ROS56/ROS56
Edmond Rostand
1897
CYRANO DE BERGERAC
Comédie héroïque en cinq actes en vers
Personnages
CYRANO DE BERGERAC
CHRISTIAN DE NEUVILLETTE
COMTE DE GUICHE
RAGUENEAU
LE BRET
CARBON DE CASTEL-JALOUX
Les Cadets
LIGNIÈRE
DE VALVERT
Un Marquis
Deuxième Marquis
Troisième Marquis
MONTFLEURY
BELLEROSE
JODELET
CUIGY
BRISSAILLE
Un Fâcheux
Un Mousquetaire
Un Autre
Un Officier Espagnol
Un Chevau-Léger
Le Portier
Un Bourgeois
Son Fils
Un Tire-Laine
Un Spectateur
Un Garde
Bertrandou Le Fifre
Le Capucin
Deux Musiciens
Les Poètes
Les Pâtissiers
ROXANE
Soeur MARTHE
LISE
La Distributrice
Mère MARGUERITE DE JÉSUS
La Duègne
Soeur CLAIRE
Une Comédienne
La Soubrette
Les Pages
La Bouquetière
La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers, poètes,
cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats, espagnols, spectateurs,
spectatrices, précieuses, comédiennes, bourgeoises, religieuses, etc.
PREMIER ACTE
UNE REPRÉSENTATION À L'HOTEL DE BOURGOGNE
La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de paume aménagé et embelli pour des représentations.
La salle est un carré long ; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier plan, à gauche, faire angle avec la scène qu'on aperçoit en pan coupé.
Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On descend de l'estrade dans la salle par de longues marches. De chaque côté de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles…
Deux rangs superposés de galeries latérales : le rang supérieur est divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du théâtre ; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan, quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des places supérieures et dont on ne voit que le départ, une sorte de buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal, d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc.
Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre. Grande porte qui s'entrebâille pour laisser passer les spectateurs. Sur les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit : La Clorise.
Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore. Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être allumés.
SCÈNE PREMIÈRE
LE PUBLIC, qui arrive peu à peu. CAVALIERS, BOURGEOIS,
LAQUAIS, PAGES, TIRE-LAINE, LE PORTIER, etc.,
puis LES MARQUIS, CUIGY, BRISSAILLE, LA DISTRIBUTRICE,
LES VIOLONS, etc.
On entend derrière la porte un tumulte de voix,
puis un cavalier entre brusquement.
LE PORTIER, le poursuivant :
         Holà ! Vos quinze sols !
LE CAVALIER :
         J'entre gratis !
LE PORTIER :
         Pourquoi ?
LE CAVALIER :
         Je suis chevau-léger de la maison du Roi ! 12
LE PORTIER, à un autre cavalier qui vient d'entrer :
         Vous ?
DEUXIÈME CAVALIER :
         Je ne paye pas !
LE PORTIER :
         Mais…
DEUXIÈME CAVALIER :
         Je suis mousquetaire.
PREMIER CAVALIER, au deuxième :
         On ne commence qu'à deux heures. Le parterre 12
         Est vide. Exerçons-nous au fleuret.
Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.
UN LAQUAIS, entrant :
5 Pst… Flanquin…
UN AUTRE, déjà arrivé :
         Champagne ?…
LE PREMIER, lui montrant des jeux qu'ils sort de son pourpoint :
         Cartes. Dés.
Il s'assied par terre.
         Jouons.
LE DEUXIÈME, même jeu :
         Oui mon coquin.
PREMIER LAQUAIS, tirant de sa poche un bout de chandelle
         J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire. 12
UN GARDE, à une bouquetière qui s'avance :
         C'est gentil de venir avant que l'on éclaire !… 12
Il lui prend la taille.
UN DES BRETTEURS, recevant un coup de fleuret
         Touche !
UN DES JOUEURS
         Trèfle !
LE GARDE, poursuivant la fille
         Un baiser !
LA BOUQUETIÈRE, se dégageant
         On voit !…
LE GARDE, l'entraînant dans les coins sombres
         Pas de danger !
UN HOMME, s 'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions de bouche
10 Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger. 12
UN BOURGEOIS, conduisant son fils
         Plaçons-nous là, mon fils.
UN JOUEUR
         Brelan d'as !
UN HOMME, tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi
         Un ivrogne
         Doit boire son bourgogne…
Il boit.
         … à l'hôtel de Bourgogne !
LE BOURGEOIS, à son fils
         Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ? 12
Il montre l'ivrogne du bout de sa canne.
         Buveurs…
En rompant, un des cavaliers le bouscule.
         Bretteurs !
Il tombe au milieu des joueurs.
         Joueurs !
LE GARDE, derrière lui, lutinant toujours la femme
         Un baiser !
LE BOURGEOIS, éloignant vivement son fils
         Jour de Dieu !
15 — Et penser que c'est dans une salle pareille 12
         Qu'on joua du Rotrou, mon fils !
LE JEUNE HOMME
         Et du Corneille !
UNE BANDE DE PAGES, se tenant par la main, entre en farandole et chante
         Tra la la la la la la la la la la lère… 12
LE PORTIER, sévèrement aux pages
         Les pages, pas de farce !…
PREMIER PAGE, avec une dignité blessée
         Oh ! Monsieur ! ce soupçon !…
Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos
         As-tu de la ficelle ?
LE DEUXIÈME
         Avec un hameçon.
PREMIER PAGE
20 On pourra de là-haut pêcher quelque perruque. 12
UN TIRE-LAINE, groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine
         Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque 12
         Puis donc que vous volez pour la première fois… 12
DEUXIÈME PAGE, criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures
         Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?
TROISIÈME PAGE, d'en haut
         Et des pois !
Il souffle et les crible de pois.
LE JEUNE HOMME, à son père
         Que va-t-on nous jouer ?
LE BOURGEOIS
         Clorise
LE JEUNE HOMME
         De qui est-ce ?
LE BOURGEOIS
25 De monsieur Balthazar BARO. C'est une pièce !… 12
Il remonte au bras de son fils.
LE TIRE-LAINE, à ses acolytes
         … La dentelle surtout des canons, coupez-la ! 12
UN SPECTATEUR, à un autre, lui montrant une encoignure élevée
         Tenez, à la première du Cid, j'étais là ! 12
LE TIRE-LAINE, faisant avec ses doigts le geste de subtiliser
         Les montres…
LE BOURGEOIS, redescendant, à son fils
         Vous verrez des acteurs très illustres…
LE TIRE-LAINE, faisant le geste de tirer par petites secousses furtives
         Les mouchoirs…
LE BOURGEOIS
         Montfleury…
QUELQU'UN, criant de la galerie supérieure
         Allumez donc les lustres !
LE BOURGEOIS
30 … Bellerose, l'Épy, la Beaupré, Jodelet ! 12
UN PAGE, au parterre
         Ah ! voici la distributrice !…
LA DISTRIBUTRICE, paraissant derrière le buffet
         Oranges, lait,
         Eau de framboise, aigre de cèdre…
Brouhaha à la porte.
UNE VOIX DE FAUSSET
         Place, brutes !
UN LAQUAIS, s'étonnant.
         Les marquis !… au parterre ?…
UN AUTRE LAQUAIS
         Oh ! pour quelques minutes.
Entre une bande de petits marquis.
UN MARQUIS, voyant la salle à moitié vide
         Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers, 12
35 Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds 12
         Ah ! fi ! fi ! fi !
Il se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant.
         Cuigy ! Brissaille !
Grandes embrassades.
CUIGY
         Des fidèles !…
         Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles… 12
LE MARQUIS
         Ah ! ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur… 12
UN AUTRE
         Console-toi, marquis, car voici l'allumeur ! 12
LA SALLE, saluant l'entrée de l'allumeur
         Ah !…
On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes
ont pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant
le bras à Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé,
figure d'ivrogne distingué. Christian, vêtu élégamment, mais
d'une façon un peu démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.
SCÈNE II
LES MÊMES, CHRISTIAN, LIGNIÈRE,
puis RAGUENEAU et LE BRET
CUIGY
         Lignière !
BRISSAILLE, riant
         Pas encor gris !…
LIGNIÈRE, bas à Christian
40 Je vous présente ?
Signe d'assentiment de Christian.
         Baron de Neuvillette.
Saluts.
LA SALLE, acclamant l'ascension du premier lustre allumé
         Ah !
CUIGY, à Brissaille, en regardant Christian
         La tête est charmante.
PREMIER MARQUIS, qui a entendu
         Peuh !…
LIGNIÈRE, présentant à Christian
         Messieurs de Cuigy, de Brissaille…
CHRISTIAN, s'inclinant
         Enchanté !…
PREMIER MARQUIS, au deuxième
         Il est assez joli, mais n'est pas ajusté 12
         Au dernier goût.
LIGNIÈRE, à Cuigy
         Monsieur débarque de Touraine.
CHRISTIAN
45 Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine. 12
         J'entre aux gardes demain, dans les cadets.
PREMIER MARQUIS, regardant les personnes qui entrent dans les loges
         Voilà
         La présidente Aubry !
LA DISTRIBUTRICE
         Oranges, lait…
LES VIOLONS, s'accordant
         La… la…
CUIGY, à Christian lui désignant la salle qui se garnit
         Du monde !
CHRISTIAN
         Et ! oui, beaucoup.
PREMIER MARQUIS
         Tout le bel air !
Ils nomment les femmes à mesure qu'elle entrent, très parées,
dans les loges. Envois de saluts,réponses de sourires.
DEUXIÈME MARQUIS
         Mesdames
         De Guéméné…
CUIGY
         De Bois-Dauphin…
PREMIER MARQUIS
         Que nous aimâmes…
BRISSAILLE
         De Chavigny…
DEUXIÈME MARQUIS
50 Qui de nos cœurs va se jouant !
LIGNIÈRE
         Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen. 12
LE JEUNE HOMME, à son père
         L'Académie est là ?
LE BOURGEOIS
         Mais… j'en vois plus d'un membre ;
         Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre ; 12
         Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud… 12
55 Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau ! 12
PREMIER MARQUIS
         Attention ! nos précieuses prennent place 12
         Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace, 12
         Félixérie…
DEUXIÈME MARQUIS, se pâmant
         Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !
         Marquis, tu les sais tous ?
PREMIER MARQUIS
         Je les sais tous, marquis !
LIGNIÈRE, prenant Christian à part
60 Mon cher, je suis entré pour vous rendre service 12
         La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice ! 12
CHRISTIAN, suppliant
         Non !… Vous qui chansonnez et la ville et la cour, 12
         Restez : vous me direz pour qui je meurs d'amour. 12
LE CHEF DES VIOLONS, frappant sur son pupitre, avec son archet
         Messieurs les violons !…
Il lève son archet.
LA DISTRIBUTRICE
         Macarons, citronnée…
Les violons commencent à jouer.
CHRISTIAN
65 J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée, 12
         Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit… 12
         Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit, 12
         Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide. 12
         — Elle est toujours, à droite, au fond : la loge est vide. 12
LIGNIÈRE, faisant mine de sortir
         Je pars.
CHRISTIAN, le retenant encore
         Oh ! non, restez !
LIGNIÈRE
70 Je ne peux. D'assoucy
         M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici. 12
LA DISTRIBUTRICE, passant devant lui avec un plateau
         Orangeade ?
LIGNIÈRE
         Fi !
LA DISTRIBUTRICE
         Lait ?
LIGNIÈRE
         Pouah !
LA DISTRIBUTRICE
         Rivesalte ?
LIGNIÈRE
         Halte !
A Christian.
         Je reste encor un peu. — Voyons ce rivesalte ? 12
Il s'assied près du buffet. La distributrice
lui verse son rivesalte.
CRIS, dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui
         Ah ! Ragueneau !…
LIGNIÈRE, à Christian
         Le grand rôtisseur Ragueneau.
RAGUENEAU, costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers Lignière
75 Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ? 12
LIGNIÈRE, présentant Ragueneau à Christian
         Le pâtissier des comédiens et des poètes ! 12
RAGUENEAU, se confondant
         Trop d'honneur…
LIGNIÈRE
         Taisez-vous, Mécène que vous êtes !
RAGUENEAU
         Oui, ces messieurs chez moi se servent…
LIGNIÈRE
         A crédit.
         Poète de talent lui-même…
RAGUENEAU
         Ils me l'ont dit.
LIGNIÈRE
         Fou de vers !
RAGUENEAU
80 Il est vrai que pour une odelette…
LIGNIÈRE
         Vous donnez une tarte…
RAGUENEAU
         Oh ! une tartelette !
LIGNIÈRE
         Brave homme, il s'en excuse !… Et pour un triolet 12
         Ne donnâtes-vous pas ?
RAGUENEAU
         Des petits pains !
LIGNIÈRE, sévèrement
         Au lait.
         — Et le théâtre ! Vous l'aimez ?
RAGUENEAU
         Je l'idolâtre.
LIGNIÈRE
85 Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre ! 12
         Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous, 12
         Vous a coûté combien ?
RAGUENEAU
         Quatre flans. Quinze choux.
Il regarde de tous côtés.
         Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne. 12
LIGNIÈRE
         Pourquoi ?
RAGUENEAU
         Montfleury joue !
LIGNIÈRE
         En effet, cette tonne
90 Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon. 12
         Qu'importe à Cyrano ?
RAGUENEAU
         Mais vous ignorez donc ?
         Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine, 12
         Défense, pour un mois, de reparaître en scène. 12
LIGNIÈRE, qui en est à son quatrième petit verre
         Eh bien ?
RAGUENEAU
         Montfleury joue !
CUIGY, qui s'est rapproché de son groupe
         Il n'y peut rien.
RAGUENEAU
         Oh ! oh !
         Moi, je suis venu voir !
PREMIER MARQUIS
95 Quel est ce Cyrano ?
CUIGY
         C'est un garçon versé dans les colichemardes. 12
DEUXIÈME MARQUIS
         Noble ?
CUIGY
         Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle
comme s'il cherchait quelqu'un.
         Mais son ami Le Bret peut vous dire…
Il appelle.
         Le Bret !
         Vous cherchez Bergerac ?
LE BRET
         Oui, je suis inquiet !…
CUIGY
100 N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ? 12
LE BRET, avec tendresse
         Ah ! c'est le plus exquis des êtres sublunaires ! 12
RAGUENEAU
         Rimeur !
CUIGY
         Bretteur !
BRISSAILLE
         Physicien !
LE BRET
         Musicien !
LIGNIÈRE
         Et quel aspect hétéroclite que le sien ! 12
RAGUENEAU
         Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne 12
105 Le solennel monsieur Philippe de Champaigne ; 12
         Mais bizarre, excessif, extravagant, falot, 12
         Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot 12
         Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques 12
         Feutre à panache triple et pourpoint à six basques, 12
110 Cape, que par derrière, avec pompe, l'estoc 12
         Lève, comme une queue insolente de coq, 12
         Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne 12
         Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne, 12
         Il promène, en sa fraise à la Pulcinella, 12
115 Un nez !… Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !…. 12
         On ne peut voir passer un pareil nasigère 12
         Sans s'écrier : "Oh ! non, vraiment, il exagère !" 12
         Puis on sourit, on dit : "Il va l'enlever…" Mais 12
         Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais. 12
LE BRET, hochant la tête
120 Il le porte,— et pourfend quiconque le remarque ! 12
RAGUENEAU, fièrement
         Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque ! 12
PREMIER MARQUIS, haussant les épaules
         Il ne viendra pas !
RAGUENEAU
         Si !… Je parie un poulet
         A la Ragueneau !
LE MARQUIS, riant
         Soit !
Rumeurs d'admiration dans la salle. Roxane vient de paraître dans sa loge.
Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond. Christian,
occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.
DEUXIÈME MARQUIS, avec des petits cris
         Ah ! messieurs ! mais elle est
         Épouvantablement ravissante !
PREMIER MARQUIS
         Une pêche
         Qui sourirait avec une fraise !
DEUXIÈME MARQUIS
125 Et si fraîche
         Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de cœur ! 12
CHRISTIAN, lève la tête, aperçoit Roxane,
         C'est elle !
LIGNIÈRE, regardant
         Ah ! c'est elle ?…
CHRISTIAN
         Oui. Dites vite. J'ai peur.
LIGNIÈRE, dégustant son rivesalte à petits coups
         Magdeleine Robin, dite Roxane.— Fine. 12
         Précieuse.
CHRISTIAN
         Hélas !
LIGNIÈRE
         Libre. Orpheline. Cousine
         De Cyrano,— dont on parlait…
A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir,
entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.
CHRISTIAN, tressaillant
         Cet homme ?…
LIGNIÈRE, qui commence à être gris, clignant de l'œil
130 Hé ! hé !…
         — Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié 12
         A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire 12
         Faire épouser Roxane à certain triste sire, 12
         Un monsieur de Valvert, vicomte… et complaisant. 12
135 Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant 12
         Il peut persécuter une simple bourgeoise. 12
         D'ailleurs j'ai dévoilé sa manœuvre sournoise 12
         Dans une chanson qui… Ho ! il doit m'en vouloir ! 12
         — La fin était méchante… Écoutez…
Il se lève en titubant, le verre haut, prêt à chanter.
CHRISTIAN
         Non. Bonsoir.
LIGNIÈRE
         Vous allez ?
CHRISTIAN
         Chez monsieur de Valvert !
LIGNIÈRE
140 Prenez garde
         C'est lui qui vous tuera !
Lui désignant du coin de l'œil Roxane.
         Restez. On vous regarde.
CHRISTIAN
         C'est vrai !
Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce moment,
le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de lui.
LIGNIÈRE
         C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend
         — Dans des tavernes !
Il sort en zigzaguant.
LE BRET, qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une voix rassurée
         Pas de Cyrano.
RAGUENEAU, incrédule
         Pourtant…
LE BRET
         Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche ! 12
LA SALLE
         Commencez ! Commencez !
SCÈNE III
LES MÊMES, moins LIGNIÈRE ; DE GUICHE, VALVERT, puis MONTFLEURY.
UN MARQUIS, voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse le parterre,
145 Quelle cour, ce de Guiche !
UN AUTRE
         Fi !… Encore un Gascon !
LE PREMIER
         Le Gascon souple et froid,
         Celui qui réussit !… Saluons-le, crois-moi. 12
Ils vont vers de Guiche.
DEUXIÈME MARQUIS
         Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ? 12
         Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ? 12
DE GUICHE
         C'est couleur Espagnol malade.
PREMIER MARQUIS
150 La couleur
         Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur, 12
         L'Espagnol ira mal, dans les Flandres !
DE GUICHE
         Je monte
         Sur scène. Venez-vous ?
Il se dirige suivi de tous les marquis et gentilshommes
vers le théâtre. Il se retourne et appelle.
         Viens, Valvert !
CHRISTIAN, qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom.
         Le vicomte !
         Ah ! je vais lui jeter à la face mon…
Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine
en train de le dévaliser. Il se retourne.
         Hein ?
LE TIRE-LAINE
         Ay !…
CHRISTIAN, sans le lâcher.
         Je cherchais un gant !
LE TIRE-LAINE, avec un sourire piteux.
155 Vous trouvez une main.
Changeant de ton, bas et vite.
         Lâchez-moi. Je vous livre un secret.
CHRISTIAN, le tenant toujours.
         Quel ?
LE TIRE-LAINE
         Lignière…
         Qui vous quitte…
CHRISTIAN, de même.
         Eh ! bien ?
LE TIRE-LAINE
         … touche à son heure dernière.
         Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand, 12
         Et cent hommes — j'en suis — ce soir sont postés !…
CHRISTIAN
         Cent !
         Par qui ?
LE TIRE-LAINE
         Discrétion…
CHRISTIAN, haussant les épaules.
         Oh !
LE TIRE-LAINE, avec beaucoup de dignité.
160 Professionnelle !
CHRISTIAN
         Où seront-ils postés ?
LE TIRE-LAINE
         A la porte de Nesle.
         Sur son chemin. Prévenez-le !
CHRISTIAN, qui lui lâche enfin le poignet.
         Mais où le voir !
LE TIRE-LAINE
         Allez courir tous les cabarets : le Pressoir 12
         D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque, 12
165 Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,-et dans chaque, 12
         Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant. 12
CHRISTIAN
         Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent ! 12
Regardant Roxane avec amour.
         La quitter… elle !
Regardant avec fureur, Valvert.
         Et lui !… — Mais il faut que je sauve
         Lignière !…
Il sort en courant. — De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les gentilshommes
ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur les banquettes de la scène.
Le parterre est complètement rempli. Plus une place vide aux galeries et aux loges.
LA SALLE
         Commencez.
UN BOURGEOIS, dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle,
         Ma perruque !
CRIS DE JOIE
         Il est chauve !…
         Bravo, les pages !… Ha ! ha ! ha !…
LE BOURGEOIS, furieux, montrant le poing.
170 Petit gredin !
RIRES ET CRIS, qui commencent très fort et vont décroissant.
         Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !
Silence complet.
LE BRET, étonné.
         Ce silence soudain ?…
Un spectateur lui parle bas.
         Ah ?…
LE SPECTATEUR
         La chose me vient d'être certifiée.
MURMURES, qui courent.
         Chut ! — Il paraît ?… — Non !… — Si ! — Dans la loge grillée. 12
         — Le Cardinal ! — Le Cardinal ? — Le Cardinal ! 12
UN PAGE
175 Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !… 12
On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.
LA VOIX D'UN MARQUIS, dans le silence, derrière le rideau.
         Mouchez cette chandelle !
UN AUTRE MARQUIS, passant la tête par la fente du rideau.
         Une chaise !
Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes.
Le marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers aux loges.
UN SPECTATEUR
         Silence !
On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis
assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond représentant
un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal
éclairent la scène. Les violons jouent doucement.
LE BRET, à Ragueneau, bas.
         Montfleury entre en scène ?
RAGUENEAU, bas aussi.
         Oui, c'est lui qui commence.
LE BRET
         Cyrano n'est pas là.
RAGUENEAU
         J'ai perdu mon pari.
LE BRET
         Tant mieux ! tant mieux !
On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme,
dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses
penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.
LE PARTERRE, applaudissant.
         Bravo, Montfleury ! Montfleury !
MONTFLEURY, après avoir salué, jouant le rôle de Phédon.
180 " Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire, 12
         Se prescrit à soi-même un exil volontaire, 12
         Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois…" 12
UNE VOIX, au milieu du parterre.
         Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ? 12
VOIX DIVERSES
         Hein ? — Quoi ? — Qu'est-ce ?…
On se lève dans les loges, pour voir.
CUIGY
         C'est lui !
LE BRET, terrifié.
         Cyrano !
LA VOIX
         Roi des pitres,
         Hors de scène à l'instant !
TOUTE LA SALLE, indignée.
         Oh !
MONTFLEURY
         Mais…
LA VOIX
185 Tu récalcitres ?
VOIX DIVERSES, du parterre, des loges.
         Chut ! — Assez ! — Montfleury jouez ! — Ne craignez rien !… 12
MONTFLEURY, d'une voix mal assurée.
         " Heureux qui loin des cours dans un lieu sol…"
LA VOIX, plus menaçante.
         Eh bien ?
         Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles, 12
         Une plantation de bois sur vos épaules ? 12
Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.
MONTFLEURY, d'une voix de plus en plus faible.
         " Heureux qui…"
La canne s'agite.
LA VOIX
         Sortez !
LE PARTERRE
         Oh !
MONTFLEURY, s'étranglant.
190 " Heureux qui loin des cours…"
CYRANO, surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés,
         Ah ! je vais me fâcher !…
Sensation à sa vue.
Scène IV
LES MÊMES, CYRANO, puis BELLEROSE, JODELET
MONTFLEURY, aux marquis.
         Venez à mon secours,
         Messieurs !
UN MARQUIS, nonchalamment.
         Mais jouez donc !
CYRANO
         Gros homme, si tu joues
         Je vais être obligé de te fesser les joues ! 12
LE MARQUIS
         Assez !
CYRANO
         Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
195 Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans ! 12
TOUS LES MARQUIS, debout.
         C'en est trop !… Montfleury…
CYRANO
         Que Montfleury s'en aille,
         Ou bien je l'essorille et le désentripaille ! 12
UNE VOIX
         Mais…
CYRANO
         Qu'il sorte !
UNE AUTRE VOIX
         Pourtant…
CYRANO
         Ce n'est pas encor fait ?
Avec le geste de retrousser ses manches.
         Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet, 12
200 Découper cette mortadelle d'Italie ! 12
MONTFLEURY, rassemblant toute sa dignité.
         En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie ! 12
CYRANO, très poli.
         Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien, 12
         Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien 12
         Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne, 12
205 Elle vous flanquerait quelque part son cothurne. 12
LE PARTERRE
         Montfleury ! Montfleury ! — La pièce de Baro ! — 12
CYRANO, à ceux qui crient autour de lui.
         Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau 12
         Si vous continuez, il va rendre sa lame ! 12
Le cercle s'élargit.
LA FOULE, reculant.
         Hé ! la !…
CYRANO, à Montfleury.
         Sortez de scène !
LA FOULE, se rapprochant et grondant.
         Oh ! oh !
CYRANO, se retournant vivement.
         Quelqu'un réclame ?
Nouveau recul.
UNE VOIX, chantant au fond.
210 Monsieur de Cyrano 6
         Vraiment nous tyrannise, 6
         Malgré ce tyranneau 6
         On jouera la Clorise. 6
TOUTE LA SALLE, chantant.
         La Clorise, la Clorise !… 7
CYRANO
215 Si j'entends une fois encor cette chanson, 12
         Je vous assomme tous.
UN BOURGEOIS
         Vous n'êtes pas Samson !
CYRANO
         Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ? 12
UNE DAME, dans les loges.
         C'est inouï !
UN SEIGNEUR
         C'est scandaleux !
UN BOURGEOIS
         C'est vexatoire !
UN PAGE
         Ce qu'on s'amuse !
LE PARTERRE
         Kss ! — Montfleury ! — Cyrano !
CYRANO
         Silence !
LE PARTERRE, en délire.
220 Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !
CYRANO
         Je vous…
UN PAGE
         Miâou !
CYRANO
         Je vous ordonne de vous taire !
         Et j'adresse un défi collectif au parterre ! 12
         — J'inscris les noms ! — Approchez-vous, jeunes héros ! 12
         Chacun son tour ! Je vais donner des numéros ! — 12
225 Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ? 12
         Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste, 12
         Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit ! 12
         — Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt. 12
Silence
         La pudeur vous défend de voir ma lame nue ? 12
230 Pas un nom ? — Pas un doigt ? — C'est bien. Je continue. 12
Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse.
         Donc, je désire voir le théâtre guéri 12
         De cette fluxion. Sinon…
La main à son épée.
         Le bistouri !
MONTFLEURY
         Je…
CYRANO, descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond
         Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune !
         Vous vous éclipserez à la troisième.
LE PARTERRE, amusé.
         Ah ?…
CYRANO, frappant dans ses mains.
         Une !
MONTFLEURY
         Je…
UNE VOIX, des loges.
         Restez !
LE PARTERRE
         Restera… restera pas…
MONTFLEURY
235 Je crois,
         Messieurs…
CYRANO :
         Deux !
MONTFLEURY
         Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que…
CYRANO
         Trois !
Montfleury disparaît comme dans une trappe.
Tempête de rires, et sifflets de huées.
LA SALLE
         Hu !… hu !… Lâche !… Reviens !…
CYRANO, épanoui, se renverse sur sa chaise et croise ses jambes.
         Qu'il revienne, s'il ose !
UN BOURGEOIS
         L'orateur de la troupe !
Bellerose s'avance et salue.
LES LOGES
         Ah !… Voilà Bellerose !
BELLEROSE, avec élégance.
         Nobles seigneurs…
LE PARTERRE
         Non ! Non ! Jodelet !
JODELET, s'avance, et, nasillard.
         Tas de veaux !
LE PARTERRE
         Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !
JODELET
240 Pas de bravos !
         Le gros tragédien dont vous aimez le ventre 12
         S'est senti…
LE PARTERRE
         C'est un lâche !
JODELET
         Il dut sortir !
LE PARTERRE
         Qu'il rentre !
LES UNS
         Non !
LES AUTRES
         Si !
UN JEUNE HOMME, à Cyrano.
         Mais à la fin, monsieur, quelle raison
         Avez-vous de haïr Montfleury ?
CYRANO, gracieux, toujours assis.
         Jeune oison,
245 J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule. 12
         Primo : c'est un acteur déplorable, qui gueule, 12
         Et qui soulève avec des han ! de porteur d'eau, 12
         Le vers qu'il faut laisser s'envoler !-Secundo 12
         Est mon secret…
LE VIEUX BOURGEOIS, derrière lui.
         Mais vous nous privez sans scrupule
         De la Clorise ! Je m'entête…
CYRANO, tournant sa chaise vers le bourgeois, respectueusement.
250 Vieille mule,
         Les vers du vieux Baro valant moins que zéro, 12
         J'interromps sans remords !
LES PRÉCIEUSES, dans les loges.
         Ha ! — Ho ! — Notre Baro !
         Ma chère ! — Peut-on dire ?… Ah ! Dieu !…
CYRANO, tournant sa chaise vers les loges, galant.
         Belles personnes,
         Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes 12
255 De rêve, d'un sourire enchantez un trépas, 12
         Inspirez-nous des vers… mais ne les jugez pas ! 12
BELLEROSE
         Et l'argent qu'il va falloir rendre !
CYRANO, tournant sa chaise vers la scène.
         Bellerose,
         Vous avez dit la seule intelligente chose ! 12
         Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous 12
Il se lève, et lançant un sac sur la scène.
260 Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous ! 12
LA SALLE, éblouie.
         Ah !… Oh !…
JODELET, ramassant prestement la bourse et la soupesant.
         A ce prix-là, monsieur, je t'autorise
         A venir chaque jour empêcher la Clorise !… 12
LA SALLE
         Hu !… Hu !…
JODELET
         Dussions-nous même ensemble être hués !…
BELLEROSE
         Il faut évacuer la salle !…
JODELET
         Évacuez !…
On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait.
Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante,
et la sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout,
leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se rasseoir.
LE BRET, à Cyrano.
         C'est fou !…
UN FÂCHEUX, qui s'est approché de Cyrano.
265 Le comédien Montfleury ! Quel scandale !
         Mais il est protégé par le duc de Candale ! 12
         Avez-vous un patron ?
CYRANO
         Non !
LE FÂCHEUX
         Vous n'avez pas ?…
CYRANO
         Non !
LE FÂCHEUX
         Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?… 12
CYRANO, agacé.
         Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ? 12
         Non pas de protecteur…
La main à son épée.
270 mais une protectrice !
LE FÂCHEUX
         Mais vous allez quitter la ville ?
CYRANO
         C'est selon.
LE FÂCHEUX
         Mais le duc de Candale a le bras long !
CYRANO
         Moins long
         Que n'est le mien…
Montrant son épée
         quand je lui mets cette rallonge !
LE FÂCHEUX
         Mais vous ne songez pas à prétendre…
CYRANO
         J'y songe.
LE FÂCHEUX
         Mais…
CYRANO
         Tournez les talons, maintenant.
LE FÂCHEUX
         Mais…
CYRANO
275 Tournez !
         — Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez. 12
LE FÂCHEUX, ahuri.
         Je…
CYRANO, marchant sur lui.
         Qu'a-t-il d'étonnant ?
LE FÂCHEUX, reculant.
         Votre Grâce se trompe…
CYRANO
         Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?… 12
LE FÂCHEUX, même jeu.
         Je n'ai pas…
CYRANO
         Ou crochu comme un bec de hibou ?
LE FÂCHEUX
         Je…
CYRANO
280 Y distingue-t-on une verrue au bout ?
LE FÂCHEUX
         Mais…
CYRANO
         Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ?
         Qu'a-t-il d'hétéroclite ?
LE FÂCHEUX
         Oh !…
CYRANO
         Est-ce un phénomène ?
LE FÂCHEUX
         Mais d'y porter les yeux, j'avais su me garder ! 12
CYRANO
         Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ? 12
LE FÂCHEUX
         J'avais…
CYRANO
         Il vous dégoûte alors ?
LE FÂCHEUX
         Monsieur…
CYRANO
285 Malsaine
         Vous semble sa couleur ?
LE FÂCHEUX
         Monsieur !
CYRANO
         Sa forme, obscène ?
LE FÂCHEUX
         Mais du tout !…
CYRANO
         Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
         — Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ? 12
LE FÂCHEUX, balbutiant.
         Je le trouve petit, tout petit, minuscule ! 12
CYRANO
290 Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ? 12
         Petit, mon nez ? Hola !
LE FÂCHEUX
         Ciel !
CYRANO
         Énorme, mon nez !
         — Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez 12
         Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice, 12
         Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice 12
295 D'un homme affable, bon, courtois, spirituel, 12
         Libéral, courageux, tel que je suis, et tel 12
         Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire, 12
         Déplorable maraud ! car la face sans gloire 12
         Que va chercher ma main en haut de votre col, 12
         Est aussi dénuée…
Il le soufflette.
LE FÂCHEUX
         Aï !
CYRANO
300 De fierté, d'envol,
         De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle, 12
         De somptuosité, de Nez enfin, que celle… 12
Il le retourne par les épaules, joignant le geste à la parole.
         Que va chercher ma botte au bas de votre dos ! 12
LE FÂCHEUX, se sauvant.
         Au secours ! A la garde !
CYRANO
         Avis donc aux badauds
305 Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage, 12
         Et si le plaisantin est noble, mon usage 12
         Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir, 12
         Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir ! 12
DE GUICHE, qui est descendu de la scène, avec les marquis.
         Mais à la fin il nous ennuie !
LE VICOMTE DE VALVERT, haussant les épaules.
         Il fanfaronne !
DE GUICHE
         Personne ne va donc lui répondre ?…
LE VICOMTE
310 Personne ?
         Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !… 12
Il s'avance vers Cyrano qui l'observe,
et se campant devant lui d'un air fat.
         Vous… Vous avez un nez… heu… un nez… très grand.
CYRANO, gravement.
         Très.
LE VICOMTE, riant.
         Ha !
CYRANO, imperturbable.
         C'est tout ?…
LE VICOMTE
         Mais…
CYRANO
         Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
         On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme… 12
315 En variant le ton, — par exemple, tenez 12
         Agressif : "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez, 12
         Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse !" 12
         Amical : "Mais il doit tremper dans votre tasse 12
         Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !" 12
320 Descriptif : "C'est un roc !… c'est un pic !… c'est un cap ! 12
         Que dis-je, c'est un cap ?… C'est une péninsule !" 12
         Curieux : "De quoi sert cette oblongue capsule ? 12
         D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?" 12
         Gracieux : "Aimez-vous à ce point les oiseaux 12
325 Que paternellement vous vous préoccupâtes 12
         De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ?" 12
         Truculent : "Ça, monsieur, lorsque vous pétunez, 12
         La vapeur du tabac vous sort-elle du nez 12
         Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?" 12
330 Prévenant : "Gardez-vous, votre tête entraînée 12
         Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !" 12
         Tendre : "Faites-lui faire un petit parasol 12
         De peur que sa couleur au soleil ne se fane !" 12
         Pédant : "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane 12
335 Appelle Hippocampelephantocamélos 12
         Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !" 12
         Cavalier : "Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ? 12
         Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !" 12
         Emphatique : "Aucun vent ne peut, nez magistral, 12
340 T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !" 12
         Dramatique : "C'est la Mer Rouge quand il saigne !" 12
         Admiratif : "Pour un parfumeur, quelle enseigne !" 12
         Lyrique : "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?" 12
         Naïf : "Ce monument, quand le visite-t-on ?" 12
345 Respectueux : "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue, 12
         C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !" 12
         Campagnard : "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain ! 12
         C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !" 12
         Militaire : "Pointez contre cavalerie !" 12
350 Pratique : "Voulez-vous le mettre en loterie ? 12
         Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !" 12
         Enfin parodiant Pyrame en un sanglot 12
         "Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître 12
         A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !" 12
355 — Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit 12
         Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit 12
         Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres, 12
         Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres 12
         Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot ! 12
360 Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut 12
         Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries, 12
         Me servir toutes ces folles plaisanteries, 12
         Que vous n'en eussiez pas articulé le quart 12
         De la moitié du commencement d'une, car 12
365 Je me les sers moi-même, avec assez de verve, 12
         Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve. 12
DE GUICHE, voulant emmener le vicomte pétrifié.
         Vicomte, laissez donc !
LE VICOMTE, suffoqué.
         Ces grands airs arrogants !
         Un hobereau qui… qui… n'a même pas de gants ! 12
         Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses ! 12
CYRANO
370 Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances. 12
         Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet, 12
         Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ; 12
         Je ne sortirais pas avec, par négligence, 12
         Un affront pas très bien lavé, la conscience 12
375 Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil, 12
         Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil. 12
         Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise, 12
         Empanaché d'indépendance et de franchise ; 12
         Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est 12
380 Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset, 12
         Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache, 12
         Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache, 12
         Je fais, en traversant les groupes et les ronds, 12
         Sonner les vérités comme des éperons. 12
LE VICOMTE
         Mais, monsieur…
CYRANO
385 Je n'ai pas de gants ?… La belle affaire !
         Il m'en restait un seul d'une très vieille paire ! 12
         — Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun 12
         Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un. 12
LE VICOMTE
         Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule. 12
CYRANO, ôtant son chapeau et saluant comme si
390 Ah ?… Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule 12
         De Bergerac.
Rires.
LE VICOMTE, exaspéré.
         Bouffon !
CYRANO, poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe.
         Ay !…
LE VICOMTE, qui remontait, se retournant.
         Qu'est-ce encor qu'il dit ?
CYRANO, avec des grimaces de douleur.
         Il faut la remuer car elle s'engourdit… 12
         — Ce que c'est que de la laisser inoccupée ! — 12
         Ay !…
LE VICOMTE
         Qu'avez-vous ?
CYRANO,
         J'ai des fourmis dans mon épée !
LE VICOMTE, tirant la sienne.
         Soit !
CYRANO
395 Je vais vous donnez un petit coup charmant.
LE VICOMTE, méprisant.
         Poète !…
CYRANO
         Oui, monsieur, poète ! et tellement,
         Qu'en ferraillant je vais — hop ! — à l'improvisade, 12
         Vous composez une ballade.
LE VICOMTE
         Une ballade ?
CYRANO
         Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ? 12
LE VICOMTE
         Mais…
CYRANO, récitant comme une leçon.
400 La ballade, donc, se compose de trois
         Couplets de huit vers…
LE VICOMTE, piétinant.
         Oh !
CYRANO, continuant.
         Et d'un envoi de quatre…
LE VICOMTE
         Vous…
CYRANO
         Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
         Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.
LE VICOMTE
         Non !
CYRANO
         Non ?
Déclamant
         " Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon 12
405 Monsieur de Bergerac eut avec un bélître !" 12
LE VICOMTE
         Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ?
CYRANO
         C'est le titre.
LA SALLE, surexcitée au plus haut point.
         Place ! — Très amusant ! — Rangez-vous ! — Pas de bruits ! 12
Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers
mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés sur des
épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges.
A droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau,
Cuigy, etc.
CYRANO, fermant une seconde les yeux.
         Attendez !… je choisis mes rimes… Là, j'y suis. 12
Il fait ce qu'il dit, à mesure.
         Je jette avec grâce mon feutre, 8
410 Je fais lentement l'abandon 8
         Du grand manteau qui me calfeutre, 8
         Et je tire mon espadon ; 8
         Élégant comme Céladon, 8
         Agile comme Scaramouche, 8
415 Je vous préviens, cher Mirmydon, 8
         Qu'à la fin de l'envoi je touche ! 8
Premiers engagements de fer.
         Vous auriez bien dû rester neutre ; 8
         Où vais-je vous larder, dindon ?… 8
         Dans le flanc, sous votre maheutre ?… 8
420 Au cœur, sous votre bleu cordon ?… 8
         — Les coquilles tintent, ding-don ! 8
         Ma pointe voltige : une mouche ! 8
         Décidément… c'est au bedon, 8
         Qu'à la fin de l'envoi je touche. 8
425 Il me manque une rime en eutre… 8
         Vous rompez, plus blanc qu'amidon ? 8
         C'est pour me fournir le mot pleutre ! 8
         — Tac ! je pare la pointe dont 8
         Vous espériez me faire don : — 8
430 J'ouvre la ligne, — je la bouche… 8
         Tiens bien ta broche, Laridon ! 8
         A la fin de l'envoi, je touche 8
Il annonce solennellement
ENVOI
         Prince, demande à Dieu pardon ! 8
         Je quarte du pied, j'escarmouche, 8
         je coupe, je feinte…
Se fendant.
435 Hé ! là donc
Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.
         A la fin de l'envoi, je touche. 8
Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs tombent.
Les officiers entourent et félicitent Cyrano. Ragueneau danse d'enthousiasme.
Le Bret est heureux et navré. Les amis du vicomte le soutiennent et l'emmènent.
LA FOULE, en un long cri.
         Ah !…
UN CHEVAU-LÉGER
         Superbe !
UNE FEMME
         Joli !
RAGUENEAU
         Pharamineux !
UN MARQUIS
         Nouveau !…
LE BRET
         Insensé !
Bousculade autour de Cyrano. On entend
         …Compliments… Félicite… bravo…
VOIX DE FEMME
         C'est un héros !…
UN MOUSQUETAIRE, s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue.
         Monsieur, voulez-vous me permettre ?…
440 C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître ; 12
         J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !… 12
Il s'éloigne.
CYRANO, à Cuigy.
         Comment s'appelle donc ce monsieur ?
CUIGY
         D'Artagnan.
LE BRET, à Cyrano, lui prenant le bras.
         Çà, causons !…
CYRANO
         Laisse un peu sortir cette cohue…
A Bellerose.
         Je peux rester ?
BELLEROSE, respectueusement.
         Mais oui !…
On entend des cris au dehors.
JODELET, qui a regardé.
         C'est Montfleury qu'on hue !
BELLEROSE, solennellement.
         Sic transit !…
Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles.
445 Balayer. Fermer. N'éteignez pas.
         Nous allons revenir après notre repas. 12
         Répéter pour demain une nouvelle farce. 12
Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.
LE PORTIER, à Cyrano
         Vous ne dînez donc pas ?
CYRANO
         Moi ?… Non.
Le portier se retire.
LE BRET, à Cyrano.
         Parce que ?
CYRANO, fièrement.
         Parce…
Changeant de ton, en voyant que le portier est loin.
         Que je n'ai pas d'argent !…
LE BRET, faisant le geste de lancer un sac.
         Comment ! le sac d'écus ?…
CYRANO
450 Pension paternelle, en un jour, tu vécus ! 12
LE BRET
         Pour vivre tout un mois, alors ?…
CYRANO
         Rien ne me reste.
LE BRET
         Jeter ce sac, quelle sottise !
CYRANO
         Mais quel geste !…
LA DISTRIBUTRICE, toussant derrière son petit comptoir.
         Hum !…
Cyrano et le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée.
         Monsieur… Vous savoir jeûner… le cœur me fend…
Montrant le buffet.
         J'ai là tout ce qu'il faut…
Avec élan.
         Prenez !
CYRANO, se découvrant.
         Ma chère enfant,
455 Encor que mon orgueil de Gascon m'interdise 12
         D'accepter de vos doigts la moindre friandise, 12
         J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin, 12
         Et j'accepterais donc…
Il va au buffet et choisis.
         Oh ! peu de chose ! — Un grain
         De ce raisin…
Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain.
         Un seul !… Ce verre d'eau…
Elle veut y verser du vin, il l'arrête.
         Limpide !
         — Et la moitié d'un macaron !
Il rend l'autre moitié.
LE BRET
460 Mais c'est stupide !
LA DISTRIBUTRICE
         Oh ! quelque chose encor !
CYRANO
         Oui. La main à baiser.
Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.
LA DISTRIBUTRICE
         Merci, monsieur.
Révérence.
         Bonsoir.
Elle sort.
Scène V
CYRANO, LE BRET, puis LE PORTIER.
CYRANO, à Le Bret
         Je t'écoute causer.
Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron.
         Dîner !…
… le verre d'eau.
         Boisson !…
… le grain de raisin.
         Dessert !…
Il s'assied.
         Là, je me mets à table !
         — Ah !… j'avais une faim, mon cher, épouvantable ! 12
Mangeant.
         — Tu disais ?
LE BRET
465 Que ces fats aux grands airs belliqueux
         Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !… 12
         Va consulter des gens de bon sens, et t'informe 12
         De l'effet qu'a produit ton algarade.
CYRANO, achevant son macaron.
         Énorme.
LE BRET
         Le Cardinal
CYRANO, s'épanouissant.
         Il était là, le Cardinal ?
LE BRET
         A dû trouver cela…
CYRANO
470 Mais très original.
LE BRET
         Pourtant…
CYRANO
         C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire
         Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère. 12
LE BRET
         Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis ! 12
CYRANO, attaquant son grain de raisin.
         Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ? 12
LE BRET
         Quarante-huit. Sans compter les femmes.
CYRANO
475 Voyons, compte !
LE BRET
         Montfleury, le bourgeois, De Guiche,le vicomte, 12
         Baro, l'Académie…
CYRANO
         Assez ! tu me ravis !
LE BRET
         Mais où te mènera la façon dont tu vis ? 12
         Quel système est le tien ?
CYRANO
         J'errais dans un méandre ;
480 J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre ; 12
         J'ai pris…
LE BRET
         Lequel ?
CYRANO
         Mais le plus simple, de beaucoup.
         J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout ! 12
LE BRET, haussant les épaules.
         Soit ! — Mais enfin, à moi, le motif de ta haine 12
         Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !
CYRANO, se levant.
         Ce Silène,
485 Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril, 12
         Pour les femmes encor se croit un doux péril, 12
         Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille, 12
         Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !… 12
         Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir, 12
490 De poser son regard, sur celle… Oh ! j'ai cru voir 12
         Glisser sur une fleur une longue limace ! 12
LE BRET, stupéfait.
         Hein ? Comment ? Serait-il possible ?…
CYRANO, avec un rire amer.
         Que j'aimasse ?…
Changement de ton et gravement.
         J'aime.
LE BRET
         Et peut-on savoir ? Tu ne m'a jamais dit ?…
CYRANO
         Qui j'aime ?… Réfléchis, voyons. Il m'interdit 12
495 Le rêve d'être aimé même par une laide, 12
         Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède ; 12
         Alors moi, j'aime qui ?… Mais cela va de soit ! 12
         J'aime — mais c'est forcé ! — la plus belle qui soit ! 12
LE BRET
         La plus belle ?…
CYRANO
         Tout simplement, qui soit au monde !
         La plus brillante, la plus fine,
Avec accablement
500 La plus blonde !
LE BRET
         Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ?…
CYRANO
         Un danger
         Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer, 12
         Un piège de nature, une rose muscade 12
         Dans laquelle l'amour se tient en embuscade ! 12
505 Qui connaît son sourire a connu le parfait. 12
         Elle fait de la grâce avec rien, elle fait 12
         Tenir tout le divin dans un geste quelconque, 12
         Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque, 12
         Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris, 12
510 Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !… 12
LE BRET
         Sapristi ! Je comprends. C'est clair !
CYRANO
         C'est diaphane.
LE BRET
         Magdeleine Robin, ta cousine !
CYRANO
         Oui, — Roxane.
LE BRET
         Eh bien ! mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui ! 12
         Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui ! 12
CYRANO
515 Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance 12
         Pourrait bien me laisser cette protubérance ! 12
         Oh ! je ne me fais pas d'illusions ! — Parbleu, 12
         Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu ; 12
         J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume ; 12
520 Avec mon pauvre grand diable de nez je hume 12
         L'avril, — je suis des yeux, sous un rayon d'argent, 12
         Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant 12
         Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune, 12
         Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une, 12
525 Je m'exalte, j'oublie… et j'aperçois soudain 12
         L'ombre de mon profil sur le mur du jardin ! 12
LE BRET, ému.
         Mon ami !…
CYRANO
         Mon ami, j'ai de mauvaises heures !
         De me sentir si laid, parfois, tout seul…
LE BRET, vivement, lui prenant la main.
         Tu pleures ?
CYRANO
         Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid, 12
530 Si le long de ce nez une larme coulait ! 12
         Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître, 12
         La divine beauté des larmes se commettre 12
         Avec tant de laideur grossière !… Vois-tu bien, 12
         Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien, 12
535 Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée, 12
         Une seule, par moi, fut ridiculisée !… 12
LE BRET
         Va ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard ! 12
CYRANO, secouant la tête.
         Non ! J'aime Cléopâtre : ai-je l'air d'un César ? 12
         J'adore Bérénice : ai-je l'aspect d'un Tite ? 12
LE BRET
540 Mais ton courage ! ton esprit ! — Cette petite 12
         Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas, 12
         Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas ! 12
CYRANO, saisi.
         C'est vrai !
LE BRET
         Hé ! Bien ! alors ?… Mais, Roxane, elle-même,
         Toute blême a suivi ton duel !…
CYRANO
         Toute blême ?
LE BRET
545 Son cœur et son esprit déjà sont étonnés ! 12
         Ose, et lui parle, afin…
CYRANO
         Qu'elle me rie au nez ?
         Non ! — C'est la seule chose au monde que je craigne ! 12
LE PORTIER, introduisant quelqu'un à Cyrano.
         Monsieur, on vous demande…
CYRANO, voyant la duègne.
         Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !
Scène VI
CYRANO, LE BRET, LA DUÈGNE
LA DUÈGNE, avec un grand salut
         De son vaillant cousin on désire savoir 12
         Où l'on peut, en secret, le voir.
CYRANO, bouleversé.
         Me voir ?
LA DUÈGNE, avec une révérence.
550 Vous voir.
         — On a des choses à vous dire.
CYRANO
         Des ?…
LA DUÈGNE, nouvelle révérence.
         Des choses !
CYRANO, chancelant.
         Ah ! mon Dieu !
LA DUÈGNE
         L'on ira, demain, aux primes roses
         D'aurore, — ouïr la messe à Saint-Roch.
CYRANO, se soutenant sur Le Bret.
         Ah ! mon Dieu !
LA DUÈGNE
         En sortant, — où peut-on entrer, causer un peu ? 12
CYRANO, affolé.
         Où ?… Je… mais… Ah ! mon Dieu !…
LA DUÈGNE
         Dites vite.
CYRANO
555 Je cherche !…
LA DUÈGNE
         Où ?…
CYRANO
         Chez… chez… Ragueneau… le pâtissier…
LA DUÈGNE
         Il perche ?
CYRANO
         Dans la rue — Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! — Saint-Honoré !… 12
LA DUÈGNE, remontant.
         On ira. Soyez-y. Sept heures.
CYRANO
         J'y serai.
La duègne sort.
Scène VII
CYRANO, LE BRET, puis LES COMÉDIENS,
LES COMÉDIENNES, CUIGY, BRISSAILLE, LIGNIÈRE,
LE PORTIER, LES VIOLONS.
CYRANO, tombant dans les bras de Le Bret
         Moi !… D'elle !… Un rendez-vous !…
LE BRET
         Eh bien ! tu n'es plus triste ?
CYRANO
560 Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe ! 12
LE BRET
         Maintenant, tu vas être calme ?
CYRANO, hors de lui.
         Maintenant…
         Mais je vais être frénétique et fulminant ! 12
         Il me faut une armée entière à déconfire ! 12
         J'ai dix cœurs ; j'ai vingts bras ; il ne peut me suffire 12
         De pourfendre des nains…
Il crie à tue-tête.
565 Il me faut des géants !
Depuis un moment, sur la scène, au fond,
des ombres de comédiens et de comédiennes
s'agitent, chuchotent : on commence à répéter.
Les violons ont repris leur place.
UNE VOIX, de la scène.
         Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans ! 12
CYRANO, riant.
         Nous partons
Il remonte ; par la grande porte du fond ; entrent Cuigy, Brissaille,
plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.
CUIGY
         Cyrano !
CYRANO
         Qu'est-ce ?
CUIGY
         Une énorme grive
         Qu'on t'apporte !
CYRANO le reconnaissant
         Lignière ! … hé, qu'est-ce qui t'arrive ?
CUIGY
         Il te cherche !
BRISSAILLE
         Il ne peut rentrer chez lui !
CYRANO
         Pourquoi ?
LIGNIÈRE, d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné.
570 Ce billet m'avertit… cent hommes contre moi… 12
         A cause de… chanson… grand danger me menace… 12
         Porte de Nesle… Il faut, pour rentrer, que j'y passe… 12
         Permets-moi donc d'aller coucher sous… sous ton toit ! 12
CYRANO
         Cent hommes, m'as-tu dis ? Tu coucheras chez toi ! 12
LIGNIÈRE, épouvanté.
         Mais…
CYRANO, d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumé
         Prends cette lanterne !…
Lignière saisit précipitamment la lanterne.
575 Et marche ! — Je te jure
         Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !… 12
Aux officiers.
         Vous, suivez à distance, et vous serez témoins ! 12
CUIGY
         Mais cent hommes !…
CYRANO
         Ce soir, il ne m'en faut pas moins !
Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène,
se sont rapprochés dans leurs divers costumes.
LE BRET
         Mais pourquoi protéger…
CYRANO
         Voilà Le Bret qui grogne !
LE BRET
         Cet ivrogne banal ?…
CYRANO, frappant sur l'épaule de Lignière.
580 Parce que cet ivrogne,
         Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli, 12
         Fit quelque chose un jour de tout à fait joli 12
         Au sortir d'une messe ayant, selon le rite, 12
         Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite, 12
585 Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier, 12
         Se pencha sur sa conque et le but tout entier !… 12
UNE COMÉDIENNE, en costume de soubrette.
         Tiens, c'est gentil, cela !
CYRANO
         N'est-ce pas, la soubrette ?
LA COMÉDIENNE, aux autres.
         Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ? 12
CYRANO
         Marchons.
Aux officiers.
         Et vous, messieurs, en me voyant charger,
590 Ne me secondez pas, quel que soit le danger ! 12
UNE AUTRE COMÉDIENNE, sautant de la scène.
         Oh ! mais moi je vais voir !
CYRANO
         Venez !…
UNE AUTRE, sautant aussi, à un vieux comédien.
         Viens-tu Cassandre ?…
CYRANO
         Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre, 12
         Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol, 12
         La farce italienne à ce drame espagnol, 12
595 Et sur son ronflement tintant un bruit fantasque, 12
         L'entourer de grelots comme un tambour de basque !… 12
TOUTES LES FEMMES, sautant de joie.
         Bravo ! — Vite, une mante ! — Un capuchon !
JODELET
         Allons !
CYRANO, aux violons.
         Vous nous jouerez un air, messieurs les violons ! 12
Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare
des chandelles allumées de la rampe et on se les distribue.
Cela devient une retraite aux flambeaux.
         Bravo ! des officiers, des femmes en costume, 12
         Et vingt pas en avant…
Il se place comme il dit.
600 Moi, tout seul, sous la plume
         Que la gloire elle-même à ce feutre piqua, 12
         Fier comme un Scipion triplement Nasica !… 12
         — C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte ! 12
         On y est ?… Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte ! 12
Le portier ouvre à deux battants.
Un coin du vieux Paris pittoresque lunaire paraît.
605 Ah !… Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux ; 12
         Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus ; 12
         Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène ; 12
         Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine, 12
         Comme un mystérieux et magique miroir, 12
610 Tremble… Et vous allez voir ce que vous allez voir ! 12
TOUS
         A la porte de Nesle !
CYRANO, debout sur le seuil.
         A la porte de Nesle !
Se retournant avant de sortir, à la soubrette.
         Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle, 12
         Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ? 12
Il tire l'épée et, tranquillement.
         C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis ! 12
Il sort. Le cortège, — Lignière zigzaguant en tête,
— puis les comédiennes aux bras des officiers,
— puis les comédiens gambadant, — se met en marche dans la nuit
au son des violons, et à la lueur falote des chandelles.
RIDEAU
Deuxième Acte
LA RÔTISSERIE DES POÈTES
La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les premières lueurs de l'aube.
A gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé, auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves, principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan, immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les lèchefrites.
A droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieure par des volets ouverts ; une table y est dressée, un menu lustre flamand y luit : c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois, faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles analogues.
Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées, fait un lustre gibier.
Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident. Des jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces. Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des quinconces de brioches, des villages de petits-fours.
Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres entourées de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite, dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au lever du rideau, il écrit.
Scène première
RAGUENEAU, PÂTISSIER, puis LISE. Ragueneau, à la petite table,
écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.
PREMIER PÂTISSIER, apportant une pièce montée.
         Fruits en nougat !
DEUXIÈME PÂTISSIER, apportant un plat.
         Flan !
TROISIÈME PÂTISSIER, apportant un rôti paré de plumes.
         Paon !
QUATRIÈME PÂTISSIER, apportant une plaque de gâteaux.
         Roinsoles !
CINQUIÈME PÂTISSIER, apportant une sorte de terrine.
615 Bœuf en daube !
RAGUENEAU, cessant d'écrire et levant la tête.
         Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube ! 12
         Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau ! 12
         L'heure du luth viendra, — c'est l'heure du fourneau ! 12
Il se lève. — A un cuisinier.
         Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte ! 12
LE CUISINIER
         De combien ?
RAGUENEAU
         De trois pieds.
Il passe.
LE CUISINIER
         Hein !
PREMIER PÂTISSIER
         La tarte !
DEUXIÈME PÂTISSIER
620 La tourte !
RAGUENEAU, devant la cheminée.
         Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants 12
         N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments ! 12
A un pâtissier, lui montrant des pains.
         Vous avez mal placé la fente de ces miches 12
         Au milieu la césure, — entre les hémistiches ! 12
A un autre, lui montrant un pâté inachevé.
625 A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit… 12
A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles.
         Et toi, sur cette broche interminable, toi, 12
         Le modeste poulet et la dinde superbe, 12
         Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe 12
         Alternait les grands vers avec les plus petits, 12
630 Et fais tourner au feu des strophes de rôtis ! 12
UN AUTRE APPRENTI, s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette.
         Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire 12
         Ceci, qui vous plaira, je l'espère.
Il découvre un plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.
RAGUENEAU, ébloui.
         Une lyre !
L'APPRENTI
         En pâte de brioche.
RAGUENEAU, ému.
         Avec des fruits confits !
L'APPRENTI
         Et les cordes, voyez, en sucre je les fis. 12
RAGUENEAU, lui donnant de l'argent.
         Va boire à ma santé !
Apercevant Lise qui entre.
635 Chut ! ma femme ! Circule,
         Et cache cet argent !
A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné.
         C'est beau ?
LISE
         C'est ridicule !
Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.
RAGUENEAU
         Des sacs ?… Bon. Merci.
Il les regarde.
         Ciel ! Mes livres vénérés !
         Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés ! 12
         Pour en faire des sacs à mettre des croquantes… 12
640 Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes ! 12
LISE, sèchement.
         Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment 12
         Ce que laissent ici, pour unique paiement, 12
         Vos méchants écriveurs de lignes inégales ! 12
RAGUENEAU
         Fourmi !… n'insulte pas ces divines cigales ! 12
LISE
645 Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami, 12
         Vous ne m'appeliez pas bacchante, — ni fourmi ! 12
RAGUENEAU
         Avec des vers, faire cela !
LISE
         Pas autre chose.
RAGUENEAU
         Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ? 12
Scène II
LES MÊMES, DEUX ENFANTS qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.
RAGUENEAU
         Vous désirez, petits ?
PREMIER ENFANT
         Trois pâtés.
RAGUENEAU, les servant.
         Là, bien roux…
         Et bien chauds.
DEUXIÈME ENFANT
650 S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?
RAGUENEAU, saisi, à part.
         Hélas ! un de mes sacs !
Aux enfants.
         Que je les enveloppe ?…
Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit.
         " Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope…" 12
         Pas celui-ci !…
Il le met de côté et en prend un autre.
Au moment d'y mettre les pâtés, il lit.
         " Le blond Phoebus…" Pas celui-là !
Même jeu.
LISE, impatientée.
         Eh bien ! qu'attendez-vous ?
RAGUENEAU
         Voilà, voilà, voilà !
Il en prend un troisième et se résigne.
655 Le sonnet à Philis !… mais c'est dur tout de même ! 12
LISE
         C'est heureux qu'il se soit décidé !
Haussant les épaules.
         Nicodème !
Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.
RAGUENEAU, profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants déjà à la porte.
         Pst !… Petits !… Rendez-moi le sonnet à Philis, 12
         Au lieu de trois pâtés je vous en donne six. 12
Les enfants lui rendent le sac,
prennent vivement les gâteaux et sortent.
Ragueneau, défripant le papier,
se met à lire en déclamant.
         " Philis !…" Sur ce doux nom, une tache de beurre !… 12
         " Philis !… !
Cyrano entre brusquement.
Scène III
RAGUENEAU, LISE, CYRANO,puis LE MOUSQUETAIRE.
CYRANO
         Quelle heure est-il ?
RAGUENEAU, le saluant avec empressement.
         Six heures.
CYRANO, avec émotion.
660 Dans une heure !
Il va et vient dans la boutique.
RAGUENEAU, le suivant.
         Bravo ? J'ai vu…
CYRANO
         Quoi donc !
RAGUENEAU
         Votre combat !…
CYRANO
         Lequel ?
RAGUENEAU
         Celui de l'Hôtel de Bourgogne !
CYRANO, avec dédain.
         Ah !… Le duel !…
RAGUENEAU, admiratif.
         Oui, le duel en vers !…
LISE
         Il en a plein la bouche !
CYRANO
         Allons ! tant mieux !
RAGUENEAU, se fendant avec une broche qu'il a saisi.
         " A la fin de l'envoi, je touche !…
665 A la fin de l'envoi, je touche !…" Que c'est beau ! 12
Avec un enthousiasme croissant.
         " A la fin de l'envoi…"
CYRANO
         Quelle heure, Ragueneau ?
RAGUENEAU, restant fendu pour regarder l'horloge.
         Six heures cinq !… "…Je touche !"
Il se relève.
         … Oh ! faire une ballade
LISE, à Cyrano, qui en passant devant son comptoir
         Qu'avez-vous à la main ?
CYRANO
         Rien. Une estafilade.
RAGUENEAU
         Courûtes-vous quelque péril ?
CYRANO
         Aucun péril.
LISE, le menaçant du doigt.
         Je crois que vous mentez !
CYRANO
670 Mon nez remuerait-il ?
         Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme ! 12
Changeant de ton.
         J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme, 12
         Vous nous laisserez seuls.
RAGUENEAU
         C'est que je ne peux pas ;
         Mes rimeurs vont venir…
LISE, ironique.
         Pour leur premier repas.
CYRANO
675 Tu les éloigneras quand je te ferai signe… 12
         L'heure ?
RAGUENEAU
         Six heures dix.
CYRANO, s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du papier.
         Une plume ?…
RAGUENEAU, lui offrant celle qu'il a à son oreille.
         De cygne.
UN MOUSQUETAIRE, superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor.
         Salut !
Lise remonte vivement vers lui.
CYRANO, se retournant.
         Qu'est-ce ?
RAGUENEAU
         Un ami de ma femme. Un guerrier
         Terrible, — à ce qu'il dit !…
CYRANO, reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau.
         Chut !…
         Écrire, — plier, —
A lui-même.
         Lui donner, — me sauver…
Jetant la plume.
         Lâche !… Mais que je meure,
         Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot…
A Ragueneau
680 L'heure ?
RAGUENEAU
         Six et quart !…
CYRANO, frappant sa poitrine.
         …un seul mot de tous ceux que j'ai là !
         Tandis qu'en écrivant…
Il reprend la plume.
         Eh bien ! écrivons-là,
         Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite 12
         Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête, 12
685 Et que mettant mon âme à côté du papier, 12
         Je n'ai tout simplement qu'à la recopier. 12
Il écrit. Derrière le vitrage de la porte
on voit s'agiter des silhouettes maigres et hésitantes.
Scène IV
RAGUENEAU, LISE, LE MOUSQUETAIRE, CYRANO, à la petite table écrivant,
LES POÈTES, vêtus de noir,les bas tombants, couverts de boue.
LISE entrant, à Ragueneau
         Les voici vos crottés !
PREMIER POÈTE, entrant, à Ragueneau.
         Confrère !…
DEUXIÈME POÈTE, de même, lui secouant les mains.
         Cher confrère !
TROISIÈME POÈTE
         Aigle des pâtissiers !
Il renifle.
         Ça sent bon dans votre aire.
QUATRIÈME POÈTE
         O Phoebus-Rôtisseur !
CINQUIÈME POÈTE
         Apollon maître-queux !…
RAGUENEAU, entouré, embrassé, secoué.
690 Comme on est tout de suite à son aise avec eux !… 12
PREMIER POÈTE
         Nous fûmes retardés par la foule attroupée 12
         A la porte de Nesle !…
DEUXIÈME POÈTE
         Ouverts à coups d'épée,
         Huit malandrins sanglants illustraient les pavés ! 12
CYRANO, levant une seconde la tête.
         Huit ?… Tiens, je croyais sept.
Il reprend sa lettre.
RAGUENEAU, à Cyrano.
         Est-ce que vous savez
         Le héros du combat ?
CYRANO, négligemment.
         Moi ?… Non !
LISE, au mousquetaire.
         Et vous ?
LE MOUSQUETAIRE, se frisant la moustache.
695 Peut-être !
CYRANO, écrivant, à part, on l'entend murmurer de temps en temps.
         Je vous aime…
PREMIER POÈTE
         Un seul homme, assurait-on, sut mettre
         Toute une bande en fuite !…
DEUXIÈME POÈTE
         Oh ! c'était curieux !
         Des piques, des bâtons jonchaient le sol !…
CYRANO, écrivant.
         vos yeux…
TROISIÈME POÈTE
         On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres ! 12
PREMIER POÈTE
         Sapristi ! ce dut être féroce…
CYRANO, même jeu.
700 vos lèvres…
PREMIER POÈTE
         Un terrible géant, l'auteur de ces exploits ! 12
CYRANO, même jeu.
         Et je m'évanouis de peur quand je vous vois. 12
DEUXIÈME POÈTE, happant un gâteau.
         Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?
CYRANO, même jeu.
         … qui vous aime…
Il s'arrête au moment de signer, et se lève,
mettant sa lettre dans son pourpoint.
         Pas besoin de signer. Je la donne moi-même. 12
RAGUENEAU, au deuxième poète.
         J'ai mis une recette en vers.
TROISIÈME POÈTE, s'installant près d'un plateau de choux à la crème.
705 Oyons ces vers !
QUATRIÈME POÈTE, regardant une brioche qu'il a prise.
         Cette brioche a mis son bonnet de travers. 12
Il la décoiffe d'un coup de dent.
PREMIER POÈTE
         Ce pain d'épice suit le rimeur famélique, 12
         De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique ! 12
Il happe le morceau de pain d'épice.
DEUXIÈME POÈTE
         Nous écoutons.
TROISIÈME POÈTE, serrant légèrement un chou entre ses doigts.
         Ce chou bave sa crème. Il rit.
DEUXIÈME POÈTE, mordant à même la grande lyre de pâtisserie.
710 Pour la première fois la Lyre me nourrit ! 12
RAGUENEAU, qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet, pris une pose.
         Une recette en vers…
DEUXIÈME POÈTE, au premier, lui donnant un coup de coude.
         Tu déjeunes ?
PREMIER POÈTE, au deuxième.
         Tu dînes !
RAGUENEAU
         Comment on fait les tartelettes amandines. 12
         Battez, pour qu'ils soient mousseux, 7
         Quelques œufs ; 3
715 Incorporez à leur mousse 7
         Un jus de cédrat choisi ; 7
         Versez-y 3
         Un bon lait d'amande douce ; 7
         Mettez de la pâte à flan 7
720 Dans le flanc 3
         De moules à tartelette ; 7
         D'un doigt preste, abricotez 7
         Les côtés ; 3
         Versez goutte à gouttelette 7
725 Votre mousse en ces puits, puis. 7
         Que ces puits 3
         Passent au four, et, blondines, 7
         Sortant en gais troupelets, 7
         Ce sont les 3
730 Tartelettes amandines ! 7
LES POÈTES, la bouche pleine.
         Exquis ! Délicieux !
UN POÈTE, s'étouffant.
         Homph !
Ils remontent vers le fond, en mangeant.
Cyrano qui a observé s'avance vers Ragueneau.
CYRANO
         Bercés par ta voix,
         Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?
RAGUENEAU, plus bas, avec un sourire.
         Je le vois…
         Sans regarder, de peur que cela ne les trouble ; 12
         Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double, 12
735 Puisque je satisfais un doux faible que j'ai 12
         Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé ! 12
CYRANO, lui frappant sur l'épaule.
         Toi tu me plais !…
Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu brusquement.
         Hé là, Lise ?
Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers Cyrano.
         Ce capitaine…
         Vous assiège ?
LISE, offensée.
         Oh ! mes yeux, d'une œillade hautaine,
         Savent vaincre quiconque attaque mes vertus. 12
CYRANO
740 Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus. 12
LISE, suffoquée.
         Mais…
CYRANO, nettement.
         Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise,
         Je défends que quelqu'un le ridicoculise. 12
LISE
         Mais…
CYRANO, qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant.
         A bon entendeur…
Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation,
à la porte du fond, après avoir regardé l'horloge
LISE, au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano.
         Vraiment, vous m'étonnez !…
         Répondez… sur son nez…
LE MOUSQUETAIRE
         Sur son nez… sur son nez…
Il s'éloigne vivement, Lise le suit.
CYRANO, de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les poètes.
         Pst !…
RAGUENEAU, montrant aux poètes la porte de droite.
         Nous serons bien mieux par là…
CYRANO, s'impatientant.
         Pst ! pst !…
RAGUENEAU, les entraînant.
745 Pour lire
         Des vers…
PREMIER POÈTE, désespéré, la bouche pleine.
         Mais les gâteaux !…
DEUXIÈME POÈTE
         Emportons-les !
Il sortent tous derrière Ragueneau, processionnellement,
et après avoir fait une rafle de plateaux.
Scène V
CYRANO, ROXANE, LA DUÈGNE
CYRANO
         Je tire
         Ma lettre si je sens seulement qu'il y a 12
         Le moindre espoir !…
Roxane, masquée, suivie de la duègne,
paraît derrière le vitrage.
Il ouvre vivement la porte.
         Entrez !…
Marchant sur la duègne.
         Vous, deux mots duègna !
LA DUÈGNE
         Quatre.
CYRANO
         Êtes-vous gourmande ?
LA DUÈGNE
         A m'en rendre malade.
CYRANO, prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir.
750 Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade… 12
LA DUÈGNE, piteuse.
         Heu !…
CYRANO
         …que je vous remplis de darioles.
LA DUÈGNE, changeant de figure.
         Hou !
CYRANO
         Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ? 12
LA DUÈGNE, avec dignité.
         Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème. 12
CYRANO
         J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème 12
755 De Saint-Amand ! Et dans ces vers de Chapelain 12
         Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin. 12
         — Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?
LA DUÈGNE
         J'en suis férue !
CYRANO, lui chargeant les bras de sacs remplis.
         Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue. 12
LA DUÈGNE
         Mais…
CYRANO, la poussant dehors.
         Et ne revenez qu'après avoir fini !
Il referme la porte, redescend vers Roxane,
et s'arrête, découvert, à une distance respectueuse.
Scène VI
CYRANO, ROXANE, LA DUÈGNE, un instant.
CYRANO
760 Que l'instant entre tous les instants soit béni, 12
         Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire 12
         Vous venez jusqu'ici pour me dire… me dire ?… 12
ROXANE, qui s'est démasquée.
         Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat 12
         Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat, 12
         C'est lui qu'un grand seigneur… épris de moi…
CYRANO
765 De Guiche ?
ROXANE, baissant les yeux.
         Cherchait à m'imposer… comme mari…
CYRANO
         Postiche ?
Saluant.
         Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux, 12
         Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux. 12
ROXANE
         Puis… je voulais… Mais pour l'aveu que je viens faire, 12
770 Il faut que je revoie en vous le… presque frère, 12
         Avec qui je jouais, dans le parc-près du lac !… 12
CYRANO
         Oui… Vous veniez tous les étés à Bergerac !… 12
ROXANE
         Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées… 12
CYRANO
         Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées ! 12
ROXANE
         C'était le temps des jeux…
CYRANO
775 Des mûrons aigrelets…
ROXANE
         Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !… 12
CYRANO
         Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine… 12
ROXANE
         J'étais jolie, alors ?
CYRANO
         Vous n'étiez pas vilaine.
ROXANE
         Parfois, la main en sang de quelque grimpement, 12
780 Vous accourriez ! — Alors, jouant à la maman, 12
         Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure 12
Elle lui prend la main.
         "Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ?" 12
Elle s'arrête stupéfaite.
         Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci !
Cyrano veut retirer sa main.
         Non ! montrez-la !
         Hein ? à votre âge, encor ! — Où t'es-tu fait cela ? 12
CYRANO
785 En jouant, du côté de la porte de Nesle. 12
ROXANE, s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre d'eau.
         >Donnez !
CYRANO, s'asseyant aussi.
         Si gentiment ! Si gaiement maternelle !
ROXANE
         Et, dites-moi, — pendant que j'ôte un peu le sang, — 12
         Ils étaient contre vous ?
CYRANO
         Oh ! pas tout à fait cent.
ROXANE
         Racontez !
CYRANO
         Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
         Que vous n'osiez tantôt me dire…
ROXANE, sans quitter sa main.
790 A présent j'ose,
         Car le passé m'encouragea de son parfum ! 12
         Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un. 12
CYRANO
         Ah !…
ROXANE
         Qui ne le sait pas d'ailleurs.
CYRANO ;
         Ah !…
ROXANE
         Pas encore.
CYRANO
         Ah !…
ROXANE
         Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore.
CYRANO
         Ah !…
ROXANE
795 Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima
         Timidement, de loin, sans oser le dire…
CYRANO
         Ah !…
ROXANE
         Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre. — 12
         Mais moi j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre. 12
CYRANO
         Ah !…
ROXANE, achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir.
         Et figurez-vous, tenez, que, justement
800 Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment ! 12
CYRANO
         Ah !…
ROXANE, riant.
         Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !
CYRANO
         Ah !…
ROXANE
         Il a sur son front de l'esprit, du génie,
         Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau…
CYRANO, se levant tout pâle.
         Beau !
ROXANE
         Quoi ? Qu'avez-vous ?
CYRANO
         Moi, rien… c'est… c'est…
Il montre sa main, avec un sourire.
         C'est ce bobo.
ROXANE
805 Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die 12
         Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie… 12
CYRANO
         Vous ne vous êtes donc pas parlé ?
ROXANE
         Nos yeux seuls.
CYRANO
         Mais comment savez-vous, alors ?
ROXANE
         Sous les tilleuls
         De la place Royale, on cause… Des bavardes 12
         M'ont renseignée…
CYRANO
         Il est cadet ?
ROXANE
810 Cadet aux gardes.
CYRANO
         Son nom ?
ROXANE
         Baron Christian de Neuvillette.
CYRANO
         Hein ?…
         Il n'est pas aux cadets.
ROXANE
         Si, depuis ce matin
         Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
CYRANO
         Vite,
         Vite, on lance son cœur !… Mais ma pauvre petite… 12
LA DUÈGNE, ouvrant la porte du fond.
815 J'ai fini les gâteaux , monsieur de Bergerac ! 12
CYRANO
         Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac ! 12
La duègne disparaît.
         …Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage, 12
         Bel esprit, — si c'était un profane, un sauvage. 12
ROXANE
         Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfé ! 12
CYRANO
820 S'il était aussi maldisant que bien coiffé ! 12
ROXANE
         Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine ! 12
CYRANO
         Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine. 12
         — Mais si c'était un sot !…
ROXANE, frappant du pied.
         Eh bien ! j'en mourrais, là !
CYRANO, après un temps.
         Vous m'avez fait venir pour me dire cela ? 12
825 Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame. 12
ROXANE
         Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme, 12
         Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons 12
         Dans votre compagnie…
CYRANO
         Et que nous provoquons
         Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre 12
830 Parmi les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ? 12
         C'est ce qu'on vous a dit ?
ROXANE
         Et vous pensez si j'ai
         Tremblé pour lui !
CYRANO, entre ses dents.
         Non sans raison !
ROXANE
         Mais j'ai songé
         Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes, 12
         Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes, — 12
835 J'ai songé : s'il voulait, lui que tous ils craindront… 12
CYRANO
         C'est bien, je défendrai votre petit baron. 12
ROXANE
         Oh, n'est-ce pas que vous allez me le défendre ? 12
         J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre. 12
CYRANO
         Oui, oui.
ROXANE
         Vous serez son ami ?
CYRANO
         Je le serai.
ROXANE
         Et jamais il n'aura de duel ?
CYRANO
840 C'est juré.
ROXANE
         Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille. 12
Elle remet vivement son masque, une dentelle
sur son front, et, distraitement.
         Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille 12
         De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !… 12
         — Dites-lui qu'il m'écrive.
Elle lui envoie un petit baiser de la main.
         Oh ! je vous aime !
CYRANO
         Oui, oui.
ROXANE
845 Cent hommes contre vous ? Allons adieu.-Nous sommes 12
         De grands amis !
CYRANO
         Oui, oui.
ROXANE
         Qu'il m'écrive ! — Cent hommes ! —
         Vous me direz plus tard. Maintenant je ne puis. 12
         Cent hommes ! Quel courage !
CYRANO, la saluant.
         Oh ! j'ai fait mieux depuis.
Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre.
Un silence. La porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe la tête.
Scène VII
Scène VII — CYRANO, RAGUENEAU, LES POÈTES,
CARBON DE CASTEL-JALOUX, LES CADETS,
LA FOULE, etc., puis DE GUICHE.
RAGUENEAU
         Peut-on rentrer ?
CYRANO, sans bouger.
         Oui…
Ragueneau fait signe et ses amis rentrent.
En même temps, à la porte du fond paraît
Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes,
qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.
CARBON DE CASTEL-JALOUX
         Le voilà !
CYRANO, levant la tête.
         Mon capitaine…
CARBON, exultant.
850 Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine 12
         De mes cadets sont là !…
CYRANO, reculant.
         Mais…
CARBON, voulant l'entraîner.
         Viens ! on veut te voir !
CYRANO
         Non !
CARBON
         Ils boivent en face, à la Croix du Trahoir.
CYRANO
         Je…
CARBON, remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de tonnerre.
         Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue !
UNE VOIX, au dehors.
         Ah ! Sandious !
Tumulte au dehors, bruits d'épées et de bottes qui se rapprochent.
CARBON, se frottant les mains.
         Les voici qui traversent la rue !…
LES CADETS, entrant dans la rôtisserie.
855 Mille dious ! — Capdedious ! — Mordious ! — Pocapdedious ! 12
RAGUENEAU, reculant épouvanté.
         Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne !
LES CADETS
         Tous !
UN CADET, à Cyrano.
         Bravo !
CYRANO
         Baron !
UN AUTRE, lui secouant les mains.
         Vivat !
CYRANO
         Baron !
TROISIÈME CADET
         Que je t'embrasse !
CYRANO
         Baron !…
PLUSIEURS GASCONS
         Embrassons-le !
CYRANO, ne sachant auquel répondre.
         Baron… baron… de grâce…
RAGUENEAU
         Vous êtes tous barons, messieurs ?
LES CADETS
         Tous ?
RAGUENEAU
         Le sont-ils ?…
PREMIER CADET
860 On ferait une tour rien qu'avec nos tortils ! 12
LE BRET, entrant, et courant à Cyrano.
         On te cherche ! Une foule en délire conduite 12
         Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite… 12
CYRANO, épouvanté.
         Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?…
LE BRET, se frottant les mains.
         Si !
UN BOURGEOIS, entrant suivi d'un groupe.
         Monsieur, tout le Marais se fait porter ici ! 12
Au dehors la rue s'est remplie de monde.
Des chaises à porteurs, des carrosses s'arrêtent.
LE BRET, bas, souriant, à Cyrano.
         Et Roxane ?
CYRANO, vivement.
         Tais-toi !
LA FOULE, criant dehors.
         Cyrano !…
Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.
RAGUENEAU, debout sur une table.
865 Ma boutique
         Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique ! 12
DES GENS, autour de Cyrano.
         Mon ami… mon ami…
CYRANO
         Je n'avais pas hier
         Tant d'amis !…
LE BRET, ravi.
         Le succès !
UN PETIT MARQUIS, accourant, les mains tendues.
         Si tu savais, mon cher…
CYRANO
         Si tu ?… Tu ?… Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ? 12
UN AUTRE
870 Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames 12
         Qui là, dans mon carrosse…
CYRANO, froidement.
         Et vous d'abord, à moi,
         Qui vous présentera ?
LE BRET, stupéfait.
         Mais qu'as-tu donc ?
CYRANO
         Tais-toi !
UN HOMME DE LETTRE, avec une écritoire.
         Puis-je avoir des détails sur ?…
CYRANO
         Non.
LE BRET, lui poussant le coude.
         C'est Théophraste
         Renaudot ! l'inventeur de la gazette.
CYRANO
         Baste !
LE BRET
875 Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir ! 12
         On dit que cette idée a beaucoup d'avenir ! 12
LE POÈTE, s'avançant.
         Monsieur…
CYRANO
         Encor !
LE POÈTE
         Je veux faire un pentacrostiche
         Sur votre nom…
QUELQU'UN, s'avançant encore.
         Monsieur…
CYRANO
         Assez !
Mouvement. On se range. De Guiche paraît escorté d'officiers.
Cuigy, Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano
à la fin du premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.
CUIGY, à Cyrano.
         Monsieur de Guiche !
Murmure. Tout le monde se range.
         Vient de la part du maréchal de Gassion ! 12
DE GUICHE, saluant Cyrano.
880 …Qui tient à vous mander son admiration 12
         Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre. 12
LA FOULE
         Bravo !…
CYRANO, s'inclinant.
         Le maréchal s'y connaît en bravoure.
DE GUICHE
         Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs 12
         N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.
CUIGY
         De nos yeux.
LE BRET, bas à Cyrano, qui a l'air absent.
         Mais…
CYRANO
         Tais-toi !
LE BRET
         Tu parais souffrir !
CYRANO, tressaillant et se redressant vivement.
885 Devant ce monde ?…
Sa moustache se hérisse ; il poitrine.
         Moi souffrir ?… Tu vas voir !
DE GUICHE, auquel Cuigy a parlé à l'oreille.
         Votre carrière abonde
         De beaux exploits, déjà. — Vous servez chez ces fous 12
         De gascons, n'est-ce pas ?
CYRANO
         Aux cadets, oui.
UN CADET, d'une voix terrible.
         Chez nous !
DE GUICHE, regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano.
         Ah ! ah !… Tous ces messieurs à la mine hautaine, 12
         Ce sont donc les fameux ?…
CARBON DE CASTEL-JALOUX
         Cyrano !
CYRANO
890 Capitaine ?
CARBON
         Puisque ma compagnie est, je crois, au complet, 12
         Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît. 12
CYRANO, faisant deux pas vers De Guiche, et montrant les cadets.
         Ce sont les cadets de Gascogne 8
         De Carbon de Castel-Jaloux ; 8
895 Bretteurs et menteurs sans vergogne, 8
         Ce sont les cadets de Gascogne ! 8
         Parlant blason, lambel, bastogne, 8
         Tous plus nobles que des filous, 8
         Ce sont les cadets de Gascogne 8
900 De Carbon de Castel-Jaloux 8
         Œil d'aigle, jambe de cigogne, 8
         Moustache de chat, dents de loups, 8
         Fendant la canaille qui grogne, 8
         Œil d'aigle, jambe de cigogne, 8
905 Ils vont, — coiffés d'un vieux vigogne 8
         Dont la plume cache les trous ! — 8
         Œil d'aigle, jambe de cigogne, 8
         Moustache de chat, dents de loups ! 8
         Perce-Bedaine et Casse-Trogne 8
910 Sont leurs sobriquets les plus doux ; 8
         De gloire, leur âme est ivrogne ! 8
         Perce-Bedaine et Casse-Trogne, 8
         Dans tous les endroits où l'on cogne 8
         Ils se donnent des rendez-vous… 8
915 Perce-Bedaine et Casse-Trogne 8
         Sont leurs sobriquets les plus doux ! 8
         Voici les cadets de Gascogne 8
         Qui font cocus tous les jaloux ! 8
         O femme, adorable carogne, 8
920 Voici les cadets de Gascogne ! 8
         Que le vieil époux se renfrogne 8
         Sonnez, clairons ! chantez, coucous ! 8
         Voici les cadets de Gascogne 8
         Qui font cocus tous les jaloux ! 8
DE GUICHE, nonchalamment assis dans un fauteuil
925 Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne. 12
         — Voulez-vous être à moi ?
CYRANO
         Non, Monsieur, à personne.
DE GUICHE
         Votre verve amusa mon oncle Richelieu, 12
         Hier. Je veux vous servir auprès de lui.
LE BRET, ébloui.
         Grand Dieu !
DE GUICHE
         Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ? 12
LE BRET, à l'oreille de Cyrano.
930 Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine ! 12
DE GUICHE
         Portez-les-lui.
CYRANO, tenté et un peu charmé.
         Vraiment…
DE GUICHE
         Il est des plus experts.
         Il vous corrigera seulement quelques vers… 12
CYRANO, dont le visage s'est immédiatement rembruni.
         Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule 12
         En pensant qu'on y peut changer une virgule. 12
DE GUICHE
935 Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher, 12
         Il le paye très cher.
CYRANO
         Il le paye moins cher
         Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime, 12
         Je me le paye, en me le chantant à moi-même ! 12
DE GUICHE
         Vous êtes fier.
CYRANO
         Vraiment, vous l'avez remarqué ?
UN CADET, entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux
940 Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai, 12
         Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes ! 12
         Les feutres des fuyards !…
CARBON
         Des dépouilles opimes !
TOUT LE MONDE, riant.
         Ah ! Ah ! Ah !
CUIGY
         Celui qui posta ces gueux, ma foi,
         Doit rager aujourd'hui.
BRISSAILLE
         Sait-on qui c'est ?
DE GUICHE
         C'est moi.
Les rires s'arrêtent.
945 Je les avais chargés de châtier, — besogne 12
         Qu'on ne fait pas soi-même, — un rimailleur ivrogne. 12
Silence gêné.
LE CADET, à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres.
         Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras… Un salmis ? 12
CYRANO, prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant,
         Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ? 12
DE GUICHE, se levant et d'une voix brève.
         Ma chaise et mes porteurs, tout de suite : je monte. 12
A Cyrano, violemment.
         Vous, Monsieur !…
UNE VOIX, dans la rue, criant.
950 Les porteurs de monseigneur le comte
         De Guiche !
DE GUICHE, qui s'est dominé, avec un sourire.
         … Avez-vous lu Don Quichot ?
CYRANO
         Je l'ai lu.
         Et me découvre au nom de cet hurluberlu. 12
DE GUICHE
         Veuillez donc méditer alors…
UN PORTEUR, paraissant au fond.
         Voici la chaise.
DE GUICHE
         Sur le chapitre des moulins !
CYRANO, saluant.
         Chapitre treize.
DE GUICHE
955 Car lorsqu'on les attaque, il arrive souvent… 12
CYRANO
         J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ? 12
DE GUICHE
         Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles 12
         Vous lance dans la boue !…
CYRANO
         Ou bien dans les étoiles !
De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs
s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.
Scène VIII
CYRANO, LE BRET, LES CADETS, qui se sont attablés à droite
et à gauche et auxquels on sert à boire et à manger.
CYRANO, saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer
         Messieurs… Messieurs… Messieurs…
LE BRET, désolé, redescendant, les bras au ciel.
         Ah ! dans quels jolis draps…
CYRANO
         Oh ! toi ! tu vas grogner !
LE BRET
960 Enfin, tu conviendras
         Qu'assassiner toujours la chance passagère, 12
         Devient exagéré.
CYRANO
         Hé bien oui, j'exagère !
LE BRET, triomphant.
         Ah !
CYRANO
         Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
         Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi. 12
LE BRET
965 Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire 12
         La fortune et la gloire…
CYRANO
         Et que faudrait-il faire ?
         Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, 12
         Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc 12
         Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce, 12
970 Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ? 12
         Non, merci. Dédier, comme tous ils le font, 12
         Des vers aux financiers ? se changer en bouffon 12
         Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre, 12
         Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? 12
975 Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ? 12
         Avoir un ventre usé par la marche ? une peau 12
         Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ? 12
         Exécuter des tours de souplesse dorsale ?… 12
         Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou 12
980 Cependant que, de l'autre, on arrose le chou, 12
         Et donneur de séné par désir de rhubarbe, 12
         Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ? 12
         Non, merci ! Se pousser de giron en giron, 12
         Devenir un petit grand homme dans un rond, 12
985 Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, 12
         Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? 12
         Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy 12
         Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci ! 12
         S'aller faire nommer pape par les conciles 12
990 Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ? 12
         Non, merci ! Travailler à se construire un nom 12
         Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non, 12
         Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ? 12
         Être terrorisé par de vagues gazettes, 12
995 Et se dire sans cesse : "Oh, pourvu que je sois 12
         Dans les petits papiers du Mercure François ?"… 12
         Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême, 12
         Préférer faire une visite qu'un poème, 12
         Rédiger des placets, se faire présenter ? 12
1000 Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter, 12
         Rêver, rire, passer, être seul, être libre, 12
         Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre, 12
         Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, 12
         Pour un oui, pour un non, se battre, — ou faire un vers ! 12
1005 Travailler sans souci de gloire ou de fortune, 12
         A tel voyage, auquel on pense, dans la lune ! 12
         N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît, 12
         Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit, 12
         Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, 12
1010 Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! 12
         Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard, 12
         Ne pas être obligé d'en rien rendre à César, 12
         Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite, 12
         Bref, dédaignant d'être le lierre parasite, 12
1015 Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul, 12
         Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! 12
LE BRET
         Tout seul, soit ! mais non pas contre tous ! Comment diable 12
         As-tu donc contracté la manie effroyable 12
         De te faire toujours, partout, des ennemis ? 12
CYRANO
1020 A force de vous voir vous faire des amis, 12
         Et rire à ces amis dont vous avez des foules, 12
         D'une bouche empruntée au derrière des poules ! 12
         J'aime raréfier sur mes pas les saluts, 12
         Et m'écrie avec joie : un ennemi de plus ! 12
LE BRET
         Quelle aberration !
CYRANO
1025 Eh bien ! oui, c'est mon vice.
         Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse. 12
         Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux 12
         Sous la pistolétade excitante des yeux ! 12
         Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches 12
1030 Le fiel des envieux et la bave des lâches ! 12
         — Vous, la molle amitié dont vous vous entourez, 12
         Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés 12
         Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine 12
         On y est plus à l'aise… et de moins haute mine, 12
1035 Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi, 12
         S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi, 12
         La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête 12
         La fraise dont l'empois force à lever la tête ; 12
         Chaque ennemi de plus est un nouveau godron 12
1040 Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon 12
         Car, pareille en tous points à la fraise espagnole, 12
         La Haine est un carcan, mais c'est une auréole ! 12
LE BRET, après un silence, passant son bras sous le sien.
         Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais tout bas, 12
         Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas ! 12
CYRANO, vivement.
         Tais-toi !
Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets ;
ceux-ci ne lui adressent pas la parole ; il a fini par s'asseoir
seul à une petite table où Lise le sert.
Scène IX
CYRANO, LE BRET, LES CADETS, CHRISTIAN DE NEUVILLETTE.
UN CADET, assis à une table du fond, le verre en main
         Hé ! Cyrano !
Cyrano se retourne.
         Le récit ?
CYRANO
1045 Tout à l'heure !
Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.
LE CADET, se levant, et descendant.
         Le récit du combat ! Ce sera la meilleure 12
         Leçon
Il s'arrête devant la table où est Christian.
         pour ce timide apprentif !
CHRISTIAN, levant la tête.
         Apprentif ?
UN AUTRE CADET
         Oui, septentrional maladif !
CHRISTIAN
         Maladif ?
PREMIER CADET, goguenard.
         Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose 12
1050 C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause 12
         Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu ! 12
CHRISTIAN
         Qu'est-ce ?
UN AUTRE CADET, d'une voix terrible.
         Regardez-moi !
Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez.
         M'avez-vous entendu ?
CHRISTIAN
         Ah ! c'est le…
UN AUTRE
         Chut !… jamais ce mot ne se profère !
Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.
         Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire ! 12
UN AUTRE, qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers,
1055 Deux nasillard par lui furent exterminés 12
         Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez ! 12
UN AUTRE, d'une voix caverneuse, surgissant de sous la table
         On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge, 12
         La moindre allusion au fatal cartilage ! 12
UN AUTRE, lui posant la main sur l'épaule.
         Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul ! 12
1060 Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul ! 12
Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent.
Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant
avec un officier, a l'air de ne rien voir.
CHRISTIAN
         Capitaine !
CARBON, se retournant et le toisant.
         Monsieur ?
CHRISTIAN
         Que fait-on quand on trouve
         Des méridionaux trop vantard ?…
CARBON
         On leur prouve
         Qu'on peut être du Nord et courageux.
Il lui tourne le dos.
CHRISTIAN
         Merci.
PREMIER CADET, à Cyrano.
         Maintenant, ton récit !
TOUS
         Son récit !
CYRANO, redescendant vers eux.
         Mon récit ?…
Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui,
tendent le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise.
1065 Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre. 12
         La lune, dans le ciel, luisait comme une montre, 12
         Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger 12
         S'étant mis à passer un coton nuager 12
         Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde, 12
1070 Il se fit une nuit la plus noire du monde, 12
         Et les quais n'étant pas du tout illuminés, 12
         Mordious ! on n'y voyait pas plus loin…
CHRISTIAN
         Que son nez.
Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano
avec terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.
CYRANO
         Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?
UN CADET, à mi-voix.
         C'est un homme
         Arrivé ce matin.
CYRANO, faisant un pas vers Christian.
         Ce matin ?
CARBON, à mi-voix.
         Il se nomme
         Le baron de Neuvil…
CYRANO, vivement, s'arrêtant.
         Ah ! c'est bien…
Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian.
         Je…
Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde.
1075 Très bien…
Il reprend.
         Je disais donc…
Avec un éclat de rage dans la voix.
         Mordious !…
Il continue d'un ton naturel.
         que l'on n'y voyait rien.
Stupeur. On se rassied en se regardant.
         Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince 12
         J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince, 12
         Qui m'aurait sûrement…
CHRISTIAN
         Dans le nez…
Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.
CYRANO, d'une voix étranglée.
         Une dent, —
1080 Qui m'aurait une dent… et qu'en somme, imprudent, 12
         J'allais fourrer…
CHRISTIAN
         Le nez…
CYRANO
         Le doigt… entre l'écorce
         Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force 12
         A me faire donner…
CHRISTIAN
         Sur le nez…
CYRANO, essuyant la sueur à son front.
         Sur les doigts.
         — Mais j'ajoutai : Marche, Gascon, fais ce que dois ! 12
1085 Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde, 12
         Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte…
CHRISTIAN
         Une nasarde.
CYRANO
         Je la pare et soudain me trouve…
CHRISTIAN
         Nez à nez…
CYRANO, bondissant vers lui.
         Ventre-Saint-Gris !
Tous les Gascons se précipitent pour voir ;
arrivé sur Christian, il se maîtrise et continue.
         avec cent braillards avinés
         Qui puaient…
CHRISTIAN
         A plein nez…
CYRANO, blême et souriant.
         L'oignon et la litharge !
         Je bondis, front baissé…
CHRISTIAN
         Nez au vent !
CYRANO
1090 Et je charge !
         J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif ! 12
         Quelqu'un m'ajuste : Paf ! et je riposte…
CHRISTIAN
         Pif !
CYRANO, éclatant.
         Tonnerre ! Sortez tous !
Tous les cadets se précipitent vers les portes.
PREMIER CADET
         C'est le réveil du tigre !
CYRANO
         Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !
DEUXIÈME CADET
         Bigre !
         On va le retrouver en hachis !
RAGUENEAU
1095 En hachis ?
UN AUTRE CADET
         Dans un de vos pâtés !
RAGUENEAU
         Je sens que je blanchis,
         Et que je m'amollis comme une serviette ! 12
CARBON
         Sortons !
UN AUTRE
         Il n'en va pas laisser une miette !
UN AUTRE
         Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi ! 12
UN AUTRE, refermant la porte de droite.
         Quelque chose d'épouvantable !
Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent.
Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant

avec un officier, a l'air de ne rien voir.
Scène X
CYRANO, CHRISTIAN
CYRANO
1100 Embrasse-moi !
CHRISTIAN
         Monsieur…
CYRANO
         Brave.
CHRISTIAN
         Ah çà ! mais !…
CYRANO
         Très brave. Je préfère.
CHRISTIAN
         Me direz-vous ?…
CYRANO
         Embrasse-moi. Je suis son frère.
CHRISTIAN
         De qui ?
CYRANO
         Mais d'elle !
CHRISTIAN
         Hein ?…
CYRANO
         Mais de Roxane !
CHRISTIAN, courant à lui.
         Ciel !
         Vous, son frère ?
CYRANO
         Ou tout comme : un cousin fraternel.
CHRISTIAN
         Elle vous a ?…
CYRANO
         Tout dit !
CHRISTIAN
         M'aime-t-elle ?
CYRANO
1105 Peut-être !
CHRISTIAN, lui prenant les mains.
         Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître ! 12
CYRANO
         Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain. 12
CHRISTIAN
         Pardonnez-moi…
CYRANO, le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule.
         C'est vrai qu'il est beau, le gredin !
CHRISTIAN
         Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire ! 12
CYRANO
         Mais tous ces nez que vous m'avez…
CHRISTIAN
1110 Je les retire !
CYRANO
         Roxane attend ce soir une lettre…
CHRISTIAN
         Hélas !
CYRANO
         Quoi !
CHRISTIAN
         C'est me perdre que de cesser de rester coi ! 12
CYRANO
         Comment ?
CHRISTIAN
         Las ! je suis sot à m'en tuer de honte !
CYRANO
         Mais non, tu ne l'es pas puisque tu t'en rends compte. 12
1115 D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot. 12
CHRISTIAN
         Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut ! 12
         Oui, j'ai certain esprit facile et militaire, 12
         Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire. 12
         Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés… 12
CYRANO
1120 Leurs cœurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ? 12
CHRISTIAN
         Non ! car je suis de ceux, — je le sais… et je tremble ! — 12
         Qui ne savent parler d'amour.
CYRANO
         Tiens !… Il me semble
         Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler, 12
         J'aurais été de ceux qui savent en parler. 12
CHRISTIAN
1125 Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce ! 12
CYRANO
         Être un joli petit mousquetaire qui passe ! 12
CHRISTIAN
         Roxane est précieuse et sûrement je vais 12
         Désillusionner Roxane !
CYRANO, regardant Christian.
         Si j'avais
         Pour exprimer mon âme un pareil interprète ! 12
CHRISTIAN, avec désespoir.
         Il me faudrait de l'éloquence !
CYRANO, brusquement.
1130 Je t'en prête !
         Toi du charme physique et vainqueur, prête-m'en 12
         Et faisons à nous deux un héros de roman ! 12
CHRISTIAN
         Quoi ?
CYRANO
         Te sentirais-tu de répéter les choses
         Que chaque jour je t'apprendrais ?…
CHRISTIAN
         Tu me proposes ?…
CYRANO
1135 Roxane n'aura pas de désillusion ! 12
         Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ? 12
         Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle 12
         Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !… 12
CHRISTIAN
         Mais, Cyrano !…
CYRANO
         Christian, veux-tu ?
CHRISTIAN
         Tu me fais peur !
CYRANO
1140 Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur, 12
         Veux-tu que nous fassions — et bientôt tu l'embrases ! — 12
         Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?… 12
CHRISTIAN
         Tes yeux brillent !…
CYRANO
         Veux-tu ?…
CHRISTIAN
         Quoi ! cela te ferait
         Tant de plaisir ?…
CYRANO, avec enivrement.
         Cela…
Se reprenant, et en artiste.
         Cela m'amuserait !
1145 C'est une expérience à tenter un poète. 12
         Veux-tu me compléter et que je te complète ? 12
         Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté 12
         Je serai ton esprit, tu seras ma beauté. 12
CHRISTIAN
         Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre ! 12
         Je ne pourrai jamais…
CYRANO, sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite.
1150 Tiens, la voilà, ta lettre !
CHRISTIAN
         Comment ?
CYRANO
         Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.
CHRISTIAN
         Je…
CYRANO
         Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
CHRISTIAN
         Vous aviez ?…
CYRANO
         Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
         Des épîtres à des Chloris… de nos caboches, 12
1155 Car nous sommes ceux-là qui pour amantes n'ont 12
         Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !… 12
         Prends, et tu changeras en vérités ces feintes ; 12
         Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes 12
         Tu verras se poser tous ces oiseaux errants. 12
1160 Tu verras que je fus dans cette lettre — prends ! — 12
         D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère ! 12
         — Prends donc, et finissons !
CHRISTIAN
         N'est-il pas nécessaire
         De changer quelques mots ? Écrite en divaguant, 12
         Ira-t-elle à Roxane ?
CYRANO
         Elle ira comme un gant !
CHRISTIAN
         Mais…
CYRANO
1165 La crédulité de l'amour-propre est telle,
         Que Roxane croira que c'est écrit pour elle ! 12
CHRISTIAN
         Ah ! mon ami !
Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.
Scène XI
CYRANO, CHRISTIAN, LES GASCONS, LE MOUSQUETAIRE, LISE
UN CADET, entr'ouvrant la porte
         Plus rien… Un silence de mort…
         Je n'ose regarder…
Il passe la tête.
         Hein ?
TOUS LES CADETS, entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent.
         Ah !… Oh !…
UN CADET
         C'est trop fort !
Consternation.
LE MOUSQUETAIRE, goguenard.
         Ouais ?…
CARBON
         Notre démon est doux comme un apôtre !
1170 Quand sur une narine on le frappe, — il tend l'autre ? 12
LE MOUSQUETAIRE
         On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?… 12
Appelant Lise, d'un air triomphant.
         — Eh ! Lise ! Tu vas voir !
Humant l'air avec affectation.
         Oh !… oh !… c'est surprenant !
         Quelle odeur !…
Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence.
         Mais monsieur doit l'avoir reniflée ?
         Qu'est-ce que cela sent ici ?…
CYRANO, le souffletant.
         La giroflée !
Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano : ils font des culbutes.
RIDEAU
Troisième acte
LE BAISER DE ROXANE
Une petite place dans l'ancien Marais. Vieilles maisons. Perspectives de ruelles. A droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et balcon. Un banc devant le seuil.
Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et retombe.
Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper au balcon.
En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme un pouce malade.
Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est grande ouverte sur le balcon de Roxane.
Prés de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée : il termine un récit en s'essuyant les yeux.
Scène première
RAGUENEAU, LA DUÈGNE, puis ROXANE, CYRANO et DEUX PAGES
RAGUENEAU
1175 … Et puis, elle est partie avec un mousquetaire ! 12
         Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre. 12
         Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant, 12
         Me vient à sa cousine offrir comme intendant. 12
LA DUÈGNE
         Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ? 12
RAGUENEAU
1180 Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes ! 12
         Mars mangeait les gâteaux que laissaient Apollon 12
         — Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long ! 12
LA DUÈGNE, se levant et appelant vers la fenêtre ouverte.
         Roxane, êtes-vous prête ?… On nous attend !
LA VOIX DE ROXANE, par la fenêtre.
         Je passe
         Une mante !
LA DUÈGNE, à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face.
         C'est là qu'on nous attend, en face.
1185 Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit. 12
         On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui. 12
RAGUENEAU
         Sur le Tendre ?
LA DUÈGNE, minaudant.
         Mais oui !…
Criant vers la fenêtre.
         Roxane, il faut descendre,
         Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre ! 12
LA VOIX DE ROXANE
         Je viens !
On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.
LA VOIX DE CYRANO, chantant dans la coulisse.
         La ! la ! la ! la !
LA DUÈGNE, surprise.
         On nous joue un morceau ?
CYRANO, suivi de deux pages porteurs de théorbes.
1190 Je vous dis que la croche est triple, triple sot ! 12
PREMIER PAGE, ironique.
         Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ? 12
CYRANO
         Je suis musicien, comme tous les disciples 12
         De Gassendi !
LE PAGE, jouant et chantant.
         La ! la !
CYRANO, lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale.
         Je peux continuer !…
         La ! la ! la ! la !
ROXANE, paraissant sur le balcon.
         C'est vous ?
CYRANO, chantant sur l'air qu'il continue.
         Moi qui viens saluer
1195 Vos lys, et présenter mes respects à vos roses ! 12
ROXANE
         Je descends !
Elle quitte le balcon.
LA DUÈGNE, montrant les pages.
         Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?
CYRANO
         C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy. 12
         Nous discutions un point de grammaire. — Non !-Si ! — 12
         Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes 12
1200 Habiles à gratter les cordes de leurs griffes, 12
         Et dont il fait toujours son escorte, il me dit 12
         "Je te parie un jour de musique !" Il perdit. 12
         Jusqu'à ce que Phoebus recommence son orbe, 12
         J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe, 12
1205 De tout ce que je fais harmonieux témoins !… 12
         Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins. 12
Aux musiciens.
         Hep !… Allez de ma part jouer une pavane 12
         A Montfleury !…
Les pages remontent pour sortir. — A la duègne.
         Je viens demander à Roxane
         Ainsi que chaque soir…
Aux pages qui sortent.
         Jouez longtemps, — et faux !
A la duègne.
1210 …Si l'ami de son cœur est toujours sans défauts ? 12
ROXANE, sortant de la maison.
         Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit et que je l'aime ! 12
CYRANO, souriant.
         Christian a tant d'esprit ?…
ROXANE
         Mon cher, plus que vous-même !
CYRANO
         J'y consens.
ROXANE
         Il ne peut exister à mon goût
         Plus fin diseur de ces jolis rien qui sont tout. 12
1215 Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes ; 12
         Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes ! 12
CYRANO, incrédule.
         Non ?
ROXANE
         C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont
         Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon ! 12
CYRANO
         Il sait parler du cœur d'une façon experte ? 12
ROXANE
1220 Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte ! 12
CYRANO
         Il écrit ?
ROXANE
         Mieux encor ! Écoutez donc un peu
Déclamant.
         " Plus tu me prends de cœur, plus j'en ai !…"
Triomphante.
         Eh bien !
CYRANO
         Peuh !…
ROXANE
         Et ceci : " Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre, 12
         Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre !" 12
CYRANO
1225 Tantôt il en a trop et tantôt pas assez. 12
         Qu'est-ce au juste qu'il veut, de cœur ?…
ROXANE, frappant du pied.
         Vous m'agacez !
         C'est la jalousie…
CYRANO, tressaillant.
         Hein !…
ROXANE
         …d'auteur qui vous dévore !
         — Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ? 12
         " Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu'un cri, 12
1230 Et que si les baisers s'envoyaient par écrit, 12
         Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !…" 12
CYRANO, souriant malgré lui de satisfaction.
         Ha ! ha ! ces lignes-là sont… hé ! hé !
Se reprenant et avec dédain.
         mais bien mièvres !
ROXANE
         Et ceci…
CYRANO, ravi.
         Vous savez donc ses lettres par cœur ?
ROXANE
         Toutes !
CYRANO, frisant sa moustache.
         Il n'y a pas à dire : c'est flatteur !
ROXANE
         C'est un maître !
CYRANO, modeste.
         Oh !… un maître !…
ROXANE, péremptoire.
         Un maître !…
CYRANO, saluant.
1235 Soit !… un maître !…
LA DUÈGNE, qui était remontée, redescend vivement.
         Monsieur de Guiche !
A Cyrano, le poussant vers la maison.
         Entrez !… car il vaut mieux, peut-être,
         Qu'il ne vous trouve pas ici ; Cela pourrait 12
         Le mettre sur la piste…
ROXANE, à Cyrano.
         Oui, de mon cher secret !
         Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache ! 12
1240 Il peut dans mes amours donner un coup de hache ! 12
CYRANO, entrant dans la maison.
         Bien ! bien ! bien !
De Guiche paraît.
Scène II
ROXANE, DE GUICHE, LA DUÈGNE à l'écart.
ROXANE, à de Guiche, lui faisant une révérence
         Je sortais.
DE GUICHE
         Je viens prendre congé.
ROXANE
         Vous partez ?
DE GUICHE
         Pour la guerre.
ROXANE
         Ah !
DE GUICHE
         Ce soir même.
ROXANE
         Ah !
DE GUICHE
         J'ai
         Des ordres. On assiège Arras.
ROXANE
         Ah !… on assiège ?…
DE GUICHE
         Oui… Mon départ a l'air de vous laisser de neige. 12
ROXANE, poliment.
         Oh !…
DE GUICHE
1245 Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?… Quand ?
         — Vous savez que je suis nommé mestre de camp ? 12
ROXANE, indifférente.
         Bravo.
DE GUICHE
         Du régiment des gardes.
ROXANE, saisie.
         Ah ! des gardes ?
DE GUICHE
         Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes. 12
         Je saurai me venger de lui, là-bas.
ROXANE, suffoquée.
         Comment !
         Les gardes vont là-bas ?
DE GUICHE, riant.
1250 Tiens ! c'est mon régiment !
ROXANE, tombant assise sur le banc, — à part.
         Christian !
DE GUICHE
         Qu'avez-vous ?
ROXANE, toute émue.
         Ce… départ… me désespère !
         Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre ! 12
DE GUICHE, surpris et charmé.
         Pour la première fois me dire un mot si doux, 12
         Le jour de mon départ !
ROXANE, changeant de ton et s'éventant.
         Alors, — vous allez vous
         Venger de mon cousin ?…
DE GUICHE, souriant.
         On est pour lui ?
ROXANE
1255 Non, — contre !
DE GUICHE
         Vous le voyez ?
ROXANE
         Très peu.
DE GUICHE
         Partout on le rencontre
         Avec un des cadets…
Il cherche le nom.
         ce Neu… villen… viller…
ROXANE
         Un grand ?
DE GUICHE
         Blond.
ROXANE
         Roux.
DE GUICHE
         Beau !
ROXANE
         Peuh !
DE GUICHE
         Mais bête.
ROXANE
         Il en a l'air !
Changeant de ton.
         …Votre vengeance envers Cyrano,-c'est peut-être 12
1260 De l'exposer au feu, qu'il adore ?… Elle est piètre ! 12
         Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !
DE GUICHE
         C'est ?…
ROXANE
         Mais si le régiment, en partant, le laissait 12
         Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre, 12
         A Paris, bras croisés !… C'est la seule manière, 12
1265 Un homme comme lui, de le faire enrager 12
         Vous voulez le punir ? privez-le de danger. 12
DE GUICHE
         Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme 12
         Pour inventer ce tour !
ROXANE
         Il se rongera l'âme,
         Et ses amis les poings, de n'être pas au feu 12
         Et vous serez vengé !
DE GUICHE, se rapprochant.
1270 Vous m'aimez donc un peu !
Elle sourit.
         Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune 12
         Une preuve d'amour, Roxane !…
ROXANE
         C'en est une.
DE GUICHE, montrant plusieurs plis cachetés.
         J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis 12
         A chaque compagnie, à l'instant même, hormis… 12
Il en détache un.
         Celui-ci ! C'est celui des cadets.
Il le met dans sa poche.
1275 Je le garde.
Riant.
         Ah ! ah ! ah ! Cyrano !… Son humeur bataillarde !… 12
         — Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?…
ROXANE, le regardant.
         Quelquefois.
DE GUICHE, tout près d'elle.
         Vous m'affolez ! Ce soir-écoutez-oui, je dois 12
         Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !… 12
1280 Écoutez. Il y a, près d'ici dans la rue 12
         D'Orléans, un couvent fondé par le syndic 12
         Des capucins, le Père Athanase. Un laïc 12
         N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !… 12
         Ils peuvent me cacher dans leur manche : elle est large. 12
1285 — Ce sont les capucins qui servent Richelieu 12
         Chez lui ; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu. — 12
         On me croira parti. Je viendrai sous le masque. 12
         Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque ! 12
ROXANE, vivement.
         Mais si cela s'apprend, votre gloire…
DE GUICHE
         Bah !
ROXANE
         Mais
         Le siège, Arras…
DE GUICHE
         Tant pis ! Permettez !
ROXANE
         Non !
DE GUICHE
1290 Permets !
ROXANE, tendrement.
         Je dois vous le défendre !
DE GUICHE
         Ah !
ROXANE
         Partez !
A part.
         Christian reste.
Haut.
         Je vous veux héroïque, — Antoine !
DE GUICHE
         Mot céleste !
         Vous aimez donc celui ?…
ROXANE
         Pour lequel j'ai frémi.
DE GUICHE, transporté de joie.
         Je pars !
Il lui baise la main.
         Êtes-vous contente ?
ROXANE
         Oui, mon ami !
Il sort.
LA DUÈGNE, lui faisant dans le dos une révérence comique.
         Oui mon ami !
ROXANE, à la duègne.
1295 Taisons ce que je viens de faire
         Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre ! 12
Elle appelle vers la maison.
         Cousin !
Scène III
ROXANE, LA DUÈGNE, CYRANO.
ROXANE
         Nous allons chez Clomire.
Elle désigne la porte d'en face.
         Alcandre y doit
         Parler, et Lysimon !
LA DUÈGNE, mettant son petit doigt dans son oreille.
         Oui ! mais mon petit doigt
         Dit qu'on va les manquer !
CYRANO, à Roxane.
         Ne manquez pas ces singes.
Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.
LA DUÈGNE, avec ravissement.
1300 Oh ! voyez ! le heurtoir est entouré de linges !… 12
Au heurtoir.
         On vous a bâillonné pour que votre métal 12
         Ne troublât pas les beaux discours, — petit brutal ! 12
Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.
ROXANE, voyant qu'on ouvre.
         Entrons !…
Du seuil, à Cyrano.
         Si Christian vient, comme je le présume,
         Qu'il m'attende !
CYRANO, vivement comme elle va disparaître.
         Ah !…
Elle se retourne.
         Sur quoi, selon votre coutume,
         Comptez-vous aujourd'hui l'interroger ?
ROXANE
         Sur…
CYRANO, vivement.
1305 Sur ?
ROXANE
         Mais vous serez muet, là-dessus !
CYRANO
         Comme un mur.
ROXANE
         Sur rien !… Je vais lui dire : Allez ! Partez sans bride ! 12
         Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide ! 12
CYRANO, souriant.
         Bon.
ROXANE
         Chut !…
CYRANO
         Chut !…
ROXANE
         Pas un mot !…
Elle rentre et referme la porte.
CYRANO, la saluant, la porte une fois fermée.
         En vous remerciant.
La porte se rouvre et Roxane passe la tête.
ROXANE
         Il se préparerait !…
CYRANO
         Diable, non !…
TOUS LES DEUX, ensemble.
         Chut !…
La porte se ferme.
CYRANO, appelant.
1310 Christian !
Scène IV
CYRANO, CHRISTIAN.
CYRANO
         Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire. 12
         Voici l'occasion de se couvrir de gloire. 12
         Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon. 12
         Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre…
CHRISTIAN
         Non !
CYRANO
         Hein ?
CHRISTIAN
         Non ! J'attends Roxane ici.
CYRANO
1315 De quel vertige
         Es-tu frappé ? Viens vite apprendre…
CHRISTIAN
         Non, te dis-je !
         Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours, 12
         Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !… 12
         C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime ! 12
1320 Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même. 12
CYRANO
         Ouais !
CHRISTIAN
         Et qui te dit que je ne saurai pas ?…
         Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras ! 12
         Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables. 12
         Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables, 12
1325 Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !… 12
Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire.
         — C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas ! 12
CYRANO, le saluant.
         Parlez tout seul, Monsieur.
Il disparaît derrière le mur du jardin.
Scène V
CHRISTIAN, ROXANE,quelques Précieux
et Précieuses, et la duègne , un instant.
ROXANE, sortant de la maison de Clomire avec une compagnie
         Barthénoïde ! — Alcandre ! —
         Grémione !…
LA DUÈGNE, désespérée.
         On a manqué le discours sur le Tendre !
Elle rentre chez Roxane.
ROXANE, saluant encore.
         Urimédonte… Adieu !…
Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux,
se séparent et s'éloignent par différentes rues.
Roxane voit Christian.
         C'est vous !…
Elle va à lui.
         Le soir descend.
1330 Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant. 12
         Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.
CHRISTIAN, s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence.
         Je vous aime.
ROXANE, fermant les yeux.
         Oui, parlez-moi d'amour.
CHRISTIAN
         Je t'aime.
ROXANE
         C'est le thème.
         Brodez, brodez.
CHRISTIAN
         Je vous…
ROXANE
         Brodez !
CHRISTIAN
         Je t'aime tant.
ROXANE
         Sans doute. Et puis ?
CHRISTIAN
         Et puis… je serai si content
1335 Si vous m'aimiez ! — Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes ! 12
ROXANE, avec une moue.
         Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes ! 12
         Dites un peu comment vous m'aimez ?…
CHRISTIAN
         Mais… beaucoup.
ROXANE
         Oh !… Délabyrinthez vos sentiments !
CHRISTIAN, qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde.
         Ton cou !
         Je voudrais l'embrasser !…
ROXANE
         Christian !
CHRISTIAN
         Je t'aime !
ROXANE, voulant se lever.
         Encore !
CHRISTIAN, vivement, la retenant.
         Non, je ne t'aime pas !
ROXANE, se rasseyant.
         C'est heureux.
CHRISTIAN
1340 Je t'adore !
ROXANE, se levant et s'éloignant.
         Oh !
CHRISTIAN
         Oui… je deviens sot !
ROXANE
         Et cela me déplaît !
         Comme il me déplairait que vous devinssiez laid. 12
CHRISTIAN
         Mais…
ROXANE
         Allez rassembler votre éloquence en fuite !
CHRISTIAN
         Je…
ROXANE
         Vous m'aimez, je sais. Adieu.
Elle va vers la maison.
CHRISTIAN
         Pas tout de suite !
         Je vous dirai…
ROXANE, poussant la porte pour rentrer.
1345 Que vous m'adorez… oui, je sais.
         Non ! non ! Allez-vous-en !
CHRISTIAN
         Mais je…
Elle lui ferme la porte au nez.
CYRANO, qui depuis un moment est rentré sans être vu.
         C'est un succès.
Scène VI
CHRISTIAN, CYRANO, les Pages, un instant.
CHRISTIAN
         Au secours !
CYRANO
         Non, monsieur.
CHRISTIAN
         Je meurs si je ne rentre
         En grâce, à l'instant même…
CYRANO
         Et comment puis-je, diantre !
         Vous faire à l'instant même, apprendre ?…
CHRISTIAN, lui saisissant le bras.
         Oh ! là, tiens, vois !
La fenêtre du balcon s'est éclairée.
CYRANO, ému.
         Sa fenêtre !
CHRISTAN, criant.
         Je vais mourir !
CYRANO
1350 Baissez la voix !
CHRISTIAN, tout bas.
         Mourir !…
CYRANO
         La nuit est noire…
CHRISTIAN
         Eh bien ?
CYRANO
         C'est réparable !
         Vous ne méritez pas… Mets-toi là, misérable ! 12
         Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous… 12
         Et je te soufflerai tes mots.
CHRISTIAN
         Mais…
CYRANO
         Taisez-vous !
LES PAGES, reparaissant au fond, à Cyrano.
         Hep
CYRANO
         Chut !…
Il leur fait signe de parler bas.
PREMIER PAGE, à mi-voix.
1355 Nous venons de donner la sérénade
         A Montfleury !…
CYRANO, bas, vite.
         Allez vous mettre en embuscade
         L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci ; 12
         Et si quelque passant gênant vient par ici, 12
         Jouez un air !
DEUXIÈME PAGE
         Quel air, monsieur le gassendiste ?
CYRANO
1360 Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste ! 12
Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue. — A Christian.
         Appelle-la !
CHRISTIAN
         Roxane !
CYRANO, ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres.
         Attends ! Quelques cailloux.
Scène VII
ROXANE, CHRISTIAN, CYRANO, d'abord caché sous le balcon.
ROXANE, entrouvrant sa fenêtre
         Qui donc m'appelle ?
CHRISTIAN
         Moi.
ROXANE
         Qui, moi ?
CHRISTIAN
         Christian.
ROXANE, avec dédain.
         C'est vous ?
CHRISTIAN
         Je voudrais vous parler.
CYRANO, sous le balcon, à Christian.
         Bien. Bien. Presque à voix basse.
ROXANE
         Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !
CHRISTIAN
         De grâce !…
ROXANE
         Non ! Vous ne m'aimez plus !
CHRISTIAN, à qui Cyrano souffle ses mots.
1365 M'accuser, — justes dieux !
         De n'aimez plus… quand… j'aime plus !
ROXANE, qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant.
         Tiens, mais c'est mieux !
CHRISTIAN, même jeu.
         L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète… 12
         Que ce… cruel marmot prit pour… barcelonnette ! 12
ROXANE, s'avançant sur le balcon.
         C'est mieux ! — Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot 12
1370 De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau ! 12
CHRISTIAN, même jeu.
         Aussi l'ai-je tenté, mais tentative nulle 12
         Ce… nouveau-né, Madame, est un petit… Hercule. 12
ROXANE
         C'est mieux !
CHRISTIAN, même jeu.
         De sorte qu'il… strangula comme rien…
         Les deux serpents… Orgueil et… Doute.
ROXANE, s'accoudant au balcon.
         Ah ! c'est très bien.
1375 — Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ? 12
         Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ? 12
CYRANO, tirant Christian sous le balcon et se glissant à sa place.
         Chut ! Cela devient trop difficile !…
ROXANE
         Aujourd'hui…
         Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
CYRANO, parlant à mi-voix, comme Christian.
         C'est qu'il fait nuit,
         Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille. 12
ROXANE
1380 Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille. 12
CYRANO
         Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi, 12
         Puisque c'est dans mon cœur, eux, que je les reçois ; 12
         Or, moi, j'ai le cœur grand, vous, l'oreille petite. 12
         D'ailleurs vos mots à vous descendent : ils vont vite, 12
1385 Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps ! 12
ROXANE
         Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants. 12
CYRANO
         De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude ! 12
ROXANE
         Je vous parle en effet d'une vraie altitude ! 12
CYRANO
         Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur 12
1390 Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur ! 12
ROXANE, avec un mouvement.
         Je descends !
CYRANO, vivement.
         Non !
ROXANE, lui montrant le banc qui est sous le balcon.
         Grimpez sur le banc, alors, vite !
CYRANO, reculant avec effroi dans la nuit.
         Non !
ROXANE
         Comment… non ?
CYRANO, que l'émotion gagne de plus en plus.
         Laissez un peu que l'on profite…
         De cette occasion qui s'offre… de pouvoir 12
         Se parler doucement, sans se voir.
ROXANE
         Sans se voir ?
CYRANO
1395 Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine. 12
         Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne, 12
         J'aperçois la blancheur d'une robe d'été 12
         Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté ! 12
         Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes ! 12
         Si quelquefois je fus éloquent…
ROXANE
1400 Vous le fûtes !
CYRANO
         Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti 12
         De mon vrai cœur…
ROXANE
         Pourquoi ?
CYRANO
         Parce que… jusqu'ici
         Je parlais à travers…
ROXANE
         Quoi ?
CYRANO
         …le vertige où tremble
         Quiconque est sous vos yeux !… Mais ce soir, il me semble… 12
1405 Que je vais vous parler pour la première fois ! 12
ROXANE
         C'est vrai que vous avez une toute autre voix. 12
CYRANO, se rapprochant avec fièvre.
         Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège 12
         J'ose être enfin moi-même, et j'ose…
Il s'arrête et, avec égarement.
         Où en étais-je ?
         Je ne sais… tout ceci, — pardonnez mon émoi, — 12
1410 C'est si délicieux… c'est si nouveau pour moi ! 12
ROXANE
         Si nouveau ?
CYRANO, bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots.
         Si nouveau… mais oui… d'être sincère
         La peur d'être raillé, toujours au cœur me serre… 12
ROXANE
         Raillé de quoi ?
CYRANO
         Mais de… d'un élan !… Oui, mon cœur
         Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur 12
1415 Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête 12
         Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette ! 12
ROXANE
         La fleurette a du bon.
CYRANO
         Ce soir, dédaignons-la !
ROXANE
         Vous ne m'aviez jamais parler comme cela ! 12
CYRANO
         Ah ! si, loin des carquois, des torches et des flèches, 12
1420 On se sauvait un peu vers des choses… plus fraîches ! 12
         Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon 12
         Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon, 12
         Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve 12
         En buvant largement à même le grand fleuve ! 12
ROXANE
         Mais l'esprit ?…
CYRANO
1425 J'en ai fait pour vous faire rester
         D'abord, mais maintenant ce serait insulter 12
         Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature, 12
         Que de parler comme un billet doux de Voiture ! 12
         — Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel 12
1430 Nous désarmer de tout notre artificiel 12
         Je crains tant que parmi notre alchimie exquise 12
         Le vrai du sentiment ne se volatilise, 12
         Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains, 12
         Et que le fin du fin ne soit la fin des fins ! 12
ROXANE
         Mais l'esprit ?…
CYRANO
1435 Je le hais, dans l'amour ! C'est un crime
         Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime ! 12
         Le moment vient d'ailleurs inévitablement, 12
         — Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment ! 12
         Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe 12
1440 Que chaque joli mot que nous disons rend triste ! 12
ROXANE
         Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux, 12
         Quels mots me direz-vous ?
CYRANO
         Tous ceux, tous ceux, tous ceux
         Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe, 12
         Sans les mettre en bouquets : je vous aime, j'étouffe, 12
1445 Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop ; 12
         Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot, 12
         Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, 12
         Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne ! 12
         De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé 12
1450 Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai, 12
         Pour sortir le matin tu changeas de coiffure ! 12
         J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure 12
         Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil, 12
         On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil, 12
1455 Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes, 12
         Mon regard ébloui pose des taches blondes ! 12
ROXANE, d'une voix troublée.
         Oui, c'est bien de l'amour…
CYRANO
         Certes, ce sentiment
         Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment 12
         De l'amour, il en a toute la fureur triste ! 12
1460 De l'amour, — et pourtant il n'est pas égoïste ! 12
         Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien, 12
         Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien, 12
         S'il ne pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse 12
         Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice ! 12
1465 — Chaque regard de toi suscite une vertu 12
         Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu 12
         A comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ? 12
         Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?… 12
         Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux ! 12
1470 Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous ! 12
         C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste, 12
         Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste 12
         Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots 12
         Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux ! 12
1475 Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles ! 12
         Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles 12
         Ou non, le tremblement adoré de ta main 12
         Descendre tout le long des branches du jasmin !` 12
Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.
ROXANE
         Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne ! 12
         Et tu m'as enivrée !
CYRANO
1480 Alors, que la mort vienne !
         Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer ! 12
         Je ne demande plus qu'une chose…
CHRISTIAN, sous le balcon.
         Un baiser !
ROXANE, se rejetant en arrière.
         Hein ?
CYRANO
         Oh !
ROXANE
         Vous demandez ?
CYRANO
         Oui… je…
A Christian bas.
         Tu vas trop vite.
CHRISTIAN
         Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite ! 12
CYRANO, à Roxane.
1485 Oui, je… j'ai demandé, c'est vrai… mais justes cieux ! 12
         Je comprends que je fus bien trop audacieux. 12
ROXANE, un peu déçue.
         Vous n'insistez pas plus que cela ?
CYRANO
         Si ! j'insiste…
         Sans insister !… Oui, oui ! votre pudeur s'attriste ! 12
         Eh bien ! mais, ce baiser… ne me l'accordez pas ! 12
CHRISTIAN, à Cyrano, le tirant par son manteau.
         Pourquoi ?
CYRANO
         Tais-toi, Christian !
ROXANE, se penchant.
1490 Que dites-vous tout bas ?
CYRANO
         Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde ; 12
         Je me disais : tais-toi, Christian !…
Les théorbes se mettent à jouer.
         Une seconde !…
         On vient !
Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes,
dont un joue un air folâtre et l'autre un air lugubre.
         Air triste ? Air gai ?… Quel est donc leur dessein ?
         Est-ce un homme ? une femme ?-Ah ! c'est un capucin ! 12
Entre un capucin qui va de maison en maison,
une lanterne à la main, regardant les portes.
Scène VIII
CYRANO, CHRISTIAN, UN CAPUCIN.
CYRANO, au capucin
1495 Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ? 12
LE CAPUCIN
         Je cherche la maison de madame…
CHRISTIAN
         Il nous gêne !
LE CAPUCIN
         Magdeleine Robin…
CHRISTIAN
         Que veut-il ?
CYRANO, lui montrant une rue montante.
         Par ici !
         Tout droit, toujours tout droit…
LE CAPUCIN
         Je vais pour vous ! — merci :
         Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule. 12
Il sort.
CYRANO
1500 Bonne chance ! mes vœux suivent votre cuculle ! 12
Il redescend vers Christian.
Scène IX
CYRANO, CHRISTIAN
CHRISTIAN
         Obtiens-moi ce baiser !…
CYRANO
         Non !
CHRISTIAN
         Tôt ou tard…
CYRANO
         C'est vrai !
         Il viendra, ce moment de vertige enivré 12
         Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause 12
         De ta moustache blonde et de sa lèvre rose ! 12
A lui-même.
         J'aime mieux que ce soit à cause de…
Bruit de volet qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.
Scène X
CYRANO, CHRISTIAN, ROXANE.
ROXANE, s'avançant sur le balcon
1505 C'est vous ?
         Nous parlions de… de… d'un…
CYRANO
         Baiser. Le mot est doux !
         Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose ; 12
         S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ? 12
         Ne vous en faites pas un épouvantement 12
1510 N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement, 12
         Quitté le badinage et glissé sans alarmes 12
         De sourire au soupir, et du soupir aux larmes ! 12
         Glisser encore un peu d'insensible façon 12
         Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson ! 12
ROXANE
         Taisez-vous !
CYRANO
1515 Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?
         Un serment fait d'un peu plus près, une promesse 12
         Plus précise, un aveu qui veut se confirmer, 12
         Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer ; 12
         C'est un secret qui prend la bouche pour oreille, 12
1520 Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille, 12
         Une communion ayant un goût de fleur, 12
         Une façon d'un peu se respirer le cœur, 12
         Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme ! 12
ROXANE
         Taisez-vous !
CYRANO
         Un baiser, c'est si noble, Madame,
1525 Que la reine de France, au plus heureux des lords, 12
         En a laissé prendre un, la reine même !
ROXANE
         Alors !
CYRANO, s'exaltant.
         J'eus comme Buckingham des souffrances muettes, 12
         J'adore comme lui la reine que vous êtes, 12
         Comme lui je suis triste et fidèle…
ROXANE
         Et tu es
         Beau comme lui !
CYRANO, à part, dégrisé.
1530 C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !
ROXANE
         Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille… 12
CYRANO, poussant Christian vers le balcon.
         Monte !
ROXANE
         Ce goût de cœur…
CYRANO
         Monte !
ROXANE
         Ce bruit d'abeille…
CYRANO
         Monte !
CHRISTIAN, hésitant.
         Mais il me semble à présent que c'est mal !
ROXANE
         Cet instant d'infini !…
CYRANO, le poussant.
         Monte donc, animal !
Christian s'élance, et par le banc, le feuillage,
les piliers, atteint les balustres qu'il enjambe.
CHRISTIAN
         Ah ! Roxane !
Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.
CYRANO
1535 Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !
         — Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare ! 12
         Il me vient de cette ombre une miette de toi, — 12
         Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit, 12
         Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre 12
1540 Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure ! 12
On entend les théorbes.
         Un air triste, un air gai : le capucin !
Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire.
         Holà !
ROXANE
         Qu'est-ce ?
CYRANO
         Moi. Je passais… Christian est encor là ?
CHRISTIAN, très étonné.
         Tiens, Cyrano !
ROXANE
         Bonjour, cousin !
CYRANO
         Bonjour, cousine !
ROXANE
         Je descends !
Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.
CHRISTIAN, l'apercevant.
         Oh ! encor !
Il suit Roxane.
Scène XI
CYRANO, CHRISTIAN, LE CAPUCIN, RAGUENEAU.
LE CAPUCIN
         C'est ici, — je m'obstine—
         Magdeleine Robin !
CYRANO
1545 Vous aviez dit : Ro-lin.
LE CAPUCIN
         Non : Bin. B, i, ènn, bin !
ROXANE, paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau,
         Qu'est-ce ?
LE CAPUCIN
         Une lettre.
CHRISTIAN
         Hein ?
LE CAPUCIN, à Roxane.
         Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose ! 12
         C'est un digne seigneur qui…
ROXANE, à Christian.
         C'est De Guiche !
CHRISTIAN
         Il ose ?
ROXANE
         Oh ! mais il ne va pas m'importunez toujours ! 12
Décachetant la lettre.
         Je t'aime, et si…
A la lueur de la lanterne de Ragueneau,
elle lit, à l'écart, à voix basse.
         "Mademoiselle,
1550 Les tambours
         Battent ; mon régiment boucle sa soubreveste ; 12
         Il part ; moi, l'on me croit déjà parti : je reste. 12
         Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent. 12
         Je vais venir, et vous le mande auparavant 12
1555 Par un religieux simple comme une chèvre 12
         Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre 12
         M'a trop souri tantôt : j'ai voulu la revoir. 12
         Éloignez un chacun, et daignez recevoir 12
         L'audacieux déjà pardonné, je l'espère, 12
         Qui signe votre très… et cætera…"
Au capucin.
1560 Mon père,
         Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez. 12
Tous se rapprochent, elle lit à haute voix.
         " Mademoiselle,
         Il faut souscrire aux volontés
         Du cardinal, si dur que cela vous puisse être. 12
         C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre 12
1565 Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint, 12
         D'un très intelligent et discret capucin ; 12
         Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure, 12
         La bénédiction
Elle tourne la page.
         Nuptiale sur l'heure.
         Christian doit en secret devenir votre époux ; 12
1570 Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous. 12
         Songez bien que le ciel bénira votre zèle, 12
         Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle, 12
         Le respect de celui qui fut et qui sera 12
         Toujours votre très humble et très… et cætera." 12
LE CAPUCIN, rayonnant.
1575 Digne seigneur !… Je l'avais dit. J'étais sans crainte ! 12
         Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte ! 12
ROXANE, bas à Christian.
         N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?
CHRISTIAN
         Hum !
ROXANE, haut, avec désespoir.
         Ah !… c'est affreux !
LE CAPUCIN, qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lumière.
         C'est vous ?
CHRISTIAN
         C'est moi !
LE CAPUCIN, tournant la lumière vers lui, et, comme si
         Mais…
ROXANE, vivement.
         Post-scriptum
         " Donnez pour le couvent cent vingt pistoles."
LE CAPUCIN
         Digne,
         Digne seigneur !
A Roxane.
         Résignez-vous !
ROXANE, en martyre.
1580 Je me résigne !
Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin
que Christian invite à entrer, elle dit bas à Cyrano
         Vous retenez ici De Guiche ! Il va venir ! 12
         Qu'il n'entre pas tant que…
CYRANO
         Compris !
Au capucin.
         Pour les bénir
         Il vous faut ?…
LE CAPUCIN
         Un quart d'heure.
CYRANO, les poussant tous vers la maison.
         Allez ! moi, je demeure !
ROXANE, à Christian.
         Viens !…
Ils entrent.
Scène XII
CYRANO, seul.
CYRANO
         Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure ?
Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon.
         Là !… grimpons !… J'ai mon plan !…
Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre.
         Ho ! c'est un homme !
Le trémolo devient sinistre.
1585 Ho ! ho !
         Cette fois, c'en est un !…
Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux,
         Non, ce n'est pas trop haut…
Il enjambe les balustres et attirant à lui
la longue branche d'un des arbres qui débordent
le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains,
prêt à se laisser tomber.
         Je vais légèrement troubler cette atmosphère !… 12
Scène XIII
CYRANO, DE GUICHE.
DE GUICHE, qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit
         Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ? 12
CYRANO
         Diable ! et ma voix ?… S'il la reconnaissait ?
Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef.
         Cric ! Crac !
Solennellement.
1590 Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !… 12
DE GUICHE, regardant la maison.
         Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune ! 12
Il va pour entrer. Cyrano saute du balcon en se tenant
à la branche, qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche ;
il feint de tomber lourdement, comme si c'était de très haut,
et s'aplatit par terre, où il reste immobile, comme étourdi.
De Guiche fait un bon en arrière.
         Hein ? quoi ?
Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée ;
il ne voit que le ciel ; il ne comprend pas.
         D'où tombe donc cet homme ?
CYRANO, se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne.
         De la lune !
DE GUICHE
         De la ?…
CYRANO, d'une voix de rêve.
         Quelle heure est-il ?
DE GUICHE
         N'a-t-il plus sa raison ?
CYRANO
         Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ? 12
DE GUICHE
         Mais…
CYRANO
         Je suis étourdi !
DE GUICHE
         Monsieur…
CYRANO
1595 Comme une bombe
         Je tombe de la lune !
DE GUICHE, impatienté.
         Ah çà ! Monsieur !
CYRANO, se relevant, d'une voix terrible.
         J'en tombe !
DE GUICHE, reculant.
         Soit ! soit ! vous en tombez !… c'est peut-être un dément ! 12
CYRANO, marchant sur lui.
         Et je n'en tombe pas métaphoriquement !… 12
DE GUICHE
         Mais…
CYRANO
         Il y a cent ans, ou bien une minute,
1600 — J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !— 12
         J'étais dans cette boule à couleur de safran ! 12
DE GUICHE, haussant les épaules.
         Oui. Laissez-moi passer !
CYRANO, s'interposant.
         Où suis-je ? Soyez franc !
         Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site, 12
         Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ? 12
DE GUICHE
         Morbleu !…
CYRANO
1605 Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
         De mon point d'arrivée, — et j'ignore où je chois ! 12
         Est-ce dans une lune ou bien dans une terre, 12
         Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ? 12
DE GUICHE
         Mais je vous dis, Monsieur…
CYRANO, avec un cri de terreur qui fait reculer De Guiche.
         Ha ! grand Dieu !… je crois voir
1610 Qu'on a dans ce pays le visage tout noir ! 12
DE GUICHE, portant la main à son visage.
         Comment ?
CYRANO, avec une peur emphatique.
         Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?…
DE GUICHE, qui a senti son masque.
         Ce masque !…
CYRANO, feignant de se rassurer un peu.
         Je suis donc à Venise, ou dans Gêne ?
DE GUICHE, voulant passer.
         Une dame m'attend !…
CYRANO, complètement rassuré.
         Je suis donc à Paris.
DE GUICHE, souriant malgré lui.
         Le drôle est assez drôle !
CYRANO
         Ah ! vous riez ?
DE GUICHE
         Je ris,
         Mais veux passer !
CYRANO, rayonnant.
1615 C'est à Paris que je retombe !
Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant.
         J'arrive — excusez-moi — ! Par la dernière trombe. 12
         Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé ! 12
         J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai 12
         Aux éperons, encor, quelques poils de planète ! 12
Cueillant quelque chose sur sa manche.
1620 Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !… 12
Il souffle comme pour le faire envoler.
DE GUICHE, hors de lui.
         Monsieur !…
CYRANO, au moment où il va passer, tend sa jambe comme
         Dans mon mollet je rapporte une dent
         De la Grande Ourse, — et comme, en frôlant le Trident, 12
         Je voulais éviter une de ses trois lances, 12
         Je suis aller tomber assis dans les Balances, — 12
1625 Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids ! 12
Empêchant vivement De Guiche de passer
et le prenant à un bouton du pourpoint.
         Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts, 12
         Il jaillirait du lait !
DE GUICHE
         Hein ? du lait ?…
CYRANO
         De la Voie
         Lactée !…
DE GUICHE
         Oh ! par l'enfer !
CYRANO
         C'est le ciel qui m'envoie !
Se croisant les bras.
         Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant, 12
1630 Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ? 12
Confidentiel.
         L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde ! 12
Riant.
         J'ai traversé la Lyre en cassant une corde ! 12
Superbe.
         Mais je compte en un livre écrire tout ceci, 12
         Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi 12
1635 Je viens de rapporter à mes périls et risques, 12
         Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques ! 12
DE GUICHE
         A la parfin, je veux…
CYRANO
         Vous, je vous vois venir !
DE GUICHE
         Monsieur !
CYRANO
         Vous voudriez de ma bouche tenir
         Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite 12
1640 Dans la rotondité de cette cucurbite ? 12
DE GUICHE, criant.
         Mais non ! Je veux…
CYRANO
         Savoir comment j'y suis monté.
         Ce fut par un moyen que j'avais inventé. 12
DE GUICHE, découragé.
         C'est un fou !
CYRANO, dédaigneux.
         Je n'ai pas refait l'aigle stupide
         De Regiomontanus, ni le pigeon timide 12
         D'Archytas !…
DE GUICHE
1645 C'est un fou, — mais c'est un fou savant.
CYRANO
         Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant ! 12
De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte
de Roxane. Cyrano le suit, prêt à l'empoigner.
         J'inventai six moyens de violer l'azur vierge ! 12
DE GUICHE, se retournant.
         Six ?
CYRANO, avec volubilité.
         Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
         Le caparaçonner de fioles de cristal 12
1650 Toutes pleines des pleurs d'un ciel maturinal, 12
         Et ma personne, alors, au soleil exposée, 12
         L'astre l'aurait humée en humant la rosée ! 12
DE GUICHE, surpris et faisant un pas vers Cyrano.
         Tiens ! Oui, cela fait un !
CYRANO, reculant pour l'entraîner de l'autre côté.
         Et je pouvais encor
         Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor, 12
1655 En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre 12
         Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre ! 12
DE GUICHE, fait encore un pas.
         Deux !
CYRANO, reculant toujours.
         Ou bien, machiniste autant qu'artificier,
         Sur une sauterelle aux détentes d'acier, 12
         Me faire, par des feux successifs de salpêtre, 12
1660 Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître ! 12
DE GUICHE, le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts.
         Trois !
CYRANO
         Puisque la fumée a tendance à monter,
         En souffler dans un globe assez pour m'emporter ! 12
DE GUICHE, même jeu, de plus en plus étonné.
         Quatre !
CYRANO
         Puisque Phœbé, quand son acte est le moindre,
         Aime sucer, ô bœufs, votre moelle… m'en oindre ! 12
DE GUICHE, stupéfait.
         Cinq !
CYRANO, qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté
1665 Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,
         Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air ! 12
         Ça, c'est un bon moyen : le fer se précipite, 12
         Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite ; 12
         On relance l'aimant bien vite, et cadédis ! 12
         On peut monter ainsi indéfiniment.
DE GUICHE
1670 Six !
         — Mais voilà six moyens excellents !… Quel système 12
         Choisîtes-vous des six, Monsieur ?
CYRANO
         Un septième !
DE GUICHE
         Par exemple ! Et lequel ?
CYRANO
         Je vous le donne en cent !
DE GUICHE
         C'est que ce mâtin-là devient intéressant ! 12
CYRANO, faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux.
         Houüh ! houüh !
DE GUICHE
         Eh bien !
CYRANO
         Vous devinez ?
DE GUICHE
         Non !
CYRANO
1675 La marée !…
         A l'heure où l'onde par la lune est attirée, 12
         Je me mis sur le sable — après un bain de mer — 12
         Et la tête partant la première, mon cher, 12
         — Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange ! — 12
1680 Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange. 12
         Je montais, je montais, doucement, sans efforts, 12
         Quand je sentis un choc !… Alors…
DE GUICHE, entraîné par la curiosité et s'asseyant sur le banc.
         Alors ?
CYRANO
         Alors…
Reprenant sa voix naturelle.
         Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre 12
         Le mariage est fait.
DE GUICHE, se relevant d'un bond.
         Ça, voyons, je suis ivre !…
         Cette voix ?
La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent
portant des candélabres allumés. Lumière.
Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé.
         Et ce nez !… Cyrano ?
CYRANO, saluant.
1685 Cyrano.
         — Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau. 12
DE GUICHE
         Qui cela ?
Il se retourne. — Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian
se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau
élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie,
en petit saut-de-lit.
         Ciel !
Scène XIV
LES MÊMES, ROXANE, CHRISTIAN, Le Capucin,
RAGUENEAU, Laquais, La Duègne.
DE GUICHE, à Roxane
         Vous !
Reconnaissant Christian avec stupeur.
         Lui ?
Saluant Roxane avec admiration.
         Vous êtes des plus fines !
A Cyrano.
         Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines 12
         Votre récit eût fait s'arrêter au portail 12
1690 Du paradis, un saint ! Notez-en le détail, 12
         Car vraiment cela peut resservir dans un livre ! 12
CYRANO, s'inclinant.
         Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre. 12
LE CAPUCIN, montrant les amants à De Guiche et hochant
         Un beau couple, mon fils, réuni là par vous ! 12
DE GUICHE, le regardant d'un œil glacé.
         Oui.
A Roxane.
         Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.
ROXANE
         Comment ?
DE GUICHE, à Christian.
1695 Le régiment déjà se met en route.
         Joignez-le !
ROXANE
         Pour aller à la guerre ?
DE GUICHE
         Sans doute !
ROXANE
         Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !
DE GUICHE
         Ils iront.
Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche.
         Voici l'ordre.
A Christian.
         Courez le portez, vous, baron.
ROXANE, se jetant dans les bras de Christian.
         Christian !
DE GUICHE, ricanant, à Cyrano.
         La nuit de noce est encore lointaine !
CYRANO, à part.
1700 Dire qu'il croit me faire énormément de peine ! 12
CHRISTIAN, à Roxane.
         Oh ! tes lèvres encor !
CYRANO
         Allons, voyons, assez !
CHRISTIAN, continuant à embrasser Roxane.
         C'est dur de la quitter… Tu ne sais pas…
CYRANO, cherchant à l'entraîner.
         Je sais.
On entend au loin des tambours qui battent une marche.
DE GUICHE, qui est remonté au fond.
         Le régiment qui part !
ROXANE, à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner.
         Oh !… je vous le confie !
         Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie 12
         En danger !
CYRANO
1705 J'essaierai… mais ne peux cependant
         Promettre…
ROXANE, même jeu.
         Promettez qu'il sera très prudent !
CYRANO
         Oui, je tâcherai, mais…
ROXANE, même jeu.
         Qu'à ce siège terrible
         Il n'aura jamais froid !
CYRANO
         Je ferai mon possible.
         Mais…
ROXANE, même jeu.
         Qu'il sera fidèle !
CYRANO
         Eh oui ! sans doute, mais…
ROXANE, même jeu.
         Qu'il m'écrira souvent !
CYRANO, s'arrêtant.
1710 Ça, je vous le promets !
RIDEAU
Quatrième acte
LES CADETS DE GASCOGNE
Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège d'Arras.
Au fond, talus traversant toute la scène. Au-delà s'aperçoit un horizon de plaine : le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.
Tentes ; armes éparses ; tambours, etc. — Le jour va se lever. Jaune Orient.— Sentinelles espacées. Feux.
Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris. Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le visage éclairé par un feu. Silence.
Scène première
CHRISTIAN, CARBON DE CASTEL-JALOUX, LE BRET,
Les cadets, puis CYRANO.
LE BRET
         C'est affreux !
CARBON
         Oui, plus rien.
LE BRET
         Mordious !
CARBON, lui faisant signe de parler plus bas.
         Jure en sourdine !
         Tu vas les réveiller.
Aux cadets.
         Chut ! Dormez !
A le Bret.
         Qui dort dîne !
LE BRET
         Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu ! 12
         Quelle famine !
On entend au loin quelques coups de feu.
CARBON
         Ah ! maugrébis des coups de feu !…
         Ils vont me réveiller mes enfants !
Aux cadets qui lèvent la tête.
         Dormez !
On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.
UN CADET, s'agitant.
1715 Diantre !
         Encore ?
CARBON
         Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !
Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.
UNE SENTINELLE, au dehors.
         Ventrebieu ! qui va là ?
LA VOIX DE CYRANO
         Bergerac !
LA SENTINELLE, qui est sur le talus.
         Ventrebieu !
         Qui va là ?
CYRANO, paraissant sur la crête.
         Bergerac, imbécile !
Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet.
LE BRET
         Ah ! grand Dieu !
CYRANO, lui faisant signe de ne réveiller personne.
         Chut !
LE BRET
         Blessé ?
CYRANO
         Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
         De me manquer tous les matins !
LE BRET
1720 C'est un peu rude,
         Pour portez une lettre, à chaque jour levant, 12
         De risquer !
CYRANO, s'arrêtant devant Christian.
         J'ai promis qu'il écrirait souvent !
Il le regarde.
         Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite 12
         Savait qu'il meurt de faim… Mais toujours beau !
LE BRET
         Va vite
         Dormir !
CYRANO
1725 Ne grogne pas Le Bret !… Sache ceci
         Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi 12
         Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres. 12
LE BRET
         Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres. 12
CYRANO
         Il faut être léger pour passer ! — Mais je sais 12
1730 Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français 12
         Mangeront ou mourrons, — si j'ai bien vu…
LE BRET
         Raconte !
CYRANO
         Non. Je ne suis pas sûr… vous verrez !…
CARBON
         Quelle honte,
         Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !
LE BRET
         Hélas !
         Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras 12
1735 Nous assiégeons Arras, — nous-mêmes, pris au piège, 12
         Le cardinal infant d'Espagne nous assiège… 12
CYRANO
         Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour. 12
LE BRET
         Je ne ris pas.
CYRANO
         Oh ! oh !
LE BRET
         Penser que chaque jour
         Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre, 12
         Pour porter…
Le voyant qui se dirige vers une tente.
         Où vas-tu ?
CYRANO
1740 J'en vais écrire une autre.
Il soulève la toile et disparaît.
Scène II
LES MÊMES, MOINS CYRANO.
CARBON, avec un soupir
         La diane !… Hélas !
Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent.
         Sommeil succulent, tu prends fin !…
         Je sais trop quel sera leur premier cri !
UN CADET, se mettant sur son séant.
         J'ai faim !
UN AUTRE
         Je meurs !
TOUS
         Oh !
CARBON
         Levez-vous !
TROISIÈME CADET
         Plus un pas !
QUATRIÈME CADET
         Plus un geste !
LE PREMIER, se regardant dans un morceau de cuirasse.
         Ma langue est jaune : l'air du temps est indigeste ! 12
UN AUTRE
1745 Mon tortil de baron pour un peu de Chester ! 12
UN AUTRE
         Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster 12
         De quoi m'élaborer une pinte de chyle, 12
         Je me retire sous ma tente, — comme Achille ! 12
UN AUTRE
         Oui, du pain !
CARBON, allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix.
         Cyrano !
D'AUTRES
         Nous mourrons !
CARBON, toujours à mi-voix, à la porte de la tente.
         Au secours !
1750 Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours, 12
         Viens les ragaillardir !
DEUXIÈME CADET, se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose.
         Qu'est-ce que tu grignotes ?
LE PREMIER
         De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes 12
         On fait frire en la graisse à graisser les moyeux. 12
         Les environs d'Arras sont très peu giboyeux ! 12
UN AUTRE, entrant.
         Moi je viens de chasser !
UN AUTRE, même jeu.
1755 J'ai pêché dans la Scarpe !
TOUS, debout, se ruant sur les deux nouveaux venus.
         Quoi ? — Que rapportez-vous ? — Un faisan ? —Une carpe ? 12
         — Vite, vite, montrez !
LE PÊCHEUR
         Un goujon !
LE CHASSEUR
         Un moineau !
TOUS, exaspérés.
         Assez ! — Révoltons-nous !
CARBON
         Au secours, Cyrano !
Il fait maintenant tout à fait jour.
Scène III
LES MÊMES, CYRANO.
CYRANO, sortant de sa tente, tranquille,
         Hein ?
Silence. Au premier cadet.
         Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne !
LE CADET
1760 J'ai quelque chose dans les talons qui me gêne !… 12
CYRANO
         Et quoi donc ?
LE CADET
         L'estomac !
CYRANO
         Moi de même, pardi !
LE CADET
         Cela doit te gêner ?
CYRANO
         Non, cela me grandit.
DEUXIÈME CADET
         J'ai les dents longues !
CYRANO
         Tu n'en mordras que plus large.
UN TROISIÈME
         Mon ventre sonne creux !
CYRANO
         Nous y battrons la charge.
UN AUTRE
1765 Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements. 12
CYRANO
         Non, non ; ventre affamé, pas d'oreilles : tu mens ! 12
UN AUTRE
         Oh ! manger quelque chose, — à l'huile !
CYRANO, le décoiffant et lui mettant son casque dans la main.
         Ta salade.
UN AUTRE
         Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?
CYRANO, lui jetant le livre qu'il tient à la main.
         L'Iliade.
UN AUTRE
         Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas ! 12
CYRANO
         Il devrait t'envoyer du perdreau ?
LE MÊME
1770 Pourquoi pas ?
         Et du vin !
CYRANO
         Richelieu, du bourgogne, if you please ?
LE MÊME
         Par quelque capucin !
CYRANO
         L'éminence qui grise ?
UN AUTRE
         J'ai des faims d'ogre !
CYRANO
         Eh ! bien !… tu croques le marmot !
LE PREMIER CADET, haussant les épaules.
         Toujours le mot, la pointe !
CYRANO
         Oui, la pointe, le mot !
1775 Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose, 12
         En faisant un bon mot, pour une belle cause ! 12
         — Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit, 12
         Et par un ennemi qu'on sait digne de soi, 12
         Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres, 12
1780 Tomber la pointe au cœur en même temps qu'aux lèvres ! 12
CRIS DE TOUS
         J'ai faim !
CYRANO, se croisant les bras.
         Ah çà ! mais vous ne pensez qu'à manger ?…
         — Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger ; 12
         Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres, 12
         Souffle et joue à ce tas de goinfres et de piffres 12
1785 Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur, 12
         Dont chaque note est comme une petite sœur, 12
         Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées, 12
         Ces airs dont la lenteur est celle des fumées 12
         Que le hameau natal exhale de ses toits, 12
1790 Ces airs dont la musique a l'air d'être un patois !… 12
         Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige, 12
         Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige 12
         Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau, 12
         Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau ; 12
1795 Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse 12
         L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !… 12
         Écoutez, les Gascons… Ce n'est plus, sous ses doigts, 12
         Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois ! 12
         Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres, 12
1800 C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !… 12
         Écoutez… C'est le val, la lande, la forêt, 12
         Le petit pâtre brun sous son rouge béret, 12
         C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne, 12
         Écoutez, les Gascons : c'est toute la Gascogne ! 12
Toutes les têtes se sont inclinés ; — tous les yeux rêvent ;
— et des larmes sont furtivement essuyées, avec un revers
de manche, un coin de manteau.
CARBON, à Cyrano, bas.
         Mais tu les fais pleurer !
CYRANO
1805 De nostalgie !… Un mal
         Plus noble que la faim !… pas physique : moral ! 12
         J'aime que leur souffrance ait changé de viscère, 12
         Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre ! 12
CARBON
         Tu vas les affaiblir en les attendrissant ! 12
CYRANO, qui a fait signe au tambour d'approcher.
1810 Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leurs sang 12
         Sont vite réveillés ! Il suffit…
Il fait un geste. Le tambour roule.
TOUS, se levant et se précipitant sur leurs armes.
         Hein ?… Quoi ?… Qu'est-ce ?
CYRANO, souriant.
         Tu vois, il a suffit d'un roulement de caisse ! 12
         Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour… 12
         Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour ! 12
UN CADET, qui regarde au fond.
         Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche !
TOUS LES CADETS, murmurant.
         Hou…
CYRANO, souriant.
1815 Murmure
         Flatteur !
UN CADET
         Il nous ennuie !
UN AUTRE
         Avec, sur son armure,
         Son grand col de dentelle, il vient faire le fier ! 12
UN AUTRE
         Comme si l'on portait du linge sur du fer ! 12
LE PREMIER
         C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle ! 12
LE DEUXIÈME
         Encore un courtisan !
UN AUTRE
1820 Le neveu de son oncle !
CARBON
         C'est un Gascon pourtant !
LE PREMIER
         Un faux !… Méfiez-vous !
         Parce que, les Gascons… ils doivent être fous 12
         Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable. 12
LE BRET
         Il est pâle !
UN AUTRE
         Il a faim… autant qu'un pauvre diable !
1825 Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil, 12
         Sa crampe d'estomac étincelle au soleil ! 12
CYRANO, vivement.
         N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes, 12
         Vos pipes et vos dés…
Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours,
sur des escabeaux et par terre, sur leurs manteaux,
et ils allument de longues pipes de pétun.
         Et moi, je lis Descartes.
Il se promène de long en large et lit dans un petit livre
qu'il a tiré de sa poche. — Tableau. — De Guiche entre.
Tout le monde a l'air absorbé et content. Il est très pâle.
Il va vers Carbon.
Scène IV
LES MÊMES, DE GUICHE.
DE GUICHE, à Carbon
         Ah ! — Bonjour !
Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction.
         Il est vert.
CARBON, de même.
         Il n'a plus que les yeux.
DE GUICHE, regardant les cadets.
1830 Voici donc les mauvaises têtes ?… Oui, messieurs, 12
         Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde 12
         Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde, 12
         Hobereaux béarnais, barons périgourdins, 12
         N'ont pour leur colonel pas assez de dédain, 12
1835 M'appellent intrigant, courtisan,-Qu'il les gêne 12
         De voir sur ma cuirasse un col au point de Gêne, — 12
         Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux 12
         Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux ! 12
Silence. On joue. On fume.
         Vous ferai-je punir par votre capitaine ? 12
         Non.
CARBON
1840 D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine…
DE GUICHE
         Ah ?
CARBON
         J'ai payé ma compagnie, elle est à moi.
         Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.
DE GUICHE
         Ah ?… Ma foi !
         Cela suffit.
S'adressant aux cadets.
         Je peux mépriser vos bravades.
         On connaît ma façon d'aller aux mousquetades ; 12
1845 Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi