12
         J'ai pour moi la justice, et je perds mon procès ! 12
         Un traître, dont on sait la scandaleuse histoire, 12
         Est sorti triomphant d'une fausseté noire ! 12
1495 Toute la bonne foi cède à sa trahison ! 12
         Il trouve, en m'égorgeant, moyen d'avoir raison ! 12
         Le poids de sa grimace, où brille l'artifice, 12
         Renverse le bon droit, et tourne la justice ! 12
         Il fait par un arrêt couronner son forfait ! 12
1500 Et non content encor du tort que l'on me fait, 12
         Il court parmi le monde un livre abominable, 12
         Et de qui la lecture est même condamnable, 12
         Un livre à mériter la dernière rigueur, 12
         Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur ! 12
1505 Et là-dessus, on voit Oronte qui murmure, 12
         Et tâche méchamment d'appuyer l'imposture ! 12
         Lui, qui d'un honnête homme à la cour tient le rang, 12
         À qui je n'ai rien fait qu'être sincère et franc, 12
         Qui me vient, malgré moi, d'une ardeur empressée, 12
1510 Sur des vers qu'il a faits demander ma pensée ; 12
         Et parce que j'en use avec honnêteté, 12
         Et ne le veux trahir, lui ni la vérité, 12
         Il aide à m'accabler d'un crime imaginaire ! 12
         Le voilà devenu mon plus grand adversaire ! 12
1515 Et jamais de son cœur je n'aurai de pardon, 12
         Pour n'avoir pas trouvé que son sonnet fût bon ! 12
         Et les hommes, morbleu ! Sont faits de cette sorte ! 12
         C'est à ces actions que la gloire les porte ! 12
         Voilà la bonne foi, le zèle vertueux, 12
1520 La justice et l'honneur que l'on trouve chez eux ! 12
         Allons, c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous forge : 12
         Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge. 12
         Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups, 12
         Traîtres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous. 12
PHILINTE
1525 Je trouve un peu bien prompt le dessein où vous êtes, 12
         Et tout le mal n'est pas si grand que vous le faites : 12
         Ce que votre partie ose vous imputer 12
         N'a point eu le crédit de vous faire arrêter ; 12
         On voit son faux rapport lui-même se détruire, 12
1530 Et c'est une action qui pourrait bien lui nuire. 12
ALCESTE
         Lui ? De semblables tours il ne craint point l'éclat ; 12
         Il a permission d'être franc scélérat ; 12
         Et loin qu'à son crédit nuise cette aventure, 12
         On l'en verra demain en meilleure posture. 12
PHILINTE
1535 Enfin il est constant qu'on n'a point trop donné 12
         Au bruit que contre vous sa malice a tourné : 12
         De ce côté déjà vous n'avez rien à craindre ; 12
         Et pour votre procès, dont vous pouvez vous plaindre, 12
         Il vous est en justice aisé d'y revenir, 12
         Et contre cet arrêt …
ALCESTE
1540 Non : je veux m'y tenir.
         Quelque sensible tort qu'un tel arrêt me fasse, 12
         Je me garderai bien de vouloir qu'on le casse : 12
         On y voit trop à plein le bon droit maltraité, 12
         Et je veux qu'il demeure à la postérité 12
1545 Comme une marque insigne, un fameux témoignage 12
         De la méchanceté des hommes de notre âge. 12
         Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter ; 12
         Mais, pour vingt mille francs, j'aurai droit de pester 12
         Contre l'iniquité de la nature humaine, 12
1550 Et de nourrir pour elle une immortelle haine. 12
PHILINTE
         Mais enfin …
ALCESTE
         Mais enfin, vos soins sont superflus :
         Que pouvez-vous, Monsieur, me dire là-dessus ? 12
         Aurez-vous bien le front de me vouloir en face 12
         Excuser les horreurs de tout ce qui se passe ? 12
PHILINTE
1555 Non : je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît : 12
         Tout marche par cabale et par pur intérêt ; 12
         Ce n'est plus que la ruse aujourd'hui qui l'emporte, 12
         Et les hommes devraient être faits d'autre sorte. 12
         Mais est-ce une raison que leur peu d'équité 12
1560 Pour vouloir se tirer de leur société ? 12
         Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie 12
         Des moyens d'exercer notre philosophie : 12
         C'est le plus bel emploi que trouve la vertu ; 12
         Et si de probité tout était revêtu, 12
1565 Si tous les cœurs étaient francs, justes et dociles, 12
         La plupart des vertus nous seraient inutiles, 12
         Puisqu'on en met l'usage à pouvoir sans ennui 12
         Supporter, dans nos droits, l'injustice d'autrui ; 12
         Et de même qu'un cœur d'une vertu profonde … 12
ALCESTE
1570 Je sais que vous parlez, Monsieur, le mieux du monde ; 12
         En beaux raisonnements vous abondez toujours ; 12
         Mais vous perdez le temps et tous vos beaux discours. 12
         La raison, pour mon bien, veut que je me retire : 12
         Je n'ai point sur ma langue un assez grand empire ; 12
1575 De ce que je dirais je ne répondrais pas, 12
         Et je me jetterais cent choses sur les bras. 12
         Laissez-moi, sans dispute, attendre Célimène : 12
         Il faut qu'elle consente au dessein qui m'amène ; 12
         Je vais voir si son cœur a de l'amour pour moi, 12
1580 Et c'est ce moment-ci qui doit m'en faire foi. 12
PHILINTE
         Montons chez Éliante, attendant sa venue. 12
ALCESTE
         Non : de trop de souci je me sens l'âme émue. 12
         Allez-vous-en la voir, et me laissez enfin 12
         Dans ce petit coin sombre, avec mon noir chagrin. 12
PHILINTE
1585 C'est une compagnie étrange pour attendre, 12
         Et je vais obliger Éliante à descendre. 12
SCÈNE II
ORONTE
         Oui, c'est à vous de voir si par des nœuds si doux, 12
         Madame, vous voulez m'attacher tout à vous. 12
         Il me faut de votre âme une pleine assurance : 12
1590 Un amant là-dessus n'aime point qu'on balance. 12
         Si l'ardeur de mes feux a pu vous émouvoir, 12
         Vous ne devez point feindre à me le faire voir ; 12
         Et la preuve, après tout, que je vous en demande, 12
         C'est de ne plus souffrir qu'Alceste vous prétende, 12
1595 De le sacrifier, Madame, à mon amour, 12
         Et de chez vous enfin le bannir dès ce jour. 12
CÉLIMÈNE
         Mais quel sujet si grand contre lui vous irrite, 12
         Vous à qui j'ai tant vu parler de son mérite ? 12
ORONTE
         Madame, il ne faut point ces éclaircissements ; 12
1600 Il s'agit de savoir quels sont vos sentiments. 12
         Choisissez, s'il vous plaît, de garder l'un ou l'autre : 12
         Ma résolution n'attend rien que la vôtre. 12
ALCESTE, sortant du coin où il s'était retiré
         Oui, monsieur a raison : Madame, il faut choisir, 12
         Et sa demande ici s'accorde à mon désir. 12
1605 Pareille ardeur me presse, et même soin m'amène ; 12
         Mon amour veut du vôtre une marque certaine, 12
         Les choses ne sont plus pour traîner en longueur, 12
         Et voici le moment d'expliquer votre cœur. 12
ORONTE
         Je ne veux point, Monsieur, d'une flamme importune 12
1610 Troubler aucunement votre bonne fortune. 12
ALCESTE
         Je ne veux point, monsieur, jaloux ou non jaloux, 12
         partager de son cœur rien du tout avec vous. 12
ORONTE
         Si votre amour au mien lui semble préférable … 12
ALCESTE
         Si du moindre penchant elle est pour vous capable … 12
ORONTE
1615 Je jure de n'y rien prétendre désormais. 12
ALCESTE
         Je jure hautement de ne la voir jamais. 12
ORONTE
         Madame, c'est à vous de parler sans contrainte. 12
ALCESTE
         Madame, vous pouvez vous expliquer sans crainte. 12
ORONTE
         Vous n'avez qu'à nous dire où s'attachent vos vœux. 12
ALCESTE
1620 Vous n'avez qu'à trancher, et choisir de nous deux. 12
ORONTE
         Quoi ? Sur un pareil choix vous semblez être en peine ! 12
ALCESTE
         Quoi ? Votre âme balance et paraît incertaine ! 12
CÉLIMÈNE
         Mon Dieu ! Que cette instance est là hors de saison, 12
         Et que vous témoignez, tous deux, peu de raison ! 12
1625 Je sais prendre parti sur cette préférence, 12
         Et ce n'est pas mon cœur maintenant qui balance : 12
         Il n'est point suspendu, sans doute, entre vous deux, 12
         Et rien n'est si tôt fait que le choix de nos vœux. 12
         Mais je souffre, à vrai dire, une gêne trop forte 12
1630 À prononcer en face un aveu de la sorte : 12
         Je trouve que ces mots qui sont désobligeants 12
         Ne se doivent point dire en présence des gens ; 12
         Qu'un cœur de son penchant donne assez de lumière, 12
         Sans qu'on nous fasse aller jusqu'à rompre en visière ; 12
1635 Et qu'il suffit enfin que de plus doux témoins 12
         Instruisent un amant du malheur de ses soins. 12
ORONTE
         Non, non, un franc aveu n'a rien que j'appréhende : 12
         J'y consens pour ma part.
ALCESTE
         Et moi, je le demande :
         C'est son éclat surtout qu'ici j'ose exiger, 12
1640 Et je ne prétends point vous voir rien ménager. 12
         Conserver tout le monde est votre grande étude ; 12
         Mais plus d'amusement, et plus d'incertitude : 12
         Il faut vous expliquer nettement là-dessus, 12
         Ou bien pour un arrêt je prends votre refus ; 12
1645 Je saurai, de ma part, expliquer ce silence, 12
         Et me tiendrai pour dit tout le mal que j'en pense. 12
ORONTE
         Je vous sais fort bon gré, Monsieur, de ce courroux, 12
         Et je lui dis ici même chose que vous. 12
CÉLIMÈNE
         Que vous me fatiguez avec un tel caprice ! 12
1650 Ce que vous demandez a-t-il de la justice ? 12
         Et ne vous dis-je pas quel motif me retient ? 12
         J'en vais prendre pour juge Éliante qui vient. 12
SCÈNE III
CÉLIMÈNE
         Je me vois, ma cousine, ici persécutée 12
         Par des gens dont l'humeur y paraît concertée. 12
1655 Ils veulent l'un et l'autre, avec même chaleur, 12
         Que je prononce entre eux le choix que fait mon cœur, 12
         Et que, par un arrêt qu'en face il me faut rendre, 12
         Je défende à l'un d'eux tous les soins qu'il peut prendre. 12
         Dites-moi si jamais cela se fait ainsi. 12
ÉLIANTE
1660 N'allez point là-dessus me consulter ici : 12
         Peut-être y pourriez-vous être mal adressée, 12
         Et je suis pour les gens qui disent leur pensée. 12
ORONTE
         Madame, c'est en vain que vous vous défendez. 12
ALCESTE
         Tous vos détours ici seront mal secondés. 12
ORONTE
1665 Il faut, il faut parler, et lâcher la balance. 12
ALCESTE
         Il ne faut que poursuivre à garder le silence. 12
ORONTE
         Je ne veux qu'un seul mot pour finir nos débats. 12
ALCESTE
         Et moi, je vous entends si vous ne parlez pas. 12
SCÈNE IV
ACASTE
         Madame, nous venons tous deux, sans vous déplaire, 12
1670 Éclaircir avec vous une petite affaire. 12
CLITANDRE
         Fort à propos, Messieurs, vous vous trouvez ici, 12
         Et vous êtes mêlés dans cette affaire aussi. 12
ARSINOÉ
         Madame, vous serez surprise de ma vue ; 12
         Mais ce sont ces messieurs qui causent ma venue : 12
1675 Tous deux ils m'ont trouvée, et se sont plaints à moi 12
         D'un trait à qui mon cœur ne saurait prêter foi. 12
         J'ai du fond de votre âme une trop haute estime, 12
         Pour vous croire jamais capable d'un tel crime : 12
         Mes yeux ont démenti leurs témoins les plus forts ; 12
1680 Et l'amitié passant sur de petits discords, 12
         J'ai bien voulu chez vous leur faire compagnie, 12
         Pour vous voir vous laver de cette calomnie. 12
ACASTE
         Oui, madame, voyons, d'un esprit adouci, 12
         Comment vous vous prendrez à soutenir ceci. 12
1685 Cette lettre par vous est écrite à Clitandre ? 12
CLITANDRE
         Vous avez pour Acaste écrit ce billet tendre ? 12
ACASTE
         Messieurs, ces traits pour vous n'ont point d'obscurité, 12
         Et je ne doute pas que sa civilité 12
         À connaître sa main n'ait trop su vous instruire ; 12
1690 Mais ceci vaut assez la peine de le lire. 12
Vous êtes un étrange homme de condamner mon enjouement, et de me reprocher que je n'ai jamais tant de joie que lorsque je ne suis pas avec vous. Il n'y a rien de plus injuste ; et si vous ne venez bien vite me demander pardon de cette offense, je ne vous la pardonnerai de ma vie. Notre grand flandrin de vicomte …
         Il devrait être ici.
Notre grand flandrin de vicomte, par qui vous commencez vos plaintes, est un homme qui ne saurait me revenir ; et depuis que je l'ai vu, trois quarts d'heure durant, cracher dans un puits pour faire des ronds, je n'ai pu jamais prendre bonne opinion de lui. Pour le petit marquis …
         C'est moi-même, messieurs, sans nulle vanité.
Pour le petit marquis, qui me tint hier longtemps la main, je trouve qu'il n'y a rien de si mince que toute sa personne ; et ce sont de ces mérites qui n'ont que la cape et l'épée. Pour l'homme aux rubans verts …
         À vous le dé, Monsieur.
Pour l'homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois avec ses brusqueries et son chagrin bourru ; mais il est cent moments où je le trouve le plus fâcheux du monde. Et pour l'homme à la veste …
         Voici votre paquet.
Et pour l'homme à la veste, qui s'est jeté dans le bel esprit et veut être auteur malgré tout le monde, je ne puis me donner la peine d'écouter ce qu'il dit ; et sa prose me fatigue autant que ses vers. Mettez-vous donc en tête que je ne me divertis pas toujours si bien que vous pensez ; que je vous trouve à dire plus que je ne voudrais, dans toutes les parties où l'on m'entraîne ; et que c'est un merveilleux assaisonnement aux plaisirs qu'on goûte que la présence des gens qu'on aime.
CLITANDRE
         Me voici maintenant moi.
Votre Clitandre dont vous me parlez, et qui fait tant le doucereux, est le dernier des hommes pour qui j'aurais de l'amitié. Il est extravagant de se persuader qu'on l'aime ; et vous l'êtes de croire qu'on ne vous aime pas. Changez, pour être raisonnable, vos sentiments contre les siens ; et voyez-moi le plus que vous pourrez, pour m'aider à porter le chagrin d'en être obsédée.
         D'un fort beau caractère on voit là le modèle, 12
         Madame, et vous savez comment cela s'appelle ? 12
         Il suffit : nous allons l'un et l'autre en tous lieux 12
         Montrer de votre cœur le portrait glorieux. 12
ACASTE
1695 J'aurais de quoi vous dire, et belle est la matière ; 12
         Mais je ne vous tiens pas digne de ma colère ; 12
         Et je vous ferai voir que les petits marquis 12
         Ont, pour se consoler, des cœurs du plus haut prix. 12
ORONTE
         Quoi ? De cette façon je vois qu'on me déchire, 12
1700 Après tout ce qu'à moi je vous ai vu m'écrire ! 12
         Et votre cœur, paré de beaux semblants d'amour, 12
         À tout le genre humain se promet tour à tour ! 12
         Allez, j'étais trop dupe, et je vais ne plus l'être. 12
         Vous me faites un bien, me faisant vous connaître : 12
1705 J'y profite d'un cœur qu'ainsi vous me rendez, 12
         Et trouve ma vengeance en ce que vous perdez. 12
À Alceste.
         Monsieur, je ne fais plus d'obstacle à votre flamme, 12
         Et vous pouvez conclure affaire avec madame. 12
ARSINOÉ
         Certes, voilà le trait du monde le plus noir ; 12
1710 Je ne m'en saurais taire, et me sens émouvoir. 12
         Voit-on des procédés qui soient pareils aux vôtres ? 12
         Je ne prends point de part aux intérêts des autres ; 12
         Mais monsieur, que chez vous fixait votre bonheur, 12
         Un homme comme lui, de mérite et d'honneur, 12
1715 Et qui vous chérissait avec idolâtrie, 12
         Devait-il … ?
ALCESTE
         Laissez-moi, Madame, je vous prie,
         Vuider mes intérêts moi-même là-dessus, 12
         Et ne vous chargez point de ces soins superflus. 12
         Mon cœur a beau vous voir prendre ici sa querelle, 12
1720 Il n'est point en état de payer ce grand zèle ; 12
         Et ce n'est pas à vous que je pourrai songer, 12
         Si par un autre choix je cherche à me venger. 12
ARSINOÉ
         Hé ! Croyez-vous, Monsieur, qu'on ait cette pensée, 12
         Et que de vous avoir on soit tant empressée ? 12
1725 Je vous trouve un esprit bien plein de vanité, 12
         Si de cette créance il peut s'être flatté. 12
         Le rebut de madame est une marchandise 12
         Dont on aurait grand tort d'être si fort éprise. 12
         Détrompez-vous, de grâce, et portez-le moins haut : 12
1730 Ce ne sont pas des gens comme moi qu'il vous faut ; 12
         Vous ferez bien encor de soupirer pour elle, 12
         Et je brûle de voir une union si belle. 12
Elle se retire.
ALCESTE
         Hé bien ! Je me suis tu, malgré ce que je vois, 12
         Et j'ai laissé parler tout le monde avant moi : 12
1735 Ai-je pris sur moi-même un assez long empire, 12
         Et puis-je maintenant … ?
CÉLIMÈNE
         Oui, vous pouvez tout dire :
         Vous en êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez, 12
         Et de me reprocher tout ce que vous voudrez. 12
         J'ai tort, je le confesse, et mon âme confuse 12
1740 Ne cherche à vous payer d'aucune vaine excuse. 12
         J'ai des autres ici méprisé le courroux, 12
         Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous. 12
         Votre ressentiment, sans doute, est raisonnable : 12
         Je sais combien je dois vous paraître coupable, 12
1745 Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir, 12
         Et qu'enfin vous avez sujet de me haïr. 12
         Faites-le, j'y consens.
ALCESTE
         Hé ! Le puis-je, traîtresse ?
         Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse ? 12
         Et quoique avec ardeur je veuille vous haïr, 12
1750 Trouvé-je un cœur en moi tout prêt à m'obéir ? 12
À Éliante et Philinte.
         Vous voyez ce que peut une indigne tendresse, 12
         Et je vous fais tous deux témoins de ma faiblesse. 12
         Mais, à vous dire vrai, ce n'est pas encor tout, 12
         Et vous allez me voir la pousser jusqu'au bout, 12
1755 Montrer que c'est à tort que sages on nous nomme, 12
         Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme. 12
         Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits ; 12
         J'en saurai, dans mon âme, excuser tous les traits, 12
         Et me les couvrirai du nom d'une faiblesse 12
1760 Où le vice du temps porte votre jeunesse, 12
         Pourvu que votre cœur veuille donner les mains 12
         Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains, 12
         Et que dans mon désert, où j'ai fait vœu de vivre, 12
         Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre : 12
1765 C'est par là seulement que, dans tous les esprits, 12
         Vous pouvez réparer le mal de vos écrits, 12
         Et qu'après cet éclat, qu'un noble cœur abhorre, 12
         Il peut m'être permis de vous aimer encore. 12
CÉLIMÈNE
         Moi, renoncer au monde avant que de vieillir, 12
1770 Et dans votre désert aller m'ensevelir ! 12
ALCESTE
         Et s'il faut qu'à mes feux votre flamme réponde, 12
         Que vous doit importer tout le reste du monde ? 12
         Vos désirs avec moi ne sont-ils pas contents ? 12
CÉLIMÈNE
         La solitude effraye une âme de vingt ans : 12
1775 Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte, 12
         Pour me résoudre à prendre un dessein de la sorte. 12
         Si le don de ma main peut contenter vos vœux, 12
         Je pourrai me résoudre à serrer de tels nœuds ; 12
         Et l'hymen …
ALCESTE
         Non : mon cœur à présent vous déteste,
1780 Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste. 12
         Puisque vous n'êtes point, en des liens si doux, 12
         Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous, 12
         Allez, je vous refuse, et ce sensible outrage 12
         De vos indignes fers pour jamais me dégage. 12
Célimène se retire, et Alceste parle à Éliante.
1785 Madame, cent vertus ornent votre beauté, 12
         Et je n'ai vu qu'en vous de la sincérité ; 12
         De vous, depuis longtemps, je fais un cas extrême ; 12
         Mais laissez-moi toujours vous estimer de même ; 12
         Et souffrez que mon cœur, dans ses troubles divers, 12
1790 Ne se présente point à l'honneur de vos fers : 12
         Je m'en sens trop indigne, et commence à connaître 12
         Que le ciel pour ce nœud ne m'avait point fait naître ; 12
         Que ce serait pour vous un hommage trop bas 12
         Que le rebut d'un cœur qui ne vous valait pas ; 12
         Et qu'enfin …
ÉLIANTE
1795 Vous pouvez suivre cette pensée :
         Ma main de se donner n'est pas embarrassée ; 12
         Et voilà votre ami, sans trop m'inquiéter, 12
         Qui, si je l'en priais, la pourrait accepter. 12
PHILINTE
         Ah ! Cet honneur, Madame, est toute mon envie, 12
1800 Et j'y sacrifierais et mon sang et ma vie. 12
ALCESTE
         Puissiez-vous, pour goûter de vrais contentements, 12
         L'un pour l'autre à jamais garder ces sentiments ! 12
         Trahi de toutes parts, accablé d'injustices, 12
         Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices, 12
1805 Et chercher sur la terre un endroit écarté 12
         Où d'être homme d'honneur ont ait la liberté. 12
PHILINTE
         Allons, Madame, allons employer toute chose, 12
         Pour rompre le dessein que son cœur se propose. 12
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