RAC9/RAC9
Jean Racine
1674
Iphigénie
TRAGÉDIE
ACTEURS
Agamemnon
Achille
Ulysse
Clytemnestre
femme d'Agamemnon.
Iphigénie
fille d'Agamemnon.
Ériphile
fille d'Hélène et de Thésée.
Arcas
domestique d'Agamemnon.
Eurybate
domestique d'Agamemnon.
Ægine
femme de la suite de Clytemnestre.
Doris
confidente d'Ériphile.
Troupe de gardes
La scène est en Aulide, dans la tente d'Agamemnon.
Acte premier
Scène première
Agamemnon, Arcas.
Agamemnon
         Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille. 12
         Viens, reconnois la voix qui frappe ton oreille. 12
Arcas
         C'est vous-même, Seigneur ! Quel important besoin 12
         Vous a fait devancer l'aurore de si loin ? 12
5 À peine un foible jour vous éclaire et me guide. 12
         Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans l'Aulide. 12
         Avez-vous dans les airs entendu quelque bruit ? 12
         Les vents nous auroient-ils exaucés cette nuit ? 12
         Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune. 12
Agamemnon
10 Heureux qui satisfait de son humble fortune, 12
         Libre du joug superbe où je suis attaché, 12
         Vit dans l'état obscur où les Dieux l'ont caché ! 12
Arcas
         Et depuis quand, Seigneur, tenez-vous ce langage ? 12
         Comblé de tant d'honneurs, par quel secret outrage 12
15 Les Dieux, à vos desirs toujours si complaisants, 12
         Vous font-ils méconnoître et haïr leurs présents ? 12
         Roi, père, époux heureux, fils du puissant Atrée, 12
         Vous possédez des Grecs la plus riche contrée. 12
         Du sang de Jupiter issu de tous côtés, 12
20 L'hymen vous lie encore aux Dieux dont vous sortez. 12
         Le jeune Achille enfin, vanté par tant d'oracles, 12
         Achille, à qui le ciel promet tant de miracles, 12
         Recherche votre fille, et d'un hymen si beau 12
         Veut dans Troie embrasée allumer le flambeau. 12
25 Quelle gloire, Seigneur, quels triomphes égalent 12
         Le spectacle pompeux que ces bords vous étalent, 12
         Tous ces mille vaisseaux, qui chargés de vingt rois, 12
         N'attendent que les vents pour partir sous vos lois ? 12
         Ce long calme, il est vrai, retarde vos conquêtes ; 12
30 Ces vents, depuis trois mois enchaînés sur nos têtes, 12
         D'Ilion trop longtemps vous ferment le chemin. 12
         Mais parmi tant d'honneurs, vous êtes homme enfin : 12
         Tandis que vous vivrez, le sort, qui toujours change, 12
         Ne vous a point promis un bonheur sans mélange. 12
35 Bientôt… Mais quels malheurs dans ce billet tracés 12
         Vous arrachent, Seigneur, les pleurs que vous versez ? 12
         Votre Oreste au berceau va-t-il finir sa vie ? 12
         Pleurez-vous Clytemnestre, ou bien Iphigénie ? 12
         Qu'est-ce qu'on vous écrit ? Daignez m'en avertir. 12
Agamemnon
40 Non, tu ne mourras point, je n'y puis consentir. 12
Arcas
         Seigneur…
Agamemnon
         Tu vois mon trouble ; apprends ce qui le cause,
         Et juge s'il est temps, ami, que je repose. 12
         Tu te souviens du jour qu'en Aulide assemblés 12
         Nos vaisseaux par les vents sembloient être appelés. 12
45 Nous partions ; et déjà par mille cris de joie, 12
         Nous menacions de loin les rivages de Troie. 12
         Un prodige étonnant fit taire ce transport : 12
         Le vent qui nous flattoit nous laissa dans le port. 12
         Il fallut s'arrêter, et la rame inutile 12
50 Fatigua vainement une mer immobile. 12
         Ce miracle inouï me fit tourner les yeux 12
         Vers la divinité qu'on adore en ces lieux. 12
         Suivi de Ménélas, de Nestor, et d'Ulysse, 12
         J'offris sur ses autels un secret sacrifice. 12
55 Quelle fut sa réponse ! et quel devins-je, Arcas, 12
         Quand j'entendis ces mots prononcés par Calchas ! 12
         « Vous armez contre Troie une puissance vaine, 12
         Si dans un sacrifice auguste et solennel 12
         Une fille du sang d'Hélène 8
60 De Diane en ces lieux n'ensanglante l'autel. 12
         Pour obtenir les vents que le ciel vous dénie, 12
         Sacrifiez Iphigénie. » 8
Arcas
         Votre fille !
Agamemnon
         Surpris, comme tu peux penser,
         Je sentis dans mon corps tout mon sang se glacer. 12
65 Je demeurai sans voix, et n'en repris l'usage 12
         Que par mille sanglots qui se firent passage. 12
         Je condamnai les Dieux, et sans plus rien ouïr, 12
         Fis vœu sur leurs autels de leur désobéir. 12
         Que n'en croyois-je alors ma tendresse alarmée ? 12
70 Je voulois sur-le-champ congédier l'armée. 12
         Ulysse en apparence approuvant mes discours, 12
         De ce premier torrent laissa passer le cours. 12
         Mais bientôt rappelant sa cruelle industrie, 12
         Il me représenta l'honneur et la patrie, 12
75 Tout ce peuple, ces rois à mes ordres soumis, 12
         Et l'empire d'Asie à la Grèce promis : 12
         De quel front immolant tout l'État à ma fille, 12
         Roi sans gloire, j'irois vieillir dans ma famille ! 12
         Moi-même (je l'avoue avec quelque pudeur), 12
80 Charmé de mon pouvoir, et plein de ma grandeur, 12
         Ces noms de roi des rois et de chef de la Grèce, 12
         Chatouilloient de mon cœur l'orgueilleuse foiblesse. 12
         Pour comble de malheur, les Dieux toutes les nuits, 12
         Dès qu'un léger sommeil suspendoit mes ennuis, 12
85 Vengeant de leurs autels le sanglant privilége, 12
         Me venoient reprocher ma pitié sacrilége, 12
         Et présentant la foudre à mon esprit confus, 12
         Le bras déjà levé, menaçoient mes refus. 12
         Je me rendis, Arcas ; et vaincu par Ulysse, 12
90 De ma fille, en pleurant, j'ordonnai le supplice. 12
         Mais des bras d'une mère il falloit l'arracher. 12
         Quel funeste artifice il me fallut chercher ! 12
         D'Achille, qui l'aimoit, j'empruntai le langage. 12
         J'écrivis en Argos, pour hâter ce voyage, 12
95 Que ce guerrier, pressé de partir avec nous, 12
         Vouloit revoir ma fille, et partir son époux. 12
Arcas
         Et ne craignez-vous point l'impatient Achille ? 12
         Avez-vous prétendu que, muet et tranquille, 12
         Ce héros, qu'armera l'amour et la raison, 12
100 Vous laisse pour ce meurtre abuser de son nom ? 12
         Verra-t-il à ses yeux son amante immolée ? 12
Agamemnon
         Achille étoit absent ; et son père Pélée, 12
         D'un voisin ennemi redoutant les efforts, 12
         L'avoit, tu t'en souviens, rappelé de ces bords ; 12
105 Et cette guerre, Arcas, selon toute apparence, 12
         Auroit dû plus longtemps prolonger son absence. 12
         Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent ? 12
         Achille va combattre, et triomphe en courant ; 12
         Et ce vainqueur, suivant de près sa renommée, 12
110 Hier avec la nuit arriva dans l'armée. 12
         Mais des nœuds plus puissants me retiennent le bras. 12
         Ma fille, qui s'approche, et court à son trépas ; 12
         Qui loin de soupçonner un arrêt si sévère, 12
         Peut-être s'applaudit des bontés de son père, 12
115 Ma fille… Ce nom seul, dont les droits sont si saints, 12
         Sa jeunesse, mon sang, n'est pas ce que je plains. 12
         Je plains mille vertus, une amour mutuelle, 12
         Sa piété pour moi, ma tendresse pour elle, 12
         Un respect qu'en son cœur rien ne peut balancer, 12
120 Et que j'avois promis de mieux récompenser. 12
         Non, je ne croirai point, ô ciel, que ta justice 12
         Approuve la fureur de ce noir sacrifice. 12
         Tes oracles sans doute ont voulu m'éprouver ; 12
         Et tu me punirois si j'osois l'achever. 12
125 Arcas, je t'ai choisi pour cette confidence : 12
         Il faut montrer ici ton zèle et ta prudence. 12
         La Reine, qui dans Sparte avoit connu ta foi, 12
         T'a placé dans le rang que tu tiens près de moi. 12
         Prends cette lettre, cours au-devant de la Reine, 12
130 Et suis, sans t'arrêter, le chemin de Mycène. 12
         Dès que tu la verras, défends-lui d'avancer, 12
         Et rends-lui ce billet que je viens de tracer. 12
         Mais ne t'écarte point : prends un fidèle guide. 12
         Si ma fille une fois met le pied dans l'Aulide, 12
135 Elle est morte. Calchas, qui l'attend en ces lieux, 12
         Fera taire nos pleurs, fera parler les Dieux ; 12
         Et la religion, contre nous irritée, 12
         Par les timides Grecs sera seule écoutée. 12
         Ceux même dont ma gloire aigrit l'ambition 12
140 Réveilleront leur brigue et leur prétention, 12
         M'arracheront peut-être un pouvoir qui les blesse… 12
         Va, dis-je, sauve-la de ma propre foiblesse. 12
         Mais surtout ne va point, par un zèle indiscret, 12
         Découvrir à ses yeux mon funeste secret. 12
145 Que, s'il se peut, ma fille, à jamais abusée, 12
         Ignore à quel péril je l'avois exposée. 12
         D'une mère en fureur épargne-moi les cris ; 12
         Et que ta voix s'accorde avec ce que j'écris. 12
         Pour renvoyer la fille, et la mère offensée, 12
150 Je leur écris qu'Achille a changé de pensée, 12
         Et qu'il veut désormais jusques à son retour 12
         Différer cet hymen que pressoit son amour. 12
         Ajoute, tu le peux, que des froideurs d'Achille 12
         On accuse en secret cette jeune Ériphile 12
155 Que lui-même captive amena de Lesbos, 12
         Et qu'auprès de ma fille on garde dans Argos. 12
         C'est leur en dire assez : le reste, il le faut taire. 12
         Déjà le jour plus grand nous frappe et nous éclaire ; 12
         Déjà même l'on entre, et j'entends quelque bruit. 12
160 C'est Achille. Va, pars. Dieux ! Ulysse le suit. 12
Scène II
Agamemnon, Achille, Ulysse.
Agamemnon
         Quoi ? Seigneur, se peut-il que d'un cours si rapide 12
         La victoire vous ait ramené dans l'Aulide ? 12
         D'un courage naissant sont-ce là les essais ? 12
         Quels triomphes suivront de si nobles succès ! 12
165 La Thessalie entière, ou vaincue ou calmée, 12
         Lesbos même conquise en attendant l'armée, 12
         De toute autre valeur éternels monuments, 12
         Ne sont d'Achille oisif que les amusements. 12
Achille
         Seigneur, honorez moins une foible conquête ; 12
170 Et que puisse bientôt le ciel qui nous arrête 12
         Ouvrir un champ plus noble à ce cœur excité 12
         Par le prix glorieux dont vous l'avez flatté ! 12
         Mais cependant, Seigneur, que faut-il que je croie 12
         D'un bruit qui me surprend et me comble de joie ? 12
175 Daignez-vous avancer le succès de mes vœux ? 12
         Et bientôt des mortels suis-je le plus heureux ? 12
         On dit qu'Iphigénie, en ces lieux amenée, 12
         Doit bientôt à son sort unir ma destinée. 12
Agamemnon
         Ma fille ? Qui vous dit qu'on la doit amener ? 12
Achille
180 Seigneur, qu'a donc ce bruit qui vous doive étonner ? 12
Agamemnon à Ulysse
         Juste ciel ! sauroit-il mon funeste artifice ? 12
Ulysse
         Seigneur, Agamemnon s'étonne avec justice. 12
         Songez-vous aux malheurs qui nous menacent tous ? 12
         Ô ciel ! pour un hymen quel temps choisissez-vous ? 12
185 Tandis qu'à nos vaisseaux la mer toujours fermée 12
         Trouble toute la Grèce et consume l'armée ; 12
         Tandis que pour fléchir l'inclémence des Dieux, 12
         Il faut du sang peut-être, et du plus précieux, 12
         Achille seul, Achille à son amour s'applique ? 12
190 Voudroit-il insulter à la crainte publique, 12
         Et que le chef des Grecs, irritant les destins, 12
         Préparât d'un hymen la pompe et les festins ? 12
         Ah ! Seigneur, est-ce ainsi que votre âme attendrie 12
         Plaint le malheur des Grecs, et chérit la patrie ? 12
Achille
195 Dans les champs phrygiens les effets feront foi 12
         Qui la chérit le plus, ou d'Ulysse ou de moi. 12
         Jusque-là je vous laisse étaler votre zèle : 12
         Vous pouvez à loisir faire des vœux pour elle. 12
         Remplissez les autels d'offrandes et de sang ; 12
200 Des victimes vous-même interrogez le flanc ; 12
         Du silence des vents demandez-leur la cause ; 12
         Mais moi, qui de ce soin sur Calchas me repose, 12
         Souffrez, Seigneur, souffrez que je coure hâter 12
         Un hymen dont les Dieux ne sauroient s'irriter. 12
205 Transporté d'une ardeur qui ne peut être oisive, 12
         Je rejoindrai bientôt les Grecs sur cette rive. 12
         J'aurois trop de regret si quelque autre guerrier 12
         Au rivage troyen descendoit le premier. 12
Agamemnon
         Ô ciel ! pourquoi faut-il que ta secrète envie 12
210 Ferme à de tels héros le chemin de l'Asie ? 12
         N'aurai-je vu briller cette noble chaleur 12
         Que pour m'en retourner avec plus de douleur ? 12
Ulysse
         Dieux ! qu'est-ce que j'entends ?
Achille
         Seigneur, qu'osez-vous dire ?
Agamemnon
         Qu'il faut, princes, qu'il faut que chacun se retire ; 12
215 Que d'un crédule espoir trop longtemps abusés, 12
         Nous attendons les vents qui nous sont refusés. 12
         Le ciel protége Troie ; et par trop de présages 12
         Son courroux nous défend d'en chercher les passages. 12
Achille
         Quels présages affreux nous marquent son courroux ? 12
Agamemnon
220 Vous-même consultez ce qu'il prédit de vous. 12
         Que sert de se flatter ? On sait qu'à votre tête 12
         Les Dieux ont d'Ilion attaché la conquête ; 12
         Mais on sait que pour prix d'un triomphe si beau, 12
         Ils ont aux champs troyens marqué votre tombeau ; 12
225 Que votre vie, ailleurs et longue et fortunée, 12
         Devant Troie en sa fleur doit être moissonnée. 12
Achille
         Ainsi, pour vous venger tant de rois assemblés 12
         D'un opprobre éternel retourneront comblés ; 12
         Et Paris, couronnant son insolente flamme, 12
230 Retiendra sans péril la sœur de votre femme ! 12
Agamemnon
         Hé quoi ? votre valeur, qui nous a devancés, 12
         N'a-t-elle pas pris soin de nous venger assez ? 12
         Les malheurs de Lesbos, par vos mains ravagée, 12
         Épouvantent encor toute la mer Égée. 12
235 Troie en a vu la flamme ; et jusque dans ses ports, 12
         Les flots en ont poussé le débris et les morts. 12
         Que dis-je ? les Troyens pleurent une autre Hélène 12
         Que vous avez captive envoyée à Mycène. 12
         Car, je n'en doute point, cette jeune beauté 12
240 Garde en vain un secret que trahit sa fierté ; 12
         Et son silence même, accusant sa noblesse, 12
         Nous dit qu'elle nous cache une illustre princesse. 12
Achille
         Non, non, tous ces détours sont trop ingénieux. 12
         Vous lisez de trop loin dans les secrets des Dieux. 12
245 Moi, je m'arrêterois à de vaines menaces ? 12
         Et je fuirois l'honneur qui m'attend sur vos traces ? 12
         Les Parques à ma mère, il est vrai, l'ont prédit, 12
         Lorsqu'un époux mortel fut reçu dans son lit : 12
         Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d'ans sans gloire, 12
250 Ou peu de jours suivis d'une longue mémoire. 12
         Mais puisqu'il faut enfin que j'arrive au tombeau, 12
         Voudrois-je, de la terre inutile fardeau, 12
         Trop avare d'un sang reçu d'une déesse, 12
         Attendre chez mon père une obscure vieillesse ; 12
255 Et toujours de la gloire évitant le sentier, 12
         Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier ? 12
         Ah ! ne nous formons point ces indignes obstacles ; 12
         L'honneur parle, il suffit : ce sont là nos oracles. 12
         Les Dieux sont de nos jours les maîtres souverains ; 12
260 Mais, Seigneur, notre gloire est dans nos propres mains. 12
         Pourquoi nous tourmenter de leurs ordres suprêmes ? 12
         Ne songeons qu'à nous rendre immortels comme eux-mêmes ; 12
         Et laissant faire au sort, courons où la valeur 12
         Nous promet un destin aussi grand que le leur. 12
265 C'est à Troie, et j'y cours ; et quoi qu'on me prédise, 12
         Je ne demande aux Dieux qu'un vent qui m'y conduise ; 12
         Et quand moi seul enfin il faudroit l'assiéger, 12
         Patrocle et moi, Seigneur, nous irons vous venger. 12
         Mais non, c'est en vos mains que le destin la livre ; 12
270 Je n'aspire en effet qu'à l'honneur de vous suivre. 12
         Je ne vous presse plus d'approuver les transports 12
         D'un amour qui m'alloit éloigner de ces bords : 12
         Ce même amour, soigneux de votre renommée, 12
         Veut qu'ici mon exemple encourage l'armée, 12
275 Et me défend surtout de vous abandonner 12
         Aux timides conseils qu'on ose vous donner. 12
Scène III
Agamemnon, Ulysse.
Ulysse
         Seigneur, vous entendez : quelque prix qu'il en coûte, 12
         Il veut voler à Troie et poursuivre sa route. 12
         Nous craignions son amour ; et lui-même aujourd'hui 12
280 Par une heureuse erreur nous arme contre lui. 12
Agamemnon
         Hélas !
Ulysse
         De ce soupir que faut-il que j'augure ?
         Du sang qui se révolte est-ce quelque murmure ? 12
         Croirai-je qu'une nuit a pu vous ébranler ? 12
         Est-ce donc votre cœur qui vient de nous parler ? 12
285 Songez-y. Vous devez votre fille à la Grèce. 12
         Vous nous l'avez promise ; et sur cette promesse, 12
         Calchas, par tous les Grecs consulté chaque jour, 12
         Leur a prédit des vents l'infaillible retour. 12
         À ses prédictions si l'effet est contraire, 12
290 Pensez-vous que Calchas continue à se taire ; 12
         Que ses plaintes, qu'en vain vous voudrez apaiser, 12
         Laissent mentir les Dieux sans vous en accuser ? 12
         Et qui sait ce qu'aux Grecs, frustrés de leur victime, 12
         Peut permettre un courroux qu'ils croiront légitime ? 12
295 Gardez-vous de réduire un peuple furieux, 12
         Seigneur, à prononcer entre vous et les Dieux. 12
         N'est-ce pas vous enfin de qui la voix pressante 12
         Nous a tous appelés aux campagnes du Xante ; 12
         Et qui de ville en ville attestiez les serments 12
300 Que d'Hélène autrefois firent tous les amants, 12
         Quand presque tous les Grecs, rivaux de votre frère, 12
         La demandoient en foule à Tyndare son père ? 12
         De quelque heureux époux que l'on dût faire choix, 12
         Nous jurâmes dès lors de défendre ses droits ; 12
305 Et si quelque insolent lui voloit sa conquête, 12
         Nos mains du ravisseur lui promirent la tête. 12
         Mais sans vous, ce serment que l'amour a dicté, 12
         Libres de cet amour, l'aurions-nous respecté ? 12
         Vous seul, nous arrachant à de nouvelles flammes, 12
310 Nous avez fait laisser nos enfants et nos femmes. 12
         Et quand, de toutes parts assemblés en ces lieux, 12
         L'honneur de vous venger brille seul à nos yeux ; 12
         Quand la Grèce, déjà vous donnant son suffrage, 12
         Vous reconnoît l'auteur de ce fameux ouvrage ; 12
315 Que ses rois, qui pouvoient vous disputer ce rang, 12
         Sont prêts, pour vous servir, de verser tout leur sang, 12
         Le seul Agamemnon, refusant la victoire, 12
         N'ose d'un peu de sang acheter tant de gloire ? 12
         Et dès le premier pas se laissant effrayer, 12
320 Ne commande les Grecs que pour les renvoyer ? 12
Agamemnon
         Ah ! Seigneur, qu'éloigné du malheur qui m'opprime, 12
         Votre cœur aisément se montre magnanime ! 12
         Mais que si vous voyez ceint du bandeau mortel 12
         Votre fils Télémaque approcher de l'autel, 12
325 Nous vous verrions, troublé de cette affreuse image, 12
         Changer bientôt en pleurs ce superbe langage, 12
         Éprouver la douleur que j'éprouve aujourd'hui, 12
         Et courir vous jeter entre Calchas et lui ! 12
         Seigneur, vous le savez, j'ai donné ma parole ; 12
330 Et si ma fille vient, je consens qu'on l'immole. 12
         Mais malgré tous mes soins, si son heureux destin 12
         La retient dans Argos, ou l'arrête en chemin, 12
         Souffrez que sans presser ce barbare spectacle, 12
         En faveur de mon sang j'explique cet obstacle, 12
335 Que j'ose pour ma fille accepter le secours 12
         De quelque Dieu plus doux qui veille sur ses jours. 12
         Vos conseils sur mon cœur n'ont eu que trop d'empire ; 12
         Et je rougis…
Scène IV
Agamemnon, Ulysse, Eurybate.
Eurybate
         Seigneur…
Agamemnon
         Ah ! que vient-on me dire ?
Eurybate
         La Reine, dont ma course a devancé les pas, 12
340 Va remettre bientôt sa fille entre vos bras. 12
         Elle approche. Elle s'est quelque temps égarée 12
         Dans ces bois qui du camp semblent cacher l'entrée. 12
         À peine nous avons, dans leur obscurité, 12
         Retrouvé le chemin que nous avions quitté. 12
Agamemnon
         Ciel !
Eurybate
345 Elle amène aussi cette jeune Ériphile,
         Que Lesbos a livrée entre les mains d'Achille, 12
         Et qui de son destin, qu'elle ne connoît pas, 12
         Vient, dit-elle, en Aulide interroger Calchas. 12
         Déjà de leur abord la nouvelle est semée ; 12
350 Et déjà de soldats une foule charmée, 12
         Surtout d'Iphigénie admirant la beauté, 12
         Pousse au ciel mille vœux pour sa félicité. 12
         Les uns avec respect environnoient la Reine ; 12
         D'autres me demandoient le sujet qui l'amène. 12
355 Mais tous ils confessoient que si jamais les Dieux 12
         Ne mirent sur le trône un roi plus glorieux, 12
         Également comblé de leurs faveurs secrètes, 12
         Jamais père ne fut plus heureux que vous l'êtes. 12
Agamemnon
         Eurybate, il suffit. Vous pouvez nous laisser. 12
360 Le reste me regarde, et je vais y penser. 12
Scène V
Agamemnon, Ulysse.
Agamemnon
         Juste ciel, c'est ainsi qu'assurant ta vengeance, 12
         Tu romps tous les ressorts de ma vaine prudence ! 12
         Encor si je pouvois, libre dans mon malheur, 12
         Par des larmes au moins soulager ma douleur ! 12
365 Triste destin des rois ! Esclaves que nous sommes 12
         Et des rigueurs du sort et des discours des hommes, 12
         Nous nous voyons sans cesse assiégés de témoins ; 12
         Et les plus malheureux osent pleurer le moins ! 12
Ulysse
         Je suis père, Seigneur. Et foible comme un autre, 12
370 Mon cœur se met sans peine en la place du vôtre ; 12
         Et frémissant du coup qui vous fait soupirer, 12
         Loin de blâmer vos pleurs, je suis prêt de pleurer. 12
         Mais votre amour n'a plus d'excuse légitime : 12
         Les Dieux ont à Calchas amené leur victime. 12
375 Il le sait, il l'attend ; et s'il la voit tarder, 12
         Lui-même à haute voix viendra la demander. 12
         Nous sommes seuls encor : hâtez-vous de répandre 12
         Des pleurs que vous arrache un intérêt si tendre. 12
         Pleurez ce sang, pleurez ; ou plutôt, sans pâlir, 12
380 Considérez l'honneur qui doit en rejallir. 12
         Voyez tout l'Hellespont blanchissant sous nos rames, 12
         Et la perfide Troie abandonnée aux flammes, 12
         Ses peuples dans vos fers, Priam à vos genoux, 12
         Hélène par vos mains rendue à son époux. 12
385 Voyez de vos vaisseaux les poupes couronnées 12
         Dans cette même Aulide avec vous retournées, 12
         Et ce triomphe heureux qui s'en va devenir 12
         L'éternel entretien des siècles à venir. 12
Agamemnon
         Seigneur, de mes efforts je connois l'impuissance. 12
390 Je cède, et laisse aux Dieux opprimer l'innocence. 12
         La victime bientôt marchera sur vos pas. 12
         Allez. Mais cependant faites taire Calchas ; 12
         Et m'aidant à cacher ce funeste mystère, 12
         Laissez-moi de l'autel écarter une mère. 12
Acte II
Scène première
Érihpile, Doris.
Ériphile
395 Ne les contraignons point, Doris, retirons-nous ; 12
         Laissons-les dans les bras d'un père et d'un époux ; 12
         Et tandis qu'à l'envi leur amour se déploie, 12
         Mettons en liberté ma tristesse et leur joie. 12
Doris
         Quoi, Madame ? toujours irritant vos douleurs, 12
400 Croirez-vous ne plus voir que des sujets de pleurs ? 12
         Je sais que tout déplaît aux yeux d'une captive, 12
         Qu'il n'est point dans les fers de plaisir qui la suive. 12
         Mais dans le temps fatal que repassant les flots, 12
         Nous suivions malgré nous le vainqueur de Lesbos ; 12
405 Lorsque dans son vaisseau, prisonnière timide, 12
         Vous voyez devant vous ce vainqueur homicide, 12
         Le dirai-je ? vos yeux, de larmes moins trempés, 12
         À pleurer vos malheurs étoient moins occupés. 12
         Maintenant tout vous rit : l'aimable Iphigénie 12
410 D'une amitié sincère avec vous est unie ; 12
         Elle vous plaint, vous voit avec des yeux de sœur ; 12
         Et vous seriez dans Troie avec moins de douceur. 12
         Vous vouliez voir l'Aulide où son père l'appelle, 12
         Et l'Aulide vous voit arriver avec elle. 12
415 Cependant, par un sort que je ne conçois pas, 12
         Votre douleur redouble et croît à chaque pas. 12
Ériphile
         Hé quoi ? te semble-t-il que la triste Ériphile 12
         Doive être de leur joie un témoin si tranquille ? 12
         Crois-tu que mes chagrins doivent s'évanouir 12
420 À l'aspect d'un bonheur dont je ne puis jouir ? 12
         Je vois Iphigénie entre les bras d'un père ; 12
         Elle fait tout l'orgueil d'une superbe mère ; 12
         Et moi, toujours en butte à de nouveaux dangers, 12
         Remise dès l'enfance en des bras étrangers, 12
425 Je reçus et je vois le jour que je respire, 12
         Sans que mère ni père ait daigné me sourire. 12
         J'ignore qui je suis ; et pour comble d'horreur, 12
         Un oracle effrayant m'attache à mon erreur, 12
         Et quand je veux chercher le sang qui m'a fait naître, 12
430 Me dit que sans périr je ne me puis connaître. 12
Doris
         Non, non, jusques au bout vous devez le chercher. 12
         Un oracle toujours se plaît à se cacher : 12
         Toujours avec un sens il en présente un autre. 12
         En perdant un faux nom vous reprendrez le vôtre. 12
435 C'est là tout le danger que vous pouvez courir, 12
         Et c'est peut-être ainsi que vous devez périr. 12
         Songez que votre nom fut changé dès l'enfance. 12
Ériphile
         Je n'ai de tout mon sort que cette connoissance ; 12
         Et ton père, du reste infortuné témoin, 12
440 Ne me permit jamais de pénétrer plus loin. 12
         Hélas ! dans cette Troie où j'étois attendue, 12
         Ma gloire, disoit-il, m'alloit être rendue ; 12
         J'allois, en reprenant et mon nom et mon rang, 12
         Des plus grands rois en moi reconnoître le sang. 12
445 Déjà je découvrois cette fameuse ville. 12
         Le ciel mène à Lesbos l'impitoyable Achille : 12
         Tout cède, tout ressent ses funestes efforts ; 12
         Ton père, enseveli dans la foule des morts, 12
         Me laisse dans les fers à moi-même inconnue ; 12
450 Et de tant de grandeurs dont j'étois prévenue, 12
         Vile esclave des Grecs, je n'ai pu conserver 12
         Que la fierté d'un sang que je ne puis prouver. 12
Doris
         Ah ! que perdant, Madame, un témoin si fidèle, 12
         La main qui vous l'ôta vous doit sembler cruelle ! 12
455 Mais Calchas est ici, Calchas si renommé, 12
         Qui des secrets des Dieux fut toujours informé. 12
         Le ciel souvent lui parle : instruit par un tel maître, 12
         Il sait tout ce qui fut et tout ce qui doit être. 12
         Pourroit-il de vos jours ignorer les auteurs ? 12
460 Ce camp même est pour vous tout plein de protecteurs. 12
         Bientôt Iphigénie, en épousant Achille, 12
         Vous va sous son appui présenter un asile. 12
         Elle vous l'a promis et juré devant moi, 12
         Ce gage est le premier qu'elle attend de sa foi. 12
Ériphile
465 Que dirois-tu, Doris, si passant tout le reste, 12
         Cet hymen de mes maux étoit le plus funeste ? 12
Doris
         Quoi, Madame ?
Ériphile
         Tu vois avec étonnement
         Que ma douleur ne souffre aucun soulagement. 12
         Écoute, et tu te vas étonner que je vive. 12
470 C'est peu d'être étrangère, inconnue et captive : 12
         Ce destructeur fatal des tristes Lesbiens, 12
         Cet Achille, l'auteur de tes maux et des miens, 12
         Dont la sanglante main m'enleva prisonnière, 12
         Qui m'arracha d'un coup ma naissance et ton père, 12
475 De qui, jusques au nom, tout doit m'être odieux, 12
         Est de tous les mortels le plus cher à mes yeux. 12
Doris
         Ah ! que me dites-vous ?
Ériphile
         Je me flattois sans cesse
         Qu'un silence éternel cacheroit ma foiblesse. 12
         Mais mon cœur trop pressé m'arrache ce discours, 12
480 Et te parle une fois, pour se taire toujours. 12
         Ne me demande point sur quel espoir fondée 12
         De ce fatal amour je me vis possédée. 12
         Je n'en accuse point quelques feintes douleurs 12
         Dont je crus voir Achille honorer mes malheurs. 12
485 Le ciel s'est fait, sans doute, une joie inhumaine 12
         À rassembler sur moi tous les traits de sa haine. 12
         Rappellerai-je encor le souvenir affreux 12
         Du jour qui dans les fers nous jeta toutes deux ? 12
         Dans les cruelles mains par qui je fus ravie 12
490 Je demeurai longtemps sans lumière et sans vie. 12
         Enfin mes tristes yeux cherchèrent la clarté ; 12
         Et me voyant presser d'un bras ensanglanté, 12
         Je frémissois, Doris, et d'un vainqueur sauvage 12
         Craignois de rencontrer l'effroyable visage. 12
495 J'entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur, 12
         Et toujours détournant ma vue avec horreur. 12
         Je le vis : son aspect n'avoit rien de farouche ; 12
         Je sentis le reproche expirer dans ma bouche ; 12
         Je sentis contre moi mon cœur se déclarer ; 12
500 J'oubliai ma colère, et ne sus que pleurer. 12
         Je me laissai conduire à cet aimable guide. 12
         Je l'aimois à Lesbos, et je l'aime en Aulide. 12
         Iphigénie en vain s'offre à me protéger, 12
         Et me tend une main prompte à me soulager : 12
505 Triste effet des fureurs dont je suis tourmentée ! 12
         Je n'accepte la main qu'elle m'a présentée 12
         Que pour m'armer contre elle, et sans me découvrir, 12
         Traverser son bonheur que je ne puis souffrir. 12
Doris
         Et que pourroit contre elle une impuissante haine ? 12
510 Ne valoit-il pas mieux, renfermée à Mycène, 12
         Éviter les tourments que vous venez chercher, 12
         Et combattre des feux contraints de se cacher ? 12
Ériphile
         Je le voulois, Doris. Mais quelque triste image 12
         Que sa gloire à mes yeux montrât sur ce rivage, 12
515 Au sort qui me trainoît il fallut consentir : 12
         Une secrète voix m'ordonna de partir, 12
         Me dit qu'offrant ici ma présence importune, 12
         Peut-être j'y pourrois porter mon infortune ; 12
         Que peut-être approchant ces amants trop heureux, 12
520 Quelqu'un de mes malheurs se répandroit sur eux. 12
         Voilà ce qui m'amène, et non l'impatience 12
         D'apprendre à qui je dois une triste naissance. 12
         Ou plutôt leur hymen me servira de loi. 12
         S'il s'achève, il suffit : tout est fini pour moi. 12
525 Je périrai, Doris ; et, par une mort prompte, 12
         Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte, 12
         Sans chercher des parents si longtemps ignorés, 12
         Et que ma folle amour a trop déshonorés. 12
Doris
         Que je vous plains, Madame ! et que la tyrannie… ! 12
Ériphile
530 Tu vois Agamemnon avec Iphigénie. 12
Scène II
Agamemnon, Iphigénie, Ériphile, Doris.
Iphigénie
         Seigneur, où courez-vous ? et quels empressements 12
         Vous dérobent sitôt à nos embrassements ? 12
         À qui dois-je imputer cette fuite soudaine ? 12
         Mon respect a fait place aux transports de la Reine. 12
535 Un moment à mon tour ne vous puis-je arrêter ? 12
         Et ma joie à vos yeux n'ose-t-elle éclater ? 12
         Ne puis-je…
Agamemnon
         Hé bien ! ma fille, embrassez votre père,
         Il vous aime toujours.
Iphigénie
         Que cette amour m'est chère !
         Quel plaisir de vous voir et de vous contempler 12
540 Dans ce nouvel éclat dont je vous vois briller ! 12
         Quels honneurs ! quel pouvoir ! Déjà la renommée 12
         Par d'étonnants récits m'en avoit informée ; 12
         Mais que voyant de près ce spectacle charmant, 12
         Je sens croître ma joie et mon étonnement ! 12
545 Dieux ! avec quel amour la Grèce vous révère ! 12
         Quel bonheur de me voir la fille d'un tel père ! 12
Agamemnon
         Vous méritiez, ma fille, un père plus heureux. 12
Iphigénie
         Quelle félicité peut manquer à vos vœux ? 12
         À de plus grands honneurs un roi peut-il prétendre ? 12
550 J'ai cru n'avoir au ciel que des grâces à rendre. 12
Agamemnon
         Grands Dieux ! à son malheur dois-je la préparer ? 12
Iphigénie
         Vous vous cachez, Seigneur, et semblez soupirer ; 12
         Tous vos regards sur moi ne tombent qu'avec peine. 12
         Avons-nous sans votre ordre abandonné Mycène ? 12
Agamemnon
555 Ma fille, je vous vois toujours des mêmes yeux. 12
         Mais les temps sont changés, aussi bien que les lieux. 12
         D'un soin cruel ma joie est ici combattue. 12
Iphigénie
         Hé ! mon père, oubliez votre rang à ma vue. 12
         Je prévois la rigueur d'un long éloignement. 12
560 N'osez-vous sans rougir être père un moment ? 12
         Vous n'avez devant vous qu'une jeune princesse 12
         À qui j'avois pour moi vanté votre tendresse. 12
         Cent fois lui promettant mes soins, votre bonté, 12
         J'ai fait gloire à ses yeux de ma félicité. 12
565 Que va-t-elle penser de votre indifférence ? 12
         Ai-je flatté ses vœux d'une fausse espérance ? 12
         N'éclaircirez-vous point ce front chargé d'ennuis ? 12
Agamemnon
         Ah ! ma fille !
Iphigénie
         Seigneur, poursuivez.
Agamemnon
         Je ne puis.
Iphigénie
         Périsse le Troyen auteur de nos alarmes ! 12
Agamemnon
570 Sa perte à ses vainqueurs coûtera bien des larmes. 12
Iphigénie
         Les Dieux daignent surtout prendre soin de vos jours ! 12
Agamemnon
         Les Dieux depuis un temps me sont cruels et sourds. 12
Iphigénie
         Calchas, dit-on, prépare un pompeux sacrifice. 12
Agamemnon
         Puissé-je auparavant fléchir leur injustice ! 12
Iphigénie
         L'offrira-t-on bientôt ?
Agamemnon
575 Plus tôt que je ne veux.
Iphigénie
         Me sera-t-il permis de me joindre à vos vœux ? 12
         Verra-t-on à l'autel votre heureuse famille ? 12
Agamemnon
         Hélas !
Iphigénie
         Vous vous taisez ?
Agamemnon
         Vous y serez, ma fille.
         Adieu.
Scène III
Iphigénie, Ériphile, Doris.
Iphigénie
         De cet accueil que dois-je soupçonner ?
580 D'une secrète horreur je me sens frissonner. 12
         Je crains, malgré moi-même, un malheur que j'ignore. 12
         Justes Dieux, vous savez pour qui je vous implore. 12
Ériphile
         Quoi ? parmi tous les soins qui doivent l'accabler, 12
         Quelque froideur suffit pour vous faire trembler ? 12
585 Hélas ! à quels soupirs suis-je donc condamnée, 12
         Moi, qui de mes parents toujours abandonnée, 12
         Étrangère partout, n'ai pas même en naissant 12
         Peut-être reçu d'eux un regard caressant ! 12
         Du moins, si vos respects sont rejetés d'un père, 12
590 Vous en pouvez gémir dans le sein d'une mère ; 12
         Et de quelque disgrâce enfin que vous pleuriez, 12
         Quels pleurs par un amant ne sont point essuyés ? 12
Iphigénie
         Je ne m'en défends point : mes pleurs, belle Ériphile, 12
         Ne tiendroient pas longtemps contre les soins d'Achille ; 12
595 Sa gloire, son amour, mon père, mon devoir, 12
         Lui donnent sur mon âme un trop juste pouvoir. 12
         Mais de lui-même ici que faut-il que je pense ? 12
         Cet amant, pour me voir brûlant d'impatience, 12
         Que les Grecs de ces bords ne pouvoient arracher, 12
600 Qu'un père de si loin m'ordonne de chercher, 12
         S'empresse-t-il assez pour jouir d'une vue 12
         Qu'avec tant de transports je croyois attendue ? 12
         Pour moi, depuis deux jours qu'approchant de ces lieux, 12
         Leur aspect souhaité se découvre à nos yeux, 12
605 Je l'attendois partout ; et d'un regard timide 12
         Sans cesse parcourant les chemins de l'Aulide, 12
         Mon cœur pour le chercher voloit loin devant moi, 12
         Et je demande Achille à tout ce que je voi. 12
         Je viens, j'arrive enfin sans qu'il m'ait prévenue. 12
610 Je n'ai percé qu'à peine une foule inconnue ; 12
         Lui seul ne paroît point. Le triste Agamemnon 12
         Semble craindre à mes yeux de prononcer son nom. 12
         Que fait-il ? Qui pourra m'expliquer ce mystère ? 12
         Trouverai-je l'amant glacé comme le père ? 12
615 Et les soins de la guerre auroient-ils en un jour 12
         Éteint dans tous les cœurs la tendresse et l'amour ? 12
         Mais non : c'est l'offenser par d'injustes alarmes. 12
         C'est à moi que l'on doit le secours de ses armes. 12
         Il n'étoit point à Sparte entre tous ces amants 12
620 Dont le père d'Hélène a reçu les serments : 12
         Lui seul de tous les Grecs, maître de sa parole, 12
         S'il part contre Ilion, c'est pour moi qu'il y vole ; 12
         Et satisfait d'un prix qui lui semble si doux, 12
         Il veut même y porter le nom de mon époux. 12
Scène IV
Clytemnestre, Iphigénie, Ériphile, Doris.
Clytemnestre
625 Ma fille, il faut partir sans que rien nous retienne, 12
         Et sauver, en fuyant, votre gloire et la mienne. 12
         Je ne m'étonne plus qu'interdit et distrait 12
         Votre père ait paru nous revoir à regret. 12
         Aux affronts d'un refus craignant de vous commettre, 12
630 Il m'avoit par Arcas envoyé cette lettre. 12
         Arcas s'est vu trompé par notre égarement, 12
         Et vient de me la rendre en ce même moment. 12
         Sauvons, encore un coup, notre gloire offensée. 12
         Pour votre hymen Achille a changé de pensée, 12
635 Et refusant l'honneur qu'on lui veut accorder, 12
         Jusques à son retour il veut le retarder. 12
Ériphile
         Qu'entends-je ?
Clytemnestre
         Je vous vois rougir de cet outrage.
         Il faut d'un noble orgueil armer votre courage. 12
         Moi-même, de l'ingrat approuvant le dessein, 12
640 Je vous l'ai dans Argos présenté de ma main ; 12
         Et mon choix, que flattoit le bruit de sa noblesse, 12
         Vous donnoit avec joie au fils d'une déesse. 12
         Mais puisque désormais son lâche repentir 12
         Dément le sang des Dieux, dont on le fait sortir, 12
645 Ma fille, c'est à nous de montrer qui nous sommes, 12
         Et de ne voir en lui que le dernier des hommes. 12
         Lui ferons-nous penser, par un plus long séjour, 12
         Que vos vœux de son cœur attendent le retour ? 12
         Rompons avec plaisir un hymen qu'il diffère. 12
650 J'ai fait de mon dessein avertir votre père ; 12
         Je ne l'attends ici que pour m'en séparer ; 12
         Et pour ce prompt départ je vais tout préparer. 12
(À Ériphile.)
         Je ne vous presse point, Madame, de nous suivre ; 12
         En de plus chères mains ma retraite vous livre. 12
655 De vos desseins secrets on est trop éclairci ; 12
         Et ce n'est pas Calchas que vous cherchez ici. 12
Scène V
Iphigénie, Ériphile, Doris.
Iphigénie
         En quel funeste état ces mots m'ont-ils laissée ! 12
         Pour mon hymen Achille a changé de pensée ? 12
         Il me faut sans honneur retourner sur mes pas, 12
660 Et vous cherchez ici quelque autre que Calchas ? 12
Ériphile
         Madame, à ce discours je ne puis rien comprendre. 12
Iphigénie
         Vous m'entendez assez, si vous voulez m'entendre. 12
         Le sort injurieux me ravit un époux ; 12
         Madame, à mon malheur m'abandonnerez-vous ? 12
665 Vous ne pouviez sans moi demeurer à Mycène ; 12
         Me verra-t-on sans vous partir avec la Reine ? 12
Ériphile
         Je voulois voir Calchas avant que de partir. 12
Iphigénie
         Que tardez-vous, Madame, à le faire avertir ? 12
Ériphile
         D'Argos, dans un moment, vous reprenez la route. 12
Iphigénie
670 Un moment quelquefois éclaircit plus d'un doute. 12
         Mais, Madame, je vois que c'est trop vous presser ; 12
         Je vois ce que jamais je n'ai voulu penser : 12
         Achille… Vous brûlez que je ne sois partie. 12
Ériphile
         Moi ? vous me soupçonnez de cette perfidie ? 12
675 Moi, j'aimerois, Madame, un vainqueur furieux, 12
         Qui toujours tout sanglant se présente à mes yeux, 12
         Qui la flamme à la main, et de meurtres avide, 12
         Mit en cendres Lesbos…
Iphigénie
         Oui, vous l'aimez, perfide.
         Et ces mêmes fureurs que vous me dépeignez, 12
680 Ces bras que dans le sang vous avez vus baignés, 12
         Ces morts, cette Lesbos, ces cendres, cette flamme, 12
         Sont les traits dont l'amour l'a gravé dans votre âme ; 12
         Et loin d'en détester le cruel souvenir, 12
         Vous vous plaisez encore à m'en entretenir. 12
685 Déjà plus d'une fois dans vos plaintes forcées, 12
         J'ai dû voir et j'ai vu le fond de vos pensées. 12
         Mais toujours sur mes yeux ma facile bonté 12
         A remis le bandeau que j'avois écarté. 12
         Vous l'aimez. Que faisois-je ? et quelle erreur fatale 12
690 M'a fait entre mes bras recevoir ma rivale ? 12
         Crédule, je l'aimois. Mon cœur même aujourd'hui 12
         De son parjure amant lui promettoit l'appui. 12
         Voilà donc le triomphe où j'étois amenée. 12
         Moi-même à votre char je me suis enchaînée. 12
695 Je vous pardonne, hélas ! des vœux intéressés, 12
         Et la perte d'un cœur que vous me ravissez. 12
         Mais que sans m'avertir du piége qu'on me dresse, 12
         Vous me laissiez chercher jusqu'au fond de la Grèce 12
         L'ingrat qui ne m'attend que pour m'abandonner, 12
700 Perfide, cet affront se peut-il pardonner ? 12
Ériphile
         Vous me donnez des noms qui doivent me surprendre, 12
         Madame : on ne m'a pas instruite à les entendre ; 12
         Et les Dieux, contre moi dès longtemps indignés, 12
         À mon oreille encor les avoient épargnés. 12
705 Mais il faut des amants excuser l'injustice. 12
         Et de quoi vouliez-vous que je vous avertisse ? 12
         Avez-vous pu penser qu'au sang d'Agamemnon 12
         Achille préférât une fille sans nom, 12
         Qui de tout son destin ce qu'elle a pu comprendre, 12
710 C'est qu'elle sort d'un sang qu'il brûle de répandre ? 12
Iphigénie
         Vous triomphez, cruelle, et bravez ma douleur. 12
         Je n'avois pas encor senti tout mon malheur ; 12
         Et vous ne comparez votre exil et ma gloire 12
         Que pour mieux relever votre injuste victoire. 12
715 Toutefois vos transports sont trop précipités. 12
         Ce même Agamemnon à qui vous insultez, 12
         Il commande à la Grèce, il est mon père, il m'aime, 12
         Il ressent mes douleurs beaucoup plus que moi-même. 12
         Mes larmes par avance avoient su le toucher ; 12
720 J'ai surpris ses soupirs qu'il me vouloit cacher. 12
         Hélas ! de son accueil condamnant la tristesse, 12
         J'osois me plaindre à lui de son peu de tendresse ! 12
Scène VI
Achille, Iphigénie, Ériphile, Doris.
Achille
         Il est donc vrai, Madame, et c'est vous que je vois. 12
         Je soupçonnois d'erreur tout le camp à la fois. 12
725 Vous en Aulide ? vous ? Hé ! qu'y venez-vous faire ? 12
         D'où vient qu'Agamemnon m'assuroit le contraire ? 12
Iphigénie
         Seigneur, rassurez-vous. Vos vœux seront contents. 12
         Iphigénie encor n'y sera pas longtemps. 12
Scène VII
Achille, Ériphile, Doris.
Achille
         Elle me fuit ! Veillé-je ? ou n'est-ce point un songe ? 12
730 Dans quel trouble nouveau cette fuite me plonge ! 12
         Madame, je ne sais si, sans vous irriter, 12
         Achille devant vous pourra se présenter ; 12
         Mais si d'un ennemi vous souffrez la prière, 12
         Si lui-même souvent a plaint sa prisonnière, 12
735 Vous savez quel sujet conduit ici leurs pas ; 12
         Vous savez…
Ériphile
         Quoi ? Seigneur, ne le savez-vous pas,
         Vous qui depuis un mois, brûlant sur ce rivage, 12
         Avez conclu vous-même et hâté leur voyage ? 12
Achille
         De ce même rivage absent depuis un mois, 12
740 Je le revis hier pour la première fois. 12
Ériphile
         Quoi ? lorsqu'Agamemnon écrivoit à Mycène, 12
         Votre amour, votre main n'a pas conduit la sienne ? 12
         Quoi ? vous qui de sa fille adoriez les attraits… 12
Achille
         Vous m'en voyez encore épris plus que jamais, 12
745 Madame ; et si l'effet eût suivi ma pensée, 12
         Moi-même dans Argos je l'aurois devancée. 12
         Cependant on me fuit. Quel crime ai-je commis ? 12
         Mais je ne vois partout que des yeux ennemis. 12
         Que dis-je ? en ce moment Calchas, Nestor, Ulysse, 12
750 De leur vaine éloquence employant l'artifice, 12
         Combattoient mon amour, et sembloient m'annoncer 12
         Que si j'en crois ma gloire, il y faut renoncer. 12
         Quelle entreprise ici pourroit être formée ? 12
         Suis-je, sans le savoir, la fable de l'armée ? 12
755 Entrons. C'est un secret qu'il leur faut arracher. 12
Scène VIII
Ériphile, Doris.
Ériphile
         Dieux, qui voyez ma honte, où me dois-je cacher ? 12
         Orgueilleuse rivale, on t'aime, et tu murmures ? 12
         Souffrirai-je à la fois ta gloire et tes injures ? 12
         Ah ! plutôt… Mais, Doris, ou j'aime à me flatter, 12
760 Ou sur eux quelque orage est tout prêt d'éclater. 12
         J'ai des yeux. Leur bonheur n'est pas encor tranquille. 12
         On trompe Iphigénie ; on se cache d'Achille ; 12
         Agamemnon gémit. Ne désespérons point ; 12
         Et si le sort contre elle à ma haine se joint, 12
765 Je saurai profiter de cette intelligence 12
         Pour ne pas pleurer seule et mourir sans vengeance. 12
Acte III
Scène première
Agamemnon, Clytemnestre.
Clytemnestre
         Oui, Seigneur, nous partions ; et mon juste courroux 12
         Laissoit bientôt Achille et le camp loin de nous. 12
         Ma fille dans Argos couroit pleurer sa honte. 12
770 Mais lui-même, étonné d'une fuite si prompte, 12
         Par combien de serments, dont je n'ai pu douter, 12
         Vient-il de me convaincre et de nous arrêter ! 12
         Il presse cet hymen qu'on prétend qu'il diffère, 12
         Et vous cherche, brûlant d'amour et de colère : 12
775 Prêt d'imposer silence à ce bruit imposteur, 12
         Achille en veut connoître et confondre l'auteur. 12
         Bannissez ces soupçons qui troubloient notre joie. 12
Agamemnon
         Madame, c'est assez. Je consens qu'on le croie. 12
         Je reconnois l'erreur qui nous avoit séduits, 12
780 Et ressens votre joie autant que je le puis. 12
         Vous voulez que Calchas l'unisse à ma famille : 12
         Vous pouvez à l'autel envoyer votre fille ; 12
         Je l'attends. Mais avant que de passer plus loin, 12
         J'ai voulu vous parler un moment sans témoin. 12
785 Vous voyez en quels lieux vous l'avez amenée : 12
         Tout y ressent la guerre, et non point l'hyménée. 12
         Le tumulte d'un camp, soldats et matelots, 12
         Un autel hérissé de dards, de javelots, 12
         Tout ce spectacle enfin, pompe digne d'Achille, 12
790 Pour attirer vos yeux n'est point assez tranquille ; 12
         Et les Grecs y verroient l'épouse de leur roi 12
         Dans un état indigne et de vous et de moi. 12
         M'en croirez-vous ? Laissez, de vos femmes suivie, 12
         À cet hymen, sans vous, marcher Iphigénie. 12
Clytemnestre
795 Qui ? moi ? que remettant ma fille en d'autres bras, 12
         Ce que j'ai commencé, je ne l'achève pas ? 12
         Qu'après l'avoir d'Argos amenée en Aulide, 12
         Je refuse à l'autel de lui servir de guide ? 12
         Dois-je donc de Calchas être moins près que vous ? 12
800 Et qui présentera ma fille à son époux ? 12
         Quelle autre ordonnera cette pompe sacrée ? 12
Agamemnon
         Vous n'êtes point ici dans le palais d'Atrée. 12
         Vous êtes dans un camp…
Clytemnestre
         Où tout vous est soumis ;
         Où le sort de l'Asie en vos mains est remis ; 12
805 Où je vois sous vos lois marcher la Grèce entière ; 12
         Où le fils de Thétis va m'appeler sa mère. 12
         Dans quel palais superbe et plein de ma grandeur 12
         Puis-je jamais paroître avec plus de splendeur ? 12
Agamemnon
         Madame, au nom des Dieux auteurs de notre race, 12
810 Daignez à mon amour accorder cette grâce. 12
         J'ai mes raisons.
Clytemnestre
         Seigneur, au nom des mêmes dieux,
         D'un spectacle si doux ne privez point mes yeux. 12
         Daignez ne point ici rougir de ma présence. 12
Agamemnon
         J'avois plus espéré de votre complaisance. 12
815 Mais puisque la raison ne vous peut émouvoir, 12
         Puisqu'enfin ma prière a si peu de pouvoir, 12
         Vous avez entendu ce que je vous demande, 12
         Madame : je le veux, et je vous le commande. 12
         Obéissez.
Scène II
>Clytemnestre,seule.
         D'où vient que d'un soin si cruel
820 L'injuste Agamemnon m'écarte de l'autel ? 12
         Fier de son nouveau rang m'ose-t-il méconnoître ? 12
         Me croit-il à sa suite indigne de paroître ? 12
         Ou de l'empire encor timide possesseur, 12
         N'oseroit-il d'Hélène ici montrer la sœur ? 12
825 Et pourquoi me cacher ? et par quelle injustice 12
         Faut-il que sur mon front sa honte rejallisse ? 12
         Mais n'importe : il le veut, et mon cœur s'y résout. 12
         Ma fille, ton bonheur me console de tout. 12
         Le ciel te donne Achille ; et ma joie est extrême 12
830 De t'entendre nommer… Mais le voici lui-même. 12
Scène III
Achille, Clytemnestre.
Achille
         Tout succède, Madame, à mon empressement. 12
         Le Roi n'a point voulu d'autre éclaircissement ; 12
         Il en croit mes transports ; et sans presque m'entendre, 12
         Il vient, en m'embrassant, de m'accepter pour gendre. 12
835 Il ne m'a dit qu'un mot. Mais vous a-t-il conté 12
         Quel bonheur dans le camp vous avez apporté ? 12
         Les Dieux vont s'apaiser. Du moins Calchas publie 12
         Qu'avec eux, dans une heure, il nous réconcilie ; 12
         Que Neptune et les vents, prêts à nous exaucer, 12
840 N'attendent que le sang que sa main va verser. 12
         Déjà dans les vaisseaux la voile se déploie, 12
         Déjà sur sa parole ils se tournent vers Troie. 12
         Pour moi, quoique le ciel, au gré de mon amour, 12
         Dût encore des vents retarder le retour, 12
845 Que je quitte à regret la rive fortunée 12
         Où je vais allumer les flambeaux d'hyménée ; 12
         Puis-je ne point chérir l'heureuse occasion 12
         D'aller du sang troyen sceller notre union, 12
         Et de laisser bientôt, sous Troie ensevelie, 12
850 Le déshonneur d'un nom à qui le mien s'allie ? 12
Scène IV
Achille, Clytemnestre, Iphigénie, Ériphile, Doris, Ægine.
Achille
         Princesse, mon bonheur ne dépend que de vous. 12
         Votre père à l'autel vous destine un époux : 12
         Venez y recevoir un cœur qui vous adore. 12
Iphigénie
         Seigneur, il n'est pas temps que nous partions encore. 12
855 La Reine permettra que j'ose demander 12
         Un gage à votre amour, qu'il me doit accorder. 12
         Je viens vous présenter une jeune princesse. 12
         Le ciel a sur son front imprimé sa noblesse. 12
         De larmes tous les jours ses yeux sont arrosés ; 12
860 Vous savez ses malheurs, vous les avez causés. 12
         Moi-même (où m'emportoit une aveugle colère ?) 12
         J'ai tantôt, sans respect, affligé sa misère. 12
         Que ne puis-je aussi bien par d'utiles secours, 12
         Réparer promptement mes injustes discours ? 12
865 Je lui prête ma voix, je ne puis davantage. 12
         Vous seul pouvez, Seigneur, détruire votre ouvrage. 12
         Elle est votre captive ; et ses fers que je plains, 12
         Quand vous l'ordonnerez, tomberont de ses mains. 12
         Commencez donc par là cette heureuse journée. 12
870 Qu'elle puisse à nous voir n'être plus condamnée. 12
         Montrez que je vais suivre au pied de nos autels 12
         Un roi qui non content d'effrayer les mortels, 12
         À des embrasements ne borne point sa gloire, 12
         Laisse aux pleurs d'une épouse attendrir sa victoire, 12
875 Et par les malheureux quelquefois désarmé, 12
         Sait imiter en tout les dieux qui l'ont formé. 12
Ériphile
         Oui, Seigneur, des douleurs soulagez la plus vive. 12
         La guerre dans Lesbos me fit votre captive. 12
         Mais c'est pousser trop loin ses droits injurieux, 12
880 Qu'y joindre le tourment que je souffre en ces lieux. 12
Achille
         Vous, Madame ?
Ériphile
         Oui, Seigneur ; et sans compter le reste,
         Pouvez-vous m'imposer une loi plus funeste 12
         Que de rendre mes yeux les tristes spectateurs 12
         De la félicité de mes persécuteurs ? 12
885 J'entends de toutes parts menacer ma patrie ; 12
         Je vois marcher contre elle une armée en furie ; 12
         Je vois déjà l'hymen, pour mieux me déchirer, 12
         Mettre en vos mains le feu qui la doit dévorer. 12
         Souffrez que loin du camp et loin de votre vue, 12
890 Toujours infortunée et toujours inconnue, 12
         J'aille cacher un sort si digne de pitié, 12
         Et dont mes pleurs encor vous taisent la moitié. 12
Achille
         C'est trop, belle princesse. Il ne faut que nous suivre. 12
         Venez, qu'aux yeux des Grecs Achille vous délivre ; 12
895 Et que le doux moment de ma félicité 12
         Soit le moment heureux de votre liberté. 12
Scène V
Clytemnestre, Achille, Iphigénie, Ériphile, Arcas, Ægine, Doris.
Arcas
         Madame, tout est prêt pour la cérémonie. 12
         Le Roi près de l'autel attend Iphigénie ; 12
         Je viens la demander. Ou plutôt contre lui, 12
900 Seigneur, je viens pour elle implorer votre appui. 12
Achille
         Arcas, que dites-vous ?
Clytemnestre
         Dieux ! que vient-il m'apprendre ?
Arcas à Achille.
         Je ne vois plus que vous qui la puisse défendre. 12
Achille
         Contre qui ?
Arcas
         Je le nomme et l'accuse à regret.
         Autant que je l'ai pu, j'ai gardé son secret. 12
905 Mais le fer, le bandeau, la flamme est toute prête. 12
         Dût tout cet appareil retomber sur ma tête, 12
         Il faut parler.
Clytemnestre
         Je tremble. Expliquez-vous, Arcas.
Achille
         Qui que ce soit, parlez, et ne le craignez pas. 12
Arcas
         Vous êtes son amant, et vous êtes sa mère : 12
910 Gardez-vous d'envoyer la princesse à son père. 12
Clytemnestre
         Pourquoi le craindrons-nous ?
Achille
         Pourquoi m'en défier ?
Arcas
         Il l'attend à l'autel pour la sacrifier. 12
Achille
         Lui !
Clytemnestre
         Sa fille !
Iphigénie
         Mon père !
Ériphile
         Ô ciel ! quelle nouvelle !
Achille
         Quelle aveugle fureur pourroit l'armer contre elle ? 12
915 Ce discours sans horreur se peut-il écouter ? 12
Arcas
         Ah ! Seigneur, plût au ciel que je pusse en douter ! 12
         Par la voix de Calchas l'oracle la demande ; 12
         De toute autre victime il refuse l'offrande ; 12
         Et les Dieux, jusque-là protecteurs de Paris, 12
920 Ne nous promettent Troie et les vents qu'à ce prix. 12
Clytemnestre
         Les Dieux ordonneroient un meurtre abominable ? 12
Iphigénie
         Ciel ! pour tant de rigueur, de quoi suis-je coupable ? 12
Clytemnestre
         Je ne m'étonne plus de cet ordre cruel 12
         Qui m'avoit interdit l'approche de l'autel. 12
Iphigénie à Achille.
925 Et voilà donc l'hymen où j'étois destinée ! 12
Arcas
         Le Roi, pour vous tromper, feignoit cet hyménée. 12
         Tout le camp même encore est trompé comme vous. 12
Clytemnestre
         Seigneur, c'est donc à moi d'embrasser vos genoux. 12
Achille la relevant.
         Ah ! Madame.
Clytemnestre
         Oubliez une gloire importune ;
930 Ce triste abaissement convient à ma fortune. 12
         Heureuse si mes pleurs vous peuvent attendrir, 12
         Une mère à vos pieds peut tomber sans rougir. 12
         C'est votre épouse, hélas ! qui vous est enlevée ; 12
         Dans cet heureux espoir je l'avois élevée. 12
935 C'est vous que nous cherchions sur ce funeste bord ; 12
         Et votre nom, Seigneur, l'a conduite à la mort. 12
         Ira-t-elle, des Dieux implorant la justice, 12
         Embrasser leurs autels parés pour son supplice ? 12
         Elle n'a que vous seul. Vous êtes en ces lieux 12
940 Son père, son époux, son asile, ses Dieux. 12
         Je lis dans vos regards la douleur qui vous presse. 12
         Auprès de votre époux, ma fille, je vous laisse. 12
         Seigneur, daignez m'attendre, et ne la point quitter. 12
         À mon perfide époux je cours me présenter. 12
945 Il ne soutiendra point la fureur qui m'anime. 12
         Il faudra que Calchas cherche une autre victime. 12
         Ou si je ne vous puis dérober à leurs coups, 12
         Ma fille, ils pourront bien m'immoler avant vous. 12
Scène VI
Achille, Iphigénie.
Achille
         Madame, je me tais, et demeure immobile. 12
950 Est-ce à moi que l'on parle, et connoît-on Achille ? 12
         Une mère pour vous croit devoir me prier ? 12
         Une reine à mes pieds se vient humilier ? 12
         Et me déshonorant par d'injustes alarmes, 12
         Pour attendrir mon cœur on a recours aux larmes ? 12
955 Qui doit prendre à vos jours plus d'intérêt que moi ? 12
         Ah ! sans doute on s'en peut reposer sur ma foi. 12
         L'outrage me regarde ; et quoi qu'on entreprenne, 12
         Je réponds d'une vie où j'attache la mienne. 12
         Mais ma juste douleur va plus loin m'engager. 12
960 C'est peu de vous défendre, et je cours vous venger, 12
         Et punir à la fois le cruel stratagème 12
         Qui s'ose de mon nom armer contre vous-même. 12
Iphigénie
         Ah ! demeurez, Seigneur, et daignez m'écouter. 12
Achille
         Quoi ? Madame, un barbare osera m'insulter ? 12
965 Il voit que de sa sœur je cours venger l'outrage ; 12
         Il sait que le premier lui donnant mon suffrage, 12
         Je le fis nommer chef de vingt rois ses rivaux ; 12
         Et pour fruit de mes soins, pour fruit de mes travaux, 12
         Pour tout le prix enfin d'une illustre victoire, 12
970 Qui le doit enrichir, venger, combler de gloire, 12
         Content et glorieux du nom de votre époux, 12
         Je ne lui demandois que l'honneur d'être à vous. 12
         Cependant aujourd'hui, sanguinaire, parjure, 12
         C'est peu de violer l'amitié, la nature, 12
975 C'est peu que de vouloir, sous un couteau mortel, 12
         Me montrer votre cœur fumant sur un autel : 12
         D'un appareil d'hymen couvrant ce sacrifice, 12
         Il veut que ce soit moi qui vous mène au supplice ? 12
         Que ma crédule main conduise le couteau ? 12
980 Qu'au lieu de votre époux je sois votre bourreau ? 12
         Et quel étoit pour vous ce sanglant hyménée, 12
         Si je fusse arrivé plus tard d'une journée ? 12
         Quoi donc ? à leur fureur livrée en ce moment 12
         Vous iriez à l'autel me chercher vainement ; 12
985 Et d'un fer imprévu vous tomberiez frappée, 12
         En accusant mon nom qui vous auroit trompée ? 12
         Il faut de ce péril, de cette trahison, 12
         Aux yeux de tous les Grecs lui demander raison. 12
         À l'honneur d'un époux vous-même intéressée, 12
990 Madame, vous devez approuver ma pensée. 12
         Il faut que le cruel qui m'a pu mépriser 12
         Apprenne de quel nom il osoit abuser. 12
Iphigénie
         Hélas ! si vous m'aimez, si pour grâce dernière 12
         Vous daignez d'une amante écouter la prière, 12
995 C'est maintenant, Seigneur, qu'il faut me le prouver. 12
         Car enfin ce cruel, que vous allez braver, 12
         Cet ennemi barbare, injuste, sanguinaire, 12
         Songez, quoi qu'il ait fait, songez qu'il est mon père. 12
Achille
         Lui, votre père ? Après son horrible dessein, 12
1000 Je ne le connois plus que pour votre assassin. 12
Iphigénie
         C'est mon père, Seigneur, je vous le dis encore, 12
         Mais un père que j'aime, un père que j'adore, 12
         Qui me chérit lui-même, et dont jusqu'à ce jour 12
         Je n'ai jamais reçu que des marques d'amour. 12
1005 Mon cœur, dans ce respect élevé dès l'enfance, 12
         Ne peut que s'affliger de tout ce qui l'offense. 12
         Et loin d'oser ici, par un prompt changement, 12
         Approuver la fureur de votre emportement, 12
         Loin que par mes discours je l'attise moi-même, 12
1010 Croyez qu'il faut aimer autant que je vous aime, 12
         Pour avoir pu souffrir tous les noms odieux 12
         Dont votre amour le vient d'outrager à mes yeux. 12
         Et pourquoi voulez-vous qu'inhumain et barbare 12
         Il ne gémisse pas du coup qu'on me prépare ? 12
1015 Quel père de son sang se plaît à se priver ? 12
         Pourquoi me perdroit-il s'il pouvoit me sauver ? 12
         J'ai vu, n'en doutez point, ses larmes se répandre. 12
         Faut-il le condamner avant que de l'entendre ? 12
         Hélas ! de tant d'horreurs son cœur déjà troublé 12
1020 Doit-il de votre haine être encore accablé ? 12
Achille
         Quoi ? Madame, parmi tant de sujets de crainte, 12
         Ce sont là les frayeurs dont vous êtes atteinte ? 12
         Un cruel (comment puis-je autrement l'appeler ?) 12
         Par la main de Calchas s'en va vous immoler ; 12
1025 Et lorsqu'à sa fureur j'oppose ma tendresse, 12
         Le soin de son repos est le seul qui vous presse ? 12
         On me ferme la bouche ? on l'excuse ? on le plaint ? 12
         C'est pour lui que l'on tremble, et c'est moi que l'on craint ? 12
         Triste effet de mes soins ! Est-ce donc là, Madame, 12
1030 Tout le progrès qu'Achille avoit fait dans votre âme ? 12
Iphigénie
         Ah ! cruel ! cet amour, dont vous voulez douter, 12
         Ai-je attendu si tard pour le faire éclater ? 12
         Vous voyez de quel œil et comme indifférente 12
         J'ai reçu de ma mort la nouvelle sanglante. 12
1035 Je n'en ai point pâli. Que n'avez-vous pu voir 12
         À quel excès tantôt alloit mon désespoir, 12
         Quand presque en arrivant un récit peu fidèle 12
         M'a de votre inconstance annoncé la nouvelle ! 12
         Quel trouble ! Quel torrent de mots injurieux 12
1040 Accusoit à la fois les hommes et les Dieux ! 12
         Ah ! que vous auriez vu, sans que je vous le die, 12
         De combien votre amour m'est plus cher que ma vie ! 12
         Qui sait même, qui sait si le ciel irrité 12
         A pu souffrir l'excès de ma félicité ? 12
1045 Hélas ! il me sembloit qu'une flamme si belle 12
         M'élevoit au-dessus du sort d'une mortelle. 12
Achille
         Ah ! si je vous suis cher, ma princesse, vivez. 12
Scène VII
Clytemnestre, Iphigénie, Achille, Ægine.
Clytemnestre
         Tout est perdu, Seigneur, si vous ne nous sauvez. 12
         Agamemnon m'évite, et craignant mon visage, 12
1050 Il me fait de l'autel refuser le passage. 12
         Des gardes, que lui-même a pris soin de placer, 12
         Nous ont de toutes parts défendu de passer. 12
         Il me fuit. Ma douleur étonne son audace. 12
Achille
         Hé bien ! c'est donc à moi de prendre votre place. 12
1055 Il me verra, Madame ; et je vais lui parler. 12
Iphigénie
         Ah ! Madame… Ah ! Seigneur, où voulez-vous aller ? 12
Achille
         Et que prétend de moi votre injuste prière ? 12
         Vous faudra-t-il toujours combattre la première ? 12
Clytemnestre
         Quel est votre dessein, ma fille ?
Iphigénie
         Au nom des Dieux,
1060 Madame, retenez un amant furieux. 12
         De ce triste entretien détournons les approches. 12
         Seigneur, trop d'amertume aigriroit vos reproches. 12
         Je sais jusqu'où s'emporte un amant irrité ; 12
         Et mon père est jaloux de son autorité. 12
1065 On ne connoît que trop la fierté des Atrides. 12
         Laissez parler, Seigneur, des bouches plus timides. 12
         Surpris, n'en doutez point, de mon retardement, 12
         Lui-même il me viendra chercher dans un moment : 12
         Il entendra gémir une mère oppressée ; 12
1070 Et que ne pourra point m'inspirer la pensée 12
         De prévenir les pleurs que vous verseriez tous, 12
         D'arrêter vos transports, et de vivre pour vous ? 12
Achille
         Enfin vous le voulez. Il faut donc vous complaire. 12
         Donnez-lui l'une et l'autre un conseil salutaire. 12
1075 Rappelez sa raison, persuadez-le bien, 12
         Pour vous, pour mon repos, et surtout pour le sien. 12
         Je perds trop de moments en des discours frivoles : 12
         Il faut des actions et non pas des paroles. 12
(À Clytemnestre.)
         Madame, à vous servir je vais tout disposer. 12
1080 Dans votre appartement allez vous reposer. 12
         Votre fille vivra, je puis vous le prédire. 12
         Croyez du moins, croyez que tant que je respire, 12
         Les Dieux auront en vain ordonné son trépas. 12
         Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas. 12
Acte IV
Scène première
Ériphile, Doris.
Doris
1085 Ah ! que me dites-vous ? Quelle étrange manie 12
         Vous peut faire envier le sort d'Iphigénie ? 12
         Dans une heure elle expire. Et jamais, dites-vous, 12
         Vos yeux de son bonheur ne furent plus jaloux. 12
         Qui le croira, Madame ? Et quel cœur si farouche… 12
Ériphile
1090 Jamais rien de plus vrai n'est sorti de ma bouche. 12
         Jamais de tant de soins mon esprit agité 12
         Ne porta plus d'envie à sa félicité. 12
         Favorables périls ! Espérance inutile ! 12
         N'as-tu pas vu sa gloire, et le trouble d'Achille ? 12
1095 J'en ai vu, j'en ai fui les signes trop certains. 12
         Ce héros, si terrible au reste des humains, 12
         Qui ne connoît de pleurs que ceux qu'il fait répandre, 12
         Qui s'endurcit contre eux dès l'âge le plus tendre, 12
         Et qui, si l'on nous fait un fidèle discours, 12
1100 Suça même le sang des lions et des ours, 12
         Pour elle de la crainte a fait l'apprentissage : 12
         Elle l'a vu pleurer, et changer de visage. 12
         Et tu la plains, Doris ? Par combien de malheurs 12
         Ne lui voudrois-je point disputer de tels pleurs ? 12
1105 Quand je devrois comme elle expirer dans une heure… 12
         Mais que dis-je, expirer ? Ne crois pas qu'elle meure. 12
         Dans un lâche sommeil crois-tu qu'enseveli 12
         Achille aura pour elle impunément pâli ? 12
         Achille à son malheur saura bien mettre obstacle. 12
1110 Tu verras que les Dieux n'ont dicté cet oracle 12
         Que pour croître à la fois sa gloire et mon tourment, 12
         Et la rendre plus belle aux yeux de son amant. 12
         Hé quoi ? ne vois-tu pas tout ce qu'on fait pour elle ? 12
         On supprime des Dieux la sentence mortelle ; 12
1115 Et quoique le bûcher soit déjà préparé, 12
         Le nom de la victime est encore ignoré : 12
         Tout le camp n'en sait rien. Doris, à ce silence, 12
         Ne reconnois-tu pas un père qui balance ? 12
         Et que fera-t-il donc ? Quel courage endurci 12
1120 Soutiendroit les assauts qu'on lui prépare ici : 12
         Une mère en fureur, les larmes d'une fille, 12
         Les cris, le désespoir de toute une famille, 12
         Le sang à ces objets facile à s'ébranler, 12
         Achille menaçant, tout prêt à l'accabler ? 12
1125 Non, te dis-je, les Dieux l'ont en vain condamnée : 12
         Je suis et je serai la seule infortunée. 12
         Ah ! si je m'en croyois…
Doris
         Quoi ? Que méditez-vous ?
Ériphile
         Je ne sais qui m'arrête et retient mon courroux, 12
         Que par un prompt avis de tout ce qui se passe, 12
1130 Je ne coure des Dieux divulguer la menace, 12
         Et publier partout les complots criminels 12
         Qu'on fait ici contre eux et contre leurs autels. 12
Doris
         Ah ! quel dessein, Madame !
Ériphile
         Ah ! Doris, quelle joie !
         Que d'encens brûleroit dans les temples de Troie, 12
1135 Si troublant tous les Grecs, et vengeant ma prison, 12
         Je pouvois contre Achille armer Agamemnon ; 12
         Si leur haine, de Troie oubliant la querelle, 12
         Tournoit contre eux le fer qu'ils aiguisent contre elle, 12
         Et si de tout le camp mes avis dangereux 12
1140 Faisoient à ma patrie un sacrifice heureux ! 12
Doris
         J'entends du bruit. On vient : Clytemnestre s'avance. 12
         Remettez-vous, Madame, ou fuyez sa présence. 12
Ériphile
         Rentrons. Et pour troubler un hymen odieux, 12
         Consultons des fureurs qu'autorisent les Dieux. 12
Scène II
Clytemnestre, Ægine.
Clytemnestre
1145 Ægine, tu le vois, il faut que je la fuie. 12
         Loin que ma fille pleure et tremble pour sa vie, 12
         Elle excuse son père, et veut que ma douleur 12
         Respecte encor la main qui lui perce le cœur. 12
         Ô constance ! ô respect ! Pour prix de sa tendresse, 12
1150 Le barbare à l'autel se plaint de sa paresse. 12
         Je l'attends. Il viendra m'en demander raison, 12
         Et croit pouvoir encor cacher sa trahison. 12
         Il vient. Sans éclater contre son injustice, 12
         Voyons s'il soutiendra son indigne artifice. 12
Scène III
Agamemnon, Clytemnestre, Ægine.
Agamemnon
1155 Que faites-vous, Madame ? et d'où vient que ces lieux 12
         N'offrent point avec vous votre fille à mes yeux ? 12
         Mes ordres par Arcas vous l'avoient demandée. 12
         Qu'attend-elle ? Est-ce vous qui l'avez retardée ? 12
         À mes justes desirs ne vous rendez-vous pas ? 12
1160 Ne peut-elle à l'autel marcher que sur vos pas ? 12
         Parlez.
Clytemnestre
         S'il faut partir, ma fille est toute prête.
         Mais vous, n'avez-vous rien, Seigneur, qui vous arrête ? 12
Agamemnon
         Moi, Madame ?
Clytemnestre
         Vos soins ont-ils tout préparé ?
Agamemnon
         Calchas est prêt, Madame, et l'autel est paré. 12
1165 J'ai fait ce que m'ordonne un devoir légitime. 12
Clytemnestre
         Vous ne me parlez point, Seigneur, de la victime. 12
Agamemnon
         Que me voulez-vous dire ? et de quel soin jaloux… 12
Scène IV
Iphigénie, Agamemnon, Clytemnestre, Ægine.
Clytemnestre
         Venez, venez, ma fille, on n'attend plus que vous ; 12
         Venez remercier un père qui vous aime, 12
1170 Et qui veut à l'autel vous conduire lui-même. 12
Agamemnon
         Que vois-je ? Quel discours ? Ma fille, vous pleurez, 12
         Et baissez devant moi vos yeux mal assurés. 12
         Quel trouble ?… Mais tout pleure, et la fille et la mère. 12
         Ah ! malheureux Arcas, tu m'as trahi.
Iphigénie
         Mon père,
1175 Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi. 12
         Quand vous commanderez, vous serez obéi. 12
         Ma vie est votre bien. Vous voulez le reprendre : 12
         Vos ordres sans détour pouvoient se faire entendre. 12
         D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis 12
1180 Que j'acceptois l'époux que vous m'aviez promis, 12
         Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, 12
         Tendre au fer de Calchas une tête innocente, 12
         Et respectant le coup par vous-même ordonné, 12
         Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné. 12
1185 Si pourtant ce respect, si cette obéissance 12
         Paroît digne à vos yeux d'une autre récompense, 12
         Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis, 12
         J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis 12
         Peut-être assez d'honneurs environnoient ma vie 12
1190 Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie, 12
         Ni qu'en me l'arrachant un sévère destin 12
         Si près de ma naissance en eût marqué la fin. 12
         Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première, 12
         Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père ; 12
1195 C'est moi qui si longtemps le plaisir de vos yeux, 12
         Vous ai fait de ce nom remercier les Dieux, 12
         Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses, 12
         Vous n'avez point du sang dédaigné les foiblesses. 12
         Hélas ! avec plaisir je me faisois conter 12
1200 Tous les noms des pays que vous allez dompter ; 12
         Et déjà, d'Ilion présageant la conquête, 12
         D'un triomphe si beau je préparois la fête. 12
         Je ne m'attendois pas que pour le commencer, 12
         Mon sang fût le premier que vous dussiez verser. 12
1205 Non que la peur du coup dont je suis menacée 12
         Me fasse rappeler votre bonté passée. 12
         Ne craignez rien : mon cœur, de votre honneur jaloux, 12
         Ne fera point rougir un père tel que vous ; 12
         Et si je n'avois eu que ma vie à défendre, 12
1210 J'aurois su renfermer un souvenir si tendre. 12
         Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur, 12
         Une mère, un amant attachoient leur bonheur. 12
         Un roi digne de vous a cru voir la journée 12
         Qui devoit éclairer notre illustre hyménée. 12
1215 Déjà sûr de mon cœur à sa flamme promis, 12
         Il s'estimoit heureux : vous me l'aviez permis. 12
         Il sait votre dessein ; jugez de ses alarmes. 12
         Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes. 12
         Pardonnez aux efforts que je viens de tenter 12
1220 Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter. 12
Agamemnon
         Ma fille, il est trop vrai. J'ignore pour quel crime 12
         La colère des Dieux demande une victime ; 12
         Mais ils vous ont nommée. Un oracle cruel 12
         Veut qu'ici votre sang coule sur un autel. 12
1225 Pour défendre vos jours de leurs lois meurtrières, 12
         Mon amour n'avoit pas attendu vos prières. 12
         Je ne vous dirai point combien j'ai résisté : 12
         Croyez-en cet amour par vous-même attesté. 12
         Cette nuit même encore, on a pu vous le dire, 12
1230 J'avois révoqué l'ordre où l'on me fit souscrire. 12
         Sur l'intérêt des Grecs vous l'aviez emporté. 12
         Je vous sacrifiois mon rang, ma sûreté. 12
         Arcas alloit du camp vous défendre l'entrée : 12
         Les Dieux n'ont pas voulu qu'il vous ait rencontrée. 12
1235 Ils ont trompé les soins d'un père infortuné, 12
         Qui protégeoit en vain ce qu'ils ont condamné. 12
         Ne vous assurez point sur ma foible puissance. 12
         Quel frein pourroit d'un peuple arrêter la licence, 12
         Quand les Dieux, nous livrant à son zèle indiscret, 12
1240 L'affranchissent d'un joug qu'il portoit à regret ? 12
         Ma fille, il faut céder. Votre heure est arrivée. 12
         Songez bien dans quel rang vous êtes élevée. 12
         Je vous donne un conseil qu'à peine je reçoi. 12
         Du coup qui vous attend vous mourrez moins que moi. 12
1245 Montrez, en expirant, de qui vous êtes née : 12
         Faites rougir ces dieux qui vous ont condamnée. 12
         Allez ; et que les Grecs, qui vont vous immoler, 12
         Reconnoissent mon sang en le voyant couler. 12
Clytemnestre
         Vous ne démentez point une race funeste. 12
1250 Oui, vous êtes le sang d'Atrée et de Thyeste. 12
         Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin 12
         Que d'en faire à sa mère un horrible festin. 12
         Barbare ! c'est donc là cet heureux sacrifice 12
         Que vos soins préparoient avec tant d'artifice. 12
1255 Quoi ? l'horreur de souscrire à cet ordre inhumain 12
         N'a pas, en le traçant, arrêté votre main ? 12
         Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse ? 12
         Pensez-vous par des pleurs prouver votre tendresse ? 12
         Où sont-ils, ces combats que vous avez rendus ? 12
1260 Quels flots de sang pour elle avez-vous répandus ? 12
         Quel débris parle ici de votre résistance ? 12
         Quel champ couvert de morts me condamne au silence ? 12
         Voilà par quels témoins il falloit me prouver, 12
         Cruel, que votre amour a voulu la sauver. 12
1265 Un oracle fatal ordonne qu'elle expire. 12
         Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire ? 12
         Le ciel, le juste ciel, par le meurtre honoré, 12
         Du sang de l'innocence est-il donc altéré ? 12
         Si du crime d'Hélène on punit sa famille, 12
1270 Faites chercher à Sparte Hermione sa fille : 12
         Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix 12
         Sa coupable moitié, dont il est trop épris. 12
         Mais vous, quelles fureurs vous rendent sa victime ? 12
         Pourquoi vous imposer la peine de son crime ? 12
1275 Pourquoi moi-même enfin me déchirant le flanc, 12
         Payer sa folle amour du plus pur de mon sang ? 12
         Que dis-je ? Cet objet de tant de jalousie, 12
         Cette Hélène, qui trouble et l'Europe et l'Asie, 12
         Vous semble-t-elle un prix digne de vos exploits ? 12
1280 Combien nos fronts pour elle ont-ils rougi de fois ! 12
         Avant qu'un nœud fatal l'unît à votre frère, 12
         Thésée avoit osé l'enlever à son père. 12
         Vous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit, 12
         Qu'un hymen clandestin mit ce prince en son lit, 12
1285 Et qu'il en eut pour gage une jeune princesse, 12
         Que sa mère a cachée au reste de la Grèce. 12
         Mais non : l'amour d'un frère et son honneur blessé 12
         Sont les moindres des soins dont vous êtes pressé. 12
         Cette soif de régner, que rien ne peut éteindre, 12
1290 L'orgueil de voir vingt rois vous servir et vous craindre, 12
         Tous les droits de l'empire en vos mains confiés, 12
         Cruel, c'est à ces dieux que vous sacrifiez ; 12
         Et loin de repousser le coup qu'on vous prépare, 12
         Vous voulez vous en faire un mérite barbare. 12
1295 Trop jaloux d'un pouvoir qu'ont peut vous envier, 12
         De votre propre sang vous courez le payer, 12
         Et voulez par ce prix épouvanter l'audace 12
         De quiconque vous peut disputer votre place. 12
         Est-ce donc être père ? Ah ! toute ma raison 12
1300 Cède à la cruauté de cette trahison. 12
         Un prêtre, environné d'une foule cruelle, 12
         Portera sur ma fille une main criminelle, 12
         Déchirera son sein et d'un œil curieux 12
         Dans son cœur palpitant consultera les Dieux 12
1305 Et moi, qui l'amenai triomphante, adorée, 12
         Je m'en retournerai seule et désespérée ! 12
         Je verrai les chemins encor tout parfumés 12
         Des fleurs dont sous ses pas on les avoit semés ! 12
         Non, je ne l'aurai point amenée au supplice, 12
1310 Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice. 12
         Ni crainte ni respect ne m'en peut détacher. 12
         De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher. 12
         Aussi barbare époux qu'impitoyable père, 12
         Venez, si vous l'osez, la ravir à sa mère. 12
1315 Et vous, rentrez, ma fille, et du moins à mes lois 12
         Obéissez encor pour la dernière fois. 12
Scène V
Agamemnon,seul.
         À de moindres fureurs je n'ai pas dû m'attendre. 12
         Voilà, voilà les cris que je craignois d'entendre : 12
         Heureux si dans le trouble où flottent mes esprits, 12
1320 Je n'avois toutefois à craindre que ses cris ! 12
         Hélas ! en m'imposant une loi si sévère, 12
         Grands Dieux, me deviez-vous laisser un cœur de père ? 12
Scène VII
Achille, Agamemnon.
Achille
         Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi, 12
         Seigneur ; je l'ai jugé trop peu digne de foi. 12
1325 On dit, et sans horreur je ne puis le redire, 12
         Qu'aujourd'hui par votre ordre Iphigénie expire, 12
         Que vous-même, étouffant tout sentiment humain, 12
         Vous l'allez à Calchas livrer de votre main. 12
         On dit que sous mon nom à l'autel appelée, 12
1330 Je ne l'y conduisois que pour être immolée ; 12
         Et que d'un faux hymen nous abusant tous deux, 12
         Vous vouliez me charger d'un emploi si honteux. 12
         Qu'en dites-vous, Seigneur ? Que faut-il que j'en pense ? 12
         Ne ferez-vous pas taire un bruit qui vous offense ? 12
Agamemnon
1335 Seigneur, je ne rends point compte de mes desseins. 12
         Ma fille ignore encor mes ordres souverains ; 12
         Et quand il sera temps qu'elle en soit informée, 12
         Vous apprendrez son sort, j'en instruirai l'armée. 12
Achille
         Ah ! je sais trop le sort que vous lui réservez. 12
Agamemnon
1340 Pourquoi le demander, puisque vous le savez ? 12
Achille
         Pourquoi je le demande ? Ô ciel ! Le puis-je croire, 12
         Qu'on ose des fureurs avouer la plus noire ? 12
         Vous pensez qu'approuvant vos desseins odieux, 12
         Je vous laisse immoler votre fille à mes yeux ? 12
1345 Que ma foi, mon amour, mon honneur y consente ? 12
Agamemnon
         Mais vous, qui me parlez d'une voix menaçante, 12
         Oubliez-vous ici qui vous interrogez ? 12
Achille
         Oubliez-vous qui j'aime, et qui vous outragez ? 12
Agamemnon
         Et qui vous a chargé du soin de ma famille ? 12
1350 Ne pourrai-je sans vous disposer de ma fille ? 12
         Ne suis-je plus son père ? Êtes-vous son époux ? 12
         Et ne peut-elle…
Achille
         Non, elle n'est plus à vous.
         On ne m'abuse point par des promesses vaines. 12
         Tant qu'un reste de sang coulera dans mes veines, 12
1355 Vous deviez à mon sort unir tous ses moments, 12
         Je défendrai mes droits fondés sur vos serments. 12
         Et n'est-ce pas pour moi que vous l'avez mandée ? 12
Agamemnon
         Plaignez-vous donc aux Dieux qui me l'ont demandée : 12
         Accusez et Calchas et le camp tout entier, 12
1360 Ulysse, Ménélas, et vous tout le premier. 12
Achille
         Moi !
Agamemnon
         Vous, qui de l'Asie embrassant la conquête,
         Querellez tous les jours le ciel qui vous arrête ; 12
         Vous, qui vous offensant de mes justes terreurs, 12
         Avez dans tout le camp répandu vos fureurs. 12
1365 Mon cœur pour la sauver vous ouvroit une voie ; 12
         Mais vous ne demandez, vous ne cherchez que Troie. 12
         Je vous fermois le champ où vous voulez courir. 12
         Vous le voulez, partez : sa mort va vous l'ouvrir. 12
Achille
         Juste ciel ! Puis-je entendre et souffrir ce langage ? 12
1370 Est-ce ainsi qu'au parjure on ajoute l'outrage ? 12
         Moi, je voulois partir aux dépens de ses jours ? 12
         Et que m'a fait à moi cette Troie où je cours ? 12
         Au pied de ses remparts quel intérêt m'appelle ? 12
         Pour qui, sourd à la voix d'une mère immortelle, 12
1375 Et d'un père éperdu négligeant les avis, 12
         Vais-je y chercher la mort tant prédite à leur fils ? 12
         Jamais vaisseaux partis des rives du Scamandre 12
         Aux champs thessaliens osèrent-ils descendre ? 12
         Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur 12
1380 Me vint-il enlever ou ma femme ou ma sœur ? 12
         Qu'ai-je à me plaindre ? Où sont les pertes que j'ai faites ? 12
         Je n'y vais que pour vous, barbare que vous êtes, 12
         Pour vous, à qui des Grecs moi seul je ne dois rien, 12
         Vous, que j'ai fait nommer et leur chef et le mien, 12
1385 Vous, que mon bras vengeoit dans Lesbos enflammée, 12
         Avant que vous eussiez assemblé votre armée. 12
         Et quel fut le dessein qui nous assembla tous ? 12
         Ne courons-nous pas rendre Hélène à son époux ? 12
         Depuis quand pense-t-on qu'inutile à moi-même 12
1390 Je me laisse ravir une épouse que j'aime ? 12
         Seul d'un honteux affront votre frère blessé 12
         A-t-il droit de venger son amour offensé ? 12
         Votre fille me plut, je prétendis lui plaire ; 12
         Elle est de mes serments seule dépositaire. 12
1395 Content de son hymen, vaisseaux, armes, soldats, 12
         Ma foi lui promit tout, et rien à Ménélas. 12
         Qu'il poursuive, s'il veut, son épouse enlevée ; 12
         Qu'il cherche une victoire à mon sang réservée. 12
         Je ne connois Priam, Hélène, ni Paris ; 12
1400 Je voulois votre fille, et ne pars qu'à ce prix. 12
Agamemnon
         Fuyez donc. Retournez dans votre Thessalie. 12
         Moi-même je vous rends le serment qui vous lie. 12
         Assez d'autres viendront, à mes ordres soumis, 12
         Se couvrir des lauriers qui vous furent promis, 12
1405 Et par d'heureux exploits forçant la destinée, 12
         Trouveront d'Ilion la fatale journée. 12
         J'entrevois vos mépris, et juge à vos discours 12
         Combien j'achèterois vos superbes secours. 12
         De la Grèce déjà vous vous rendez l'arbitre : 12
1410 Ses rois, à vous ouïr, m'ont paré d'un vain titre. 12
         Fier de votre valeur, tout, si je vous en crois, 12
         Doit marcher, doit fléchir, doit trembler sous vos lois. 12
         Un bienfait reproché tint toujours lieu d'offense. 12
         Je veux moins de valeur, et plus d'obéissance. 12
1415 Fuyez. Je ne crains point votre impuissant courroux, 12
         Et je romps tous les nœuds qui m'attachent à vous. 12
Achille
         Rendez grâce au seul nœud qui retient ma colère. 12
         D'Iphigénie encor je respecte le père. 12
         Peut-être, sans ce nom, le chef de tant de rois 12
1420 M'auroit osé braver pour la dernière fois. 12
         Je ne dis plus qu'un mot ; c'est à vous de m'entendre : 12
         J'ai votre fille ensemble et ma gloire à défendre. 12
         Pour aller jusqu'au cœur que vous voulez percer, 12
         Voilà par quel chemin vos coups doivent passer. 12
Scène VII
Agamemnon, seul.
1425 Et voilà ce qui rend sa perte inévitable. 12
         Ma fille toute seule étoit plus redoutable. 12
         Ton insolent amour, qui croit m'épouvanter, 12
         Vient de hâter le coup que tu veux arrêter. 12
         Ne délibérons plus. Bravons sa violence. 12
1430 Ma gloire intéressée emporte la balance. 12
         Achille menaçant détermine mon cœur : 12
         Ma pitié sembleroit un effet de ma peur. 12
         Holà ! Gardes, à moi !
Scène VIII
Agamemnon, Eurybate, Gardes.
Eurybate
         Seigneur.
Agamemnon
         Que vais-je faire ?
         Puis-je leur prononcer cet ordre sanguinaire ? 12
1435 Cruel ! à quel combat faut-il te préparer ? 12
         Quel est cet ennemi que tu leur vas livrer ? 12
         Une mère m'attend, une mère intrépide, 12
         Qui défendra son sang contre un père homicide. 12
         Je verrai mes soldats, moins barbares que moi, 12
1440 Respecter dans ses bras la fille de leur roi. 12
         Achille nous menace, Achille nous méprise ; 12
         Mais ma fille en est-elle à mes lois moins soumise ? 12
         Ma fille, de l'autel cherchant à s'échapper, 12
         Gémit-elle du coup dont je la veux frapper ? 12
1445 Que dis-je ? que prétend mon sacrilége zèle ? 12
         Quels vœux, en l'immolant, formerai-je sur elle ? 12
         Quelques prix glorieux qui me soient proposés, 12
         Quels lauriers me plairont de son sang arrosés ? 12
         Je veux fléchir des Dieux la puissance suprême ? 12
1450 Ah ! quels dieux me seroient plus cruels que moi-même ? 12
         Non, je ne puis. Cédons au sang, à l'amitié, 12
         Et ne rougissons plus d'une juste pitié. 12
         Qu'elle vive. Mais quoi ? peu jaloux de ma gloire, 12
         Dois-je au superbe Achille accorder la victoire ? 12
1455 Son téméraire orgueil, que je vais redoubler, 12
         Croira que je lui cède, et qu'il m'a fait trembler… 12
         De quel frivole soin mon esprit s'embarrasse ! 12
         Ne puis-je pas d'Achille humilier l'audace ? 12
         Que ma fille à ses yeux soit un sujet d'ennui. 12
1460 Il l'aime : elle vivra pour un autre que lui. 12
         Eurybate, appelez la princesse, la Reine. 12
         Qu'elles ne craignent point.
Scène IX
Agamemnon, Gardes.
Agamemnon
         Grands Dieux, si votre haine
         Persévère à vouloir l'arracher de mes mains, 12
         Que peuvent devant vous tous les foibles humains ? 12
1465 Loin de la secourir, mon amitié l'opprime, 12
         Je le sais ; mais, grands Dieux, une telle victime 12
         Vaut bien que confirmant vos rigoureuses lois, 12
         Vous me la demandiez une seconde fois. 12
Scène X
Agamemnon, Clytemnestre, Iphigénie, Ériphile, Eurybate, Doris, Gardes.
Agamemnon
         Allez, Madame, allez ; prenez soin de sa vie. 12
1470 Je vous rends votre fille, et je vous la confie. 12
         Loin de ces lieux cruels précipitez ses pas ; 12
         Mes gardes vous suivront, commandés par Arcas : 12
         Je veux bien excuser son heureuse imprudence. 12
         Tout dépend du secret et de la diligence. 12
1475 Ulysse ni Calchas n'ont point encor parlé ; 12
         Gardez que ce départ ne leur soit révélé. 12
         Cachez bien votre fille ; et que tout le camp croie 12
         Que je la retiens seule, et que je vous renvoie. 12
         Fuyez. Puissent les Dieux, de mes larmes contents, 12
1480 À mes tristes regards ne l'offrir de longtemps ! 12
         Gardes, suivez la Reine.
Clytemnestre
         Ah ! Seigneur.
Iphigénie
         Ah ! mon père.
Agamemnon
         Prévenez de Calchas l'empressement sévère. 12
         Fuyez, vous dis-je. Et moi, pour vous favoriser, 12
         Par de feintes raisons je m'en vais l'abuser ; 12
1485 Je vais faire suspendre une pompe funeste, 12
         Et de ce jour au moins lui demander le reste. 12
Scène XI
Ériphile, Doris.
Ériphile
         Suis-moi. Ce n'est pas là, Doris, notre chemin. 12
Doris
         Vous ne les suivez pas ?
Ériphile
         Ah ! je succombe enfin.
         Je reconnois l'effet des tendresses d'Achille. 12
1490 Je n'emporterai point une rage inutile. 12
         Plus de raisons. Il faut ou la perdre ou périr. 12
         Viens, te dis-je. À Calchas je vais tout découvrir. 12
Acte V
Scène première
Iphigénie, Ægine.
Iphigénie
         Cesse de m'arrêter. Va, retourne à ma mère, 12
         Ægine : il faut des Dieux apaiser la colère. 12
1495 Pour ce sang malheureux qu'on veut leur dérober 12
         Regarde quel orage est tout prêt à tomber. 12
         Considère l'état où la Reine est réduite ; 12
         Vois comme tout le camp s'oppose à notre fuite ; 12
         Avec quelle insolence ils ont de toutes parts 12
1500 Fait briller à nos yeux la pointe de leurs dards. 12
         Nos gardes repoussés, la Reine évanouie… 12
         Ah ! c'est trop l'exposer : souffre que je la fuie ; 12
         Et sans attendre ici ses secours impuissants, 12
         Laisse-moi profiter du trouble de ses sens. 12
1505 Mon père même, hélas ! puisqu'il faut te le dire, 12
         Mon père, en me sauvant, ordonne que j'expire. 12
Ægine
         Lui, Madame ? Quoi donc ? qu'est-ce qui s'est passé ? 12
Iphigénie
         Achille trop ardent l'a peut-être offensé ; 12
         Mais le Roi, qui le hait, veut que je le haïsse : 12
1510 Il ordonne à mon cœur cet affreux sacrifice. 12
         Il m'a fait par Arcas expliquer ses souhaits : 12
         Ægine, il me défend de lui parler jamais. 12
Ægine
         Ah ! Madame.
Iphigénie
         Ah, sentence ! ah, rigueur inouïe !
         Dieux plus doux, vous n'avez demandé que ma vie. 12
1515 Mourons, obéissons. Mais qu'est-ce que je voi ? 12
         Dieux ! Achille ?
Scène II
Achille, Iphigénie.
Achille
         Venez, Madame, suivez-moi.
         Ne craignez ni les cris ni la foule impuissante 12
         D'un peuple qui se presse autour de cette tente. 12
         Paroissez ; et bientôt sans attendre mes coups, 12
1520 Ces flots tumultueux s'ouvriront devant vous. 12
         Patrocle, et quelques chefs qui marchent à ma suite, 12
         De mes Thessaliens vous amènent l'élite. 12
         Tout le reste, assemblé près de mon étendard, 12
         Vous offre de ses rangs l'invincible rempart. 12
1525 À vos persécuteurs opposons cet asile. 12
         Qu'ils viennent vous chercher sous les tentes d'Achille. 12
         Quoi ? Madame, est-ce ainsi que vous me secondez ? 12
         Ce n'est que par des pleurs que vous me répondez. 12
         Vous fiez-vous encore à de si foibles armes ? 12
1530 Hâtons-nous : votre père a déjà vu vos larmes. 12
Iphigénie
         Je le sais bien, Seigneur : aussi tout mon espoir 12
         N'est plus qu'au coup mortel que je vais recevoir. 12
Achille
         Vous, mourir ? Ah ! Cessez de tenir ce langage. 12
         Songez-vous quel serment vous et moi nous engage ? 12
1535 Songez-vous, pour trancher d'inutiles discours, 12
         Que le bonheur d'Achille est fondé sur vos jours ? 12
Iphigénie
         Le ciel n'a point aux jours de cette infortunée 12
         Attaché le bonheur de votre destinée. 12
         Notre amour nous trompoit ; et les arrêts du sort 12
1540 Veulent que ce bonheur soit un fruit de ma mort. 12
         Songez, Seigneur, songez à ces moissons de gloire 12
         Qu'à vos vaillantes mains présente la victoire. 12
         Ce champ si glorieux où vous aspirez tous, 12
         Si mon sang ne l'arrose, est stérile pour vous. 12
1545 Telle est la loi des Dieux à mon père dictée. 12
         En vain, sourd à Calchas, il l'avoit rejetée : 12
         Par la bouche des Grecs contre moi conjurés 12
         Leurs ordres éternels se sont trop déclarés. 12
         Partez : à vos honneurs j'apporte trop d'obstacles. 12
1550 Vous-même dégagez la foi de vos oracles ; 12
         Signalez ce héros à la Grèce promis ; 12
         Tournez votre douleur contre ses ennemis. 12
         Déjà Priam pâlit ; déjà Troie en alarmes 12
         Redoute mon bûcher, et frémit de vos larmes. 12
1555 Allez ; et dans ses murs vides de citoyens, 12
         Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens. 12
         Je meurs dans cet espoir, satisfaite et tranquille. 12
         Si je n'ai pas vécu la compagne d'Achille, 12
         J'espère que du moins un heureux avenir 12
1560 À vos faits immortels joindra mon souvenir ; 12
         Et qu'un jour mon trépas, source de votre gloire, 12
         Ouvrira le récit d'une si belle histoire. 12
         Adieu, Prince ; vivez, digne race des Dieux. 12
Achille
         Non, je ne reçois point vos funestes adieux. 12
1565 En vain par ce discours votre cruelle adresse 12
         Veut servir votre père, et tromper ma tendresse. 12
         En vain vous prétendez, obstinée à mourir, 12
         Intéresser ma gloire à vous laisser périr : 12
         Ces moissons de lauriers, ces honneurs, ces conquêtes, 12
1570 Ma main, en vous servant, les trouve toutes prêtes. 12
         Et qui de ma faveur se voudroit honorer 12
         Si mon hymen prochain ne peut vous assurer ? 12
         Ma gloire, mon amour vous ordonnent de vivre. 12
         Venez, Madame ; il faut les en croire, et me suivre. 12
Iphigénie
1575 Qui ? moi ? que contre un père osant me révolter, 12
         Je mérite la mort que j'irois éviter ? 12
         Où seroit le respect ? Et ce devoir suprême… 12
Achille
         Vous suivrez un époux avoué par lui-même. 12
         C'est un titre qu'en vain il prétend me voler. 12
1580 Ne fait-il des serments que pour les violer ? 12
         Vous-même, que retient un devoir si sévère, 12
         Quand il vous donne à moi, n'est-il point votre père ? 12
         Suivez-vous seulement ses ordres absolus 12
         Quand il cesse de l'être et ne vous connoît plus ? 12
1585 Enfin, c'est trop tarder, ma princesse ; et ma crainte… 12
Iphigénie
         Quoi ? Seigneur, vous iriez jusques à la contrainte ? 12
         D'un coupable transport écoutant la chaleur, 12
         Vous pourriez ajouter ce comble à mon malheur ? 12
         Ma gloire vous seroit moins chère que ma vie ? 12
1590 Ah ! Seigneur, épargnez la triste Iphigénie. 12
         Asservie à des lois que j'ai dû respecter, 12
         C'est déjà trop pour moi que de vous écouter. 12
         Ne portez pas plus loin votre injuste victoire ; 12
         Ou par mes propres mains immolée à ma gloire, 12
1595 Je saurai m'affranchir, dans ces extrémités, 12
         Du secours dangereux que vous me présentez. 12
Achille
         Hé bien ! n'en parlons plus. Obéissez, cruelle, 12
         Et cherchez une mort qui vous semble si belle. 12
         Portez à votre père un cœur où j'entrevoi 12
1600 Moins de respect pour lui que de haine pour moi. 12
         Une juste fureur s'empare de mon âme. 12
         Vous allez à l'autel, et moi, j'y cours, Madame. 12
         Si de sang et de morts le ciel est affamé, 12
         Jamais de plus de sang ses autels n'ont fumé. 12
1605 À mon aveugle amour tout sera légitime. 12
         Le prêtre deviendra la première victime ; 12
         Le bûcher, par mes mains détruit et renversé, 12
         Dans le sang des bourreaux nagera dispersé ; 12
         Et si dans les horreurs de ce désordre extrême 12
1610 Votre père frappé tombe et périt lui-même, 12
         Alors, de vos respects voyant les tristes fruits, 12
         Reconnoissez les coups que vous aurez conduits. 12
Iphigénie
         Ah ! Seigneur. Ah ! cruel… Mais il fuit, il m'échappe. 12
         Ô toi, qui veux ma mort, me voilà seule, frappe ; 12
1615 Termine, juste ciel, ma vie et mon effroi, 12
         Et lance ici des traits qui n'accablent que moi. 12
Scène III
Clytemnestre, Iphigénie, Ægine, Eurybate, Gardes.
Clytemnestre
         Oui, je la défendrai contre toute l'armée. 12
         Lâches, vous trahissez votre reine opprimée ? 12
Eurybate
         Non, Madame, il suffit que vous me commandiez : 12
1620 Vous nous verrez combattre et mourir à vos pieds. 12
         Mais de nos foibles mains que pouvez-vous attendre ? 12
         Contre tant d'ennemis qui vous pourra défendre ? 12
         Ce n'est plus un vain peuple en désordre assemblé ; 12
         C'est d'un zèle fatal tout le camp aveuglé. 12
1625 Plus de pitié. Calchas seul règne, seul commande : 12
         La piété sévère exige son offrande. 12
         Le Roi de son pouvoir se voit déposséder, 12
         Et lui-même au torrent nous contraint de céder. 12
         Achille, à qui tout cède, Achille à cet orage 12
1630 Voudroit lui-même en vain opposer son courage. 12
         Que fera-t-il, Madame ? et qui peut dissiper 12
         Tous les flots d'ennemis prêts à l'envelopper ? 12
Clytemnestre
         Qu'ils viennent donc sur moi prouver leur zèle impie, 12
         Et m'arrachent ce peu qui me reste de vie. 12
1635 La mort seule, la mort pourra rompre les nœuds 12
         Dont mes bras nous vont joindre et lier toutes deux. 12
         Mon corps sera plutôt séparé de mon âme, 12
         Que je souffre jamais… Ah ! ma fille.
Iphigénie
         Ah ! Madame.
         Sous quel astre cruel avez-vous mis au jour 12
1640 Le malheureux objet d'une si tendre amour ? 12
         Mais que pouvez-vous faire en l'état où nous sommes ? 12
         Vous avez à combattre et les Dieux et les hommes. 12
         Contre un peuple en fureur vous exposerez-vous ? 12
         N'allez point, dans un camp rebelle à votre époux, 12
1645 Seule à me retenir vainement obstinée, 12
         Par des soldats peut-être indignement traînée, 12
         Présenter, pour tout fruit d'un déplorable effort, 12
         Un spectacle à mes yeux plus cruel que la mort. 12
         Allez : laissez aux Grecs achever leur ouvrage, 12
1650 Et quittez pour jamais un malheureux rivage. 12
         Du bûcher qui m'attend, trop voisin de ces lieux, 12
         La flamme de trop près viendroit frapper vos yeux. 12
         Surtout, si vous m'aimez, par cet amour de mère, 12
         Ne reprochez jamais mon trépas à mon père. 12
Clytemnestre
1655 Lui ! par qui votre cœur à Calchas présenté… 12
Iphigénie
         Pour me rendre à vos pleurs que n'a-t-il point tenté ? 12
Clytemnestre
         Par quelle trahison le cruel m'a déçue ! 12
Iphigénie
         Il me cédoit aux Dieux, dont il m'avoit reçue. 12
         Ma mort n'emporte pas tout le fruit de vos feux : 12
1660 De l'amour qui vous joint vous avez d'autres nœuds ; 12
         Vos yeux me reverront dans Oreste mon frère. 12
         Puisse-t-il être, hélas ! moins funeste à sa mère ! 12
         D'un peuple impatient vous entendez la voix. 12
         Daignez m'ouvrir vos bras pour la dernière fois, 12
1665 Madame ; et rappelant votre vertu sublime… 12
         Eurybate, à l'autel conduisez la victime. 12
Scène IV
Clytemnestre, Ægine, Gardes.
Clytemnestre
         Ah ! vous n'irez pas seule ; et je ne prétends pas… 12
         Mais on se jette en foule au-devant de mes pas. 12
         Perfides, contentez votre soif sanguinaire. 12
Ægine
1670 Où courez-vous, Madame ? et que voulez-vous faire ? 12
Clytemnestre
         Hélas ! je me consume en impuissants efforts, 12
         Et rentre au trouble affreux dont à peine je sors. 12
         Mourrai-je tant de fois, sans sortir de la vie ? 12
Ægine
         Ah ! savez-vous le crime, et qui vous a trahie, 12
1675 Madame ? Savez-vous quel serpent inhumain 12
         Iphigénie avoit retiré dans son sein ? 12
         Ériphile, en ces lieux par vous-même conduite, 12
         A seule à tous les Grecs révélé votre fuite. 12
Clytemnestre
         Ô monstre, que Mégère en ses flancs a porté ! 12
1680 Monstre, que dans nos bras les enfers ont jeté ! 12
         Quoi ? tu ne mourras point ? Quoi ? pour punir son crime… 12
         Mais où va ma douleur chercher une victime ? 12
         Quoi ? pour noyer les Grecs et leurs mille vaisseaux, 12
         Mer, tu n'ouvriras pas des abîmes nouveaux ? 12
1685 Quoi ? lorsque les chassant du port qui les recèle, 12
         L'Aulide aura vomi leur flotte criminelle, 12
         Les vents, les mêmes vents, si longtemps accusés, 12
         Ne te couvriront pas de ses vaisseaux brisés ? 12
         Et toi, soleil, et toi, qui, dans cette contrée, 12
1690 Reconnois l'héritier et le vrai fils d'Atrée, 12
         Toi, qui n'osas du père éclairer le festin, 12
         Recule, ils t'ont appris ce funeste chemin. 12
         Mais, cependant, ô ciel ! ô mère infortunée ! 12
         De festons odieux ma fille couronnée 12
1695 Tend la gorge aux couteaux par son père apprêtés. 12
         Calchas va dans son sang… Barbares, arrêtez. 12
         C'est le pur sang du Dieu qui lance le tonnerre… 12
         J'entends gronder la foudre, et sens trembler la terre. 12
         Un Dieu vengeur, un Dieu fait retentir ces coups. 12
Scène V
Clytemnestre, Ægine, Arcas, Gardes.
Arcas
1700 N'en doutez point, Madame, un Dieu combat pour vous. 12
         Achille en ce moment exauce vos prières ; 12
         Il a brisé des Grecs les trop foibles barrières. 12
         Achille est à l'autel. Calchas est éperdu. 12
         Le fatal sacrifice est encor suspendu. 12
1705 On se menace, on court, l'air gémit, le fer brille. 12
         Achille fait ranger autour de votre fille 12
         Tous ses amis, pour lui prêts à se dévouer. 12
         Le triste Agamemnon, qui n'ose l'avouer, 12
         Pour détourner ses yeux des meurtres qu'il présage, 12
1710 Ou pour cacher ses pleurs, s'est voilé le visage. 12
         Venez, puisqu'il se tait, venez par vos discours 12
         De votre défenseur appuyer le secours. 12
         Lui-même de sa main, de sang toute fumante, 12
         Il veut entre vos bras remettre son amante ; 12
1715 Lui-même il m'a chargé de conduire vos pas. 12
         Ne craignez rien.
Clytemnestre
         Moi, craindre ? Ah ! courons, cher Arcas.
         Le plus affreux péril n'a rien dont je pâlisse. 12
         J'irai partout. Mais, Dieux ! Ne vois-je pas Ulysse ? 12
         C'est lui. Ma fille est morte, Arcas, il n'est plus temps. 12
Scène VI
Ulysse, Clytemnestre, Arcas, Ægine, Gardes.
Ulysse
1720 Non, votre fille vit. Et les Dieux sont contents. 12
         Rassurez-vous. Le ciel a voulu vous la rendre. 12
Clytemnestre
         Elle vit ! Et c'est vous qui venez me l'apprendre ! 12
Ulysse
         Oui, c'est moi, qui longtemps contre elle et contre vous 12
         Ai cru devoir, Madame, affermir votre époux ; 12
1725 Moi, qui jaloux tantôt de l'honneur de nos armes, 12
         Par d'austères conseils ai fait couler vos larmes, 12
         Et qui viens, puisqu'enfin le ciel est apaisé, 12
         Réparer tout l'ennui que je vous ai causé. 12
Clytemnestre
         Ma fille ! Ah ! Prince. Ô ciel ! Je demeure éperdue. 12
1730 Quel miracle, Seigneur, quel Dieu me l'a rendue ? 12
Ulysse
         Vous m'en voyez moi-même en cet heureux moment 12
         Saisi d'horreur, de joie et de ravissement. 12
         Jamais jour n'a paru si mortel à la Grèce. 12
         Déjà de tout le camp la discorde maîtresse 12
1735 Avoit sur tous les yeux mis son bandeau fatal, 12
         Et donné du combat le funeste signal. 12
         De ce spectacle affreux votre fille alarmée 12
         Voyoit pour elle Achille, et contre elle l'armée ; 12
         Mais, quoique seul pour elle, Achille furieux 12
1740 Épouvantoit l'armée, et partageoit les Dieux. 12
         Déjà de traits en l'air s'élevoit un nuage ; 12
         Déjà couloit le sang, prémices du carnage. 12
         Entre les deux partis Calchas s'est avancé, 12
         L'œil farouche, l'air sombre, et le poil hérissé, 12
1745 Terrible, et plein du Dieu qui l'agitoit sans doute : 12
         « Vous, Achille, a-t-il dit, et vous, Grecs, qu'on m'écoute. 12
         Le Dieu qui maintenant vous parle par ma voix 12
         M'explique son oracle, et m'instruit de son choix. 12
         Un autre sang d'Hélène, une autre Iphigénie 12
1750 Sur ce bord immolée y doit laisser sa vie. 12
         Thésée avec Hélène uni secrètement 12
         Fit succéder l'hymen à son enlèvement. 12
         Une fille en sortit, que sa mère a celée ; 12
         Du nom d'Iphigénie elle fut appelée. 12
1755 Je vis moi-même alors ce fruit de leurs amours. 12
         D'un sinistre avenir je menaçai ses jours. 12
         Sous un nom emprunté sa noire destinée 12
         Et ses propres fureurs ici l'ont amenée. 12
         Elle me voit, m'entend, elle est devant vos yeux ; 12
1760 Et c'est elle, en un mot, que demandent les Dieux. » 12
         Ainsi parle Calchas. Tout le camp immobile 12
         L'écoute avec frayeur, et regarde Ériphile. 12
         Elle étoit à l'autel, et peut-être en son cœur 12
         Du fatal sacrifice accusoit la lenteur. 12
1765 Elle-même tantôt, d'une course subite, 12
         Étoit venue aux Grecs annoncer votre fuite. 12
         On admire en secret sa naissance et son sort. 12
         Mais puisque Troie enfin est le prix de sa mort, 12
         L'armée à haute voix se déclare contre elle, 12
1770 Et prononce à Calchas sa sentence mortelle. 12
         Déjà pour la saisir Calchas lève le bras : 12
         « Arrête, a-t-elle dit, et ne m'approche pas. 12
         Le sang de ces héros dont tu me fais descendre 12
         Sans tes profanes mains saura bien se répandre. » 12
1775 Furieuse, elle vole, et sur l'autel prochain 12
         Prend le sacré couteau, le plonge dans son sein. 12
         À peine son sang coule et fait rougir la terre, 12
         Les Dieux font sur l'autel entendre le tonnerre ; 12
         Les vents agitent l'air d'heureux frémissements, 12
1780 Et la mer leur répond par ses mugissements ; 12
         La rive au loin gémit, blanchissante d'écume ; 12
         La flamme du bûcher d'elle-même s'allume ; 12
         Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous 12
         Jette une sainte horreur qui nous rassure tous. 12
1785 Le soldat étonné dit que dans une nue 12
         Jusque sur le bûcher Diane est descendue, 12
         Et croit que s'élevant au travers de ses feux, 12
         Elle portoit au ciel notre encens et nos vœux. 12
         Tout s'empresse, tout part. La seule Iphigénie 12
1790 Dans ce commun bonheur pleure son ennemie. 12
         Des mains d'Agamemnon venez la recevoir. 12
         Venez. Achille et lui, brûlants de vous revoir, 12
         Madame, et désormais tous deux d'intelligence, 12
         Sont prêts à confirmer leur auguste alliance. 12
Clytemnestre
1795 Par quel prix, quel encens, ô ciel ! puis-je jamais 12
         Récompenser Achille, et payer tes bienfaits ? 12
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