RAC1/RAC1
Jean Racine
1664
La Thébaïde ou les Frères ennemis
TRAGÉDIE
ACTEURS
Étéocle
roi de Thèbes.
Polynice
frère d'Étéocle.
Jocaste
mère de ces deux princes et d'Antigone.
Antigone
sœur d'Étéocle et de Polynice.
Créon
oncle des princes et de la princesse.
Hémon
fils de Créon, amant d'Antigone.
Olympe
confidente de Jocaste.
Attale
confident de Créon.
Un soldat
de l'armée de Polynice
GARDES.
La scène est à Thèbes, dans une salle du palais royal.
Acte premier
Scène première
Jocaste, Olympe.
Jocaste
         Ils sont sortis, Olympe ? Ah mortelles douleurs ! 12
         Qu'un moment de repos me va coûter de pleurs ! 12
         Mes yeux depuis six mois étoient ouverts aux larmes, 12
         Et le sommeil les ferme en de telles alarmes ? 12
5 Puisse plutôt la mort les fermer pour jamais, 12
         Et m'empêcher de voir le plus noir des forfaits ! 12
         Mais en sont-ils aux mains ?
Olympe
         Du haut de la muraille
         Je les ai vus déjà tous rangés en bataille ; 12
         J'ai vu déjà le fer briller de toutes parts ; 12
10 Et pour vous avertir j'ai quitté les remparts. 12
         J'ai vu, le fer en main, Étéocle lui-même ; 12
         Il marche des premiers, et d'une ardeur extrême 12
         Il montre aux plus hardis à braver le danger. 12
Jocaste
         N'en doutons plus, Olympe, ils se vont égorger. 12
15 Que l'on coure avertir et hâter la princesse ; 12
         Je l'attends. Juste ciel, soutenez ma foiblesse ! 12
         Il faut courir, Olympe, après ces inhumains ; 12
         Il les faut séparer, ou mourir par leurs mains. 12
         Nous voici donc, hélas ! à ce jour détestable 12
20 Dont la seule frayeur me rendoit misérable ! 12
         Ni prières ni pleurs ne m'ont de rien servi, 12
         Et le courroux du sort vouloit être assouvi. 12
         Ô toi, Soleil, ô toi qui rends le jour au monde, 12
         Que ne l'as-tu laissé dans une nuit profonde ! 12
25 À de si noirs forfaits prêtes-tu tes rayons ? 12
         Et peux-tu sans horreur voir ce que nous voyons ? 12
         Mais ces monstres, hélas ! ne t'épouvantent guères : 12
         La race de Laïus les a rendus vulgaires ; 12
         Tu peux voir sans frayeur les crimes de mes fils, 12
30 Après ceux que le père et la mère ont commis. 12
         Tu ne t'étonnes pas si mes fils sont perfides, 12
         S'ils sont tous deux méchants, et s'ils sont parricides : 12
         Tu sais qu'ils sont sortis d'un sang incestueux, 12
         Et tu t'étonnerois s'ils étoient vertueux. 12
Scène II
Jocaste, Antigone, Olympe.
Jocaste
35 Ma fille, avez-vous su l'excès de nos misères ? 12
Antigone
         Oui, Madame : on m'a dit la fureur de mes frères. 12
Jocaste
         Allons, chère Antigone, et courons de ce pas 12
         Arrêter, s'il se peut, leur parricide bras. 12
         Allons leur faire voir ce qu'ils ont de plus tendre ; 12
40 Voyons si contre nous ils pourront se défendre, 12
         Ou s'ils oseront bien, dans leur noire fureur, 12
         Répandre notre sang pour attaquer le leur. 12
Antigone
         Madame, c'en est fait, voici le Roi lui-même. 12
Scène III
Jocaste, Antigone, Étéocle Olympe.
Jocaste
         Olympe, soutiens-moi ; ma douleur est extrême. 12
Étéocle
         Madame, qu'avez-vous ? et quel trouble…
Jocaste
45 Ah ! mon fils,
         Quelles traces de sang vois-je sur vos habits ? 12
         Est-ce du sang d'un frère ? ou n'est-ce point du vôtre ? 12
Étéocle
         Non, Madame, ce n'est ni de l'un ni de l'autre. 12
         Dans son camp jusqu'ici Polynice arrêté, 12
50 Pour combattre à mes yeux ne s'est point présenté. 12
         D'Argiens seulement une troupe hardie 12
         M'a voulu de nos murs disputer la sortie : 12
         J'ai fait mordre la poudre à ces audacieux ; 12
         Et leur sang est celui qui paroît à vos yeux. 12
Jocaste
55 Mais que prétendiez-vous ? et quelle ardeur soudaine 12
         Vous a fait tout à coup descendre dans la plaine ? 12
Étéocle
         Madame, il étoit temps que j'en usasse ainsi, 12
         Et je perdois ma gloire à demeurer ici. 12
         Le peuple, à qui la faim se faisoit déjà craindre, 12
60 De mon peu de vigueur commençoit à se plaindre, 12
         Me reprochant déjà qu'il m'avoit couronné, 12
         Et que j'occupois mal le rang qu'il m'a donné. 12
         Il le faut satisfaire ; et quoi qu'il en arrive, 12
         Thèbes dès aujourd'hui ne sera plus captive. 12
65 Je veux, en n'y laissant aucun de mes soldats, 12
         Qu'elle soit seulement juge de nos combats. 12
         J'ai des forces assez pour tenir la campagne, 12
         Et si quelque bonheur nos armes accompagne, 12
         L'insolent Polynice et ses fiers alliés 12
70 Laisseront Thèbes libre, ou mourront à mes pieds. 12
Jocaste
         Vous pourriez d'un tel sang, ô ciel ! souiller vos armes ? 12
         La couronne pour vous a-t-elle tant de charmes ? 12
         Si par un parricide il la falloit gagner, 12
         Ah ! mon fils, à ce prix voudriez-vous régner ? 12
75 Mais il ne tient qu'à vous, si l'honneur vous anime, 12
         De nous donner la paix sans le secours d'un crime, 12
         Et de votre courroux triomphant aujourd'hui, 12
         Contenter votre frère, et régner avec lui. 12
Étéocle
         Appelez-vous régner partager ma couronne, 12
80 Et céder lâchement ce que mon droit me donne ? 12
Jocaste
         Vous le savez, mon fils, la justice et le sang 12
         Lui donnent, comme à vous, sa part à ce haut rang. 12
         Œdipe, en achevant sa triste destinée, 12
         Ordonna que chacun régneroit son année ; 12
85 Et n'ayant qu'un État à mettre sous vos lois, 12
         Voulut que tour à tour vous fussiez tous deux rois. 12
         À ces conditions vous daignâtes souscrire. 12
         Le sort vous appela le premier à l'empire, 12
         Vous montâtes au trône ; il n'en fut point jaloux : 12
90 Et vous ne voulez pas qu'il y monte après vous ? 12
Étéocle
         Non, Madame, à l'empire il ne doit plus prétendre ; 12
         Thèbes à cet arrêt n'a point voulu se rendre ; 12
         Et lorsque sur le trône il s'est voulu placer, 12
         C'est elle, et non pas moi, qui l'en a su chasser. 12
95 Thèbes doit-elle moins redouter sa puissance, 12
         Après avoir six mois senti sa violence ? 12
         Voudroit-elle obéir à ce prince inhumain, 12
         Qui vient d'armer contre elle et le fer et la faim ? 12
         Prendroit-elle pour roi l'esclave de Mycène, 12
100 Qui pour tous les Thébains n'a plus que de la haine, 12
         Qui s'est au roi d'Argos indignement soumis, 12
         Et que l'hymen attache à nos fiers ennemis ? 12
         Lorsque le roi d'Argos l'a choisi pour son gendre, 12
         Il espéroit par lui de voir Thèbes en cendre ; 12
105 L'amour eut peu de part à cet hymen honteux, 12
         Et la seule fureur en alluma les feux. 12
         Thèbes m'a couronné pour éviter ses chaînes ; 12
         Elle s'attend par moi de voir finir ses peines : 12
         Il la faut accuser si je manque de foi ; 12
110 Et je suis son captif, je ne suis pas son roi. 12
Jocaste
         Dites, dites plutôt, cœur ingrat et farouche, 12
         Qu'auprès du diadème il n'est rien qui vous touche. 12
         Mais je me trompe encor : ce rang ne vous plaît pas, 12
         Et le crime tout seul a pour vous des appas. 12
115 Hé bien ! puisqu'à ce point vous en êtes avide, 12
         Je vous offre à commettre un double parricide : 12
         Versez le sang d'un frère ; et si c'est peu du sien, 12
         Je vous invite encore à répandre le mien. 12
         Vous n'aurez plus alors d'ennemis à soumettre, 12
120 D'obstacle à surmonter, ni de crime à commettre ; 12
         Et n'ayant plus au trône un fâcheux concurrent, 12
         De tous les criminels vous serez le plus grand. 12
Étéocle
         Hé bien, Madame, hé bien, il faut vous satisfaire : 12
         Il faut sortir du trône et couronner mon frère ; 12
125 Il faut, pour seconder votre injuste projet, 12
         De son roi que j'étois devenir son sujet ; 12
         Et pour vous élever au comble de la joie, 12
         Il faut à sa fureur que je me livre en proie ; 12
         Il faut par mon trépas…
Jocaste
         Ah ciel ! quelle rigueur !
130 Que vous pénétrez mal dans le fond de mon cœur ! 12
         Je ne demande pas que vous quittiez l'empire : 12
         Régnez toujours, mon fils, c'est ce que je desire. 12
         Mais si tant de malheurs vous touchent de pitié, 12
         Si pour moi votre cœur garde quelque amitié, 12
135 Et si vous prenez soin de votre gloire même, 12
         Associez un frère à cet honneur suprême. 12
         Ce n'est qu'un vain éclat qu'il recevra de vous ; 12
         Votre règne en sera plus puissant et plus doux. 12
         Les peuples, admirant cette vertu sublime, 12
140 Voudront toujours pour prince un roi si magnanime ; 12
         Et cet illustre effort, loin d'affoiblir vos droits, 12
         Vous rendra le plus juste et le plus grand des rois. 12
         Ou s'il faut que mes vœux vous trouvent inflexible, 12
         Si la paix à ce prix vous paroît impossible, 12
145 Et si le diadème a pour vous tant d'attraits, 12
         Au moins consolez-moi de quelque heure de paix. 12
         Accordez cette grâce aux larmes d'une mère. 12
         Et cependant, mon fils, j'irai voir votre frère ; 12
         La pitié dans son âme aura peut-être lieu, 12
150 Ou du moins pour jamais j'irai lui dire adieu. 12
         Dès ce même moment permettez que je sorte : 12
         J'irai jusqu'à sa tente, et j'irai sans escorte ; 12
         Par mes justes soupirs j'espère l'émouvoir. 12
Étéocle
         Madame, sans sortir, vous le pouvez revoir ; 12
155 Et si cette entrevue a pour vous tant de charmes, 12
         Il ne tiendra qu'à lui de suspendre nos armes. 12
         Vous pouvez dès cette heure accomplir vos souhaits, 12
         Et le faire venir jusque dans ce palais. 12
         J'irai plus loin encore ; et pour faire connaître 12
160 Qu'il a tort en effet de me nommer un traître, 12
         Et que je ne suis pas un tyran odieux, 12
         Que l'on fasse parler et le peuple et les Dieux. 12
         Si le peuple y consent, je lui cède ma place ; 12
         Mais qu'il se rende enfin, si le peuple le chasse. 12
165 Je ne force personne ; et j'engage ma foi 12
         De laisser aux Thébains à se choisir un roi. 12
Scène IV
Jocaste, Étéocle, Antigone, Créon, Olympe.
Créon
         Seigneur, votre sortie a mis tout en alarmes : 12
         Thèbes, qui croit vous perdre, est déjà toute en larmes : 12
         L'épouvante et l'horreur règnent de toutes parts, 12
170 Et le peuple effrayé tremble sur ses remparts. 12
Étéocle
         Cette vaine frayeur sera bientôt calmée. 12
         Madame, je m'en vais retrouver mon armée ; 12
         Cependant vous pouvez accomplir vos souhaits, 12
         Faire entrer Polynice, et lui parler de paix. 12
175 Créon, la Reine ici commande en mon absence ; 12
         Disposez tout le monde à son obéissance ; 12
         Laissez, pour recevoir et pour donner ses lois, 12
         Votre fils Ménecée, et j'en ai fait le choix. 12
         Comme il a de l'honneur autant que de courage, 12
180 Ce choix aux ennemis ôtera tout ombrage, 12
         Et sa vertu suffit pour les rendre assurés. 12
         Commandez-lui, Madame.
à Créon.
         Et vous, vous me suivrez.
Créon
         Quoi ? Seigneur…
Étéocle
         Oui, Créon, la chose est résolue.
Créon
         Et vous quittez ainsi la puissance absolue ? 12
Étéocle
185 Que je la quitte ou non, ne vous tourmentez pas : 12
         Faites ce que j'ordonne, et venez sur mes pas. 12
Scène V
Jocaste, Antigone, Créon, Olympe.
Créon
         Qu'avez-vous fait, Madame ? et par quelle conduite 12
         Forcez-vous un vainqueur à prendre ainsi la fuite ? 12
         Ce conseil va tout perdre.
Jocaste
         Il va tout conserver ;
190 Et par ce seul conseil Thèbes se peut sauver. 12
Créon
         Eh quoi, Madame, eh quoi ? dans l'état où nous sommes, 12
         Lorsqu'avec un renfort de plus de six mille hommes, 12
         La fortune promet toute chose aux Thébains, 12
         Le Roi se laisse ôter la victoire des mains ? 12
Jocaste
195 La victoire, Créon, n'est pas toujours si belle : 12
         La honte et les remords vont souvent après elle. 12
         Quand deux frères armés vont s'égorger entre eux, 12
         Ne les pas séparer, c'est les perdre tous deux. 12
         Peut-on faire au vainqueur une injure plus noire, 12
200 Que lui laisser gagner une telle victoire ? 12
Créon
         Leur courroux est trop grand…
Jocaste
         Il peut être adouci.
Créon
         Tous deux veulent régner.
Jocaste
         Ils régneront aussi.
Créon
         On ne partage point la grandeur souveraine ; 12
         Et ce n'est pas un bien qu'on quitte et qu'on reprenne. 12
Jocaste
205 L'intérêt de l'État leur servira de loi. 12
Créon
         L'intérêt de l'État est de n'avoir qu'un roi, 12
         Qui d'un ordre constant gouvernant ses provinces, 12
         Accoutume à ses lois et le peuple et les princes. 12
         Ce règne interrompu de deux rois différents, 12
210 En lui donnant deux rois, lui donne deux tyrans. 12
         Par un ordre souvent l'un à l'autre contraire 12
         Un frère détruiroit ce qu'auroit fait un frère ; 12
         Vous les verriez toujours former quelque attentat, 12
         Et changer tous les ans la face de l'État. 12
215 Ce terme limité, que l'on veut leur prescrire, 12
         Accroît leur violence en bornant leur empire. 12
         Tous deux feront gémir les peuples tour à tour : 12
         Pareils à ces torrents qui ne durent qu'un jour, 12
         Plus leur cours est borné, plus ils font de ravage, 12
220 Et d'horribles dégâts signalent leur passage. 12
Jocaste
         On les verroit plutôt par de nobles projets 12
         Se disputer tous deux l'amour de leurs sujets. 12
         Mais avouez, Créon, que toute votre peine 12
         C'est de voir que la paix rend votre attente vaine ; 12
225 Qu'elle assure à mes fils le trône où vous tendez, 12
         Et va rompre le piége où vous les attendez. 12
         Comme, après leur trépas, le droit de la naissance 12
         Fait tomber en vos mains la suprême puissance, 12
         Le sang qui vous unit aux deux princes mes fils 12
230 Vous fait trouver en eux vos plus grands ennemis ; 12
         Et votre ambition, qui tend à leur fortune, 12
         Vous donne pour tous deux une haine commune. 12
         Vous inspirez au Roi vos conseils dangereux, 12
         Et vous en servez un pour les perdre tous deux. 12
Créon
235 Je ne me repais point de pareilles chimères. 12
         Mes respects pour le Roi sont ardents et sincères ; 12
         Et mon ambition est de le maintenir 12
         Au trône où vous croyez que je veux parvenir. 12
         Le soin de sa grandeur est le seul qui m'anime ; 12
240 Je hais ses ennemis, et c'est là tout mon crime : 12
         Je ne m'en cache point. Mais à ce que je voi, 12
         Chacun n'est pas ici criminel comme moi. 12
Jocaste
         Je suis mère, Créon ; et si j'aime son frère, 12
         La personne du Roi ne m'en est pas moins chère. 12
245 De lâches courtisans peuvent bien le haïr ; 12
         Mais une mère enfin ne peut pas se trahir. 12
Antigone
         Vos intérêts ici sont conformes aux nôtres : 12
         Les ennemis du Roi ne sont pas tous les vôtres ; 12
         Créon, vous êtes père, et dans ces ennemis 12
250 Peut-être songez-vous que vous avez un fils. 12
         On sait de quelle ardeur Hémon sert Polynice. 12
Créon
         Oui, je le sais, Madame, et je lui fais justice : 12
         Je le dois, en effet, distinguer du commun, 12
         Mais c'est pour le haïr encor plus que pas un ; 12
255 Et je souhaiterois, dans ma juste colère, 12
         Que chacun le haït comme le hait son père. 12
Antigone
         Après tout ce qu'a fait la valeur de son bras, 12
         Tout le monde en ce point ne vous ressemble pas. 12
Créon
         Je le vois bien, Madame, et c'est ce qui m'afflige ; 12
260 Mais je sais bien à quoi sa révolte m'oblige ; 12
         Et tous ces beaux exploits qui le font admirer, 12
         C'est ce qui me le fait justement abhorrer. 12
         La honte suit toujours le parti des rebelles ; 12
         Leurs grandes actions sont les plus criminelles : 12
265 Ils signalent leur crime en signalant leur bras, 12
         Et la gloire n'est point où les rois ne sont pas. 12
Antigone
         Écoutez un peu mieux la voix de la nature. 12
Créon
         Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure. 12
Antigone
         Mais un père à ce point doit-il être emporté ? 12
         Vous avez trop de haine.
Créon
270 Et vous, trop de bonté.
         C'est trop parler, Madame, en faveur d'un rebelle. 12
Antigone
         L'innocence vaut bien que l'on parle pour elle. 12
Créon
         Je sais ce qui le rend innocent à vos yeux. 12
Antigone
         Et je sais quel sujet vous le rend odieux. 12
Créon
275 L'amour a d'autres yeux que le commun des hommes. 12
Jocaste
         Vous abusez, Créon, de l'état où nous sommes ; 12
         Tout vous semble permis ; mais craignez mon courroux : 12
         Vos libertés enfin retomberoient sur vous. 12
Antigone
         L'intérêt du public agit peu sur son âme, 12
280 Et l'amour du pays nous cache une autre flamme. 12
         Je la sais ; mais, Créon, j'en abhorre le cours, 12
         Et vous ferez bien mieux de la cacher toujours. 12
Créon
         Je le ferai, Madame ; et je veux par avance 12
         Vous épargner encor jusques à ma présence. 12
285 Aussi bien mes respects redoublent vos mépris ; 12
         Et je vais faire place à ce bienheureux fils. 12
         Le Roi m'appelle ailleurs, il faut que j'obéisse. 12
         Adieu : faites venir Hémon et Polynice. 12
Jocaste
         N'en doute pas, méchant, ils vont venir tous deux ; 12
290 Tous deux ils préviendront tes desseins malheureux. 12
Scène VI
Jocaste, Antigone, Olympe.
Antigone
         Le perfide ! À quel point son insolence monte ! 12
Jocaste
         Ses superbes discours tourneront à sa honte. 12
         Bientôt, si nos desirs sont exaucés des cieux, 12
         La paix nous vengera de cet ambitieux. 12
295 Mais il faut se hâter, chaque heure nous est chère : 12
         Appelons promptement Hémon et votre frère ; 12
         Je suis pour ce dessein prête à leur accorder 12
         Toutes les sûretés qu'ils pourront demander. 12
         Et toi, si mes malheurs ont lassé ta justice, 12
300 Ciel, dispose à la paix le cœur de Polynice, 12
         Seconde mes soupirs, donne force à mes pleurs, 12
         Et comme il faut enfin fais parler mes douleurs. 12
Antigone demeurant un peu après sa mère.
         Et si tu prends pitié d'une flamme innocente, 12
         Ô ciel, en ramenant Hémon à son amante, 12
305 Ramène-le fidèle ; et permets en ce jour 12
         Qu'en retrouvant l'amant je retrouve l'amour ! 12
Acte II
Scène première
Antigone, Hémon.
Hémon
         Quoi ? vous me refusez votre aimable présence 12
         Après un an entier de supplice et d'absence ? 12
         Ne m'avez-vous, Madame, appelé près de vous, 12
310 Que pour m'ôter sitôt un bien qui m'est si doux ? 12
Antigone
         Et voulez-vous sitôt que j'abandonne un frère ? 12
         Ne dois-je pas au temple accompagner ma mère ? 12
         Et dois-je préférer, au gré de vos souhaits, 12
         Le soin de votre amour à celui de la paix ? 12
Hémon
315 Madame, à mon bonheur c'est chercher trop d'obstacles : 12
         Ils iront bien sans nous consulter les oracles. 12
         Permettez que mon cœur, en voyant vos beaux yeux, 12
         De l'état de son sort interroge ses dieux. 12
         Puis-je leur demander, sans être téméraire, 12
320 S'ils ont toujours pour moi leur douceur ordinaire ? 12
         Souffrent-ils sans courroux mon ardente amitié ? 12
         Et du mal qu'ils ont fait ont-ils quelque pitié ? 12
         Durant le triste cours d'une absence cruelle, 12
         Avez-vous souhaité que je fusse fidèle ? 12
325 Songiez-vous que la mort menaçoit loin de vous 12
         Un amant qui ne doit mourir qu'à vos genoux ? 12
         Ah ! d'un si bel objet quand une âme est blessée, 12
         Quand un cœur jusqu'à vous élève sa pensée, 12
         Qu'il est doux d'adorer tant de divins appas ! 12
330 Mais aussi que l'on souffre en ne les voyant pas ! 12
         Un moment loin de vous me duroit une année ; 12
         J'aurois fini cent fois ma triste destinée, 12
         Si je n'eusse songé jusques à mon retour 12
         Que mon éloignement vous prouvoit mon amour, 12
335 Et que le souvenir de mon obéissance 12
         Pourroit en ma faveur parler en mon absence, 12
         Et que pensant à moi vous penseriez aussi 12
         Qu'il faut aimer beaucoup pour obéir ainsi. 12
Antigone
         Oui, je l'avois bien cru, qu'une âme si fidèle 12
340 Trouveroit dans l'absence une peine cruelle ; 12
         Et si mes sentiments se doivent découvrir, 12
         Je souhaitois, Hémon, qu'elle vous fît souffrir, 12
         Et qu'étant loin de moi, quelque ombre d'amertume 12
         Vous fît trouver les jours plus longs que de coutume. 12
345 Mais ne vous plaignez pas : mon cœur chargé d'ennui 12
         Ne vous souhaitoit rien qu'il n'éprouvât en lui. 12
         Surtout depuis le temps que dure cette guerre, 12
         Et que de gens armés vous couvrez cette terre, 12
         Ô Dieux ! à quels tourments mon cœur s'est vu soumis, 12
350 Voyant des deux côtés ses plus tendres amis ! 12
         Mille objets de douleur déchiroient mes entrailles ; 12
         J'en voyois et dehors et dedans nos murailles ; 12
         Chaque assaut à mon cœur livroit mille combats ; 12
         Et mille fois le jour je souffrois le trépas. 12
Hémon
355 Mais enfin qu'ai-je fait, en ce malheur extrême, 12
         Que ne m'ait ordonné ma princesse elle-même ? 12
         J'ai suivi Polynice ; et vous l'avez voulu : 12
         Vous me l'avez prescrit par un ordre absolu. 12
         Je lui vouai dès lors une amitié sincère ; 12
360 Je quittai mon pays, j'abandonnai mon père ; 12
         Sur moi par ce départ j'attirai son courroux ; 12
         Et pour tout dire enfin, je m'éloignai de vous. 12
Antigone
         Je m'en souviens, Hémon, et je vous fais justice : 12
         C'est moi que vous serviez en servant Polynice ; 12
365 Il m'étoit cher alors comme il est aujourd'hui, 12
         Et je prenois pour moi ce qu'on faisoit pour lui. 12
         Nous nous aimions tous deux dès la plus tendre enfance, 12
         Et j'avois sur son cœur une entière puissance ; 12
         Je trouvois à lui plaire une extrême douceur, 12
370 Et les chagrins du frère étoient ceux de la sœur. 12
         Ah ! si j'avois encor sur lui le même empire, 12
         Il aimeroit la paix, pour qui mon cœur soupire. 12
         Notre commun malheur en seroit adouci : 12
         Je le verrois, Hémon ; vous me verriez aussi. 12
Hémon
375 De cette affreuse guerre il abhorre l'image : 12
         Je l'ai vu soupirer de douleur et de rage, 12
         Lorsque, pour remonter au trône paternel, 12
         On le força de prendre un chemin si cruel. 12
         Espérons que le ciel, touché de nos misères, 12
380 Achèvera bientôt de réunir les frères. 12
         Puisse-t-il rétablir l'amitié dans leur cœur, 12
         Et conserver l'amour dans celui de la sœur ! 12
Antigone
         Hélas ! ne doutez point que ce dernier ouvrage 12
         Ne lui soit plus aisé que de calmer leur rage. 12
385 Je les connois tous deux, et je répondrois bien 12
         Que leur cœur, cher Hémon, est plus dur que le mien. 12
         Mais les Dieux quelquefois font de plus grands miracles. 12
Scène II
Antigone, Hémon, Olympe.
Antigone
         Hé bien ! apprendrons-nous ce qu'ont dit les oracles ? 12
         Que faut-il faire ?
Olympe
         Hélas !
Antigone
         Quoi ? qu'en a-t-on appris ?
         Est-ce la guerre, Olympe ?
Olympe
390 Ah ! c'est encore pis !
Hémon
         Quel est donc ce grand mal que leur courroux annonce ? 12
Olympe
         Prince, pour en juger, écoutez leur réponse : 12
         « Thébains, pour n'avoir plus de guerres, 8
         Il faut, par un ordre fatal, 8
395 Que le dernier du sang royal 8
         Par son trépas ensanglante vos terres. » 10
Antigone
         Ô Dieux, que vous a fait ce sang infortuné, 12
         Et pourquoi tout entier l'avez-vous condamné ? 12
         N'êtes-vous pas contents de la mort de mon père ? 12
400 Tout notre sang doit-il sentir votre colère ? 12
Hémon
         Madame, cet arrêt ne vous regarde pas ; 12
         Votre vertu vous met à couvert du trépas : 12
         Les Dieux savent trop bien connoître l'innocence… 12
Antigone
         Et ce n'est pas pour moi que je crains leur vengeance. 12
405 Mon innocence, Hémon, seroit un foible appui ; 12
         Fille d'Œdipe, il faut que je meure pour lui. 12
         Je l'attends, cette mort, et je l'attends sans plainte, 12
         Et s'il faut avouer le sujet de ma crainte, 12
         C'est pour vous que je crains : oui, cher Hémon, pour vous. 12
410 De ce sang malheureux vous sortez comme nous ; 12
         Et je ne vois que trop que le courroux céleste 12
         Vous rendra, comme à nous, cet honneur bien funeste, 12
         Et fera regretter aux princes des Thébains 12
         De n'être pas sortis du dernier des humains. 12
Hémon
415 Peut-on se repentir d'un si grand avantage ? 12
         Un si noble trépas flatte trop mon courage ; 12
         Et du sang de ses rois il est beau d'être issu, 12
         Dût-on rendre ce sang sitôt qu'on l'a reçu. 12
Antigone
         Eh quoi ! si parmi nous on a fait quelque offense, 12
420 Le ciel doit-il sur vous en prendre la vengeance ? 12
         Et n'est-ce pas assez du père et des enfants, 12
         Sans qu'il aille plus loin chercher des innocents ? 12
         C'est à nous à payer pour les crimes des nôtres : 12
         Punissez-nous, grands Dieux ; mais épargnez les autres. 12
425 Mon père, cher Hémon, vous va perdre aujourd'hui ; 12
         Et je vous perds peut-être encore plus que lui. 12
         Le ciel punit sur vous et sur votre famille 12
         Et les crimes du père et l'amour de la fille ; 12
         Et ce funeste amour vous nuit encore plus 12
430 Que les crimes d'Œdipe et le sang de Laïus. 12
Hémon
         Quoi ? mon amour, Madame ? Et qu'a-t-il de funeste ? 12
         Est-ce un crime qu'aimer une beauté céleste ? 12
         Et puisque sans colère il est reçu de vous, 12
         En quoi peut-il du ciel mériter le courroux ? 12
435 Vous seule en mes soupirs êtes intéressée : 12
         C'est à vous à juger s'ils vous ont offensée. 12
         Tels que seront pour eux vos arrêts tout-puissants, 12
         Ils seront criminels ou seront innocents. 12
         Que le ciel à son gré de ma perte dispose, 12
440 J'en chérirai toujours et l'une et l'autre cause, 12
         Glorieux de mourir pour le sang de mes rois, 12
         Et plus heureux encor de mourir sous vos lois. 12
         Aussi bien que ferois-je en ce commun naufrage ? 12
         Pourrois-je me résoudre à vivre davantage ? 12
445 En vain les Dieux voudroient différer mon trépas, 12
         Mon désespoir feroit ce qu'ils ne feroient pas. 12
         Mais peut-être, après tout, notre frayeur est vaine ; 12
         Attendons… Mais voici Polynice et la Reine. 12
Scène III
Jocaste, Polynice, Antigone, Hémon.
Polynice
         Madame, au nom des Dieux, cessez de m'arrêter : 12
450 Je vois bien que la paix ne peut s'exécuter. 12
         J'espérois que du ciel la justice infinie 12
         Voudroit se déclarer contre la tyrannie, 12
         Et que lassé de voir répandre tant de sang, 12
         Il rendroit à chacun son légitime rang. 12
455 Mais puisque ouvertement il tient pour l'injustice, 12
         Et que des criminels il se rend le complice, 12
         Dois-je encore espérer qu'un peuple révolté, 12
         Quand le ciel est injuste, écoute l'équité ? 12
         Dois-je prendre pour juge une troupe insolente, 12
460 D'un fier usurpateur ministre violente, 12
         Qui sert mon ennemi par un lâche intérêt, 12
         Et qu'il anime encor, tout éloigné qu'il est ? 12
         La raison n'agit point sur une populace : 12
         De ce peuple déjà j'ai ressenti l'audace ; 12
465 Et loin de me reprendre après m'avoir chassé, 12
         Il croit voir un tyran dans un prince offensé. 12
         Comme sur lui l'honneur n'eut jamais de puissance, 12
         Il croit que tout le monde aspire à la vengeance. 12
         De ses inimitiés rien n'arrête le cours : 12
470 Quand il hait une fois, il veut haïr toujours. 12
Jocaste
         Mais s'il est vrai, mon fils, que ce peuple vous craigne, 12
         Et que tous les Thébains redoutent votre règne, 12
         Pourquoi par tant de sang cherchez-vous à régner 12
         Sur ce peuple endurci que rien ne peut gagner ? 12
Polynice
475 Est-ce au peuple, Madame, à se choisir un maître ? 12
         Sitôt qu'il hait un roi, doit-on cesser de l'être ? 12
         Sa haine ou son amour, sont-ce les premiers droits 12
         Qui font monter au trône ou descendre les rois ? 12
         Que le peuple à son gré nous craigne ou nous chérisse, 12
480 Le sang nous met au trône, et non pas son caprice : 12
         Ce que le sang lui donne, il le doit accepter ; 12
         Et s'il n'aime son prince, il le doit respecter. 12
Jocaste
         Vous serez un tyran haï de vos provinces. 12
Polynice
         Ce nom ne convient pas aux légitimes princes ; 12
485 De ce titre odieux mes droits me sont garants : 12
         La haine des sujets ne fait pas les tyrans. 12
         Appelez de ce nom Étéocle lui-même. 12
Jocaste
         Il est aimé de tous.
Polynice
         C'est un tyran qu'on aime,
         Qui par cent lâchetés tâche à se maintenir 12
490 Au rang où par la force il a su parvenir ; 12
         Et son orgueil le rend, par un effet contraire, 12
         Esclave de son peuple, et tyran de son frère. 12
         Pour commander tout seul il veut bien obéir, 12
         Et se fait mépriser pour me faire haïr. 12
495 Ce n'est pas sans sujet qu'on me préfère un traître : 12
         Le peuple aime un esclave, et craint d'avoir un maître ; 12
         Mais je croirois trahir la majesté des rois, 12
         Si je faisois le peuple arbitre de mes droits. 12
Jocaste
         Ainsi donc la discorde a pour vous tant de charmes ? 12
500 Vous lassez-vous déjà d'avoir posé les armes ? 12
         Ne cesserons-nous point, après tant de malheurs, 12
         Vous, de verser du sang, moi, de verser des pleurs ? 12
         N'accorderez-vous rien aux larmes d'une mère ? 12
         Ma fille, s'il se peut, retenez votre frère : 12
505 Le cruel pour vous seule avoit de l'amitié. 12
Antigone
         Ah ! si pour vous son âme est sourde à la pitié, 12
         Que pourrois-je espérer d'une amitié passée, 12
         Qu'un long éloignement n'a que trop effacée ? 12
         À peine en sa mémoire ai-je encor quelque rang ; 12
510 Il n'aime, il ne se plaît qu'à répandre du sang. 12
         Ne cherchez plus en lui ce prince magnanime, 12
         Ce prince qui montroit tant d'horreur pour le crime, 12
         Dont l'âme généreuse avoit tant de douceur, 12
         Qui respectoit sa mère et chérissoit sa sœur. 12
515 La nature pour lui n'est plus qu'une chimère : 12
         Il méconnoît sa sœur, il méprise sa mère ; 12
         Et l'ingrat, en l'état où son orgueil l'a mis, 12
         Nous croit des étrangers, ou bien des ennemis. 12
Polynice
         N'imputez point ce crime à mon âme affligée : 12
520 Dites plutôt, ma sœur, que vous êtes changée ; 12
         Dites que de mon rang l'injuste usurpateur 12
         M'a su ravir encor l'amitié de ma sœur. 12
         Je vous connois toujours, et suis toujours le même. 12
Antigone
         Est-ce m'aimer, cruel, autant que je vous aime, 12
525 Que d'être inexorable à mes tristes soupirs, 12
         Et m'exposer encore à tant de déplaisirs ? 12
Polynice
         Mais vous-même, ma sœur, est-ce aimer votre frère 12
         Que de lui faire ici cette injuste prière, 12
         Et me vouloir ravir le sceptre de la main ? 12
530 Dieux ! qu'est-ce qu'Étéocle a de plus inhumain ? 12
         C'est trop favoriser un tyran qui m'outrage. 12
Antigone
         Non, non, vos intérêts me touchent davantage. 12
         Ne croyez pas mes pleurs perfides à ce point : 12
         Avec vos ennemis ils ne conspirent point. 12
535 Cette paix que je veux me seroit un supplice, 12
         S'il en devoit coûter le sceptre à Polynice ; 12
         Et l'unique faveur, mon frère, où je prétends, 12
         C'est qu'il me soit permis de vous voir plus longtemps. 12
         Seulement quelques jours souffrez que l'on vous voie ; 12
540 Et donnez-nous le temps de chercher quelque voie 12
         Qui puisse vous remettre au rang de vos aïeux, 12
         Sans que vous répandiez un sang si précieux. 12
         Pouvez-vous refuser cette grâce légère 12
         Aux larmes d'une sœur, aux soupirs d'une mère ? 12
Jocaste
545 Mais quelle crainte encor vous peut inquiéter ? 12
         Pourquoi si promptement voulez-vous nous quitter ? 12
         Quoi ? ce jour tout entier n'est-il pas de la trêve ? 12
         Dès qu'elle a commencé faut-il qu'elle s'achève ? 12
         Vous voyez qu'Étéocle a mis les armes bas ; 12
550 Il veut que je vous voie, et vous ne voulez pas. 12
Antigone
         Oui, mon frère, il n'est pas comme vous inflexible : 12
         Aux larmes de sa mère il a paru sensible ; 12
         Nos pleurs ont désarmé sa colère aujourd'hui. 12
         Vous l'appelez cruel, vous l'êtes plus que lui. 12
Hémon
555 Seigneur, rien ne vous presse, et vous pouvez sans peine 12
         Laisser agir encor la princesse et la Reine : 12
         Accordez tout ce jour à leur pressant désir ; 12
         Voyons si leur dessein ne pourra réussir. 12
         Ne donnez pas la joie au prince votre frère 12
560 De dire que sans vous la paix se pouvoit faire. 12
         Vous aurez satisfait une mère, une sœur, 12
         Et vous aurez surtout satisfait votre honneur. 12
         Mais que veut ce soldat ? Son âme est toute émue ! 12
Scène IV
Jocaste, Polynice, Antigone, Hémon, Un soldat.
Un soldat
         Seigneur, on est aux mains, et la trêve est rompue. 12
565 Créon et les Thébains, par l'ordre de leur roi, 12
         Attaquent votre armée, et violent leur foi. 12
         Le brave Hippomédon s'efforce, en votre absence, 12
         De soutenir leur choc de toute sa puissance. 12
         Par son ordre, Seigneur, je vous viens avertir. 12
Polynice
570 Ah ! les traîtres ! Allons, Hémon, il faut sortir. 12
à la reine.
         Madame, vous voyez comme il tient sa parole ; 12
         Mais il veut le combat, il m'attaque, et j'y vole. 12
Jocaste
         Polynice ! Mon fils… Mais il ne m'entend plus : 12
         Aussi bien que mes pleurs mes cris sont superflus. 12
575 Chère Antigone, allez, courez à ce barbare : 12
         Du moins, allez prier Hémon qu'il les sépare. 12
         La force m'abandonne, et je n'y puis courir ; 12
         Tout ce que je puis faire, hélas ! c'est de mourir. 12
Acte III
Scène première
Jocaste, Olympe.
Jocaste
         Olympe, va-t'en voir ce funeste spectacle : 12
580 Va voir si leur fureur n'a point trouvé d'obstacle, 12
         Si rien n'a pu toucher l'un ou l'autre parti. 12
         On dit qu'à ce dessein Ménecée est sorti. 12
Olympe
         Je ne sais quel dessein animoit son courage : 12
         Une héroïque ardeur brilloit sur son visage ; 12
585 Mais vous devez, Madame, espérer jusqu'au bout. 12
Jocaste
         Va tout voir, chère Olympe, et me viens dire tout : 12
         Éclaircis promptement ma triste inquiétude. 12
Olympe
         Mais vous dois-je laisser en cette solitude ? 12
Jocaste
         Va : je veux être seule en l'état où je suis, 12
590 Si toutefois on peut l'être avec tant d'ennuis ! 12
Scène II
Jocaste.
Jocaste seule.
         Dureront-ils toujours, ces ennuis si funestes ? 12
         N'épuiseront-ils point les vengeances célestes ? 12
         Me feront-ils souffrir tant de cruels trépas, 12
         Sans jamais au tombeau précipiter mes pas ? 12
595 Ô ciel, que tes rigueurs seroient peu redoutables, 12
         Si la foudre d'abord accabloit les coupables ! 12
         Et que tes châtiments paroissent infinis, 12
         Quand tu laisses la vie à ceux que tu punis ! 12
         Tu ne l'ignores pas, depuis le jour infâme 12
600 Où de mon propre fils je me trouvai la femme, 12
         Le moindre des tourments que mon cœur a soufferts 12
         Égale tous les maux que l'on souffre aux enfers. 12
         Et toutefois, ô Dieux, un crime involontaire 12
         Devoit-il attirer toute votre colère ? 12
605 Le connoissois-je, hélas ! ce fils infortuné ? 12
         Vous-mêmes dans mes bras vous l'avez amené. 12
         C'est vous dont la rigueur m'ouvrit ce précipice. 12
         Voilà de ces grands Dieux la suprême justice ! 12
         Jusques au bord du crime ils conduisent nos pas ; 12
610 Ils nous le font commettre, et ne l'excusent pas ! 12
         Prennent-ils donc plaisir à faire des coupables, 12
         Afin d'en faire après d'illustres misérables ? 12
         Et ne peuvent-ils point, quand ils sont en courroux, 12
         Chercher des criminels à qui le crime est doux ? 12
Scène III
Jocaste, Antigone.
Jocaste
615 Hé bien ! en est-ce fait ? L'un ou l'autre perfide 12
         Vient-il d'exécuter son noble parricide ? 12
         Parlez, parlez, ma fille.
Antigone
         Ah ! Madame, en effet
         L'oracle est accompli, le ciel est satisfait. 12
Jocaste
         Quoi ? mes deux fils sont morts ?
Antigone
         Un autre sang, Madame,
620 Rend la paix à l'État, et le calme à votre âme : 12
         Un sang digne des rois dont il est découlé, 12
         Un héros pour l'État s'est lui-même immolé. 12
         Je courois pour fléchir Hémon et Polynice ; 12
         Ils étoient déjà loin avant que je sortisse : 12
625 Ils ne m'entendoient plus, et mes cris douloureux 12
         Vainement par leur nom les rappeloient tous deux. 12
         Ils ont tous deux volé vers le champ de bataille ; 12
         Et moi, je suis montée au haut de la muraille, 12
         D'où le peuple étonné regardoit, comme moi, 12
630 L'approche d'un combat qui le glaçoit d'effroi. 12
         À cet instant fatal, le dernier de nos princes, 12
         L'honneur de notre sang, l'espoir de nos provinces, 12
         Ménecée, en un mot, digne frère d'Hémon, 12
         Et trop indigne aussi d'être fils de Créon, 12
635 De l'amour du pays montrant son âme atteinte, 12
         Au milieu des deux camps s'est avancé sans crainte ; 12
         Et se faisant ouïr des Grecs et des Thébains : 12
         « Arrêtez, a-t-il dit, arrêtez, inhumains ! » 12
         Ces mots impérieux n'ont point trouvé d'obstacle : 12
640 Les soldats, étonnés de ce nouveau spectacle, 12
         De leur noire fureur ont suspendu le cours ; 12
         Et ce prince aussitôt poursuivant son discours : 12
         « Apprenez, a-t-il dit, l'arrêt des destinées, 12
         Par qui vous allez voir vos misères bornées. 12
645 Je suis le dernier sang de vos rois descendu, 12
         Qui par l'ordre des Dieux doit être répandu. 12
         Recevez donc ce sang que ma main va répandre, 12
         Et recevez la paix où vous n'osiez prétendre. » 12
         Il se tait, et se frappe en achevant ces mots ; 12
650 Et les Thébains, voyant expirer ce héros, 12
         Comme si leur salut devenoit leur supplice, 12
         Regardent en tremblant ce noble sacrifice. 12
         J'ai vu le triste Hémon abandonner son rang, 12
         Pour venir embrasser ce frère tout en sang. 12
655 Créon, à son exemple, a jeté bas les armes, 12
         Et vers ce fils mourant est venu tout en larmes ; 12
         Et l'un et l'autre camp, les voyant retirés, 12
         Ont quitté le combat, et se sont séparés. 12
         Et moi, le cœur tremblant, et l'âme toute émue, 12
660 D'un si funeste objet j'ai détourné la vue, 12
         De ce prince admirant l'héroïque fureur. 12
Jocaste
         Comme vous je l'admire, et j'en frémis d'horreur. 12
         Est-il possible, ô Dieux, qu'après ce grand miracle 12
         Le repos des Thébains trouve encor quelque obstacle ? 12
665 Cet illustre trépas ne peut-il vous calmer, 12
         Puisque même mes fils s'en laissent désarmer ? 12
         La refuserez-vous, cette noble victime ? 12
         Si la vertu vous touche autant que fait le crime, 12
         Si vous donnez les prix comme vous punissez, 12
670 Quels crimes par ce sang ne seront effacés ? 12
Antigone
         Oui, oui, cette vertu sera récompensée : 12
         Les Dieux sont trop payés du sang de Ménecée ; 12
         Et le sang d'un héros, auprès des Immortels, 12
         Vaut seul plus que celui de mille criminels. 12
Jocaste
675 Connoissez mieux du ciel la vengeance fatale : 12
         Toujours à ma douleur il met quelque intervalle ; 12
         Mais, hélas ! quand sa main semble me secourir, 12
         C'est alors qu'il s'apprête à me faire périr. 12
         Il a mis cette nuit quelque fin à mes larmes, 12
680 Afin qu'à mon réveil je visse tout en armes. 12
         S'il me flatte aussitôt de quelque espoir de paix, 12
         Un oracle cruel me l'ôte pour jamais. 12
         Il m'amène mon fils ; il veut que je le voie ; 12
         Mais, hélas ! combien cher me vend-il cette joie ! 12
685 Ce fils est insensible et ne m'écoute pas ; 12
         Et soudain il me l'ôte, et l'engage aux combats. 12
         Ainsi, toujours cruel, et toujours en colère, 12
         Il feint de s'apaiser, et devient plus sévère : 12
         Il n'interrompt ses coups que pour les redoubler, 12
690 Et retire son bras pour me mieux accabler. 12
Antigone
         Madame, espérons tout de ce dernier miracle. 12
Jocaste
         La haine de mes fils est un trop grand obstacle. 12
         Polynice endurci n'écoute que ses droits ; 12
         Du peuple et de Créon l'autre écoute la voix, 12
695 Oui, du lâche Créon. Cette âme intéressée 12
         Nous ravit tout le fruit du sang de Ménecée ; 12
         En vain pour nous sauver ce grand prince se perd : 12
         Le père nous nuit plus que le fils ne nous sert. 12
         De deux jeunes héros cet infidèle père… 12
Antigone
700 Ah ! le voici, Madame, avec le Roi mon frère. 12
Scène IV
Jocaste, Hétéocle, Antigone, Créon.
Jocaste
         Mon fils, c'est donc ainsi que l'on garde sa foi ? 12
Étéocle
         Madame, ce combat n'est point venu de moi, 12
         Mais de quelques soldats, tant d'Argos que des nôtres, 12
         Qui s'étant querellés les uns avec les autres, 12
705 Ont insensiblement tout le corps ébranlé, 12
         Et fait un grand combat d'un simple démêlé. 12
         La bataille sans doute alloit être cruelle, 12
         Et son événement vidoit notre querelle, 12
         Quand du fils de Créon l'héroïque trépas 12
710 De tous les combattants a retenu le bras. 12
         Ce prince, le dernier de la race royale, 12
         S'est appliqué des Dieux la réponse fatale ; 12
         Et lui-même à la mort il s'est précipité, 12
         De l'amour du pays noblement transporté. 12
Jocaste
715 Ah ! si le seul amour qu'il eut pour sa patrie 12
         Le rendit insensible aux douceurs de la vie, 12
         Mon fils, ce même amour ne peut-il seulement 12
         De votre ambition vaincre l'emportement ? 12
         Un exemple si beau vous invite à le suivre. 12
720 Il ne faudra cesser de régner ni de vivre : 12
         Vous pouvez, en cédant un peu de votre rang, 12
         Faire plus qu'il n'a fait en versant tout son sang. 12
         Il ne faut que cesser de haïr votre frère : 12
         Vous ferez beaucoup plus que sa mort n'a su faire. 12
725 Ô Dieux ! aimer un frère, est-ce un plus grand effort 12
         Que de haïr la vie et courir à la mort ? 12
         Et doit-il être enfin plus facile en un autre 12
         De répandre son sang qu'en vous d'aimer le vôtre ? 12
Étéocle
         Son illustre vertu me charme comme vous, 12
730 Et d'un si beau trépas je suis même jaloux ; 12
         Et toutefois, Madame, il faut que je vous die 12
         Qu'un trône est plus pénible à quitter que la vie : 12
         La gloire bien souvent nous porte à la haïr ; 12
         Mais peu de souverains font gloire d'obéir. 12
735 Les Dieux vouloient son sang ; et ce prince sans crime 12
         Ne pouvoit à l'État refuser sa victime ; 12
         Mais ce même pays, qui demandoit son sang, 12
         Demande que je règne, et m'attache à mon rang. 12
         Jusqu'à ce qu'il m'en ôte, il faut que j'y demeure : 12
740 Il n'a qu'à prononcer, j'obéirai sur l'heure ; 12
         Et Thèbes me verra, pour apaiser son sort, 12
         Et descendre du trône, et courir à la mort. 12
Créon
         Ah ! Ménecée est mort, le ciel n'en veut point d'autre : 12
         Laissez couler son sang sans y mêler le vôtre ; 12
745 Et puisqu'il l'a versé pour nous donner la paix, 12
         Accordez-la, Seigneur, à nos justes souhaits. 12
Étéocle
         Eh quoi ? même Créon pour la paix se déclare ? 12
Créon
         Pour avoir trop aimé cette guerre barbare, 12
         Vous voyez les malheurs où le ciel m'a plongé : 12
         Mon fils est mort, Seigneur.
Étéocle
750 Il faut qu'il soit vengé.
Créon
         Sur qui me vengerois-je en ce malheur extrême ? 12
Étéocle
         Vos ennemis, Créon, sont ceux de Thèbes même ; 12
         Vengez-la, vengez-vous.
Créon
         Ah ! dans ses ennemis
         Je trouve votre frère, et je trouve mon fils ! 12
755 Dois-je verser mon sang, ou répandre le vôtre ? 12
         Et dois-je perdre un fils, pour en venger un autre ? 12
         Seigneur, mon sang m'est cher, le vôtre m'est sacré : 12
         Serai-je sacrilége, ou bien dénaturé ? 12
         Souillerai-je ma main d'un sang que je révère ? 12
760 Serai-je parricide, afin d'être bon père ? 12
         Un si cruel secours ne me peut soulager, 12
         Et ce seroit me perdre au lieu de me venger. 12
         Tout le soulagement où ma douleur aspire, 12
         C'est qu'au moins mes malheurs servent à votre empire. 12
765 Je me consolerai si ce fils que je plains 12
         Assure par sa mort le repos des Thébains. 12
         Le ciel promet la paix au sang de Ménecée ; 12
         Achevez-la, Seigneur : mon fils l'a commencée ; 12
         Accordez-lui ce prix qu'il en a prétendu ; 12
770 Et que son sang en vain ne soit pas répandu. 12
Jocaste
         Non, puisqu'à nos malheurs vous devenez sensible, 12
         Au sang de Ménecée il n'est rien d'impossible. 12
         Que Thèbes se rassure après ce grand effort : 12
         Puisqu'il change votre âme, il changera son sort. 12
775 La paix dès ce moment n'est plus désespérée : 12
         Puisque Créon la veut, je la tiens assurée. 12
         Bientôt ces cœurs de fer se verront adoucis : 12
         Le vainqueur de Créon peut bien vaincre mes fils. 12
à Étéocle.
         Qu'un si grand changement vous désarme et vous touche ; 12
780 Quittez, mon fils, quittez cette haine farouche ; 12
         Soulagez une mère, et consolez Créon : 12
         Rendez-moi Polynice, et lui rendez Hémon. 12
Étéocle
         Mais enfin c'est vouloir que je m'impose un maître : 12
         Vous ne l'ignorez pas, Polynice veut l'être : 12
785 Il demande surtout le pouvoir souverain, 12
         Et ne veut revenir que le sceptre à la main. 12
Scène V
Jocaste, Hétéocle, Antigone, Créon, Attale.
Attale
         Polynice, Seigneur, demande une entrevue : 12
         C'est ce que d'un héraut nous apprend la venue. 12
         Il vous offre, Seigneur, ou de venir ici, 12
         Ou d'attendre en son camp.
Créon
790 Peut-être qu'adouci
         Il songe à terminer une guerre si lente, 12
         Et son ambition n'est plus si violente. 12
         Par ce dernier combat il apprend aujourd'hui 12
         Que vous êtes au moins aussi puissant que lui. 12
795 Les Grecs mêmes sont las de servir sa colère ; 12
         Et j'ai su depuis peu que le Roi son beau-père, 12
         Préférant à la guerre un solide repos, 12
         Se réserve Mycène, et le fait roi d'Argos. 12
         Tout courageux qu'il est, sans doute il ne souhaite 12
800 Que de faire en effet une honnête retraite. 12
         Puisqu'il s'offre à vous voir, croyez qu'il veut la paix. 12
         Ce jour la doit conclure, ou la rompre à jamais. 12
         Tâchez dans ce dessein de l'affermir vous-même ; 12
         Et lui promettez tout, hormis le diadème. 12
Étéocle
805 Hormis le diadème, il ne demande rien. 12
Jocaste
         Mais voyez-le du moins.
Créon
         Oui, puisqu'il le veut bien :
         Vous ferez plus tout seul que nous ne saurions faire ; 12
         Et le sang reprendra son empire ordinaire. 12
Étéocle
         Allons donc le chercher.
Jocaste
         Mon fils, au nom des Dieux,
810 Attendez-le plutôt, voyez-le dans ces lieux. 12
Étéocle
         Hé bien, Madame, hé bien ! qu'il vienne, et qu'on lui donne 12
         Toutes les sûretés qu'il faut pour sa personne. 12
         Allons.
Antigone
         Ah ! si ce jour rend la paix aux Thébains,
         Elle sera, Créon, l'ouvrage de vos mains. 12
Scène VI
Créon, Attale.
Créon
815 L'intérêt des Thébains n'est pas ce qui vous touche, 12
         Dédaigneuse princesse ; et cette âme farouche, 12
         Qui semble me flatter après tant de mépris, 12
         Songe moins à la paix qu'au retour de mon fils. 12
         Mais nous verrons bientôt si la fière Antigone 12
820 Aussi bien que mon cœur dédaignera le trône ; 12
         Nous verrons, quand les Dieux m'auront fait votre roi, 12
         Si ce fils bienheureux l'emportera sur moi. 12
Attale
         Et qui n'admireroit un changement si rare ? 12
         Créon même, Créon pour la paix se déclare ! 12
Créon
825 Tu crois donc que la paix est l'objet de mes soins ? 12
Attale
         Oui, je le crois, Seigneur, quand j'y pensois le moins ; 12
         Et voyant qu'en effet ce beau soin vous anime, 12
         J'admire à tous moments cet effort magnanime 12
         Qui vous fait mettre enfin votre haine au tombeau. 12
830 Ménecée, en mourant, n'a rien fait de plus beau ; 12
         Et qui peut immoler sa haine à sa patrie 12
         Lui pourroit bien aussi sacrifier sa vie. 12
Créon
         Ah ! sans doute, qui peut d'un généreux effort 12
         Aimer son ennemi peut bien aimer la mort. 12
835 Quoi ? je négligerois le soin de ma vengeance, 12
         Et de mon ennemi je prendrois la défense ? 12
         De la mort de mon fils Polynice est l'auteur, 12
         Et moi je deviendrois son lâche protecteur ? 12
         Quand je renoncerois à cette haine extrême, 12
840 Pourrois-je bien cesser d'aimer le diadème ? 12
         Non, non : tu me verras d'une constante ardeur 12
         Haïr mes ennemis, et chérir ma grandeur. 12
         Le trône fit toujours mes ardeurs les plus chères : 12
         Je rougis d'obéïr où régnèrent mes pères ; 12
845 Je brûle de me voir au rang de mes aïeux, 12
         Et je l'envisageai dès que j'ouvris les yeux. 12
         Surtout depuis deux ans ce noble soin m'inspire ; 12
         Je ne fais point de pas qui ne tende à l'empire. 12
         Des princes mes neveux j'entretiens la fureur, 12
850 Et mon ambition autorise la leur. 12
         D'Étéocle d'abord j'appuyai l'injustice ; 12
         Je lui fis refuser le trône à Polynice. 12
         Tu sais que je pensois dès lors à m'y placer ; 12
         Et je l'y mis, Attale, afin de l'en chasser. 12
Attale
855 Mais, Seigneur, si la guerre eut pour vous tant de charmes, 12
         D'où vient que de leurs mains vous arrachez les armes ? 12
         Et puisque leur discorde est l'objet de vos vœux, 12
         Pourquoi par vos conseils vont-ils se voir tous deux ? 12
Créon
         Plus qu'à mes ennemis la guerre m'est mortelle, 12
860 Et le courroux du ciel me la rend trop cruelle. 12
         Il s'arme contre moi de mon propre dessein ; 12
         Il se sert de mon bras pour me percer le sein. 12
         La guerre s'allumoit lorsque pour mon supplice 12
         Hémon m'abandonna pour servir Polynice : 12
865 Les deux frères par moi devinrent ennemis ; 12
         Et je devins, Attale, ennemi de mon fils. 12
         Enfin, ce même jour, je fais rompre la trêve, 12
         J'excite le soldat, tout le camp se soulève, 12
         On se bat ; et voilà qu'un fils désespéré 12
870 Meurt, et rompt un combat que j'ai tant préparé. 12
         Mais il me reste un fils ; et je sens que je l'aime, 12
         Tout rebelle qu'il est, et tout mon rival même. 12
         Sans le perdre, je veux perdre mes ennemis : 12
         Il m'en coûteroit trop s'il m'en coûtoit deux fils. 12
875 Des deux princes d'ailleurs la haine est trop puissante : 12
         Ne crois pas qu'à la paix jamais elle consente. 12
         Moi-même je saurai si bien l'envenimer, 12
         Qu'ils périront tous deux plutôt que de s'aimer. 12
         Les autres ennemis n'ont que de courtes haines ; 12
880 Mais quand de la nature on a brisé les chaînes, 12
         Cher Attale, il n'est rien qui puisse réunir 12
         Ceux que des nœuds si forts n'ont pas su retenir. 12
         L'on hait avec excès lorsque l'on hait un frère. 12
         Mais leur éloignement ralentit leur colère : 12
885 Quelque haine qu'on ait contre un fier ennemi, 12
         Quand il est loin de nous on la perd à demi. 12
         Ne t'étonne donc plus si je veux qu'ils se voient : 12
         Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se déploient, 12
         Que rappelant leur haine, au lieu de la chasser, 12
890 Ils s'étouffent, Attale, en voulant s'embrasser. 12
Attale
         Vous n'avez plus, Seigneur, à craindre que vous-même : 12
         On porte ses remords avec le diadème. 12
Créon
         Quand on est sur le trône, on a bien d'autres soins ; 12
         Et les remords sont ceux qui nous pèsent le moins. 12
895 Du plaisir de régner une âme possédée 12
         De tout le temps passé détourne son idée ; 12
         Et de tout autre objet un esprit éloigné 12
         Croit n'avoir point vécu tant qu'il n'a point régné. 12
         Mais allons. Le remords n'est pas ce qui me touche, 12
900 Et je n'ai plus un cœur que le crime effarouche : 12
         Tous les premiers forfaits coûtent quelques efforts ; 12
         Mais, Attale, on commet les seconds sans remords. 12
Acte IV
Scène première
Étéocle, Créon.
Étéocle
         Oui, Créon, c'est ici qu'il doit bientôt se rendre ; 12
         Et tous deux en ce lieu nous le pouvons attendre. 12
905 Nous verrons ce qu'il veut ; mais je répondrois bien 12
         Que par cette entrevue on n'avancera rien. 12
         Je connois Polynice et son humeur altière ; 12
         Je sais bien que sa haine est encor toute entière ; 12
         Je ne crois pas qu'on puisse en arrêter le cours ; 12
910 Et pour moi, je sens bien que je le hais toujours. 12
Créon
         Mais s'il vous cède enfin la grandeur souveraine, 12
         Vous devez, ce me semble, apaiser votre haine. 12
Étéocle
         Je ne sais si mon cœur s'apaisera jamais : 12
         Ce n'est pas son orgueil, c'est lui seul que je hais. 12
915 Nous avons l'un et l'autre une haine obstinée : 12
         Elle n'est pas, Créon, l'ouvrage d'une année ; 12
         Elle est née avec nous ; et sa noire fureur 12
         Aussitôt que la vie entra dans notre cœur. 12
         Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance ; 12
920 Que dis-je ? nous l'étions avant notre naissance. 12
         Triste et fatal effet d'un sang incestueux ! 12
         Pendant qu'un même sein nous renfermoit tous deux, 12
         Dans les flancs de ma mère une guerre intestine 12
         De nos divisions lui marqua l'origine. 12
925 Elles ont, tu le sais, paru dans le berceau, 12
         Et nous suivront peut-être encor dans le tombeau. 12
         On diroit que le ciel, par un arrêt funeste, 12
         Voulut de nos parents punir ainsi l'inceste ; 12
         Et que dans notre sang il voulut mettre au jour 12
930 Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour. 12
         Et maintenant, Créon, que j'attends sa venue, 12
         Ne crois pas que pour lui ma haine diminue : 12
         Plus il approche, et plus il me semble odieux ; 12
         Et sans doute il faudra qu'elle éclate à ses yeux. 12
935 J'aurois même regret qu'il me quittât l'empire : 12
         Il faut, il faut qu'il fuie, et non qu'il se retire. 12
         Je ne veux point, Créon, le haïr à moitié ; 12
         Et je crains son courroux moins que son amitié. 12
         Je veux, pour donner cours à mon ardente haine, 12
940 Que sa fureur au moins autorise la mienne ; 12
         Et puisqu'enfin mon cœur ne sauroit se trahir, 12
         Je veux qu'il me déteste afin de le haïr. 12
         Tu verras que sa rage est encore la même, 12
         Et que toujours son cœur aspire au diadème ; 12
945 Qu'il m'abhorre toujours, et veut toujours régner ; 12
         Et qu'on peut bien le vaincre, et non pas le gagner. 12
Créon
         Domptez-le donc, Seigneur, s'il demeure inflexible. 12
         Quelque fier qu'il puisse être, il n'est pas invincible ; 12
         Et puisque la raison ne peut rien sur son cœur, 12
950 Éprouvez ce que peut un bras toujours vainqueur. 12
         Oui, quoique dans la paix je trouvasse des charmes, 12
         Je serai le premier à reprendre les armes ; 12
         Et si je demandois qu'on en rompît le cours, 12
         Je demande encor plus que vous régniez toujours. 12
955 Que la guerre s'enflamme et jamais ne finisse, 12
         S'il faut avec la paix recevoir Polynice. 12
         Qu'on ne nous vienne plus vanter un bien si doux ; 12
         La guerre et ses horreurs nous plaisent avec vous. 12
         Tout le peuple thébain vous parle par ma bouche ; 12
960 Ne le soumettez pas à ce prince farouche : 12
         Si la paix se peut faire, il la veut comme moi ; 12
         Surtout, si vous l'aimez, conservez-lui son roi. 12
         Cependant écoutez le prince votre frère, 12
         Et s'il se peut, Seigneur, cachez votre colère ; 12
         Feignez… Mais quelqu'un vient.
Scène II
Étéocle, Créon, Attale.
Étéocle
965 Sont-ils bien près d'ici ?
         Vont-ils venir, Attale ?
Attale
         Oui, Seigneur, les voici.
         Ils ont trouvé d'abord la princesse et la Reine, 12
         Et bientôt ils seront dans la chambre prochaine. 12
Étéocle
         Qu'ils entrent. Cette approche excite mon courroux. 12
970 Qu'on hait un ennemi quand il est près de nous ! 12
Créon
         Ah, le voici ! Fortune, achève mon ouvrage, 12
         Et livre-les tous deux aux transports de leur rage ! 12
Scène III
Jocaste, Étéocle, Polynice, Antigone, Hémon, Créon.
Jocaste
         Me voici donc tantôt au comble de mes vœux, 12
         Puisque déjà le ciel vous rassemble tous deux. 12
975 Vous revoyez un frère, après deux ans d'absence, 12
         Dans ce même palais où vous prîtes naissance ; 12
         Et moi, par un bonheur où je n'osois penser, 12
         L'un et l'autre à la fois je vous puis embrasser. 12
         Commencez donc, mes fils, cette union si chère ; 12
980 Et que chacun de vous reconnoisse son frère. 12
         Tous deux dans votre frère envisagez vos traits ; 12
         Mais pour en mieux juger, voyez-les de plus près. 12
         Surtout que le sang parle et fasse son office. 12
         Approchez, Étéocle ; avancez, Polynice… 12
985 Hé quoi ? loin d'approcher, vous reculez tous deux ? 12
         D'où vient ce sombre accueil et ces regards fâcheux ? 12
         N'est-ce point que chacun d'une âme irrésolue, 12
         Pour saluer son frère, attend qu'il le salue ; 12
         Et qu'affectant l'honneur de céder le dernier, 12
990 L'un ni l'autre ne veut s'embrasser le premier ? 12
         Étrange ambition qui n'aspire qu'au crime, 12
         Où le plus furieux passe pour magnanime ! 12
         Le vainqueur doit rougir en ce combat honteux ; 12
         Et les premiers vaincus sont les plus généreux. 12
995 Voyons donc qui des deux aura plus de courage, 12
         Qui voudra le premier triompher de sa rage. 12
         Quoi ? vous n'en faites rien ? C'est à vous d'avancer ; 12
         Et venant de si loin, vous devez commencer : 12
         Commencez, Polynice, embrassez votre frère ; 12
         Et montrez…
Étéocle
1000 Hé, Madame ! à quoi bon ce mystère ?
         Tous ces embrassements ne sont guère à propos : 12
         Qu'il parle, qu'il s'explique, et nous laisse en repos. 12
Polynice
         Quoi ? faut-il davantage expliquer mes pensées ? 12
         On les peut découvrir par les choses passées : 12
1005 La guerre, les combats, tant de sang répandu, 12
         Tout cela dit assez que le trône m'est dû. 12
Étéocle
         Et ces mêmes combats, et cette même guerre, 12
         Ce sang qui tant de fois a fait rougir la terre, 12
         Tout cela dit assez que le trône est à moi ; 12
1010 Et tant que je respire, il ne peut être à toi. 12
Polynice
         Tu sais qu'injustement tu remplis cette place. 12
Étéocle
         L'injustice me plaît, pourvu que je t'en chasse. 12
Polynice
         Si tu n'en veux sortir, tu pourras en tomber. 12
Étéocle
         Si je tombe, avec moi tu pourras succomber. 12
Jocaste
1015 Ô Dieux ! que je me vois cruellement déçue ! 12
         N'avois-je tant pressé cette fatale vue, 12
         Que pour les désunir encor plus que jamais ? 12
         Ah ! mes fils, est-ce là comme on parle de paix ? 12
         Quittez, au nom des Dieux, ces tragiques pensées. 12
1020 Ne renouvelez point vos discordes passées : 12
         Vous n'êtes pas ici dans un champ inhumain. 12
         Est-ce moi qui vous mets les armes à la main ? 12
         Considérez ces lieux où vous prîtes naissance : 12
         Leur aspect sur vos cœurs n'a-t-il point de puissance ? 12
1025 C'est ici que tous deux vous reçûtes le jour ; 12
         Tout ne vous parle ici que de paix et d'amour : 12
         Ces princes, votre sœur, tout condamne vos haines ; 12
         Enfin moi, qui pour vous pris toujours tant de peines, 12
         Qui pour vous réunir immolerois… Hélas ! 12
1030 Ils détournent la tête, et ne m'écoutent pas ! 12
         Tous deux, pour s'attendrir, ils ont l'âme trop dure : 12
         Ils ne connoissent plus la voix de la nature. 12
à Polynice.
         Et vous, que je croyois plus doux et plus soumis… 12
Polynice
         Je ne veux rien de lui que ce qu'il m'a promis : 12
1035 Il ne sauroit régner sans se rendre parjure. 12
Jocaste
         Une extrême justice est souvent une injure. 12
         Le trône vous est dû, je n'en saurois douter ; 12
         Mais vous le renversez en voulant y monter. 12
         Ne vous lassez-vous point de cette affreuse guerre ? 12
1040 Voulez-vous sans pitié désoler cette terre, 12
         Détruire cet empire afin de le gagner ? 12
         Est-ce donc sur des morts que vous voulez régner ? 12
         Thèbes avec raison craint le règne d'un prince 12
         Qui de fleuves de sang inonde sa province. 12
1045 Voudroit-elle obéir à votre injuste loi ? 12
         Vous êtes son tyran avant qu'être son roi. 12
         Dieux ! si devenant grand souvent on devient pire, 12
         Si la vertu se perd quand on gagne l'empire, 12
         Lorsque vous régnerez, que serez-vous, hélas ! 12
1050 Si vous êtes cruel quand vous ne régnez pas ? 12
Polynice
         Ah ! si je suis cruel, on me force de l'être ; 12
         Et de mes actions je ne suis pas le maître. 12
         J'ai honte des horreurs où je me vois contraint ; 12
         Et c'est injustement que le peuple me craint. 12
1055 Mais il faut en effet soulager ma patrie ; 12
         De ses gémissements mon âme est attendrie. 12
         Trop de sang innocent se verse tous les jours : 12
         Il faut de ses malheurs que j'arrête le cours ; 12
         Et sans faire gémir ni Thèbes ni la Grèce, 12
1060 À l'auteur de mes maux il faut que je m'adresse : 12
         Il suffit aujourd'hui de son sang ou du mien. 12
Jocaste
         Du sang de votre frère ?
Polynice
         Oui, Madame, du sien.
         Il faut finir ainsi cette guerre inhumaine. 12
         Oui, cruel, et c'est là le dessein qui m'amène. 12
1065 Moi-même à ce combat j'ai voulu t'appeler ; 12
         À tout autre qu'à toi je craignois d'en parler ; 12
         Tout autre auroit voulu condamner ma pensée, 12
         Et personne en ces lieux ne te l'eût annoncée. 12
         Je te l'annonce donc. C'est à toi de prouver 12
1070 Si ce que tu ravis tu le sais conserver. 12
         Montre-toi digne enfin d'une si belle proie. 12
Étéocle
         J'accepte ton dessein, et l'accepte avec joie. 12
         Créon sait là-dessus quel étoit mon desir : 12
         J'eusse accepté le trône avec moins de plaisir. 12
1075 Je te crois maintenant digne du diadème, 12
         Et te le vais porter au bout de ce fer même. 12
Jocaste
         Hâtez-vous donc, cruels, de me percer le sein ; 12
         Et commencez par moi votre horrible dessein. 12
         Ne considérez point que je suis votre mère, 12
1080 Considérez en moi celle de votre frère. 12
         Si de votre ennemi vous recherchez le sang, 12
         Recherchez-en la source en ce malheureux flanc. 12
         Je suis de tous les deux la commune ennemie, 12
         Puisque votre ennemi reçut de moi la vie : 12
1085 Cet ennemi sans moi ne verroit pas le jour. 12
         S'il meurt, ne faut-il pas que je meure à mon tour ? 12
         N'en doutez point, sa mort me doit être commune : 12
         Il faut en donner deux, ou n'en donner pas une ; 12
         Et sans être ni doux ni cruel à demi, 12
1090 Il faut me perdre, ou bien sauver votre ennemi. 12
         Si la vertu vous plaît, si l'honneur vous anime, 12
         Barbares, rougissez de commettre un tel crime ; 12
         Ou si le crime enfin vous plaît tant à chacun, 12
         Barbares, rougissez de n'en commettre qu'un. 12
1095 Aussi bien, ce n'est point que l'amour vous retienne, 12
         Si vous sauvez ma vie en poursuivant la sienne. 12
         Vous vous garderiez bien, cruels, de m'épargner, 12
         Si je vous empêchois un moment de régner. 12
         Polynice, est-ce ainsi que l'on traite une mère ? 12
Polynice
         J'épargne mon pays.
Jocaste
1100 Et vous tuez un frère.
Polynice
         Je punis un méchant.
Jocaste
         Et sa mort aujourd'hui
         Vous rendra plus coupable et plus méchant que lui. 12
Polynice
         Faut-il que de ma main je couronne ce traître, 12
         Et que de cour en cour j'aille chercher un maître ; 12
1105 Qu'errant et vagabond, je quitte mes États, 12
         Pour observer des lois qu'il ne respecte pas ? 12
         De ses propres forfaits serai-je la victime ? 12
         Le diadème est-il le partage du crime ? 12
         Quel droit ou quel devoir n'a-t-il point violé ? 12
1110 Et cependant il règne, et je suis exilé ! 12
Jocaste
         Mais si le roi d'Argos vous cède une couronne… 12
Polynice
         Dois-je chercher ailleurs ce que le sang me donne ? 12
         Et m'alliant chez lui n'aurai-je rien porté, 12
         Et tiendrai-je mon rang de sa seule bonté ? 12
1115 D'un trône qui m'est dû faut-il que l'on me chasse, 12
         Et d'un prince étranger que je brigue la place ? 12
         Non, non : sans m'abaisser à lui faire la cour, 12
         Je veux devoir le sceptre à qui je dois le jour. 12
Jocaste
         Qu'on le tienne, mon fils, d'un beau-père ou d'un père, 12
1120 La main de tous les deux vous sera toujours chère. 12
Polynice
         Non, non, la différence est trop grande pour moi : 12
         L'un me feroit esclave, et l'autre me fait roi. 12
         Quoi ? ma grandeur seroit l'ouvrage d'une femme ? 12
         D'un éclat si honteux je rougirois dans l'âme. 12
1125 Le trône, sans l'amour, me seroit donc fermé ? 12
         Je ne régnerois pas, si l'on ne m'eût aimé ? 12
         Je veux m'ouvrir le trône, ou jamais n'y paraître ; 12
         Et quand j'y monterai, j'y veux monter en maître, 12
         Que le peuple à moi seul soit forcé d'obéir, 12
1130 Et qu'il me soit permis de m'en faire haïr. 12
         Enfin de ma grandeur je veux être l'arbitre, 12
         N'être point roi, Madame, ou l'être à juste titre ; 12
         Que le sang me couronne ; ou, s'il ne suffit pas, 12
         Je veux à son secours n'appeler que mon bras. 12
Jocaste
1135 Faites plus, tenez tout de votre grand courage : 12
         Que votre bras tout seul fasse votre partage ; 12
         Et dédaignant les pas des autres souverains, 12
         Soyez, mon fils, soyez l'ouvrage de vos mains. 12
         Par d'illustres exploits couronnez-vous vous-même : 12
1140 Qu'un superbe laurier soit votre diadème ; 12
         Régnez et triomphez, et joignez à la fois 12
         La gloire des héros à la pourpre des rois. 12
         Quoi ? votre ambition seroit-elle bornée 12
         À régner tour à tour l'espace d'une année ? 12
1145 Cherchez à ce grand cœur, que rien ne peut dompter, 12
         Quelque trône où vous seul ayez droit de monter. 12
         Mille sceptres nouveaux s'offrent à votre épée, 12
         Sans que d'un sang si cher nous la voyions trempée. 12
         Vos triomphes pour moi n'auront rien que de doux, 12
1150 Et votre frère même ira vaincre avec vous. 12
Polynice
         Vous voulez que mon cœur, flatté de ces chimères, 12
         Laisse un usurpateur au trône de mes pères ? 12
Jocaste
         Si vous lui souhaitez en effet tant de mal, 12
         Élevez-le vous-même à ce trône fatal. 12
1155 Ce trône fut toujours un dangereux abîme : 12
         La foudre l'environne aussi bien que le crime. 12
         Votre père et les rois qui vous ont devancés, 12
         Sitôt qu'ils y montoient, s'en sont vus renversés. 12
Polynice
         Quand je devrois au ciel rencontrer le tonnerre, 12
1160 J'y monterois plutôt que de ramper à terre. 12
         Mon cœur, jaloux du sort de ces grands malheureux, 12
         Veut s'élever, Madame, et tomber avec eux. 12
Étéocle
         Je saurai t'épargner une chute si vaine. 12
Polynice
         Ah ! ta chute, crois-moi, précédera la mienne ! 12
Jocaste
         Mon fils, son règne plaît.
Polynice
1165 Mais il m'est odieux.
Jocaste
         Il a pour lui le peuple.
Polynice
         Et j'ai pour moi les Dieux.
Étéocle
         Les Dieux de ce haut rang te vouloient interdire, 12
         Puisqu'ils m'ont élevé le premier à l'empire : 12
         Ils ne savoient que trop, lorsqu'ils firent ce choix, 12
1170 Qu'on veut régner toujours quand on règne une fois. 12
         Jamais dessus le trône on ne vit plus d'un maître ; 12
         Il n'en peut tenir deux, quelque grand qu'il puisse être : 12
         L'un des deux tôt ou tard se verroit renversé, 12
         Et d'un autre soi-même on y seroit pressé. 12
1175 Jugez donc, par l'horreur que ce méchant me donne, 12
         Si je puis avec lui partager la couronne. 12
Polynice
         Et moi je ne veux plus, tant tu m'es odieux, 12
         Partager avec toi la lumière des cieux. 12
Jocaste
         Allez donc, j'y consens, allez perdre la vie. 12
1180 À ce cruel combat tous deux je vous convie. 12
         Puisque tous mes efforts ne sauroient vous changer, 12
         Que tardez-vous ? allez vous perdre et me venger. 12
         Surpassez, s'il se peut, les crimes de vos pères ; 12
         Montrez en vous tuant comme vous êtes frères : 12
1185 Le plus grand des forfaits vous a donné le jour ; 12
         Il faut qu'un crime égal vous l'arrache à son tour. 12
         Je ne condamne plus la fureur qui vous presse ; 12
         Je n'ai plus pour mon sang ni pitié ni tendresse. 12
         Votre exemple m'apprend à ne le plus chérir ; 12
1190 Et moi je vais, cruels, vous apprendre à mourir. 12
Antigone
         Madame… Ô ciel ! que vois-je ? Hélas ! rien ne les touche ! 12
Hémon
         Rien ne peut ébranler leur constance farouche. 12
Antigone
         Princes…
Étéocle
         Pour ce combat choisissons quelque lieu.
Polynice
         Courons. Adieu, ma sœur.
Étéocle
         Adieu, Princesse, adieu.
Antigone
1195 Mes frères, arrêtez. Gardes, qu'on les retienne ; 12
         Joignez, unissez tous vos douleurs à la mienne. 12
         C'est leur être cruels que de les respecter. 12
Hémon
         Madame, il n'est plus rien qui les puisse arrêter. 12
Antigone
         Ah ! généreux Hémon, c'est vous seul que j'implore. 12
1200 Si la vertu vous plaît, si vous m'aimez encore, 12
         Et qu'on puisse arrêter leurs parricides mains, 12
         Hélas ! pour me sauver, sauvez ces inhumains. 12
Acte V
Scène première
Antigone.
Antigone seule.
         À quoi te résous-tu, princesse infortunée ? 12
         Ta mère vient de mourir dans tes bras : 10
1205 Ne saurois-tu suivre ses pas, 8
         Et finir en mourant ta triste destinée ? 12
         À de nouveaux malheurs te veux-tu réserver ? 12
         Tes frères sont aux mains, rien ne les peut sauver 12
         De leurs cruelles armes. 6
1210 Leur exemple t'anime à te percer le flanc ; 12
         Et toi seule verses des larmes, 8
         Tous les autres versent du sang. 8
         Quelle est de mes malheurs l'extrémité mortelle ? 12
         Où ma douleur doit-elle recourir ? 10
1215 Dois-je vivre ? dois-je mourir ? 8
         Un amant me retient, une mère m'appelle : 12
         Dans la nuit du tombeau je la vois qui m'attend. 12
         Ce que veut la raison, l'amour me le défend 12
         Et m'en ôte l'envie. 6
1220 Que je vois de sujets d'abandonner le jour ! 12
         Mais, hélas ! qu'on tient à la vie, 8
         Quand on tient si fort à l'amour ! 8
         Oui, tu retiens, Amour, mon âme fugitive ; 12
         Je reconnois la voix de mon vainqueur : 10
1225 L'espérance est morte en mon cœur, 8
         Et cependant tu vis, et tu veux que je vive. 12
         Tu dis que mon amant me suivroit au tombeau, 12
         Que je dois de mes jours conserver le flambeau 12
         Pour sauver ce que j'aime. 6
1230 Hémon, vois le pouvoir que l'amour a sur moi : 12
         Je ne vivrois pas pour moi-même, 8
         Et je veux bien vivre pour toi. 8
         Si jamais tu doutas de ma flamme fidèle… 12
         Mais voici du combat la funeste nouvelle. 12
Scène II
Antigone, Olympe.
Antigone
1235 Hé bien ! ma chère Olympe, as-tu vu ce forfait ? 12
Olympe
         J'y suis courue en vain : c'en étoit déjà fait. 12
         Du haut de nos remparts j'ai vu descendre en larmes 12
         Le peuple qui couroit et qui crioit aux armes ; 12
         Et pour vous dire enfin d'où venoit sa terreur, 12
1240 Le Roi n'est plus, Madame, et son frère est vainqueur. 12
         On parle aussi d'Hémon : l'on dit que son courage 12
         S'est efforcé longtemps de suspendre leur rage, 12
         Mais que tous ses efforts ont été superflus : 12
         C'est ce que j'ai compris de mille bruits confus. 12
Antigone
1245 Ah ! je n'en doute pas, Hémon est magnanime : 12
         Son grand cœur eut toujours trop d'horreur pour le crime. 12
         Je l'avois conjuré d'empêcher ce forfait ; 12
         Et s'il l'avoit pu faire, Olympe, il l'auroit fait. 12
         Mais, hélas ! leur fureur ne pouvoit se contraindre : 12
1250 Dans des ruisseaux de sang elle vouloit s'éteindre. 12
         Princes dénaturés, vous voilà satisfaits : 12
         La mort seule entre vous pouvoit mettre la paix. 12
         Le trône pour vous deux avoit trop peu de place ; 12
         Il falloit entre vous mettre un plus grand espace, 12
1255 Et que le ciel vous mît, pour finir vos discords, 12
         L'un parmi les vivants, l'autre parmi les morts. 12
         Infortunés tous deux, dignes qu'on vous déplore ! 12
         Moins malheureux pourtant que je ne suis encore, 12
         Puisque, de tous les maux qui sont tombés sur vous, 12
1260 Vous n'en sentez aucun, et que je les sens tous ! 12
Olympe
         Mais pour vous ce malheur est un moindre supplice 12
         Que si la mort vous eût enlevé Polynice. 12
         Ce prince étoit l'objet qui faisoit tous vos soins ; 12
         Les intérêts du Roi vous touchoient beaucoup moins. 12
Antigone
1265 Il est vrai, je l'aimois d'une amitié sincère : 12
         Je l'aimois beaucoup plus que je n'aimois son frère ; 12
         Et ce qui lui donnoit tant de part dans mes vœux, 12
         Il étoit vertueux, Olympe, et malheureux. 12
         Mais, hélas ! ce n'est plus ce cœur si magnanime, 12
1270 Et c'est un criminel qu'a couronné son crime. 12
         Son frère plus que lui commence à me toucher : 12
         Devenant malheureux, il m'est devenu cher. 12
Olympe
         Créon vient.
Antigone
         Il est triste, et j'en connois la cause :
         Au courroux du vainqueur la mort du Roi l'expose. 12
1275 C'est de tous nos malheurs l'auteur pernicieux. 12
Scène III
Antigone, Créon, Attale, Olympe.
Créon
         Madame, qu'ai-je appris en entrant dans ces lieux ? 12
         Est-il vrai que la Reine…
Antigone
         Oui, Créon, elle est morte.
Créon
         Ô Dieux ! puis-je savoir de quelle étrange sorte 12
         Ses jours infortunés ont éteint leur flambeau ? 12
Olympe
1280 Elle-même, Seigneur, s'est ouvert le tombeau ; 12
         Et s'étant d'un poignard en un moment saisie, 12
         Elle en a terminé ses malheurs et sa vie. 12
Antigone
         Elle a su prévenir la perte de son fils. 12
Créon
         Ah ! Madame, il est vrai que les Dieux ennemis… 12
Antigone
1285 N'imputez qu'à vous seul la mort du Roi mon frère, 12
         Et n'en accusez point la céleste colère. 12
         À ce combat fatal vous seul l'avez conduit : 12
         Il a cru vos conseils ; sa mort en est le fruit. 12
         Ainsi de leurs flatteurs les rois sont les victimes ; 12
1290 Vous avancez leur perte, en approuvant leurs crimes ; 12
         De la chute des rois vous êtes les auteurs ; 12
         Mais les rois en tombant entraînent leurs flatteurs. 12
         Vous le voyez, Créon, sa disgrâce mortelle 12
         Vous est funeste autant qu'elle nous est cruelle : 12
1295 Le ciel, en le perdant, s'en est vengé sur vous, 12
         Et vous avez peut-être à pleurer comme nous. 12
Créon
         Madame, je l'avoue ; et les destins contraires 12
         Me font pleurer deux fils, si vous pleurez deux frères. 12
Antigone
         Mes frères et vos fils ! Dieux ! que veut ce discours ? 12
1300 Quelqu'autre qu'Étéocle a-t-il fini ses jours ? 12
Créon
         Mais ne savez-vous pas cette sanglante histoire ? 12
Antigone
         J'ai su que Polynice a gagné la victoire, 12
         Et qu'Hémon a voulu les séparer en vain. 12
Créon
         Madame, ce combat est bien plus inhumain. 12
1305 Vous ignorez encor mes pertes et les vôtres ; 12
         Mais, hélas ! apprenez les unes et les autres. 12
Antigone
         Rigoureuse Fortune, achève ton courroux. 12
         Ah ! sans doute, voici le dernier de tes coups. 12
Créon
         Vous avez vu, Madame, avec quelle furie 12
1310 Les deux princes sortoient pour s'arracher la vie ; 12
         Que d'une ardeur égale ils fuyoient de ces lieux, 12
         Et que jamais leurs cœurs ne s'accordèrent mieux. 12
         La soif de se baigner dans le sang de leur frère 12
         Faisoit ce que jamais le sang n'avoit su faire : 12
1315 Par l'excès de leur haine ils sembloient réunis ; 12
         Et prêts à s'égorger, ils paroissoient amis. 12
         Ils ont choisi d'abord pour leur champ de bataille 12
         Un lieu près des deux camps, au pied de la muraille. 12
         C'est là que reprenant leur première fureur, 12
1320 Ils commencent enfin ce combat plein d'horreur. 12
         D'un geste menaçant, d'un œil brûlant de rage, 12
         Dans le sein l'un de l'autre ils cherchent un passage ; 12
         Et la seule fureur précipitant leurs bras, 12
         Tous deux semblent courir au-devant du trépas. 12
1325 Mon fils, qui de douleur en soupiroit dans l'âme, 12
         Et qui se souvenoit de vos ordres, Madame, 12
         Se jette au milieu d'eux, et méprise pour vous 12
         Leurs ordres absolus qui nous arrêtoient tous. 12
         Il leur retient le bras, les repousse, les prie, 12
1330 Et pour les séparer s'expose à leur furie ; 12
         Mais il s'efforce en vain d'en arrêter le cours ; 12
         Et ces deux furieux se rapprochent toujours. 12
         Il tient ferme pourtant, et ne perd point courage ; 12
         De mille coups mortels il détourne l'orage, 12
1335 Jusqu'à ce que du Roi le fer trop rigoureux, 12
         Soit qu'il cherchât son frère, ou ce fils malheureux, 12
         Le renverse à ses pieds prêt à rendre la vie. 12
Antigone
         Et la douleur encor ne me l'a pas ravie ! 12
Créon
         J'y cours, je le relève, et le prends dans mes bras ; 12
1340 Et me reconnoissant : « Je meurs, dit-il tout bas, 12
         Trop heureux d'expirer pour ma belle princesse. 12
         En vain à mon secours votre amitié s'empresse : 12
         C'est à ces furieux que vous devez courir. 12
         Séparez-les, mon père, et me laissez mourir. » 12
1345 Il expire à ces mots. Ce barbare spectacle 12
         À leur noire fureur n'apporte point d'obstacle ; 12
         Seulement Polynice en paroît affligé : 12
         « Attends, Hémon, dit-il, tu vas être vengé. » 12
         En effet sa douleur renouvelle sa rage, 12
1350 Et bientôt le combat tourne à son avantage. 12
         Le Roi, frappé d'un coup qui lui perce le flanc, 12
         Lui cède la victoire, et tombe dans son sang. 12
         Les deux camps aussitôt s'abandonnent en proie, 12
         Le nôtre à la douleur, et les Grecs à la joie ; 12
1355 Et le peuple, alarmé du trépas de son roi, 12
         Sur le haut de ses tours témoigne son effroi. 12
         Polynice, tout fier du succès de son crime, 12
         Regarde avec plaisir expirer sa victime ; 12
         Dans le sang de son frère il semble se baigner : 12
1360 « Et tu meurs, lui dit-il, et moi je vais régner. 12
         Regarde dans mes mains l'empire et la victoire ; 12
         Va rougir aux enfers de l'excès de ma gloire ; 12
         Et pour mourir encore avec plus de regret, 12
         Traître, songe en mourant que tu meurs mon sujet. » 12
1365 En achevant ces mots, d'une démarche fière 12
         Il s'approche du Roi couché sur la poussière, 12
         Et pour le désarmer il avance le bras. 12
         Le Roi, qui semble mort, observe tous ses pas : 12
         Il le voit, il l'attend, et son âme irritée 12
1370 Pour quelque grand dessein semble s'être arrêtée. 12
         L'ardeur de se venger flatte encor ses desirs, 12
         Et retarde le cours de ses derniers soupirs. 12
         Prêt à rendre la vie, il en cache le reste, 12
         Et sa mort au vainqueur est un piége funeste ; 12
1375 Et dans l'instant fatal que ce frère inhumain 12
         Lui veut ôter le fer qu'il tenoit à la main, 12
         Il lui perce le cœur ; et son âme ravie, 12
         En achevant ce coup, abandonne la vie. 12
         Polynice frappé pousse un cri dans les airs, 12
1380 Et son âme en courroux s'enfuit dans les enfers. 12
         Tout mort qu'il est, Madame, il garde sa colère ; 12
         Et l'on diroit qu'encore il menace son frère. 12
         Son visage, où la mort a répandu ses traits, 12
         Demeure plus terrible et plus fier que jamais. 12
Antigone
1385 Fatale ambition, aveuglement funeste ! 12
         D'un oracle cruel suite trop manifeste ! 12
         De tout le sang royal il ne reste que nous ; 12
         Et plût aux Dieux, Créon, qu'il ne restât que vous, 12
         Et que mon désespoir, prévenant leur colère, 12
1390 Eût suivi de plus près le trépas de ma mère ! 12
Créon
         Il est vrai que des Dieux le courroux embrasé 12
         Pour nous faire périr semble s'être épuisé ; 12
         Car enfin sa rigueur, vous le voyez, Madame, 12
         Ne m'accable pas moins qu'elle afflige votre âme. 12
         En m'arrachant mes fils…
Antigone
1395 Ah ! vous régnez, Créon ;
         Et le trône aisément vous console d'Hémon. 12
         Mais laissez-moi, de grâce, un peu de solitude, 12
         Et ne contraignez point ma triste inquiétude. 12
         Aussi bien mes chagrins passeroient jusqu'à vous ; 12
1400 Vous trouverez ailleurs des entretiens plus doux. 12
         Le trône vous attend, le peuple vous appelle ; 12
         Goûtez tout le plaisir d'une grandeur nouvelle. 12
         Adieu : nous ne faisons tous deux que nous gêner. 12
         Je veux pleurer, Créon, et vous voulez régner. 12
Créon arrêtant Antigone.
1405 Ah ! Madame, régnez, et montez sur le trône : 12
         Ce haut rang n'appartient qu'à l'illustre Antigone. 12
Antigone
         Il me tarde déjà que vous ne l'occupiez : 12
         La couronne est à vous.
Créon
         Je la mets à vos piés.
Antigone
         Je la refuserois de la main des Dieux même ; 12
1410 Et vous osez, Créon, m'offrir le diadème ! 12
Créon
         Je sais que ce haut rang n'a rien de glorieux 12
         Qui ne cède à l'honneur de l'offrir à vos yeux. 12
         D'un si noble destin je me connois indigne ; 12
         Mais si l'on peut prétendre à cette gloire insigne, 12
1415 Si par d'illustres faits on la peut mériter, 12
         Que faut-il faire enfin, Madame ?
Antigone
         M'imiter.
Créon
         Que ne ferois-je point pour une telle grâce ! 12
         Ordonnez seulement ce qu'il faut que je fasse : 12
         Je suis prêt…
Antigone en s'en allant.
         Nous verrons.
Créon la suivant.
         J'attends vos lois ici.
Antigone en s'en allant.
         Attendez.
Scène IV
Créon, Attale.
Attale
1420 Son courroux seroit-il adouci ?
         Croyez-vous la fléchir ?
Créon
         Oui, oui, mon cher Attale :
         Il n'est point de fortune à mon bonheur égale, 12
         Et tu vas voir en moi, dans ce jour fortuné, 12
         L'ambitieux au trône, et l'amant couronné. 12
1425 Je demandois au ciel la princesse et le trône : 12
         Il me donne le sceptre et m'accorde Antigone. 12
         Pour couronner ma tête et ma flamme en ce jour, 12
         Il arme en ma faveur et la haine et l'amour ; 12
         Il allume pour moi deux passions contraires ; 12
1430 Il attendrit la sœur, il endurcit les frères ; 12
         Il aigrit leur courroux, il fléchit sa rigueur, 12
         Et m'ouvre en même temps et leur trône et son cœur. 12
Attale
         Il est vrai, vous avez toute chose prospère, 12
         Et vous seriez heureux si vous n'étiez point père. 12
1435 L'ambition, l'amour n'ont rien à desirer ; 12
         Mais, Seigneur, la nature a beaucoup à pleurer. 12
         En perdant vos deux fils…
Créon
         Oui, leur perte m'afflige,
         Je sais ce que de moi le rang de père exige ; 12
         Je l'étois ; mais surtout j'étois né pour régner ; 12
1440 Et je perds beaucoup moins que je ne crois gagner. 12
         Le nom de père, Attale, est un titre vulgaire : 12
         C'est un don que le ciel ne nous refuse guère. 12
         Un bonheur si commun n'a pour moi rien de doux : 12
         Ce n'est pas un bonheur, s'il ne fait des jaloux. 12
1445 Mais le trône est un bien dont le ciel est avare ; 12
         Du reste des mortels ce haut rang nous sépare ; 12
         Bien peu sont honorés d'un don si précieux : 12
         La terre a moins de rois que le ciel n'a de dieux. 12
         D'ailleurs tu sais qu'Hémon adoroit la princesse, 12
1450 Et qu'elle eut pour ce prince une extrême tendresse. 12
         S'il vivoit, son amour au mien seroit fatal : 12
         En me privant d'un fils, le ciel m'ôte un rival. 12
         Ne me parle donc plus que de sujets de joie, 12
         Souffre qu'à mes transports je m'abandonne en proie ; 12
1455 Et sans me rappeler des ombres des enfers, 12
         Dis-moi ce que je gagne, et non ce que je perds. 12
         Parle-moi de régner, parle-moi d'Antigone ; 12
         J'aurai bientôt son cœur, et j'ai déjà le trône. 12
         Tout ce qui s'est passé n'est qu'un songe pour moi : 12
1460 J'étois père et sujet, je suis amant et roi. 12
         La princesse et le trône ont pour moi tant de charmes, 12
         Que… Mais Olympe vient.
Attale
         Dieux ! elle est toute en larmes.
Scène V
Créon, Olympe, Attale.
Olympe
         Qu'attendez-vous, Seigneur ? la princesse n'est plus. 12
Créon
         Elle n'est plus, Olympe ?
Olympe
         Ah ! regrets superflus !
1465 Elle n'a fait qu'entrer dans la chambre prochaine, 12
         Et du même poignard dont est morte la Reine, 12
         Sans que je pusse voir son funeste dessein, 12
         Cette fière princesse a percé son beau sein. 12
         Elle s'en est, Seigneur, mortellement frappée, 12
1470 Et dans son sang, hélas ! elle est soudain tombée. 12
         Jugez à cet objet ce que j'ai dû sentir. 12
         Mais sa belle âme enfin, toute prête à sortir : 12
         « Cher Hémon, c'est à toi que je me sacrifie, » 12
         Dit-elle ; et ce moment a terminé sa vie. 12
1475 J'ai senti son beau corps tout froid entre mes bras, 12
         Et j'ai cru que mon âme alloit suivre ses pas : 12
         Heureuse mille fois si ma douleur mortelle 12
         Dans la nuit du tombeau m'eût plongée avec elle ! 12
Elle s'en va.
Scène VI
Créon, Attale.
Créon
         Ainsi donc vous fuyez un amant odieux, 12
1480 Et vous-même, cruelle, éteignez vos beaux yeux ! 12
         Vous fermez pour jamais ces beaux yeux que j'adore ; 12
         Et pour ne me point voir, vous les fermez encore ! 12
         Quoique Hémon vous fût cher, vous courez au trépas 12
         Bien plus pour m'éviter que pour suivre ses pas. 12
1485 Mais dussiez-vous encor m'être aussi rigoureuse, 12
         Ma présence aux enfers vous fût-elle odieuse, 12
         Dût après le trépas vivre votre courroux, 12
         Inhumaine, je vais y descendre après vous. 12
         Vous y verrez toujours l'objet de votre haine ; 12
1490 Et toujours mes soupirs vous rediront ma peine 12
         Ou pour vous adoucir ou pour vous tourmenter, 12
         Et vous ne pourrez plus mourir pour m'éviter. 12
         Mourons donc…
Attale et des Gardes.
         Ah ! Seigneur, quelle cruelle envie !
Créon
         Ah ! c'est m'assassiner que me sauver la vie. 12
1495 Amour, rage, transports, venez à mon secours ; 12
         Venez, et terminez mes détestables jours ; 12
         De ces cruels amis trompez tous les obstacles. 12
         Toi, justifie, ô ciel, la foi de tes oracles : 12
         Je suis le dernier sang du malheureux Laïus ; 12
1500 Perdez-moi, Dieux cruels, ou vous serez déçus. 12
         Reprenez, reprenez cet empire funeste : 12
         Vous m'ôtez Antigone, ôtez-moi tout le reste. 12
         Le trône et vos présents excitent mon courroux ; 12
         Un coup de foudre est tout ce que je veux de vous. 12
1505 Ne le refusez pas à mes vœux, à mes crimes ; 12
         Ajoutez mon supplice à tant d'autres victimes. 12
         Mais en vain je vous presse, et mes propres forfaits 12
         Me font déjà sentir tous les maux que j'ai faits. 12
         Polynice, Étéocle, Iocaste, Antigone, 12
1510 Mes fils, que j'ai perdus pour m'élever au trône, 12
         Tant d'autres malheureux dont j'ai causé les maux, 12
         Font déjà dans mon cœur l'office des bourreaux. 12
         Arrêtez… Mon trépas va venger votre perte ; 12
         La foudre va tomber, la terre est entr'ouverte ; 12
1515 Je ressens à la fois mille tourments divers, 12
         Et je m'en vais chercher du repos aux enfers. 12
Il tombe entre les mains des Gardes.
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