RGN001/RGN001
Jean-François Regnard
1692
LE JOUEUR
Comédie
GÉRONTE
Père de Valère
VALÈRE
amant d'Angélique
ANGÉLIQUE
amante de Valère
DORANTE
oncle de valère, et amant d'Angélique
LE MARQUIS
NÉRINE
suivante d'Angélique
Madame LA RESSOURCE
revendeuse à la toilette
HECTOR
valet de Valère
Monsieur TOUTABAS
maître de trictrac
Monsieur GALONNIER
tailleur
Madame ADAM
sellière
Un LAQUAIS d'Angélique
Trois LAQUAIS du Marquis
La scène est à Paris, dans un hôtel garni.
ACTE I
SCÈNE I
HECTOR, dans un fauteuil, près d'une toilette.
         Il est, parbleu, grand jour. Déjà de leur ramage 12
         les coqs ont éveillé tout notre voisinage. 12
         Que servir un joueur est un maudit métier ! 12
         Ne serai-je jamais laquais d'un sous-fermier ? 12
5 Je ronflerais mon soûl la grasse matinée, 12
         Et je m'enivrerais le long de la journée : 12
         Je ferais mon chemin ; j'aurais un bon emploi ; 12
         Je serais dans la suite un conseiller du roi, 12
         Rat-de-cave ou commis ; et que sait-on ? Peut-être 12
10 Je deviendrais un jour aussi gras que mon maître. 12
         J'aurais un bon carrosse à ressorts bien liants ; 12
         De ma rotondité j'emplirais le dedans : 12
         Il n'est que ce métier pour brusquer la fortune ; 12
         Et tel change de meuble et d'habit chaque lune, 12
15 Qui, jasmin autrefois, d'un drap du sceau couvert, 12
         Bornait sa garde-robe à son justaucorps vert. 12
         Quelqu'un vient.
SCÈNE II
HECTOR.
         Si matin, Nérine, qui t'envoie ?
NÉRINE.
         Que fait Valère ?
HECTOR.
         Il dort.
NÉRINE.
         Il faut que je le voie.
HECTOR.
         Va, mon maître ne voit personne quand il dort. 12
NÉRINE.
         Je veux lui parler.
HECTOR.
20 Paix, ne parle pas si fort.
         Oh ! J'entrerai, te dis-je.
HECTOR.
         Ici je suis de garde,
         Et je ne puis t'ouvrir que la porte bâtarde. 12
NÉRINE.
         Tes sots raisonnements sont pour moi superflus. 12
HECTOR.
         Voudrais-tu voir mon maître in naturalibus . 12
NÉRINE.
         Quand se lèvera-t-il ?
HECTOR.
25 Mais, avant qu'il se lève,
         Il faudra qu'il se couche ; et franchement…
NÉRINE.
         Achève.
HECTOR.
         Je ne dis mot.
NÉRINE.
         Oh ! Parle, ou de force, ou de gré.
HECTOR.
         Mon maître, en ce moment, n'est pas encor rentré. 12
NÉRINE.
         Il n'est pas rentré ?
HECTOR.
         Non. Il ne tardera guère :
30 Nous n'ouvrons pas matin. Il a plus d'une affaire, 12
         Ce garçon-là.
NÉRINE.
         J'entends. Autour d'un tapis vert,
         Dans un maudit brelan, ton maître joue et perd, 12
         Ou bien réduit à sec, d'une âme familière, 12
         Peut-être il parle au ciel d'une étrange manière. 12
35 Par ordre très exprès d'Angélique, aujourd'hui 12
         Je viens pour rompre ici tout commerce avec lui. 12
         Des serments les plus forts appuyant sa tendresse, 12
         Tu sais qu'il a cent fois promis à ma maîtresse 12
         De ne toucher jamais cornet, carte, ni dé, 12
40 Par quelque espoir de gain dont son coeur fût guidé ; 12
         Cependant…
HECTOR.
         Je vois bien qu'un rival domestique
         Consigne entre tes mains pour avoir Angélique. 12
NÉRINE.
         Et quand cela serait, n'aurais-je pas raison ? 12
         Mon coeur ne peut souffrir de lâche trahison. 12
45 Angélique, entre nous, serait extravagante 12
         De rejeter l'amour qu'à pour elle Dorante : 12
         Lui, c'est un homme d'ordre, et qui vit congrument. 12
HECTOR.
         L'amour se plaît un peu dans le dérèglement. 12
NÉRINE.
         Un amant fait et mûr.
HECTOR.
         Les filles d'ordinaire,
         Aiment mieux le fruit vert.
NÉRINE.
50 D'un fort bon caractère ;
         Qui ne sut de ses jours ce que c'est que le jeu. 12
HECTOR.
         Mais mon maître est aimé.
NÉRINE.
         Dont j'enrage. Morbleu !
         Ne verrai-je jamais les femmes détrompées 12
         De ces colifichets, de ces fades poupées, 12
55 Qui n'ont, pour imposer, qu'un grand air débraillé, 12
         Un nez de tous côtés de tabac barbouillé, 12
         Une lèvre qu'on mord pour rendre plus vermeille, 12
         Un chapeau chiffonné qui tombe sur l'oreille, 12
         Une longue steinkerque à replis tortueux, 12
60 Un haut-de-chausse bas prêt à tomber sous eux ; 12
         Qui, faisant le gros dos, la main dans la ceinture, 12
         Viennent, pour tout mérite, étaler leur figure ? 12
HECTOR.
         C'est le goût d'à présent ; tes cris sont superflus, 12
         Mon enfant.
NÉRINE.
         Je veux, moi, réformer cet abus.
65 Je ne souffrirai pas qu'on trompe ma maîtresse, 12
         Et qu'on profite ainsi d'une tendre faiblesse ; 12
         Qu'elle épouse un joueur, un petit brelandier, 12
         Un franc dissipateur, et dont tout le métier 12
         Est d'aller de cent lieux faire la découverte 12
70 Où de jeux et d'amour on tient boutique ouverte, 12
         Et qui le conduiront tout droit à l'hôpital. 12
HECTOR.
         Ton sermon me paraît un tant soit peu brutal. 12
         Mais, tant que tu voudras, parle, prêche, tempête, 12
         Ta maîtresse est coiffée.
NÉRINE.
         Et crois-tu, dans ta tête,
75 Que l'amour sur son coeur ait un si grand pouvoir ? 12
         Elle est fille d'esprit ; peut-être dès ce soir 12
         Dorante, par mes soins, l'épousera.
HECTOR.
         Tarare !
         Elle est dans nos filets.
NÉRINE.
         Et moi je te déclare
         Que je l'en tirerai dès aujourd'hui.
HECTOR.
         Bon ! Bon !
NÉRINE.
80 Que Dorante a pour lui Nérine et la raison. 12
HECTOR.
         Et nous avons l'amour. Tu sais que d'ordinaire, 12
         Quand l'amour veut parler, la raison doit se taire, 12
         Dans les femmes, s'entend.
NÉRINE.
         Tu verras que chez nous,
         Quand la raison agit, l'amour a le dessous. 12
85 Ton maître est un amant d'une espèce plaisante ! 12
         Son amour peut passer pour fièvre intermittente ; 12
         Son feu pour Angélique est un flux et reflux. 12
HECTOR.
         Elle est, après le jeu, ce qu'il aime le plus. 12
NÉRINE.
         Oui, c'est la passion qui seule le dévore : 12
90 Dès qu'il a de l'argent, son amour s'évapore. 12
HECTOR.
         Mais en revanche aussi, quand il n'a pas un sou, 12
         Tu m'avoueras qu'il est amoureux comme un fou. 12
NÉRINE.
         Oh ! J'empêcherai bien…
HECTOR.
         Nous ne te craignons guère ;
         Et ta maîtresse, encor hier, promit à Valère, 12
95 De lui donner dans peu, pour prix de son amour, 12
         Son portrait enrichi de brillants tout autour. 12
         Nous l'attendons, ma chère, avec impatience : 12
         Nous aimons les bijoux avec concupiscence. 12
NÉRINE.
         Ce portrait est tout prêt, mais ce n'est pas pour lui, 12
100 Et Dorante en sera possesseur aujourd'hui. 12
HECTOR.
         À d'autres.
NÉRINE.
         N'est-ce pas une honte à Valère,
         Étant fils de famille, ayant encor son père, 12
         Qu'il vive comme il fait, et que, comme un banni, 12
         Depuis un an il loge en un hôtel garni ? 12
HECTOR.
105 Et vous y logez bien, et vous et votre clique. 12
NÉRINE.
         Est-ce de même, dis ? Ma maîtresse Angélique, 12
         Et la veuve sa soeur, ne sont dans ce pays 12
         Que pour un temps, et n'ont point de père à Paris. 12
HECTOR.
         Valère a déserté la maison paternelle, 12
110 Mais ce n'est point à lui qu'il faut faire querelle ; 12
         Et si monsieur son père avait voulu sortir, 12
         Nous y serions encore, à ne t'en point mentir. 12
         Ces pères, bien souvent, sont obstinés en diable. 12
NÉRINE.
         Il a tort, en effet, d'être si peu traitable ! 12
115 Quoi qu'il en soit, enfin, je ne t'abuse pas, 12
         Je fais la guerre ouverte ; et je vais de ce pas, 12
         Dire ce que je vois, avertir ma maîtresse 12
         Que Valère toujours est faux dans sa promesse ; 12
         Qu'il ne sera jamais digne de ses amours ; 12
120 Qu'il a joué, qu'il joue, et qu'il jouera toujours. 12
         Adieu.
HECTOR.
         Bonjour.
SCÈNE III
Hector, seul.
         Autant que je m'y puis connaître,
         Cette Nérine-ci n'est pas trop pour mon maître. 12
         A-t-elle grand tort ? Non, c'est un panier percé, 12
         Qui…
SCÈNE 4
Valère paraît en désordre, comme un homme qui a joué toute la nuit.
HECTOR.
         Mais je l'aperçois. Qu'il a l'air harassé !
125 On soupçonne aisément, à sa triste figure, 12
         Qu'il cherche en vain quelqu'un qui prête à triple usure. 12
VALÈRE.
         Quelle heure est-il ?
HECTOR.
         Il est… je ne m'en souviens pas.
VALÈRE.
         Tu ne t'en souviens pas ?
HECTOR.
         Non, Monsieur.
VALÈRE.
         Je suis las
         De tes mauvais discours ; et tes impertinences… 12
Hector, à part.
130 Ma foi, la vérité répond aux apparences. 12
VALÈRE.
         Ma robe de chambre.
À part.
         Euh !
Hector, à part.
         Il jure entre ses dents.
VALÈRE.
         Eh bien ! Me faudra-t-il attendre encor longtemps ? 12
Il se promène.
HECTOR.
         Eh ! La voilà, monsieur.
Il suit son maître, tenant sa robe de chambre toute déployée.
Valère, se promenant.
         Une école maudite
         Me coûte, en un moment, douze trous tout de suite. 12
135 Que je suis un grand chien ! Parbleu, je te saurai, 12
         Maudit jeu de trictrac, ou bien je ne pourrai. 12
         Tu peux me faire perdre, ô fortune ennemie ! 12
         Mais me faire payer, parbleu, je t'en défie : 12
         Car je n'ai pas un sou.
Hector, tenant toujours la robe.
         Vous plairait-il, Monsieur… ?
Valère, se promenant.
140 Je me ris de tes coups, j'incague ta fureur. 12
HECTOR.
         Votre robe de chambre est, Monsieur, toute prête. 12
VALÈRE.
         Va te coucher, maraud ; ne me romps point la tête. 12
         Va-t'en.
HECTOR.
         Tant mieux.
SCÈNE V
Valère, se mettant dans un fauteuil.
         Je veux dormir dans ce fauteuil.
         Que je suis malheureux ! Je ne puis fermer l'oeil. 12
145 Je dois de tous côtés, sans espoir, sans ressource, 12
         Et n'ai pas, grâce au ciel, un écu dans ma bourse. 12
         Hector ! … que ce coquin est heureux de dormir ! 12
         Hector !
SCÈNE VI
Hector, derrière le théâtre.
         Monsieur ?
VALÈRE.
         Eh bien ! Bourreau, veux-tu venir ?
Hector entre à moitié déshabillé.
         N'es-tu pas las encor de dormir, misérable ? 12
HECTOR.
150 Las de dormir ! Monsieur ? Hé ! Je me donne au diable, 12
         Je n'ai pas eu le temps d'ôter mon justaucorps. 12
VALÈRE.
         Tu dormiras demain.
HECTOR, à part.
         Il a le diable au corps.
VALÈRE.
         Est-il venu quelqu'un ?
HECTOR.
         Il est, selon l'usage,
         Venu maint créancier ; de plus, un gros visage, 12
155 Un maître de trictrac qui ne m'est pas connu. 12
         Le maître de musique est encore venu. 12
         Ils reviendront bientôt.
VALÈRE.
         Bon. Pour cette autre affaire,
         M'as-tu déterré… ?
HECTOR.
         Qui ? Cette honnête usurière,
         Qui nous prête, par heure, à vingt sous par écu ? 12
VALÈRE.
         Justement, elle-même.
HECTOR.
160 Oui, monsieur, j'ai tout vu.
         Qu'on vend cher maintenant l'argent à la jeunesse ! 12
         Mais enfin, j'ai tant fait, avec un peu d'adresse, 12
         Qu'elle m'a reconduit d'un air fort obligeant ; 12
         Et vous aurez, je crois, au plus tôt votre argent. 12
VALÈRE.
165 J'aurais les mille écus ! ô ciel ! Quel coup de grâce ! 12
         Hector, mon cher Hector, viens çà que je t'embrasse. 12
HECTOR.
         Comme l'argent rend tendre !
VALÈRE.
         Et tu crois qu'en effet,
         Je n'ai, pour en avoir, qu'à donner mon billet ? 12
HECTOR.
         Qui le refuserait serait bien difficile : 12
170 Vous êtes aussi bon que banquier de la ville. 12
         Pour la réduire au point où vous la souhaitez, 12
         Il a fallu lever bien des difficultés : 12
         Elle est d'accord de tout, du temps, des arrérages ; 12
         Il ne faut maintenant que lui donner des gages. 12
VALÈRE.
         Des gages ?
HECTOR.
         Oui, monsieur.
VALÈRE.
175 Mais y penses-tu bien ?
         Où les prendrai-je, dis ?
HECTOR.
         Ma foi, je n'en sais rien.
         Pour nippes, nous n'avons qu'un grand fonds d'espérance 12
         Sur les produits trompeurs d'une réjouissance ; 12
         Et dans ce siècle-ci, messieurs les usuriers, 12
180 Sur de pareils effets prêtent peu volontiers. 12
VALÈRE.
         Mais quel gage, dis-moi, veux-tu que je lui donne ? 12
HECTOR.
         Elle viendra tantôt elle-même en personne, 12
         Vous vous ajusterez ensemble en quatre mots. 12
         Mais, Monsieur, s'il vous plaît, pour changer de propos, 12
185 Aimeriez-vous toujours la charmante Angélique ? 12
VALÈRE.
         Si je l'aime ? Ah ! Ce doute et m'outrage et me pique. 12
         Je l'adore.
HECTOR.
         Tant pis : c'est un signe fâcheux.
         Quand vous êtes sans fonds, vous êtes amoureux ; 12
         Et quand l'argent renaît, votre tendresse expire. 12
190 Votre bourse est, Monsieur, puisqu'il faut vous le dire, 12
         Un thermomètre sûr, tantôt bas, tantôt haut, 12
         Marquant de votre coeur ou le froid ou le chaud. 12
VALÈRE.
         Ne crois pas que le jeu, quelque sort qu'il me donne, 12
         Me fasse abandonner cette aimable personne. 12
HECTOR.
195 Oui, mais j'ai bien peur, moi, qu'on ne vous plante là. 12
VALÈRE.
         Et sur quel fondement peux-tu juger cela ? 12
HECTOR.
         Nérine sort d'ici, qui m'a dit qu'Angélique 12
         Pour Dorante votre oncle en ce moment s'explique ; 12
         Que vous jouez toujours, malgré tous vos serments, 12
200 Et qu'elle abjure enfin ses tendres sentiments. 12
VALÈRE.
         Dieux ! Que me dis-tu là ?
HECTOR.
         Ce que je viens d'entendre.
VALÈRE.
         Bon ! Cela ne se peut ; on t'a voulu surprendre. 12
HECTOR.
         Vous êtes assez riche en bonne opinion, 12
         À ce qu'il me paraît.
VALÈRE.
         Point. Sans présomption,
         On sait ce que l'on vaut.
HECTOR.
205 Mais si, sans vouloir rire,
         Tout allait comme j'ai l'honneur de vous le dire, 12
         Et qu'Angélique enfin pût changer…
VALÈRE.
         En ce cas,
         Je prends le parti… mais cela ne se peut pas. 12
HECTOR.
         Si cela se pouvait, qu'une passion neuve ?… 12
VALÈRE.
210 En ce cas, je pourrais rabattre sur la veuve, 12
         la Comtesse sa soeur.
HECTOR.
         Ce dessein me plaît fort.
         J'aime un amour fondé sur un bon coffre-fort. 12
         Si vous vouliez un peu vous aider avec elle, 12
         Cette veuve, je crois, ne serait point cruelle ; 12
215 Ce serait une éponge à presser au besoin. 12
VALÈRE.
         Cette éponge, entre nous, ne vaudrait pas ce soin. 12
HECTOR.
         C'est, dans son caractère, une espèce parfaite, 12
         Un ambigu nouveau de prude et de coquette, 12
         Qui croit mettre les coeurs à contribution, 12
220 Et qui veut épouser ; c'est là sa passion. 12
VALÈRE.
         Épouser ?
HECTOR.
         Un marquis, de même caractère,
         Grand épouseur aussi, la galope et la flaire. 12
VALÈRE.
         Et quel est ce marquis ?
HECTOR.
         C'est, à vous parler net,
         Un marquis de hasard fait par le lansquenet ; 12
225 Fort brave, à ce qu'il dit, intrigant, plein d'affaires ; 12
         Qui croit de ses appas les femmes tributaires ; 12
         Qui gagne au jeu beaucoup, et qui, dit-on, jadis 12
         Était valet de chambre avant d'être marquis. 12
         Mais sauvons-nous, Monsieur, j'aperçois votre père. 12
SCÈNE VII
GÉRONTE.
230 Doucement ; j'ai deux mots à vous dire, Valère. 12
À Hector.
         Pour toi, j'ai quelques coups de canne à te prêter. 12
HECTOR.
         Excusez-moi, Monsieur, je ne puis m'arrêter. 12
GÉRONTE.
         Demeure là, maraud.
HECTOR, à part.
         Il n'est pas temps de rire.
GÉRONTE.
         Pour la dernière fois, mon fils, je viens vous dire 12
235 Que votre train de vie est si fort scandaleux, 12
         Que vous m'obligerez à quelque éclat fâcheux. 12
         Je ne puis retenir ma bile davantage, 12
         Et ne saurais souffrir votre libertinage. 12
         Vous êtes pilier-né de tous les lansquenets, 12
240 Qui sont, pour la jeunesse, autant de trébuchets. 12
         Un bois plein de voleurs est un plus sûr passage ; 12
         Dans ces lieux, jour et nuit, ce n'est que brigandage. 12
         Il faut opter des deux, être dupe ou fripon. 12
HECTOR.
         Tous ces jeux de hasard n'attirent rien de bon. 12
245 J'aime les jeux galants où l'esprit se déploie. 12
À Géronte.
         C'est, Monsieur, par exemple, un joli jeu que l'oie. 12
GÉRONTE, à Hector.
         Tais-toi.
À Valère.
         Non, à présent le jeu n'est que fureur :
         On joue argent, bijoux, maisons, contrats, honneur ; 12
         Et c'est ce qu'une femme, en cette humeur à craindre, 12
250 Risque plus volontiers, et perd plus sans se plaindre. 12
HECTOR.
         Oh ! Nous ne risquons pas, Monsieur, de tels bijoux. 12
GÉRONTE.
         Votre conduite enfin m'enflamme de courroux ; 12
         Je ne puis vous souffrir vivre de cette sorte : 12
         Vous m'avez obligé de vous fermer ma porte ; 12
255 J'étais las, attendant chez moi votre retour, 12
         Qu'on fît du jour la nuit, et de la nuit le jour. 12
HECTOR.
         C'est bien fait. Ces joueurs qui courent la fortune, 12
         Dans leurs dérèglements ressemblent à la lune, 12
         Se couchant le matin, et se levant le soir. 12
GÉRONTE.
260 Vous me poussez à bout ; mais je vous ferai voir 12
         Que si vous ne changez de vie et de manière, 12
         Je saurai me servir de mon pouvoir de père, 12
         Et que de mon courroux vous sentirez l'effet. 12
HECTOR, à Valère.
         Votre père a raison.
GÉRONTE.
         Comme le voilà fait !
265 Débraillé, mal peigné, l'oeil hagard ! À sa mine 12
         On croirait qu'il viendrait, dans la forêt voisine, 12
         De faire un mauvais coup.
HECTOR, à part.
         On croirait vrai de lui :
         Il a fait trente fois coupe-gorge aujourd'hui. 12
GÉRONTE.
         Serez-vous bientôt las d'une telle conduite ? 12
270 Parlez, que dois-je enfin espérer dans la suite ? 12
VALÈRE.
         Je reviens aujourd'hui de mon égarement, 12
         Et ne veux plus jouer, mon père, absolument. 12
HECTOR, à part.
         Voilà du fruit nouveau dont son fils le régale. 12
GÉRONTE.
         Quand ils n'ont pas un sou, voilà de leur morale. 12
VALÈRE.
275 J'ai de l'argent encore ; et, pour vous contenter, 12
         De mes dettes je veux aujourd'hui m'acquitter. 12
GÉRONTE.
         S'il est ainsi, vraiment, j'en ai bien de la joie. 12
Hector, bas à Valère.
         Vous acquitter, Monsieur ! Avec quelle monnoie ? 12
VALÈRE, bas à Hector.
         Te tairas-tu ?
Haut à son père.
         Mon oncle aspire dans ce jour
280 À m'ôter d'Angélique et la main et l'amour : 12
         Vous savez que pour elle il a l'âme blessée, 12
         Et qu'il veut m'enlever…
GÉRONTE.
         Oui, je sais sa pensée,
         Et je serai ravi de le voir confondu. 12
Hector, à Géronte.
         Vous n'avez qu'à parler, c'est un homme tondu. 12
GÉRONTE.
285 Je voudrais bien déjà que l'affaire fût faite. 12
         Angélique est fort riche, et point du tout coquette, 12
         Maîtresse de son choix. Avec ce bon dessein, 12
         Va te mettre en état de mériter sa main, 12
         Payer tes créanciers…
VALÈRE.
         J'y vais, j'y cours…
Il va pour sortir, parle bas à Hector, et revient.
         Mon père…
GÉRONTE.
         Hé ! Plaît-il ?
VALÈRE.
290 Pour sortir entièrement d'affaire,
         Il me manque environ quatre ou cinq mille francs. 12
         Si vous vouliez, Monsieur…
GÉRONTE.
         Ah ! Ah ! Je vous entends.
         Vous m'avez mille fois bercé de ces sornettes. 12
         Non ; comme vous pourrez, allez payer vos dettes. 12
VALÈRE.
         Mais, mon père, croyez…
GÉRONTE.
295 À d'autres, s'il vous plaît.
VALÈRE.
         Prêtez-moi mille écus.
HECTOR, à Géronte.
         Nous paierons l'intérêt
         Au denier un.
VALÈRE.
         Monsieur…
GÉRONTE.
         Je ne puis vous entendre.
VALÈRE.
         Je ne veux point, mon père, aujourd'hui vous surprendre ; 12
         Et pour vous faire voir quels sont mes bons desseins, 12
300 Retenez cet argent, et payez par vos mains. 12
HECTOR.
         Ah ! Parbleu, pour le coup, c'est être raisonnable. 12
GÉRONTE.
         Et de combien encore êtes-vous redevable ? 12
VALÈRE.
         La somme n'y fait rien.
GÉRONTE.
         La somme n'y fait rien ?
HECTOR.
         Non. Quand vous le verrez vivre en homme de bien, 12
305 Vous ne regretterez nullement la dépense ; 12
         Et nous ferons, Monsieur, la chose en conscience. 12
GÉRONTE.
         Écoutez : je veux bien faire un dernier effort ; 12
         Mais, après cela, si…
VALÈRE.
         Modérez ce transport ;
         Que sur mes sentiments votre âme se repose. 12
310 Je vais voir Angélique ; et mon coeur se propose 12
         D'arrêter son courroux déjà prêt d'éclater. 12
SCÈNE VIII
HECTOR.
         Je m'en vais travailler, moi, pour vous contenter, 12
         À vous faire, en raisons claires et positives, 12
         Le mémoire succinct de nos dettes passives, 12
315 Et que j'aurai l'honneur de vous montrer dans peu. 12
SCÈNE IX
GÉRONTE, seul.
         Mon frère en son amour n'aura pas trop beau jeu. 12
         Non, quand ce ne serait que pour le contredire, 12
         Je veux rompre l'hymen où son amour aspire ; 12
         Et j'aurai deux plaisirs à la fois, si je puis, 12
320 De chagriner mon frère, et marier mon fils. 12
SCÈNE X
TOUTABAS.
         Avec tous les respects d'un coeur vraiment sincère, 12
         Je viens pour vous offrir mon petit ministère. 12
         Je suis, pour vous servir, gentilhomme auvergnac, 12
         Docteur dans tous les jeux, et maître de trictrac : 12
325 Mon nom est Toutabas, Vicomte de La Case, 12
         Et votre serviteur, pour terminer ma phrase. 12
GÉRONTE, à part.
         Un maître de trictrac ! Il me prend pour mon fils. 12
Haut.
         Quoi ! Vous montrez, Monsieur, un tel art dans Paris ? 12
         Et l'on ne vous a pas fait présent, en galère, 12
         D'un brevet d'espalier ?
TOUTABAS, à part.
330 À quel homme ai-je affaire ?
Haut.
         Comment ! Je vous soutiens que dans tous les états 12
         On ne peut de mon art assez faire de cas ; 12
         Qu'un enfant de famille, et qu'on veut bien instruire, 12
         Devrait savoir jouer avant que savoir lire. 12
GÉRONTE.
335 Monsieur le professeur, avecque vos raisons, 12
         Il faudrait vous loger aux petites-maisons. 12
TOUTABAS.
         De quoi sert, je vous prie, une foule inutile 12
         De chanteurs, de danseurs, qui montrent par la ville ? 12
         Un jeune homme en est-il plus riche quand il sait 12
340 Chanter ré mi fa sol, ou danser un menuet ? 12
         Paiera-t-on des marchands la cohorte pressante 12
         Avec un vaudeville ou bien une courante ? 12
         Ne vaut-il pas bien mieux qu'un jeune cavalier 12
         Dans mon art au plus tôt se fasse initier ? 12
345 Qu'il sache, quand il perd, d'une âme non commune, 12
         À force de savoir, rappeler la fortune ? 12
         Qu'il apprenne un métier qui, par de sûrs secrets, 12
         En le divertissant, l'enrichisse à jamais ? 12
GÉRONTE.
         Vous êtes riche, à voir ?
TOUTABAS.
         Le jeu fait vivre à l'aise
350 Nombre d'honnêtes gens, fiacres, porteurs de chaise ; 12
         Mille usuriers fournis de ces obscurs brillants, 12
         Qui vont de doigts en doigts tous les jours circulants ; 12
         Des gascons à souper dans les brelans fidèles ; 12
         Des chevaliers sans ordre ; et tant de demoiselles 12
355 Qui, sans le lansquenet et son produit caché, 12
         De leur faible vertu feraient fort bon marché, 12
         Et dont tous les hivers la cuisine se fonde 12
         Sur l'impôt établi d'une infaillible ronde. 12
GÉRONTE.
         S'il est quelque joueur qui vive de son gain, 12
360 On en voit tous les jours mille mourir de faim, 12
         Qui, forcés à garder une longue abstinence, 12
         Pleurent d'avoir trop mis à la réjouissance. 12
TOUTABAS.
         Et c'est de là que vient la beauté de mon art. 12
         En suivant mes leçons, on court peu ce hasard. 12
365 Je sais, quand il le faut, par un peu d'artifice, 12
         D'un sort injurieux corriger la malice ; 12
         Je sais dans un trictrac, quand il faut un sonnez, 12
         Glisser des dés heureux, ou chargés, ou pipés ; 12
         Et quand mon plein est fait, gardant mes avantages, 12
370 J'en substitue aussi d'autres prudents et sages, 12
         Qui, n'offrant à mon gré que des as à tous coups, 12
         Me font en un instant enfiler douze trous. 12
GÉRONTE.
         Et Monsieur Toutabas, vous avez l'insolence 12
         De venir dans ces lieux montrer votre science ? 12
TOUTABAS.
         Oui, monsieur, s'il vous plaît.
GÉRONTE.
375 Et vous ne craignez pas
         Que j'arme contre vous quatre paires de bras, 12
         Qui le long de vos reins ? …
TOUTABAS.
         Monsieur, point de colère ;
         Je ne suis point ici venu pour vous déplaire. 12
Géronte, le poussant.
         Maître juré filou, sortez de la maison. 12
TOUTABAS.
380 Non, je n'en sors qu'après vous avoir fait leçon ? 12
GÉRONTE.
         À moi, leçon ?
TOUTABAS.
         Je veux, par mon savoir extrême,
         Que vous escamotiez un dé comme moi-même. 12
GÉRONTE.
         Je ne sais qui me tient, tant je suis animé, 12
         Que quelques bons soufflets donnés à poing fermé… 12
         Va-t'en.
Il le prend par les épaules.
TOUTABAS.
385 Puisque aujourd'hui votre humeur pétulante
         Vous rend l'âme aux leçons un peu récalcitrante, 12
         Je reviendrai demain pour la seconde fois. 12
GÉRONTE.
         Reviens.
TOUTABAS.
         Vous plairait-il de m'avancer le mois ?
GÉRONTE, le poussant tout à fait dehors.
         Sortiras-tu d'ici, vrai gibier de potence ? 12
SCÈNE XI
GÉRONTE, seul.
390 Je ne puis respirer, et j'en mourrai, je pense. 12
         Heureusement mon fils n'a point vu ce fripon : 12
         Il me prenait pour lui dans cette occasion. 12
         Sachons ce qu'il a fait ; et, sans plus de mystère, 12
         Concluons son hymen, et finissons l'affaire. 12
ACTE II
SCÈNE I
ANGÉLIQUE.
395 Mon coeur serait bien lâche, après tant de serments, 12
         D'avoir encor pour lui de tendres mouvements. 12
         Nérine, c'en est fait, pour jamais je l'oublie ; 12
         Je ne veux ni l'aimer, ni le voir de ma vie ; 12
         Je sens la liberté de retour dans mon coeur. 12
400 Ne me viens pas, au moins, parler en sa faveur. 12
NÉRINE.
         Moi, parler pour Valère ! Il faudrait être folle. 12
         Que plutôt à jamais je perde la parole ! 12
ANGÉLIQUE.
         Ne viens point désormais, pour calmer mon dépit, 12
         Rappeler à mes sens son air et son esprit ; 12
         Car tu sais qu'il en a.
NÉRINE.
405 De l'esprit ! Lui, madame !
         Il est plus journalier mille fois qu'une femme : 12
         Il rêve à tout moment ; et sa vivacité 12
         Dépend presque toujours d'une carte, ou d'un dé. 12
ANGÉLIQUE.
         Mon coeur est maintenant certain de sa victoire. 12
NÉRINE.
410 Madame, croyez-moi, je connais le grimoire. 12
         Souvent tous ces dépits sont des hoquets d'amour. 12
ANGÉLIQUE.
         Non ; l'amour de mon coeur est banni sans retour. 12
NÉRINE.
         Cet hôte dans un coeur a bientôt fait son gîte ; 12
         Mais il se garde bien d'en déloger si vite. 12
ANGÉLIQUE.
         Ne crains rien de mon coeur.
NÉRINE.
415 S'il venait à l'instant,
         Avec cet air flatteur, soumis, insinuant, 12
         Que vous lui connaissez ; que d'un ton pathétique, 12
Elle se met à ses pieds.
         Il vous dît à vos pieds : "Non, charmante Angélique, 12
         Je ne veux opposer à tout votre courroux 12
420 Qu'un seul mot : je vous aime, et je n'aime que vous. 12
         Votre âme en ma faveur n'est-elle point émue ? 12
         Vous ne me dites rien ! Vous détournez la vue ! 12
Elle se relève.
         Vous voulez donc ma mort ? Il faut vous contenter." 12
         Peut-être en ce moment pour vous épouvanter, 12
425 Il se soufflettera d'une main mutinée, 12
         Se donnera du front contre une cheminée, 12
         S'arrachera de rage un toupet de cheveux 12
         Qui ne sont pas à lui. Mais de ces airs fougueux 12
         Ne vous étonnez pas ; comptez qu'en sa colère 12
         Il ne se fera pas grand mal.
ANGÉLIQUE.
430 Laisse-moi faire.
NÉRINE.
         Vous voilà, grâce au ciel, bien instruite sur tout ; 12
         Ne vous démentez point, tenez bon jusqu'au bout. 12
SCÈNE II
LA COMTESSE.
         On dit partout, ma soeur, qu'un peu moins prévenue, 12
         Vous épousez Dorante.
ANGÉLIQUE.
         Oui, j'y suis résolue.
LA COMTESSE.
435 Mon coeur en est ravi. Valère est un vrai fou, 12
         Qui jouerait votre bien jusques au dernier sou. 12
ANGÉLIQUE.
         D'accord.
LA COMTESSE.
         J'aime à vous voir vaincre votre tendresse.
         Cet amour, entre nous, était une faiblesse. 12
         Il faut se dégager de ces attachements 12
440 Que la raison condamne et qui flattent nos sens. 12
ANGÉLIQUE.
         Il est vrai.
LA COMTESSE.
         Rien n'est plus à craindre dans la vie,
         Qu'un époux qui du jeu ressent la tyrannie. 12
         J'aimerais mieux qu'il fût gueux, avaricieux, 12
         Coquet, fâcheux, mal fait, brutal, capricieux, 12
445 Ivrogne, sans esprit, débauché, sot, colère, 12
         Que d'être un emporté joueur comme est Valère. 12
ANGÉLIQUE.
         Je sais que ce défaut est le plus grand de tous. 12
LA COMTESSE.
         Vous ne voulez donc plus en faire votre époux ? 12
ANGÉLIQUE.
         Moi ? Non : dans ce dessein nos humeurs sont conformes. 12
NÉRINE.
450 Il a, ma foi, reçu son congé dans les formes. 12
LA COMTESSE.
         C'est bien fait. Puisque enfin vous renoncez à lui, 12
         Je vais l'épouser, moi.
ANGÉLIQUE.
         L'épouser ?
LA COMTESSE.
         Aujourd'hui.
ANGÉLIQUE.
         Ce joueur, qu'à l'instant ?…
LA COMTESSE.
         Je saurai le réduire.
         On sait sur les maris ce que l'on a d'empire. 12
ANGÉLIQUE.
455 Quoi ! Vous voulez, ma soeur, avec cet air si doux, 12
         Ce maintien réservé, prendre un nouvel époux ? 12
LA COMTESSE.
         Et pourquoi non, ma soeur ? Fais-je donc un grand crime 12
         De rallumer les feux d'un amour légitime ? 12
         J'avais fait voeu de fuir tout autre engagement. 12
460 Pour garder du défunt le souvenir charmant, 12
         Je portais son portrait ; et cette vive image 12
         Me soulageait un peu des chagrins du veuvage : 12
         Mais qu'est-ce qu'un portrait, quand on aime bien fort ? 12
         C'est un époux vivant qui console d'un mort. 12
NÉRINE.
465 Madame n'aime pas les maris en peinture. 12
LA COMTESSE.
         Cela racquitte-t-il d'une perte aussi dure ? 12
NÉRINE.
         C'est irriter le mal, au lieu de l'adoucir. 12
ANGÉLIQUE.
         ConnAisseuse en maris, vous deviez mieux choisir. 12
         Vous unir à Valère !
LA COMTESSE.
         Oui, ma soeur, à lui-même.
ANGÉLIQUE.
470 Mais vous n'y pensez pas. Croyez-vous qu'il vous aime ? 12
LA COMTESSE.
         S'il m'aime, lui ! S'il m'aime ! Ah ! Quel aveuglement ! 12
         On a certains attraits, un certain enjouement, 12
         Que personne ne peut me disputer, je pense. 12
ANGÉLIQUE.
         Après un si long temps de pleine jouissance, 12
475 Vos attraits sont à vous sans contestation. 12
LA COMTESSE.
         Et je puis en user à ma discrétion. 12
ANGÉLIQUE.
         Sans doute. Et je vois bien qu'il n'est pas impossible 12
         Que Valère pour vous ait eu le coeur sensible. 12
         L'or est d'un grand secours pour acheter un coeur ; 12
480 Ce métal, en amour, est un grand séducteur. 12
LA COMTESSE.
         En vain vous m'insultez avec un tel langage ; 12
         La modération fut toujours mon partage : 12
         Mais ce n'est point par l'or que brillent mes attraits ; 12
         Et jamais, en aimant, je ne fis de faux frais. 12
485 Mes sentiments, ma soeur, sont différents des vôtres ; 12
         Si je connais l'amour, ce n'est que dans les autres. 12
         J'ai beau m'armer de fier, je vois de toutes parts 12
         Mille coeurs amoureux suivre mes étendards : 12
         Un conseiller de robe, un seigneur de finance, 12
490 Dorante, le marquis briguent mon alliance ; 12
         Mais si d'un nouveau noeud je veux bien me lier, 12
         Je prétends à Valère offrir un coeur entier. 12
         Je fais profession d'une vertu sévère. 12
ANGÉLIQUE.
         Qui peut vous assurer de l'amour de Valère ? 12
LA COMTESSE.
495 Qui peut m'en assurer ? Mon mérite, je crois. 12
ANGÉLIQUE.
         D'autres sur lui, ma soeur, auraient les mêmes droits. 12
LA COMTESSE.
         Il n'eut jamais pour vous qu'une estime stérile, 12
         Un petit feu léger, vagabond, volatile. 12
         Quand on veut inspirer une solide amour, 12
500 Il faut avoir vécu, ma soeur, bien plus d'un jour ; 12
         Avoir un certain poids, une beauté formée 12
         Par l'usage du monde, et des ans confirmée. 12
         Vous n'en êtes pas là.
ANGÉLIQUE.
         J'attendrai bien du temps.
NÉRINE.
         Madame est prévoyante, elle a pris les devants. 12
         Mais on vient.
SCÈNE III
LE LAQUAIS, à la Comtesse.
505 Le Marquis, Madame, est là qui monte.
LA COMTESSE.
         Le Marquis ? Hé ! Non, non ; il n'est pas sur mon compte. 12
SCÈNE IV
Le Marquis, se rajustant, à la Comtesse.
         Je suis tout en désordre : un maudit embarras 12
         M'a fait quitter ma chaise à deux ou trois cents pas ; 12
         Et j'y serais encor dans des peines mortelles, 12
510 Si l'amour, pour vous voir, ne m'eût prêté ses ailes. 12
LA COMTESSE.
         Que monsieur le Marquis est galant sans fadeur ! 12
LE MARQUIS.
         Oh ! Point du tout, je suis votre humble serviteur. 12
         Mais, à vous parler net, sans que l'esprit fatigue, 12
         Près du sexe je sais me démêler d'intrigue. 12
Apercevant Angélique.
515 Ah ! Juste ciel ! Quel est cet admirable objet ! 12
LA COMTESSE.
         C'est ma soeur.
LE MARQUIS.
         Votre soeur ! Vraiment, c'est fort bien fait.
         Je vous sais gré d'avoir une soeur aussi belle ; 12
         On la prendrait, parbleu, pour votre soeur jumelle. 12
LA COMTESSE.
         Comme à tout ce qu'il dit il donne un joli tour ! 12
520 Qu'il est sincère ! On voit qu'il est homme de cour. 12
LE MARQUIS.
         Homme de cour, moi ! Non. Ma foi, la cour m'ennuie ; 12
         L'esprit de ce pays n'est qu'en superficie ; 12
         Sitôt que vous voulez un peu l'approfondir, 12
         Vous rencontrez le tuf. J'y pourrais m'agrandir ; 12
525 J'ai de l'esprit, du coeur, plus que seigneur de France ; 12
         Je joue, et j'y ferais fort bonne contenance : 12
         Mais je n'y vais jamais que par nécessité, 12
         Et pour y rendre au roi quelque civilité. 12
NÉRINE.
         Il vous est obligé, Monsieur, de tant de peine. 12
LE MARQUIS.
530 Je n'y suis pas plus tôt, soudain je perds haleine. 12
         Ces fades compliments sur de grands mots montés, 12
         Ces protestations qui sont futilités, 12
         Ces serrements de mains dont on vous estropie, 12
         Ces grands embrassements dont un flatteur vous lie, 12
535 M'ôtent à tout moment la respiration : 12
         On ne s'y dit bonjour que par convulsion. 12
ANGELIQUE, au Marquis.
         Les dames de la cour sont bien mieux votre affaire ? 12
LE MARQUIS.
         Point. Il faut être au moins gros fermier pour leur plaire : 12
         Leur sotte vanité croit ne pouvoir trop haut 12
540 À des faveurs de cour mettre un injuste taux. 12
         Moi, j'aime à pourchasser des beautés mitoyennes. 12
         L'hiver, dans un fauteuil, avec des citoyennes, 12
         Les pieds sur les chenets étendus sans façons, 12
         Je pousse la fleurette, et conte mes raisons. 12
545 Là toute la maison s'offre à me faire fête ; 12
         Valet, filles de chambre, enfants, tout est honnête : 12
         L'époux même discret, quand il entend minuit, 12
         Me laisse avec madame, et va coucher sans bruit. 12
         Voilà comme je vis, quand parfois dans la ville 12
         Je veux bien déroger…
NÉRINE.
550 La manière est facile ;
         Et ce commerce-là me paraît assez doux. 12
Le Marquis, à la Comtesse.
         C'est ainsi que je veux en user avec vous. 12
         Je suis tout naturel, et j'aime la franchise : 12
         Ma bouche ne dit rien que mon coeur n'autorise : 12
555 Et quand de mon amour je vous fais un aveu, 12
         Madame, il est trop vrai que je suis tout en feu. 12
LA COMTESSE.
         Fi donc, petit badin, un peu de retenue ; 12
         Vous me parlez, Marquis, une langue inconnue : 12
         Le mot d'amour me blesse, et me fait trouver mal. 12
LE MARQUIS.
560 L'effet n'en serait pas peut-être si fatal. 12
NÉRINE.
         Elle veut qu'en détours la chose s'enveloppe ; 12
         Et ce mot dit à cru lui cause une syncope. 12
ANGÉLIQUE.
         Dans la bouche d'un autre il deviendrait plus doux. 12
LA COMTESSE.
         Comment ? Qu'est-ce ? Plaît-il ? Parlez ; expliquez-vous. 12
565 Parlez donc, parlez donc. Apprenez, je vous prie, 12
         Que mortel, quel qu'il soit, ne me dit de ma vie 12
         Un mot douteux qui pût effleurer mon honneur. 12
LE MARQUIS.
         Croirait-on qu'une veuve aurait tant de pudeur ? 12
ANGÉLIQUE.
         Mais Valère vous aime : et souvent…
LE MARQUIS.
         Qu'est-ce à dire,
570 Valère ? Un autre ici conjointement soupire ! 12
         Ah ! Si je le savais, je lui ferais, morbleu ! … 12
         Où loge-t-il ?
NÉRINE.
         Ici.
Le Marquis fait semblant de s'en aller et revient.
         Nous nous verrons dans peu.
LA COMTESSE.
         Mais quel droit avez-vous sur moi ?
LE MARQUIS.
         Quel droit, ma reine ?
         Le droit de bienséance avec celui d'aubaine. 12
575 Vous me convenez fort, et je vous conviens mieux. 12
         Sur vous l'on sait assez que je jette les yeux. 12
LA COMTESSE.
         Vous êtes fou, Marquis, de parler de la sorte. 12
LE MARQUIS.
         Je sais ce que je dis, ou le diable m'emporte. 12
LA COMTESSE.
         Sommes-nous donc liés par quelque engagement ? 12
LE MARQUIS.
         Non pas autrement… mais…
LA COMTESSE.
580 Qu'est-ce à dire ? Comment ? …
         Parlez.
LE MARQUIS.
         Je ne sais point prendre en main des trompettes,
         Pour publier partout les faveurs qu'on m'a faites. 12
ANGÉLIQUE.
         Hé, ma soeur !
NÉRINE.
         Des faveurs !
LE MARQUIS.
         Suffit, je suis discret ;
         Et sais, quand il le faut, oublier un secret. 12
LA COMTESSE.
585 On ne connaît que trop ma retenue austère. 12
         Il veut rire.
LE MARQUIS.
         Ah ! Parbleu, je saurai de Valère
         Quel est, en vous aimant, le but de ses désirs, 12
         Et de quel droit il vient chasser sur mes plaisirs. 12
SCÈNE V
Le Laquais, rendant un billet au Marquis.
         Monsieur, c'est de la part de la grosse comtesse. 12
Le Marquis, le mettant dans sa poche.
         Je le lirai tantôt.
Le laquais sort.
SCÈNE VI
Second Laquais.
590 Cette jeune duchesse
         Vous attend à vingt pas pour vous mener au jeu. 12
LE MARQUIS.
         Qu'elle attende.
Le second laquais sort.
SCÈNE VII
Le Troisième Laquais.
         Monsieur…
LE MARQUIS.
         Encore ! Ah ! Palsambleu,
         Il faut que de la ville enfin je me dérobe. 12
Le Troisième Laquais.
         Je viens de voir, Monsieur, cette femme de robe, 12
595 Qui dit que cette nuit son mari couche aux champs, 12
         Et que ce soir, sans bruit…
LE MARQUIS.
         Il suffit, je t'entends.
         Tu prendras ce manteau, fait pour bonne fortune, 12
         De couleur de muraille ; et tantôt, sur la brune, 12
         Va m'attendre en secret où tu fus avant-hier, 12
         Là…
Le Troisième Laquais.
         Je sais.
Il sort.
SCÈNE VIII
LE MARQUIS.
600 Il faudrait avoir un corps de fer
         Pour résister à tout. J'ai de l'ouvrage à faire, 12
         Comme vous le voyez ; mais je m'en veux distraire. 12
À la Comtesse.
         Vous ferez désormais tous mes soins les plus doux. 12
LA COMTESSE.
         Si mon coeur était libre, il pourrait être à vous. 12
LE MARQUIS.
605 Adieu, charmant objet : à regret je vous quitte. 12
         C'est un pesant fardeau d'avoir un gros mérite. 12
SCÈNE IX
NÉRINE, à la Comtesse.
         Cet homme-là vous aime épouvantablement. 12
ANGÉLIQUE, à la Comtesse.
         Je ne vous croyais pas un tel engagement. 12
LA COMTESSE.
         Il est vif.
ANGÉLIQUE.
         Il vous aime ; et son ardeur est belle.
LA COMTESSE.
610 L'amour qu'il a pour moi lui tourne la cervelle : 12
         Il ne m'a pourtant vue encore que deux fois. 12
NÉRINE.
         Il en a donc bien fait la première…
SCÈNE X
NÉRINE.
         Je crois
         Voir Valère.
LA COMTESSE.
         L'amour auprès de moi le guide.
NÉRINE.
         Il tremble en approchant.
LA COMTESSE.
         J'aime un amant timide,
À Valère.
615 Cela marque un bon fond. Approchez, approchez ; 12
         Ouvrez de votre coeur les sentiments cachés. 12
À Angélique.
         Vous allez voir, ma soeur.
VALÈRE, à la Comtesse.
         Ah ! Quel bonheur, Madame,
         Que vous me permettiez d'ouvrir toute mon âme ; 12
À Angélique.
         Et quel plaisir de dire, en des transports si doux, 12
620 Que mon coeur vous adore, et n'adore que vous ! 12
LA COMTESSE.
         L'amour le trouble. Eh quoi ! Que faites-vous, Valère ? 12
VALÈRE.
         Ce que vous-même ici m'avez permis de faire. 12
NÉRINE, à part.
         Voici du quiproquo.
VALÈRE, à Angélique.
         Que je serais heureux,
         S'il vous plaisait encor de recevoir mes voeux ! 12
LA COMTESSE, à Valère.
         Vous vous méprenez.
VALÈRE, à La Comtesse.
625 Non. Enfin, belle Angélique,
         Entre mon oncle et moi que votre coeur s'explique ; 12
         Le mien est tout à vous, et jamais dans un coeur… 12
LA COMTESSE.
         Angélique !
VALÈRE.
         On ne vit une plus noble ardeur.
LA COMTESSE.
         Ce n'est donc pas pour moi que votre coeur soupire ? 12
VALÈRE.
630 Madame, en ce moment je n'ai rien à vous dire. 12
         Regardez votre soeur ; et jugez si ses yeux 12
         Ont laissé dans mon coeur de place à d'autres feux. 12
LA COMTESSE.
         Quoi ! D'aucun feu pour moi votre âme n'est éprise ? 12
VALÈRE.
         Quelques civilités que l'usage autorise… 12
LA COMTESSE.
         Comment ?
ANGÉLIQUE.
635 Il ne faut pas avec sévérité
         Exiger des amants trop de sincérité. 12
         Ma soeur, tout doucement avalez la pilule. 12
LA COMTESSE.
         Taisez-vous, s'il vous plaît, petite ridicule. 12
VALÈRE, à La Comtesse.
         Vous avez cent vertus, de l'esprit, de l'éclat ; 12
         Vous êtes belle, riche, et…
LA COMTESSE.
640 Vous êtes un fat.
ANGÉLIQUE.
         La modération, qui fut votre partage, 12
         Vous ne la mettez pas, ma soeur, trop en usage. 12
LA COMTESSE.
         Monsieur vaut-il le soin qu'on se mette en courroux ? 12
         C'est un extravagant ; il est tout fait pour vous. 12
Elle sort.
SCÈNE XI
NÉRINE, à part.
         Elle connaît ses gens.
VALÈRE.
645 Oui, pour vous je soupire,
         Et je voudrais avoir cent bouches pour le dire. 12
NÉRINE, bas à Angélique.
         Allons, Madame, allons, ferme ; voici le choc : 12
         Point de faiblesse au moins, ayez un coeur de roc. 12
ANGÉLIQUE, bas à Nérine.
         Ne m'abandonne point.
NÉRINE, bas à Angélique.
         Non, non ; laissez-moi faire.
VALÈRE.
650 Mais que me sert, hélas ! Que mon coeur vous préfère ? 12
         Que sert à mon amour un si sincère aveu ? 12
         Vous ne m'écoutez point, vous dédaignez mon feu. 12
         De vos beaux yeux pourtant, cruelle, il est l'ouvrage. 12
         Je sais qu'à vos beautés c'est faire un dur outrage 12
655 De nourrir dans mon coeur des désirs partagés ; 12
         Que la fureur du jeu se mêle où vous régnez : 12
         Mais…
ANGÉLIQUE.
         Cette passion est trop forte en votre âme
         Pour croire que l'amour d'aucun feu vous enflamme. 12
         Suivez, suivez l'ardeur de vos emportements ; 12
660 Mon coeur n'en aura point de jaloux sentiments. 12
NÉRINE, bas à Angélique.
         Optimè.
VALÈRE.
         Désormais, plein de votre tendresse,
         Nulle autre passion n'a rien qui m'intéresse : 12
         Tout ce qui n'est point vous me paraît odieux. 12
ANGÉLIQUE, d'un ton plus tendre.
         Non, ne vous présentez jamais devant mes yeux. 12
NÉRINE, bas à Angélique.
         Vous mollissez.
VALÈRE.
665 Jamais ! Quelle rigueur extrême !
         Jamais ! Ah ! Que ce mot est cruel quand on aime ! 12
         Hé quoi ! Rien ne pourra fléchir votre courroux ? 12
         Vous voulez donc me voir mourir à vos genoux ? 12
ANGÉLIQUE.
         Je prends peu d'intérêt, Monsieur, à votre vie. 12
NÉRINE, bas à Angélique.
670 Nous allons bientôt voir jouer la comédie. 12
VALÈRE.
         Ma mort sera l'effet de mon cruel dépit. 12
NÉRINE, bas à Angélique.
         Qu'un amant mort pour nous nous mettrait en crédit ! 12
VALÈRE.
         Vous le voulez ? Eh bien ! Il faut vous satisfaire, 12
         Cruelle ! Il faut mourir.
Il veut tirer son épée.
ANGÉLIQUE, l'arrêtant.
         Que faites-vous, Valère ?
NÉRINE, bas à Angélique.
675 Eh bien ! Ne voilà pas votre tendre maudit 12
         Qui vous prend à la gorge ! Euh !
ANGÉLIQUE, bas à Nérine.
         Tu ne m'as pas dit,
         Nérine, qu'il viendrait se percer à ma vue : 12
         Et je tremble de peur quand une épée est nue. 12
NÉRINE, à part.
         Que les amants sont sots !
VALÈRE.
         Puisqu'un soin généreux
680 Vous intéresse encore aux jours d'un malheureux, 12
         Non, ce n'est point assez de me rendre la vie ; 12
         Il faut que par l'amour, désarmée, attendrie, 12
         Vous me rendiez encor ce coeur si précieux, 12
         Ce coeur sans qui le jour me devient odieux. 12
ANGÉLIQUE, bas à Nérine.
         Nérine, qu'en dis-tu ?
NÉRINE, bas à Angélique.
685 Je dis qu'en la mêlée
         Vous avez moins de coeur qu'une poule mouillée. 12
VALÈRE.
         Madame, au nom des dieux, au nom de vos attraits… 12
ANGÉLIQUE.
         Si vous me promettiez…
VALÈRE.
         Oui, je vous le promets,
         Que la fureur du jeu sortira de mon âme, 12
690 Et que j'aurai pour vous la plus ardente flamme… 12
NÉRINE, à part.
         Pour faire des serments il est toujours tout prêt. 12
ANGÉLIQUE.
         Il faut encore, ingrat, vouloir ce qu'il vous plaît. 12
         Oui, je vous rends mon coeur.
VALÈRE, baisant la main d'angélique.
         Ah ! Quelle joie extrême !
ANGÉLIQUE.
         Et pour vous faire voir à quel point je vous aime, 12
695 Je joins à ce présent celui de mon portrait. 12
Elle lui donne son portrait enrichi de diamants.
NÉRINE, à part.
         Hélas ! De mes sermons voilà quel est l'effet ! 12
VALÈRE.
         Quel excès de faveurs !
ANGÉLIQUE.
         Gardez-le, je vous prie.
VALÈRE, le baisant.
         Que je le garde, ô ciel ! Le reste de ma vie… 12
         Que dis-je ? Je prétends que ce portrait si beau 12
700 Soit mis avecque moi dans le même tombeau, 12
         Et que même la mort jamais ne nous sépare. 12
NÉRINE, à part.
         Que l'esprit d'une fille est changeant et bizarre ! 12
ANGÉLIQUE.
         Ne me trompez donc plus, Valère ; et que mon coeur 12
         Ne se repente point de sa facile ardeur. 12
VALÈRE.
705 Fiez-vous aux serments de mon âme amoureuse. 12
NÉRINE, à part.
         Ah ! Que voilà pour l'oncle une époque fâcheuse ! 12
SCÈNE XII
VALÈRE, seul.
         Est-il dans l'univers de mortel plus heureux ? 12
         Elle me rend son coeur ; elle comble mes voeux, 12
         M'accable de faveurs…
SCÈNE XIII
HECTOR.
         Monsieur, je viens vous dire…
VALÈRE.
710 Je suis tout transporté. Vois, considère, admire : 12
         Angélique m'a fait ce généreux présent. 12
HECTOR.
         Que les brillants sont gros ! Pour être plus content, 12
         Je vous amène encore un lénitif de bourse, 12
         Une usurière.
VALÈRE.
         Et qui ?
HECTOR.
         Madame La Ressource.
SCÈNE XIV
VALÈRE, embrassant Madame La Ressource.
715 Hé ! Bonjour, mon enfant : tu ne peux concevoir 12
         Jusqu'où va dans mon coeur le plaisir de te voir. 12
Madame LA RESSOURCE.
         Je vous suis obligée on ne peut davantage. 12
HECTOR.
         Elle est jolie encor. Mais quel sombre équipage ! 12
         Vous voilà, sans mentir aussi noire qu'un four. 12
VALÈRE.
720 Ne vois-tu pas, Hector, que c'est un deuil de cour ? 12
Madame LA RESSOURCE.
         Oh ! Monsieur, point du tout. Je suis une bourgeoise, 12
         Qui sais me mesurer justement à ma toise. 12
         J'en connais bien pourtant, qui ne me valent pas, 12
         Qui se font teindre en noir du haut jusques en bas : 12
725 Mais pour moi je n'ai point cette sotte manie ; 12
         Et si mon pauvre époux était encore en vie… 12
Elle pleure.
VALÈRE.
         Quoi ! Monsieur La Ressource est mort ?
Madame LA RESSOURCE.
         Subitement.
HECTOR, pleurant.
         Subitement ? Hélas ! J'en suis fâché vraiment. 12
Bas à Valère.
         Au fait.
VALÈRE.
         J'aurais besoin, Madame La Ressource,
         De mille écus.
Madame LA RESSOURCE.
730 Monsieur, disposez de ma bourse.
VALÈRE.
         Je fais, bien entendu, mon billet au porteur. 12
HECTOR.
         Et je veux l'endosser.
Madame LA RESSOURCE.
         Avec les gens d'honneur
         On ne perd jamais rien.
VALÈRE.
         Je veux que tu le prennes.
         Nous faisons ici bas des routes incertaines ; 12
735 Je pourrais bien mourir. Ce maraud m'avait dit 12
         Que sur des gages sûrs tu prêtais à crédit. 12
Madame LA RESSOURCE.
         Sur des gages, Monsieur ? C'est une médisance ; 12
         Je sais que ce serait blesser ma conscience. 12
         Pour des nantissements qui valent bien leur prix, 12
740 De la vieille vaisselle au poinçon de Paris, 12
         Des diamants usés, et qu'on ne saurait vendre, 12
         Sans risquer mon honneur, je crois que j'en puis prendre. 12
VALÈRE.
         Je n'ai pour te donner, vaisselle ni bijoux. 12
HECTOR.
         Oh ! Parbleu, nous marchons sans crainte des filous. 12
Madame LA RESSOURCE.
745 Eh bien ! Nous attendrons, Monsieur, qu'il vous en vienne. 12
VALÈRE.
         Compte, ma pauvre enfant, que ma mort est certaine, 12
         Si je n'ai dans ce jour mille écus.
Madame LA RESSOURCE.
         Ah ! Monsieur !
         Je voudrais les avoir ; ce serait de grand coeur. 12
VALÈRE.
         Ma charmante, mon coeur, ma reine, mon aimable, 12
750 Ma belle, ma mignonne, et ma tout adorable. 12
HECTOR, à genoux.
         Par pitié.
Madame LA RESSOURCE.
         Je ne puis.
HECTOR.
         Ah ! Que nous sommes fous !
         Tous ces gens-là, Monsieur, ont des coeurs de cailloux ; 12
         Sans des nantissements il ne faut rien prétendre. 12
VALÈRE.
         Dis-moi donc, si tu veux, où je les pourrai prendre. 12
HECTOR.
755 Attendez… mais comment, avec un coeur d'airain, 12
         Refuser un billet endossé de ma main ? 12
VALÈRE.
         Mais vois donc.
HECTOR.
         Laissez-moi ; je cherche en ma boutique.
VALÈRE, bas à Hector.
         Écoute… nous avons le portrait d'Angélique. 12
         Dans le temps difficile il faut un peu s'aider. 12
HECTOR, bas à Valère.
760 Ah ! Que dites-vous là ? Vous devez le garder. 12
VALÈRE, bas à Hector.
         D'accord : honnêtement je ne puis m'en défaire. 12
Madame LA RESSOURCE.
         Adieu. Quelque autre fois nous finirons l'affaire. 12
VALÈRE, à Madame La Ressource.
         Attendez donc.
Bas à Hector.
         Tu sais jusqu'où vont mes besoins.
         N'ayant pas son portrait, l'en aimerai-je moins ? 12
HECTOR, bas à Valère.
765 Fort bien. Mais voulez-vous que cette perfidie ?… 12
VALÈRE, bas à Hector.
         Il est vrai. J'ai tantôt cette grosse partie 12
         De ces joueurs en fonds qui doivent s'assembler. 12
Madame LA RESSOURCE.
         Adieu.
VALÈRE, à Madame La Ressource.
         Demeurez donc : où voulez-vous aller ?
Bas à Hector.
         Je ferai de l'argent ; ou celui de mon père, 12
770 Quoi qu'il puisse arriver, nous tirera d'affaire. 12
HECTOR, bas à Valère.
         Que peut dire Angélique alors qu'elle apprendra 12
         Que de son cher portrait ? …
VALÈRE, bas à Hector.
         Et qui le lui dira ?
         Dans une heure au plus tard nous irons le reprendre. 12
HECTOR, bas à Valère.
         Dans une heure ?
VALÈRE, bas à Hector.
         Oui, vraiment.
HECTOR, bas à Valère.
         Je commence à me rendre.
VALÈRE, bas à Hector.
775 Je me mettrais en gage en mon besoin urgent. 12
HECTOR, bas à Valère, le considérant.
         Sur cette nippe-là vous auriez peu d'argent. 12
VALÈRE, bas à Hector.
         On ne perd pas toujours, je gagnerai sans doute. 12
HECTOR, bas à Valère.
         Votre raisonnement met le mien en déroute. 12
         Je sais que ce micmac ne vaut rien dans le fond. 12
VALÈRE, bas à Hector.
780 Je m'en tirerai bien, Hector, je t'en réponds. 12
À Madame La Ressource, montrant le portrait d'Angélique.
         Peut-on, sur ce bijou, sans trop de complaisance ?… 12
Madame LA RESSOURCE.
         Oui, je puis maintenant prêter en conscience ; 12
         Je vois des diamants qui répondent du prêt, 12
         Et qui peuvent porter un modeste intérêt. 12
785 Voilà les mille écus comptés dans cette bourse. 12
VALÈRE.
         Je vous suis obligé, Madame La Ressource. 12
         Au moins, ne manquez pas de revenir tantôt : 12
         Je prétends retirer mon portrait au plus tôt. 12
Madame LA RESSOURCE.
         Volontiers. Nous aimons à changer de la sorte. 12
790 Plus notre argent fatigue, et plus il nous rapporte. 12
         Adieu, messieurs. Je suis tout à vous à ce prix. 12
Elle sort.
HECTOR, à Madame La Ressource.
         Adieu, juif, le plus juif qui soit dans tout Paris. 12
SCÈNE XV
HECTOR.
         Vous faites là, Monsieur, une action inique. 12
VALÈRE.
         Aux maux désespérés il faut de l'émétique : 12
795 Et cet argent, offert par les mains de l'amour, 12
         Me dit que la fortune est pour moi dans ce jour. 12
ACTE III
SCÈNE I
DORANTE.
         Quel est donc le sujet pourquoi ton coeur soupire ? 12
NÉRINE.
         Nous n'avons pas, Monsieur, tous deux, sujet de rire. 12
DORANTE.
         Dis-moi donc, si tu veux, le sujet de tes pleurs. 12
NÉRINE.
800 Il faut aller, Monsieur, chercher fortune ailleurs. 12
DORANTE.
         Chercher fortune ailleurs ! As-tu fait quelque pièce 12
         Qui t'aurait fait sitôt chasser de ta maîtresse ? 12
NÉRINE, pleurant plus fort.
         Non : c'est de votre sort dont j'ai compassion ; 12
         Et c'est à vous d'aller chercher condition. 12
DORANTE.
         Que dis-tu ?
NÉRINE.
805 Qu'Angélique est une âme légère,
         Et s'est mieux que jamais rengagée à Valère. 12
DORANTE.
         Quoique pour mon amour ce coup soit assommant, 12
         Je ne suis point surpris d'un pareil changement. 12
         Je sais que cet amant tout entière l'occupe : 12
810 De ses ardeurs pour moi je ne suis point la dupe ; 12
         Et lorsque de ses feux je sens quelque retour, 12
         Je dois tout au dépit, et rien à son amour. 12
         Je ne veux point, Nérine, éclater en injures, 12
         Ni rappeler ici ses serments, ses parjures : 12
815 Ainsi que mon amour, je calme mon courroux. 12
NÉRINE.
         Si vous saviez, Monsieur, ce que j'ai fait pour vous ! 12
DORANTE.
         Tiens, reçois cette bague, et dis à ta maîtresse 12
         Que, malgré ses dédains, elle aura ma tendresse, 12
         Et que la voir heureuse est mon plus grand bonheur. 12
NÉRINE, prenant la bague en pleurant.
820 Ah ! Ah ! Je n'en puis plus ; vous me fendez le coeur. 12
SCÈNE II
HECTOR, à Géronte.
         Oui, monsieur, Angélique épousera Valère ; 12
         Ils ont signé la paix.
GÉRONTE, à Hector.
         Tant mieux.
À Dorante.
         Bonjour, mon frère.
         Qu'est-ce ? Eh bien ! Qu'avez-vous ? Vous êtes tout changé ! 12
         Allons, gai. Vous a-t-on donné votre congé ? 12
DORANTE.
825 Vous êtes bien instruit des chagrins qu'on me donne ! 12
         On ne me verra point violenter personne ; 12
         Et quand je perds un coeur qui cherche à s'éloigner, 12
         Mon frère, je prétends moins perdre que gagner. 12
GÉRONTE.
         Voilà les sentiments d'un héros de Cassandre. 12
830 Entre nous, vous aviez fort grand tort de prétendre 12
         Que sur votre neveu vous pussiez l'emporter. 12
DORANTE.
         Non ; je ne sus jamais jusque-là me flatter. 12
         La jeunesse toujours eut des droits sur les belles ; 12
         L'amour est un enfant qui badine avec elles : 12
835 Et quand, à certain âge, on veut se faire aimer, 12
         C'est un soin indiscret qu'on devrait réprimer. 12
GÉRONTE.
         Je suis, en vérité, ravi de vous entendre ; 12
         Et vous prenez la chose ainsi qu'il la faut prendre. 12
NÉRINE.
         Si l'on m'en avait cru, tout n'en irait que mieux. 12
DORANTE.
840 Ma présence est assez inutile en ces lieux. 12
         Je vais de mon amour tâcher à me défaire. 12
Il sort.
GÉRONTE.
         Allez, consolez-vous ; c'est fort bien fait, mon frère. 12
         Adieu.
SCÈNE III
GÉRONTE.
         Le pauvre enfant ! Son sort me fait pitié.
NÉRINE, s'en allant.
         J'en ai le coeur saisi.
HECTOR.
         Moi, j'en pleure à moitié.
         Le pauvre homme !
SCÈNE IV
HECTOR, tirant un papier roulé avec plusieurs autres papiers.
845 Voilà, Monsieur, un petit rôle
         Des dettes de mon maître. Il vous tient sa parole, 12
         Comme vous le voyez, et croit qu'en tout ceci 12
         Vous voudrez bien, Monsieur, tenir la vôtre aussi. 12
GÉRONTE.
         Çà, voyons, expédie au plus tôt ton affaire. 12
HECTOR.
850 J'aurai fait en deux mots. L'honnête homme de père ! 12
         Ah ! Qu'à notre secours à propos vous venez ! 12
         Encore un jour plus tard, nous étions ruinés. 12
GÉRONTE.
         Je le crois.
HECTOR.
         N'allez pas sur les points vous débattre ;
         Foi d'honnête garçon, je n'en puis rien rabattre : 12
855 Les choses sont, Monsieur, tout au plus juste prix ; 12
         De plus je vous promets que je n'ai rien omis. 12
GÉRONTE.
         Finis donc.
HECTOR.
         Il faut bien se mettre sur ses gardes.
         "Mémoire juste et bref de nos dettes criardes, 12
         Que Mathurin Géronte aurait tantôt promis, 12
860 Et promet maintenant de payer pour son fils." 12
GÉRONTE.
         Que je les paie ou non, ce n'est pas ton affaire. 12
         Lis toujours.
HECTOR.
         C'est, Monsieur, ce que je m'en vais faire.
         "Item, doit à Richard cinq cents livres dix sous, 12
         Pour gages de cinq ans, frais, mises, loyaux-coûts." 12
GÉRONTE.
         Quel est ce Richard ?
HECTOR.
865 Moi, fort à votre service.
         Ce nom n'étant point fait du tout à la propice 12
         D'un valet de joueur ; mon maître de nouveau 12
         M'a mis celui d'Hector, du valet de carreau. 12
GÉRONTE.
         Le beau nom ! Il devait appeler Angélique 12
870 Pallas, du nom connu de la dame de pique. 12
HECTOR.
         "Secondement, il doit à Jérémie Aaron, 12
         Usurier de métier, juif de religion… " 12
GÉRONTE.
         Tout beau, n'embrouillons point, s'il vous plaît, les affaires ; 12
         Je ne veux point payer les dettes usuraires. 12
HECTOR.
875 Eh bien ! Soit. "Plus, il doit à maints particuliers, 12
         Ou quidams, dont les noms, qualités et métiers 12
         Sont déduits plus au long avecque les parties, 12
         Ès assignations dont je tiens les copies, 12
         Dont tous lesdits quidams, ou du moins peu s'en faut, 12
880 Ont obtenu déjà sentence par défaut, 12
         La somme de dix mille une livre, une obole, 12
         Pour l'avoir, sans relâche, un an, sur sa parole, 12
         Habillé, voituré, coiffé, chaussé, ganté, 12
         Alimenté, rasé, désaltéré, porté." 12
GÉRONTE, faisant sauter les papiers que tient Hector.
885 Désaltéré, porté ! Que le diable t'emporte, 12
         Et ton maudit mémoire écrit de telle sorte. 12
HECTOR, après avoir ramassé les papiers.
         Si vous ne m'en croyez, demain, pour vous trouver, 12
         J'enverrai les quidams tous à votre lever. 12
GÉRONTE.
         La belle cour !
HECTOR.
         "De plus, à Margot De La Plante,
890 Personne de ses droits usante et jouissante, 12
         Est dû loyalement deux cent cinquante écus 12
         Pour ses appointements de deux quartiers échus." 12
GÉRONTE.
         Quelle est cette Margot ?
HECTOR.
         Monsieur… c'est une fille…
         Chez laquelle mon maître… elle est vraiment gentille. 12
GÉRONTE.
         Deux cent cinquante écus !
HECTOR.
895 Ce n'est, ma foi, pas cher :
         Demandez ; c'est, Monsieur, un prix fait en hiver. 12
GÉRONTE.
         Et tu prétends, bourreau ? …
HECTOR, tournant le rôle.
         Monsieur, point d'invectives.
         Voici le contenu de nos dettes actives : 12
         Et vous allez bien voir que le compte suivant, 12
900 Payé fidèlement, se monte à presque autant. 12
GÉRONTE.
         Voyons.
HECTOR.
         "Premièrement, Isaac De La Serre… "
         Il est connu de vous.
GÉRONTE.
         Et de toute la terre :
         C'est ce négociant, ce banquier si fameux. 12
HECTOR.
         Nous ne vous donnons pas de ces effets véreux ; 12
905 Cela sent comme baume. Or donc ce De La Serre, 12
         Si bien connu de vous et de toute la terre, 12
         Ne nous doit rien.
GÉRONTE.
         Comment !
HECTOR.
         Mais un de ses parents,
         Mort aux champs de Fleurus, nous doit dix mille francs. 12
GÉRONTE.
         Voilà certainement un effet fort bizarre ! 12
HECTOR.
910 Oh ! S'il n'était pas mort, c'était de l'or en barre. 12
         "Plus, à mon maître est dû, du chevalier Fijac, 12
         Les droits hypothéqués sur un tour de trictrac." 12
GÉRONTE.
         Que dis-tu ?
HECTOR.
         La partie est de deux cents pistoles ;
         C'est une dupe ; il fait en un tour vingt écoles : 12
         Il ne faut plus qu'un coup.
GÉRONTE, lui donnant un soufflet.
915 Tiens, maraud, le voilà,
         Pour m'offrir un mémoire égal à celui-là. 12
         Va porter cet argent à celui qui t'envoie. 12
HECTOR.
         Il ne voudra jamais prendre cette monnoie. 12
GÉRONTE.
         Impertinent maraud ! Va, je t'apprendrai bien 12
         Avecque ton trictrac…
HECTOR.
920 Il a dix trous à rien.
SCÈNE V
HECTOR, seul.
         Sa main est à frapper, non à donner, légère ; 12
         Et mon maître a bien fait de faire ailleurs affaire. 12
SCÈNE VI
Valère entre en comptant beaucoup d'argent dans son chapeau.
HECTOR, à part.
         Mais le voici qui vient poussé d'un heureux vent : 12
         Il a les yeux sereins et l'accueil avenant. 12
Haut.
925 Par votre ordre, Monsieur, j'ai vu Monsieur Géronte, 12
         Qui de notre mémoire a fait fort peu de compte : 12
         Sa monnaie est frappée avec un vilain coin ; 12
         Et de pareil argent nous n'avons pas besoin. 12
         J'ai vu, chemin faisant, aussi Monsieur Dorante : 12
         Morbleu ! Qu'il est fâché !
VALÈRE, comptant toujours.
930 Mille deux cent cinquante.
HECTOR, à part.
         La flotte est arrivée avec les galions ; 12
         Cela va diablement hausser nos actions. 12
Haut.
         J'ai vu pareillement, par votre ordre, Angélique ; 12
         Elle m'a dit…
VALÈRE, frappant du pied.
         Morbleu ! Ce dernier coup me pique ;
935 Sans les cruels revers de deux coups inouïs, 12
         J'aurais encor gagné plus de deux cents louis. 12
HECTOR.
         Cette fille, Monsieur, de votre amour est folle. 12
VALÈRE, à part.
         Damon m'en doit encor deux cents sur sa parole. 12
HECTOR, le tirant par la manche.
         Monsieur, écoutez-moi ; calmez un peu vos sens ; 12
940 Je parle d'Angélique, et depuis fort longtemps. 12
VALÈRE, avec distraction.
         Ah ! D'Angélique ? Eh bien ! Comment suis-je avec elle ? 12
HECTOR.
         On n'y peut être mieux. Ah ! Monsieur, qu'elle est belle ! 12
         Et que j'ai de plaisir à vous voir raccroché ! 12
VALÈRE, avec distraction.
         À te dire le vrai, je n'en suis pas fâché. 12
HECTOR.
945 Comment ! Quelle froideur s'empare de votre âme ! 12
         Quelle glace ! Tantôt vous étiez tout de flamme. 12
         Ai-je tort quand je dis que l'argent de retour 12
         Vous fait faire toujours banqueroute à l'amour ? 12
         Vous vous sentez en fonds, ergo plus de maîtresse. 12
VALÈRE.
950 Ah ! Juge mieux, Hector, de l'amour qui me presse. 12
         J'aime autant que jamais ; mais sur ma passion 12
         J'ai fait, en te quittant, quelque réflexion. 12
         Je ne suis point du tout né pour le mariage. 12
         Des parents, des enfants, une femme, un ménage, 12
955 Tout cela me fait peur. J'aime la liberté. 12
HECTOR.
         Et le libertinage.
VALÈRE.
         Hector, en vérité,
         Il n'est point dans le monde un état plus aimable 12
         Que celui d'un joueur : sa vie est agréable ; 12
         Ses jours sont enchaînés par des plaisirs nouveaux ; 12
960 Comédie, opéra, bonne chère, cadeaux : 12
         Il traîne en tous les lieux la joie et l'abondance : 12
         On voit régner sur lui l'air de magnificence ; 12
         Tabatières, bijoux : sa poche est un trésor : 12
         Sous ses heureuses mains le cuivre devient or. 12
HECTOR.
         Et l'or devient à rien.
VALÈRE.
965 Chaque jour mille belles
         Lui font la cour par lettre, et l'invitent chez elles : 12
         La porte, à son aspect, s'ouvre à deux grands battants. 12
         Là, vous trouvez toujours des gens divertissants ; 12
         Des femmes qui jamais n'ont pu fermer la bouche, 12
970 Et qui sur le prochain vous tirent à cartouche ; 12
         Des oisifs de métier, et qui toujours sur eux 12
         Portent de tout Paris le lardon scandaleux ; 12
         Des Lucrèces du temps, là, de ces filles veuves, 12
         Qui veulent imposer et se donner pour neuves ; 12
975 De vieux seigneurs toujours prêts à vous cajoler ; 12
         Des plaisants qui font rire avant que de parler. 12
         Plus agréablement peut-on passer la vie ? 12
HECTOR.
         D'accord. Mais quand on perd, tout cela vous ennuie. 12
VALÈRE.
         Le jeu rassemble tout ; il unit à la fois 12
980 Le turbulent Marquis, le paisible bourgeois. 12
         La femme du banquier, dorée et triomphante, 12
         Coupe orgueilleusement la duchesse indigente. 12
         Là, sans distinction, on voit aller de pair 12
         Le laquais d'un commis avec un duc et pair ; 12
985 Et quoi qu'un sort jaloux nous ait fait d'injustices, 12
         De sa naissance ainsi l'on venge les caprices. 12
HECTOR.
         À ce qu'on peut juger de ce discours charmant, 12
         Vous voilà donc en grâce avec l'argent comptant. 12
         Tant mieux. Pour se conduire en bonne politique, 12
990 Il faudrait retirer le portrait d'Angélique. 12
VALÈRE.
         Nous verrons.
HECTOR.
         Vous savez…
VALÈRE.
         Je dois jouer tantôt.
HECTOR.
         Tirez-en mille écus.
VALÈRE.
         Oh ! Non, c'est un dépôt…
HECTOR.
         Pour mettre quelque chose à l'abri des orages, 12
         S'il vous plaisait du moins de me payer mes gages. 12
VALÈRE.
         Quoi ! Je te dois ?
HECTOR.
995 Depuis que je suis avec vous,
         Je n'ai pas, en cinq ans, encor reçu cinq sous. 12
VALÈRE.
         Mon père te paiera ; l'article est au mémoire. 12
HECTOR.
         Votre père ? Ah ! Monsieur, c'est une mer à boire. 12
         Son argent n'a point cours, quoiqu'il soit bien de poids. 12
VALÈRE.
1000 Va, j'examinerai ton compte une autre fois. 12
         J'entends venir quelqu'un.
HECTOR.
         Je vois votre sellière.
         Elle a flairé l'argent.
VALÈRE, mettant promptement son argent dans sa poche.
         Il faut nous en défaire.
HECTOR.
         Et Monsieur Galonier, votre honnête tailleur. 12
VALÈRE.
         Quel contre-temps !
SCÈNE VII
VALÈRE.
         Je suis votre humble serviteur.
1005 Bonjour, Madame Adam. Quelle joie est la mienne ! 12
         Vous voir ! C'est du plus loin, parbleu, qu'il me souvienne. 12
Madame ADAM.
         Je viens pourtant ici souvent faire ma cour ; 12
         Mais vous jouez la nuit, et vous dormez le jour. 12
VALÈRE.
         C'est pour cette calèche à velours à ramage ? 12
Madame ADAM.
         Oui, s'il vous plaît.
VALÈRE.
1010 Je suis fort content de l'ouvrage ;
         Il faut vous la payer…
Bas à Hector.
         Songe par quel moyen
         Tu pourras me tirer de ce triste entretien. 12
Haut.
         Vous, Monsieur Galonier, quel sujet vous amène ? 12
Monsieur GALONIER.
         Je viens vous demander…
HECTOR, à M. Galonier.
         Vous prenez trop de peine.
Monsieur GALONIER, à Valère.
         Vous…
HECTOR, à M. Galonier.
1015 Vous faites toujours mes habits trop étroits.
Monsieur GALONIER, à Valère.
         Si…
HECTOR, à M. Galonier.
         Ma culotte s'use en deux ou trois endroits.
Monsieur GALONIER, à Valère.
         Je…
HECTOR, à M. Galonier.
         Vous cousez si mal…
Madame ADAM.
         Nous marions ma fille.
VALÈRE.
         Quoi ! Vous la mariez ? Elle est vive et gentille ; 12
         Et son époux futur doit en être content. 12
Madame ADAM.
1020 Nous aurions grand besoin d'un peu d'argent comptant. 12
VALÈRE.
         Je veux, Madame Adam, mourir à votre vue, 12
         Si j'ai…
Madame ADAM.
         Depuis longtemps cette somme m'est due.
VALÈRE.
         Que je sois en maraud, déshonoré cent fois, 12
         Si l'on m'a vu toucher un sou depuis six mois ! 12
HECTOR.
1025 Oui, nous avons tous deux, par pitié profonde, 12
         Fait voeu de pauvreté : nous renonçons au monde. 12
Monsieur GALONIER.
         Que votre coeur pour moi se laisse un peu toucher ! 12
         Notre femme est, Monsieur, sur le point d'accoucher. 12
         Donnez-moi cent écus sur et tant moins des dettes. 12
HECTOR, à M. Galonier.
1030 Et de quoi diable aussi, du métier dont vous êtes, 12
         Vous avisez-vous là de faire des enfants ? 12
         Faites-moi des habits.
Monsieur GALONIER.
         Seulement deux cents francs.
VALÈRE.
         Et mais… si j'en avais… comptez que dans la vie 12
         Personne de payer n'eut jamais tant d'envie. 12
         Demandez…
HECTOR.
1035 S'il avait quelques deniers comptants,
         Ne me paierait-il pas mes gages de cinq ans ? 12
         Votre dette n'est pas meilleure que la mienne. 12
Madame ADAM.
         Mais quand faudra-t-il donc, Monsieur, que je revienne ? 12
VALÈRE.
         Mais… quand il vous plaira… dès demain ; que sait-on ? 12
HECTOR.
1040 Je vous avertirai quand il y fera bon. 12
Monsieur GALONIER.
         Pour moi, je ne sors point d'ici qu'on ne m'en chasse. 12
HECTOR, à part.
         Non, je ne vis jamais d'animal si tenace. 12
VALÈRE.
         Écoutez, je vous dis un secret qui, je crois, 12
         Vous plaira dans la suite autant et plus qu'à moi. 12
1045 Je vais me marier tout-à-fait : et mon père 12
         Avec mes créanciers doit me tirer d'affaire. 12
HECTOR.
         Pour le coup…
Madame ADAM.
         Il me faut de l'argent cependant.
HECTOR.
         Cette raison vaut mieux que de l'argent comptant. 12
         Montrez-nous les talons.
Monsieur GALONIER.
         Monsieur, ce mariage
         Se fera-t-il bientôt ?
HECTOR.
1050 Tout au plus tôt. J'enrage.
Madame ADAM.
         Sera-ce dans ce jour ?
HECTOR.
         Nous l'espérons. Adieu.
         Sortez. Nous attendons la future en ce lieu : 12
         Si l'on vous trouve ici, vous gâterez l'affaire. 12
Madame ADAM.
         Vous me promettez donc ? …
HECTOR.
         Allez, laissez-moi faire.
Madame ADAM et Monsieur GALONIER, ensemble.
         Mais, monsieur…
HECTOR, les mettant dehors.
1055 Que de bruit ! Oh ! Parbleu, détalez.
SCÈNE VIII
HECTOR, riant.
         Voilà des créanciers assez bien régalés. 12
         Vous devriez pourtant, en fonds comme vous êtes… 12
VALÈRE.
         Rien ne porte malheur comme payer ses dettes. 12
HECTOR.
         Ah ! Je ne dois donc plus m'étonner désormais 12
1060 Si tant d'honnêtes gens ne les payent jamais. 12
SCÈNE IX
HECTOR.
         Mais voici le Marquis, ce héros de tendresse. 12
VALÈRE.
         C'est là le soupirant ?
HECTOR.
         Oui, de notre comtesse.
LE MARQUIS, vers la coulisse.
         Que ma chaise se tienne à deux cents pas d'ici. 12
         Et vous, mes trois laquais, éloignez-vous aussi : 12
         Je suis incognito .
Les laquais sortent.
SCÈNE X
HECTOR, à Valère.
1065 Que prétend-il donc faire ?
LE MARQUIS, à Valère.
         N'est-ce pas vous, Monsieur, qui vous nommez Valère ? 12
VALÈRE.
         Oui, monsieur ; c'est ainsi qu'on m'a toujours nommé. 12
LE MARQUIS.
         Jusques au fond du coeur j'en suis, parbleu, charmé. 12
         Faites que ce valet à l'écart se retire. 12
VALÈRE, à Hector.
         Va-t'en.
HECTOR.
         Monsieur…
VALÈRE.
1070 Va-t'en : faut-il te le redire ?
SCÈNE XI
LE MARQUIS.
         Savez-vous qui je suis ?
VALÈRE.
         Je n'ai pas cet honneur.
LE MARQUIS, à part.
         Courage ; allons, Marquis, montre de la vigueur : 12
         Il craint.
Haut.
         Je suis pourtant fort connu dans la ville ;
         Et, si vous l'ignorez, sachez que je faufile 12
1075 Avec ducs, archiducs, princes, seigneurs, Marquis, 12
         Et tout ce que la cour offre de plus exquis ; 12
         Petits-maîtres de robe à courte et longue queue. 12
         J'évente les beautés et leur plais d'une lieue. 12
         Je m'érige aux repas en maître architriclin ; 12
1080 Je suis le chansonnier et l'âme du festin. 12
         Je suis parfait en tout. Ma valeur est connue ; 12
         Je ne me bats jamais qu'aussitôt je ne tue : 12
         De cent jolis combats je me suis démêlé ; 12
         J'ai la botte trompeuse et le jeu très brouillé. 12
1085 Mes aïeux sont connus ; ma race est ancienne ; 12
         Mon trisaïeul était vice-bailli du Maine. 12
         J'ai le vol du chapon : ainsi, dès le berceau, 12
         Vous voyez que je suis gentilhomme manceau. 12
VALÈRE.
         On le voit à votre air.
LE MARQUIS.
         J'ai, sur certaine femme
1090 Jeté, sans y songer, quelque amoureuse flamme. 12
         J'ai trouvé la matière assez sèche de soi ; 12
         Mais la belle est tombée amoureuse de moi. 12
         Vous le croyez sans peine : on est fait d'un modèle, 12
         À prétendre hypothèque, à fort bon droit, sur elle ; 12
1095 Et vouloir faire obstacle à de telles amours, 12
         C'est prétendre arrêter un torrent dans son cours. 12
VALÈRE.
         Je ne crois pas,Monsieur, qu'on fût si téméraire. 12
LE MARQUIS.
         On m'assure pourtant que vous le voulez faire. 12
VALÈRE.
         Moi ?
LE MARQUIS.
         Que, sans respecter ni rang, ni qualité,
1100 Vous nourrissez dans l'âme une velléité 12
         De me barrer son coeur.
VALÈRE.
         C'est pure médisance ;
         Je sais ce qu'entre nous le sort mit de distance. 12
LE MARQUIS, bas.
         Il tremble.
Haut.
         Savez-vous, Monsieur du lansquenet,
         Que j'ai de quoi rabattre ici votre caquet ? 12
VALÈRE.
         Je le sais.
LE MARQUIS.
1105 Vous croyez, en votre humeur caustique,
         En agir avec moi comme avec l'as de pique. 12
VALÈRE.
         Moi, monsieur ?
LE MARQUIS, bas.
         Il me craint.
Haut.
         Vous faites le plongeon,
         Petit noble à nasarde, enté sur sauvageon. 12
Valère enfonce son chapeau.
Bas.
         Je crois qu'il a du coeur.
Haut.
         Je retiens ma colère :
         Mais…
VALÈRE, mettant la main sur son épée.
1110 Vous le voulez donc ? Il faut vous satisfaire.
LE MARQUIS.
         Bon ! Bon ! Je ris.
VALÈRE.
         Vos ris ne sont point de mon goût,
         Et vos airs insolents ne plaisent point du tout. 12
         Vous êtes un faquin.
LE MARQUIS.
         Cela vous plaît à dire.
VALÈRE.
         Un fat, un malheureux.
LE MARQUIS.
         Monsieur, vous voulez rire.
VALÈRE, mettant l'épée à la main.
1115 Il faut voir sur-le-champ si les vice-baillis 12
         Sont si francs du collier que vous l'avez promis. 12
LE MARQUIS.
         Mais faut-il nous brouiller pour un sot point de gloire ? 12
VALÈRE.
         Oh ! Le vin est tiré, monsieur ; il le faut boire. 12
LE MARQUIS, criant.
         Ah ! Ah ! Je suis blessé.
SCÈNE XII
HECTOR, acourant.
         Quels desseins emportés ? …
LE MARQUIS, mettant l'épée à la main.
         Ah ! C'est trop endurer.
HECTOR, au Marquis.
1120 Ah ! Monsieur, arrêtez.
LE MARQUIS, à Hector.
         Laissez-moi donc.
HECTOR, au Marquis.
         Tout beau !
VALÈRE, à Hector.
         Cesse de le contraindre :
         Va, c'est un malheureux qui n'est pas bien à craindre. 12
HECTOR, au Marquis.
         Quel sujet ? …
LE MARQUIS, fièrement à Hector.
         Votre maître a certains petits airs…
Valère s'approche du Marquis. Le Marquis effrayé, dit doucement.
         Et prend mal à propos les choses de travers. 12
1125 On vient civilement pour s'éclaircir d'un doute, 12
         Et monsieur prend la chèvre ; il met tout en déroute, 12
         Fait le petit mutin. Oh ! Cela n'est pas bien. 12
HECTOR, au Marquis.
         Mais encor quel sujet ?
LE MARQUIS, à Hector.
         Quel sujet ? Moins que rien.
         L'amour de la Comtesse auprès de lui m'appelle… 12
HECTOR, au Marquis.
1130 Ah ! Diable, c'est avoir une vieille querelle. 12
         Quoi ! Vous osez, monsieur, d'un coeur ambitieux, 12
         Sur notre patrimoine ainsi jeter les yeux ! 12
         Attaquer la Comtesse, et nous le dire encore ! 12
LE MARQUIS, à Hector.
         Bon ! Je ne l'aime pas ; c'est elle qui m'adore. 12
VALÈRE, au Marquis.
1135 Oh ! Vous pouvez l'aimer autant qu'il vous plaira ; 12
         C'est un bien que jamais on ne vous enviera : 12
         Vous êtes en effet un amant digne d'elle : 12
         Je vous cède les droits que j'ai sur cette belle. 12
HECTOR.
         Oui, les droits sur le coeur ; mais sur la bourse,
         Non.
LE MARQUIS, à part, mettant son épée dans le fourreau.
1140 Je le savais bien, moi, que j'en aurais raison ; 12
         Et voilà comme il faut se tirer d'une affaire. 12
HECTOR, au Marquis.
         N'auriez-vous point besoin d'un peu d'eau vulnéraire ? 12
LE MARQUIS, à Valère.
         Je suis ravi de voir que vous ayez du coeur, 12
         Et que le tout se soit passé dans la douceur. 12
1145 Serviteur. Vous et moi, nous en valons deux autres. 12
         Je suis de vos amis.
VALÈRE.
         Je ne suis pas des vôtres.
SCÈNE XIII
VALÈRE.
         Voilà donc ce Marquis, cet homme dangereux ? 12
HECTOR.
         Oui, monsieur, le voilà.
VALÈRE.
         C'est un grand malheureux.
         Je crains que mes joueurs ne soient sortis du gîte ; 12
1150 Ils ont trop attendu ; j'y retourne au plus vite. 12
         J'ai dans le coeur, Hector, un bon pressentiment ; 12
         Et je dois aujourd'hui gagner, assurément. 12
HECTOR.
         Votre coeur est, Monsieur, toujours insatiable. 12
         Ces inspirations viennent souvent du diable ; 12
1155 Je vous en avertis, c'est un futé matois. 12
VALÈRE.
         Elles m'ont réussi déjà plus d'une fois. 12
HECTOR.
         Tant va la cruche à l'eau…
VALÈRE.
         Paix ! Tu veux contredire :
         À mon âge, crois-tu m'apprendre à me conduire ? 12
HECTOR.
         Vous ne me parlez point, Monsieur, de votre amour. 12
VALÈRE.
         Non.
SCÈNE XIV
HECTOR, seul.
1160 Il m'en parlera peut-être à son retour.
ACTE IV
SCÈNE I
NÉRINE.
         En vain vous m'opposez une indigne tendresse, 12
         Je n'ai vu de mes jours avoir tant de mollesse. 12
         Je ne puis sur ce point m'accorder avec vous. 12
         Valère n'est point fait pour être votre époux ; 12
1165 Il ressent pour le jeu des fureurs nonpareilles, 12
         Et cet homme perdra quelque jour ses oreilles. 12
ANGÉLIQUE.
         Le temps le guérira de cet aveuglement. 12
NÉRINE.
         Le temps augmente encore un tel attachement. 12
ANGÉLIQUE.
         Ne combats plus, Nérine, une ardeur qui m'enchante ; 12
1170 Tu prendrais pour l'éteindre une peine impuissante. 12
         Il est des noeuds formés sous des astres malins, 12
         Qu'on chérit malgré soi. Je cède à mes destins. 12
         La raison, les conseils ne peuvent m'en distraire, 12
         Je vois le bon parti ; mais je prends le contraire. 12
NÉRINE.
1175 Eh bien ! Madame, soit ; contentez votre ardeur, 12
         J'y consens. Acceptez pour époux un joueur, 12
         Qui, pour porter au jeu son tribut volontaire, 12
         Vous laissera manquer même du nécessaire, 12
         Toujours triste ou fougueux, pestant contre le jeu, 12
1180 Ou d'avoir perdu trop, ou bien gagné trop peu. 12
         Quel charme qu'un époux qui, flattant sa manie, 12
         Fait vingt mauvais marchés tous les jours de sa vie ; 12
         Prend pour argent comptant, d'un usurier fripon, 12
         Des singes, des pavés, un chantier, du charbon ; 12
1185 Qu'on voit à chaque instant prêt à faire querelle 12
         Aux bijoux de sa femme, ou bien à sa vaisselle, 12
         Qui va, revient, retourne, et s'use à voyager 12
         Chez l'usurier, bien plus qu'à donner à manger, 12
         Quand, après quelque temps, d'intérêts surchargée, 12
1190 Il la laisse où d'abord elle fut engagée, 12
         Et prend, pour remplacer ses meubles écartés, 12
         Des diamants du temple, et des plats argentés ; 12
         Tant que, dans sa fureur n'ayant plus rien à vendre, 12
         Empruntant tous les jours, et ne pouvant plus rendre, 12
1195 Sa femme signe enfin, et voit en moins d'un an, 12
         Ses terres en décret, et son lit à l'encan ! 12
ANGÉLIQUE.
         Je ne veux point ici m'affliger par avance ; 12
         L'évènement souvent confond la prévoyance. 12
         Il quittera le jeu.
NÉRINE.
         Quiconque aime, aimera ;
1200 Et quiconque a joué, toujours joue, et jouera. 12
         Quelque docteur l'a dit, ce n'est point menterie. 12
         Et, si vous le voulez, contre vous je parie 12
         Tout ce que je possède, et mes gages d'un an, 12
         Qu'à l'heure que je parle il est dans un brelan. 12
SCÈNE II
NÉRINE.
1205 Nous le saurons d'hector qu'ici je vois paraître. 12
ANGÉLIQUE, à Hector.
         Te voilà bien soufflant. En quels lieux est ton maître ? 12
HECTOR, embarrassé.
         En quelque lieu qu'il soit, je réponds de son coeur ; 12
         Il sent toujours pour vous la plus sincère ardeur. 12
NÉRINE.
         Ce n'est point là, maraud, ce que l'on te demande. 12
HECTOR, voulant s'échapper.
1210 Maraud ! Je vois qu'ici je suis de contrebande. 12
NÉRINE.
         Non, demeure un moment.
HECTOR.
         Le temps me presse. Adieu.
NÉRINE.
         Tout doux ! N'est-il pas vrai qu'il est en quelque lieu 12
         Où, courant le hasard…
HECTOR.
         Parlez mieux, je vous prie.
         Mon maître n'a hanté de tels lieux de sa vie. 12
ANGÉLIQUE, à Hector.
1215 Tiens, voilà dix louis. Ne me mens pas ; dis-moi 12
         S'il n'est pas vrai qu'il joue à présent.
HECTOR.
         Oh ! Ma foi,
         Il est bien revenu de cette folle rage, 12
         Et n'aura pas de goût pour le jeu davantage. 12
ANGÉLIQUE.
         Avec tes faux soupçons, Nérine, eh bien ! Tu vois. 12
HECTOR.
1220 Il s'en donne aujourd'hui pour la dernière fois. 12
ANGÉLIQUE.
         Il jouerait donc ?
HECTOR.
         Il joue, à dire vrai, Madame ;
         Mais ce n'est proprement que par noblesse d'âme : 12
         On voit qu'il se défait de son argent exprès, 12
         Pour n'être plus touché que de vos seuls attraits. 12
NÉRINE, à Angélique.
         Eh bien ! Ai-je raison ?
HECTOR.
1225 Son mauvais sort, vous dis-je,
         Mieux que tous vos discours aujourd'hui le corrige. 12
ANGÉLIQUE.
         Quoi ! …
HECTOR.
         N'admirez-vous pas cette fidélité ?
         Perdre exprès son argent pour n'être plus tenté ! 12
         Il sait que l'homme est faible, il se met en défense. 12
1230 Pour moi, je suis charmé de ce trait de prudence. 12
ANGÉLIQUE.
         Quoi ! Ton maître jouerait au mépris d'un serment ? 12
HECTOR.
         C'est la dernière fois, Madame, absolument. 12
         On le peut voir encor sur le champ de bataille ; 12
         Il frappe à droite, à gauche, et d'estoc et de taille, 12
1235 Il se défend, Madame, encor comme un lion. 12
         Je l'ai vu, dans l'effort de la convulsion, 12
         Maudissant les hasards d'un combat trop funeste : 12
         De sa bourse expirante il ramassait le reste ; 12
         Et paraissant encor plus grand dans son malheur, 12
1240 Il vendait cher son sang et sa vie au vainqueur. 12
NÉRINE.
         Pourquoi l'as-tu quitté dans cette décadence ? 12
HECTOR.
         Comme un aide-de-camp, je viens en diligence 12
         Appeler du secours : il faut faire approcher 12
         Notre corps de réserve, et je m'en vais chercher 12
1245 Deux cents louis qu'il a laissés dans sa cassette. 12
NÉRINE.
         Eh bien ! Madame, eh bien ! êtes-vous satisfaite ? 12
HECTOR.
         Les partis sont aux mains ; à deux pas on se bat, 12
         Et les moments sont chers en ce jour de combat. 12
         Nous allons nous servir de nos armes dernières, 12
1250 Et des troupes qu'au jeu l'on nomme auxiliaires. 12
SCÈNE III
NÉRINE.
         Vous l'entendez, Madame ! Après cette action, 12
         Pour Valère armez-vous de belle passion ; 12
         Cédez à votre étoile ; épousez-le. J'enrage 12
         Lorsque j'entends tenir ce discours à votre âge. 12
         Mais Dorante qui vient…
ANGÉLIQUE.
1255 Ah ! Sortons de ces lieux.
         Je ne puis me résoudre à paroître à ses yeux. 12
SCÈNE IV
DORANTE, à Angélique qui sort.
         Hé quoi ! Vous me fuyez ? Daignez au moins
         M'apprendre…
SCÈNE V
DORANTE.
         Et toi, Nérine, aussi tu ne veux pas m'entendre ? 12
         Veux-tu de ta maîtresse imiter la rigueur ? 12
NÉRINE.
1260 Non, monsieur ; je vous sers toujours avec vigueur. 12
         Laissez-moi faire.
SCÈNE VI
DORANTE, seul.
         Ô ciel ! Ce trait me désespère.
         Je veux approfondir un si cruel mystère. 12
Il va pour sortir.
SCÈNE VII
LA COMTESSE.
         Où courez-vous, Dorante ?
DORANTE, à part.
         Ô contre-temps fâcheux !
         Cherchons à l'éviter.
LA COMTESSE.
         Demeurez en ces lieux,
1265 J'ai deux mots à vous dire ; et votre âme contente… 12
         Mais non, retirez-vous ; un homme m'épouvante. 12
         L'ombre d'un tête-à-tête, et dedans et dehors, 12
         Me fait, même en été, frissonner tout le corps. 12
DORANTE, allant pour sortir.
         J'obéis…
LA COMTESSE.
         Revenez. Quelque espoir qui vous guide,
1270 Le respect à l'amour saura servir de bride, 12
         N'est-il pas vrai ?
DORANTE.
         Madame…
LA COMTESSE.
         En ce temps, les amants
         Près du sexe d'abord sont si gesticulants… 12
         Quoiqu'on soit vertueuse, il faut telle paraître ; 12
         Et cela quelquefois coûte bien plus qu'à l'être. 12
DORANTE.
         Madame…
LA COMTESSE.
1275 En vérité, j'ai le coeur douloureux
         Qu'Angélique si mal reconnaisse vos feux : 12
         Et si je n'avais pas une vertu sévère, 12
         Qui me fait renfermer dans un veuvage austère, 12
         Je pourrais bien… mais non, je ne puis vous ouïr ; 12
1280 Si vous continuez, je vais m'évanouir. 12
DORANTE.
         Madame…
LA COMTESSE.
         Vos discours, votre air soumis et tendre
         Ne feront que m'aigrir, au lieu de me surprendre. 12
         Bannissons la tendresse ; il faut la supprimer. 12
         Je ne puis, en un mot, me résoudre d'aimer. 12
DORANTE.
1285 Madame, en vérité, je n'en ai nulle envie, 12
         Et veux bien avec vous n'en parler de ma vie. 12
LA COMTESSE.
         Voilà, je vous l'avoue, un fort sot compliment. 12
         Me trouvez-vous, Monsieur, femme à manquer d'amant ? 12
         J'ai mille adorateurs qui briguent ma conquête ; 12
1290 Et leur encens trop fort me fait mal à la tête. 12
         Ah ! Vous le prenez là sur un fort joli ton, 12
         En vérité !
DORANTE.
         Madame…
LA COMTESSE.
         Et je vous trouve bon !
DORANTE.
         Le respect…
LA COMTESSE.
         Le respect est là mal en sa place ;
         Et l'on ne me dit point pareille chose en face. 12
1295 Si tous mes soupirants pouvaient me négliger, 12
         Je ne vous prendrais pas pour m'en dédommager. 12
         Du respect ! Du respect ! Ah ! Le plaisant visage ! 12
         J'ai cru que vous pouviez l'inspirer à votre âge. 12
         Mais Monsieur le Marquis, qui paraît en ces lieux, 12
1300 Ne sera pas peut-être aussi respectueux. 12
SCÈNE VIII
LA COMTESSE, seule.
         Je suis au désespoir : je n'ai vu de ma vie 12
         Tant de relâchement dans la galanterie. 12
         Le Marquis vient ; il faut m'assurer un parti ; 12
         Et je n'en prétends pas avoir le démenti. 12
SCÈNE IX
LE MARQUIS.
1305 À mon bonheur enfin, Madame, tout conspire : 12
         Vous êtes tout à moi.
LA COMTESSE.
         Que voulez-vous donc dire,
         Marquis ?
LE MARQUIS.
         Que mon amour n'a plus de concurrent ;
         Que je suis et serai votre seul conquérant ; 12
         Que si vous ne battez au plus tôt la chamade, 12
1310 Il faudra vous résoudre à souffrir l'escalade. 12
LA COMTESSE.
         Moi ! Que l'on m'escalade ?
LE MARQUIS.
         Entre nous, sans façon,
         À Valère de près j'ai serré le bouton : 12
         Il m'a cédé les droits qu'il avait sur votre âme. 12
LA COMTESSE.
         Hé ! Le petit poltron !
LE MARQUIS.
         Oh ! Palsambleu, Madame,
1315 Il serait un Achille, un Pompée, un César, 12
         Je vous le conduirais poings liés à mon char. 12
         Il ne faut point avoir de mollesse en sa vie. 12
         Je suis vert.
LA COMTESSE.
         Dans le fond, j'en ai l'âme ravie.
         Vous ne connaissez pas, Marquis, tout votre mal ; 12
1320 Vous avez à combattre encor plus d'un rival. 12
LE MARQUIS.
         Le don de votre coeur couvre un peu trop de gloire 12
         Pour n'être que le prix d'une seule victoire. 12
         Vous n'avez qu'à nommer…
LA COMTESSE.
         Non, non, je ne veux pas
         Vous exposer sans cesse à de nouveaux combats. 12
LE MARQUIS.
1325 Est-ce ce financier de noblesse mineure, 12
         Qui s'est fait depuis peu gentilhomme en une heure ; 12
         Qui bâtit un palais sur lequel on a mis 12
         Dans un grand marbre noir, en or, l'hôtel Damis ; 12
         Lui qui voyait jadis imprimé sur sa porte, 12
1330 Bureau du pied-fourché, chair salée et chair morte ; 12
         Qui, dans mille portraits, expose ses aïeux, 12
         Son père, son grand-père, et les place en tous lieux, 12
         En sa maison de ville, en celle de campagne, 12
         Les fait venir tout droit des comtes de Champagne, 12
1335 Et de ceux de Poitou, d'autant que, pour certain, 12
         L'un s'appelait Champagne et l'autre Poitevin ? 12
LA COMTESSE.
         À vos transports jaloux un autre se dérobe. 12
LE MARQUIS.
         C'est donc ce sénateur, cet Adonis de robe, 12
         Ce docteur en soupers, qui se tait au palais, 12
1340 Et sait sur des ragoûts prononcer des arrêts ; 12
         Qui juge sans appel sur un vin de Champagne, 12
         S'il est de Reims, du clos, ou bien de la montagne ; 12
         Qui, de livres de droit toujours débarrassé, 12
         Porte cuisine en poche, et poivre concassé. 12
LA COMTESSE.
1345 Non, Marquis, c'est Dorante ; et j'ai su m'en défaire. 12
LE MARQUIS.
         Quoi ! Dorante ! Cet homme à maintien débonnaire, 12
         Ce croquant, qu'à l'instant je viens de voir sortir ? 12
LA COMTESSE.
         C'est lui-même.
LE MARQUIS.
         Eh ! Parbleu, vous deviez m'avertir ;
         Nous nous serions parlé sans sortir de la salle. 12
1350 Je ne suis pas méchant : mais, sans bruit, sans scandale, 12
         Sans lui donner le temps seulement de crier, 12
         Pour lui votre fenêtre eût servi d'escalier. 12
LA COMTESSE.
         Vous êtes turbulent. Si vous étiez plus sage, 12
         On pourrait…
LE MARQUIS.
         La sagesse est tout mon apanage.
LA COMTESSE.
1355 Quoiqu'un engagement m'ait toujours fait horreur, 12
         On aurait avec vous quelque affaire de coeur. 12
LE MARQUIS.
         Ah ! Parbleu, volontiers. Vous me chatouillez l'âme. 12
         Par affaire de coeur, qu'entendez-vous, Madame ? 12
LA COMTESSE.
         Ce que vous entendez vous-même assurément. 12
LE MARQUIS.
1360 Est-ce pour mariage, ou bien pour autrement ? 12
LA COMTESSE.
         Quoi ! Vous prétendriez, si j'avais la foiblesse… 12
LE MARQUIS.
         Ah ! Ma foi ! L'on n'a plus tant de délicatesse ; 12
         On s'aime pour s'aimer tout autant que l'on peut 12
         Le mariage suit, et vient après, s'il veut. 12
LA COMTESSE.
1365 Je prétends que l'hymen soit le but de l'affaire, 12
         Et ne donne mon coeur que pardevant notaire. 12
         Je veux un bon contrat sur de bon parchemin, 12
         Et non pas un hymen qu'on rompt le lendemain. 12
LE MARQUIS.
         Vous aimez chastement, je vous en félicite, 12
1370 Et je me donne à vous avec tout mon mérite, 12
         Quoique cent fois le jour on me mette à la main 12
         Des partis à fixer un empereur romain. 12
LA COMTESSE.
         Je crois que nos deux coeurs seront toujours fidèles. 12
LE MARQUIS.
         Oh ! Parbleu, nous vivrons comme deux tourterelles. 12
1375 Pour vous porter, Madame, un coeur tout dégagé, 12
         Je vais dans ce moment signifier congé 12
         À des beautés sans nombre à qui mon coeur renonce ; 12
         Et vous aurez dans peu ma dernière réponse. 12
LA COMTESSE.
         Adieu. Fasse le ciel, Marquis, que dans ce jour 12
1380 Un hymen soit le sceau d'un si parfait amour ! 12
SCÈNE X
LE MARQUIS, seul.
         Eh bien ! Marquis, tu vois, tout rit à ton mérite ; 12
         Le rang, le coeur, le bien, tout pour toi sollicite : 12
         Tu dois être content de toi par tout pays : 12
         On le serait à moins. Allons, saute, Marquis. 12
1385 Quel bonheur est le tien ! Le ciel, à ta naissance, 12
         Répandit sur tes jours sa plus douce influence ; 12
         Tu fus, je crois, pétri par les mains de l'amour. 12
         N'es-tu pas fait à peindre ? Est-il homme à la cour 12
         Qui de la tête aux pieds porte meilleure mine, 12
1390 Une jambe mieux faite, une taille plus fine ? 12
         Et pour l'esprit, parbleu, tu l'as des plus exquis : 12
         Que te manque-t-il donc ? Allons, saute, Marquis. 12
         La nature, le ciel, l'amour et la fortune 12
         De tes prospérités font leur cause commune ; 12
1395 Tu soutiens ta valeur avec mille hauts faits ; 12
         Tu chantes, danses, ris, mieux qu'on ne fit jamais 12
         Les yeux à fleur de tête, et les dents assez belles. 12
         Jamais en ton chemin trouvas-tu de cruelles ? 12
         Près du sexe tu vins, tu vis, et tu vainquis ; 12
1400 Que ton sort est heureux ! Allons, saute, Marquis. 12
SCÈNE XI
HECTOR.
         Attendez un moment. Quelle ardeur vous transporte ? 12
         Hé quoi ! Monsieur, tout seul vous sautez de la sorte ! 12
LE MARQUIS.
         C'est un pas de ballet que je veux repasser. 12
HECTOR.
         Mon maître, qui me suit, vous le fera danser, 12
         Monsieur, si vous voulez.
LE MARQUIS.
1405 Que dis-tu là ? Ton maître !
HECTOR.
         Oui, monsieur, à l'instant vous l'allez voir paraître. 12
LE MARQUIS.
         En ces lieux je ne puis plus longtemps m'arrêter ; 12
         Pour cause, nous devons tous deux nous éviter. 12
         Quand ma verve me prend, je ne suis plus traitable ; 12
1410 Il est brutal, je suis emporté comme un diable ; 12
         Il manque de respect pour les vice-baillis, 12
         Et nous aurions du bruit. Allons, saute, Marquis. 12
SCÈNE XII
HECTOR, seul.
         Allons, saute, Marquis. Un tour de cette sorte 12
         Est volé d'un gascon, ou le diable m'emporte : 12
1415 Il vient de la Garonne. Oh ! Parbleu, dans ce temps 12
         Je n'aurais jamais cru les Marquis si prudents. 12
         Je ris : et cependant mon maître à l'agonie 12
         Cède en un lansquenet à son mauvais génie. 12
SCÈNE XIII
HECTOR.
         Le voici. Ses malheurs sur son front sont écrits : 12
1420 Il a tout le visage et l'air d'un premier pris. 12
VALÈRE.
         Non, l'enfer en courroux et toutes ses furies 12
         N'ont jamais exercé de telles barbaries. 12
         Je te loue, ô destin, de tes coups redoublés ; 12
         Je n'ai plus rien à perdre, et tes voeux sont comblés. 12
1425 Pour assouvir encor la fureur qui t'anime, 12
         Tu ne peux rien sur moi, cherche une autre victime. 12
HECTOR, à part.
         Il est sec.
VALÈRE.
         De serpents mon coeur est dévoré ;
         Tout semble en un moment contre moi conjuré. 12
Il prend Hector à la cravate.
         Parle. As-tu jamais vu le sort et son caprice 12
1430 Accabler un mortel avec plus d'injustice, 12
         Le mieux assassiner ? Perdre tous les partis, 12
         Vingt fois le coupe-gorge, et toujours premier pris ! 12
         Réponds-moi donc, bourreau.
HECTOR.
         Mais, ce n'est pas ma faute.
VALÈRE.
         As-tu vu de tes jours trahison aussi haute ? 12
1435 Sort cruel, ta malice a bien su triompher ; 12
         Et tu ne me flattais que pour mieux m'étouffer. 12
         Dans l'état où je suis, je puis tout entreprendre ; 12
         Confus, désespéré, je suis prêt à me pendre. 12
HECTOR.
         Heureusement pour vous, vous n'avez pas un sou 12
1440 Dont vous puissiez, Monsieur, acheter un licou. 12
         Voudriez-vous souper ?
VALÈRE.
         Que la foudre t'écrase.
         Ah ! Charmante Angélique, en l'ardeur qui m'embrase, 12
         À vos seules bontés je veux avoir recours ! 12
         Je n'aimerai que vous ; m'aimeriez-vous toujours ? 12
1445 Mon coeur, dans les transports de sa fureur extrême, 12
         N'est point si malheureux, puisqu'enfin il vous aime. 12
HECTOR, à part.
         Notre bourse est à fond ; et, par un sort nouveau, 12
         Notre amour recommence à revenir sur l'eau. 12
VALÈRE.
         Calmons le désespoir où la fureur me livre. 12
         Approche ce fauteuil.
Hector approche un fauteuil, Valère, assis.
1450 Va me chercher un livre.
HECTOR.
         Quel livre voulez-vous lire en votre chagrin ? 12
VALÈRE.
         Celui qui te viendra le premier sous la main ; 12
         Il m'importe peu ; prends dans ma bibliothèque. 12
HECTOR sort, et rentre tenant un livre.
         Voilà Sénèque.
VALÈRE.
         Lis.
HECTOR.
         Que je lise Sénèque ?
VALÈRE.
         Oui. Ne sais-tu pas lire ?
HECTOR.
1455 Eh ! Vous n'y pensez pas ;
         Je n'ai lu de mes jours que dans des almanachs. 12
VALÈRE.
         Ouvre, et lis au hasard.
HECTOR.
         Je vais le mettre en pièces.
VALÈRE.
         Lis donc.
Hector lit.
         "Chapitre six. Du mépris des richesses.
         La fortune offre aux yeux des brillants mensongers ; 12
1460 Tous les biens d'ici-bas sont faux et passagers ; 12
         Leur possession trouble, et leur perte est légère : 12
         Le sage gagne assez quand il peut s'en défaire." 12
         Lorsque Sénèque fit ce chapitre éloquent, 12
         Il avait, comme vous, perdu tout son argent. 12
VALÈRE, se levant.
1465 Vingt fois le premier pris ! Dans mon coeur il s'élève 12
Il s'assied.
         Des mouvements de rage. Allons, poursuis, achève. 12
HECTOR.
         "L'or est comme une femme ; on n'y saurait toucher, 12
         Que le coeur, par amour, ne s'y laisse attacher. 12
         L'un et l'autre en ce temps, sitôt qu'on les manie, 12
1470 Sont deux grands rémoras pour la philosophie. " 12
         N'ayant plus de maîtresse, et n'ayant pas un sou, 12
         Nous philosopherons maintenant tout le soûl. 12
VALÈRE.
         De mon sort désormais vous serez seule arbitre, 12
         Adorable Angélique… achève ton chapitre. 12
HECTOR.
         "Que faut-il ? … "
VALÈRE.
1475 Je bénis le sort et ses revers,
         Puisqu'un heureux malheur me rengage en vos fers. 12
         Finis donc.
HECTOR.
         "Que faut-il à la nature humaine ?
         Moins on a de richesse, et moins on a de peine. 12
         C'est posséder les biens que savoir s'en passer." 12
1480 Que ce mot est bien dit ! Et que c'est bien penser ! 12
         Ce Sénèque, Monsieur, est un excellent homme. 12
         Était-il de Paris ?
VALÈRE.
         Non, il était de Rome.
         Dix fois à carte triple être pris le premier ! 12
HECTOR.
         Ah ! Monsieur, nous mourrons un jour sur un fumier. 12
VALÈRE.
1485 Il faut que de mes maux enfin je me délivre : 12
         J'ai cent moyens tout prêts pour m'empêcher de vivre, 12
         La rivière, le feu, le poison, et le fer. 12
HECTOR.
         Si vous vouliez, Monsieur, chanter un petit air ; 12
         Votre maître à chanter est ici : la musique 12
1490 Peut-être calmerait cette humeur frénétique. 12
VALÈRE.
         Que je chante !
HECTOR.
         Monsieur…
VALÈRE.
         Que je chante, bourreau !
         Je veux me poignarder ; la vie est un fardeau 12
         Qui pour moi désormais devient insupportable. 12
HECTOR.
         Vous la trouviez pourtant tantôt bien agréable. 12
1495 Qu'un joueur est heureux ! Sa poche est un trésor ; 12
         Sous ses heureuses mains le cuivre devient or, 12
         Disiez-vous.
VALÈRE.
         Ah ! Je sens redoubler ma colère.
HECTOR.
         Monsieur, contraignez-vous, j'aperçois votre père. 12
SCÈNE XIV
GÉRONTE.
         Pour quel sujet, mon fils, criez-vous donc si fort ? 12
À Hector.
1500 Est-ce toi, malheureux, qui causes ce transport ? 12
VALÈRE.
         Non pas, Monsieur.
HECTOR, à Géronte.
         Ce sont des vapeurs de morale
         Qui nous vont à la tête, et que Sénèque exhale. 12
GÉRONTE.
         Qu'est-ce à dire Sénèque ?
HECTOR.
         Oui, Monsieur : maintenant
         Que nous ne jouons plus, notre unique ascendant 12
1505 C'est la philosophie, et voilà notre livre ; 12
         C'est Sénèque.
GÉRONTE.
         Tant mieux : il apprend à bien vivre.
         Son livre est admirable et plein d'instructions, 12
         Et rend l'homme brutal maître des passions. 12
HECTOR.
         Ah ! Si vous aviez lu son traité des richesses, 12
1510 Et le mépris qu'on doit faire de ses maîtresses ; 12
         Comme la femme ici n'est qu'un vrai rémora, 12
         Et que, lorsqu'on y touche… on en demeure là… 12
         Qu'on gagne quand on perd… que l'amour dans nos âmes… 12
         Ah ! Que ce livre-là connaissoit bien les femmes ! 12
GÉRONTE.
1515 Hector en peu de temps est devenu docteur. 12
HECTOR.
         Oui, Monsieur, je saurai tout Sénèque par coeur. 12
GÉRONTE, à Valère.
         Je vous cherche en ces lieux avec impatience, 12
         Pour vous dire, mon fils, que votre hymen s'avance. 12
         Je quitte le notaire, et j'ai vu les parents, 12
1520 Qui, d'une et d'autre part, me paraissent contents. 12
         Vous avez vu, je crois, Angélique ? Et j'espère 12
         Que son consentement…
VALÈRE.
         Non, pas encor, mon père.
         Certaine affaire m'a…
GÉRONTE.
         Vraiment, pour un amant,
         Vous faites voir, mon fils, bien peu d'empressement. 12
1525 Courez-y : dites-lui que ma joie est extrême ; 12
         Que, charmé de ce noeud, dans peu j'irai moi-même 12
         Lui faire compliment, et l'embrasser…
HECTOR, à Géronte.
         Tout doux !
         Monsieur fera cela tout aussi bien que vous. 12
VALÈRE, à Géronte.
         Pénétré des bontés de celui qui m'envoie, 12
1530 Je vais de cet emploi m'acquitter avec joie. 12
SCÈNE XV
HECTOR.
         Il vous plaira toujours d'être mémoratif 12
         D'un papier que tantôt, d'un air rébarbatif, 12
         Et même avec scandale…
GÉRONTE.
         Oui-dà ! Laisse-moi faire.
         Le mariage fait, nous verrons cette affaire. 12
HECTOR.
1535 J'irai donc, sur ce pied, vous visiter demain. 12
SCÈNE XVI
GÉRONTE, seul.
         Graces au ciel, mon fils est dans le bon chemin : 12
         Par mes soins paternels il surmonte la pente 12
         Où l'entraînait du jeu la passion ardente. 12
         Ah ! Qu'un père est heureux, qui voit en un moment 12
1540 Un cher fils revenir de son égarement ! 12
ACTE V
SCÈNE I
DORANTE.
         Hé ! Madame, cessez d'éviter ma présence. 12
         Je ne viens point, armé contre votre inconstance, 12
         Faire éclater ici mes sentiments jaloux, 12
         Ni par des mots piquants exhaler mon courroux. 12
1545 Plus que vous ne pensez, mon coeur vous justifie. 12
         Votre légèreté veut que je vous oublie : 12
         Mais loin de condamner votre coeur inconstant, 12
         Je suis assez vengé si j'en puis faire autant. 12
ANGÉLIQUE.
         Que votre emportement en reproches éclate ; 12
1550 Je mérite les noms de volage, d'ingrate. 12
         Mais enfin de l'amour l'impérieuse loi 12
         À l'hymen que je crains m'entraîne malgré moi : 12
         J'en prévois les dangers ; mais un sort tyrannique… 12
DORANTE.
         Votre coeur est hardi, généreux, héroïque : 12
1555 Vous voyez devant vous un abîme s'ouvrir, 12
         Et vous ne laissez pas, Madame, d'y courir. 12
NÉRINE.
         Quand j'en devrais mourir, je ne puis plus me taire. 12
         Je vous empêcherai de terminer l'affaire : 12
         Ou si dans cet amour votre coeur engagé 12
1560 Persiste en ses desseins, donnez-moi mon congé. 12
         Je suis fille d'honneur ; je ne veux point qu'on dise 12
         Que vous ayez sous moi fait pareille sottise. 12
         Valère est un indigne ; et, malgré son serment, 12
         Vous voyez tous les jours qu'il joue impunément. 12
ANGÉLIQUE.
1565 En faveur de mon faible il faut lui faire grâce : 12
         De la fureur du jeu veux-tu qu'il se défasse, 12
         Hélas ! Quand je ne puis me défaire aujourd'hui 12
         Du lâche attachement que mon coeur a pour lui ? 12
DORANTE.
         Ces feux sont trop charmants pour vouloir les éteindre. 12
1570 Je ne suis point, Madame, ici pour vous contraindre. 12
         Mon neveu vous épouse ; et je viens seulement 12
         Donner à votre hymen un plein consentement. 12
SCÈNE II
NÉRINE.
         Madame La Ressource ici ! Qu'y viens-tu faire ? 12
Madame LA RESSOURCE.
         Je cherche un cavalier pour finir une affaire… 12
1575 On tâche, autant qu'on peut, dans son petit trafic, 12
         À gagner ses dépens en servant le public. 12
ANGÉLIQUE.
         Cette Nérine-là connaît toute la France. 12
NÉRINE.
         Pour vivre, il faut avoir plus d'une connoissance. 12
         C'est une illustre au moins, et qui sait en secret 12
1580 Couler adroitement un amoureux poulet : 12
         Habile en tous métiers, intrigante parfaite ; 12
         Qui prête, vend, revend, brocante, troque, achète, 12
         Met à perfection un hymen ébauché, 12
         Vend son argent bien cher, marie à bon marché. 12
Madame LA RESSOURCE.
1585 Votre bonté pour moi toujours se renouvelle ; 12
         Vous avez si bon coeur…
NÉRINE.
         Il fait bon avec elle,
         Je vous en avertis. En bijoux et brillants, 12
         En poche elle a toujours plus de vingt mille francs. 12
DORANTE, à Madame La Ressource.
         Mais ne craignez-vous point qu'un soir dans le silence ? … 12
NÉRINE.
1590 Bon, bon ! Tous les filous sont de sa connaissance. 12
Madame LA RESSOURCE.
         Nérine rit toujours.
NÉRINE, à Madame La Ressource.
         Montrez-nous votre écrin.
Madame LA RESSOURCE.
         Volontiers. J'ai toujours quelque hasard en main. 12
         Regardez ce brillant ; je vais en faire affaire 12
         Avec et pardevant un conseiller-notaire. 12
1595 Pour certaine chanteuse on dit qu'il en tient là. 12
NÉRINE.
         Le drôle veut passer quelque acte à l'opéra. 12
SCÈNE III
NÉRINE.
         Mais voici la Comtesse.
Madame LA RESSOURCE.
         On m'attend ; je vous quitte.
NÉRINE.
         Non, non ; sur vos bijoux j'ai des droits de visite. 12
LA COMTESSE, à Angélique.
         Votre choix est-il fait ? Peut-on enfin savoir 12
1600 À qui vous prétendez vous marier ce soir ? 12
ANGÉLIQUE.
         Oui, ma soeur, il est fait ; et ce choix doit vous plaire, 12
         Puisque avant moi pour vous vous avez su le faire. 12
LA COMTESSE.
         Apparemment, Monsieur est ce mortel heureux, 12
         Ce fidèle aspirant dont vous comblez les voeux ? 12
DORANTE.
1605 À ce bonheur charmant je n'ose pas prétendre. 12
         Si madame eût gardé son coeur pour le plus tendre, 12
         Plus que tout autre amant j'aurais pu l'espérer. 12
LA COMTESSE.
         La perte n'est pas grande, et se peut réparer. 12
SCÈNE IV
Le Marquis, à la Comtesse.
         Charmé de vos beautés, je viens enfin, Madame, 12
1610 Ici mettre à vos pieds et mon corps et mon âme. 12
         Vous serez, par ma foi, Marquise cette fois ; 12
         Et j'ai sur vous enfin laissé tomber mon choix. 12
Madame LA RESSOURCE, à part.
         Cet homme m'est connu.
LA COMTESSE.
         Monsieur, je suis ravie
         De m'unir avec vous le reste de ma vie. 12
1615 Vous êtes gentilhomme et cela me suffit. 12
LE MARQUIS.
         Je le suis du déluge.
Madame LA RESSOURCE, à part.
         Oui, c'est lui qui le dit.
LE MARQUIS.
         En faisant avec moi cette heureuse alliance, 12
         Vous pourrez vous vanter que gentilhomme en France 12
         Ne tirera de vous, si vous me l'ordonnez, 12
1620 Des enfants de tout point mieux conditionnés. 12
         Vous verrez si je mens.
Apercevant Madame La Ressource.
         Ah ! Vous voilà, Madame.
À la Comtesse.
         Et que faites-vous donc ici de cette femme ? 12
NÉRINE, au Marquis.
         Vous la connaissez ?
LE MARQUIS.
         Moi ? Je ne sais ce que c'est.
Madame LA RESSOURCE, au Marquis.
         Ah ! Je vous connais trop, moi, pour mon intérêt. 12
1625 Quand vous résoudrez-vous, Monsieur le gentilhomme 12
         Fait du temps du déluge, à me payer ma somme, 12
         Mes quatre cents écus prêtés depuis cinq ans ? 12
LE MARQUIS.
         Pour me les demander, vous prenez bien le temps. 12
Madame LA RESSOURCE.
         Je veux, aux yeux de tous, vous en faire avanie, 12
         À toute heure, en tous lieux.
LE MARQUIS.
1630 Hé ! Vous rêvez, ma mie.
Madame LA RESSOURCE.
         Voici le grand merci d'obliger des ingrats. 12
         Après l'avoir tiré d'un aussi vilain pas… 12
         Baste…
LA COMTESSE, à Madame La Ressource.
         Parlez, parlez.
Madame LA RESSOURCE.
         Non, non ; il est trop rude
         D'aller de ses parents montrer la turpitude. 12
LA COMTESSE.
         Comment donc ?
LE MARQUIS, à part.
         Ah ! Je grille.
Madame LA RESSOURCE.
1635 Au Châtelet, sans moi,
         On le verrait encor vivre aux dépens du roi. 12
NÉRINE.
         Quoi ! Monsieur le Marquis…
Madame LA RESSOURCE.
         Lui, Marquis ! C'est l'Épine.
         Je suis Marquise donc, moi qui suis sa cousine ? 12
         Son père était huissier à verge dans Le Mans. 12
LE MARQUIS.
         Vous en avez menti.
À part.
1640 Maugrebleu des parents !
Madame LA RESSOURCE.
         Mon oncle n'était pas huissier ? Qu'il t'en souvienne. 12
LE MARQUIS.
         Son nom était connu dans le haut et bas Maine. 12
NÉRINE.
         Votre père était donc un Marquis exploitant ? 12
ANGÉLIQUE.
         Vous aviez là, ma soeur, un fort illustre amant. 12
Madame LA RESSOURCE.
1645 C'est moi qui l'ai nourri quatre mois sans reproche, 12
         Quand il vint à Paris en guêtres, par le coche. 12
LE MARQUIS.
         D'accord, puisqu'on le sait, mon père était huissier, 12
         Mais huissier à cheval ; c'est comme chevalier. 12
         Cela n'empêche pas que dans ce jour, Madame, 12
1650 Nous ne mettions à fin une si belle flamme : 12
         Jamais ce feu pour vous ne fut si violent ; 12
         Et jamais tant d'appas…
LA COMTESSE.
         Taisez-vous, insolent.
LE MARQUIS.
         Insolent ! Moi qui dois honorer votre couche, 12
         Et par qui vous devez quelque jour faire souche ! 12
LA COMTESSE.
1655 Sors d'ici, malheureux ; porte ailleurs ton amour. 12
LE MARQUIS.
         Oui ! L'on agit de même avec les gens de cour ! 12
         On reconnaît si mal le rang et le mérite ! 12
         J'en suis, parbleu, ravi. Pour le coup je vous quitte, 12
         J'ai, pour briller ailleurs, mille talents acquis ; 12
1660 Je vais m'en consoler. Allons, saute, Marquis. 12
SCÈNE V
LA COMTESSE.
         Je n'y puis plus tenir, ma soeur, et je vous laisse. 12
         Avec qui vous voudrez finissez de tendresse ; 12
         Coupez, taillez, rognez, je m'en lave les mains. 12
         Désormais, pour toujours, je renonce aux humains. 12
SCÈNE VI
DORANTE.
         Ils prennent leur parti.
Madame LA RESSOURCE.
1665 La rencontre est plaisante !
         Je l'ai démarquisé bien loin de son attente : 12
         J'en voudrais faire autant à tous les faux marquis. 12
NÉRINE.
         Vous auriez, par ma foi, bien à faire à Paris. 12
         Il est tant de traitants qu'on voit, depuis la guerre, 12
1670 En modernes seigneurs sortir de dessous terre, 12
         Qu'on ne s'étonne plus qu'un laquais, un pied-plat, 12
         De sa vieille mandille achète un marquisat. 12
ANGÉLIQUE, à Madame La Ressource.
         Vous avez découvert ici bien du mystère. 12
Madame LA RESSOURCE.
         De quoi s'avise-t-il de me rompre en visière ? 12
1675 Mais aux grands mouvements qu'en ce lieu je puis voir, 12
         Madame se marie.
NÉRINE.
         Oui, vraiment, dès ce soir.
Madame LA RESSOURCE, fouillant dans sa poche.
         J'en ai bien de la joie. Il faut que je lui montre 12
         Deux pendants de brillants que j'ai là de rencontre. 12
         J'en ferai bon marché. Je crois que les voilà ; 12
1680 Ils sont des plus parfaits. Non, ce n'est pas cela ; 12
         C'est un portrait de prix, mais il n'est pas à vendre. 12
NÉRINE.
         Faites-le voir.
Madame LA RESSOURCE.
         Non, non ; on doit me le reprendre.
NÉRINE, le lui arrachant.
         Oh ! Je suis curieuse ; il faut me montrer tout. 12
         Que les brillants sont gros ! Ils sont fort de mon goût. 12
1685 Mais que vois-je, grands dieux ! Quelle surprise extrême ! 12
         Aurais-je la berlue ? Eh ! Ma foi, c'est lui-même. 12
         Ah ! …
Elle fait un grand cri.
ANGÉLIQUE.
         Qu'as-tu donc, Nérine ? Et te trouves-tu mal ?
NÉRINE.
         Votre portrait, Madame, en propre original. 12
ANGÉLIQUE.
         Mon portrait ! Es-tu folle ?
NÉRINE, pleurant.
         Ah ! Ma pauvre maîtresse,
1690 Faut-il vous voir ainsi durement mise en presse ? 12
Madame LA RESSOURCE.
         Que veut dire ceci ?
ANGÉLIQUE, à Nérine.
         Tu te trompes. Vois mieux.
NÉRINE.
         Regardez donc vous-même, et voyez par vos yeux. 12
ANGÉLIQUE.
         Tu ne te trompes point, Nérine ; c'est lui-même ; 12
         C'est mon portrait, hélas ! Qu'en mon ardeur extrême 12
1695 Je viens de lui donner pour prix de ses amours, 12
         Et qu'il m'avait juré de conserver toujours. 12
Madame LA RESSOURCE.
         Votre portrait ! Il est à moi, sans vous déplaire ; 12
         Et j'ai prêté dessus mille écus à Valère. 12
ANGÉLIQUE.
         Juste ciel !
NÉRINE.
         Le fripon !
DORANTE, prenant le portrait.
         Je veux aussi le voir.
Madame LA RESSOURCE.
1700 Ce portrait m'appartient, et je prétends l'avoir. 12
DORANTE, à Madame La Ressource.
         Laissez-moi le garder un moment, je vous prie : 12
         C'est la seule faveur qu'on m'ait faite en ma vie. 12
ANGÉLIQUE.
         C'en est fait : pour jamais je le veux oublier. 12
NÉRINE, à Angélique.
         S'il met votre portrait ainsi chez l'usurier, 12
1705 Étant encore amant, il vous vendra, Madame, 12
         À beaux deniers comptants, quand vous serez sa femme. 12
         Mais le voici qui vient.
À Madame La Ressource.
         À trois ou quatre pas,
         De grace, éloignez-vous, et ne vous montrez pas. 12
Madame LA RESSOURCE.
         Mais pourquoi ? …
DORANTE.
         Du portrait ne soyez plus en peine.
Madame LA RESSOURCE, se retirant au fond de la scène.
1710 Lorsque je le verrai, j'en serai plus certaine. 12
SCÈNE VII
VALÈRE.
         Quel bonheur est le mien ! Enfin voici le jour, 12
         Madame, où je dois voir triompher mon amour. 12
         Mon coeur tout pénétré… mais, ciel ! Quelle tristesse, 12
         Nérine, a pu saisir ta charmante maîtresse ? 12
         Est-ce ainsi que tantôt ? …
NÉRINE.
1715 Bon ! Ne savez-vous pas ?
         Les filles sont, Monsieur, tantôt haut, tantôt bas. 12
VALÈRE.
         Hé quoi ! Changer sitôt !
ANGÉLIQUE.
         Ne craignez point, Valère,
         Les funestes retours de mon humeur légère : 12
         Le portrait dont ma main vous a fait possesseur 12
1720 Vous est un sûr garant que vous avez mon coeur. 12
VALÈRE.
         Que ce tendre discours me charme et me rassure ! 12
NÉRINE, à part.
         Tu ne seras heureux, par ma foi, qu'en peinture. 12
ANGÉLIQUE.
         Quiconque a mon portrait, sans crainte de rival, 12
         Doit, avec la copie, avoir l'original. 12
VALÈRE.
1725 Madame, en ce moment, que mon âme est contente ! 12
ANGÉLIQUE.
         Ne consentez-vous pas à ce parti, Dorante ? 12
DORANTE.
         Je veux ce qu'il vous plaît : vos ordres sont pour moi 12
         Les décrets respectés d'une suprême loi. 12
         Votre bouche, Madame, a prononcé sans feindre ; 12
1730 Et mon coeur subira votre arrêt sans se plaindre. 12
HECTOR, bas à Valère.
         De l'arrêt tout du long il va payer les frais. 12
ANGÉLIQUE.
         Valère, vous voyez pour vous ce que je fais. 12
VALÈRE.
         Jamais tant de bontés…
ANGÉLIQUE.
         Montrez donc, sans attendre,
         Le portrait que de moi vous avez voulu prendre ; 12
1735 Et que votre rival sache à quoi s'en tenir. 12
VALÈRE, fouillant dans sa poche.
         Soit… mais permettez-moi de vous désobéir. 12
         C'est mon oncle : en voyant de votre amour ce gage, 12
         Il jouerait, à vos yeux, un mauvais personnage. 12
         Vous savez bien qui l'a.
ANGÉLIQUE.
         Vous pouvez le montrer :
1740 Il verra mon portrait sans se désespérer. 12
DORANTE.
         Madame au plus heureux accordant la victoire, 12
         Le triomphe est trop beau, pour n'en pas faire gloire. 12
VALÈRE, fouillant toujours dans sa poche.
         Puisque vous le voulez, il faut vous le chercher : 12
         Mais je n'aurai du moins rien à me reprocher… 12
1745 Vous voulez un témoin, il faut vous satisfaire. 12
HECTOR, apercevant Madame La Ressource.
         Ah ! Nous sommes perdus, j'aperçois l'usurière. 12
VALÈRE.
         C'est votre faute, si…
À Hector.
         Qu'as-tu fait du portrait ?
HECTOR.
         Du portrait ?
VALÈRE.
         Oui, maraud ; parle, qu'en as-tu fait ?
HECTOR, tendant la main par derrière, dit bas à Madame La Ressource.
         Madame La Ressource, un moment sans paraître, 12
         Prêtez-nous notre gage.
VALÈRE.
1750 Ah ! Chien ! Ah ! Double traître !
         Tu l'as perdu.
HECTOR.
         Monsieur…
VALÈRE, mettant l'épée à la main.
         Il faut que ton trépas…
HECTOR, à genoux.
         Ah ! Monsieur, arrêtez, et ne me tuez pas. 12
         Voyant dans ce portrait Madame si jolie, 12
         Je l'ai mis chez un peintre ; il m'en fait la copie. 12
VALÈRE.
         Tu l'as mis chez un peintre !
HECTOR.
         Oui, monsieur.
VALÈRE.
1755 Ah ! Maraud !
         Va, cours me le chercher, et reviens au plus tôt. 12
DORANTE, montrant le portrait.
         Épargnez-lui ces pas. Il n'est plus temps de feindre. 12
         Le voici.
HECTOR, à part.
         Nous voilà bien achevés de peindre !
         Ah ! Carogne !
VALÈRE, à Angélique.
         Le peintre…
ANGÉLIQUE, à Valère.
         Avec de vains détours,
1760 Ingrat, ne croyez pas qu'on m'abuse toujours. 12
VALÈRE.
         Madame, en vérité, de telles épithètes 12
         Ne me vont point du tout.
ANGÉLIQUE.
         Perfide que vous êtes !
         Ce portrait, que tantôt je vous avais donné, 12
         Pour le gage d'un coeur le plus passionné, 12
1765 Malgré tous vos serments, parjure, à la même heure, 12
         Vous l'avez mis en gage !
VALÈRE.
         Ah ! Qu'à vos yeux je meure…
ANGÉLIQUE.
         Ah ! Cessez de vouloir plus longtemps m'outrager, 12
         Coeur lâche.
HECTOR, bas, à Valère.
         Nous devions tantôt le dégager ;
         Et contre mon avis vous avez fait la chose. 12
Madame LA RESSOURCE.
1770 De tous vos débats, moi, je ne suis point la cause ; 12
         Et je prétends avoir mon portrait, s'il vous plaît. 12
DORANTE.
         Laissez-le-moi garder ; j'en paierai l'intérêt 12
         Si fort qu'il vous plaira.
SCÈNE VIII
GÉRONTE, à Angélique.
         Que mon âme est ravie
         De voir qu'avec mon fils un tendre hymen vous lie ! 12
1775 J'attends depuis longtemps ce fortuné moment. 12
NÉRINE.
         Son coeur ressent, je crois, le même empressement. 12
GÉRONTE.
         De vous trouver ici je suis ravi, mon frère. 12
         Vous prenez, croyez-moi, comme il faut cette affaire ; 12
         Et l'hymen de Madame, à vous en parler net, 12
1780 N'était, en vérité, point du tout votre fait. 12
DORANTE.
         Il est vrai.
GÉRONTE, à Angélique.
         Le notaire en ce lieu va se rendre ;
         Avec lui nous prendrons le parti qu'il faut prendre. 12
NÉRINE.
         Oh ! Par ma foi, Monsieur, vous ne prendrez qu'un rat ; 12
         Et le notaire peut remporter son contrat. 12
GÉRONTE.
         Comment donc ?
ANGÉLIQUE.
1785 Autrefois mon coeur eut la faiblesse
         De rendre à votre fils tendresse pour tendresse ; 12
         Mais la fureur du jeu dont il est possédé, 12
         Pour mon portrait enfin son lâche procédé, 12
         Me font ouvrir les yeux ; et, contre mon attente, 12
1790 En ce moment, Monsieur, je me donne à Dorante. 12
À Dorante.
         Acceptez-vous ma main ?
DORANTE.
         Ah ! Je suis trop heureux
         Que vous vouliez encor…
GÉRONTE, à Hector.
         Parle, toi, si tu veux ;
         Explique ce mystère.
HECTOR.
         Oh ! Par ma foi, je n'ose ;
         Ce récit est trop triste en vers ainsi qu'en prose. 12
GÉRONTE.
         Parle donc.
HECTOR.
1795 Pour avoir mis, sans réflexion,
         Le portrait de madame, une heure, en pension 12
Montrant Madame La Ressource.
         Chez cette chienne-là, que Lucifer confonde, 12
         On nous donne un congé le plus cruel du monde. 12
GÉRONTE.
         Sans vouloir davantage ici l'interroger, 12
1800 Sa folle passion m'en fait assez juger. 12
         J'ai peine à retenir le courroux qui m'agite. 12
         Fils indigne de moi, va, je te déshérite ; 12
         Je ne veux plus te voir, après cette action, 12
         Et te donne cent fois ma malédiction. 12
Il sort.
SCÈNE IX
HECTOR.
         Le beau présent de noce !
ANGÉLIQUE, à Valère, donnant la main à Dorante.
1805 À jamais je vous laisse.
         Si vous êtes heureux au jeu comme en maîtresse, 12
         Et si vous conservez aussi mal ses présents, 12
         Vous ne ferez, je crois, fortune de longtemps. 12
Mme LA RESSOURCE, à Dorante.
         Et mon portrait, Monsieur, vous plaît-il me le rendre ? 12
DORANTE.
1810 Vous n'aurez rien perdu dans ces lieux pour attendre, 12
         Ni toi, Nérine, aussi. Suivez-moi toutes deux. 12
À Valère.
         Quelque autre fois, Monsieur, vous serez plus heureux. 12
Il sort.
SCÈNE X
Mme LA RESSOURCE, faisant la révérence à Valère.
         En toute occasion soyez sûr de mon zèle. 12
Elle sort.
HECTOR, à Madame La Ressource.
         Adieu, tison d'enfer, fesse-mathieu femelle. 12
SCÈNE XI
NÉRINE à Valère.
1815 Grâce au ciel, ma maîtresse a tiré son enjeu. 12
         Vous épouser, Monsieur, c'était jouer gros jeu. 12
Elle sort, en lui faisant la révérence.
SCÈNE XII
Hector fait la révérence à son maître, et va pour sortir.
VALÈRE.
         Où vas-tu donc ?
HECTOR.
         Je vais à la bibliothèque
         Prendre un livre, et vous lire un traité de Sénèque. 12
VALÈRE.
         Va, va, consolons-nous, Hector : et quelque jour 12
1820 Le jeu m'acquittera des pertes de l'amour. 12
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