RAC2/RAC2
Jean Racine
1665
Alexandre le Grand
TRAGÉDIE
ACTEURS
Alexandre
Porus
roi dans les Indes.
Taxile
roi dans les Indes.
Axiane
reine d'une autre partie des Indes.
Cléophile
sœur de Taxile.
Éphestion
Suite d'Alexandre
La scène est sur le bord de l'Hydaspe, dans le camp de Taxile.
Acte premier
Scène première
Taxile, Cléophile.
Cléophile
         Quoi ? vous allez combattre un roi dont la puissance 12
         Semble forcer le ciel à prendre sa défense, 12
         Sous qui toute l'Asie a vu tomber ses rois, 12
         Et qui tient la fortune attachée à ses lois ? 12
5 Mon frère, ouvrez les yeux pour connoître Alexandre : 12
         Voyez de toutes parts les trônes mis en cendre, 12
         Les peuples asservis, et les rois enchaînés ; 12
         Et prévenez les maux qui les ont entraînés. 12
Taxile
         Voulez-vous que frappé d'une crainte si basse, 12
10 Je présente la tête au joug qui nous menace, 12
         Et que j'entende dire aux peuples indiens 12
         Que j'ai forgé moi-même et leurs fers et les miens ? 12
         Quitterai-je Porus ? Trahirai-je ces princes 12
         Que rassemble le soin d'affranchir nos provinces, 12
15 Et qui, sans balancer sur un si noble choix, 12
         Sauront également vivre ou mourir en rois ? 12
         En voyez-vous un seul qui sans rien entreprendre 12
         Se laisse terrasser au seul nom d'Alexandre, 12
         Et le croyant déjà maître de l'univers, 12
20 Aille, esclave empressé, lui demander des fers ? 12
         Loin de s'épouvanter à l'aspect de sa gloire, 12
         Ils l'attaqueront même au sein de la victoire ; 12
         Et vous voulez, ma sœur, que Taxile aujourd'hui, 12
         Tout prêt à le combattre, implore son appui ! 12
Cléophile
25 Aussi n'est-ce qu'à vous que ce prince s'adresse ; 12
         Pour votre amitié seule Alexandre s'empresse : 12
         Quand la foudre s'allume et s'apprête à partir, 12
         Il s'efforce en secret de vous en garantir. 12
Taxile
         Pourquoi suis-je le seul que son courroux ménage ? 12
30 De tous ceux que l'Hydaspe oppose à son courage, 12
         Ai-je mérité seul son indigne pitié ? 12
         Ne peut-il à Porus offrir son amitié ? 12
         Ah ! sans doute il lui croit l'âme trop généreuse 12
         Pour écouter jamais une offre si honteuse : 12
35 Il cherche une vertu qui lui résiste moins, 12
         Et peut-être il me croit plus digne de ses soins. 12
Cléophile
         Dites, sans l'accuser de chercher un esclave, 12
         Que de ses ennemis il vous croit le plus brave ; 12
         Et qu'en vous arrachant les armes de la main, 12
40 Il se promet du reste un triomphe certain. 12
         Son choix à votre nom n'imprime point de taches ; 12
         Son amitié n'est point le partage des lâches : 12
         Quoiqu'il brûle de voir tout l'univers soumis, 12
         On ne voit point d'esclave au rang de ses amis. 12
45 Ah ! si son amitié peut souiller votre gloire, 12
         Que ne m'épargniez-vous une tache si noire ? 12
         Vous connoissez les soins qu'il me rend tous les jours : 12
         Il ne tenoit qu'à vous d'en arrêter le cours. 12
         Vous me voyez ici maîtresse de son âme ; 12
50 Cent messages secrets m'assurent de sa flamme ; 12
         Pour venir jusqu'à moi ses soupirs embrasés 12
         Se font jour au travers de deux camps opposés. 12
         Au lieu de le haïr, au lieu de m'y contraindre, 12
         De mon trop de rigueur je vous ai vu vous plaindre : 12
55 Vous m'avez engagée à souffrir son amour, 12
         Et peut-être, mon frère, à l'aimer à mon tour. 12
Taxile
         Vous pouvez, sans rougir du pouvoir de vos charmes, 12
         Forcer ce grand guerrier à vous rendre les armes ; 12
         Et sans que votre cœur doive s'en alarmer, 12
60 Le vainqueur de l'Euphrate a pu vous désarmer ; 12
         Mais l'État aujourd'hui suivra ma destinée : 12
         Je tiens avec mon sort sa fortune enchaînée ; 12
         Et quoique vos conseils tâchent de me fléchir, 12
         Je dois demeurer libre afin de l'affranchir. 12
65 Je sais l'inquiétude où ce dessein vous livre ; 12
         Mais comme vous, ma sœur, j'ai mon amour à suivre. 12
         Les beaux yeux d'Axiane, ennemis de la paix, 12
         Contre votre Alexandre arment tous leurs attraits. 12
         Reine de tous les cœurs, elle met tout en armes 12
70 Pour cette liberté que détruisent ses charmes : 12
         Elle rougit des fers qu'on apporte en ces lieux, 12
         Et n'y sauroit souffrir de tyrans que ses yeux. 12
         Il faut servir, ma sœur, son illustre colère ; 12
         Il faut aller…
Cléophile
         Hé bien ! perdez-vous pour lui plaire :
75 De ces tyrans si chers suivez l'arrêt fatal ; 12
         Servez-les, ou plutôt servez votre rival. 12
         De vos propres lauriers souffrez qu'on le couronne : 12
         Combattez pour Porus, Axiane l'ordonne ; 12
         Et par de beaux exploits appuyant sa rigueur, 12
80 Assurez à Porus l'empire de son cœur. 12
Taxile
         Ah ! ma sœur, croyez-vous que Porus…
Cléophile
         Mais vous-même
         Doutez-vous en effet qu'Axiane ne l'aime ? 12
         Quoi ? ne voyez-vous pas avec quelle chaleur 12
         L'ingrate à vos yeux même étale sa valeur ? 12
85 Quelque brave qu'on soit, si nous la voulons croire, 12
         Ce n'est qu'autour de lui que vole la Victoire ; 12
         Vous formeriez sans lui d'inutiles desseins : 12
         La liberté de l'Inde est toute entre ses mains ; 12
         Sans lui déjà nos murs seroient réduits en cendre ; 12
90 Lui seul peut arrêter les progrès d'Alexandre. 12
         Elle se fait un dieu de ce prince charmant, 12
         Et vous doutez encor qu'elle en fasse un amant ? 12
Taxile
         Je tâchois d'en douter, cruelle Cléofile. 12
         Hélas ! dans son erreur affermissez Taxile. 12
95 Pourquoi lui peignez-vous cet objet odieux ? 12
         Aidez-le bien plutôt à démentir ses yeux. 12
         Dites-lui qu'Axiane est une beauté fière, 12
         Telle à tous les mortels qu'elle est à votre frère ; 12
         Flattez de quelque espoir…
Cléophile
         Espérez, j'y consens ;
100 Mais n'espérez plus rien de vos soins impuissants. 12
         Pourquoi dans les combats chercher une conquête 12
         Qu'à vous livrer lui-même Alexandre s'apprête ? 12
         Ce n'est pas contre lui qu'il la faut disputer : 12
         Porus est l'ennemi qui prétend vous l'ôter. 12
105 Pour ne vanter que lui, l'injuste Renommée 12
         Semble oublier les noms du reste de l'armée. 12
         Quoi qu'on fasse, lui seul en ravit tout l'éclat, 12
         Et comme ses sujets il vous mène au combat. 12
         Ah ! si ce nom vous plaît, si vous cherchez à l'être, 12
110 Les Grecs et les Persans vous enseignent un maître : 12
         Vous trouverez cent rois compagnons de vos fers ; 12
         Porus y viendra même avec tout l'univers. 12
         Mais Alexandre enfin ne vous tend point de chaînes : 12
         Il laisse à votre front ces marques souveraines 12
115 Qu'un orgueilleux rival ose ici dédaigner. 12
         Porus vous fait servir, il vous fera régner. 12
         Au lieu que de Porus vous êtes la victime, 12
         Vous serez… Mais voici ce rival magnanime. 12
Taxile
         Ah ! ma sœur, je me trouble ; et mon cœur alarmé, 12
120 En voyant mon rival, me dit qu'il est aimé. 12
Cléophile
         Le temps vous presse. Adieu. C'est à vous de vous rendre 12
         L'esclave de Porus ou l'ami d'Alexandre. 12
Scène II
Porus, Taxile.
Porus
         Seigneur, ou je me trompe, ou nos fiers ennemis 12
         Feront moins de progrès qu'ils ne s'étoient promis. 12
125 Nos chefs et nos soldats, brûlants d'impatience, 12
         Font lire sur leur front une mâle assurance ; 12
         Ils s'animent l'un l'autre ; et nos moindres guerriers 12
         Se promettent déjà des moissons de lauriers. 12
         J'ai vu de rang en rang cette ardeur répandue 12
130 Par des cris généreux éclater à ma vue : 12
         Ils se plaignent qu'au lieu d'éprouver leur grand cœur, 12
         L'oisiveté d'un camp consume leur vigueur. 12
         Laisserons-nous languir tant d'illustres courages ? 12
         Notre ennemi, Seigneur, cherche ses avantages : 12
135 Il se sent foible encore ; et pour nous retenir, 12
         Éphestion demande à nous entretenir, 12
         Et par de vains discours…
Taxile
         Seigneur, il faut l'entendre ;
         Nous ignorons encor ce que veut Alexandre. 12
         Peut-être est-ce la paix qu'il nous veut présenter. 12
Porus
140 La paix ! Ah ! de sa main pourriez-vous l'accepter ? 12
         Hé quoi ? nous l'aurons vu, par tant d'horribles guerres, 12
         Troubler le calme heureux dont jouissoient nos terres, 12
         Et le fer à la main entrer dans nos États 12
         Pour attaquer des rois qui ne l'offensoient pas ; 12
145 Nous l'aurons vu piller des provinces entières, 12
         Du sang de nos sujets faire enfler nos rivières, 12
         Et quand le ciel s'apprête à nous l'abandonner, 12
         J'attendrai qu'un tyran daigne nous pardonner ? 12
Taxile
         Ne dites point, Seigneur, que le ciel l'abandonne : 12
150 D'un soin toujours égal sa faveur l'environne. 12
         Un roi qui fait trembler tant d'États sous ses lois 12
         N'est pas un ennemi que méprisent les rois. 12
Porus
         Loin de le mépriser, j'admire son courage ; 12
         Je rends à sa valeur un légitime hommage ; 12
155 Mais je veux, à mon tour, mériter les tributs 12
         Que je me sens forcé de rendre à ses vertus. 12
         Oui, je consens qu'au ciel on élève Alexandre ; 12
         Mais si je puis, Seigneur, je l'en ferai descendre, 12
         Et j'irai l'attaquer jusque sur les autels 12
160 Que lui dresse en tremblant le reste des mortels. 12
         C'est ainsi qu'Alexandre estima tous ces princes 12
         Dont sa valeur pourtant a conquis les provinces. 12
         Si son cœur dans l'Asie eût montré quelque effroi, 12
         Darius en mourant l'auroit-il vu son roi ? 12
Taxile
165 Seigneur, si Darius avoit su se connaître, 12
         Il régneroit encore où règne un autre maître. 12
         Cependant cet orgueil qui causa son trépas 12
         Avoit un fondement que vos mépris n'ont pas : 12
         La valeur d'Alexandre à peine étoit connue ; 12
170 Ce foudre étoit encore enfermé dans la nue. 12
         Dans un calme profond Darius endormi 12
         Ignoroit jusqu'au nom d'un si foible ennemi. 12
         Il le connut bientôt ; et son âme étonnée 12
         De tout ce grand pouvoir se vit abandonnée. 12
175 Il se vit terrassé d'un bras victorieux ; 12
         Et la foudre en tombant lui fit ouvrir les yeux. 12
Porus
         Mais encore à quel prix croyez-vous qu'Alexandre 12
         Mette l'indigne paix dont il veut vous surprendre ? 12
         Demandez-le, Seigneur, à cent peuples divers, 12
180 Que cette paix trompeuse a jetés dans les fers. 12
         Non, ne nous flattons point : sa douceur nous outrage ; 12
         Toujours son amitié traîne un long esclavage. 12
         En vain on prétendroit n'obéir qu'à demi : 12
         Si l'on n'est son esclave, on est son ennemi. 12
Taxile
185 Seigneur, sans se montrer lâche ni téméraire, 12
         Par quelque vain hommage on peut le satisfaire. 12
         Flattons par des respects ce prince ambitieux, 12
         Que son bouillant orgueil appelle en d'autres lieux. 12
         C'est un torrent qui passe, et dont la violence 12
190 Sur tout ce qui l'arrête exerce sa puissance ; 12
         Qui grossi du débris de cent peuples divers, 12
         Veut du bruit de son cours remplir tout l'univers. 12
         Que sert de l'irriter par un orgueil sauvage ? 12
         D'un favorable accueil honorons son passage ; 12
195 Et lui cédant des droits que nous reprendrons bien, 12
         Rendons-lui des devoirs qui ne nous coûtent rien. 12
Porus
         Qui ne nous coûtent rien, Seigneur ! L'osez-vous croire ? 12
         Compterai-je pour rien la perte de ma gloire ? 12
         Votre empire et le mien seroient trop achetés, 12
200 S'ils coûtoient à Porus les moindres lâchetés. 12
         Mais croyez-vous qu'un prince enflé de tant d'audace 12
         De son passage ici ne laissât point de trace ? 12
         Combien de rois, brisés à ce funeste écueil, 12
         Ne règnent plus qu'autant qu'il plaît à son orgueil ! 12
205 Nos couronnes, d'abord devenant ses conquêtes, 12
         Tant que nous régnerions flotteroient sur nos têtes ; 12
         Et nos sceptres, en proie à ses moindres dédains, 12
         Dès qu'il auroit parlé tomberoient de nos mains. 12
         Ne dites point qu'il court de province en province : 12
210 Jamais de ses liens il ne dégage un prince ; 12
         Et pour mieux asservir les peuples sous ses lois, 12
         Souvent dans la poussière il leur cherche des rois. 12
         Mais ces indignes soins touchent peu mon courage : 12
         Votre seul intérêt m'inspire ce langage. 12
215 Porus n'a point de part dans tout cet entretien ; 12
         Et quand la gloire parle, il n'écoute plus rien. 12
Taxile
         J'écoute, comme vous, ce que l'honneur m'inspire, 12
         Seigneur ; mais il m'engage à sauver mon empire. 12
Porus
         Si vous voulez sauver l'un et l'autre aujourd'hui, 12
220 Prévenons Alexandre, et marchons contre lui. 12
Taxile
         L'audace et le mépris sont d'infidèles guides. 12
Porus
         La honte suit de près les courages timides. 12
Taxile
         Le peuple aime les rois qui savent l'épargner. 12
Porus
         Il estime encor plus ceux qui savent régner. 12
Taxile
225 Ces conseils ne plairont qu'à des âmes hautaines. 12
Porus
         Ils plairont à des rois, et peut-être à des reines. 12
Taxile
         La reine, à vous ouïr, n'a des yeux que pour vous. 12
Porus
         Un esclave est pour elle un objet de courroux. 12
Taxile
         Mais croyez-vous, Seigneur, que l'amour vous ordonne 12
230 D'exposer avec vous son peuple et sa personne ? 12
         Non, non, sans vous flatter, avouez qu'en ce jour 12
         Vous suivez votre haine, et non pas votre amour. 12
Porus
         Hé bien ! je l'avoûrai, que ma juste colère 12
         Aime la guerre autant que la paix vous est chère ; 12
235 J'avoûrai que brûlant d'une noble chaleur, 12
         Je vais contre Alexandre éprouver ma valeur. 12
         Du bruit de ses exploits mon âme importunée 12
         Attend depuis longtemps cette heureuse journée. 12
         Avant qu'il me cherchât, un orgueil inquiet 12
240 M'avoit déjà rendu son ennemi secret. 12
         Dans le noble transport de cette jalousie, 12
         Je le trouvois trop lent à traverser l'Asie ; 12
         Je l'attirois ici par des vœux si puissants 12
         Que je portois envie au bonheur des Persans ; 12
245 Et maintenant encor, s'il trompoit mon courage, 12
         Pour sortir de ces lieux s'il cherchoit un passage, 12
         Vous me verriez moi-même, armé pour l'arrêter, 12
         Lui refuser la paix qu'il nous veut présenter. 12
Taxile
         Oui, sans doute, une ardeur si haute et si constante 12
250 Vous promet dans l'histoire une place éclatante ; 12
         Et sous ce grand dessein dussiez-vous succomber, 12
         Au moins c'est avec bruit qu'on vous verra tomber. 12
         La Reine vient. Adieu. Vantez-lui votre zèle ; 12
         Découvrez cet orgueil qui vous rend digne d'elle. 12
255 Pour moi, je troublerois un si noble entretien, 12
         Et vos cœurs rougiroient des foiblesses du mien. 12
Scène III
Porus, Axiane.
Axiane
         Quoi ? Taxile me fuit ! Quelle cause inconnue… 12
Porus
         Il fait bien de cacher sa honte à votre vue ; 12
         Et puisqu'il n'ose plus s'exposer aux hasards, 12
260 De quel front pourroit-il soutenir vos regards ? 12
         Mais laissons-le, Madame ; et puisqu'il veut se rendre, 12
         Qu'il aille avec sa sœur adorer Alexandre. 12
         Retirons-nous d'un camp où, l'encens à la main, 12
         Le fidèle Taxile attend son souverain. 12
Axiane
         Mais, Seigneur, que dit-il ?
Porus
265 Il en fait trop paraître.
         Cet esclave déjà m'ose vanter son maître ; 12
         Il veut que je le serve…
Axiane
         Ah ! sans vous emporter,
         Souffrez que mes efforts tâchent de l'arrêter : 12
         Ses soupirs, malgré moi, m'assurent qu'il m'adore. 12
270 Quoi qu'il en soit, souffrez que je lui parle encore ; 12
         Et ne le forçons point, par ce cruel mépris 12
         D'achever un dessein qu'il peut n'avoir pas pris. 12
Porus
         Hé quoi ? vous en doutez ? et votre âme s'assure 12
         Sur la foi d'un amant infidèle et parjure, 12
275 Qui veut à son tyran vous livrer aujourd'hui, 12
         Et croit, en vous donnant, vous obtenir de lui ? 12
         Hé bien ! aidez-le donc à vous trahir vous-même. 12
         Il vous peut arracher à mon amour extrême ; 12
         Mais il ne peut m'ôter, par ses efforts jaloux, 12
280 La gloire de combattre et de mourir pour vous. 12
Axiane
         Et vous croyez qu'après une telle insolence 12
         Mon amitié, Seigneur, seroit sa récompense ? 12
         Vous croyez que mon cœur s'engageant sous sa loi, 12
         Je souscrirois au don qu'on lui feroit de moi ? 12
285 Pouvez-vous, sans rougir, m'accuser d'un tel crime ? 12
         Ai-je fait pour ce prince éclater tant d'estime ? 12
         Entre Taxile et vous s'il falloit prononcer, 12
         Seigneur, le croyez-vous, qu'on me vît balancer ? 12
         Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine, 12
290 Que l'amour le retient quand la crainte l'entraîne ? 12
         Sais-je pas que sans moi sa timide valeur 12
         Succomberoit bientôt aux ruses de sa sœur ? 12
         Vous savez qu'Alexandre en fit sa prisonnière, 12
         Et qu'enfin cette sœur retourna vers son frère ; 12
295 Mais je connus bientôt qu'elle avoit entrepris 12
         De l'arrêter au piége où son cœur étoit pris. 12
Porus
         Et vous pouvez encor demeurer auprès d'elle ! 12
         Que n'abandonnez-vous cette sœur criminelle ? 12
         Pourquoi par tant de soins voulez-vous épargner 12
         Un prince…
Axiane
300 C'est pour vous que je le veux gagner.
         Vous verrai-je, accablé du soin de nos provinces, 12
         Attaquer seul un roi vainqueur de tant de princes ? 12
         Je vous veux dans Taxile offrir un défenseur 12
         Qui combatte Alexandre en dépit de sa sœur. 12
305 Que n'avez-vous pour moi cette ardeur empressée ? 12
         Mais d'un soin si commun votre âme est peu blessée : 12
         Pourvu que ce grand cœur périsse noblement, 12
         Ce qui suivra sa mort le touche foiblement. 12
         Vous me voulez livrer, sans secours, sans asile, 12
310 Au courroux d'Alexandre, à l'amour de Taxile, 12
         Qui me traitant bientôt en superbe vainqueur, 12
         Pour prix de votre mort demandera mon cœur. 12
         Hé bien ! Seigneur, allez : contentez votre envie ; 12
         Combattez ; oubliez le soin de votre vie ; 12
315 Oubliez que le ciel, favorable à vos vœux, 12
         Vous préparoit peut-être un sort assez heureux. 12
         Peut-être qu'à son tour Axiane charmée 12
         Alloit… Mais non, Seigneur, courez vers votre armée : 12
         Un si long entretien vous seroit ennuyeux ; 12
320 Et c'est vous retenir trop longtemps en ces lieux. 12
Porus
         Ah ! Madame, arrêtez, et connoissez ma flamme. 12
         Ordonnez de mes jours ; disposez de mon âme. 12
         La gloire y peut beaucoup, je ne m'en cache pas ; 12
         Mais que n'y peuvent point tant de divins appas ? 12
325 Je ne vous dirai point que pour vaincre Alexandre 12
         Vos soldats et les miens alloient tout entreprendre ; 12
         Que c'étoit pour Porus un bonheur sans égal 12
         De triompher tout seul aux yeux de son rival. 12
         Je ne vous dis plus rien. Parlez en souveraine : 12
330 Mon cœur met à vos pieds et sa gloire et sa haine. 12
Axiane
         Ne craignez rien : ce cœur, qui veut bien m'obéir, 12
         N'est pas entre des mains qui le puissent trahir. 12
         Non, je ne prétends pas, jalouse de sa gloire, 12
         Arrêter un héros qui court à la victoire. 12
335 Contre un fier ennemi précipitez vos pas ; 12
         Mais de vos alliés ne vous séparez pas. 12
         Ménagez-les, Seigneur ; et d'une âme tranquille 12
         Laissez agir mes soins sur l'esprit de Taxile ; 12
         Montrez en sa faveur des sentiments plus doux. 12
340 Je le vais engager à combattre pour vous. 12
Porus
         Hé bien ! Madame, allez, j'y consens avec joie. 12
         Voyons Éphestion, puisqu'il faut qu'on le voie ; 12
         Mais sans perdre l'espoir de le suivre de près, 12
         J'attends Éphestion, et le combat après. 12
Acte II
Scène première
Cléophile, Éphestion.
Éphestion
345 Oui, tandis que vos rois délibèrent ensemble, 12
         Et que tout se prépare au conseil qui s'assemble, 12
         Madame, permettez que je vous parle aussi 12
         Des secrètes raisons qui m'amènent ici. 12
         Fidèle confident du beau feu de mon maître, 12
350 Souffrez que je l'explique aux yeux qui l'ont fait naître ; 12
         Et que pour ce héros j'ose vous demander 12
         Le repos qu'à vos rois il veut bien accorder. 12
         Après tant de soupirs, que faut-il qu'il espère ? 12
         Attendez-vous encore après l'aveu d'un frère ? 12
355 Voulez-vous que son cœur, incertain et confus, 12
         Ne se donne jamais sans craindre vos refus ? 12
         Faut-il mettre à vos pieds le reste de la terre ? 12
         Faut-il donner la paix ? faut-il faire la guerre ? 12
         Prononcez : Alexandre est tout prêt d'y courir, 12
360 Ou pour vous mériter, ou pour vous conquérir. 12
Cléophile
         Puis-je croire qu'un prince au comble de la gloire 12
         De mes foibles attraits garde encor la mémoire ; 12
         Que traînant après lui la victoire et l'effroi, 12
         Il se puisse abaisser à soupirer pour moi ? 12
365 Des captifs comme lui brisent bientôt leur chaîne : 12
         À de plus hauts desseins la gloire les entraîne ; 12
         Et l'amour dans leurs cœurs, interrompu, troublé, 12
         Sous le faix des lauriers est bientôt accablé. 12
         Tandis que ce héros me tint sa prisonnière, 12
370 J'ai pu toucher son cœur d'une atteinte légère ; 12
         Mais je pense, Seigneur, qu'en rompant mes liens, 12
         Alexandre à son tour brisa bientôt les siens. 12
Éphestion
         Ah ! si vous l'aviez vu, brûlant d'impatience, 12
         Compter les tristes jours d'une si longue absence, 12
375 Vous sauriez que l'amour précipitant ses pas, 12
         Il ne cherchoit que vous en courant aux combats. 12
         C'est pour vous qu'on l'a vu, vainqueur de tant de princes, 12
         D'un cours impétueux traverser vos provinces, 12
         Et briser en passant, sous l'effort de ses coups, 12
380 Tout ce qui l'empêchoit de s'approcher de vous. 12
         On voit en même champ vos drapeaux et les nôtres ; 12
         De ses retranchements il découvre les vôtres ; 12
         Mais après tant d'exploits, ce timide vainqueur 12
         Craint qu'il ne soit encor bien loin de votre cœur. 12
385 Que lui sert de courir de contrée en contrée, 12
         S'il faut que de ce cœur vous lui fermiez l'entrée ? 12
         Si pour ne point répondre à de sincères vœux, 12
         Vous cherchez chaque jour à douter de ses feux ? 12
         Si votre esprit, armé de mille défiances… 12
Cléophile
390 Hélas ! de tels soupçons sont de foibles défenses ; 12
         Et nos cœurs, se formant mille soins superflus, 12
         Doutent toujours du bien qu'ils souhaitent le plus. 12
         Oui, puisque ce héros veut que j'ouvre mon âme, 12
         J'écoute avec plaisir le récit de sa flamme. 12
395 Je craignois que le temps n'en eût borné le cours ; 12
         Je souhaite qu'il m'aime, et qu'il m'aime toujours. 12
         Je dis plus : quand son bras força notre frontière, 12
         Et dans les murs d'*Omphis m'arrêta prisonnière, 12
         Mon cœur, qui le voyoit maître de l'univers, 12
400 Se consoloit déjà de languir dans ses fers ; 12
         Et loin de murmurer contre un destin si rude, 12
         Il s'en fit, je l'avoue, une douce habitude ; 12
         Et de sa liberté perdant le souvenir, 12
         Même en la demandant, craignoit de l'obtenir. 12
405 Jugez si son retour me doit combler de joie. 12
         Mais tout couvert de sang, veut-il que je le voie ? 12
         Est-ce comme ennemi qu'il se vient présenter ? 12
         Et ne me cherche-t-il que pour me tourmenter ? 12
Éphestion
         Non, Madame : vaincu du pouvoir de vos charmes, 12
410 Il suspend aujourd'hui la terreur de ses armes ; 12
         Il présente la paix à des rois aveuglés, 12
         Et retire la main qui les eût accablés. 12
         Il craint que la victoire, à ses vœux trop facile, 12
         Ne conduise ses coups dans le sein de Taxile. 12
415 Son courage, sensible à vos justes douleurs, 12
         Ne veut point de lauriers arrosés de vos pleurs. 12
         Favorisez les soins où son amour l'engage ; 12
         Exemptez sa valeur d'un si triste avantage ; 12
         Et disposez des rois qu'épargne son courroux 12
420 À recevoir un bien qu'ils ne doivent qu'à vous. 12
Cléophile
         N'en doutez point, Seigneur, mon âme inquiétée 12
         D'une crainte si juste est sans cesse agitée : 12
         Je tremble pour mon frère, et crains que son trépas 12
         D'un ennemi si cher n'ensanglante le bras. 12
425 Mais en vain je m'oppose à l'ardeur qui l'enflamme, 12
         Axiane et Porus tyrannisent son âme : 12
         Les charmes d'une reine et l'exemple d'un roi, 12
         Dès que je veux parler, s'élèvent contre moi. 12
         Que n'ai-je point à craindre en ce désordre extrême ? 12
430 Je crains pour lui, je crains pour Alexandre même. 12
         Je sais qu'en l'attaquant cent rois se sont perdus ; 12
         Je sais tous ses exploits ; mais je connois Porus. 12
         Nos peuples, qu'on a vus, triomphants à sa suite, 12
         Repousser les efforts du Persan et du Scythe, 12
435 Et tout fiers des lauriers dont il les a chargés, 12
         Vaincront à son exemple, ou périront vengés ; 12
         Et je crains…
Éphestion
         Ah ! quittez une crainte si vaine :
         Laissez courir Porus où son malheur l'entraîne ; 12
         Que l'Inde en sa faveur arme tous ses États, 12
440 Et que le seul Taxile en détourne ses pas. 12
         Mais les voici…
Cléophile
         Seigneur, achevez votre ouvrage :
         Par vos sages conseils dissipez cet orage ; 12
         Ou s'il faut qu'il éclate, au moins souvenez-vous 12
         De le faire tomber sur d'autres que sur nous. 12
Scène II
Porus, Taxile, Éphestion.
Éphestion
445 Avant que le combat qui menace vos têtes 12
         Mette tous vos États au rang de nos conquêtes, 12
         Alexandre veut bien différer ses exploits, 12
         Et vous offrir la paix pour la dernière fois. 12
         Vos peuples, prévenus de l'espoir qui vous flatte, 12
450 Prétendoient arrêter le vainqueur de l'Euphrate ; 12
         Mais l'Hydaspe, malgré tant d'escadrons épars, 12
         Voit enfin sur ses bords flotter nos étendards. 12
         Vous les verriez plantés jusque sur vos tranchées, 12
         Et de sang et de morts vos campagnes jonchées, 12
455 Si ce héros, couvert de tant d'autres lauriers, 12
         N'eût lui-même arrêté l'ardeur de nos guerriers. 12
         Il ne vient point ici, souillé du sang des princes, 12
         D'un triomphe barbare effrayer vos provinces, 12
         Et cherchant à briller d'une triste splendeur, 12
460 Sur le tombeau des rois élever sa grandeur. 12
         Mais vous-mêmes, trompés d'un vain espoir de gloire, 12
         N'allez point dans ses bras irriter la Victoire ; 12
         Et lorsque son courroux demeure suspendu, 12
         Princes, contentez-vous de l'avoir attendu. 12
465 Ne différez point tant à lui rendre l'hommage 12
         Que vos cœurs, malgré vous, rendent à son courage ; 12
         Et recevant l'appui que vous offre son bras, 12
         D'un si grand défenseur honorez vos États. 12
         Voilà ce qu'un grand roi veut bien vous faire entendre, 12
470 Prêt à quitter le fer, et prêt à le reprendre. 12
         Vous savez son dessein : choisissez aujourd'hui, 12
         Si vous voulez tout perdre ou tenir tout de lui. 12
Taxile
         Seigneur, ne croyez point qu'une fierté barbare 12
         Nous fasse méconnoître une vertu si rare, 12
475 Et que dans leur orgueil nos peuples affermis 12
         Prétendent, malgré vous, être vos ennemis. 12
         Nous rendons ce qu'on doit aux illustres exemples : 12
         Vous adorez des dieux qui nous doivent leurs temples ; 12
         Des héros qui chez vous passoient pour des mortels, 12
480 En venant parmi nous ont trouvé des autels ; 12
         Mais en vain l'on prétend, chez des peuples si braves, 12
         Au lieu d'adorateurs se faire des esclaves : 12
         Croyez-moi, quelque éclat qui les puisse toucher, 12
         Ils refusent l'encens qu'on leur veut arracher. 12
485 Assez d'autres États, devenus vos conquêtes, 12
         De leurs rois, sous le joug, ont vu ployer les têtes. 12
         Après tous ces États qu'Alexandre a soumis, 12
         N'est-il pas temps, Seigneur, qu'il cherche des amis ? 12
         Tout ce peuple captif, qui tremble au nom d'un maître, 12
490 Soutient mal un pouvoir qui ne fait que de naître. 12
         Ils ont, pour s'affranchir, les yeux toujours ouverts ; 12
         Votre empire n'est plein que d'ennemis couverts. 12
         Ils pleurent en secret leurs rois sans diadèmes ; 12
         Vos fers trop étendus se relâchent d'eux-mêmes ; 12
495 Et déjà dans leur cœur les Scythes mutinés 12
         Vont sortir de la chaîne où vous nous destinez. 12
         Essayez, en prenant notre amitié pour gage, 12
         Ce que peut une foi qu'aucun serment n'engage : 12
         Laissez un peuple au moins qui puisse quelquefois 12
500 Applaudir sans contrainte au bruit de vos exploits. 12
         Je reçois à ce prix l'amitié d'Alexandre ; 12
         Et je l'attends déjà comme un roi doit attendre 12
         Un héros dont la gloire accompagne les pas, 12
         Qui peut tout sur mon cœur, et rien sur mes États. 12
Porus
505 Je croyois, quand l'Hydaspe, assemblant ses provinces, 12
         Au secours de ses bords fit voler tous ses princes, 12
         Qu'il n'avoit avec moi, dans des desseins si grands, 12
         Engagé que des rois ennemis des tyrans. 12
         Mais puisqu'un roi, flattant la main qui nous menace, 12
510 Parmi ses alliés brigue une indigne place, 12
         C'est à moi de répondre aux vœux de mon pays, 12
         Et de parler pour ceux que Taxile a trahis. 12
         Que vient chercher ici le roi qui vous envoie ? 12
         Quel est ce grand secours que son bras nous octroie ? 12
515 De quel front ose-t-il prendre sous son appui 12
         Des peuples qui n'ont point d'autre ennemi que lui ? 12
         Avant que sa fureur ravageât tout le monde, 12
         L'Inde se reposoit dans une paix profonde ; 12
         Et si quelques voisins en troubloient les douceurs, 12
520 Il portoit dans son sein d'assez bons défenseurs. 12
         Pourquoi nous attaquer ? Par quelle barbarie 12
         A-t-on de votre maître excité la furie ? 12
         Vit-on jamais chez lui nos peuples en courroux 12
         Désoler un pays inconnu parmi nous ? 12
525 Faut-il que tant d'États, de déserts, de rivières 12
         Soient entre nous et lui d'impuissantes barrières ? 12
         Et ne sauroit-on vivre au bout de l'univers 12
         Sans connoître son nom et le poids de ses fers ? 12
         Quelle étrange valeur, qui ne cherchant qu'à nuire, 12
530 Embrase tout, sitôt qu'elle commence à luire ; 12
         Qui n'a que son orgueil pour règle et pour raison ; 12
         Qui veut que l'univers ne soit qu'une prison, 12
         Et que maître absolu de tous tant que nous sommes, 12
         Ses esclaves en nombre égalent tous les hommes ! 12
535 Plus d'États, plus de rois. Ses sacriléges mains 12
         Dessous un même joug rangent tous les humains. 12
         Dans son avide orgueil je sais qu'il nous dévore ; 12
         De tant de souverains nous seuls régnons encore. 12
         Mais que dis-je, nous seuls ? Il ne reste que moi 12
540 Où l'on découvre encor les vestiges d'un roi. 12
         Mais c'est pour mon courage une illustre matière. 12
         Je vois d'un œil content trembler la terre entière, 12
         Afin que par moi seul les mortels secourus, 12
         S'ils sont libres, le soient de la main de Porus, 12
545 Et qu'on dise partout, dans une paix profonde : 12
         « Alexandre vainqueur eût dompté tout le monde ; 12
         « Mais un roi l'attendoit au bout de l'univers, 12
         « Par qui le monde entier a vu briser ses fers. » 12
Éphestion
         Votre projet du moins nous marque un grand courage. 12
550 Mais, Seigneur, c'est bien tard s'opposer à l'orage. 12
         Si le monde penchant n'a plus que cet appui, 12
         Je le plains, et vous plains vous-même autant que lui. 12
         Je ne vous retiens point : marchez contre mon maître. 12
         Je voudrois seulement qu'on vous l'eût fait connaître, 12
555 Et que la renommée eût voulu, par pitié, 12
         De ses exploits au moins vous conter la moitié ; 12
         Vous verriez…
Porus
         Que verrois-je ? et que pourrois-je apprendre
         Qui m'abaisse si fort au-dessous d'Alexandre ? 12
         Seroit-ce sans efforts les Persans subjugués, 12
560 Et vos bras tant de fois de meurtres fatigués ? 12
         Quelle gloire en effet d'accabler la foiblesse 12
         D'un roi déjà vaincu par sa propre mollesse, 12
         D'un peuple sans vigueur et presque inanimé, 12
         Qui gémissoit sous l'or dont il étoit armé, 12
565 Et qui tombant en foule, au lieu de se défendre, 12
         N'opposoit que des morts au grand cœur d'Alexandre ? 12
         Les autres, éblouis de ses moindres exploits, 12
         Sont venus à genoux lui demander des lois ; 12
         Et leur crainte écoutant je ne sais quels oracles, 12
570 Ils n'ont pas cru qu'un Dieu pût trouver des obstacles. 12
         Mais nous, qui d'un autre œil jugeons des conquérants, 12
         Nous savons que les Dieux ne sont pas des tyrans ; 12
         Et de quelque façon qu'un esclave le nomme, 12
         Le fils de Jupiter passe ici pour un homme. 12
575 Nous n'allons point de fleurs parfumer son chemin ; 12
         Il nous trouve partout les armes à la main ; 12
         Il voit à chaque pas arrêter ses conquêtes ; 12
         Un seul rocher ici lui coûte plus de têtes, 12
         Plus de soins, plus d'assauts et presque plus de temps 12
580 Que n'en coûte à son bras l'empire des Persans. 12
         Ennemis du repos qui perdit ces infâmes, 12
         L'or qui naît sous nos pas ne corrompt point nos âmes. 12
         La gloire est le seul bien qui nous puisse tenter, 12
         Et le seul que mon cœur cherche à lui disputer ; 12
         C'est elle…
Éphestion en se levant.
585 Et c'est aussi ce que cherche Alexandre.
         À de moindres objets son cœur ne peut descendre. 12
         C'est ce qui l'arrachant du sein de ses États, 12
         Au trône de Cyrus lui fit porter ses pas, 12
         Et du plus ferme empire ébranlant les colonnes, 12
590 Attaquer, conquérir, et donner les couronnes ; 12
         Et puisque votre orgueil ose lui disputer 12
         La gloire du pardon qu'il vous fait présenter, 12
         Vos yeux, dès aujourd'hui témoins de sa victoire, 12
         Verront de quelle ardeur il combat pour la gloire. 12
595 Bientôt le fer en main vous le verrez marcher. 12
Porus
         Allez donc : je l'attends, ou je le vais chercher. 12
Scène III
Porus, Taxile.
Taxile
         Quoi ? vous voulez, au gré de votre impatience… 12
Porus
         Non, je ne prétends point troubler votre alliance : 12
         Éphestion, aigri seulement contre moi, 12
600 De vos soumissions rendra compte à son roi. 12
         Les troupes d'Axiane, à me suivre engagées, 12
         Attendent le combat, sous mes drapeaux rangées ; 12
         De son trône et du mien je soutiendrai l'éclat, 12
         Et vous serez, Seigneur, le juge du combat : 12
605 À moins que votre cœur, animé d'un beau zèle, 12
         De vos nouveaux amis n'embrasse la querelle. 12
Scène IV
Axiane, Porus, Taxile.
Axiane à Taxile
         Ah ! que dit-on de vous, Seigneur ? Nos ennemis 12
         Se vantent que Taxile est à moitié soumis ; 12
         Qu'il ne marchera point contre un roi qu'il respecte. 12
Taxile
610 La foi d'un ennemi doit être un peu suspecte, 12
         Madame ; avec le temps il me connoîtront mieux. 12
Axiane
         Démentez donc, Seigneur, ce bruit injurieux : 12
         De ceux qui l'ont semé confondez l'insolence ; 12
         Allez, comme Porus, les forcer au silence, 12
615 Et leur faire sentir, par un juste courroux, 12
         Qu'ils n'ont point d'ennemi plus funeste que vous. 12
Taxile
         Madame, je m'en vais disposer mon armée. 12
         Écoutez moins ce bruit qui vous tient alarmée. 12
         Porus fait son devoir, et je ferai le mien. 12
Scène V
Axiane, Porus.
Axiane
620 Cette sombre froideur ne m'en dit pourtant rien, 12
         Lâche ; et ce n'est point là, pour me le faire croire, 12
         La démarche d'un roi qui court à la victoire. 12
         Il n'en faut plus douter, et nous sommes trahis : 12
         Il immole à sa sœur sa gloire et son pays ; 12
625 Et sa haine, Seigneur, qui cherche à vous abattre, 12
         Attend pour éclater que vous alliez combattre. 12
Porus
         Madame, en le perdant, je perds un foible appui ; 12
         Je le connoissois trop pour m'assurer sur lui. 12
         Mes yeux sans se troubler ont vu son inconstance ; 12
630 Je craignois beaucoup plus sa molle résistance. 12
         Un traître, en nous quittant pour complaire à sa sœur, 12
         Nous affoiblit bien moins qu'un lâche défenseur. 12
Axiane
         Et cependant, Seigneur, qu'allez-vous entreprendre ? 12
         Vous marchez sans compter les forces d'Alexandre ; 12
635 Et courant presque seul au-devant de leurs coups, 12
         Contre tant d'ennemis vous n'opposez que vous. 12
Porus
         Hé quoi ? voudriez-vous qu'à l'exemple d'un traître 12
         Ma frayeur conspirât à vous donner un maître ? 12
         Que Porus, dans un camp se laissant arrêter, 12
640 Refusât le combat qu'il vient de présenter ? 12
         Non, non, je n'en crois rien. Je connois mieux, Madame, 12
         Le beau feu que la gloire allume dans votre âme. 12
         C'est vous, je m'en souviens, dont les puissants appas 12
         Excitoient tous nos rois, les traînoient aux combats, 12
645 Et de qui la fierté, refusant de se rendre, 12
         Ne vouloit pour amant qu'un vainqueur d'Alexandre. 12
         Il faut vaincre, et j'y cours, bien moins pour éviter 12
         Le titre de captif que pour le mériter. 12
         Oui, Madame, je vais, dans l'ardeur qui m'entraîne, 12
650 Victorieux ou mort, mériter votre chaîne ; 12
         Et puisque mes soupirs s'expliquoient vainement 12
         À ce cœur que la gloire occupe seulement, 12
         Je m'en vais, par l'éclat qu'une victoire donne, 12
         Attacher de si près la gloire à ma personne, 12
655 Que je pourrai peut-être amener votre cœur 12
         De l'amour de la gloire à l'amour du vainqueur. 12
Axiane
         Hé bien ! Seigneur, allez. Taxile aura peut-être 12
         Des sujets dans son camp plus braves que leur maître ; 12
         Je vais les exciter par un dernier effort. 12
660 Après, dans votre camp j'attendrai votre sort. 12
         Ne vous informez point de l'état de mon âme : 12
         Triomphez et vivez.
Porus
         Qu'attendez-vous, Madame ?
         Pourquoi, dès ce moment, ne puis-je pas savoir 12
         Si mes tristes soupirs ont pu vous émouvoir ? 12
665 Voulez-vous, car le sort, adorable Axiane, 12
         À ne vous plus revoir peut-être me condamne, 12
         Voulez-vous qu'en mourant un prince infortuné 12
         Ignore à quelle gloire il étoit destiné ? 12
         Parlez.
Axiane
         Que vous dirai-je ?
Porus
         Ah ! divine Princesse,
670 Si vous sentiez pour moi quelque heureuse foiblesse, 12
         Ce cœur, qui me promet tant d'estime en ce jour, 12
         Me pourroit bien encor promettre un peu d'amour. 12
         Contre tant de soupirs peut-il bien se défendre ? 12
         Peut-il…
Axiane
         Allez, Seigneur, marchez contre Alexandre.
675 La victoire est à vous, si ce fameux vainqueur 12
         Ne se défend pas mieux contre vous que mon cœur. 12
Acte III
Scène première
Axiane, Cléophile.
Axiane
         Quoi ? Madame, en ces lieux on me tient enfermée ? 12
         Je ne puis au combat voir marcher mon armée ? 12
         Et commençant par moi sa noire trahison, 12
680 Taxile de son camp me fait une prison ? 12
         C'est donc là cette ardeur qu'il me faisoit paraître ? 12
         Cet humble adorateur se déclare mon maître ! 12
         Et déjà son amour, lassé de ma rigueur, 12
         Captive ma personne au défaut de mon cœur ! 12
Cléophile
685 Expliquez mieux les soins et les justes alarmes 12
         D'un roi qui pour vainqueur ne connoît que vos charmes ; 12
         Et regardez, Madame, avec plus de bonté 12
         L'ardeur qui l'intéresse à votre sûreté. 12
         Tandis qu'autour de nous deux puissantes armées, 12
690 D'une égale chaleur au combat animées, 12
         De leur fureur partout font voler les éclats, 12
         De quel autre côté conduiriez-vous vos pas ? 12
         Où pourriez-vous ailleurs éviter la tempête ? 12
         Un plein calme en ces lieux assure votre tête : 12
         Tout est tranquille…
Axiane
695 Et c'est cette tranquillité
         Dont je ne puis souffrir l'indigne sûreté. 12
         Quoi ? lorsque mes sujets, mourant dans une plaine, 12
         Sur les pas de Porus combattent pour leur reine, 12
         Qu'au prix de tout leur sang ils signalent leur foi, 12
700 Que le cri des mourants vient presque jusqu'à moi, 12
         On me parle de paix ? et le camp de Taxile 12
         Garde dans ce désordre une assiette tranquille ? 12
         On flatte ma douleur d'un calme injurieux ! 12
         Sur des objets de joie on arrête mes yeux ! 12
Cléophile
705 Madame, voulez-vous que l'amour de mon frère 12
         Abandonne aux périls une tête si chère ? 12
         Il sait trop les hasards…
Axiane
         Et pour m'en détourner
         Ce généreux amant me fait emprisonner ! 12
         Et tandis que pour moi son rival se hasarde, 12
710 Sa paisible valeur me sert ici de garde ! 12
Cléophile
         Que Porus est heureux ! Le moindre éloignement 12
         À votre impatience est un cruel tourment ; 12
         Et si l'on vous croyoit, le soin qui vous travaille 12
         Vous le feroit chercher jusqu'au champ de bataille. 12
Axiane
715 Je ferois plus, Madame : un mouvement si beau 12
         Me le feroit chercher jusque dans le tombeau, 12
         Perdre tous mes États, et voir d'un œil tranquille 12
         Alexandre en payer le cœur de Cléofile. 12
Cléophile
         Si vous cherchez Porus, pourquoi m'abandonner ? 12
720 Alexandre en ces lieux pourra le ramener. 12
         Permettez que veillant au soin de votre tête, 12
         À cet heureux amant l'on garde sa conquête. 12
Axiane
         Vous triomphez, Madame ; et déjà votre cœur 12
         Vole vers Alexandre, et le nomme vainqueur ; 12
725 Mais sur la seule foi d'un amour qui vous flatte, 12
         Peut-être avant le temps ce grand orgueil éclate : 12
         Vous poussez un peu loin vos vœux précipités, 12
         Et vous croyez trop tôt ce que vous souhaitez. 12
         Oui, oui…
Cléophile
         Mon frère vient ; et nous allons apprendre
730 Qui de nous deux, Madame, aura pu se méprendre. 12
Axiane
         Ah ! je n'en doute plus ; et ce front satisfait 12
         Dit assez à mes yeux que Porus est défait. 12
Scène II
Taxile, Axiane, Cléophile.
Taxile
         Madame, si Porus, avec moins de colère, 12
         Eût suivi les conseils d'une amitié sincère, 12
735 Il m'auroit en effet épargné la douleur 12
         De vous venir moi-même annoncer son malheur. 12
Axiane
         Quoi ? Porus…
Taxile
         C'en est fait ; et sa valeur trompée
         Des maux que j'ai prévus se voit enveloppée. 12
         Ce n'est pas (car mon cœur, respectant sa vertu, 12
740 N'accable point encore un rival abattu), 12
         Ce n'est point que son bras, disputant la victoire, 12
         N'en ait aux ennemis ensanglanté la gloire ; 12
         Qu'elle-même, attachée à ses faits éclatants, 12
         Entre Alexandre et lui n'ait douté quelque temps ; 12
745 Mais enfin contre moi sa vaillance irritée 12
         Avec trop de chaleur s'étoit précipitée. 12
         J'ai vu ses bataillons rompus et renversés, 12
         Vos soldats en désordre, et les siens dispersés ; 12
         Et lui-même à la fin entraîné dans leur fuite, 12
750 Malgré lui du vainqueur éviter la poursuite ; 12
         Et de son vain courroux trop tard désabusé, 12
         Souhaiter le secours qu'il avoit refusé. 12
Axiane
         Qu'il avoit refusé ! Quoi donc ? pour ta patrie 12
         Ton indigne courage attend que l'on te prie ? 12
755 Il faut donc, malgré toi, te traîner aux combats, 12
         Et te forcer toi-même à sauver tes États ? 12
         L'exemple de Porus, puisqu'il faut qu'on t'y porte, 12
         Dis-moi, n'étoit-ce pas une voix assez forte ? 12
         Ce héros en péril, ta maîtresse en danger, 12
760 Tout l'État périssant n'a pu t'encourager ! 12
         Va, tu sers bien le maître à qui ta sœur te donne. 12
         Achève, et fais de moi ce que sa haine ordonne. 12
         Garde à tous les vaincus un traitement égal, 12
         Enchaîne ta maîtresse en livrant ton rival. 12
765 Aussi bien c'en est fait : sa disgrâce et ton crime 12
         Ont placé dans mon cœur ce héros magnanime. 12
         Je l'adore, et je veux avant la fin du jour 12
         Déclarer à la fois ma haine et mon amour, 12
         Lui vouer à tes yeux une amitié fidèle, 12
770 Et te jurer aux siens une haine immortelle. 12
         Adieu : tu me connois. Aime-moi, si tu veux. 12
Taxile
         Ah ! n'espérez de moi que de sincères vœux, 12
         Madame ; n'attendez ni menaces ni chaînes : 12
         Alexandre sait mieux ce qu'on doit à des reines. 12
775 Souffrez que sa douceur vous oblige à garder 12
         Un trône que Porus devoit moins hasarder ; 12
         Et moi-même en aveugle on me verroit combattre 12
         La sacrilége main qui le voudroit abattre. 12
Axiane
         Quoi ? par l'un de vous deux mon sceptre raffermi 12
780 Deviendroit dans mes mains le don d'un ennemi ? 12
         Et sur mon propre trône on me verroit placée 12
         Par le même tyran qui m'en auroit chassée ? 12
Taxile
         Des reines et des rois vaincus par sa valeur 12
         Ont laissé par ses soins adoucir leur malheur. 12
785 Voyez de Darius et la femme et la mère : 12
         L'une le traite en fils, l'autre le traite en frère. 12
Axiane
         Non, non, je ne sais point vendre mon amitié, 12
         Caresser un tyran, et régner par pitié. 12
         Penses-tu que j'imite une foible Persane ? 12
790 Qu'à la cour d'Alexandre on retienne Axiane ? 12
         Et qu'avec mon vainqueur courant tout l'univers, 12
         J'aille vanter partout la douceur de ses fers ? 12
         S'il donne les États, qu'il te donne les nôtres ; 12
         Qu'il te pare, s'il veut, des dépouilles des autres. 12
795 Règne : Porus ni moi n'en serons point jaloux, 12
         Et tu seras encor plus esclave que nous. 12
         J'espère qu'Alexandre, amoureux de sa gloire, 12
         Et fâché que ton crime ait souillé sa victoire, 12
         S'en lavera bientôt par ton propre trépas. 12
800 Des traîtres comme toi font souvent des ingrats ; 12
         Et de quelques faveurs que sa main t'éblouisse, 12
         Du perfide Bessus regarde le supplice. 12
         Adieu.
Scène III
Taxile, Cléophile.
Cléophile
         Cédez, mon frère, à ce bouillant transport :
         Alexandre et le temps vous rendront le plus fort ; 12
805 Et cet âpre courroux, quoi qu'elle en puisse dire, 12
         Ne s'obstinera point au refus d'un empire. 12
         Maître de ses destins, vous l'êtes de son cœur. 12
         Mais, dites-moi, vos yeux ont-ils vu le vainqueur ? 12
         Quel traitement, mon frère, en devons-nous attendre ? 12
         Qu'a-t-il dit ?
Taxile
810 Oui, ma sœur, j'ai vu votre Alexandre.
         D'abord ce jeune éclat qu'on remarque en ses traits 12
         M'a semblé démentir le nombre de ses faits. 12
         Mon cœur, plein de son nom, n'osoit, je le confesse, 12
         Accorder tant de gloire avec tant de jeunesse ; 12
815 Mais de ce même front l'héroïque fierté, 12
         Le feu de ses regards, sa haute majesté, 12
         Font connoître Alexandre. Et certes son visage 12
         Porte de sa grandeur l'infaillible présage ; 12
         Et sa présence auguste appuyant ses projets, 12
820 Ses yeux comme son bras font partout des sujets. 12
         Il sortoit du combat. Ébloui de sa gloire, 12
         Je croyois dans ses yeux voir briller la victoire. 12
         Toutefois à ma vue oubliant sa fierté, 12
         Il a fait à son tour éclater sa bonté. 12
825 Ses transports ne m'ont point déguisé sa tendresse : 12
         « Retournez, m'a-t-il dit, auprès de la princesse ; 12
         « Disposez ses beaux yeux à revoir un vainqueur 12
         « Qui va mettre à ses pieds sa victoire et son cœur. » 12
         Il marche sur mes pas. Je n'ai rien à vous dire, 12
830 Ma sœur : de votre sort je vous laisse l'empire ; 12
         Je vous confie encor la conduite du mien. 12
Cléophile
         Vous aurez tout pouvoir, ou je ne pourrai rien. 12
         Tout va vous obéir, si le vainqueur m'écoute. 12
Taxile
         Je vais donc… Mais on vient. C'est lui-même sans doute. 12
Scène IV
Alexandre, Taxile, Cléophile, Éphestion, Suite d'Alexandre.
Alexandre
835 Allez, Éphestion. Que l'on cherche Porus ; 12
         Qu'on épargne sa vie, et le sang des vaincus. 12
Scène V
Alexandre, Taxile, Cléophile.
Alexandre à Taxile
         Seigneur, est-il donc vrai qu'une reine aveuglée 12
         Vous préfère d'un roi la valeur déréglée ? 12
         Mais ne le craignez point : son empire est à vous ; 12
840 D'une ingrate à ce prix fléchissez le courroux. 12
         Maître de deux États, arbitre des siens mêmes, 12
         Allez avec vos vœux offrir trois diadèmes. 12
Taxile
         Ah ! c'en est trop, Seigneur : prodiguez un peu moins… 12
Alexandre
         Vous pourrez à loisir reconnoître mes soins. 12
845 Ne tardez point : allez où l'amour vous appelle ; 12
         Et couronnez vos feux d'une palme si belle. 12
Scène VI
Alexandre, Cléophile.
Alexandre
         Madame, à son amour je promets mon appui : 12
         Ne puis-je rien pour moi quand je puis tout pour lui ? 12
         Si prodigue envers lui des fruits de la victoire, 12
850 N'en aurai-je pour moi qu'une stérile gloire ? 12
         Les sceptres devant vous ou rendus ou donnés, 12
         De mes propres lauriers mes amis couronnés, 12
         Les biens que j'ai conquis répandus sur leurs têtes, 12
         Font voir que je soupire après d'autres conquêtes. 12
855 Je vous avois promis que l'effort de mon bras 12
         M'approcheroit bientôt de vos divins appas ; 12
         Mais dans ce même temps souvenez-vous, Madame, 12
         Que vous me promettiez quelque place en votre âme. 12
         Je suis venu : l'amour a combattu pour moi ; 12
860 La Victoire elle-même a dégagé ma foi ; 12
         Tout cède autour de vous : c'est à vous de vous rendre ; 12
         Votre cœur l'a promis : voudra-t-il s'en défendre ? 12
         Et lui seul pourroit-il échapper aujourd'hui 12
         À l'ardeur d'un vainqueur qui ne cherche que lui ? 12
Cléophile
865 Non, je ne prétends pas que ce cœur inflexible 12
         Garde seul contre vous le titre d'invincible ; 12
         Je rends ce que je dois à l'éclat des vertus 12
         Qui tiennent sous vos pieds cent peuples abattus. 12
         Les Indiens domptés sont vos moindres ouvrages : 12
870 Vous inspirez la crainte aux plus fermes courages ; 12
         Et quand vous le voudrez, vos bontés à leur tour 12
         Dans les cœurs les plus durs inspireront l'amour. 12
         Mais, Seigneur, cet éclat, ces victoires, ces charmes 12
         Me troublent bien souvent par de justes alarmes. 12
875 Je crains que satisfait d'avoir conquis un cœur, 12
         Vous ne l'abandonniez à sa triste langueur ; 12
         Qu'insensible à l'ardeur que vous aurez causée, 12
         Votre âme ne dédaigne une conquête aisée. 12
         On attend peu d'amour d'un héros tel que vous : 12
880 La gloire fit toujours vos transports les plus doux ; 12
         Et peut-être, au moment que ce grand cœur soupire, 12
         La gloire de me vaincre est tout ce qu'il desire. 12
Alexandre
         Que vous connoissez mal les violents desirs 12
         D'un amour qui vers vous porte tous mes soupirs ! 12
885 J'avoûrai qu'autrefois, au milieu d'une armée, 12
         Mon cœur ne soupiroit que pour la renommée ; 12
         Les peuples et les rois, devenus mes sujets, 12
         Étoient seuls à mes vœux d'assez dignes objets. 12
         Les beautés de la Perse à mes yeux présentées, 12
890 Aussi bien que ses rois ont paru surmontées. 12
         Mon cœur, d'un fier mépris armé contre leurs traits, 12
         N'a pas du moindre hommage honoré leurs attraits ; 12
         Amoureux de la gloire, et partout invincible, 12
         Il mettoit son bonheur à paroître insensible. 12
895 Mais, hélas ! que vos yeux, ces aimables tyrans, 12
         Ont produit sur mon cœur des effets différents ! 12
         Ce grand nom de vainqueur n'est plus ce qu'il souhaite ; 12
         Il vient avec plaisir avouer sa défaite : 12
         Heureux si votre cœur se laissant émouvoir, 12
900 Vos beaux yeux à leur tour avouoient leur pouvoir ! 12
         Voulez-vous donc toujours douter de leur victoire ? 12
         Toujours de mes exploits me reprocher la gloire, 12
         Comme si les beaux nœuds où vous me tenez pris 12
         Ne devoient arrêter que de foibles esprits ? 12
905 Par des faits tout nouveaux je m'en vais vous apprendre 12
         Tout ce que peut l'amour sur le cœur d'Alexandre. 12
         Maintenant que mon bras, engagé sous vos lois, 12
         Doit soutenir mon nom et le vôtre à la fois, 12
         J'irai rendre fameux par l'éclat de la guerre 12
910 Des peuples inconnus au reste de la terre, 12
         Et vous faire dresser des autels en des lieux 12
         Où leurs sauvages mains en refusent aux Dieux. 12
Cléophile
         Oui, vous y traînerez la victoire captive ; 12
         Mais je doute, Seigneur, que l'amour vous y suive. 12
915 Tant d'États, tant de mers qui vont nous désunir 12
         M'effaceront bientôt de votre souvenir. 12
         Quand l'Océan troublé vous verra sur son onde 12
         Achever quelque jour la conquête du monde ; 12
         Quand vous verrez les rois tomber à vos genoux, 12
920 Et la terre en tremblant se taire devant vous, 12
         Songerez-vous, Seigneur, qu'une jeune princesse, 12
         Au fond de ses États vous regrette sans cesse, 12
         Et rappelle en son cœur les moments bienheureux 12
         Où ce grand conquérant l'assuroit de ses feux ? 12
Alexandre
925 Hé quoi ? vous croyez donc qu'à moi-même barbare 12
         J'abandonne en ces lieux une beauté si rare ? 12
         Mais vous-même plutôt voulez-vous renoncer 12
         Au trône de l'Asie où je vous veux placer ? 12
Cléophile
         Seigneur, vous le savez, je dépends de mon frère. 12
Alexandre
930 Ah ! s'il disposoit seul du bonheur que j'espère, 12
         Tout l'empire de l'Inde, asservi sous ses lois, 12
         Bientôt en ma faveur iroit briguer son choix. 12
Cléophile
         Mon amitié pour lui n'est point intéressée. 12
         Apaisez seulement une reine offensée ; 12
935 Et ne permettez pas qu'un rival aujourd'hui, 12
         Pour vous avoir bravé, soit plus heureux que lui. 12
Alexandre
         Porus étoit sans doute un rival magnanime : 12
         Jamais tant de valeur n'attira mon estime. 12
         Dans l'ardeur du combat je l'ai vu, je l'ai joint ; 12
940 Et je puis dire encor qu'il ne m'évitoit point : 12
         Nous nous cherchions l'un l'autre. Une fierté si belle 12
         Alloit entre nous deux finir notre querelle, 12
         Lorsqu'un gros de soldats, se jetant entre nous, 12
         Nous a fait dans la foule ensevelir nos coups. 12
Scène VII
Alexandre, Cléophile, Éphestion.
Alexandre
945 Hé bien ! ramène-t-on ce prince téméraire ? 12
Éphestion
         On le cherche partout ; mais quoi qu'on puisse faire, 12
         Seigneur, jusques ici sa fuite ou son trépas 12
         Dérobe ce captif au soin de vos soldats. 12
         Mais un reste des siens entourés dans leur fuite, 12
950 Et du soldat vainqueur arrêtant la poursuite, 12
         À nous vendre leur mort semblent se préparer. 12
Alexandre
         Désarmez les vaincus sans les désespérer. 12
         Madame, allons fléchir une fière princesse, 12
         Afin qu'à mon amour Taxile s'intéresse ; 12
955 Et puisque mon repos doit dépendre du sien, 12
         Achevons son bonheur pour établir le mien. 12
Acte IV
Scène première
Axiane.
Axiane seule
         N'entendrons-nous jamais que des cris de victoire 12
         Qui de mes ennemis me reprochent la gloire ? 12
         Et ne pourrai-je au moins, en de si grands malheurs, 12
960 M'entretenir moi seule avecque mes douleurs ? 12
         D'un odieux amant sans cesse poursuivie, 12
         On prétend malgré moi m'attacher à la vie : 12
         On m'observe, on me suit. Mais, Porus, ne crois pas 12
         Qu'on me puisse empêcher de courir sur tes pas. 12
965 Sans doute à nos malheurs ton cœur n'a pu survivre. 12
         En vain tant de soldats s'arment pour te poursuivre : 12
         On te découvriroit au bruit de tes efforts ; 12
         Et s'il te faut chercher, ce n'est qu'entre les morts. 12
         Hélas ! en me quittant, ton ardeur redoublée 12
970 Sembloit prévoir les maux dont je suis accablée, 12
         Lorsque tes yeux, aux miens découvrant ta langueur, 12
         Me demandoient quel rang tu tenois dans mon cœur ; 12
         Que sans t'inquiéter du succès de tes armes, 12
         Le soin de ton amour te causoit tant d'alarmes. 12
975 Et pourquoi te cachois-je avec tant de détours 12
         Un secret si fatal au repos de tes jours ? 12
         Combien de fois, tes yeux forçant ma résistance, 12
         Mon cœur s'est-il vu prêt de rompre le silence ! 12
         Combien de fois, sensible à tes ardents desirs, 12
980 M'est-il en ta présence échappé des soupirs ! 12
         Mais je voulois encor douter de ta victoire ; 12
         J'expliquois mes soupirs en faveur de la gloire : 12
         Je croyois n'aimer qu'elle. Ah ! pardonne, grand Roi, 12
         Je sens bien aujourd'hui que je n'aimois que toi. 12
985 J'avoûrai que la gloire eut sur moi quelque empire ; 12
         Je te l'ai dit cent fois ; mais je devois te dire 12
         Que toi seul en effet m'engageas sous ses lois. 12
         J'appris à la connoître en voyant tes exploits ; 12
         Et de quelque beau feu qu'elle m'eût enflammée, 12
990 En un autre que toi je l'aurois moins aimée. 12
         Mais que sert de pousser des soupirs superflus, 12
         Qui se perdent en l'air, et que tu n'entends plus ? 12
         Il est temps que mon âme, au tombeau descendue, 12
         Te jure une amitié si longtemps attendue ; 12
995 Il est temps que mon cœur, pour gage de sa foi, 12
         Montre qu'il n'a pu vivre un moment après toi. 12
         Aussi bien penses-tu que je voulusse vivre 12
         Sous les lois d'un vainqueur à qui ta mort nous livre ? 12
         Je sais qu'il se dispose à me venir parler, 12
1000 Qu'en me rendant mon sceptre il veut me consoler. 12
         Il croit peut-être, il croit que ma haine étouffée 12
         À sa fausse douceur servira de trophée. 12
         Qu'il vienne : il me verra, toujours digne de toi, 12
         Mourir en reine, ainsi que tu mourus en roi. 12
Scène II
Alexandre, Axiane.
Axiane
1005 Hé bien, Seigneur, hé bien ! trouvez-vous quelques charmes 12
         À voir couler des pleurs que font verser vos armes ? 12
         Ou si vous m'enviez, en l'état où je suis, 12
         La triste liberté de pleurer mes ennuis ? 12
Alexandre
         Votre douleur est libre autant que légitime. 12
1010 Vous regrettez, Madame, un prince magnanime. 12
         Je fus son ennemi ; mais je ne l'étois pas 12
         Jusqu'à blâmer les pleurs qu'on donne à son trépas. 12
         Avant que sur ses bords l'Inde me vît paroître, 12
         L'éclat de sa vertu me l'avoit fait connoître ; 12
1015 Entre les plus grands rois il se fit remarquer. 12
         Je savois…
Axiane
         Pourquoi donc le venir attaquer ?
         Par quelle loi faut-il qu'aux deux bouts de la terre 12
         Vous cherchiez la vertu pour lui faire la guerre ? 12
         Le mérite à vos yeux ne peut-il éclater 12
1020 Sans pousser votre orgueil à le persécuter ? 12
Alexandre
         Oui, j'ai cherché Porus ; mais quoi qu'on puisse dire, 12
         Je ne le cherchois pas afin de le détruire. 12
         J'avoûrai que brûlant de signaler mon bras, 12
         Je me laissai conduire au bruit de ses combats, 12
1025 Et qu'au seul nom d'un roi jusqu'alors invincible, 12
         À de nouveaux exploits mon cœur devint sensible. 12
         Tandis que je croyois, par mes combats divers, 12
         Attacher sur moi seul les yeux de l'univers, 12
         J'ai vu de ce guerrier la valeur répandue 12
1030 Tenir la Renommée entre nous suspendue ; 12
         Et voyant de son bras voler partout l'effroi, 12
         L'Inde sembla m'ouvrir un champ digne de moi. 12
         Lassé de voir des rois vaincus sans résistance, 12
         J'appris avec plaisir le bruit de sa vaillance. 12
1035 Un ennemi si noble a su m'encourager ; 12
         Je suis venu chercher la gloire et le danger. 12
         Son courage, Madame, a passé mon attente. 12
         La victoire, à me suivre autrefois si constante, 12
         M'a presque abandonné pour suivre vos guerriers. 12
1040 Porus m'a disputé jusqu'aux moindres lauriers. 12
         Et j'ose dire encor qu'en perdant la victoire, 12
         Mon ennemi lui-même a vu croître sa gloire, 12
         Qu'une chute si belle élève sa vertu, 12
         Et qu'il ne voudroit pas n'avoir point combattu. 12
Axiane
1045 Hélas ! il falloit bien qu'une si noble envie 12
         Lui fît abandonner tout le soin de sa vie, 12
         Puisque de toutes parts trahi, persécuté, 12
         Contre tant d'ennemis il s'est précipité. 12
         Mais vous, s'il étoit vrai que son ardeur guerrière 12
1050 Eût ouvert à la vôtre une illustre carrière, 12
         Que n'avez-vous, Seigneur, dignement combattu ? 12
         Falloit-il par la ruse attaquer sa vertu, 12
         Et loin de remporter une gloire parfaite, 12
         D'un autre que de vous attendre sa défaite ? 12
1055 Triomphez ; mais sachez que Taxile en son cœur 12
         Vous dispute déjà ce beau nom de vainqueur, 12
         Que le traître se flatte, avec quelque justice, 12
         Que vous n'avez vaincu que par son artifice ; 12
         Et c'est à ma douleur un spectacle assez doux 12
1060 De le voir partager cette gloire avec vous. 12
Alexandre
         En vain votre douleur s'arme contre ma gloire : 12
         Jamais on ne m'a vu dérober la victoire, 12
         Et par ces lâches soins, qu'on ne peut m'imputer, 12
         Tromper mes ennemis, au lieu de les dompter. 12
1065 Quoique partout, ce semble, accablé sous le nombre, 12
         Je n'ai pu me résoudre à me cacher dans l'ombre : 12
         Ils n'ont de leur défaite accusé que mon bras, 12
         Et le jour a partout éclairé mes combats. 12
         Il est vrai que je plains le sort de vos provinces : 12
1070 J'ai voulu prévenir la perte de vos princes ; 12
         Mais s'ils avoient suivi mes conseils et mes vœux, 12
         Je les aurois sauvés ou combattus tous deux. 12
         Oui, croyez…
Axiane
         Je crois tout. Je vous crois invincible.
         Mais, Seigneur, suffit-il que tout vous soit possible ? 12
1075 Ne tient-il qu'à jeter tant de rois dans les fers, 12
         Qu'à faire impunément gémir tout l'univers ? 12
         Et que vous avoient fait tant de villes captives, 12
         Tant de morts dont l'Hydaspe a vu couvrir ses rives ? 12
         Qu'ai-je fait, pour venir accabler en ces lieux 12
1080 Un héros sur qui seul j'ai pu tourner les yeux ? 12
         A-t-il de votre Grèce inondé les frontières ? 12
         Avons-nous soulevé des nations entières, 12
         Et contre votre gloire excité leur courroux ? 12
         Hélas ! nous l'admirions sans en être jaloux. 12
1085 Contents de nos États, et charmés l'un de l'autre, 12
         Nous attendions un sort plus heureux que le vôtre. 12
         Porus bornoit ses vœux à conquérir un cœur 12
         Qui peut-être aujourd'hui l'eût nommé son vainqueur. 12
         Ah ! n'eussiez-vous versé qu'un sang si magnanime, 12
1090 Quand on ne vous pourroit reprocher que ce crime, 12
         Ne vous sentez-vous pas, Seigneur, bien malheureux 12
         D'être venu si loin rompre de si beaux nœuds ? 12
         Non, de quelque douceur que se flatte votre âme, 12
         Vous n'êtes qu'un tyran.
Alexandre
         Je le vois bien, Madame,
1095 Vous voulez que saisi d'un indigne courroux, 12
         En reproches honteux j'éclate contre vous. 12
         Peut-être espérez-vous que ma douceur lassée 12
         Donnera quelque atteinte à sa gloire passée ; 12
         Mais quand votre vertu ne m'auroit point charmé, 12
1100 Vous attaquez, Madame, un vainqueur désarmé. 12
         Mon âme, malgré vous à vous plaindre engagée, 12
         Respecte le malheur où vous êtes plongée. 12
         C'est ce trouble fatal qui vous ferme les yeux, 12
         Qui ne regarde en moi qu'un tyran odieux. 12
1105 Sans lui vous avoûriez que le sang et les larmes 12
         N'ont pas toujours souillé la gloire de mes armes : 12
         Vous verriez…
Axiane
         Ah ! Seigneur, puis-je ne les point voir,
         Ces vertus dont l'éclat aigrit mon désespoir ? 12
         N'ai-je pas vu partout la victoire modeste 12
1110 Perdre avec vous l'orgueil qui la rend si funeste ? 12
         Ne vois-je pas le Scythe et le Perse abattus 12
         Se plaire sous le joug et vanter vos vertus, 12
         Et disputer enfin, par une aveugle envie, 12
         À vos propres sujets le soin de votre vie ? 12
1115 Mais que sert à ce cœur que vous persécutez 12
         De voir partout ailleurs adorer vos bontés ? 12
         Pensez-vous que ma haine en soit moins violente, 12
         Pour voir baiser partout la main qui me tourmente ? 12
         Tant de rois par vos soins vengés ou secourus, 12
1120 Tant de peuples contents me rendent-ils Porus ? 12
         Non, Seigneur : je vous hais d'autant plus qu'on vous aime, 12
         D'autant plus qu'il me faut vous admirer moi-même, 12
         Que l'univers entier m'en impose la loi, 12
         Et que personne enfin ne vous hait avec moi. 12
Alexandre
1125 J'excuse les transports d'une amitié si tendre ; 12
         Mais, Madame, après tout, ils doivent me surprendre. 12
         Si la commune voix ne m'a point abusé, 12
         Porus d'aucun regard ne fut favorisé. 12
         Entre Taxile et lui votre cœur en balance 12
1130 Tant qu'ont duré ses jours a gardé le silence ; 12
         Et lorsqu'il ne peut plus vous entendre aujourd'hui, 12
         Vous commencez, Madame, à prononcer pour lui ? 12
         Pensez-vous que sensible à cette ardeur nouvelle, 12
         Sa cendre exige encor que vous brûliez pour elle ? 12
1135 Ne vous accablez point d'inutiles douleurs : 12
         Des soins plus importants vous appellent ailleurs. 12
         Vos larmes ont assez honoré sa mémoire. 12
         Régnez, et de ce rang soutenez mieux la gloire ; 12
         Et redonnant le calme à vos sens désolés, 12
1140 Rassurez vos États par sa chute ébranlés. 12
         Parmi tant de grands rois, choisissez-leur un maître. 12
         Plus ardent que jamais, Taxile…
Axiane
         Quoi ? le traître !
Alexandre
         Hé ! de grâce, prenez des sentiments plus doux : 12
         Aucune trahison ne le souille envers vous. 12
1145 Maître de ses États, il a pu se résoudre 12
         À se mettre avec eux à couvert de la foudre. 12
         Ni serment ni devoir ne l'avoient engagé 12
         À courir dans l'abîme où Porus s'est plongé. 12
         Enfin souvenez-vous qu'Alexandre lui-même 12
1150 S'intéresse au bonheur d'un prince qui vous aime. 12
         Songez que réunis par un si juste choix, 12
         L'Inde et l'Hydaspe entiers couleront sous vos lois ; 12
         Que pour vos intérêts tout me sera facile, 12
         Quand je les verrai joints avec ceux de Taxile. 12
1155 Il vient. Je ne veux point contraindre ses soupirs ; 12
         Je le laisse lui-même expliquer ses desirs. 12
         Ma présence à vos yeux n'est déjà que trop rude. 12
         L'entretien des amants cherche la solitude : 12
         Je ne vous trouble point.
Scène III
Axiane, Taxile.
Axiane
         Approche, puissant roi,
1160 Grand monarque de l'Inde, on parle ici de toi. 12
         On veut en ta faveur combattre ma colère ; 12
         On dit que tes desirs n'aspirent qu'à me plaire, 12
         Que mes rigueurs ne font qu'affermir ton amour. 12
         On fait plus, et l'on veut que je t'aime à mon tour. 12
1165 Mais sais-tu l'entreprise où s'engage ta flamme ? 12
         Sais-tu par quels secrets on peut toucher mon âme ? 12
         Es-tu prêt… ?
Taxile
         Ah ! Madame, éprouvez seulement
         Ce que peut sur mon cœur un espoir si charmant. 12
         Que faut-il faire ?
Axiane
         Il faut, s'il est vrai que l'on m'aime,
1170 Aimer la gloire autant que je l'aime moi-même, 12
         Ne m'expliquer ses vœux que par mille beaux faits, 12
         Et haïr Alexandre autant que je le hais ; 12
         Il faut marcher sans crainte au milieu des alarmes ; 12
         Il faut combattre, vaincre, ou périr sous les armes. 12
1175 Jette, jette les yeux sur Porus et sur toi, 12
         Et juge qui des deux étoit digne de moi. 12
         Oui, Taxile, mon cœur, douteux en apparence, 12
         D'un esclave et d'un roi faisoit la différence. 12
         Je l'aimai, je l'adore ; et puisqu'un sort jaloux 12
1180 Lui défend de jouir d'un spectacle si doux, 12
         C'est toi que je choisis pour témoin de sa gloire : 12
         Mes pleurs feront toujours revivre sa mémoire ; 12
         Toujours tu me verras, au fort de mon ennui, 12
         Mettre tout mon plaisir à te parler de lui. 12
Taxile
1185 Ainsi je brûle en vain pour une âme glacée ? 12
         L'image de Porus n'en peut être effacée. 12
         Quand j'irois, pour vous plaire, affronter le trépas, 12
         Je me perdrois, Madame, et ne vous plairois pas. 12
         Je ne puis donc…
Axiane
         Tu peux recouvrer mon estime :
1190 Dans le sang ennemi tu peux laver ton crime. 12
         L'occasion te rit : Porus dans le tombeau 12
         Rassemble ses soldats autour de son drapeau ; 12
         Son ombre seule encor semble arrêter leur fuite. 12
         Les tiens même, les tiens, honteux de ta conduite, 12
1195 Font lire sur leurs fronts justement courroucés 12
         Le repentir du crime où tu les as forcés. 12
         Va seconder l'ardeur du feu qui les dévore ; 12
         Venge nos libertés qui respirent encore ; 12
         De mon trône et du tien deviens le défenseur ; 12
1200 Cours, et donne à Porus un digne successeur. 12
         Tu ne me réponds rien. Je vois sur ton visage 12
         Qu'un si noble dessein étonne ton courage. 12
         Je te propose en vain l'exemple d'un héros : 12
         Tu veux servir. Va, sers, et me laisse en repos. 12
Taxile
1205 Madame, c'en est trop. Vous oubliez peut-être 12
         Que, si vous m'y forcez, je puis parler en maître, 12
         Que je puis me lasser de souffrir vos dédains, 12
         Que vous et vos États, tout est entre mes mains ; 12
         Qu'après tant de respects, qui vous rendent plus fière, 12
         Je pourrai…
Axiane
1210 Je t'entends. Je suis ta prisonnière :
         Tu veux peut-être encor captiver mes desirs, 12
         Que mon cœur en tremblant réponde à tes soupirs. 12
         Hé bien ! dépouille enfin cette douceur contrainte ; 12
         Appelle à ton secours la terreur et la crainte ; 12
1215 Parle en tyran tout prêt à me persécuter : 12
         Ma haine ne peut croître, et tu peux tout tenter. 12
         Surtout ne me fais point d'inutiles menaces. 12
         Ta sœur vient t'inspirer ce qu'il faut que tu fasses. 12
         Adieu. Si ses conseils et mes vœux en sont crus, 12
1220 Tu m'aideras bientôt à rejoindre Porus. 12
Taxile
         Ah ! plutôt…
Scène IV
Taxile, Cléophile.
Cléophile
         Ah ! quittez cette ingrate princesse,
         Dont la haine a juré de nous troubler sans cesse, 12
         Qui met tout son plaisir à vous désespérer. 12
         Oubliez…
Taxile
         Non, ma sœur, je la veux adorer.
1225 Je l'aime ; et quand les vœux que je pousse pour elle 12
         N'en obtiendroient jamais qu'une haine immortelle, 12
         Malgré tous ses mépris, malgré tous vos discours, 12
         Malgré moi-même, il faut que je l'aime toujours. 12
         Sa colère après tout n'a rien qui me surprenne : 12
1230 C'est à vous, c'est à moi qu'il faut que je m'en prenne. 12
         Sans vous, sans vos conseils, ma sœur, qui m'ont trahi, 12
         Si je n'étois aimé, je serois moins haï. 12
         Je la verrois, sans vous, par mes soins défendue, 12
         Entre Porus et moi demeurer suspendue ; 12
1235 Et ne seroit-ce pas un bonheur trop charmant 12
         Que de l'avoir réduite à douter un moment ? 12
         Non, je ne puis plus vivre accablé de sa haine : 12
         Il faut que je me jette aux pieds de l'inhumaine. 12
         J'y cours : je vais m'offrir à servir son courroux, 12
1240 Même contre Alexandre, et même contre vous. 12
         Je sais de quelle ardeur vous brûlez l'un pour l'autre ; 12
         Mais c'est trop oublier mon repos pour le vôtre ; 12
         Et sans m'inquiéter du succès de vos feux, 12
         Il faut que tout périsse, ou que je sois heureux. 12
Cléophile
1245 Allez donc, retournez sur le champ de bataille ; 12
         Ne laissez point languir l'ardeur qui vous travaille. 12
         À quoi s'arrête ici ce courage inconstant ? 12
         Courez : on est aux mains, et Porus vous attend. 12
Taxile
         Quoi ? Porus n'est point mort ? Porus vient de paroître ? 12
Cléophile
1250 C'est lui : de si grands coups le font trop reconnoître. 12
         Il l'avoit bien prévu : le bruit de son trépas 12
         D'un vainqueur trop crédule a retenu le bras. 12
         Il vient surprendre ici leur valeur endormie, 12
         Troubler une victoire encor mal affermie ; 12
1255 Il vient, n'en doutez point, en amant furieux, 12
         Enlever sa maîtresse, ou périr à ses yeux. 12
         Que dis-je ? Votre camp, séduit par cette ingrate, 12
         Prêt à suivre Porus, en murmures éclate. 12
         Allez vous-même, allez, en généreux amant, 12
1260 Au secours d'un rival aimé si tendrement. 12
         Adieu.
Scène V
Taxile.
Taxile seul
         Quoi ? la fortune, obstinée à me nuire,
         Ressuscite un rival armé pour me détruire ? 12
         Cet amant reverra les yeux qui l'ont pleuré, 12
         Qui, tout mort qu'il étoit, me l'avoient préféré ? 12
1265 Ah ! c'en est trop. Voyons ce que le sort m'apprête, 12
         À qui doit demeurer cette noble conquête. 12
         Allons : n'attendons pas dans un lâche courroux 12
         Qu'un si grand différend se termine sans nous. 12
Acte V
Scène première
Alexandre, Cléophile.
Alexandre
         Quoi ? vous craigniez Porus même après sa défaite ? 12
1270 Ma victoire à vos yeux sembloit-elle imparfaite ? 12
         Non, non, c'est un captif qui n'a pu m'échapper, 12
         Que mes ordres partout ont fait envelopper. 12
         Loin de le craindre encor, ne songez qu'à le plaindre. 12
Cléophile
         Et c'est en cet état que Porus est à craindre. 12
1275 Quelque brave qu'il fût, le bruit de sa valeur 12
         M'inquiétoit bien moins que ne fait son malheur. 12
         Tant qu'on l'a vu suivi d'une puissante armée, 12
         Ses forces, ses exploits ne m'ont point alarmée ; 12
         Mais, Seigneur, c'est un roi malheureux et soumis, 12
1280 Et dès lors je le compte au rang de vos amis. 12
Alexandre
         C'est un rang où Porus n'a plus droit de prétendre : 12
         Il a trop recherché la haine d'Alexandre. 12
         Il sait bien qu'à regret je m'y suis résolu ; 12
         Mais enfin je le hais autant qu'il l'a voulu. 12
1285 Je dois même un exemple au reste de la terre : 12
         Je dois venger sur lui tous les maux de la guerre, 12
         Le punir des malheurs qu'il a pu prévenir, 12
         Et de m'avoir forcé moi-même à le punir. 12
         Vaincu deux fois, haï de ma belle princesse… 12
Cléophile
1290 Je ne hais point Porus, Seigneur, je le confesse. 12
         Et s'il m'étoit permis d'écouter aujourd'hui 12
         La voix de ses malheurs qui me parle pour lui, 12
         Je vous dirois qu'il fut le plus grand de nos princes, 12
         Que son bras fut longtemps l'appui de nos provinces, 12
1295 Qu'il a voulu peut-être en marchant contre vous 12
         Qu'on le crût digne au moins de tomber sous vos coups, 12
         Et qu'un même combat signalant l'un et l'autre, 12
         Son nom volât partout à la suite du vôtre. 12
         Mais si je le défends, des soins si généreux 12
1300 Retombent sur mon frère et détruisent ses vœux. 12
         Tant que Porus vivra, que faut-il qu'il devienne ? 12
         Sa perte est infaillible, et peut-être la mienne. 12
         Oui, oui, si son amour ne peut rien obtenir, 12
         Il m'en rendra coupable et m'en voudra punir. 12
1305 Et maintenant encor que votre cœur s'apprête 12
         À voler de nouveau de conquête en conquête, 12
         Quand je verrai le Gange entre mon frère et vous, 12
         Qui retiendra, Seigneur, son injuste courroux ? 12
         Mon âme loin de vous languira solitaire. 12
1310 Hélas ! s'il condamnoit mes soupirs à se taire, 12
         Que deviendroit alors ce cœur infortuné ? 12
         Où sera le vainqueur à qui je l'ai donné ? 12
Alexandre
         Ah ! c'en est trop, Madame ; et si ce cœur se donne, 12
         Je saurai le garder, quoi que Taxile ordonne, 12
1315 Bien mieux que tant d'États qu'on m'a vu conquérir, 12
         Et que je n'ai gardés que pour vous les offrir. 12
         Encore une victoire, et je reviens, Madame, 12
         Borner toute ma gloire à régner sur votre âme, 12
         Vous obéir moi-même, et mettre entre vos mains 12
1320 Le destin d'Alexandre et celui des humains. 12
         Le Mallien m'attend, prêt à me rendre hommage. 12
         Si près de l'Océan, que faut-il davantage 12
         Que d'aller me montrer à ce fier élément 12
         Comme vainqueur du monde et comme votre amant ? 12
         Alors…
Cléophile
1325 Mais quoi, Seigneur ? toujours guerre sur guerre ?
         Cherchez-vous des sujets au delà de la terre ? 12
         Voulez-vous pour témoins de vos faits éclatants 12
         Des pays inconnus même à leurs habitants ? 12
         Qu'espérez-vous combattre en des climats si rudes ? 12
1330 Ils vous opposeront de vastes solitudes, 12
         Des déserts que le ciel refuse d'éclairer, 12
         Où la nature semble elle-même expirer ; 12
         Et peut-être le sort, dont la secrète envie 12
         N'a pu cacher le cours d'une si belle vie, 12
1335 Vous attend dans ces lieux, et veut que dans l'oubli 12
         Votre tombeau du moins demeure enseveli. 12
         Pensez-vous y traîner les restes d'une armée 12
         Vingt fois renouvelée et vingt fois consumée ? 12
         Vos soldats, dont la vue excite la pitié, 12
1340 D'eux-mêmes en cent lieux ont laissé la moitié, 12
         Et leurs gémissements vous font assez connoître… 12
Alexandre
         Ils marcheront, Madame, et je n'ai qu'à paroître. 12
         Ces cœurs qui dans un camp, d'un vain loisir déçus, 12
         Comptent en murmurant les coups qu'ils ont reçus, 12
1345 Revivront pour me suivre, et blâmant leurs murmures, 12
         Brigueront à mes yeux de nouvelles blessures. 12
         Cependant de Taxile appuyons les soupirs : 12
         Son rival ne peut plus traverser ses desirs, 12
         Je vous l'ai dit, Madame, et j'ose encor vous dire… 12
Cléophile
         Seigneur, voici la Reine.
Scène II
Alexandre, Axiane, Cléophile.
Alexandre
1350 Hé bien ! Porus respire.
         Le ciel semble, Madame, écouter vos souhaits ; 12
         Il vous le rend…
Axiane
         Hélas ! il me l'ôte à jamais !
         Aucun reste d'espoir ne peut flatter ma peine ; 12
         Sa mort étoit douteuse, elle devient certaine : 12
1355 Il y court ; et peut-être il ne s'y vient offrir 12
         Que pour me voir encore et pour me secourir. 12
         Mais que feroit-il seul contre toute une armée ? 12
         En vain ses grands efforts l'ont d'abord alarmée ; 12
         En vain quelques guerriers, qu'anime son grand cœur, 12
1360 Ont ramené l'effroi dans le camp du vainqueur : 12
         Il faut bien qu'il succombe, et qu'enfin son courage 12
         Tombe sur tant de morts qui ferment son passage. 12
         Encor si je pouvois, en sortant de ces lieux, 12
         Lui montrer Axiane, et mourir à ses yeux ! 12
1365 Mais Taxile m'enferme ; et cependant le traître 12
         Du sang de ce héros est allé se repaître : 12
         Dans les bras de la mort il le va regarder, 12
         Si toutefois encore il ose l'aborder. 12
Alexandre
         Non, Madame, mes soins ont assuré sa vie. 12
1370 Son retour va bientôt contenter votre envie. 12
         Vous le verrez.
Axiane
         Vos soins s'étendroient jusqu'à lui ?
         Le bras qui l'accabloit deviendroit son appui ? 12
         J'attendrois son salut de la main d'Alexandre ? 12
         Mais quel miracle enfin n'en dois-je point attendre ? 12
1375 Je m'en souviens, Seigneur, vous me l'avez promis, 12
         Qu'Alexandre vainqueur n'avoit plus d'ennemis. 12
         Ou plutôt ce guerrier ne fut jamais le vôtre : 12
         La gloire également vous arma l'un et l'autre ; 12
         Contre un si grand courage il voulut s'éprouver, 12
1380 Et vous ne l'attaquiez qu'afin de le sauver. 12
Alexandre
         Ses mépris redoublés, qui bravent ma colère, 12
         Mériteroient sans doute un vainqueur plus sévère. 12
         Son orgueil en tombant semble s'être affermi ; 12
         Mais je veux bien cesser d'être son ennemi. 12
1385 J'en dépouille, Madame, et la haine et le titre ; 12
         De mes ressentiments je fais Taxile arbitre : 12
         Seul il peut, à son choix, le perdre ou l'épargner ; 12
         Et c'est lui seul enfin que vous devez gagner. 12
Axiane
         Moi, j'irois à ses pieds mendier un asile ? 12
1390 Et vous me renvoyez aux bontés de Taxile ? 12
         Vous voulez que Porus cherche un appui si bas ? 12
         Ah ! Seigneur, votre haine a juré son trépas. 12
         Non, vous ne le cherchiez qu'afin de le détruire. 12
         Qu'une âme généreuse est facile à séduire ! 12
1395 Déjà mon cœur crédule, oubliant son courroux, 12
         Admiroit des vertus qui ne sont point en vous. 12
         Armez-vous donc, Seigneur, d'une valeur cruelle : 12
         Ensanglantez la fin d'une course si belle. 12
         Après tant d'ennemis qu'on vous vit relever, 12
1400 Perdez le seul enfin que vous deviez sauver. 12
Alexandre
         Hé bien ! aimez Porus sans détourner sa perte ; 12
         Refusez la faveur qui vous étoit offerte ; 12
         Soupçonnez ma pitié d'un sentiment jaloux ; 12
         Mais enfin, s'il périt, n'en accusez que vous. 12
1405 Le voici. Je veux bien le consulter lui-même : 12
         Que Porus de son sort soit l'arbitre suprême. 12
Scène III
Alexandre, Porus, Axiane, Cléophile, Éphestion, Garde d'Alexandre.
Alexandre
         Hé bien ! de votre orgueil, Porus, voilà le fruit. 12
         Où sont ces beaux succès qui vous avoient séduit ? 12
         Cette fierté si haute est enfin abaissée. 12
1410 Je dois une victime à ma gloire offensée : 12
         Rien ne vous peut sauver. Je veux bien toutefois 12
         Vous offrir un pardon refusé tant de fois. 12
         Cette reine, elle seule à mes bontés rebelle, 12
         Aux dépens de vos jours veut vous être fidèle, 12
1415 Et que sans balancer vous mouriez, seulement 12
         Pour porter au tombeau le nom de son amant. 12
         N'achetez point si cher une gloire inutile : 12
         Vivez ; mais consentez au bonheur de Taxile. 12
Porus
         Taxile ?
Alexandre
         Oui.
Porus
         Tu fais bien, et j'approuve tes soins :
1420 Ce qu'il a fait pour toi ne mérite pas moins. 12
         C'est lui qui m'a des mains arraché la victoire ; 12
         Il t'a donné sa sœur ; il t'a vendu sa gloire ; 12
         Il t'a livré Porus. Que feras-tu jamais 12
         Qui te puisse acquitter d'un seul de ses bienfaits ? 12
1425 Mais j'ai su prévenir le soin qui te travaille : 12
         Va le voir expirer sur le champ de bataille. 12
Alexandre
         Quoi ? Taxile ?
Cléophile
         Qu'entends-je ?
Éphestion
         Oui, Seigneur, il est mort :
         Il s'est livré lui-même aux rigueurs de son sort. 12
         Porus étoit vaincu ; mais au lieu de se rendre, 12
1430 Il sembloit attaquer, et non pas se défendre. 12
         Ses soldats, à ses pieds étendus et mourants, 12
         Le mettoient à l'abri de leurs corps expirants. 12
         Là, comme dans un fort, son audace enfermée 12
         Se soutenoit encor contre toute une armée, 12
1435 Et d'un bras qui portoit la terreur et la mort, 12
         Aux plus hardis guerriers en défendoit l'abord. 12
         Je l'épargnois toujours. Sa vigueur affoiblie 12
         Bientôt en mon pouvoir auroit laissé sa vie, 12
         Quand sur ce champ fatal Taxile descendu : 12
1440 « Arrêtez, c'est à moi que ce captif est dû. 12
         « C'en est fait, a-t-il dit, et ta perte est certaine, 12
         « Porus ; il faut périr, ou me céder la Reine. » 12
         Porus, à cette voix ranimant son courroux, 12
         A relevé ce bras lassé de tant de coups ; 12
1445 Et cherchant son rival d'un œil fier et tranquille : 12
         « N'entends-je pas, dit-il, l'infidèle Taxile, 12
         « Ce traître à sa patrie, à sa maîtresse, à moi ? 12
         « Viens, lâche, poursuit-il, Axiane est à toi : 12
         « Je veux bien te céder cette illustre conquête ; 12
1450 « Mais il faut que ton bras l'emporte avec ma tête. 12
         « Approche. » À ce discours, ces rivaux irrités 12
         L'un sur l'autre à la fois se sont précipités. 12
         Nous nous sommes en foule opposés à leur rage ; 12
         Mais Porus parmi nous court et s'ouvre un passage, 12
1455 Joint Taxile, le frappe ; et lui perçant le cœur, 12
         Content de sa victoire, il se rend au vainqueur. 12
Cléophile
         Seigneur, c'est donc à moi de répandre des larmes : 12
         C'est sur moi qu'est tombé tout le faix de vos armes. 12
         Mon frère a vainement recherché votre appui, 12
1460 Et votre gloire, hélas ! n'est funeste qu'à lui. 12
         Que lui sert au tombeau l'amitié d'Alexandre ? 12
         Sans le venger, Seigneur, l'y verrez-vous descendre ? 12
         Souffrirez-vous qu'après l'avoir percé de coups, 12
         On en triomphe aux yeux de sa sœur et de vous ? 12
Axiane
1465 Oui, Seigneur, écoutez les pleurs de Cléofile. 12
         Je la plains. Elle a droit de regretter Taxile : 12
         Tous ses efforts en vain l'ont voulu conserver ; 12
         Elle en a fait un lâche, et ne l'a pu sauver. 12
         Ce n'est point que Porus ait attaqué son frère ; 12
1470 Il s'est offert lui-même à sa juste colère. 12
         Au milieu du combat que venoit-il chercher ? 12
         Au courroux du vainqueur venoit-il l'arracher ? 12
         Il venoit accabler, dans son malheur extrême, 12
         Un roi que respectoit la Victoire elle-même. 12
1475 Mais pourquoi vous ôter un prétexte si beau ? 12
         Que voulez-vous de plus ? Taxile est au tombeau. 12
         Immolez-lui, Seigneur, cette grande victime ; 12
         Vengez-vous ; mais songez que j'ai part à son crime. 12
         Oui, oui, Porus, mon cœur n'aime point à demi ; 12
1480 Alexandre le sait, Taxile en a gémi. 12
         Vous seul vous l'ignoriez ; mais ma joie est extrême 12
         De pouvoir en mourant vous le dire à vous-même. 12
Porus
         Alexandre, il est temps que tu sois satisfait. 12
         Tout vaincu que j'étois, tu vois ce que j'ai fait. 12
1485 Crains Porus ; crains encor cette main désarmée 12
         Qui venge sa défaite au milieu d'une armée. 12
         Mon nom peut soulever de nouveaux ennemis, 12
         Et réveiller cent rois dans leurs fers endormis. 12
         Étouffe dans mon sang ces semences de guerre ; 12
1490 Va vaincre en sûreté le reste de la terre. 12
         Aussi bien n'attends pas qu'un cœur comme le mien 12
         Reconnoisse un vainqueur, et te demande rien. 12
         Parle ; et sans espérer que je blesse ma gloire, 12
         Voyons comme tu sais user de la victoire. 12
Alexandre
1495 Votre fierté, Porus, ne se peut abaisser : 12
         Jusqu'au dernier soupir vous m'osez menacer. 12
         En effet, ma victoire en doit être alarmée, 12
         Votre nom peut encor plus que toute une armée. 12
         Je m'en dois garantir. Parlez donc. Dites-moi, 12
         Comment prétendez-vous que je vous traite ?
Porus
1500 En roi.
Alexandre
         Hé bien ! c'est donc en roi qu'il faut que je vous traite. 12
         Je ne laisserai point ma victoire imparfaite. 12
         Vous l'avez souhaité, vous ne vous plaindrez pas. 12
         Régnez toujours, Porus : je vous rends vos États. 12
1505 Avec mon amitié recevez Axiane : 12
         À des liens si doux tous deux je vous condamne. 12
         Vivez, régnez tous deux ; et seuls de tant de rois 12
         Jusques aux bords du Gange allez donner vos lois. 12
à Cléofile.
         Ce traitement, Madame, a droit de vous surprendre ; 12
1510 Mais enfin c'est ainsi que se venge Alexandre. 12
         Je vous aime ; et mon cœur, touché de vos soupirs, 12
         Voudroit par mille morts venger vos déplaisirs. 12
         Mais vous-même pourriez prendre pour une offense 12
         La mort d'un ennemi qui n'est plus en défense : 12
1515 Il en triompheroit ; et bravant ma rigueur, 12
         Porus dans le tombeau descendroit en vainqueur. 12
         Souffrez que jusqu'au bout achevant ma carrière, 12
         J'apporte à vos beaux yeux ma vertu toute entière. 12
         Laissez régner Porus couronné par mes mains, 12
1520 Et commandez vous-même au reste des humains. 12
         Prenez les sentiments que ce rang vous inspire ; 12
         Faites dans sa naissance admirer votre empire, 12
         Et regardant l'éclat qui se répand sur vous, 12
         De la sœur de Taxile oubliez le courroux. 12
Axiane
1525 Oui, Madame, régnez ; et souffrez que moi-même 12
         J'admire le grand cœur d'un héros qui vous aime. 12
         Aimez ; et possédez l'avantage charmant 12
         De voir toute la terre adorer votre amant. 12
Porus
         Seigneur, jusqu'à ce jour l'univers en alarmes 12
1530 Me forçoit d'admirer le bonheur de vos armes ; 12
         Mais rien ne me forçoit, en ce commun effroi, 12
         De reconnoître en vous plus de vertus qu'en moi : 12
         Je me rends ; je vous cède une pleine victoire. 12
         Vos vertus, je l'avoue, égalent votre gloire. 12
1535 Allez, Seigneur : rangez l'univers sous vos lois ; 12
         Il me verra moi-même appuyer vos exploits. 12
         Je vous suis ; et je crois devoir tout entreprendre 12
         Pour lui donner un maître aussi grand qu'Alexandre. 12
Cléophile
         Seigneur, que vous peut dire un cœur triste, abattu ? 12
1540 Je ne murmure point contre votre vertu. 12
         Vous rendez à Porus la vie et la couronne : 12
         Je veux croire qu'ainsi votre gloire l'ordonne ; 12
         Mais ne me pressez point : en l'état où je suis, 12
         Je ne puis que me taire, et pleurer mes ennuis. 12
Alexandre
1545 Oui, Madame, pleurons un ami si fidèle ; 12
         Faisons en soupirant éclater notre zèle, 12
         Et qu'un tombeau superbe instruise l'avenir 12
         Et de votre douleur et de mon souvenir. 12
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